Ça

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Derry, octobre 1957. Sept gamins se regroupent au sein du « club des ratés ». Rejetés par leurs camarades, ils sont les cibles favorites des gros durs de l’école. Pendant ce temps, un clown assassine les enfants qui ont le malheur de croiser sa route. La police est incapable d’attraper le tueur qui se cache dans les égouts car, depuis toujours, Derry est en proie à une créature qui émerge des égouts tous les 27 ans pour se nourrir d’enfants. Bien décidés à rester soudés, les Ratés tentent de surmonter leurs peurs pour enrayer un nouveau cycle meurtrier. Un cycle qui a commencé un jour de pluie lorsqu’un petit garçon poursuivant son bateau en papier s’est retrouvé face au clown Grippe-Sou…

1991. L’année de mes 14 ans, rien ne va plus. Mon père est absent, je déménage et deviens le souffre-douleur du collège, jusqu’à me faire tabasser, tandis que mes résultats scolaires sont en chute libre. La seule chose qui m’intéresse, c’est m’évader dans des mondes imaginaires, et aller régulièrement au cinéma voir Terminator 2 : le Jugement Dernier, jusqu’à ce que le film ne soit plus à l’affiche.

Été 1991. En trainant dans une librairie, je découvre un roman dont la couverture du tome 1 me fascine. L’illustration est choquante, mais le trait du dessin est enfantin, comme s’il s’agissait d’un conte.

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Est-ce vraiment un récit d’horreur ? Comment peut-on évoquer l’assassinat d’un enfant ? Et qui est ce clown maléfique ? Une pulsion irrépressible me pousse à acheter le bouquin de cet écrivain dont tout le monde parle, un certain Stephen King. Dès les premières pages, mes craintes se confirment : il est bien question du meurtre d’un gosse, une scène absolument atroce, mais l’histoire ne se résume pas à ça. Il est aussi question d’une bande de jeunes mal dans leur peau, le club des ratés, des enfants à peine entrés dans l’adolescence qui vont nouer une solide amitié. Des personnages paumés qui me font furieusement penser à ce que je vis au quotidien à cette époque. Je ne le sais pas encore, mais j’ai mis le doigt dans un engrenage, et plus rien ne sera comme avant. Durant cet été de l’angoisse 1991, je dévore les trois volumineux livres de poche et flingue mes vacances, passant l’essentiel de mon temps à explorer avec le club des ratés les égouts humides et puants de Derry, et braver les Friches Mortes, la peur au ventre. C’est la première fois qu’un roman me procure une telle angoisse, et en même temps je ne veux pas abandonner ces amis imaginaires qui me font rire et que j’aime tant, j’ai l’impression de les connaître depuis toujours. Avec eux, je ne suis plus un adolescent solitaire, et je ne me sens plus rejeté. Avec eux, je comprends que mon adolescence n’est qu’un mauvais moment à passer. En arrivant aux dernières pages, je ne peux empêcher mes larmes de couler, sachant que je vais dire adieu aux personnages les plus attachants qu’il m’ait été donné de rencontrer. Au moment de refermer le dernier tome, j’ai la certitude que Ça est l’une des meilleures histoires que j’ai jamais lue, et ce pour de nombreuses raisons.

En décidant de prendre pour antagoniste un clown tueur de gosses, l’auteur du Fléau s’attaque à un tabou : la mort des enfants, mais sans jamais tomber dans la violence gratuite. Là où bon nombre de romanciers auraient imaginé un serial killer caricatural à une seule dimension, Stephen King fait preuve de subtilité avec un monstre qui se nourrit de la peur, autant dire l’un des méchants les plus terrifiants de l’Histoire de l’Imaginaire ! Et pourtant, Ça n’est pas seulement un grand roman d’épouvante, il s’agit également d’un grand roman tout court, bouleversant, grâce à de jeunes personnages profondément émouvants. Avec une infinie tendresse, King décrit des Goonies des années 50 qui évoluent dans une Amérique nostalgique qui n’existe plus. Cette Amérique n’est pas sans rappeler celle de la novella le Corps, un chef d’œuvre qui a inspiré au cinéma le cultissime Stand by me.

Sans jamais tomber dans le misérabilisme, l’auteur raconte dans Ça le quotidien de personnages confrontés au monde des adultes, les véritables monstres du récit. La fin de l’enfance ne serait-elle pas une thématique cathartique pour le King ? Probablement. Tout petit, le futur écrivain a vu un camarade se faire percuter par un train, alors qu’ils jouaient tous les deux près d’un chemin de fer. Il est revenu chez lui en état de choc, sans pouvoir prononcer un mot, et ce n’est que quelques jours plus tard que sa famille a fait le lien entre ce curieux comportement et l’accident mortel. Bien qu’il n’en garde pas un souvenir clair, cet épisode traumatisant se retrouve régulièrement dans l’œuvre de l’auteur, que ce soit avec la Tour Sombre, Cujo, la Tempête du siècle et naturellement le Corps. Dans Ça, la perte de l’innocence prend une place centrale dans un récit extrêmement ambitieux de par sa construction. On alterne entre les séquences flashbacks de 1957, et le « présent » qui se déroule en 1984, les enfants étant devenus 27 ans plus tard des adultes névrosés.

Roman aussi effrayant qu’émouvant, Ça fut adapté en 1990 sous la forme d’une mini-série en deux parties, de qualité inégale, intitulée « Il » est revenu.

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Si la mini-série était très respectueuse de la structure du livre en adoptant les flashbacks du récit, et portée par un Tim Curry terrifiant, chaque partie ne durait qu’1h36 pour une durée totale de 3h00, ce qui était insuffisant pour restituer fidèlement les nombreux événements de l’histoire.

C’est donc non sans une certaine angoisse à l’idée de revivre ce fameux été 1991 joie que je suis allé hier au cinéma, rassuré sur le fait que la nouvelle adaptation, dirigée par le talentueux réalisateur de Mama, allait bénéficier de deux films de plus longue durée et d’un plus gros budget. Exit les flashbacks, le premier chapitre est uniquement consacré à l’enfance des personnages. Autre choix adopté par le cinéaste, l’époque : l’arc narratif des enfants ne se déroule pas durant les années 50, mais pendant les années 80. Une idée que je trouve absolument géniale, car cette modernisation a le mérite de rendre le récit beaucoup plus immersif étant donné que les premiers lecteurs de Ça ont découvert le roman à la fin des années 80. Une troublante mise en abyme, mais qui ne tombe pas non plus dans l’outrance : pas besoin d’être fan des eighties pour apprécier ce film qui prend à la gorge dès les premières minutes, c’est peu de le dire. L’introduction m’a autant choqué que celle présente dans le livre.

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Une séquence très dure qui donne la nausée et n’est pas sans rappeler les films d’horreur des années 80, ainsi que la violence graphique du cinéma de Paul Verohen et David Cronenberg (Robocop, la Mouche). Je suis même étonné que le film n’ait pas été interdit aux moins de 16 ans ! Les collégiens présents dans la salle, bruyants avant la projection, sont devenus brusquement silencieux à partir de cette fameuse scène, et ne se sont plus manifestés jusqu’à la fin du film… De la même façon que les cinéphiles des années 60 avaient été choqués par l’iconique séquence des Oiseaux d’Alfred Hitchcock, puis traumatisés par la scène d’ouverture des Dents de la mer dans les années 70, je pense que l’introduction de Ça restera dans l’histoire du Cinéma, tant l’idée sous-jacente est forte : « attention, n’importe qui peut mourir ! ».

Passée cette séquence éprouvante pour les nerfs, on retrouve avec plaisir un casting à la hauteur de Stranger Things, auquel on s’attache immédiatement. Les acteurs sont tous excellents, mention spéciale aux jeunes interprètes de Richie, Beverly, et Georgie, étonnants de justesse. Le personnage du clown Grippe-Sou (« Ils flottent. En bas, nous flottons tous. Viens flotter avec nous ! ») est terrifiant, moins drôle que celui de la version de 1990, mais beaucoup plus dérangeant, on le sent vraiment se repaître de la peur… C’était finalement une bonne idée de ne pas engager Freddy Kruger pour ce rôle, et de le confier à un acteur moins connu.

L’émotion est au rendez-vous dans ce film qui restitue parfaitement la mélancolie du roman, et son atmosphère étouffante, avec des adultes à l’esprit embrumé par l’influence maléfique de Ça, inconscients de la gravité de la situation. Livrés à eux-mêmes, les adolescents n’ont pas d’autre choix que de se confronter à leurs pires craintes. Monstre protéïforme se réveillant tous les 27 ans, Ça va jouer avec leurs angoisses intimes, des angoisses qui resurgiront bien plus tard à l’âge adulte…

Bien que le long-métrage ne soit pas assez long pour restituer certaines scènes marquantes du livre (je pense notamment à l’oiseau gigantesque, ainsi qu’à la séquence du cinéma avec Bowers qui a son importance), ce premier film n’en demeure pas moins une réussite totale qui laisse présager du meilleur pour le prochain chapitre, il est en effet question de scènes coupées qui seront recyclées en flashbacks. Cette adaptation extrêmement complexe est un véritable tour de force qui n’est pas sans rappeler un autre exploit, l’adaptation cinématographique du Seigneur des Anneaux, longtemps réputée impossible à cause de la taille de la trilogie écrite par Tolkien.

Cerise sur le gâteau, Stephen King lui-même a vu deux fois Ça et l’a adoré… La boucle est bouclée.

Published in: on septembre 16, 2017 at 5:03  Comments (25)  

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25 commentairesLaisser un commentaire

  1. Excellente chronique ! Je ne partage pas forcément l’intégralité de vos conclusions (voir ma propre chronique : http://www.lelitteraire.com/?p=34014) mais in sent bien que l’oeuvre vous a marqué et qur vous l’avez retrouvée dans le film. La mise en parallèle de votre situation personnelle en 1992 n’est probablement oas étrangère au côté très poignant de ce que vous avez écrit. En tout cas, j’ai passé un petit moment sympa. 🤗 Cordialement.
    Darren Bryte

    • Merci ! Oui, je crois que j’ai projeté beaucoup d’affect dans ce film que je trouve réussi, après, je suis d’accord avec vous sur l’idée qu’un roman est presque toujours indépassable… surtout quand il s’agit d’un monument tel que « Ça » ! Bonne soirée.

  2. Une excellente chronique, je suis d’accord et émouvante aussi par rapport à ton passé. Comme quoi, le harcèlement à l’école a touché beaucoup de monde…

    • Hélas, c’est effectivement quelque chose de courant… J’espère que tu n’en as pas trop souffert de ton côté !

      • Ça conditionne une vie quand même et de la confiance accordée aux

      • Zut, je n’ai pas fini d’écrire mon commentaire. Donc, je disais que cela conditionne aussi la confiance accordée aux autres. Et tout comme toi, la Littérature a été un refuge pendant des années. Même aujourd’hui, quand j’ai un petit coup de blues, il me suffit d’aller dans un librairie ou une bibliothèque pour me sentir en sécurité.

        • C’est touchant ce que tu écris ❤️Effectivement l’adolescence conditionne beaucoup de choses mais je pense que si on veut vraiment trouver le bonheur, ou à défaut, la sérénité, en travaillant beaucoup sur soi on finit un jour ou l’autre par arriver à cet objectif. Cela passe par pardonner aux autres (pas facile au début !) et surtout, avant tout, se pardonner… C’est un long chemin, mais la vie est tellement courte qu’il faut, à mon sens du moins, laisser le passé derrière soi et avancer. Au final, c’est peut-être en partie grâce à l’adolescence que je suis devenu écrivain et si c’est le cas, j’en suis heureux 😊 Merci pour ton commentaire 😊

          • Mais, de rien!

            • Stand be me… quelle merveille !
              Complètement d’accord au sujet des personnages créés par King. Ils transcendent les romans. Il prend le temps de les construire et parfois il lui faut une centaine de pages.

              • C’est clair !

  3. Alors, lorsque j’ai vu le sujet de ton article, je me suis dit que j’allais le survoler. Car les livres et les films d’horreurs ce n’est pas du tout mon truc…
    Mais tu m’as touchée avec le parallèle entre ton mal être d’adolescent et l’histoire.
    Je n’irai pas plus lire / voir « ça » maintenant, mais si ce sont ces livres qui t’ont permis de surmonter ces mauvais moments, je les regarde avec plus de sympathie déjà…
    Bisous bisounoursiens ! ♥

    • Merci pour ton gentil commentaire ❤️ Oui, c’est plus qu’une simple histoire horrifique. Je pense que dans l’absolu il n’y a pas de SF, de Fantasy, de Fantastique ou de littérature « blanche », juste des bonnes ou des mauvaises histoires. Je t’avoue que l’Horreur n’est pas du tout ma tasse de thé… sauf avec le King ! Il a le don de créer des personnages mémorables, et des histoires incroyables mais universelles qui dépassent de loin le cadre de l’Imaginaire. À mon humble niveau j’ai écrit très peu de scènes spécifiquement horrifiques dans mes trois romans, mais sur ces rares séquences je pense que ce maître de l’horreur m’a beaucoup influencé… Si tu as l’occasion, je te recommande chaudement de lire deux histoires non fantastiques et pas du tout horrifiques, écrites par le King : « The Shawshank Redemption » et « Le Corps », qui ont donné lieu à deux films qui ont marqué l’histoire du Cinéma : « Les Évadés » et « Stand by me ». À chaque fois que je les regarde, ces deux pépites me font pleurer, c’est du très très grand cinéma…. Gros bisous bisounoursiens également ! ❤️

      • Oki, j’essaierai de les lire. Je sais que Stephen King est très fort, j’ai lu des trucs de non-fiction de lui, que j’ai beaucoup aimés et ai travaillé sur des extraits de Misery avec les élèves qui étaient super. Mais le côté horrifique m’a jusque là empêchée d’acheter l’un de ses livres, merci de tes conseils. 🙂

        • Tu m’en diras des nouvelles ! 🙂

  4. Merci pour cet excellent article

    • De rien, c’est juste l’article d’un passionné, il y aurait tellement d’autres choses à dire à propos de cette oeuvre complexe 🙂 Merci pour ce sympathique commentaire 🙂

      • Je t’en prie.

        C’est un film qui m’a marqué sous bien des aspects.

        J’attends de voir le nouveau…

  5. Si vous vous mettez à lire King, ne les achetez pas tous en même temps sinon on ne vous reverra jamais 😁… Parce que nous aussi in écrit des livres sympa 😉

  6. Je ne suis pas fan de film d’horreur, mais ta chronique donne envie de se replonger dans le livre. Les livres, les films nourrissent non seulement notre imaginaire, mais nous aident aussi à avancer dans la vie. Je comprends mieux ton attachement à cette histoire écrite par le maître King. ❤

    • ❤ Moi aussi je suis persuadé qu'une simple histoire peut illuminer nos vies. Nombre de livres et de films ne sont que des mythes qui parlent à notre inconscient, ce n'est pas pour rien que dans les sociétés très anciennes le conteur possédait déjà une place à part. Lorsqu'il partageait ses histoires près du feu, il était à la fois artiste, philosophe et mystique, parce que ses créations possédaient une dimension symbolique à vocation universelle qui permettait à tout un chacun de comprendre sa place dans l'univers. Plus tard, on a écrit des romans, réalisé des films, puis des séries télévisées dignes des sagas d'antan, mais fondamentalement dans n'importe quel récit il est toujours question de survie, qu'elle soit physique ou spirituelle.

  7. Excellent article !
    Néanmoins,une erreur s’y est glissée : ce n’est pas Paul Verhoeven qui a réalisé «La Mouche» mais David Cronenberg.

    • Argh, merci de m’avoir signalé cette erreur impardonnable, c’est corrigé 🙂

  8. Rhaaa, tu me donnerais presque envie de redonner une chance à King… Bel article, bravo ! 🙂

    • Redonner une chance à King ? Qu’est ce qui l’avait ôtée ?

    • Merci ! En fait il faut savoir que Stephen King a souffert d’être snobé par l’intelligentia américaine qui l’a catégorisé « auteur horrifique », alors qu’il est tellement plus ça. Si tu es, comme un moi, une âme sensible, je te conseille vivement deux novellas pas du tout axées sur l’horreur ou le fantastique, mais qui sont bouleversantes : « Rita Hayworth et la Rédemption de Shawshank » et « le Corps » (recueil « Différentes saisons »). Ces deux histoires ont donné lieu à deux adaptations extraordinaires au cinéma : « les Evadés » et « Stand by me ». Deux merveilles…


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