Du show don’t tell au sensorium

Il y a quelques jours, j’ai revu Sans un bruit avant de découvrir son excellente suite au cinéma. J’avoue avoir été impressionné par la façon qu’a le génial réalisateur/scénariste/acteur John Krasinski (Jim dans la série comique The Office !) de s’en tenir à un principe simple : utiliser les sens d’un personnage pour plonger le spectateur dans le récit.

De nombreux cinéastes négligent cette problématique et tombent dans le cliché en nous montant des points de vue inutiles : celui du président des États-Unis confronté à une invasion alien (Independance Day), ou de personnages taillés pour l’action tels que des militaires, quand il ne s’agit pas d’un point de vue externe omniscient (un vaisseau alien survole la lune dans Transformers 3).

Le scénario de Sans un bruit est aux antipodes de ces longs-métrages, il raconte en effet l’histoire d’une famille qui est confrontée à une invasion extra-terrestre particulièrement terrifiante, les créatures étant attirées par le bruit. Cette contrainte amène un point de vue intimiste crucial, riche en immersion. 

Pour le dire plus simplement, Sans un bruit s’inscrit dans la lignée des grands films d’invasion alien qui adoptent le point de vue de personnages banals. Que ce soit dans la Guerre des mondes, Captive State, Monsters, The Mist, Signes ou Premier Contact, on ne sait pas grand-chose sur les créatures qui menacent les protagonistes. Ce qui compte, c’est moins l’information que la sensation, une contrainte narrative qui parle à tous les auteurs. J’avais abordé cette problématique il y a quelques années dans deux articles, Rendre un récit vivant et immersif partie 1 et partie 2. En fait, ce fameux show don’ tell n’est que la partie émergée d’un iceberg plus grand qu’on appelle le sensorium, que j’ai évoqué récemment lors d’un atelier d’écriture.

Grâce au cinéma et aux séries télévisées, nous vivons dans un monde de plus en plus visuel, ce qui n’est pas sans provoquer un effet pervers : de nombreux auteurs écrivent des séquences comme s’il s’agissait des scènes de films, ce qui n’est pas un mal en soi.

Le problème, c’est qu’ils ont parfois tendance à négliger les autres sens : 

  • le toucher
  • l’ouïe
  • le goût
  • l’odorat

Loin d’être gadget, s’aider de ces sens permet de favoriser l’immersion, le réalisme, un peu comme si on ajoutait plusieurs dimensions au récit.

Exemple : la madeleine de Proust. 

On a tous le souvenir d’un plat délicieux qu’on adorait durant notre enfance. Essayer de transmettre toute cette gamme de sensations, la première fois qu’on découvre un aliment agréable, c’est amener de la nostalgie. Retirer les sens, revient à appauvrir le texte, parce que les sens sont aussi là pour amener du conflit, c’est-à-dire de la tension.

Dans le roman Birdbox, de Josh Malerman, Malorie doit guider deux enfants vers une colonie de rescapés. Ils sont tous les trois les yeux bandés, pour éviter des créatures invisibles qui provoquent la folie et mènent au suicide. Ce qui est terrifiant dans ce roman, c’est le fait que le personnage soit privé de la vue, qu’il soit obligé d’imaginer une scène.

L’air mordille leur visage, les égratignures qui les grêlent. Les enfants ne se plaignent pas. Ce n’est pas une enfance, se dit-elle en les conduisant vers la rivière. Puis elle l’entend. Avant même d’atteindre le quai, elle entend le roulis de la barque dans l’eau. La jeune femme marque une pause pour resserrer leurs bandeaux, après quoi elle les conduit sur les planches de bois. Oui, se dit-elle, elle est encore ici.

Dans le roman horrifique Jessie, de Stephen King, adapté au cinéma par Mike Flanagan (l’auteur de la terrifiante série The Haunting of Hill House), un couple part en week-end dans une maison isolée. Dans le cadre d’un jeu sexuel, le mari attache sa femme au lit avec des menottes, mais soudain il a une crise cardiaque et meurt. Sa femme se retrouve livrée à elle-même.

À un moment donné, Jessie va entendre des bruits, qui ont une importance capitale, puisqu’elle est prisonnière. De la même façon, elle va devoir se libérer à tout prix de ces menottes. Le simple fait de décrire la sensation du métal sur la peau quand elle essaie de se détacher amène énormément de tension, on souffre avec le personnage.

Un sens qu’on néglige dans un récit, c’est bien évidemment l’odorat, ce qui est dommage, car on se prive ainsi de tout un panel du sensorium.

Exemple, un passage « choc » du Parfum de Patrick Süskind.

A l’époque dont nous parlons, il régnait dans les villes une puanteur à peine imaginable pour les modernes que nous sommes. Les rues puaient le fumier, les arrière-cours puaient l’urine, les cages d’escalier puaient le bois moisi et la crotte de rat, les cuisines le chou pourri et la graisse de mouton ; les pièces d’habitation mal aérées puaient la poussière renfermée, les chambres à coucher puaient les draps graisseux, les courte-pointes moites et le remugle âcre des pots de chambre. Les cheminées crachaient une puanteur de soufre, les tanneries la puanteur de leurs bains corrosifs, et les abattoirs la puanteur du sang caillé. Les gens puaient la sueur et les vêtements non lavés ; leurs bouches puaient les dents gâtées, leurs estomacs puaient le jus d’oignons, et leurs corps, dès qu’ils n’étaient plus tout jeunes, puaient le vieux fromage et le lait aigre et les tumeurs éruptives.

En ce qui concerne les sens, on peut aussi dire que, parfois, moins c’est mieux. Entendre des gouttes tomber sur le plancher peut donner à penser que c’est de l’eau… Mais que se passerait-il si le protagoniste savait que quelqu’un venait de trouver la mort dans cette maison ? Il pourrait imaginer tout un tas de choses en entendant ces gouttes, qu’il pourrait prendre pour du sang… C’est la fameuse parabole bouddhiste de la corde qu’on imagine, dans le noir, être un serpent. Donner au lecteur des informations à la façon d’un peintre impressionniste, de façon minimale, peut se révéler très efficace.

Une odeur de renfermé peut inconsciemment influencer le lecteur et permettre à l’auteur de mettre en place une ambiance nostalgique si on parle d’une vieille libraire poussiéreuse qui a beaucoup de cachet, ou au contraire sinistre. Il ne faut pas hésiter à s’aider de la sémantique et utiliser des mots positifs ou négatifs, selon ce qu’on veut faire passer comme sensations.

Personnellement, quand j’entends en bord de mer les mouettes chanter, le petit garçon qui est en moi a l’impression qu’il va embarquer sur un navire pirate pour prendre le large, c’est l’appel de l’aventure ! Ce n’est probablement pas le cas de ces Britanniques… Ironie du sort, donner à manger à une mouette à la main peut se révéler dangereux, sa morsure est riche en bactéries, je me souviens même d’un fait divers survenu sur la Côte d’Azur il y a quelques années, un décès lié à une septicémie. Un même animal peut donc véhiculer des charges émotionnelles extrêmement différentes !

Sur un premier roman, tous les jeunes auteurs, et j’en ai fait partie, ont la hantise d’ennuyer le lecteur avec une histoire qui manque de tension… mais en réalité, grâce au sensorium et plus largement au show don’t tell, une intrigue entière peut se dérouler en huis clos. C’est le cas du roman Cujo, l’histoire d’une famille piégée dans une voiture à cause d’un chien victime de la rage. Bien qu’en tant qu’auteur, je n’ai heureusement jamais vécu une situation aussi dramatique, qui n’a jamais été inquiet en se retrouvant accidentellement enfermé dans une pièce ? Il ne faut pas hésiter à s’inspirer des expériences heureuses ou malheureuses du quotidien pour transmettre sensations et émotions.

Nos limites ne sont que celles imposées par notre imagination. 

Published in: on juillet 17, 2021 at 10:19  Laisser un commentaire  

Mon autisme

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Voyage existentiel en Nouvelle-Calédonie, 2004

Cette année, j’ai partagé peu d’articles sur ce blog, principalement à cause de mon projet de roman chronophage, mais aussi parce que j’ai dû digérer de nombreux chamboulements. En l’espace d’un an, j’ai en effet appris beaucoup de choses, et pas seulement en matière d’écriture. Pendant 43 ans mon fonctionnement psychologique demeurait à mes yeux une énigme, jusqu’à ce que je fasse en 2020 une découverte qui a totalement bouleversé ma vie… en bien. Après avoir pris du recul sur cet événement, je me suis dit que livrer ce long témoignage pourrait peut-être aider des personnes au parcours similaire.

Lorsque j’ai été publié, j’ai évoqué mon enfance plongée dans l’imaginaire, mais je dois reconnaître que dès la maternelle, j’ai senti que j’étais différent, au point d’éprouver le sentiment d’avoir été adopté. Les sarcasmes m’échappaient, surtout quand on me disait « va voir si j’y suis ». Je trouvais cette phrase stupide, je savais pertinemment que mon interlocuteur se tenait là, sous mes yeux, je n’avais pas besoin de le chercher ! Je possédais une fâcheuse tendance à exprimer exactement ce que je pensais, sans le faire exprès, si bien qu’à partir du collège, à ma grande surprise, je devins le souffre-douleur de ma classe. Dire la vérité était une seconde nature pour moi, d’ailleurs je ne comprenais pas pourquoi un adulte se vexait quand je lui expliquais que je préférerais mourir plutôt que de me retrouver à travailler comme lui, plus tard, derrière un bureau.

Pour fuir ce quotidien morose, je me réfugiais plus que jamais dans des univers imaginaires et les jeux vidéos, mais cette fuite prit des proportions inouïes : à 14 ans j’avais parfois du mal à distinguer la réalité de la fiction, je croyais en l’existence du Necronomicon et des Petits-Gris.

En classe de neige, j’avais secrètement amené avec moi dans un tupperware une plante qui se divisait dans l’eau, que je prenais pour un organisme extra-terrestre. Mes compagnons de chambrée en étaient un peu moins persuadés. Excédés par son odeur, ils jetèrent dans les toilettes ma précieuse « créature ». Lorsque le professeur de sciences naturelles me demanda, très embarrassé, des explications, je me contentais de répondre laconiquement qu’il s’agissait juste d’une expérience, que je fus bien sûr incapable de résumer. J’en arrivais à la conclusion que :

— je m’étais peut-être enflammé avec cette histoire d’entité extra-terrestre
— s’adonner à de telles expériences ne m’aiderait pas à rencontrer une fille
— j’étais une fois de plus grillé auprès de la totalité de mes camarades ainsi que de l’équipe pédagogique
— j’avais une imagination phénoménale, mais j’ignorais d’où elle venait

En arrivant dans un collège catholique, je découvrais avec surprise que certains geeks m’appréciaient.

Le terme « geek » n’est pas trop fort puisque l’un d’entre eux avait démonté un Minitel pour brancher son Apple IIGS en réseau local sous mes yeux ébahis. Avec mes nouveaux amis, nous essayâmes de créer un club de jeu de rôle afin d’organiser des parties de Star Wars, mais la demande fut refusée, car une enseignante nous expliqua doctement que « dans vos jeux, vous ne faites que tuer  » : dans les années 90 la télévision diffusait des émissions anxiogènes comme celle de Mireille Dumas, Bas les masques. Les adolescents qui jouaient à Donjons et Dragons étaient considérés comme de dangereux déséquilibrés en puissance, capables de meurtres rituels à caractère satanique ! Et comme nous étions dans un établissement catholique…

Suite à cette émission, la mère d’un ami, très pieuse, brûla ses feuilles de personnages, car, pour elle, son fils (qui imitait à la perfection le cri d’un wookie) jouait au « jeu du diable ».

À cause de ce puritanisme ambiant, notre club de jeu de rôle devint clandestin, nos parties de Star Wars se déroulaient tous les jours, après la cantine. Comme les faits ont eu lieu il y a trente ans et sont désormais prescrits par la loi, je peux maintenant avouer que je profitais de la récréation pour vendre, sous le manteau, des jeux Amiga 500 copiés sur des disquettes, 30 francs pièce. Mon trafic prit une telle ampleur que j’avais imprimé sur des feuilles de papier des listes de jeux classées par ordre alphabétique, des catalogues destinés à mes nombreux consommateurs clients. Je fis même l’acquisition d’un lecteur de disquettes externe pour aller encore plus vite dans mes copies, tandis que ma mère était heureuse de me voir si « à l’aise avec les ordinateurs ».

Étant donné que je m’ennuyais à l’école, je réussis à me dégoter une minuscule petite télévision portable à piles, munie d’une antenne hertzienne, qui fut rapidement confisquée par une jeune professeure remplaçante. Jamais je ne vis autant de consternation dans un seul regard.
— Il a amené une télé en cours ! gémit-elle, devant la classe, hilare.
Alors que mes camarades pleuraient de rire, elle me supplia de m’orienter vers une filière technique, ce qui me vexa profondément, sans que je comprenne pourquoi : après tout, n’avait-elle pas raison ? Les longues études ne semblaient pas pour moi.

Quand je revis quelques mois plus tard ma professeure remplaçante travailler comme caissière au Quick, je fus troublé : elle avait beau être une jeune enseignante, elle était aussi décalée que je pouvais l’être, car elle s’était retrouvée contrainte d’accepter temporairement un job dans un fast food (cette pensée un peu cruelle eut par la suite sur moi de terribles répercussions d’ordre karmique). J’étais frappé de constater que malgré son niveau d’étude, elle rencontrait des problèmes d’orientation. J’avais l’impression bizarre de contempler mon propre avenir, ce qui n’était pas pour me rassurer.

En seconde, mes résultats scolaires devinrent catastrophiques, les conversations de mes camarades de classe, qui tournaient essentiellement autour des pots d’échappement et du football, m’ennuyaient, sans parler du harcèlement des élèves et des moqueries de certains professeurs. Je devins quasi mutique, je ne parlais qu’à mes amis geeks le week-end, avec lesquels je devenais un moulin à paroles. Il nous arrivait de monter clandestinement le samedi au sommet de l’observatoire désaffecté de Cannes. Un jour, nous décidâmes d’amener dans un sac à dos un scanner radio (illégal) relié à une puissante antenne portative et alimenté par une lourde batterie de voiture qui suintait l’acide sulfurique. Au sommet de l’observatoire, nous nous amusions à écouter au hasard des conversations de téléphones sans fil… ou celles des voitures de police. Tout se déroulait bien, jusqu’au moment où un membre du groupe fut pris d’un coup de folie. Il s’empara du micro et, à notre immense consternation, insulta une patrouille. Un agent nous répondit à travers le scanner radio, furieux, et nous vîmes aussitôt une moto de police remonter la colline vers l’observatoire, ce qui provoqua une fuite mémorable en vélos, skateboards et scooters.

À la même époque, je me retrouvais avant-dernier de la classe, tandis qu’à la maison, je dévorais rapidement quantité de romans de plusieurs milliers de pages. Qu’est-ce qui clochait chez moi ? La nuit, je m’amusais à voyager en rêve dans un monde onirique. Je dessinais des cartes de pays fantastiques qui n’existaient pas, une planète entière d’archipels pirates que je rassemblais dans un volumineux classeur destiné à mes parties de jeux de rôle.

Ma mère était tellement mal à l’aise qu’un été, ledit classeur disparut du jour au lendemain, mais je n’osais aborder le sujet à table, de peur qu’elle m’avoue qu’elle me prenait pour un cinglé. Impression confirmée par ma professeure d’Italien : quand je la rencontrais par hasard à la fin de l’année, elle ne put s’empêcher de me confier, avec un rire gêné : « je suis soulagée de t’entendre parler, je me demandais si tu n’étais pas autiste ! ».

Après avoir obtenu par miracle le Bac au rattrapage oral lors d’une année d’internat, je pensais rentrer un peu plus dans le moule… jusqu’au moment où la simple idée de « sortir en boite » (Côte d’Azur oblige) me donnait envie de m’immoler par le feu. Je préférais mille fois explorer avec mes amis les égouts de Cannes (que nous cartographions minutieusement sur un plan) en écoutant Mister Superstar de Marylin Manson, que de me dandiner sur les tubes décadents des années 90.

C’est à cette époque que je me mis à jouer de la batterie avec un groupe de rock amateur, une façon comme une autre de me défouler. Le monde me révoltait tellement qu’au moment de découvrir Internet, l’un des premiers mails que j’envoyais fut un message de condoléances adressé au MRTA, le mouvement révolutionnaire péruvien Tupac Amaru dont le commando avait été massacré à Lima par la police de Fujimori. Je n’obtins jamais de réponse.

Avec moi, tout devenait excessif. Comme j’étais le garçon qui ne savait pas plus parler de la pluie et du beau temps que draguer, l’Humanité demeurait un mystère. À l’Université, un ancien copain de lycée m’apprit qu’en terminale, une voisine de table qui me faisait en permanence la gueule était en fait amoureuse de moi. Quand je lui répondis que je ne le savais pas, il fut sidéré et ne voulut pas me croire. « Toute la classe était au courant », me révéla-t-il. Je l’ignorais, trop occupé à lire des mangas, Nietzsche ainsi que des essais politiques anarchistes.

Je n’étais pas seulement maladroit avec les filles, j’avais du mal à reconnaître les visages de personnes avec qui j’avais pourtant discuté cinq minutes auparavant, et même leurs états d’esprit, ce qui causait des quiproquos embarrassants. À la fac, lorsque je vendais des abonnements de journaux pour l’Office Universitaire de Presse (« l’OFUP »), je ne pouvais m’empêcher de ricaner en secouant la tête d’un air condescendant quand des étudiants avaient le malheur de choisir une revue que je jugeais médiocre… ce qui les mettait bien sûr dans une colère noire, et faisait de moi le connard vendeur le plus nul du campus. Il m’est arrivé de « fuir » (je n’ai pas d’autre mot) une soirée étudiante où il y avait pourtant de jolies filles et de l’alcool pour rejoindre mes amis geeks qui organisaient une partie de jeu de rôle.

Ma nemesis n’était rien d’autre que l’ennui d’une vie balisée, que je trompais avec un nonchalant anarchisme. J’étais comme un auteur jardinier qui écrit au fil de l’inspiration et qui ne supporte pas qu’une intrigue soit déjà tracée.

L’été, au lieu d’essayer de me faire inviter dans les soirées branchées de Cannes, j’adorais pêcher tout seul sur un ponton du Mouré Rouge en lisant des bouquins d’Anne Rice (et en buvant des bières), ou même jouer le soir sur un vrai didgeridoo que mon oncle d’Australie m’avait offert, quand je ne jouais pas à la batterie Roots de Sepultura.

Avec mes amis geeks, je participais en forêt à des parties de paintball sauvages parfaitement illégales (en T-shirt, car sans protection c’était plus drôle, ne faites pas ça chez vous), à des soirées rave clandestines, parfois même à des JDR Grandeur Nature, vêtu d’une authentique cotte de mailles qui pesait plusieurs kilos.

Même sans voiture, j’étais capable d’aller avec un ami jusqu’à Marseille juste pour assister un concert de Cradle of Filth, quitte à marcher une partie du trajet au bord d’une autoroute la nuit… habillés en noir. J’avais une dégaine tellement louche que régulièrement des jeunes venaient me demander si je ne vendais pas de la drogue. Je me sentais plus proche des marginaux que de la jeunesse dorée de la Côte d’Azur qui nous méprisait. Il m’arrivait d’accompagner deux copains handicapés mentaux fans de Michel Sardou au karaoké, deux personnes pour qui j’avais une tendresse particulière. J’adorais passer du temps avec eux, parce que j’étais moi-même un paria en manque d’affection. Avec eux, la vie était tellement simple.

Heureusement, j’avais toujours mes amis geeks du collège, ma famille de cœur, mon équipage pirate. Le soir, nous pouvions nous rendre discrètement avec nos ordinateurs portables dans les bureaux d’une grande entreprise de la région afin de profiter de leur « global extra net » à 20 Mo, un débit rarissime au début des années 2000. Nous jouions toute la nuit en LAN à Dawn of war, tels des parasites numériques. Cette passion du jeu vidéo plongeait ma première copine dans des abîmes de perplexité. Je dois avouer que je la trouvais étrange : aussi incroyable que cela puisse paraître, elle était peu intéressée par les tardigrades, l’archéologie romaine en Afrique proconsulaire, la peinture de jeux de figurines ou le black metal norvégien. Même le cinéma expérimental de Vincenzo Natali la laissait de marbre, c’est dire combien cette fille était bizarre.

Pourtant, je l’aimais à la folie : durant mes fouilles archéologiques en Jordanie, je marchais tous les jours plusieurs kilomètres pour lui poster un poème en alexandrins, sans me douter qu’elle désirait mettre un terme à notre relation. À mon retour en France, j’étais inconsolable, ce qui exaspérait la totalité de mon entourage qui tentait de m’expliquer qu’elle et moi n’avions, mais vraiment, strictement aucun point commun.

J’étais tellement décalé, que suite à des échanges conflictuels avec mes directeurs de recherche, à l’issue de prospections archéologiques à Carthage, ils décidèrent de me remettre ma Maîtrise en Histoire à condition que je promette de ne JAMAIS m’inscrire en DEA, compromettant de facto mon projet de thèse en archéologie. Viré officieusement de la Fac, mais avec un diplôme en poche, la prophétie autoréalisatrice se réalisa : à l’image d’une tragédie grecque, je suivais la loi du karma et devenais, comme la jeune enseignante que j’avais connue au collège, à mon tour équipier dans un Quick. Incapable de gérer une commande sans commettre de bourdes devant des clients médusés, dépassé par la gestion subtile des dates de péremption des salades, et stupéfait par la rapidité à laquelle des frites pouvaient griller, c’est fort logiquement que mon manager me demanda de me concentrer sur le ménage. Je passais l’essentiel de mes journées à balayer, à nettoyer les plinthes et à laver sans laisser de traces les vitres. Je n’avais quasiment plus d’interactions sociales. Ça y est ! J’avais enfin trouvé le métier alimentaire idéal, le Graal du niveau zéro des responsabilités ! Comme tout est impermanent, je fus un jour déchu de ce paradis terrestre par mon manager. Alors que je balayais, il me tapota l’épaule :
— Tu sais ce que ça veut dire « Quick », en anglais ?
— Ça veut dire « rapide » ?
— Voilà (nouveau tapotement d’épaule).

Mon manager laissait entendre que je ne possédais même pas le niveau de qualification élémentaire pour effectuer le ménage, ce qui ne manquait pas de m’angoisser, surtout après mon départ de l’Université. Mes bizarreries étaient plus graves que je ne l’imaginais : jamais je ne réussis à passer mon permis de conduire, car gérer la boite de vitesse, pousser les pédales tout en tenant le volant et en observant mon environnement pendant une heure me réclamait une concentration démesurée qui me laissait exténué pour le reste de la journée. J’étais un danger public, ce qui rendait fou mon moniteur d’école ouvertement Front National, qui me demandait rageusement avec l’accent du sud si je n’avais pas également des problèmes « pour niquer », ce que je trouvais un tantinet cavalier.

J’ai parfois l’impression d’être enfermé dans mon propre corps. Quand j’épluche une pomme au couteau, je sais que je ne tiens jamais la lame de la bonne façon, mais je suis comme un fantôme qui regarde avec consternation son ancienne enveloppe charnelle. J’ai cruellement conscience que je suis aussi agile que C3PO, mais je ne peux rien y faire.

Moi devant le miroir au matin

Quand je bricole, c’est comme s’il s’agissait de la toute première fois. J’ai d’ailleurs abandonné l’Aïkido en partie parce que je n’arrivais pas à reproduire les gestes de mon professeur quand il se plaçait en face de moi, contrairement au taï-chi, dont la lenteur me convient parfaitement (enfin, sauf quand il faut se défendre dans la rue).

Un an après l’épopée du Quick, je finis par croiser à la sortie du cinéma une fille qui avait travaillé avec moi. Elle m’avait marqué, car lorsqu’elle découvrait sa photo sur le tableau de lemployé du mois, elle hurlait de joie. Quand je lui révélais, non sans une certaine fierté, que j’étais désormais prof d’histoire-géo remplaçant dans l’enseignement privé, elle me regarda avec de grands yeux :
— À l’époque, on croyait tous que tu étais travailleur COTOREP ! m’avoua-t-elle avec stupéfaction.
Pour info, la COTOREP, c’était l’organisme qui gérait la réinsertion professionnelle des handicapés.
Ce n’était pas une blague de sa part : je voyais bien qu’elle était sidérée et sincère, ce qui était d’autant plus déstabilisant. Je me suis alors demandé si je n’avais pas ce que les gens appellent pudiquement « un retard ». Longtemps, je me suis cherché professionnellement puis, après douze ans de travail sur ma trilogie, j’ai fini par devenir un auteur publié qu’on invitait à des salons. Bien que je sois aujourd’hui animateur d’ateliers d’écriture et intervenant extérieur pour l’Université de Metz, mener plusieurs activités de front au quotidien reste très difficile pour moi. J’ai des problèmes de concentration, j’ai besoin de listes et de grilles sinon « je me perds »…

Je peux être tellement passionné, pour ne pas dire absorbé par une activité, que le temps n’existe plus. Lorsque j’écris, que je lis, ou que je regarde un film, je suis emprisonné dans un véritable labyrinthe mental, comme si l’univers disparaissait autour de moi. Je vis littéralement l’histoire, au point d’être bouleversé par le destin d’un personnage. Ressentir une telle immersion est à la fois un avantage pour l’auteur que je suis, mais également un inconvénient au quotidien quand il faut mener d’autres activités très concrètes en parallèle. C’est pour cette raison que je privilégie les routines : avant le confinement, je suis allé pendant dix ans au cinéma chaque mardi, à 14h00, « parce qu’avec le Cinéday d’Orange pour une place achetée vous avez une place offerte ».

Ce qui est troublant, c’est que j’ai souvent l’impression d’être une sorte « d’idiot cultivé » : neuf fois sur dix, je suis incapable de me rappeler si j’ai fermé la porte à clef, je dois revenir sur mes pas vérifier. Je ne sais pas reconnaître la voiture d’un ami, ou même me souvenir comment j’étais habillé hier, et pourtant j’étudie des livres complexes traitant de philosophie bouddhiste. Je suis passionné par les travaux de vulgarisation en mécanique quantique, j’ai réussi à conserver un mimosa pudica un an et demi, je peux me rappeler dans les moindres détails de souvenirs insignifiants vieux de plusieurs décennies, j’ai une bonne mémoire des chiffres… mais à côté de ça, je suis nul en maths !

Suite au diagnostic d’un membre proche de ma famille, j’ai commencé à me demander si je n’étais pas moi aussi neuro-atypique, d’autant plus que faire les courses au supermarché relève du cauchemar. Passer un samedi après-midi dans un centre commercial me prend une quantité si astronomique d’énergie qu’en l’espace d’une heure, je suis épuisé par le bruit ambiant, au point d’éprouver de terribles migraines accompagnées de nausées ou de devoir faire une sieste. Quand je suis en société, je déteste certaines odeurs, je peux sentir de très loin un parfum que personne ne va remarquer. Je possède d’autres bizarreries sensorielles : je ne supporte pas le contact du velours sous mes ongles, la texture d’une chemise en lin ou le son d’un ballon qui éclate. Mes amis et ma famille savent que je passe tout l’hiver en T-shirt, et qu’à l’inverse la canicule ne me gêne guère.

Séance de méditation

Je peux écouter en boucle cinquante fois d’affilée un morceau de musique que j’apprécie, sans m’en lasser. Un jour, un infirmier étonné m’a signalé que j’avais une tolérance anormale à la douleur, ma dentiste m’a même demandé avec stupéfaction comment j’avais pu tenir des mois avec une dent brisée, la racine à vif.

Pendant le premier confinement, je relativisais ces expériences insolites en disant à ma femme que si j’étais bizarre, alors cela signifiait qu’elle l’était probablement plus que moi, car « qui se rassemble s’assemble » (attention au fusil de Tchekhov).

Or, durant ce premier confinement, ma compagne m’apprit que des psychiatres organisaient des téléconsultations. Je décidais alors de comprendre enfin qui j’étais vraiment, d’autant plus que ma femme connaissait un docteur bienveillant et très compétent. Je l’ai à mon tour consulté. Il m’a écouté et, curieusement, il prenait beaucoup de notes quand je parlais. Je m’attendais à ce qu’il me regarde avec de grands yeux, ou même à une levée de boucliers (« allons Monsieur Guillermou, mais non, vous n’êtes pas bizarre ! Nous avons tous nos petites excentricités, tout ce que vous me racontez est PARFAITEMENT banal, voyons ! »), mais au fil des minutes j’avais le sentiment étrange qu’il n’était pas le moins du monde surpris par ce que je disais. À la fin du premier entretien, le docteur me confia, un sourire embarrassé sur les lèvres, qu’à la différence de ma femme, mon cas présentait peu d’ambiguïté, qu’il y avait de fortes probabilités pour que je me trouve sur le champ du Trouble du Spectre Autistique, mention spéciale asperger, mais qu’il fallait bien sûr d’autres séances pour confirmer ce premier diagnostic. Quand elle a appris cette nouvelle, ma compagne, vous savez, la personne « plus bizarre que moi », a pleuré de rire pendant une demi-heure, et moi avec. Naïvement, jusqu’ici j’avais eu du mal à envisager que je puisse être autiste asperger, car pour moi « autisme » rimait avec « mathématiques », mais en fait le champ du spectre est tellement large qu’il y a différents types d’autisme. Je découvrais avec stupeur que ma perception du monde était différente de celle de la majorité, que les dés étaient pipés dès le départ.

Par la suite, j’ai appris qu’une partie des autistes asperger ont une zone du cerveau liée à la parole (et donc l’écriture) anormalement développée. C’est pour cette raison que de nombreux autistes tels que Kage Baker, A.R. Morlan ou Daniel Tammet deviennent auteurs de science-fiction et de fantasy : non seulement ces aspergers sont doués pour l’écriture, mais à l’adolescence ils se réfugient dans des univers alternatifs. L’intérêt pour les néologismes et les mots imaginaires sont d’ailleurs un trait de l’autisme asperger. Ces auteurs ont en fait l’impression de mieux comprendre d’hypothétiques civilisations du futur, ou des périodes du passé, que leur propre monde. J’ai même découvert avec étonnement qu’un certain nombre d’aspergers sont, comme moi, passionnés par la culture japonaise et l’Histoire. Ils aiment converser avec des ressortissants de pays étrangers, car leurs bizarreries sont mises sur le compte de différences culturelles.

Ironie du sort, toujours à l’adolescence, les autistes asperger font preuve d’une imagination telle qu’ils ont parfois tendance à mélanger la réalité et la fiction, ce qui explique, hélas, les erreurs de diagnostic comme la schizophrénie… et ma jeunesse tragi-comique. Dans mon cas, le fait que la zone de la parole soit plus développée que la normale implique que ma capacité à utiliser les connaissances est supérieure à ma vivacité intellectuelle. En d’autres termes, je compile beaucoup d’informations… mais, souvent, j’effectue un raisonnement sans le comprendre complètement, « parce que du moment que ça marche, c’est comme ça qu’il faut faire ». C’est également à cause de mon autisme si au collège et au lycée j’étais harcelé, les jeunes neurotypiques détestent le ton « petit professeur » des aspergers quand ils s’expriment. Les autistes ont aussi des problèmes à situer leurs corps dans l’espace (d’où ma maladresse et ma difficulté à reproduire un geste quand je le vois), ainsi qu’une sensibilité sensorielle plus développée.

À l’inverse de mon profil, il arrive que certains autistes aient plus de mal à s’exprimer, ils parlent de manière monocorde, mais sont très forts dans les mathématiques, car ils possèdent une intelligence plus visuelle que verbale, eux ont généralement un profil davantage scientifique que littéraire. Enfin, il y a (malheureusement) des autistes lourdement handicapés, injustement perçus comme des phénomènes de foire parce que certains excellent dans le calcul mental, un cliché favorisé par le film Rain Man.

Après le premier confinement, j’ai fini par aller voir mon psychiatre en vrai afin de poursuivre nos entretiens. Je lui ai confié que, ma vie durant, j’ai eu le sentiment de disposer de moins d’armes que les autres, que je me noyais constamment dans un verre d’eau. Il m’a alors répondu avec chaleur et humour :
— ce n’est pas mon ressenti : vous êtes publié, vous avez vos ateliers d’écriture, votre sens de l’odorat est supérieur à la normale, vous avez une femme qui vous comprend. Vous avez seulement développé d’autres armes que les gens dits « normaux ».

Quand je lui ai demandé si j’arriverais un jour à m’adapter, il m’a regardé avec surprise avant de me répondre.

— Mais vous n’avez fait que ça depuis votre naissance ! Je trouve que vous vous en sortez admirablement bien.

J’ai eu les larmes aux yeux. À cet instant, bien des mystères s’expliquaient enfin, que ce soit mes coups de fatigue inexplicables en société, les éternels malentendus, le harcèlement scolaire, mes intérêts restreints… Une vie étrange qui ne l’était pas vraiment pour mon psychiatre, qui me confiait en souriant qu’il recevait chaque semaine des autistes qui se plaignent comme moi de ne pas avoir le permis de conduire, d’être épuisés après des courses au supermarché ou des discussions sur la pluie et le beau temps. Selon mon psychiatre, si j’ai fini par trouver ma place dans la société, c’est parce que, à l’instar d’autres autistes de ma catégorie, j’ai mis inconsciemment en place des stratégies mentales tout au long de ma vie (ce qu’on appelle parfois « autisme à haut niveau de fonctionnement« ), ce qui explique d’ailleurs pourquoi les proches d’aspergers sont souvent sidérés quand ils découvrent ce diagnostic. Il peuvent même être dans le déni, et asséner la fameuse phrase tant entendue : « tu sais, on est tous un peu autistes »…

Mon psychiatre m’a annoncé que je pouvais passer des tests plus approfondis avec une psychologue si je le désirais, mais que pour lui, il y avait vraiment très peu de doutes sur mon autisme… et qu’il avait été marqué par mon anecdote concernant mes anciens collègues qui me prenaient pour un travailleur COTOREP. J’ai accepté de mener ces tests complémentaires durant plusieurs journées. J’y tenais, car je ne voulais pas qu’on puisse dire que je faisais mon intéressant en me faisant passer pour ce que je n’étais pas, parce qu’être autiste était « à la mode ». Cet hiver, le test de Waiss et l’échelle de Vineland ont confirmé le diagnostic initial de mon psychiatre : alors qu’une personne neurotypique possède un Q.I. homogène, le mien varie, il est bon dans certains domaines… et bas dans d’autres.

Toutes ces découvertes furent un soulagement incroyable, comme si après 43 ans d’obscurité, j’avais enfin réussi à allumer la lumière et découvrir qui j’étais. Je ne suis pas un extra-terrestre, j’ai juste une différence neuro-développementale, plutôt courante : dans son articleMélanie Fazi parle d’une personne sur soixante-huit au sein de la population. Quand j’ai commencé à en parler autour de moi, les réactions de mes amis ont été variées : Fred et Dominique m’ont dit que jamais ils n’auraient imaginé que je sois autiste, ce qui m’a ému, alors que d’autres n’ont pas eu l’air surpris… comme si c’était évident ! 

Aujourd’hui, je suis heureux d’être comme je suis, et même si le quotidien est parfois compliqué, pour rien au monde je ne changerais de vie. Je n’ai pas d’amertume à avoir été diagnostiqué sur le tard, ni de ressentiment envers qui que ce soit, car dans les années 80 on parlait très rarement d’autisme asperger, ma pauvre mère a fait le maximum pour m’aider comme elle l’a pu. J’ai la chance inouïe d’avoir pu faire de plusieurs intérêts restreints (l’écriture, l’Histoire, l’archéologie, la création d’univers imaginaires…) mon métier. J’ai désormais une tendresse infinie pour le petit garçon, l’adolescent et le jeune homme complexé que j’étais autrefois, et je pense aussi à toutes ces personnes que j’ai pu blesser involontairement tout au long de ma vie, j’espère qu’elles me pardonneront, sans vouloir pour autant me trouver d’excuses ou me poser en victime. Comme tout le monde, j’ai des défauts. Suite aux conseils de mon psychiatre, j’ai fini par lire ce que je surnomme « mon manuel d’utilisation », un livre écrit par Tony Attwood, la référence mondiale en matière d’autisme asperger. Grâce à ce bouquin, j’ai découvert que j’étais un cas d’école.

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En conclusion, je pense qu’autrefois, dans la plupart des sociétés traditionnelles, il y a toujours eu des marginaux, des poètes et des shamans qui vivaient un peu à l’écart de la tribu, mais dont la fonction sociale était de conter des histoires, leurs mythes et légendes servaient d’initiation à la communauté. Les contes destinés aux plus jeunes les aidaient à grandir sans avoir à se confronter trop tôt aux dangers de la nature, les histoires épiques permettaient de perpétuer la mémoire des anciennes générations. Ces récits expliquaient le désordre du monde en lui donnant du sens, de manière plus ou moins spirituelle, parce que l’art était essentiellement religieux. Ces conteurs n’avaient pas seulement de l’imagination et de la mémoire, ils possédaient aussi une sensibilité différente, un autre regard sur l’univers qui avait son utilité. Ces êtres étaient bizarres, mais leurs tribus les acceptaient tels qu’ils étaient, parce que pour résoudre certains problèmes il fallait des gens différents. Des millénaires plus tard, c’est le même constat en ce qui concerne le monde de la recherche scientifique, peuplé de physiciens atypiques. Aujourd’hui, notre civilisation matérialiste exige que nous nous adaptions tous à un modèle économique standard et des normes sociales neurotypiques, mais un jour, qui sait, l’Humanité prendra peut-être conscience qu’elle est plurielle ?

Published in: on juillet 2, 2021 at 1:43  Comments (25)  

Sapiens

Il y a des ouvrages inattendus qui affectent en profondeur votre vision du monde. Je suis pourtant au fait des fantastiques découvertes de ces vingt dernières années, avec notamment l’Homo Fiorensis, véritable Hobbit d’un mètre de haut qui maîtrisait le feu et la fabrication d’outils de pierre, et l’Homo Denisova, qui aurait transmis aux Tibétains le « gène de l’altitude ». Mais j’avoue avoir été captivé par Sapiens, une brève histoire de l’Humanité, un récit fascinant qui met à mal quantité d’idées reçues sur la Préhistoire et l’évolution.

Ainsi, il y a 10.000 ans, le chasseur-cueilleur était un athlète incroyable, qui possédait une dextérité physique aujourd’hui hors de notre portée. Le paléoanthropologue Peter McAllister a étudié des empreintes de pieds fossilisées laissées par des Aborigènes d’Australie au cours d’une chasse, il y a près de 20.000 ans. McAllister pense que ces chasseurs devaient se déplacer à 37 kilomètres/heure. À titre de comparaison, Usain Bolt, détenteur du record mondial, court le 100 mètres à 42 kilomètre/heure. “Si ces chasseurs aborigènes s’entraînaient dans les conditions actuelles, avec des chaussures spéciales et en courant sur une piste d’athlétisme recouverte d’un revêtement synthétique, ils pourraient facilement atteindre les 45 kilomètres/heure”, conclut le chercheur.

Dans nos jours, il est devenu impossible d’atteindre de telles performances physiques. Nous ne pouvons nous permettre de consacrer de longues heures au sport tous les jours, car dès l’enfance nous sommes scolarisés. À l’âge adulte, nous disposons d’encore moins de temps pour des activités physiques, nous travaillons en moyenne 40 à 45 heures par semaine. Dans certains pays en voie développement, la moyenne hebdomadaire peut aller jusqu’à 60, voire 80 heures. Entre le travail et les loisirs, nous pouvons rester huit heures par jours assis derrière un écran, sans parler du temps non négligeable passé en voiture ou dans les transports en commun.

Il y a 30.000 ans, la journée de travail des 30.000 Sapiens qui vivaient sur Terre était totalement différente de la nôtre. Tout commençait à huit heures du matin, sans la sonnerie d’un réveil. Nos ancêtres passaient leurs temps à cueillir des champignons et des racines, à attraper des grenouilles ou des insectes, et à fuir devant les tigres à dents de sabre. La chasse reposait sur une collaboration étroite, qui impliquait un partage du travail et de la nourriture. À 13h00, la journée était terminée ! Il était temps de manger, l’après-midi n’était consacré qu’aux jeux avec les enfants, au farniente, et à la culture. On écoutait les mythes racontés par les anciens et les « shamans ». Il n’y avait pas de vaisselle à laver, d’aspirateur à passer, de trajets à effectuer en voiture ou de supermarchés bondés à traverser. 

Bien sûr, tout n’était pas rose, mais la pollution n’existait pas, et la qualité de vie demeurait élevée : comme le régime alimentaire était le même depuis des centaines de milliers d’années, le corps humain s’y était bien adapté. Les squelettes des chasseurs-cueilleurs montrent qu’ils étaient moins exposés à la famine ou à la malnutrition, et qu’ils étaient généralement plus grands et en meilleure santé que leurs descendants cultivateurs. Les enfants qui franchissaient le cap (très) délicat des premières années avaient de bonnes chances de parvenir à 60 ans, voire, pour certains, à 80 ans et plus, grâce à la diversité de leur alimentation. Ils étaient même épargnés par les carences, les caries et les cancers. Les anciens chasseurs-cueilleurs consommaient régulièrement des douzaines d’autres aliments. Ils pouvaient manger des champignons au petit déjeuner ; des fruits, des escargots et une tortue à midi ; et du lapin aux oignons sauvages le soir ! N’étant pas à la merci d’un seul type d’aliment, ils étaient moins vulnérables si celui-ci venait à manquer.

Tout changea à partir de la naissance de l’agriculture. Certains ​Sapiens se mirent à consacrer la quasi-totalité de leur temps à manipuler la vie d’un petit nombre d’espèces animales et végétales. Ils se mirent à semer des graines de blé, à arroser les plantes, à arracher les mauvaises herbes et à conduire les troupeaux. Un travail qui était censé leur assurer plus de fruits, de grains et de viande.

Si, il y a 10.000 ans, le blé était une plante quelconque du Moyen-Orient, en l’espace de quelques millénaires elle poussa dans le monde entier, au prix d’efforts considérables. Il fallait s’en occuper du matin jusqu’au soir, enlever les cailloux des domaines cultivables, ce qui obligeait les ​Sapiens à se casser le dos pour en débarrasser les champs. Le blé n’aimait pas les autres plantes, si bien qu’hommes et femmes passaient de longues journées à désherber sous un soleil de plomb, à surveiller les vers, car le blé était aussi une plante fragile. Il était attaqué par les lapins et les essaims de sauterelles, ce qui obligeait les cultivateurs à dresser des clôtures et à garder les champs. Ils creusèrent des canaux d’irrigation ou transportèrent des seaux pour l’arroser, recueillirent les excréments des animaux pour fertiliser la terre. Ce sont les genoux, la voûte plantaire, la colonne vertébrale et le cou de Sapiens qui en firent les frais. L’étude des anciens squelettes montre en effet que la transition agricole provoqua des glissements de disques, des arthrites et des hernies. De surcroît, les nouvelles tâches agricoles prenaient beaucoup de temps, ce qui obligeait les hommes à se fixer à côté des champs de blé, dans des maisons. Leur mode de vie s’en trouva changé. Ce n’est pas nous qui avons domestiqué le blé, mais l’inverse ! Or une alimentation fondée essentiellement sur les céréales n’est pas seulement pauvre en minéraux et en vitamines, elle est également difficile à digérer.

La plupart des maladies infectieuses (variole, rougeole et tuberculose) trouvent leurs origines parmi les animaux domestiqués et n’ont été transmises à l’homme qu’après la naissance de l’agriculture. Les chasseurs-cueilleurs qui n’avaient domestiqué que les chiens échappaient à ces fléaux. De plus, dans les sociétés agricoles, la plupart des gens vivaient dans des colonies peu hygiéniques – un lieu idéal pour les maladies. Les chasseurs-cueilleurs, eux, parcouraient leur territoire en petites bandes où aucune épidémie ne pouvait se développer. Certes, l’agriculture augmenta la somme totale de vivres à la disposition de l’humanité, mais la nourriture supplémentaire ne se traduisit ni en meilleure alimentation ni en davantage de loisirs. Elle se solda plutôt par des explosions démographiques. Or, les gens n’avaient pas prévu que le surcroît de blé devrait être partagé entre plus d’enfants. Les premiers cultivateurs ne comprirent pas davantage que nourrir les enfants avec plus de bouillie et moins de lait maternel affaiblirait leur système immunitaire.

Le fermier travaillait plus dur que le chasseur-cueilleur, mais se nourrissait moins bien. Pour l’auteur de Sapiens, « la Révolution agricole fut la plus grande escroquerie de l’histoire ». Le blé n’a pas assuré la sécurité économique. La vie des cultivateurs est moins sûre que celle des chasseurs-cueilleurs. Si ces derniers perdaient certaines de leurs denrées alimentaires de base, ils pouvaient cueillir ou chasser d’autres espèces, voire se diriger vers une autre région plus fertile. Les chasseurs-cueilleurs disposaient de plusieurs douzaines d’espèces pour survivre et pouvaient donc affronter les années difficiles sans stocks de vivres, ils n’étaient pas tributaires d’un seul produit de base. Or s’il pleuvait, s’il y avait une invasion de sauterelles, une sécheresse, ou si un champignon infectait l’une de ces plantes, les cultivateurs mouraient de faim par milliers.

Facteur aggravant, le blé n’assurait pas plus de sécurité contre la violence. Les premiers cultivateurs étaient au moins aussi brutaux, sinon plus, que leurs ancêtres chasseurs-cueilleurs. Ils étaient « propriétaires », possédaient des maisons, et avaient besoin de terre à cultiver, il n’y avait guère de place pour les compromis. Si une bande rivale plus forte attaquait des chasseurs-cueilleurs, ces derniers pouvaient aller voir ailleurs. Si un ennemi puissant menaçait un village agricole, fuir signifiait abandonner champs, maisons et greniers. Ce qui, bien souvent, condamnait les réfugiés à la famine. Les cultivateurs avaient donc tendance à se battre jusqu’à la mort, à construire des murs et à monter la garde…. les prémices des guerres à grande échelle.

La vie villageoise procurait certes des avantages à court terme aux premiers cultivateurs, comme une meilleure protection contre les bêtes sauvages, la pluie et le froid. Mais pour l’individu moyen, les inconvénients l’emportaient sur les avantages. Le « progrès » n’était que collectif. Il est vrai que ce « progrès » permit à l’​Homo sapiens une croissance exponentielle. Environ 13.000 ans avant J.-C., l’oasis de Jéricho pouvait faire vivre, au mieux, un groupe nomade d’une centaine de personnes relativement bien nourries. Vers 8500 avant J.-C., les champs de blé de Jéricho pouvaient faire vivre un village d’un millier d’habitants, mais ces derniers souffraient bien plus de maladie et de malnutrition. C’est le paradoxe de l’agriculture : la faculté de maintenir plus de gens en vie dans des conditions pires. De même que personne, dans les années 2000, n’avait anticipé certains effets pervers des réseaux sociaux, la révolution agricole fut un piège, parce que l’essor de l’agriculture se fit très progressivement, au fil des millénaires. Chaque génération continua de vivre comme la génération précédente, avec de petites améliorations dans la manière de cultiver. Paradoxalement, cette série d' »améliorations », censées rendre la vie plus facile, asservirent ces cultivateurs.

Pourquoi une telle erreur ? Les gens manquaient de recul. Chaque fois qu’ils décidèrent de travailler plus dur, c’était dans le but d’avoir une moisson plus abondante et d’éviter la famine. De la même façon que nous avons pollué progressivement notre planète, il fallut des générations pour s’apercevoir que les petits changements s’accumulaient et transformaient la société. Le problème, c’est qu’à ce moment-là personne ne se souvenait avoir jamais vécu autrement. De plus, les individus qui avaient compris le problème n’avaient pas forcément envie de revenir en arrière. Dès lors que les gens sont habitués à un certain luxe, ils le tiennent pour acquis, et ils finissent par ne plus pouvoir s’en passer. Au fil des dernières décennies, nous avons inventé d’innombrables outils censés nous faire gagner du temps en nous facilitant la vie: machines à laver, aspirateurs, lave-vaisselle, smartphones, ordinateurs, e-mails, réseaux sociaux… et pourtant nous nous plaignions tous les jours de manquer de temps ! Tout va plus vite qu’avant et rend nos journées angoissées et insatisfaisantes. Nous sommes aussi à côté de la plaque que nos ancêtres agriculteurs pris au piège de leur nouveau mode de vie.

Durant la Préhistoire, certaines Sapiens refusèrent de travailler la terre et échappèrent ainsi à ce piège de l’agriculture, mais comme celle-ci créa les conditions d’une croissance démographique rapide, les cultivateurs devinrent plus nombreux. Il ne restait alors aux chasseurs-cueilleurs qu’à fuir, à abandonner leurs terrains de chasse aux champs et aux pâturages ou à se mettre eux-mêmes à retourner la terre. Dans tous les cas, revenir à l’ancien mode de vie était impossible.

L’histoire de ce piège nous enseigne une leçon importante. La recherche d’une vie plus facile a transformé le monde d’une façon que personne n’envisageait ni ne désirait. De même que la Révolution française a totalement dépassé certains aristocrates progressistes partisans de la philosophie des Lumières qui souhaitaient juste une réforme des institutions (et non la guillotine !) personne ne complota une révolution agricole. Personne ne voulut rendre l’humanité tributaire de la culture des céréales.

Le problème, c’est que nos sociétés ont beau avoir profondément évolué au fil des millénaires, que nous le voulions ou non, nous sommes programmés pour marcher plusieurs heures par jour, c’est écrit dans notre ADN. Les légionnaires romains étaient capables de parcourir jusqu’à 80 kilomètres en une journée, tout en portant leur équipement. Encore aujourd’hui, des moines japonais tendai pratiquent le Kaihogyo, une marche méditative ascétique qui peut aller jusqu’à 84 kilomètres par jour… pendant des mois ! Ce rituel se déroule en public, le moine itinérant traverse tout le Japon, l’échec se sanctionnant par un seppuku. Depuis 1584, seuls 46 moines sont parvenus à survivre à cette pratique initiatique qui se termine par 9 jours de jeûne… sans sommeil.

Plus légendaire, selon les témoignages de l’exploratrice Alexandra David Néel* et du moine allemand Anagarika Govinda**, avant que le Tibet ne soit envahi par la Chine, un yoga ésotérique appelé lung-gom-pa permettait à des moines en transe de marcher pendant 48h00 sans dormir, sur près de 320 kilomètres, ce qui donnerait une vitesse moyenne de 6.6 kilomètres/heure.

En réalité, un tel exploit est… possible : Dean Karnazesa a couru plus de 560 kilomètres en 80 heures et 44 minutes sans dormir, qui plus est à une moyenne d’environ 7 kilomètres/heure… donc plus vite qu’un marcheur lung-gom-pa, mais nettement en dessous des 14 kilomètres/heure du champion mondial de marche athlétique, Yohann Diniz ! Puisqu’on parle d’exploit, la plus longue course à pied au monde, la Self-Transcendence 3100 mile, mesure 4989 kilomètresLes coureurs disposent de 52 jours pour terminer la course, en effectuant une moyenne journalière de 95 kilomètres, de 6h00 du matin à minuit.

Ironie du sort, quand j’ai commencé à lire Sapiens en janvier, j’étais parfois essoufflé, oppressé, alors que mon poids était normal. J’ai fini par constater que j’avais une pression artérielle de 14.8, une hypertension modérée causée par ma sédentarité d’auteur. Je me suis alors mis à marcher en forêt, progressivement, jusqu’à atteindre 15 kilomètres par jour comme nos lointains ancêtres chasseurs-cueilleurs, ce qui me prend 3h00 chaque matin. Un temps fou… mais n’est-ce pas encore plus fou de devoir avaler quotidiennement des médicaments pour soigner notre diabète et notre cholestérol, alors que ces mêmes médicaments vont abîmer d’autres organes ? Le professeur Michel Galinier, du service de cardiologie au CHU de Toulouse, expliquait dans cet article très sérieux que « au-delà de quatre heures passées en position assise par jour, chaque nouvelle heure augmente la mortalité de 2 % ; et au-delà de huit heures en position assise par jour, la mortalité augmente de 8 %. Au-delà de dix heures par jour, elle est même majorée de 34 % ».

La bonne nouvelle, c’est qu’on peut très vite inverser cette tendance, pour peu qu’on bouleverse ses habitudes. Comme marcher est devenue mon activité physique quotidienne, j’en profite pour écouter des livres grâce à mon abonnement Audible, et donner des graines aux oiseaux sauvages qui affrontent un hiver « à l’ancienne », nous avons eu en effet beaucoup de neige en janvier et février… même les étangs du Weiherchen ont gelé !

Après seulement quelques matinées passées à crapahuter dans la neige, j’ai réussi à faire baisser ma tension artérielle, ainsi que ma fréquence cardiaque.

 

Au fil des semaines, j’ai senti que mon corps se renforçait, avec cette impression de me « réveiller », au point où une journée sans marche me parait désormais inconcevable.

Aujourd’hui, je m’estime chanceux de pouvoir mener une telle vie, mais je me sens aussi solidaire des milliards de personnes sédentaires qui forment la majorité de l’Humanité. Si une activité aussi naturelle que la marche semble aujourd’hui subversive, c’est bien que notre mode de vie schizophrène atteint ses limites. Après une journée de travail éreintante, nous essayons désespérément de conserver assez de volonté et d’énergie pour, le soir venu, mener une activité sportive indispensable à notre santé, alors même que nous devons encore cuisiner, laver le linge, faire le ménage et nous occuper des enfants. Ironie du sort, alors que nous élevons des animaux en cage, nous nous sommes volontairement enfermés dans des boites, que nous appelons « maison », « bureau », « voiture », « train », dans des villes polluées… Cela ne peut plus fonctionner ainsi, nous avons besoin de sens.

Si nos ancêtres d’il y a plusieurs millénaires semblent être des demi-dieux, ce n’est pas seulement à cause d’un problème de sédentarité, c’est simplement parce que nous avons oublié qui nous sommes vraiment. Il y a 30.000 ans, quand nous avions la chance de trouver des fruits mûrs dans la savane, la seule source de sucre, nous en mangions le plus possible, en prévision des lendemains difficiles. C’est pour cette raison que nous avons tant de problèmes à nous arrêter de grignoter des sucreries… on en revient toujours à notre ADN. Les Grecs disaient Gnothi seautonConnais-toi toi-même… mais nous avons oublié ce principe élémentaire.

En définitive, nous n’avons pas seulement perdu nos racines, nous nous sommes également déconnectés de nos propres corps. À nous de nous les réapproprier, il n’est jamais trop tard 🙂

* Mystiques et magiciens du Tibet, Alexandra David Néel, Plon

** Le Chemin des nuages blancs : pèlerinages d’un moine bouddhiste au Tibet (1932 à 1949), Anagarika Govinda, Albin Michel

Published in: on février 19, 2021 at 1:45  Comments (10)  

Après la pluie

Me voici de retour après plusieurs mois d’absence. Dans son livre la rivière du sixième jour (adapté au cinéma sous le titre Et au milieu coule une rivière), Norman Maclean écrit :

Ceux avec qui nous vivons, qui nous sont proches, et que nous sommes censés connaître le mieux, sont ceux qui nous échappent le plus (…) En fait, si on pense à la vie humaine, on voit bien que la plus grande partie se passe à marcher pesamment au fond de l’eau pour un bref moment d’envol, trop tôt et déjà trop tard.

C’est ce que j’ai pensé quand mon beau-père nous a quittés soudainement, il y a trois mois. Pendant près de quinze ans, il fut mon père de substitution, jamais avare d’encouragements pour mes projets, mais aussi un grand-père affectueux. Nous partagions la même passion de l’Histoire, nous nous intéressions aux héros anonymes, au point de nous rendre un jour ensemble en voiture à Bastogne juste parce que nous avions été touchés par la série Band of brothers. Romain avait beau être un grand gaillard, il était en effet très sensible, il adorait le film Cheval de guerre.

Perdre un tel pilier a été particulièrement douloureux. Ces moments pénibles m’ont poussé à me détacher des réseaux sociaux, à récupérer beaucoup de temps pour l’écriture. À mieux me connaître aussi, j’ai découvert quantité de choses insoupçonnées sur mon mode de fonctionnement. 

Paradoxalement, je suis dans une période d’euphorie créative suite à une (r)évolution dans mon écriture, grâce notamment aux ateliers que j’anime. Ils me permettent de sortir de ma zone de confort, de progresser dans mes techniques via la nouvelle, que je maitrise de mieux en mieux. Je ne me suis jamais senti aussi libre en matière de narration. En fait, après trois romans publiés, j’ai l’impression que je commence seulement maintenant à « écrire ».

Vous vous en souvenez peut-être, après le tome trois des pirates de l’Escroc-Griffe j’avais travaillé sur un roman historique se déroulant pendant l’Antiquité… puis j’ai réalisé que mon synopsis n’était pas assez abouti. Je l’ai laissé mijoter et je me suis lancé dans l’écriture d’une trilogie fantasy se situant sept siècles après les pirates, une histoire très sombre qui se déroule sous terre. J’ai terminé le manuscrit du tome 1, il a été lu et même très apprécié par une bêta-lectrice expérimentée… mais, à mon sens, il manque encore quelque chose à ce roman dans lequel je ne me retrouve pas complètement. Après cette période de confinement et de deuil, cet été j’avais soif de légèreté et de lumière, de grands espaces, de soleil et d’océan. J’avais besoin de ce vent romanesque qui donne envie de naviguer à l’autre bout du monde… et non que mes lecteurs deviennent claustrophobes !

J’en suis alors arrivé à la conclusion que si mon inspiration était toujours bien là, mon imaginaire, lui, ne voulait pas plus d’un roman exclusivement historique que d’une trilogie fantasy trop sérieuse. Créer un univers peut me prendre des années, or je sentais qu’une part de moi aspirait à un processus à la fois différent et similaire, plus court, et surtout plus immersif, mais jusqu’à cet été j’ignorais comment y parvenir.

C’est en écrivant une nouvelle historique se situant en plein désert que j’ai réalisé que cela faisait bientôt près d’une décennie que je lisais, pour le plaisir, quantité d’articles sur l’Asie Centrale. Coïncidence, après différents tests génétiques j’ai découvert que j’avais moi-même des origines orientales significatives du côté de ma mère (pourtant italienne). J’en suis heureux, car j’ai toujours été passionné par les philosophies asiatiques, le désert du Gobi et les grands espaces, quels qu’ils soient. Quand je participais à des fouilles archéologiques en Jordanie, j’adorais contempler le coucher de soleil sur le Wadi Rum, un dédale de canyons, d’arches naturelles, de falaises et de grottes qu’on retrouve dans Lawrence d’ArabieDune et Indiana Jones. Depuis les hauteurs de Pétra, lorsque je prenais des photos telles que celle-ci, j’imaginais les caravanes ramener d’Orient les épices si convoitées.

J’avais le sentiment d’être aux portes d’un monde insoupçonné, aussi lointain que mystérieux. Si un voyageur de notre époque parvenait en effet à remonter le temps jusqu’au Moyen-Âge, et qu’il atterrissait en Asie Centrale, il se croirait sur une autre planète. Il traverserait d’innombrables petits royaumes isolés du reste du monde, rencontrerait des peuples aux coutumes étranges, des pèlerins exaltés adeptes de dieux oubliés. Il visiterait les ruines de cités aujourd’hui englouties par le sable…

À la lumière de ce constat, je me suis rendu compte que j’avais moins besoin d’inspiration, que de rendre hommage à ces cultures disparues dont on parle rarement dans les romans, les films ou les séries. Pourquoi créer un univers de fantasy aride à la Dark Sun, alors que tout était là depuis toujours, au plus profond de moi ?

Après la mer, inconsciemment je crois que je rêvais de retrouver les océans de sable de ma jeunesse qui s’étendaient à perte de vue. C’est ainsi que ce qui devait être une courte nouvelle s’est transformée cet été en un roman d’aventures initiatique avec un soupçon de réalisme magique, un récit influencé par la philosophie orientale et la route de la Soie. Vampirisé par cette histoire, j’ai passé des nuits blanches à voyager sur des cartes, à taper frénétiquement sur mon clavier, comme si j’avais vécu à cette époque, et que ma vie en dépendait. Jamais je n’ai eu autant de plaisir à écrire un roman depuis les pirates… et j’espère que ce récit vous plaira également ! Si tout va bien, je devrais terminer son écriture pour Noël. Cerise sur le gâteau, ce projet m’a donné envie de reprendre plus tard l’autre roman historique en sommeil dont je vous parlais au début de cet article, celui qui se déroule sous l’Antiquité. Plutôt qu’écrire une trilogie ou un cycle, je me dis que ces deux romans autonomes auront des thématiques communes, l’un sera un lointain écho de l’autre…

Dernière satisfaction mais non des moindres, cet été j’ai ressorti du tiroir un vieux projet d’urban fantasy délirant que je devais écrire avec l’autrice qui partage ma vie, Anne-Lorraine. J’ai compris ce qui ne fonctionnait pas dans le synopsis initial. J’ai soumis à Anne-Lorraine une nouvelle version détaillée, qui lui a plu. Elle s’est empressée d’écrire le premier jet, qu’elle pense terminer le 29 décembre. Je reprendrai alors son texte, puis ce sera à son tour d’ajouter son grain de sel, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on arrive à une version satisfaisante. En 2021, ce ne sera donc pas un mais deux manuscrits qui partiront enfin en soumission éditoriale, deux romans que j’aime profondément, pour différentes raisons. Le temps aura été long, et pourtant je ne regrette pas que ce processus créatif se soit déroulé ainsi. Après avoir écrit trois romans, je n’avais pas seulement besoin de temps, je devais également laisser mon imaginaire s’abreuver de la pluie…

Aujourd’hui, j’ai hâte de partager ces histoires avec vous !

Published in: on septembre 7, 2020 at 10:50  Comments (12)  

Mon cygne noir

Ironie du sort, une semaine avant le début du confinement j’ai lu un livre qui ne pouvait pas être plus d’actualité, un essai de Nassim Nicholas Taleb, ancien trader devenu… professeur de philosophie. Taleb est l’inventeur de la théorie du cygne noir, inspirée de l’expression latine rara avis in terris nigroque simillima cygno signifiant « aussi rare qu’un cygne noir ». Durant l’Antiquité, nos ancêtres estimaient en effet qu’il était impossible que cet oiseau puisse exister, jusqu’au jour où les Européens l’ont découvert en Australie. Le cygne noir est l’illustration qu’une seule observation est capable d’invalider un savoir fragile et limité. Un cygne noir est un événement improbable, brutal, qui parait après coup prévisible, que ce soit le 11 septembre 2001, un krach boursier… ou cette pandémie mondiale qui nous frappe si brutalement. Nous vivons dans l’illusion du contrôle, des statistiques et autres courbes de croissance, comme une dinde avant Thanksgiving. Pendant ses mille jours de vie, cette dinde est très satisfaite de la nourriture qu’on lui donne, elle a l’impression d’être de mieux en mieux traitée au fil des mois et n’imagine pas un seul instant que son destin puisse être funeste…

« Les mille jours de vie d’une dinde », le Cygne Noir

Contrairement à ce que nous pensons avec naïveté, il est impossible de prévoir avec des calculs savants l’avenir ou le cours de la bourse. Comme l’affirmait avec finesse Umberto Eco, même avec la plus grande des bibliothèques, « les livres que l’on a lus comptent beaucoup moins que ceux que l’on n’a pas lus ». Nous pensons savoir... mais il n’en est rien.

Le Cygne noir m’a d’autant plus marqué que pendant ce confinement, le bouddhiste que je suis a traversé une tempête spirituelle : comment ne pas sombrer dans la colère quand des gens meurent parce qu’on leur a demandé d’aller voter, qu’on a doctement assené que porter un masque était « inutile » ? Comment peut-on mentir et se contredire plusieurs fois à la télévision, devant des millions de personnes ?

De nombreuses vies ont été sacrifiées sur l’autel de la politique et de l’économie, en contradiction avec les discours pleins de bons sentiments prônant l’union nationale, alors qu’il y a encore quelques mois, le président lui-même répondait avec condescendance aux « bêtises » du personnel soignant. J’éprouve de la culpabilité à l’idée qu’une amie infirmière continue de travailler malgré le danger…. Et que dire de l’appel à l’aide des hôpitaux du Grand Est, contraints d’envoyer des malades en Allemagne, au Luxembourg, en Suisse et… en Autriche, faute de lits ?

Mon confinement de privilégié est un cygne noir qui m’a profondément changé. En temps normal, je suis quelqu’un de plutôt réservé qui n’aime pas les controverses et qui a tendance, par politesse, à garder ses opinions pour lui, mais du jour au lendemain j’ai eu cette impression que tout devenait politique, avec les conséquences que cela implique sur nos vies : si un proche meurt parce qu’un hôpital manque cruellement de moyens, cela relève du politique. Le premier mois de confinement, ce sentiment de découvrir tous les jours sur Facebook de nouvelles injustices m’a enragé, au point de ne plus me reconnaître… alors que j’avais annoncé ici même que je serai moins présent sur les réseaux sociaux (quel lamentable échec !). Lorsqu’on ne peut vaincre un ennemi, y compris soi-même, il faut fuir, alors j’ai (de nouveau) pris mes distances avec lesdits réseaux, non pas par snobisme ou indifférence, mais parce que je ne peux pas faire autrement.

Il est à la fois douloureux et libérateur d’accepter ses limites, de « trancher » l’objet de sa colère. Mon cygne noir m’a enseigné que je ne contrôle rien, et que la connaissance n’est pas forcément synonyme de sagesse. Être aveugle, métaphoriquement parlant, est parfois souhaitable.

La goze du Japon d’antan était, pour le coup, une musicienne réellement aveugle. Elle voyageait et chantait en jouant au shamisen des mélodies aussi tristes que Kuzunoha no Kowakare, l’histoire d’une mère privée de son enfant, une ballade qu’on retrouve dans Samourai Champloo.

La cécité de la goze lui donnait une légitimité dans son interprétation, qui bouleversait le public, la goze étant source de sagesse. J’ai eu un grand-père non-voyant très pieux et, au risque de tomber dans les clichés sur les personnes privées de la vue, il possédait un recul sur le monde qui l’empêchait de nourrir toute forme de vanité. Comme mon grand-père, la goze était une leçon de vie à elle toute seule, le fait de sublimer son handicap lui permettait d’atteindre une authentique spiritualité, d’ailleurs autrefois les fillettes aveugles du nord du Japon échappaient aux infanticides en devenant également itako, « shamans ».

Celui qui s’évade de ce monde plein de bruit et de fureur accède à une première vérité, celle de sa propre insignifiance.

Dans le taoïsme, qui a influencé le zen, il est question de wuwei, de « non-agir ». Pour être véritablement heureux, il faut céder à une forme de renoncement, ne pas réagir. Au fond, n’est-ce pas illusoire de croire que la politique peut améliorer notre société ? Coluche disait que « si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ça serait interdit ». Platon lui-même affirmait, non sans subversion, que le pouvoir corrompt.

Quand j’ai étudié l’histoire de Rome à l’Université, j’ai été frappé de constater combien nombre de citoyens de cette période n’avaient pas pris la mesure du changement qu’opérait leur république lorsque celle-ci se transforma en empire. Quand Auguste s’empara du pouvoir son but officiel était, ironie du sort, de rétablir les institutions républicaines après des années de guerre civile. Dans son nouveau régime, il avait donc conservé le traditionnel (et rassurant) sénat, la fameuse devise républicaine SPQR, choyé des élites provinciales qui avaient de plus en plus accès à la citoyenneté, « réformé » la justice (déjà à cette époque il fallait réformer...). Pour les citoyens, tout avait l’air d’aller enfin dans le bon sens ! En réalité, une intense propagande était menée pour que le premier empereur soit présenté comme le sauveur de la république.

Aujourd’hui, notre propre république est qualifiée de « démocratique »… a-t-elle seulement existé ? Ne sommes-nous pas semblables aux Romains d’hier, qui ne disposaient pas d’assez de recul pour réaliser que leurs institutions leur donnaient un illusoire sentiment de liberté ?

Mes interrogations paraissent sûrement indécentes quand on observe un tant soit peu la dictature qui sévit en Corée du Nord, mais au moment de voter, avons-nous réellement tant de choix que cela ? Depuis Poincaré, c’est la question très sérieuse que se posent de nombreux mathématiciens, qui ont fini par découvrir le scrutin idéal… fort éloigné de celui que nous utilisons pour les présidentielles.

Si l’on envisage l’hypothèse que nous vivons depuis toujours dans une oligarchie et non une démocratie, ce qu’on appelle avancées sociales ne sont, au final, que des accidents de l’Histoire, des cygnes noirs, comme par exemple la Révolution française. Mettre un terme à la royauté n’était absolument pas l’objectif des bourgeois (qui ont remplacé au pied levé les aristocrates guillotinés, d’autres « dindes de Thanksgiving » qui n’avaient rien vu venir). Plus tard, l’avènement définitif de la République n’a été possible que parce que l’héritier du trône de France, Henri d’Artois, a de manière absurde refusé de régner tant que le drapeau tricolore ne serait pas remplacé par celui à fleurs de lys ! Les congés payés instaurés par l’éphémère Front Populaire, ou la Sécu créée à la Libération, sont des avancées sociales largement attaquées depuis des années, des aberrations pour une oligarchie qui se moque de ce prétendu clivage « droite-gauche ».

Rien n’est jamais acquis.

Cette colère que j’ai éprouvée ces dernières semaines vient peut-être d’un deuil causé par une prise de conscience : quoi qu’il arrive, notre société sera toujours régie par de violents rapports de force. Je le constate quotidiennement quand j’écoute mes amis. Pris dans les affres du télétravail, ils sont contraints d’effectuer, sans compter les heures, des tâches bien plus pénibles qu’avant le confinement. Des « petites mains » qui ne sont, pour le pouvoir, que des variables d’ajustement. Avant d’être démis de ses fonctions, le directeur de l’agence régionale de la santé avait annoncé que 174 lits et 598 postes allaient être supprimés au CHU de Nancy d’ici 2025… Comment peut-on désirer un tel « projet de société » en pleine pandémie, quand nos infirmières s’habillent avec des sacs-poubelle ?

Durant les premiers jours de cette crise, il y a eu pourtant un timide espoir, nous allions tous prendre conscience que notre paradigme économique était à bout de souffle, que derrière chaque crise existait une opportunité. Autour de moi, des proches se sont mis à fabriquer des masques pour la collectivité ou à aider les personnes en difficulté, le bénévolat des « gens qui ne sont rien », palliant, une fois de plus, les défaillances de l’État. Immédiatement, « la Matrice » a repris le dessus en imposant le télétravail effréné. Le début d’une nouvelle ère faite de fractures profondes et d’inégalités béantes, comme le prouve cet article glaçant des Echos qui commence ainsi, je cite :

Le confinement a envoyé les Français au pays des rêves. Comme souvent, un Etat riche et généreux y tient une place centrale. Mais le réveil finira par venir…

Nietzsche écrivait que l’État est « le plus froid des monstres froids ». Fort de ce constat, je me refuse d’en devenir moi-même un. Ce n’est pas parce que nous sommes gouvernés par des personnes pour qui la vie humaine n’a aucune valeur que nous devons sombrer dans le cynisme et perdre notre humanité, bien au contraire. Si ce n’est pas déjà fait, il est urgent de donner du sens à nos existences éphémères et fragiles. Aimer et aider, être heureux, parce qu’il faut vivre pour la mémoire de ceux qui ne sont plus.

Ci-joint, à écouter au casque, le magnifique chant de Ikue Asazaki dédié à toutes les grands-mères confinées qui pleurent leurs petits-enfants, et à une grand-mère en particulier ❤

Le mois d’après

Un mois après ce confinement qui nous a propulsés du jour au lendemain en pleine Science-Fiction, j’espère que vous allez bien. De mon côté, le travail a été bouleversé, mes ateliers d’écriture sont devenus… numériques. Les participants de mon atelier se sont habitués à la visioconférence, ils ont même créé une ville post-apocalyptique dans un futur proche, chaque auteur raconte l’histoire d’un habitant de cette cité rétro-futuriste… Un projet passionnant.

Mercredi soir, j’inaugure un tout nouvel atelier qui aura lieu de 20h00 à 21h30. Si le sujet vous intéresse, j’ai créé un site, sur lequel j’explique ma méthode dite de l’écriture progressive (pour l’instant, le site n’est pas « responsive », il n’est accessible que sur des ordinateurs ou des grosses tablettes style iPad Pro). Si écrire vous démange, la toute première séance d’essai, gratuite, se déroulera sur Skype.

À côté de ça, je continue à écrire des romans, plus que jamais. On raconte que la réalité dépasse toujours la fiction, et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’un de mes projets est devenu un formidable exutoire, la métaphore d’une société où la vie humaine n’a pas la moindre valeur et peut être sacrifiée sur l’autel de l’économie. Je vous rassure, mon bouquin ne sera pas un livre de confinement… et pourtant, plus rien ne sera comme avant.

Prenez soin de vous !

Vers un nouvel âge d’or de la Fantasy ?

Je viens de terminer le dernier épisode de la série télévisée OCS His dark materials : à la croisée des mondes, les larmes aux yeux et le cœur serré. Quelle fantasy douce-amère, à mi-chemin entre le monde des enfants et celui, bien plus cruel, des adultes… Servi par un générique flamboyant, une jeune actrice prodigieuse révélée dans Logan et des « Panserbjørnes » (ours en armures !) enragés, le cycle basé sur la trilogie de Philip Pullman ne ménage jamais le spectateur : personnages non manichéens, critique frontale du christianisme, enfance sacrifiée… Cet « anti-Narnia » doit donner des cauchemars aux dirigeants de Disney ! Et fait largement oublier le demi-échec du long-métrage (trop) familial de 2007, la Boussole d’Or.

La semaine dernière, une autre saga me faisait chavirer, celle de The Witcher, et c’est peu de le dire : moi qui n’avais pas accroché au jeu vidéo sur PlayStation 4, je n’ai désormais qu’une envie : rallumer ma console afin de retrouver Geralt de Riv et la sorcière Yennefer, LE personnage charismatique de cette magnifique série Netflix, inspirée des romans de Andrzej Sapkowski. The Witcher, c’est un peu le lointain héritier de Conan et de la culture pulp façon sword and sorcery : beaucoup d’action et d’humour, à des années-lumière du réalisme pessimiste de Game of Thrones, et c’est tant mieux, car il aurait été suicidaire d’imiter la recette du mythique programme d’HBO.

Comme si cela ne suffisait pas, j’ai aussi eu un coup de cœur pour Carnival Row, une série qui se déroule dans un monde urban fantasy inspiré de l’époque victorienne, les créatures féériques étant les victimes d’une ségrégation raciale. Loin d’être un copié-collé de la Grande-Bretagne du XIXe siècle, la série d’Amazon Prime dispose d’un gigantesque background :  un univers à l’histoire très ancienne, une riche mythologie celtique, des rues qui grouillent de faunes, de kobolds et de trolls, des machines steampunks impressionnantes… et une Cara Delevingne qui obtient enfin un rôle intéressant.

Après avoir été émerveillé par toutes ces histoires, je me demande si nous ne sommes pas en train de connaître, vingt ans après le triomphe du film la Communauté de l’Anneau, un nouvel âge d’or de la fantasy tant je suis sidéré par la qualité d’écriture de ces trois séries féministes contemporaines. Des séries qui possèdent une profondeur abyssale en matière d’univers, à l’image du poétique prequel de Dark Crystal : Le Temps de la résistance.

Alors que les deux trilogies de Peter Jackson n’ont pas engendré de mode cinématographique durable autour de la fantasy, il en va autrement du petit écran. Le succès mondial de Game of thrones a en effet convaincu les networks qu’il existe un vrai public amateur du genre. Avec les progrès des effets spéciaux, et la hausse des budgets*, ce qui relevait du domaine du rêve il y a encore quelques années devient une réalité sur Netflix, Amazon Prime, HBO ou la BBC. Il faut dire qu’adapter un roman en série télévisée est plus facile qu’au cinéma, il y a beaucoup moins de censure, et surtout une marge de manœuvre quasi infinie pour les scénaristes. Un livre nécessite une intrigue dense de dix heures avec des personnages fouillés ? Aucun problème, il suffit d’écrire une saison ! J’en viens presque à regretter que le futur Dune de Denis Villeneuve ne soit pas une série télévisée… Cerise sur le gâteau, toutes ces œuvres attirent une horde de réalisateurs à qui Disney Hollywood refuse de confier des longs-métrages, des artistes talentueux qui ont soif de cinéma, et qui se retrouvent aux commandes de programmes ambitieux comme le prochain Seigneur des Anneaux d’Amazon.

Si la Fantasy n’est plus un sous-genre de l’imaginaire gettoïsé réservée aux geeks adeptes de jeux de rôle, va-t-elle enfin prendre ses lettres de noblesse en France** ? En attendant d’obtenir la réponse à cette question, on ne peut que se réjouir d’une telle variété au niveau de ces shows de premier plan***. Cette situation me donne l’impression de redevenir un ado des années 90, quand n’importe quel fan de SF n’avait que l’embarras du choix entre Star Trek, Babylon VStargate et autre Farescape… bien que la qualité des scénarios et des CGI d’aujourd’hui soit sans commune mesure avec cette période faste. Quel bonheur de savoir que The Witcher serait le plus gros carton de l’histoire de Netflix ! J’ai comme l’impression qu’il se passe en ce moment quelque chose d’incroyable en matière de Fantasy, un engouement planétaire qui me donne le sourire… et une envie folle d’écrire.

En conclusion, ce mème conçu par votre serviteur.

Bonus, cette magnifique reprise qui tourne en boucle sur mon ordinateur :

* On parle d’un budget d’un milliard de dollars pour les 5 saisons du Seigneur des Anneaux, soit 200 millions de dollars par saison… À titre comparatif, la dernière saison de GOT a coûté « seulement » 90 millions de dollars.

** Selon le Figaro, Bragelonne a vendu 80.000 exemplaires de The Witcher… juste pour les fêtes de fin d’année.

*** Sans parler du fait qu’une nouvelle génération de lecteurs découvre les romans de Philip Pullman et Andrzej Sapkowski, la preuve que différents médias ne sont pas forcément en concurrence.

Un article qui explique pourquoi j’ai raison

Un petit message pour vous rassurer après plusieurs mois d’absence sur ce blog, je continue d’écrire des romans… même si je ne suis plus trop sur les réseaux sociaux. Je ne veux pas vous faire le coup du « j’ai quitté Facebook », mais je me suis juré d’y être beaucoup moins présent, car je suis lassé, non pas des gens, mais des polémiques, souvent violentes.

 

Les échanges de la vraie vie me manquent, comme mes amis d’ailleurs ! Je privilégie désormais les rencontres dans le monde réel, avec ce que cela comporte de nuances… Quel bonheur retrouvé ! Et quel plaisir de revoir des copains/copines auteurs/autrices avec le sourire dans des festivals comme celui de Mancieulles, sans parler des ateliers d’écriture… Dans la vraie vie, on se querelle moins que sur Facebook, alors que nous sommes pourtant tous différents, peut-être parce que nous ne sommes pas tout à fait les mêmes personnes sur ces réseaux. Nos murs (qui portent si bien leurs noms) ne sont que les ersatz de nos vraies personnalités, des simulacres caricaturaux qui finissent par nous dresser les uns contre les autres.

 

J’ai l’impression que l’architecture de Facebook est conçue pour rendre les débats binaires, qu’on poste un message ou qu’on le commente, et je ne veux plus être piégé dans des controverses sans fin qui ne changeront rien, ni personne. Nous avons beau partager 90% de choses en commun, un beau jour nous allons forcément nous quereller sur les 10% qui ne « collent pas », et tout ça à cause d’un message, parce que sur Facebook on se définit en fonction d’un sujet qui nous tient à cœur. Or, dans la vraie vie, nous sommes beaucoup moins autocentrés : si j’invite des amis à la maison, ce n’est pas pour leur faire signer des pétitions, critiquer leurs idées politiques, leur prouver que j’ai bon goût en matière de cinéma ou les convertir au bouddhisme. S’ils viennent chez moi, c’est pour que nous passions un bon moment en nous concentrant sur ce qui nous relie, et non sur ce qui nous oppose. Lors d’une soirée, mon désir de donner un avis sur tout est relegué au second plan, car l’essentiel est de faire en sorte que cette soirée demeure conviviale.

 

Sur Facebook, ce désir est au cœur de tout, pour une raison bien simple : se défouler réagir à l’actualité est le principe même de ce média qui fonctionne à la dopamine, dixit ce petit documentaire Arte.

Un mur Facebook n’est rien de moins qu’un concentré d’égocentrisme, une « vitrine » a priori rassurante qui nous persuade que notre cercle « d’amis » a  les mêmes valeurs que vous, ce qui amène inévitablement des phénomènes de groupe sur d’innombrables sujets de société, ce qu’on appelle la bulle de filtre : à cause de Facebook, nous sommes tous devenus des donneurs de leçons, des moralistes en puissance… et donc des trolls polémistes, persuadés que notre opinion est majoritaire : c’est le concept d’auto-propagande.

Vous allez me répondre que les gens intelligents évitent les controverses (et vous aurez raison, je connais de véritables « moines zen » qui ne se sont jamais disputés sur Facebook, je les admire), mais le problème est plus profond que ça. Quand quelqu’un écrit un commentaire ou un post a priori modéré et argumenté, c’est un leurre, car il s’en suit souvent un échange qui va progressivement polariser, pour ne pas dire binariser, les points de vue. Et ce phénomène psychologique s’applique aussi bien à la politique, qu’à l’écologie, la laïcité, l’éducation, l’économie, le sport, l’éthique, la recherche scientifique… Facteur insidieux, plus on a « d’amis », plus il est difficile de fédérer : on écrira forcément un statut qui ne sera pas consensuel (sauf si l’on ne met que des photos de chatons mignons). On aura beau prendre « soin » de s’entourer de personnes qui ont les mêmes opinions que nous (une forme de narcissisme loin d’être souhaitable), on risque de se « radicaliser » à partir du moment où il y aura des divergences.

Or qui peut se targuer de posséder un ami disposant exactement des mêmes convictions que lui sur la peine de mort, l’avortement, l’euthanasie, le végétarisme, la justice, l’Art, l’Histoire, le féminisme, l’anti-racisme, les grèves ou les relations internationales ? C’est strictement impossible, il y aura toujours au moins des nuances dans chacun de ces points de vue, et c’est tant mieux. Le problème, c’est que Facebook n’est pas du tout pensé pour nous réunir, nous sommes au contraire ghettoïsés dans des bulles qui « éclatent » à la moindre polémique, des bulles qui nous poussent à nous replier toujours plus sur nous-mêmes et nos supposés « amis ». À la prochaine crise, il suffira juste de virer de notre cercle le « facho » qui n’est pas d’accord avec nous, et le problème sera réglé… en apparence, car en réalité, nous sommes tous le facho d’un autre, sans exception. Les réseaux sociaux nous rendent intolérants, puisque nous construisons notre propre prison, une chambre d’échos qui nous enferme dans une certaine vision du monde confortant nos convictions.

Facebook, c’est un peu le café bourré de monde dans lequel on trouve des activistes portant plein de pancartes issues de toutes les causes possibles. Imaginez-vous une seule seconde aller dans la rue en brandissant continuellement une série de panneaux affichant vos convictions personnelles sur tout et n’importe quoi ? On vous regarderait bizarrement… Et pourtant il existe une véritable tyrannie de l’émotion en rapport avec l’actualité, qui est presque toujours dramatique, ce qui rend les commentaires extrêmement casse-gueules… et toutes nos interactions entièrement conditionnées par cette même actualité, puisqu’il faut « absolument » se positionner, être « pour » ou « contre ». Dénoncer et juger. Dans ces conditions, Facebook tend à rendre les échanges amicaux de plus en plus superficiels : pourquoi se voir dans la vraie vie alors que de toute façon on se « suit » sur Internet ? Pas besoin de s’investir dans une quelconque amitié, il suffit de mettre un « J’aime »de temps en temps sur un statut… J’ai l’impression que cette paresse conformiste cause des dégâts.

 

Pour le dire plus simplement : je pense que Facebook rend fou. C’est pour cette raison que je ne réagis plus sur des sujets brûlants et que je me suis beaucoup détaché de ce média. Je suis persuadé que Facebook est un outil pratique pour rester en contact avec des proches dispersés aux quatre coins du monde (ce qui est le cas de ma famille), échanger quelques mots avec des gens passionnants qu’on n’aurait jamais croisé dans la vraie vie et, bien sûr, faire découvrir ses créations artistiques, sans parler de la joie de communiquer avec ses lecteurs ou d’organiser des ateliers d’écriture… Mais je pense également que Facebook est moins un « réseau social » qu’un terrain de football virtuel qui nous enferme dans nos préjugés, qu’on soit de droite ou de gauche, croyant ou athée, vegan ou régime carné, OM ou PSG, pardon, je m’égare… Toutes ces polémiques ne sont que des prétextes pour projeter nos colères, nos peurs, et en définitive nos névroses. Des matchs idéologiques qui ne sont en réalité que des querelles d’ego, et qui ne m’intéressent plus du tout, la vie est tellement courte… Communiquer dans le monde réel est déjà suffisamment difficile en soi, par écrit cela devient mission impossible, il n’y a pas assez de nuances. Les Grecs l’avaient d’ailleurs bien compris en privilégiant l’art de la rhétorique, l’oral étant supérieur à l’écrit.

Ne m’en veuillez donc pas si je préfère désormais vous voir dans la vraie vie plutôt que sur ce ring qu’est devenu Facebook, c’est bien plus agréable. Prenez soin de vous ❤

Published in: on janvier 15, 2020 at 9:22  Comments (12)  

Dix ans

Tempus fugit : à ma grande surprise, WordPress m’a rappelé que le 13 août 2009, je créais ce site. Mon premier roman était alors en cours d’écriture. Je rêvais d’une édition chez Bragelonne, qui venait de publier le Nom du vent. Mon site n’hébergeait qu’une carte rudimentaire des Mers Turquoise, mais on trouvait déjà certains appendices liés à mon univers imaginaire. Quelques années plus tard, http://www.escroc-griffe.com devenait ce blog.

En 2009, Internet était radicalement différent : Facebook n’était pas aussi répandu qu’aujourd’hui, je préférais d’ailleurs Twitter, que je consultais tous les matins sur mon iPhone 3GS. Lire des ebooks était pénible : l’iPad n’était qu’une rumeur, et le Kindle ne se vendait qu’aux Etats-Unis.

En 2009, j’avais un Nabaztag, Barack Obama était président et le monde pleurait la mort de Michael Jackson. Netflix n’existait pas, les séries se trouvaient facilement sur Megaupload.

On regardait Lost, Dexter, Misfits, 24 heures chrono, Community, tandis que Battlestar Galactica s’achevait en fanfare. Je me passais la bande-annonce d‘Avatar entre deux parties de Fuel sur Playstation 3. Le Marvel Cinematic Universe n’était qu’un rêve, et The Dark Knight plus populaire qu’Iron Man.

Internet et le monde ont totalement changé, mais je trouve rassurant que les blogs demeurent des espaces de discussion et de réflexion privilégiés, avec une temporalité plus lente que sur les réseaux sociaux. Pour moi, la blogosphère est un peu la mémoire du Web, car un article est bien plus facile à retrouver qu’un statut Facebook ou un tweet.

Je profite de cet anniversaire pour vous remercier de votre fidélité au fil des ans. Et vous annoncer que les interminables corrections du tome 1 de ma nouvelle trilogie vont bientôt prendre fin : mon manuscrit sera (enfin) prêt d’ici décembre, avant d’être soumis à mon éditeur. J’ai hâte de vous en dire plus…

 

Published in: on août 13, 2019 at 7:58  Comments (12)  

Ces jeux qui nous bouleversent

 

Littérature, cinéma, série télévisée… Jamais les conteurs n’ont disposé d’autant de médias pour susciter de l’émotion. C’est le cas de certains jeux vidéos qui laissent une trace indélébile, plus mémorables que certains films, et pour cause : dans une salle de cinéma on ne peut pas influer sur une histoire. C’est le constat que j’ai eu ce lundi en terminant (pour la seconde fois !) un chef d’œuvre, le premier volet de la trilogie Mass Effect. Dans cet épisode on incarne le commandant John Shepard (ou son homologue féminin). En 2183, l’Humanité est désormais capable de se déplacer à travers l’univers grâce à l’effet cosmodésique, connu des autres espèces sous le nom de « Mass Effect », suite à la découvertes de technologies extra-terrestres sur Mars.


Dans ce space opera grandiose, Shepard devra effectuer des choix cornéliens qui auront des répercussions immenses, pour la galaxie… ainsi que ses proches. C’est d’autant plus impressionnant que le jeu vidéo dispose d’un énorme avantage immersif comparé à un long-métrage : on peut facilement passer une centaine d’heures avec des personnages à explorer des planètes… Shepard peut même vivre des histoires d’amour !* Ce qui rend certaines décisions d’autant plus cruelles…. Vers la fin du premier Mass Effect, il faut résoudre un dilemme : lors d’une bataille désespérée, deux membres de l’équipe, situés à deux lieux différents, se retrouvent en danger, or le vaisseau spatial ne peut se déplacer qu’à un endroit à la fois… Après de longues hésitations, lorsque j’ai finalement annoncé par radio à l’officier Kaidan Alenko que je ne pourrais pas le rejoindre, celui-ci m’a répondu qu’à ma place il aurait agi de la même façon.

Kaidan Alenko

Bien sûr, il a fallu consoler le soldat survivant que j’ai choisi de sauver et qui était bouleversé, lui dire que c’était ma décision et non la sienne… Plus tard, en passant devant les casiers de mes personnages (afin d’organiser leur équipement), je n’ai pu m’empêcher de culpabiliser en voyant celui de Kaidan, fermé pour toujours. Je me suis demandé si mon avatar n’aurait pas dû mourir à sa place ! Kaidan m’accompagnait depuis le début, il m’avait même sauvé la vie lors d’une mission délicate, sans parler du fait qu’on avait eu l’occasion de discuter longuement de son passé (Kaidan m’avait un jour confié qu’il souffrait de migraines à cause d’implants cybernétiques de seconde génération, gosse il avait en effet servi de cobaye contre son gré dans un laboratoire peu scrupuleux…). Faire naitre dans le cœur du joueur la culpabilité du survivant est une prouesse incroyable de la part des scénaristes ! Un autre moment fort de mon expérience sur Mass Effect : une mission prise d’otages qui consistait à perdre le moins de civils possible. Bien qu’il s’agissait d’une intrigue secondaire, j’ai passé au moins une heure à faire en sorte qu’il n’y ait aucune victime innocente. Après l’heureux dénouement, j’ai été contacté par l’amiral en personne, qui m’a avoué « être impressionné ». J’avais plusieurs réponses possibles à formuler et j’ai choisi « je n’ai fait que mon travail ». Il se trouve que le jeu a pris en compte non seulement cette réplique, mais aussi le résultat de la prise d’otage, avec cette réaction de l’amiral sur un ton admiratif : 

Dans mon armée, j’aimerais avoir plus de soldats qui ne font « que leur travail », Shepard, vraiment. Cinquième flotte, terminée. 

Chair de poule assurée ! 

Les créateurs de jeux vidéos ne sont plus seulement des conteurs, mais également des psychologues archi-talentueux, comme le prouve The Last of Us, dont l’intrigue démarre le jour d’une apocalypse zombie. On incarne Joel, un père de famille qui tente de sauver sa fille, Sarah, lors de l’introduction. Hélas, Joel échouera lors d’une séquence tragique absolument poignante. Lorsque le jeu reprend après une ellipse de vingt ans, Joel a désormais la cinquantaine fatiguée. Il est devenu un survivant qui a appris à se battre dans un monde post-apocalyptique où règne la loi du plus fort. Sa routine est chamboulée le jour où on lui confie Ellie, une ado qui a grandi dans un bunker et qu’il doit escorter dans le cadre d’une mission ultra-secrète déterminante pour l’avenir de l’Humanité. Le problème, c’est qu’en tant que joueur, vous avez déjà été traumatisé par le décès de la fille de Joël, et vous n’avez aucune envie de vous attacher à nouveau à une gamine qui peut mourir à chaque instant ! Mais il se trouve qu’Ellie est une adolescente adorable qui n’a jamais connu le monde extérieur, encore moins celui d’avant l’apocalypse. Une ado qui ressemble à la fille de Joel si celle-ci vivait encore… Peu à peu, vos défenses émotionnelles tombent une par une, notamment quand Ellie découvre avec émerveillement des girafes au milieu des ruines de Pittsburgh…

Les scénaristes arrivent à vous manipuler à un degré rarement atteint dans un jeu, en vous faisant vivre la dernière étape d’un deuil virtuel ! Avec un tel enjeu, impossible de lâcher la manette car on veut bien évidemment connaitre la fin de l’histoire et savoir si Joel et Ellie vont survivre.

Dans Horizon Zero Dawn, c’est un peu la situation inverse : alors que l’Humanité est revenue à l’âge de pierre depuis que les machines dominent la planète, vous incarnez Aloy, une orpheline ostracisée qui vit en marge d’une société tribale, et qui ne peut compter que sur elle-même. Un beau jour, Aloy découvre un artefact technologique qui permet de pirater les robots, et qui lui donne accès à des informations concernant le monde d’il y a mille ans. Aloy part alors à la recherche de ses origines… Odyssée émouvante, récit initiatique épique servi par une musique mélancolique, Horizon Zero Dawn est le seul jeu dont la fin m’a fait pleurer.

En tant qu’auteur de romans, je ne peux qu’être admiratif devant le travail accompli par ces artistes. Ces trois œuvres sont moins des jeux que des histoires qui changent le regard qu’on porte sur le monde. À la manière d’un grand film, il y a un avant et un après Mass Effect, The Last of Us et Horizon Zero Dawn, parce qu’il s’agit avant tout de récits universels qui posent des questions philosophiques sur ce qui nous définit en tant qu’être humain, que ce soit la justice, le droit à la différence ou l’altruisme… Des questions aussi vieilles que l’Humanité, et malheureusement toujours d’actualité.

Cet article est dédié à la mémoire de l’officier Kaidan Alenko.

* Mass Effect est même l’un des premiers jeux vidéos à avoir permis au joueur de choisir une romance homosexuelle.

 

 

Published in: on juillet 9, 2019 at 8:30  Comments (9)