Pour une tantric fantasy

Il y a un an j’écrivais cet article sur le toumo, une discipline tantrique qu’on retrouve dans le Moine de Samarcande, mon futur roman… le livre dont je suis le plus fier ! Son action se déroule en Asie Centrale, au IXe siècle. Il s’agit d’un univers tellement exotique, avec avec des conceptions ésotériques si éloignées de la pensée occidentale qu’on peut parler d’une fantasy d’un genre nouveau : la tantric fantasy.

Dans la foulée, j’ai proposé à Emilie, éditrice chez Livr’S, un projet de recueil de nouvelles qui sortira en même temps que le Moine de Samarcande. Étant donné que des amies autrices et auteurs sont intéressés par cette philosophie source de malentendus, voici à la fois un manifeste et un Appel À Textes…

Né en Inde, le tantrisme est une voie spirituelle très ancienne, mal comprise en Occident. Il ne s’agit pas de céder au désir, mais de le sublimer, de le transformer à travers des techniques ésotériques qui ont influencé des artistes tels que le poète mystique tibétain Milarépa.

En Tantric Fantasy, on ne combat pas les dragons extérieurs à soi, mais ceux tapis dans nos illusions. On ne cherche pas le Graal, mais la Libération, l’union du corps et de l’esprit. Du masculin et du féminin.

La Tantric Fantasy, c’est accéder à l’Éveil en une seule vie à travers un corps de chair et de sang poussé dans ses ultimes retranchements, suivre le yoga tibétain du rêve pour rencontrer des maîtres lors de voyages dans d’autres univers ; s’adonner à l’alchimie taoïste interne visant à atteindre l’immortalité ; consulter l’oracle possédé du Nechung ; guider les consciences perdues dans le monde des morts en leur lisant le Bardo Thödol ; courir en transe pendant des jours à l’aide du Lung-gom-pa, parvenir à l’Éveil via les arts martiaux et l’énergie du chi ; pratiquer torse nu le tantra du toumo en puisant dans le feu interne sur les neiges glacées de l’Himalaya… ou affronter au sabre les démons cachés de la jungle urbaine de Hong-Kong. La Tantric Fantasy est un chemin. Un rite. Une transe. Une libération. Et chaque pas, chaque souffle, chaque combat rapproche de l’Éveil.

Inde, Tibet, Népal, Bouthan, Chine, Corée, Japon, Indonésie, Cambodge, Thaïlande, Birmanie, Mongolie, Malaisie… La Tantric Fantasy est aussi vaste que le continent asiatique lui-même, mais s’étend bien au-delà de ses frontières. À l’occasion de la sortie du Moine de Samarcande, ce genre littéraire prendra forme dans un recueil de nouvelles intitulé Tantric Fantasy : Contes d’Éveil et d’Illusion, publié aux éditions Livr’S. Réunissant Orient et Occident, cet ouvrage donnera voix à la fois aux autrices et auteurs de pays asiatiques et aux écrivains occidentaux qui, par leurs œuvres ou leur parcours de vie, entretiennent un lien sincère et authentique avec cette spiritualité. Les histoires pourront se dérouler dans un passé mythique, ou sous l’Empire Tang, durant l’ère Edo au Japon, de nos jours en France et même dans le futur, qu’il soit cyberpunk, solar punk, post-apocalyptique, peu importe… la véritable aventure est intérieure.

Le Collectif des Fantasques Tantriques 

Le flyer :

CONDITIONS 

Taille minimale : 15.000 signes avec espace
Taille maximale : 65.000 signes avec espace
Date de clôture : 1er avril 2027

PRÉCISION IMPORTANTE : nous ne cherchons pas des textes érotiques, mais en rapport avec des spiritualités comme le vajrayana ! Si le tantrisme est pour vous une pratique sexuelle exotique new age « fun », je vous invite fortement à lire des articles comme celui-ci avant de m’envoyer quoi que ce soit, pitié ! 😅

SOURCES D’INSPIRATION (un grand merci à Anaïs, qui a complété cette liste)

Cette liste est non-exhaustive, car on retrouve le tantrisme dans le bouddhisme, l’hindouisme ainsi que le jaïnisme.

Livres 

Les Cent Mille Chants de Milarépa

L’histoire de la rédemption de Milarépa (un yogi qui par vengeance, use de magie noire et tue les habitants d’un village) et sa quête pour atteindre l’Éveil. Adapté au cinéma sous le titre Milarépa, la voie du bonheur.

Le yoga du rêve et du sommeil, de Tenzin Wangyal Rinpoché 

Un yoga authentique que je pratique (j’ai rencontré Rinpoché dans la vraie vie). Ce livre est une mine d’or en ce qui concerne le tantrisme.

Le Bardo Thödol 

Le « livre des morts tibétain ». Célèbre, mais très difficile à lire pour les non-bouddhistes, entre poésie et ésotérisme.

Comprendre le tantrisme

Livre d’André Padoux, membre du CNRS et spécialiste mondial du tantrisme.

Neuf vies : à la recherche du sacré dans l’Inde d’aujourd’hui » de William Dalrymple.

Une histoire vraie évoquant les membres de communautés en lien avec le sacré en Inde, dont une prêtresse hindoue vivant sur un champ crématoire, source d’une énergie tantrique puissante (les sadhus agoris se couvrent le corps de cendres crématoires et mangent parfois de la chair de cadavres lors de rites extrêmes).

Les oeuvres d’Alexandra David-Néel, femme exploratrice du Tibet du début du XXI siècle qui raconte nombre de phénomènes ésotériques, notamment : 

Voyage d’une Parisienne à Lhassa

Un récit digne d’Indiana Jones de la première femme européenne à pénétrer dans Lhassa, à l’époque capitale interdite du Tibet (les étrangers risquaient la peine capitale). Alexandra David-Néel raconte notamment sa pratique du toumo.

Mystiques et magiciens du Tibet

Un livre fascinant dans lequel Alexandra David Néel décrit un Tibet qui n’existe plus : mystiques adeptes du toumo, pratiquants du lung-gom-pa capables de courir plusieurs jours d’affilée en transe sur des distances invraisemblables, retraites dans des cercueils, télépathie…

Initiations lamaïques

Complémentaire de Mystiques et magiciens du Tibet, il s’agit plus d’un récit initiatique vécu de l’intérieur sur le sens profond de tous les rituels exotériques mentionnés plus haut.

La vie surhumaine 

Suite de Mystiques et magiciens du Tibet, la vie surhumaine décrit et analyse les pouvoirs extraordinaires des yogis comme manifestations d’un travail sur la conscience : ces pouvoirs ne sont pas une fin en soi, mais les conséquences secondaires d’une profonde transformation intérieure.  

Magie d’amour et magie noire

Un essai sur la sexualité perçue comme voie initiatique. Adapté au cinéma sous le titre La vallée des fleurs par John Nalin.

Et là vous vous dites « il y a donc bien une connotation sexuelle dans le tantrisme ! » 😅 Oui… mais non. D’une part, ce qu’on appelle « le tantra de l’union » (un Tantra parmi tant d’autres) n’est quasiment plus pratiqué, car seul un être parfaitement accompli peut utiliser le désir sexuel pour atteindre, avec sa partenaire (la dakini) l’Éveil sans sombrer dans l’attachement ou l’égarement. 

Cinéma 

Arundhati

Un film sur les pratiques des sadhus agoris (shivaisme tantrique). Le sinistre Pashupati gagne des pouvoirs par  l’ascèse. L’héroïne, Jejemma, réussit à l’enfermer alors qu’il est devenu un être maléfique puissant, mais elle ne peut pas le détruire complètement et elle se donne donc en sacrifice aux sadhus  qui la tuent de façon très violente et rituelle pour rendre ses restes puissants (la douleur crée l’énergie). Ils brûlent son corps et utilisent ses os, ses cheveux et ses bijoux pour forger une épée qui peut détruire Pashupati, mais seulement deux générations plus tard, quand Jejemma renaîtra sous la forme d’Arundhati, sa descendante (qui doit d’ailleurs plonger l’arme dans son propre sang avant de tuer Pashupati avec).

Doctor Strange 

Le plus tantrique des super-héros Marvel…

Jack Burton dans les griffes du Mandarin 

Un film fantastique plus ésotérique que tantrique, mais culte, des années 80 par John Carpenter, avec Kurt Russel

La trilogie Histoire  de fantômes chinois

Là encore, pour l’ambiance ésotérique.

Ninja 3 : The Domination 

Je sais, c’est un « nanar » des années 80 haut en couleurs : l’histoire d’une prof de fitness possédée par un ninja… mais il n’est pas interdit d’être décalé…

Séries TV

The Walking Dead, épisode 04 saison 06, « Ici n’est pas ici »

Cet épisode parle surtout d’aïkido, mais il est orienté spiritualité, profondément touchant… Il n’y a pas besoin de connaître le reste de la série pour l’apprécier.

Bon… et ensuite ?

Concrètement, pendant les deux années à venir, avec Emilie nous aimerions faire découvrir des nouvelles d’autrices et auteurs tibétains et japonais… tout en réunissant des histoires d’écrivains français sincèrement intéressés par cette thématique. Tous les participants seront rémunérés. En dehors des autrices et auteurs asiatiques connus, ces écrivains seront membres de mon atelier d’écriture (gratuit) ou issus de cet appel à textes. Les soumissions seront closes le 1er avril 2027.

Bien que nous cherchions des récits qui font au maximum 65.000 signes avec espace, je vous déconseille de vous lancer dans l’écriture d’un texte aussi long… sauf si le scénario l’exige, bien sûr.

J’espère que ce thème vous inspirera, n’hésitez pas à poser des questions dans les commentaires… ou à me soumettre des noms d’oeuvres artistiques inspirées par le tantrisme, qu’il s’agisse de romans, de films, de séries ou même de jeux vidéos !
Vous pouvez envoyer vos nouvelles à mon adresse mail : js.g aroba ze mac.com

N’hésitez pas à proposer d’autres sources d’inspiration dans les commentaires, je compléterai l’article.

Au plaisir de vous lire !

PS : pour celles et ceux qui sont intéressés par le poète Milarépa, je parle de lui dans cet article

Published in: on septembre 25, 2025 at 9:55  Laissez un commentaire  

Renaissance(s)

J’espère que vous allez bien, en ce qui me concerne, je suis en pleine effervescence créative, mon cerveau est en fusion à force d’écrire !

J’ai enfin envoyé la dernière version (8.1 !) du Loup d’Andrinople en soumission éditoriale le 2 septembre, en espérant que ça sera la bonne, réponse dans les mois à venir. Au lieu de me morfondre à attendre, j’ai achevé la réécriture de la V3 du Moine de Samarcande hier… en 15 jours. Cette réécriture m’a mis dans un tel état de transe qu’il m’est arrivé de travailler de 19h00 à 06h00 du matin, avant de reprendre le boulot, déclamer des extraits aux collèges de travail ainsi qu’à certains usagers ébahis de ma médiathèque… et le pire, c’est qu’ils ont beaucoup aimé !

Si je vous parais si enthousiaste, c’est parce que j’ai franchi un nouveau palier au niveau de l’émotion et de la technique : sur le Moine de Samarcande ma narration est à mi-chemin entre la prose et la poésie. Si le Loup d’Andrinople est avant tout un roman qui parle à la raison, le Moine de Samarcande, lui, s’adresse au coeur : c’est LE roman que je rêvais d’écrire depuis toujours, à la fois contemplatif et épique, l’un de mes projets les plus intimes… et probablement le plus abouti.

Je vais profiter de mon voyage en Chine dans le désert du Taklamakan pour enrichir ce texte avec un maximum de détails sur les tempêtes de sable, courantes en avril, m’imprégner de l’ambiance des grottes de Mogao, cette bibliothèque d’Alexandrie d’Orient à laquelle je rends hommage.

En attendant, j’ai la joie de vous annoncer la création d’un nouvel atelier pas comme les autres, l’atelier d’écriture des Trinitaires… le nom de ma rue ! Les sessions auront lieu à partir du 25 septembre, chaque jeudi, de 20h00 à 21h30, 2 rue des Trinitaires.

Cet atelier est un retour à mes premiers ateliers d’il y a dix ans : pas plus de quatre participants, des séances hebdomadaire, des publications… C’est pour cette raison que le 25 septembre, lors de la première séance d’atelier, un manifeste artiste sera publié en ligne ici-même avec le lancement d’un beau projet collectif qui possédera un lien avec le Moine de Samarcande ! Mais je n’en dis pas plus…

Puisqu’on parle de collectif, je vous signale la sortie du nouveau recueil de nouvelles du festival Etrange Grande (dont je suis l’anthologiste depuis quatre ans) : Créatures de la nuit. Je suis très fier de cette sélection ! Le recueil sera disponible pour la première fois durant le festival Etrange Grande qui aura lieu ce week-end le 20 et 21 septembre et où j’y animerai… un atelier d’écriture, « le laboratoire des créatures de la nuit », (samedi à 13h00), atelier pendant lequel il sera possible d’inventer des monstres… qui seront ensuite illustrés durant l’atelier manga de l’artiste Meo !


Le même jour, je serai également à 16h00 au vernissage de Encrer à l’instant, un recueil de haïkus somptueux que nous avons écrit avec mon atelier d’écriture et illustré à l »encre de Chine par l’artiste Inès Kamoun, disponible gratuitement en tirage limité : seulement 200 exemplaires !


Au plaisir de vous retrouver durant ces événements de la vraie vie 😉

Published in: on septembre 17, 2025 at 8:01  Laissez un commentaire  

Le syndrome du ratel

Un court billet pour vous rassurer sur l’avancée de mes projets… Je sais, vous vous dites « il est bien gentil, mais en dehors de quelques nouvelles, cela fait 9 ans qu’il n’a pas publié de romans, on ne le croit plus, d’ailleurs on ne sait même plus comment il s’appelle »… Je vous arrête tout de suite : mon animal totem est le ratel, l’animal qui ne lâche rien*. Non seulement je n’ai pas chômé, mais l’attente en valait la peine.

J’ai terminé ce mois-ci la… septième version du Loup d’Andrinople, la version dont je rêvais. Elle est en cours de relecture par mes bêta-lecteurs qui m’ont torturé poussé dans mes retranchements, je pense raisonnablement pouvoir vous annoncer une bonne nouvelle éditoriale en 2026… mais cela ne s’arrête pas là : vous vous souvenez de mon projet de voyage dans le désert du Taklamakan pour le Moine de Samarcande ? Eh bien… Je vais y aller pour de bon ! J’ai réussi à régler les problèmes de financement et de logistique. La mini-expédition aura lieu au printemps 2026. D’ici là, en parallèle du Loup d’Andrinople, je vais poursuivre la réécriture de la V3 du Moine… qui sera lié au Loup, bien que les deux bouquins soient indépendants. Mon périple dans le Taklamakan servira à peaufiner le Moine, notamment au niveau de l’ambiance des grottes de Mogao, que je vais avoir le privilège de découvrir… et j’en suis très ému.
Merci à la poignée de fidèles de ce blog de continuer à me lire, un véritable acte de foi 🤣 Et merci pour votre soutien, à bientôt !

*Le ratel est un animal capable de métaboliser les poisons de serpent les plus dangereux au monde : s’il est mordu, il va dormir 24h00… et se réveiller de mauvaise humeur. Le ratel attaque les lions et les guépards, est insensible aux piqures des guêpes, vole le bétail de l’Homme, trouve toujours un moyen de s’évader d’un zoo. Enfin il peut neutraliser les ruches des abeilles grâce à une poche annale réversible qui peut dégager une odeur épouvantable.

Vous voilà prévenus.

Published in: on août 12, 2025 at 9:00  Comments (9)  

Ce que m’a appris la bibliothèque d’Alexandrie sur la crise actuelle

La bibliothèque du film « Interstellar »

L’Histoire est-elle un éternel recommencement ? Je me pose cette question alors que je suis en train de finaliser la V2 du Loup d’Andrinople, mon thriller ésotérique qui se déroule dans la bibliothèque d’Alexandrie, bibliothèque qui disposait durant l’Antiquité, bien avant le Web, du premier catalogue universel de la connaissance. Les papyrus étaient en effet annotés par des bibliothécaires-philologues, traduits, afin de revenir le plus possible aux sources originales, mais aussi commentés et réédités, classés… En consultant une liste de documents qui tenait sur cent vingt rouleaux, les lecteurs de la bibliothèque faisaient partie intégrante d’une chaîne du livre qui reliait auteurs, libraires et chercheurs, et permettait des échanges culturels, des discussions passionnantes et l’émergence d’une pensée critique… Un réseau Internet avant l’heure qui se voulait universel : sous l’Empire romain, la bibliothèque-fille du Sérapéum, la dernière annexe de la bibliothèque d’Alexandrie, était consultable par tous, riches hommes libres ou simples esclaves, jusqu’au moment où elle fut victime de multiples conflits politiques et religieux. En 391, le Sérapéum fut anéanti par  l’évêque Théophile d’Alexandrie et ses fanatiques chrétiens, mais son esprit universaliste ne disparut jamais vraiment car d’autres bibliothèques naquirent, tandis que certains philosophes platoniciens émigrèrent en Perse et influencèrent durablement la civilisation islamique, qui conserva la pensée d’Aristote…

Aujourd’hui, le Web, lointain successeur de la bibliothèque d’Alexandrie, est soumis lui aussi à des bouleversements idéologiques sans précédent. Cet espace d’échanges, de savoir et de liberté est menacé dans sa neutralité même, la sacro-sainte trinité Facebook – X – Instagram, incontournable dans les années 2010, est en effet irrémédiablement entachée par les frasques fascistes de ses propriétaires.

De la même façon que la bibliothèque d’Alexandrie n’a jamais plu à des empereurs comme Caracalla, qui la haïssait tellement qu’il supprima les repas gratuits destinés aux bibliothécaires, des puissants tels que Zuckerberg ont toujours été les ennemis déclarés d’un Web libre et non commercial. Les algorithmes de Facebook visent en effet à diviser, cloisonner, classer et catégoriser les personnes, et ainsi nous isoler les uns des autres : preuve en est, il y a quelques jours, j’ai partagé mon article précédent sur Bluesky (puis, par la suite sur Mastodon, j’utilise depuis peu l’application Openvibe pour poster sur ces deux réseaux en même temps afin d’éviter de mettre les oeufs dans le même panier). À ma grande surprise, les statistiques de mon blog ont montré que j’avais davantage été lu par mes 100 followers Bluesky que du temps où j’avais « 1000 » amis sur Facebook… signe que j’avais bien raison de fustiger les algorithmes de Meta. Détail touchant, j’ai aussi remarqué dans ces statistiques que des utilisateurs Facebook ont partagé mon article (et je leur en suis sincèrement reconnaissant). Drôle d’impression de me dire que ce réseau m’est, désormais, inaccessible… mais je ne nourris aucun regret, rester là-bas était devenu pour moi moralement intenable. 

Je pense que nous vivons un moment incroyable, les prémices de la fin d’un empire. Que les choses soient claires : avec ses trois milliards d’usagers, Facebook ne s’écroulera ni demain, ni même après-demain… et pourtant, ce qui s’est passé durant ce mois de janvier 2025 ressemble fort à un coup de semonce : il y a peu, tous ces réseaux paraissaient jouir d’une santé insolente et semblaient invulnérables. Or la photo de Zuckerberg présent lors du sacre de Trump, les déclarations de ce même Zuckerberg et les saluts nazis de Musk ont instantanément rendu antipathiques Facebook, Instagram et X. 


J’ai songé à l’Empire romain, à cette terrible défaite militaire face aux Goths lors de la bataille d’Andrinople, au cours de laquelle l’empereur Valens trouva la mort. À l’époque, cette humiliation prouva aux citoyens romains que leur empire était faible. Ce qui a été tué lors de la bataille d’Andrinople, c’est moins l’empereur que l’idée qu’on se faisait de la grandeur de Rome. Dans le même ordre d’esprit, voir la photo de ces géants de la Tech réunis de façon aussi servile autour de Trump nous a paradoxalement rappelé que ces milliardaires étaient moins des « puissants » ou des « génies », que de minables hommes d’affaires qui ne considèrent les êtres humains que comme des données monnayables. Des milliardaires, certes,… mais aux pieds d’argile. À défaut de tuer ces idoles, cette photo humiliante où on les voit à la botte de Trump les a considérablement affaiblies aux yeux du monde.

Même si sa portée est pour l’instant uniquement symbolique, l’immense défiance envers les réseaux sociaux traditionnels est une victoire morale qui a poussé des médias comme Le Monde, Libération, Le Nouvel Obs et Télérama, ainsi que certaines institutions de l’administration française, à migrer vers les Mastodon ou Bluesky. Alors que dans des pays dictatoriaux comme la Chine, la Grand Muraille numérique n’en finit plus d’être renforcée, à l’Ouest, grâce au Fediverse, Ie Web commence à se décentraliser, ce qui est une excellente nouvelle. Il s’agit de la fin de ce que j’appelle « la minitelisation » (en référence au vieux terminal Minitel aux fonctions limitées, contrairement à un vrai navigateur) qui a commencé à la fin des années 2000 avec la diffusion foudroyante de Facebook et Twitter, et l’idée insidieuse que se rendre sur les réseaux sociaux revenait à « aller sur Internet ». On a voulu fragmenter le web en services, alors qu’il fut un temps où cet espace, à l’image de la bibliothèque d’Alexandrie, constituait un formidable catalogue qui permettait l’accès illimité à une information gratuite et de qualité, mais aussi à la vidéo via le peer to peer. Le prétendu manque à gagner lié aux piratages des films et des séries, une fumisterie des lobbies, était de toute façon largement amorti par les multiples taxes, notamment sur les disques durs. Il y eut même, en ces temps de piratage, un renouveau de la création artistique avec énormément d’oeuvres originales sur le petit écran (Lost, Dexter, Misfits, Community) tandis que le cinéma était nettement moins gangrené par les remakes, suites et reboots des franchises qu’aujourd’hui. 

Malheureusement, à l’exception notable de Wikipédia, le web s’est cadenassé dans des applications pour smartphones, tandis qu’en 2012 les lobbies du divertissement ont eu la peau de Megaupload.

Les années 2010 ont signé la fin d’une utopie au profit d’une fragmentation de la culture : pour avoir accès à l’information et aux arts, il a fallu multiplier les abonnements payants sur les plateformes vidéo (Netflix, Disney+, Amazon Prime, Apple TV), les médias comme Le Monde ou Libération, les sites de streaming musicaux tels que Spotify… après une période de crise économique et d’austérité. Dans ces conditions, toute une partie de la population mondiale a été privée du droit à l’information et à la culture garantie par les démocraties, une génération d’exclus s’est « éduquée » via des sites généralistes gratuits controversés, ainsi que des réseaux sociaux douteux, ce qui explique en partie la progression de l’ignorance, le ressentiment éprouvé envers les institutions amplifié par l’affaire Snowden, mais aussi la diffusion du djihadisme, du complotisme et du populisme… Pour moi, la fin de cet idéal d’Internet a été un drame absolu, l’équivalent de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie pour notre génération, une période d’obscurantisme, sans exagération aucune.

Si, à l’époque de l’Antiquité, les multiples destructions de la bibliothèque d’Alexandrie ont pu motiver d’innombrables humanistes à créer leurs propres bibliothèques pour préserver l’idéal d’une culture universelle, la fin de l’utopie d’un Internet libre et non commercial pousse les citoyens que nous sommes à réfléchir au sens de nos actes : le web doit-il être une fin en soi, une source de divertissement visant à nous abêtir en scrollant, ou au contraire un média qui nous tire vers le haut, comme il a pu l’être à ses débuts lorsqu’il fut inventé par des scientifiques du CERN afin de partager des informations passionnantes ? Nous seuls pouvons répondre à cette question. À nous de réenchanter nos existences afin de ne plus être simplement consommateurs, mais citoyens, maillons et acteurs de la Culture et de l’Humanisme…

PS : Un immense merci pour vos nombreuses visites sur ce blog depuis mon départ volontaire de Facebook, vos messages de soutien, ainsi que vos partages sur les réseaux sociaux, autant de gestes qui me vont droit au coeur 😉

Published in: on janvier 28, 2025 at 6:56  Comments (6)  

Bâtir un nouvel Internet

Comme je le disais dans mon article précédent, en 2025 nous entrons dans une nouvelle ère… et Internet ne sera jamais plus comme avant. Le soutien de Marck Zuckerberg à Trump, les saluts nazis d’Elon Musk (ardent défenseur de l’extrême-droite allemande), la photo de réunion des géants du web autour du nouveau président des États-Unis d’Amérique façon 1933…

… tout cela a provoqué chez moi, et chez nombre d’amies autrices et d’amis auteurs, une prise de conscience. Pendant plus d’une décennie, nous avons délégué trop de pouvoirs à des réseaux sociaux que nous prenions au début pour de simples gadgets… et qui ont fini par changer la face du monde. La possibilité à n’importe qui de s’exprimer sur n’importe quoi a généré, après le Covid, une ère post-vérité qui se défie de la science, un monde dans lequel il est parfaitement possible d’affirmer que la Terre est plate, qu’il n’y a pas eu de changement climatique ou d’hommes sur la Lune, car c’est désormais aux scientifiques d’apporter la preuve du contraire… Un monde à l’envers.

Grâce à une armée d’algorithmes, Zuckerberg a créé des bulles de filtres qui ont une influence non négligeable dans la montée en puissance du djihadisme des années 2010, ainsi que du populisme… Aujourd’hui nous en payons les conséquences, parce que nous avons naïvement laissé entrer ces outils dans nos vies… ou plutôt le loup dans la bergerie. Bien que mon acte soit aussi dérisoire qu’une goutte d’eau dans l’océan, en l’espace d’une journée j’ai supprimé mes comptes Facebook, X, WhatsApp et Instagram… et aussi ridicule que cela puisse paraître je dois vous avouer qu’au moment du « click final » sur Facebook, j’ai ressenti une légère angoisse… c’est dire le sentiment de dépendance que cet outil a distillé dans mon esprit ! Mais à ma grande surprise j’ai également eu un sentiment grisant en découvrant Bluesky et tout un champ de possibles. L’idée d’entrer, tels des explorateurs, dans une nouvelle ère du numérique plutôt que de subir les lois des GAFA.

Par conséquent, avec l’ami Lilian Peschet nous nous sommes posées des questions fondamentales : « un réseau social est-il nécessaire à nos vies ? Migrer sur Bluesky, n’est-ce pas reproduire à nouveau les mêmes erreurs de l’Ancien Monde ? » D’où cette idée un peu folle qui a germé dans mon esprit : et si, nous tous, bâtissions un nouvel Internet ?

Fort de ce constat, de la même façon qu’un mécanicien a l’idée d’utiliser de vieux bolides de course pour les moderniser, j’ai pensé à nos chers blogs, des dinosaures numériques dont on aime gentiment se moquer, mais qui n’ont jamais vraiment disparu du paysage du web pour une raison bien simple : à la différence des réseaux sociaux, les blogs sont des médias ancrés dans la durée qui ont fait leurs preuves. Les articles sont bien plus faciles à retrouver, plus riches aussi grâce à leurs tailles qui permettent de développer une pensée, et de susciter des débats aisés à suivre via les commentaires. Mais l’élément le plus important, c’est la philosophie même du blog, qui ne repose pas sur l’immédiateté. Ecrire un billet prend du temps, le lire également… et les échanges sont tout aussi chronophages. Les blogs célèbrent une autre conception du temps, un Internet plus lent, à l’image de la Renaissance. Dans mon article Attendre (lisez-le… si vous avez le temps 😂), j’expliquais que

La Renaissance a beau être l’une des périodes les plus fécondes de l’histoire de l’Art,  l’ancêtre du mail mettait un temps fou pour parvenir à sa « boîte de réception ». Pourtant, bien avant Internet, les humanistes de toute l’Europe entretenaient des conversations épistolaires grâce à la fascinante République des Lettres, peut-être le plus formidable réseau de tous les temps. À la recherche des textes perdus de l’Antiquité, Pétrarque écrivait à Boccace, Erasme correspondait avec Thomas More… Les discussions duraient des mois, parfois même des années. Mais ce décalage permettait à ces intellectuels de nourrir de fructueux échanges. Attendre si longtemps une réponse permettait probablement de réfléchir de manière approfondie à une conversation donnée, et ainsi de structurer sa pensée et son argumentation. C’est grâce à la lenteur des moyens de communication que la Renaissance artistique a eu le temps de mûrir, et de se déployer en plusieurs vagues.

Autrement dit, cette fameuse République des lettres constituait un espace immatériel qui transcendait les frontières et réunissait des humanistes comme s’ils étaient membres d’une même république invisible, à travers la création, les échanges épistolaires et les valeurs partagées…

Plutôt que de poster plusieurs fois par jour sur les réseaux sociaux, liker ou s’échanger des vidéos stupides sur Instagram, et si nous nous recentrions sur une république des blogs qui nous permettrait de nous réapproprier le temps ? De renoncer à l’immédiateté, la croissance, la course aux likes et aux abonnés et privilégier les contenus de qualité, qu’ils soient artistiques, scientifiques, philosophiques ou politiques ? D’écrire jamais plus d’un article par semaine, ou même un seul par mois, en se détachant de cette névrose du scrolling quotidien dans les transports en commun ? Au lieu de perdre tout ce temps sur les réseaux sociaux, pourquoi ne reviendrions-nous pas à la lecture de livres dans le train, à l’écoute d’audiobooks en voiture, que nous chroniquerions comme autrefois (et comme certains d’entre vous le font toujours) sur nos vieux blogs afin d’élever le débat ? Pourquoi ne produirions-nous pas du contenu qualitatif qui susciterait de vraies discussions respectueuses via des commentaires qui s’étaleraient dans la durée ? Pourquoi ne serions-nous pas tous « intellectuels », tous « écrivains », au sens propre des termes ?

L’idée peut paraître folle ou prétentieuse, mais faire confiance en notre intelligence collective pour entamer une décroissance, est-ce si inconcevable que cela ? Il s’agirait moins de bloguer que de promouvoir un nouvel art de vivre, passer du statut de l’internaute consommateur frénétique de réseaux sociaux à celui de créateur, avec tout ce que ce mot comporte de noblesse… Cela signifierait aussi retrouver la fameuse « nétiquette » des débuts d’Internet, courtoisie et politesse, mais surtout bienveillance, peu importe que nous soyons de droite ou de gauche… Ce n’est que par la vertu que tous ces populismes, et le fascisme rampant qui va avec, seront efficacement vaincus.

Traitez-moi d’idéaliste, de naïf ou de doux rêveur, mais je suis sûr que ce paradis perdu n’est pas si loin…

Amis blogueurs, si vous souhaitez tenter cette aventure collective, je vous proposer de placer ce logo d’Erasme « République des blogs » sur vos sites. Pour celles et ceux qui n’ont pas de blogs et souhaitent se lancer, vous avez l’embarras du choix… pour ma part je vous conseille le traditionnel WordPress que vous pouvez créer ici, je suis à votre disposition via les commentaires si vous avez besoin d’aide. Vous pouvez également me contacter sur Bluesky.

PS : n’hésitez pas à partager cet article sur vos réseaux, peu importe lesquels, « ce sont les gouttes d’eau qui forment les océans »…

Published in: on janvier 24, 2025 at 12:02  Comments (19)  

Un nouveau monde

Le monde change… et son pendant virtuel aussi. Alors que les IA se sont immiscées dans notre vie quotidienne, pour ma part, suite au message de Zuckerberg qui a annoncé que son réseau social ne sera plus vraiment modéré et livré aux fake news façon western, j’ai définitivement quitté Facebook.

Au fil des ans, sur ce réseau social j’ai assisté à une lente désertification du virtuel qui n’est pas sans rappeler Kafka, 1984 et Brazil : à cause des algorithmes, on ne voit plus les articles de ses proches… qui eux-mêmes ne voient plus nos posts. L’actualité se résume à des pubs et des vidéos destinées à occuper le temps de cerveau disponible, tandis les billets que j’écris sur ce blog sont censurés ou invisibilisés sur Facebook…

Derrière chaque crise, une opportunité : j’ai décidé d’investir de nouveaux réseaux comme Bluesky, sur ce dernier j’ai eu la surprise de découvrir que de nombreux amis auteurs y étaient déjà. Avec Bluesky, je retrouve enfin le Twitter de la fin des années 2000, libre, intéressant et convivial…. Un vent de fraîcheur qui fait plaisir.

Si vous voulez me rejoindre sur Bluesky, voici mon compte : @jsguillermou.bsky.social

Mastodon : @jsguillermou@mastodon.social


A bientôt !

Published in: on janvier 13, 2025 at 12:31  Comments (3)  

Tisseur de mots

La poétesse Enheduanna

La poétesse Sappho

Au commencement était le mythe. Il fut un temps où les légendes étaient orales, où les livres n’existaient pas. Angoissés à l’idée de perdre leurs traditions, les anciens réalisèrent que le folklore ne pouvait être mémorisé que par le biais d’un langage rythmique, les rimes. Ce fut la naissance de la poésie, qui permettait de répéter des textes sans les altérer, car la musique des poèmes se brisait à la moindre erreur de rime, ce qui garantissait la fidélité des récits.

Aujourd’hui, il nous paraît difficile d’imaginer un monde occidental sans écriture… mais par le passé, ce fut le cas. La Grèce des Âges Sombres était alors parcourue par des bardes itinérants, les aèdes, qui contaient des poèmes destinés aux nobles. Comme un musicien de jazz qui utilise une mélodie pour improviser sans partition, l’aède se livrait, avec sa cithare, à des variations pour interpréter des histoires à chaque fois uniques, sur la base de centaines de mythes, ce qui nécessitait une mémoire prodigieuse entretenue dès le plus jeune âge. Les vers étaient composés de phrases préparées d’avance, mais modulables. Ainsi, ce tisseur de mots qu’était l’aède intégrait dans ses épopées les ancêtres des nobles pour qui il jouait, raccourcissait ou allongeait la chanson en fonction de l’humeur de son auditoire, savait placer des fins à suspens afin qu’on lui demande de poursuivre son récit le lendemain soir, puis une autre nuit… jusqu’à ce que la cour se lasse et que l’aède aille vendre ses services ailleurs.

En ces temps bien lointains, les poèmes n’appartenaient à personne. Bien avant Internet, ils formaient une encyclopédie orale. Les contes enseignaient des notions de navigation, d’agriculture, d’architecture, de stratégie, des rites, plus généralement les coutumes et valeurs requises pour vivre en harmonie avec les dieux.

Quand l’écriture apparut, de nombreux Grecs furent choqués par ce profond changement culturel, car à la différence d’un dialogue avec un philosophe de chair et de sang, on ne pouvait pas échanger avec un texte, émettre des objections, nuancer… En lisant, on ne faisait que recevoir des idées. Socrate affirmait, dixit Platon, que

l’écriture produirait l’oubli dans les âmes en leur faisant négliger la mémoire (…) car, quand ils auront beaucoup lu sans apprendre, ils se croiront très savants, et ils ne seront le plus souvent que des ignorants de commerce incommode, parce qu’ils se croiront savants sans l’être..

Fixer une histoire par écrit revenait aussi à condamner toutes les autres versions. Ce sacrifice fut terrible. Combien de chefs d’oeuvres de la tradition orale ont-ils été perdus ? On ne le saura jamais, mais il y eut aussi des répercussions positives : une histoire ne dépendait plus de la mémoire limitée d’un aède. Grâce à l’écriture, l’Homme eut accès à une immense mémoire collective, le rêve des anciens qui craignaient que le savoir ne tombe dans l’oubli. De plus, utiliser des moyens techniques comme les vers n’était plus nécessaire. Avec la diffusion de l’alphabet, il fallait désormais connaître moins de trente signes pour écrire, et non des milliers de cunéiformes ou de hiéroglyphes, ce qui impliquait que l’écriture n’était plus réservée à une élite religieuse de scribes**, la parole était donnée aux marginaux. Le poète berger Hésiode dénonça dans les Travaux et les Jours les juges corrompus « avaleurs de jambons », tandis que de femmes grecques, dont les livres ont hélas été perdus à jamais, s’illustrèrent : Corinna, Télésille, Myrtis, Praxilla, Eumétis (aussi appelée Cléobuline), Boiô, Érinna, Nossis, Moïro, Anytè, Moschiné, Hédylé, Philinné, Mélinnô, Caecilia Trebulla, Julia Balbilla, Damô, Théosébéia… et Sappho, à l’origine de ce poème sublime et subversif destiné à sa bien-aimée

Il me semble l’égal des dieux cet homme
Qui devant toi est assis
Et, proche, t’écoute parler doucement
Et rire en suscitant le désir
Cette vision dans ma poitrine a ébranlé mon coeur
Si je te regarde, même un instant, je ne peux plus parler
Mais ma langue se brise,
Un feu subtil court aussitôt sous ma peau
Avec mes yeux je ne vois plus rien
Mes oreilles bourdonnent
Sur moi une sueur glacée se répand
Un tremblement m’envahit toute
Je suis plus verte que l’herbe
Et d’une morte j’ai presque l’apparence


Sappho

Grâce à des inscriptions antiques, on sait qu’à Taos et à Pergamme, des femmes allaient à l’école.

Cette diffusion de l’écrit et de l’alphabet entraîna un développement de l’esprit critique sans précédent : la lecture d’un papyrus permettait de prendre une pause pour réfléchir sur son contenu, contrairement à un spectacle basé sur l’art oral. Il était même possible d’écrire soi-même des oeuvres philosophiques dans lesquels on remettait en question l’ordre établi. La parole était enfin donnée aux gens ordinaires tels que Archiloque, enfant batard d’un noble grec et d’une esclave barbare, qui fut mercenaire et poète. Alors que les mères spartiates demandaient à leurs fils de revenir victorieux avec leurs boucliers au bras ou « couchés dessus », c’est-à-dire morts, Archiloque eut le courage d’avouer que

ce bouclier, que bien malgré moi j’ai abandonné dans les buissons, une arme irréprochable, c’est aujourd’hui un Thrace qui le brandit. Mais j’ai sauvé ma peau. Que m’importe ce bouclier ? Adieu. J’en achèterai un autre aussi bon.

Anecdote émouvante, les papyrus étaient copiés par des esclaves cultivés, des intellectuels qui adoraient le savoir, mais qui avaient eu le malheur de perdre leur liberté suite à une guerre ou des dettes : à cette époque, n’importe quelle personne libre vivait dans l’angoisse de se retrouver un jour esclave … Si nous pouvons lire la pensée de Socrate, Platon et Aristote, c’est grâce à ces nombreux anonymes qui ont tant souffert, des amoureux de la littérature qui ont recopié mot après mot quantité d’oeuvres inestimables, parfois au péril de leurs vies : ce fut le cas de libraires romains, (le terme librarius désignait à la fois le copiste sur commande et le libraire, il s’agissait d’un même métier) crucifiés par l’empereur Domitien à cause d’un livre de l’historien Hermogène de Tarse, lui-même exécuté. L’historien Cremutius Cordus connut le même sort, son livre Histoire des guerres civiles de Rome fut condamné à être brûlé. En prenant des risques inouïes, sa fille Marcia conserva en secret l’unique exemplaire et, plus tard, commanda de nouvelles copies. C’est grâce à elle que certains précieux fragments de ce livre sont parvenus jusqu’à nous. Une autre femme, Sulpicia, la seule poétesse romaine dont nous connaissons les oeuvres, fit également preuve d’un grand courage. Issue d’une famille riche, elle osa raconter son amour impossible avec un homme d’une classe inférieure, Cerinthus. Voici un extrait touchant d’un de ses poèmes

Je suis heureuse d’avoir commis cette faute.
Le révéler et le crier.
Non, je ne veux pas confier mon plaisir
à l’intimité stupide de mes notes.
Je défierai la règle,
Je suis écoeurée de feindre de leur obéir.
Nous avons été dignes l’un de l’autre,
qu’on se le dise.
Et que celle qui n’a pas d’histoire
raconte la mienne.


Pendant l’Antiquité, la production de papyrus explosa, et l’idée d’une institution qui contiendrait tout le savoir du monde, de la Grèce à l’Inde, s’imposa, un centre de recherche extraordinaire, habité par les meilleurs savants de l’époque, qui réunit jusqu’à 500.000 livres : la bibliothèque d’Alexandrie. Les oeuvres étaient généralement sans titres, on les désignait par la première phase, par exemple Enûma Eilshe, en akkadien « Lorsqu’en haut ». On pouvait aussi les désigner par la fonction (« Pour prier le Dieu-Tempête »). Les premiers bibliothécaires d’Alexandrie étaient des philologues qui cherchaient les sources les plus anciennes pour corriger les inévitables erreurs de copies et de traduction, et ainsi obtenir les textes les plus fidèles aux oeuvres originales. La collection de cette bibliothèque était si vaste qu’Aristophane de Byzance lisait chaque papyrus dans l’ordre pour connaître par coeur leur rangement (il fut l’inventeur des accents et de la ponctuation), Callimaque fut même contraint de créer un catalogue de 120 rouleaux juste pour dresser l’inventaire. Pour contrer la bibliothèque de Pergame, l’Egypte interdit l’exportation de papyrus… ce qui entraîna la naissance du « parchemin », dont le nom signifie « peau de Pergame ».

Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette volonté de collectionner des livres fut critiquée par un philosophe et non des moindres, le stoïcien Sénèque :

Les dépenses occasionnées par les études, et qui sont les plus honorables de toutes, ne me paraissent raisonnables qu’autant qu’elles sont modérées. Que me font ces milliers de livres, ces bibliothèques innombrables, dont, pour lire les titres, toute la vie de leurs propriétaires suffirait à peine ? Cette multiplicité des livres est plutôt une surcharge qu’un aliment pour l’esprit ; et il vaut mieux s’attacher à peu d’auteurs, que d’égarer, sur cent ouvrages, son attention capricieuse.

Quatre cent mille volumes, superbe monument d’opulence royale, ont été la proie des flammes à Alexandrie. Que d’autres s’appliquent à vanter cette bibliothèque appelée par Tite-Live le chef-d’œuvre du goût et de la sollicitude des rois. Je ne vois là ni goût, ni sollicitude : je vois un luxe littéraire , que dis-je, littéraire ? ce n’étaient pas les lettres, mais l’ostentation qu’avaient eue en vue les auteurs de cette collection. Ainsi, tel homme, qui n’a pas même cette teinture des lettres qu’on exige dans les esclaves, a des livres qui, sans jamais servir à ses études, sont là pour l’ornement de sa salle à manger. Qu’on se borne donc à acheter des livres pour son usage, et non pour la montre.

Un papyrus anonyme intitulé Contre un ignorant qui achetait beaucoup de livres explique avec rage que 

Celui qui achète des livres pour ne pas les lire, que fait-il à part donner du travail aux souris, un repaire aux mites et des coups aux esclaves qui ne les surveillent pas assez ?

Malgré la fin de la bibliothèque d’Alexandrie, durant l’Antiquité romaine le support écrit ne cessa d’évoluer, le papyrus céda très progressivement la place au codex, un ensemble de tablettes attachées par des anneaux ou des cordelettes, jusqu’au moment où on remplaça les petites plaques en bois ou en métal par des feuilles de parchemin ou de papyrus. Les Romains apprirent à coudre ces feuilles entre elles pour les relier, ils inventèrent « l’art de la reliure ». Les pages étaient protégées par des couvertures en bois doublées de cuir, et l’on prie l’habitude d’écrire les titres sur les « dos » des livres. Le codex était plus robuste que le papyrus, mais aussi beaucoup plus pratique : on pouvait le cacher, le ranger plus facilement, se rendre à un chapitre sans déplier l’intégralité d’un rouleau, lire n’importe où, d’une main. Le codex prenait moins de place, était léger, tandis qu’on pouvait écrire des deux côtés d’une feuille. À surface égale, le codex permettait d’écrire six fois plus que sur un rouleau, Martial affirmait que les quinze rouleaux des Métamorphoses d’Ovide tenaient dans un seul codex. Le livre moderne était né, une innovation technologique antique vieille de près de deux mille ans… autant dire une plus grande durabilité que nos disquettes des années 90, devenues obsolètes et illisibles pour 99,9% des ordinateurs actuels… 

Le plus ancien codex conservé avec sa reliure (cuir avec languette et cordon), III ou Ve siècle après J.-C.

Plus tard, au Moyen-Âge, il y eut une nouvelle révolution culturelle : un beau jour, les moines copistes découvrirent avec effarement qu’un homme, Gutenberg, avait trouvé le moyen de se passer d’eux et d’imprimer en série des livres grâce à une machine diabolique. Dans son Histoire de l’imprimerie (1854), l’imprimeur Paul François Dupont raconte que

Lorsque les premiers ouvrages eurent été imprimés à  Mayence, Fust (NDLA : le banquier qui finança Gutenberg) en envoya à Paris des exemplaires, et il chargea des agents de les vendre . Il s’y rendit lui-même plus tard et exerça son commerce sous les yeux de la Sorbonne. Comme on ne connaissait pas encore l’usage des caractères imprimés, on prit ces volumes pour des manuscrits, tout en ne se rendant pas compte de leur parfaite identité, et on les paya fort cher. Mais les copistes, effrayés pour leur 
industrie, présentèrent aussitôt requête au parlement et obtinrent que tous les livres venus de l’étranger seraient saisis et confisqués. Les ornements en encre rouge, qu’on disait, en ces temps d’ignorance, avoir été tracés avec le sang des copistes, donnèrent lieu au soupçon, puis à l’accusation de 
magie (NDLA
: par la suite, Louis XI fit libérer Fust).

Avec cette invention révolutionnaire, l’utilisation des paragraphes, titres, chapitres, paginations, tables des matières et notes de bas de page se systématisa. Comme à l’époque de la transition de l’oral vers l’écrit, il y eut des voix pour s’émouvoir de la fin d’un monde, celui de l’artisanat d’oeuvres uniques « collectors » recopiées à la main, richement illustrées par des enluminures, au profit d’une production de masse… mais là encore, l’innovation technique permit des avancées sociales majeures. La culture n’était plus réservée à une élite de moines, tandis que les tirages élevés des livres assuraient une meilleure sauvegarde de la connaissance. La bibliothèque d’Alexandrie n’a en fait jamais cessé d’exister : malgré les incendies, les autodafés des fanatiques et les ravages du temps, son idéal, collecter le savoir du monde, s’est transmis de génération en génération.

Aujourd’hui, si Internet, la numérisation et l’Intelligence Artificielle suscitent une fois encore des craintes légitimes concernant la transmission de la culture, grâce au progrès technique nous accomplissons un vieux rêve de l’Humanité : rendre le savoir universel afin d’éviter qu’il ne sombre dans l’oubli. Nos tablettes tactiles épousent les formes des tablettes de pierre antiques, avec les fenêtres de nos navigateurs nous « scrollons » (de l’anglais scroll, rouleau) de haut en bas du contenu numérique comme s’il s’agissait de papyrus, nous avons accès à une somme de connaissances qui auraient fait rêver les anciens.

Que nous soyons lectrices ou lecteurs, autrices ou auteurs, libraires, bibliothécaires, éditrices ou éditeurs, correctrices ou correcteurs, nous sommes toutes et tous les lointains héritiers de la bibliothèque d’Alexandrie.

Pour aller plus loin


Je ne saurais trop vous conseiller le chef-d’œuvre qui m’a inspiré ce modeste billet, l’infini dans un roseau d’Irene Vallejo, plus qu’une histoire du livre façon Sapiens, une fabuleuse odyssée à travers les millénaires. C’est l’un des ouvrages les plus passionnants qu’il m’ait été donné de lire.

*Durant l’Antiquité, la lecture se faisait à voix haute, on croyait que les mots possédaient un pouvoir sacré
**Il faut signaler un fait important : le premier écrivain de l’Histoire était une femme au destin incroyable, la poétesse Enheduanna

Published in: on décembre 13, 2024 at 6:12  Comments (2)  

La fin du tunnel créatif

La philosophe et astronome Hypatie, symbole de la bibliothèque d’Alexandrie

C’est non sans une grande émotion que j’ai reçu les retours de trois bêta-lecteurs concernant le Loup d’Andrinople dont je vous parlais dans l’article précédent… et ils sont plus que positifs. Je suis particulièrement ému : en temps normal, au niveau de mes premiers jets, je suis plutôt un auteur « laborieux », j’ai en effet écrit 15 versions des pirates de l’Escroc-Griffe avant d’être publié ! Or, pour la première fois dans ma vie d’écrivain, la V1 d’un de mes manuscrits a suscité beaucoup d’enthousiasme. Même si un texte est toujours perfectible, le Loup d’Andrinople est pour l’instant LE roman que j’ai écrit dont je suis le plus fier. Je vais, bien sûr, prendre en compte les remarques pertinentes de mes bêta-lecteurs, puis procéder à une soumission éditoriale avant le 31 décembre, notamment pour une grosse maison. Je vous livre en exclu le pitch, j’espère qu’il vous plaira :

Surnommé le Loup d’Andrinople, le soldat romain Élien de Syedra a reçu pour ordre du fanatique empereur chrétien Théodose d’incendier la bibliothèque d’Alexandrie, mais en l’espace d’une nuit son directeur va révéler à Élien des manuscrits secrets qui vont bouleverser ses certitudes et, peut-être, changer le cours de l’Histoire… Un thriller ésotérique qui se déroule à la fin de l’Empire romain sur fond d’hérésies et de querelles théologiques.

Le vrai personnage principal de mon livre, c’est la bibliothèque d’Alexandrie elle-même. À ma grande surprise, il n’y a jamais eu de grand roman lui étant totalement consacré, une anomalie dans l’histoire de la Littérature ! Sans vouloir me montrer prétentieux, j’ai l’audace de croire que ce sera désormais le cas avec le Loup d’Andrinople, à mi-chemin entre le Nom de la Rose et Cartographie des nuages, qui a lui-même inspiré le film Cloud Atlas.

Cet adoubement de mes bêta-lecteurs constitue pour moi la fin d’une longue traversée du désert éditorial, car depuis 2016 je n’ai plus publié de romans (seulement trois nouvelles). J’ai pourtant écrit l’intégralité de la nuit du Givre-Mort, un manuscrit que je trouve  « pas mal »… « Pas mal », cela signifie, à mes yeux, qu’il n’est pas assez bon pour succéder aux pirates de l’Escroc-GriffeLe Loup d’Andrinople sera donc, enfin, le fameux quatrième roman que je cherche depuis 2016 au sein des méandres de mon labyrinthe mental. Être publié en 2026 serait une belle date symbolique…

Pendant que mes bêta-lecteurs lisaient le premier jet du Loup, j’en ai profité pour me lancer dans un énorme chantier : la version 3 du Moine de Samarcande. Il s’agit moins d’une réécriture proprement dite que d’un « taillage de haie » (désolé, je n’ai pas d’autre image en tête 😂) afin d’obtenir une version plus épurée de ce récit initiatique. Une version plus orientale, contemplative, l’histoire d’un maître bouddhiste et de son élève qui voyagent dans le désert du Taklamakan.

Je pense que ce sera clairement la bonne version… à condition d’user de la tronçonneuse et de passer de 660.000 signes avec espace à 500.000 signes !

Il faudra pour cela supprimer des personnages et en introduire d’autres plus subtilement au fil de l’’intrigue… ce qui va amener beaucoup plus de tension dramatique. 

Si vous désirez en savoir plus sur ma trilogie de l’Orient, je serai en dédicace au Cultura de Terville le 22 novembre pour le recueil de nouvelles dans lequel je suis publié, Génies du crime, aux éditions Livr’S, j’ai hâte de bavarder avec vous !

Published in: on octobre 31, 2024 at 7:32  Laissez un commentaire  

La trilogie de l’Orient

Ça y est, j’ai vaincu la malédiction, j’ai enfin réussi à écrire un petit roman ! Cela faisait des années que je rêvais d’un format court. J’ai terminé le premier jet du Loup d’Andrinople, un thriller ésotérique qui se déroule à la bibliothèque d’Alexandrie… et, cerise sur le gâteau, c’est probablement le livre qui m’a procuré le plus de plaisir à écrire. Une première bêta-lectrice au regard aiguisé l’a lu et aimé, je suis dans les corrections. Comme je vous l’avais expliqué, le Loup d’Andrinople possède un lien avec le Moine de Samarcande, mon autre projet en cours de réécriture… Il est temps de vous en dire plus. Comme vous le savez peut-être, le Moine de Samarcande raconte l’histoire de Zhiyan, un soldat chinois du IXe siècle qui part sur les routes de la Soie en quête d’un remède pour sauver la fille de l’empereur, malade, une femme dont il est éperdument amoureux.

Il s’agit d’une épopée romanesque et historique se déroulant en Asie Centrale, aussi bien que d’une oeuvre contemplative à la lisière du fantastique, ésotérique… Cet ésotérisme est précisément le lien avec le Loup d’Andrinople. Bien que les deux récits soient totalement indépendants, ils traitent de réincarnation et possèdent une connexion profonde.

L’aventure éditoriale ne s’arrêtera pas là car j’ai un autre livre en tête, dont l’action se déroulera au Japon, pays que j’ai visité à quatre reprises et auquel je suis très attaché, l’ayant découvert enfant. Ce troisième roman s’intitulera Sur la route de Funaya et constituera l’ultime volet de cette vraie-fausse trilogie avec, de nouveau, une histoire autonome qui prendra tout son sens lorsque vous aurez lu les deux autres romans.

Il m’aura fallu (comme pour les pirates de l’Escroc-Griffe !) une dizaine d’années pour écrire cette trilogie de l’Orient, mais cette dernière me tient particulièrement à coeur, car elle est le miroir de ma vie spirituelle. J’ai commencé à méditer quotidiennement il y a dix ans, en 2014, au moment d’écrire cet article. Deux ans plus tard j’ai pris refuge* auprès d’un maître, dans un temple tibétain… et il y a un mois et demi, il m’est arrivé une expérience singulière qui m’a profondément changé, en bien. Tout avait pourtant mal débuté avec cette journée particulière où j’appris en quelques heures plusieurs mauvaises nouvelles, dont un deuil et une rupture sentimentale.

Un doux soir d’été, j’ai pris le temps de m’asseoir sur un banc, avec le sentiment que cette vague d’événements négatifs possédait une seule signification : s’il s’agissait d’abandons, cela signifiait que je devais lâcher prise. J’ai alors été submergé par une paix comme je n’en ai jamais ressenti auparavant, le plaisir d’être simplement vivant, de la gratitude. Ce soir-là, j’ai déambulé dans les rues de Metz, souri à des inconnus, le coeur léger. Bien que ma vie ne soit pas parfaite, durant cette nuit j’ai réalisé que je possédais absolument tout pour être heureux, un toit sur la tête, de quoi manger… et que je n’avais besoin de rien de plus. Cela ne m’empêche pas d’avoir des projets littéraires, mais j’ai ce sentiment apaisant, à 47 ans, d’avoir atteint tous mes objectifs, d’être rassasié par la vie au point où j’ai beaucoup moins de « désirs », si ce n’est l’envie d’être en harmonie, à mon humble niveau, avec les personnes qui souffrent autour de moi, tout en étant délivré du syndrome du sauveur et des dépendances affectives. J’ai appris à me détacher des relations toxiques, sans éprouver en retour de haine, de ressentiment ou de colère.

Le lendemain de cette étrange soirée, tout paraissait plus lumineux. Au fil des semaines, j’ai parfois eu l’impression que certains bruits de la ville, habituellement désagréables, avaient changé. Un matin, j’ai entendu un ouvrier utiliser un aspirateur souffleur pour les feuilles mortes, le son de la machine ressemblait à un mantra agréable, un « AH » qui m’a donné le sourire.

Je pensais que ce phénomène serait temporaire, mais en réalité ce sentiment de paix ne m’a plus quitté, comme le ressac d’une vague qui va et vient avec une intensité variable, mais qui demeure présente en moi. Il s’est même passé des petits « miracles » : depuis mon adolescence j’éprouvais une mélancolie, je sentais toujours quelque part dans mon esprit la présence subtile de cet ami intime qui m’avait tant tourmenté pendant ma dépression l’année dernière, au point de le surnommer mon ombre… et la « voix » de cette ombre s’est tue. Elle a totalement disparu de mon esprit, ce qui n’était jamais arrivé auparavant. J’ai la conviction que cette noirceur s’en est allée à tout jamais. Dans la foulée j’ai arrêté de fumer… et je sens que, là encore, c’est définitif.

J’ai l’impression d’avoir trouvé ma propre voie/voix spirituelle. J’anime un atelier d’écriture sakado orienté développement personnel, ainsi que des séances de méditation laïques une fois par semaine pour des collègues de boulot qui me les ont demandées. Le « hasard » a fait qu’une amie d’une association m’a contacté cet été pour remplacer à la dernière minute une personne qui devait animer une journée de méditation… et comme le courant est bien passé avec les participants, l’association a programmé d’autres sessions. On dirait que l’univers me pousse à emprunter cette voie.

Ironie du sort, pendant mes dix années de bouddhisme tibétain j’ai rempli mon esprit avec quantité d’ouvrages sur la voie progressive**, jusqu’à ce fameux soir où j’ai réalisé l’importance du vide. Le secret ultime de la méditation… c’est qu’il n’y en a pas. Il n’y a rien à chercher. En fait, il n’y a même pas de méditation et de non-méditation, de dualité : faire la vaisselle, prendre une douche, accomplir le ménage… Tout est prétexte pour demeurer en conscience, sans accorder d’importance au monologue du mental. Le karma, autrement dit l’état d’esprit, est l’aimant qui conditionne la perception de la réalité : comme je le dis souvent, un individu au karma négatif qui se rend à son travail et oublie son parapluie va pester lorsqu’il subira une averse en chemin. Cet événement le rendra de mauvaise humeur, au moment d’arriver à son lieu de travail, il est même possible qu’il se dispute avec ses collègues de boulot, qu’il grommelle « de toute façon la journée avait mal commencé ».

À l’inverse, au moment d’être trempée par la pluie, une personne au karma positif, donc avec un bon état d’esprit, va éclater de rire… et passer une journée radicalement différente. Pourtant, à la base, il s’agit du même événement qui a, cependant, généré deux univers mentaux distincts. La souffrance, le samsara, vient du fait que la plupart des gens se disent « je serai heureux quand j’aurai atteint tel objectif », un nouveau travail mieux payé, l’amour, un voyage, une maison plus spacieuse, le dernier iPhone… mais le drame vient du fait qu’il y a toujours un nouvel objectif qui, insidieusement, remplace peu à peu le précédent. C’est le désir qui cause tant de malheurs***. De la même façon qu’un pauvre va dormir sans le savoir sur un coussin rempli d’or, nous n’avons pas conscience que la satisfaction, le nirvana, est déjà en nous, pour peu que nous sachions contempler ce trésor intérieur.

Dans ces conditions, le samsara et la nirvana sont les deux faces illusoires de la même pièce. Il n’y a pas de dualité, un « moi » et des « gens » ou des événements qui nous font obstacle, car l’obstacle est le chemin. Sans la boue, pas de lotus.

Je suis persuadé que tous les ésotérismes, philosophies humanistes et grandes spiritualités, comme le gnosticisme chrétien, le soufisme musulman, la kabbale juive, le stoïcisme et bien évidemment le bouddhisme, enseignent une seule vérité : nous sommes les neurones d’une même conscience globale. Si la loi du karma fonctionne si bien, c’est parce que lorsque je fais du mal à autrui, en réalité je me fais du mal. Je ne peux pas changer les autres ou l’univers, mais je peux modifier mon état d’esprit, et c’est une nouvelle extraordinaire. La vie est aïkido : il n’y a pas d’ennemi extérieur ou intérieur à combattre, il suffit de suivre le courant et les tensions se dissipent. Comme l’enseigne la méditation zen, « observer ses propres pensées, comme des nuages qui disparaissent »…

* « Prendre refuge » est une expression signifiant « devenir bouddhiste ». La prise de refuge est un peu une cérémonie équivalente au baptême chrétien.

** Le bouddhisme tibétain est dit « gradualiste », l’Eveil peut être atteint dans cette vie à condition de passer des années à pratiquer des techniques tantriques axées sur la purification du karma et la transformation des désirs. Cette approche est, en apparence, opposée au « subitisme » qu’on retrouve dans le zen, avec un Eveil « soudain ». En réalité, ces deux conceptions sont complémentaires.

*** Le constat est le même pour les ruminations du passé… autant d’hallucinations du mental qui nous empêchent d’être dans le présent.

Published in: on octobre 18, 2024 at 11:45  Comments (3)  

Des nouvelles de Samarcande

J’ai une excellente nouvelle à partager ! J’en suis d’autant plus heureux que j’ai traversé un été compliqué : le voyage dans le désert du Taklamakan est reporté d’un an car depuis le Covid il est devenu complexe, coûteux (et dangereux) d’organiser une telle expédition… mais celles et ceux qui me connaissent savent que je suis têtu et que je n’ai pas dit mon dernier mot ! Le manuscrit du Moine de Samarcande a également été victime d’aléas car je me suis rendu compte que j’avais beaucoup trop de personnages, si bien que l’intrigue est devenue un pavé de 650.000 signes… gare à l’indigestion ! Le manuscrit va entamer une cure d’amaigrissement à travers une réécriture totale afin d’obtenir une troisième version plus courte et plus épurée qui, cette fois, sera la bonne ! Comme le disent les stoïciens : « l’obstacle est le chemin ».

Passons maintenant à LA bonne nouvelle : pendant que je laissais reposer le Moine de Samarcande, j’ai repris le manuscrit de l’autre roman qui va former, avec le Moine, ce que j’appelle la trilogie de l’Orient : trois livres a priori totalement indépendants qui auront néanmoins une valeur ajoutée pour celles et ceux qui auront lu la trilogie dans son intégralité. Le manuscrit dont je parle est le Loup d’Andrinople, un vieux projet datant de 2016, à l’époque trop costaud pour moi, que j’ai enfin terminé ! Il s’agit d’un thriller ésotérique qui se déroule à la bibliothèque d’Alexandrie à la fin de l’Empire romain sur fond d’hérésies, de querelles théologiques et d’incendie… Il y a un lien entre le Loup d’Andrinople et le Moine de Samarcande, mais je n’en dirai pas plus…

En dehors du fait d’avoir pris un pied immense à l’écrire, je suis très fier de ce nouveau bébé de papier, qui pour le coup est un petit projet de par son épaisseur : 120.000 signes, soit la taille d’une novella*… J’ai vaincu une malédiction personnelle car, jusqu’à aujourd’hui, j’étais infoutu d’écrire un petit roman sans qu’il ne devienne un pavé, c’est chose faite désormais ! Je suis en train de corriger le premier jet, qui va être lu par Fred, mon (sévère) bêta-lecteur fétiche fin septembre, ensuite viendront les corrections. Si tout se passe bien, j’effectuerai une soumission éditoriale à la fin de l’année ou au plus tard début 2025. Le Loup d’Andrinople sera donc le premier volume de cette (fausse) trilogie qui grandit dans ma tête depuis huit ans, soit l’âge de mon fils, tempus fugit

Si vous voulez en savoir plus, je serai ravi de discuter de tout ça en vrai au festival Etrange Grande, je serai en effet en dédicace pour le recueil de nouvelles Génies du crime (j’ai écrit l’une des histoires), sur le stand des éditions Livr’S… Au plaisir de vous retrouver !

* une novella est un tout petit livre du genre de ceux d’Amélie Nothomb, entre le roman et la nouvelle, d’où son nom.

Published in: on septembre 5, 2024 at 11:15  Comments (2)