The Fountain, deux œuvres, un film

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Mother ! m’a donné envie de revoir une œuvre majeure dans la carrière de Darren Aronofsky : The Fountain. J’ai toujours aimé les films de SF mystiques comme Cloud Atlas, The Tree of Life,  ou 2001 Odyssée de l’Espace, et The Fountain s’inscrit clairement dans cette lignée.

Au XVIe siècle un conquistador part en quête de la légendaire fontaine de jouvence, censée offrir l’immortalité.
De nos jours, un scientifique cherche désespérément le traitement capable de guérir le cancer qui ronge son épouse.
Dans un futur lointain, un cosmonaute voyage à travers l’espace et prend peu à peu conscience des mystères qui le hantent.

La vie, l’amour, la mort, tel est le propos de ce film bouleversant qui a bien failli ne jamais voir le jour. La genèse de ce long-métrage mériterait à elle-seule un documentaire ! Ce que peu de cinéphiles savent, c’est qu’il existe deux versions de cette histoire.

À l’origine, The Fountain devait être un blockbuster à 75 millions de dollars… un budget colossal au début des années 2000. En 2002, alors que les décors sont prêts, Brad Pitt annonce à sept semaines du tournage qu’il abandonne le film à cause d’une divergence artistique. Le projet est annulé, ce qui plonge Darren Aronofsky dans une profonde dépression, d’autant plus que sa mère lutte contre un cancer… cruelle ironie pour un réalisateur obsédé par le thème de l’immortalité et de la fontaine de jouvence.

Sachant que The Fountain ne sera probablement jamais tourné, Darren Aronofsky décide de confier l’adaptation du roman graphique au peintre Kent Williams qui s’inspire de la première version du film (bien que l’édition de ce livre soit épuisée, j’ai pu me procurer cette semaine un exemplaire). Au fil des pages on découvre qu’initialement, l’histoire de The Fountain commençait par une scène à grand spectacle, une bataille sur une pyramide, avec des conquistadors affrontant une armée maya.

 

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Pendant que Kent Williams travaille sur cette adaptation du synopsis original, Aronofsky tente de faire le deuil de son ancien projet :

Au fur et à mesure que le boulot avançait, j’avais de plus en plus de mal à dormir. Une nuit, je finis par sauter de mon lit, excédé. Dans mon bureau, j’épluchais toute la documentation dont j’avais eu besoin pour écrire The Fountain. Il devenait clair que je n’arriverais pas à me sortir l’histoire des tripes si je ne la réalisais pas moi-même.  Il me vint alors une idée. Quand j’avais commencé à faire des films, j’écrivais les scénarios avec en tête un budget minimum, un budget de film indépendant. Pourquoi diable avais-je placé celui-là d’emblée dans la catégorie des films de studio ? Je décidais de tout recommencer. De faire de mon histoire un scénario de film indépendant. C’était un vrai défi, ça me plaisait bien. Du coup, si je ne dormais plus, c’était pour écrire. Et ça faisait longtemps que je n’avais plus écrit pour le plaisir. Deux semaines plus tard, j’avais terminé. La même histoire, mais cette fois-ci le film avait une chance de se faire. Pendant des mois, avec Kent (Williams, l’auteur du roman graphique), on a parié qu’on serait le premier à terminer, lui l’album, moi le film. Et bien, c’est match nul. Et c’est impeccable. Avec les mêmes géniteurs, et la même histoire, l’album et le film réunissent l’exploit d’être uniques, chacun dans leur genre.

(The Fountain, postface de l’édition française du roman graphique)

Tandis que Kent Williams termine l’adaptation du premier scénario, Darren Aronofsky se décide à travailler sur une nouvelle version de The Fountain avec un budget divisé par deux. Une approche plus intimiste qui va, contre toute attente, servir le film. Cate Blanchett et Brad Pitt laissent la place à Rachel Weiz et Hugh Jackman, qui forment à l’écran un couple émouvant, magnifié par la caméra d’un cinéaste amoureux… Rachel Weiz étant la femme de Darren Aronofsky !

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Alors que le premier script commençait avec une (coûteuse) bataille entre conquistadors et Mayas, dans la nouvelle version on se retrouve propulsé dans le futur au milieu d’une magnifique séquence spatiale psychédélique. Crâne rasé, l’astronaute interprété par Hugh Jackman est enfermé avec un arbre dans une mystérieuse bulle.

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Pour mettre en images cette séquence contemplative, le responsable des effets visuels, Dan Schrecker, délaisse le numérique et utilise des micro-clichés de minuscules réactions chimiques dans des boîtes de Pétri… de simples collages photos qui ne sont pas sans rappeler les sublimes effets artisanaux de Douglas Trumbell sur The Tree of Life.

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Comme pour Pi et Requiem for a dream, Darren Aronofsky confie la musique à Clint Mansell, accompagné du Kronos Quartet et du groupe rock Mogwai. L’équipe livre une bande-originale mémorable, à la fois épique et mélancolique, tout en sensibilité, qui sert de trait d’union entre les deux versions, que j’ai d’ailleurs réécoutée en feuilletant les pages de l’album.

Au final, impossible de nourrir une quelconque amertume en fantasmant sur ce qu’aurait pu être la première version de The Foutain. Ce que le film a perdu en spectaculaire, il l’a gagné en émotion avec une histoire plus simple que celle du premier script, riche en symboles. L’arbre de vie de l’Ancien Testament est aussi l’arbre de la Bodhi, permettant d’atteindre l’éveil spirituel, la mort n’étant qu’une porte pour accéder à cette illumination. De la même façon, l’inquisiteur qui met à feu et à sang l’Espagne est également la métaphore du cancer qui est en train de tuer Izzi…

Film aussi expérimental que radical, The Fountain fait aujourd’hui partie des œuvres SF qui ont profondément divisé la critique… et les cinéphiles. La marque des oeuvres visionnaires.

Published in: on octobre 17, 2017 at 9:32  Comments (4)  
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Blade Runner 2049

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Avec 2001 Odyssée de l’Espace, Blade Runner est l’un des rares longs métrages de Science-Fiction à être respecté par les critiques hostiles à l’Imaginaire, au point d’être considéré comme un chef d’oeuvre du Septième Art. Film d’auteur visionnaire, Blade Runner est le mètre-étalon de la SF dystopique de ces 35 dernières années : Terminator, Robocop, Total Recall, Akira, Ghost in the shell, Strange Days, Dark City, le Cinquième Élément, Matrix, A.I., Avalon, l’Attaque des Clones, Minority Report, Ex Machina, Arès… difficile de citer tous les films qui ont, de près ou de loin, une filiation avec le long-métrage mythique de Ridley Scott, qui avait déjà sévi en 1979 avec l’iconique Alien. L’héritage de Blade Runner est tel qu’il déborde largement la sphère du cinéma pour toucher aussi les séries avec Real humansWestworld, et même le monde du jeu vidéo avec des titres comme Final Fantasy VII ou Deus Ex.

C’est peu dire que Blade Runner possède une aura de film indépassable.

Et puis, il y a quelques années, j’ai appris qu’une suite allait voir le jour… J’ai alors ressenti une immense méfiance en réalisant qu’Hollywood allait (encore) mettre en chantier la suite d’une oeuvre culte. Comment pouvait-on agir ainsi avec un film si proche de la perfection ? Il est vrai que la fin était ouverte, mais à la manière d’Inception, cette fin faisait tout l’intérêt de l’intrigue, notamment sur la question de savoir si Deckard est un réplicant ou pas. De plus, Ridley Scott n’est plus au mieux de sa forme : pour un Seul sur Mars réussi, il a fallu subir les infâmes Prometheus, Cartel et Alien Covenant…

Dans ces conditions, j’étais peu intéressé par ce sacrilège projet de suite, jusqu’au jour où Denis Villeneuve est arrivé et a livré le fabuleux Premier Contact, véritable « film d’auteur de SF ». Lorsque j’ai appris que le réalisateur canadien allait réaliser Blade Runner 2049, j’ai repris espoir. Je ne m’attendais pas à un chef d’oeuvre, mais je savais que Villeneuve était l’un des rares cinéastes à pouvoir supporter une telle pression, parce qu’il s’agit d’un vrai artiste, intègre et sincère dans sa démarche.

Cette sincérité éclate dès les premières secondes du film à mesure qu’on découvre un univers hallucinant de beauté, qui a évolué dans sa propre ligne temporelle puisque l’action ne se situe plus en 2019, mais en 2049, trente ans plus tard. Bien que très perfectionnée, la technologie garde une touche rétro « années 80 » du précédent film, surtout quand les personnages sont obligés de consulter les « vieilles » archives de 2019… ce qui ne manque pas de donner aux deux films une délicieuse saveur uchronique, la science de ce monde parallèle évoluant beaucoup plus rapidement que la nôtre !

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Pendant tout le film, Villeneuve se livre à un incroyable numéro d’équilibriste : respecter l’oeuvre de Ridley Scott, tout en proposant une nouvelle histoire, avec sa propre identité. Ce souci de cohérence se retrouve particulièrement dans la musique de Hans Zimmer, qui rappelle fortement celle de Vangelis, les chants orientaux en moins. Doucement, on oublie le premier Blade Runner pour s’immerger dans un monde fascinant de vacuité, dans lequel un robot peut entretenir une histoire d’amour avec une I.A. Là où Ridley Scott révolutionnait la SF en remettant en question la nature de son protagoniste principal, Villeneuve a une démarche plus transhumaniste en donnant à un réplicant assumé le rôle le plus important ! Comme dans l’adaptation de Ghost in the shell, on observe une humanité désenchantée qui a de plus en plus de mal à se différencier des machines, preuve en est avec le personnage de Jared Letto, effrayant.

Aussi lent que le premier opus, Blade Runner 2049 est l’antithèse du blockbuster, un film d’auteur qui tourne en ridicule la notion d’action, notamment avec la scène de la « non-bagarre » dans le casino, sur fond d’Elvis Presley… Une façon pour Denis Villeneuve de dire qu’il ne sera pas question d’aller dans la facilité. Pour cette raison, Blade Runner 2049 va forcément diviser car il s’agit avant tout d’un film expérimental, une suite qui se termine, elle aussi, sur une fin ouverte, mais avec un dénouement très émouvant qui donnera le frisson aux fans de la première heure. J’avoue que le scénario m’a bluffé, on sent qu’il a été travaillé. Ryan Gosling, monolithique à souhait, est parfaitement à l’aise dans son rôle, de même que l’ensemble du casting.

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Film sincère, authentique, intègre, respectueux mais audacieux, Blade Runner 2049 n’a probablement pas la force visionnaire du premier film, mais sa réussite incontestable est un vrai miracle. Comme toujours, on regrettera amèrement ces satanées bandes-annonces qui en montrent beaucoup trop… mais peu importe, car comme le dit Roy Batty

tous ces moments se perdront dans l’oubli comme les larmes dans la pluie.

Published in: on octobre 4, 2017 at 6:34  Comments (23)  
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Mother ! (attention, je décortique le film…)

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Une femme vit dans une maison avec son mari, un poète en manque d’inspiration. Le couple voit sa relation remise en question par l’arrivée d’invités imprévus, perturbant leur tranquillité.

Depuis 1997, Darren Aronofsky fait partie d’un cercle très fermé à Hollywood, celui des cinéastes qui écrivent la plupart de leurs scénarios, quitte à proposer des projets expérimentaux visionnaires. Après avoir signé un haletant thriller mathématique (Pi), un drame psychédélique (Requiem for a dream) puis un autre, mystique (The Fountain), Aronofsky s’est imposé comme l’un des réalisateurs les plus doués de sa génération. À la fin des années 2000 son talent a fini par être reconnu par le grand public, grâce à un dytique étonnant, un trait d’union entre le catch (The Wrestler, poignant) et la danse (Black Swan, sulfureux). Après un Noé bancal (je n’ai aimé que la première demi-heure), j’attendais avec hâte que Aronofsky renoue avec un cinéma plus intimiste. C’est le cas de Mother !, un film très risqué.

ATTENTION, JE RÉVÈLE TOUT

Grâce à une galerie d’acteurs sublimes, Aronofsky s’empare d’une intrigue simple (un artiste et sa femme reçoivent des inconnus) pour doucement basculer progressivement dans le surréalisme : pourquoi le personnage du poète se sent-il obligé d’accepter ces visiteurs indélicats ? Qu’est-ce que cette maison cache ? Pourquoi un cœur semble battre dans les fondations ? Avec un humour noir savoureux, le réalisateur s’amuse à brouiller les pistes, pour mieux déstabiliser le spectateur. De prime abord, ces deux personnages irréconciliables semblent être les deux forces qui animent l’Humanité, le yin et le yang, dans un cycle sans fin. La Femme souhaite donner la vie et aimer, quand l’Homme veut être dans l’action et dominer, pour le meilleur (la naissance d’un enfant) et le pire (l’Apocalypse). Seul le pardon permet la libération de la souffrance, à condition de lâcher prise sur le plan matériel (la maison).

Après quelques heures de réflexion, j’ai réalisé qu’en réalité, ce film est surtout une métaphore biblique d’une Mère-Nature vierge, jusqu’à ce que Dieu, artiste démiurge en proie à l’ennui, décide de créer l’Humanité afin d’être vénéré et ainsi retrouver l’inspiration. Le premier invité porte une blessure au niveau d’une côte… tout comme Adam. Dieu permet à sa femme de le rejoindre, une Eve vénéneuse et sensuelle, obsédée par l’atelier de l’artiste, et la connaissance contenue dans son diamant. En brisant ce diamant caché, le couple provoque la fureur de Dieu, qui condamne l’accès à ce jardin d’Eden. Les deux enfants du couple pénètrent alors dans la maison, avant que l’ainé ne tue son frère cadet, reproduisant le meurtre d’Abel par Caïn. La tâche de sang qui imprègne le plancher est le péché originel, qui disparaît au moment où Mère Nature se retrouve enceinte de Dieu : l’artiste a renoué avec l’inspiration et écrit son chef d’oeuvre, un texte émouvant destiné à être partagé avec le plus grand nombre, qui a valeur de testament. Malheureusement, ce bonheur n’a qu’un temps à mesure que l’Humanité entière envahit le logis de Mère Nature et idolâtre Dieu, sans même comprendre le message contenu dans son œuvre. Guerres de religion, pillages… La maison se transforme en un champ de bataille, un purgatoire dans lequel Mère Nature va connaître toutes les souffrances possibles et imaginables à mesure qu’elle s’éloigne de son mari, toujours prêt à pardonner à l’Humanité.

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Dieu n’hésitera pas à lui donner son fils conçu avec Mère Nature, mais le bébé innocent est sacrifié. Folle de douleur, Mère Nature incendie la maison dans une explosion apocalyptique, tuant au passage l’Humanité toute entière. Indemne, Dieu prend dans ses bras Mère Nature, mourante. Elle avoue n’avoir jamais cessé de l’aimer, malgré son égoïsme. Dieu lui arrache le coeur, et fabrique un nouveau diamant à partir des cendres de la maison, qui se répare. Dans le lit conjugal, une nouvelle Mère Nature apparaît…

Drame mystique, cosmique et même écologique, Mother ! risque de déconcerter plus d’un spectateur par sa radicalité, sa fin violente ainsi que sa dimension spirituelle. Ce film sera adoré ou détesté, parce qu’il s’agit d’un chef d’oeuvre sans concessions. Après un tiède été 2017 constellé de blockbusters décevants, la sincérité, le courage et l’audace d’Aronofsky n’en sont que plus respectables, pour ne pas dire admirables. Ce réalisateur est immense…

Published in: on septembre 20, 2017 at 9:59  Comments (5)  
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Ça

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Derry, octobre 1957. Sept gamins se regroupent au sein du « club des ratés ». Rejetés par leurs camarades, ils sont les cibles favorites des gros durs de l’école. Pendant ce temps, un clown assassine les enfants qui ont le malheur de croiser sa route. La police est incapable d’attraper le tueur qui se cache dans les égouts car, depuis toujours, Derry est en proie à une créature qui émerge des égouts tous les 27 ans pour se nourrir d’enfants. Bien décidés à rester soudés, les Ratés tentent de surmonter leurs peurs pour enrayer un nouveau cycle meurtrier. Un cycle qui a commencé un jour de pluie lorsqu’un petit garçon poursuivant son bateau en papier s’est retrouvé face au clown Grippe-Sou…

1991. L’année de mes 14 ans, rien ne va plus. Mon père est absent, je déménage et deviens le souffre-douleur du collège, jusqu’à me faire tabasser, tandis que mes résultats scolaires sont en chute libre. La seule chose qui m’intéresse, c’est m’évader dans des mondes imaginaires, et aller régulièrement au cinéma voir Terminator 2 : le Jugement Dernier, jusqu’à ce que le film ne soit plus à l’affiche.

Été 1991. En trainant dans une librairie, je découvre un roman dont la couverture du tome 1 me fascine. L’illustration est choquante, mais le trait du dessin est enfantin, comme s’il s’agissait d’un conte.

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Est-ce vraiment un récit d’horreur ? Comment peut-on évoquer l’assassinat d’un enfant ? Et qui est ce clown maléfique ? Une pulsion irrépressible me pousse à acheter le bouquin de cet écrivain dont tout le monde parle, un certain Stephen King. Dès les premières pages, mes craintes se confirment : il est bien question du meurtre d’un gosse, une scène absolument atroce, mais l’histoire ne se résume pas à ça. Il est aussi question d’une bande de jeunes mal dans leur peau, le club des ratés, des enfants à peine entrés dans l’adolescence qui vont nouer une solide amitié. Des personnages paumés qui me font furieusement penser à ce que je vis au quotidien à cette époque. Je ne le sais pas encore, mais j’ai mis le doigt dans un engrenage, et plus rien ne sera comme avant. Durant cet été de l’angoisse 1991, je dévore les trois volumineux livres de poche et flingue mes vacances, passant l’essentiel de mon temps à explorer avec le club des ratés les égouts humides et puants de Derry, et braver les Friches Mortes, la peur au ventre. C’est la première fois qu’un roman me procure une telle angoisse, et en même temps je ne veux pas abandonner ces amis imaginaires qui me font rire et que j’aime tant, j’ai l’impression de les connaître depuis toujours. Avec eux, je ne suis plus un adolescent solitaire, et je ne me sens plus rejeté. Avec eux, je comprends que mon adolescence n’est qu’un mauvais moment à passer. En arrivant aux dernières pages, je ne peux empêcher mes larmes de couler, sachant que je vais dire adieu aux personnages les plus attachants qu’il m’ait été donné de rencontrer. Au moment de refermer le dernier tome, j’ai la certitude que Ça est l’une des meilleures histoires que j’ai jamais lue, et ce pour de nombreuses raisons.

En décidant de prendre pour antagoniste un clown tueur de gosses, l’auteur du Fléau s’attaque à un tabou : la mort des enfants, mais sans jamais tomber dans la violence gratuite. Là où bon nombre de romanciers auraient imaginé un serial killer caricatural à une seule dimension, Stephen King fait preuve de subtilité avec un monstre qui se nourrit de la peur, autant dire l’un des méchants les plus terrifiants de l’Histoire de l’Imaginaire ! Et pourtant, Ça n’est pas seulement un grand roman d’épouvante, il s’agit également d’un grand roman tout court, bouleversant, grâce à de jeunes personnages profondément émouvants. Avec une infinie tendresse, King décrit des Goonies des années 50 qui évoluent dans une Amérique nostalgique qui n’existe plus. Cette Amérique n’est pas sans rappeler celle de la novella le Corps, un chef d’œuvre qui a inspiré au cinéma le cultissime Stand by me.

Sans jamais tomber dans le misérabilisme, l’auteur raconte dans Ça le quotidien de personnages confrontés au monde des adultes, les véritables monstres du récit. La fin de l’enfance ne serait-elle pas une thématique cathartique pour le King ? Probablement. Tout petit, le futur écrivain a vu un camarade se faire percuter par un train, alors qu’ils jouaient tous les deux près d’un chemin de fer. Il est revenu chez lui en état de choc, sans pouvoir prononcer un mot, et ce n’est que quelques jours plus tard que sa famille a fait le lien entre ce curieux comportement et l’accident mortel. Bien qu’il n’en garde pas un souvenir clair, cet épisode traumatisant se retrouve régulièrement dans l’œuvre de l’auteur, que ce soit avec la Tour Sombre, Cujo, la Tempête du siècle et naturellement le Corps. Dans Ça, la perte de l’innocence prend une place centrale dans un récit extrêmement ambitieux de par sa construction. On alterne entre les séquences flashbacks de 1957, et le « présent » qui se déroule en 1984, les enfants étant devenus 27 ans plus tard des adultes névrosés.

Roman aussi effrayant qu’émouvant, Ça fut adapté en 1990 sous la forme d’une mini-série en deux parties, de qualité inégale, intitulée « Il » est revenu.

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Si la mini-série était très respectueuse de la structure du livre en adoptant les flashbacks du récit, et portée par un Tim Curry terrifiant, chaque partie ne durait qu’1h36 pour une durée totale de 3h00, ce qui était insuffisant pour restituer fidèlement les nombreux événements de l’histoire.

C’est donc non sans une certaine angoisse à l’idée de revivre ce fameux été 1991 joie que je suis allé hier au cinéma, rassuré sur le fait que la nouvelle adaptation, dirigée par le talentueux réalisateur de Mama, allait bénéficier de deux films de plus longue durée et d’un plus gros budget. Exit les flashbacks, le premier chapitre est uniquement consacré à l’enfance des personnages. Autre choix adopté par le cinéaste, l’époque : l’arc narratif des enfants ne se déroule pas durant les années 50, mais pendant les années 80. Une idée que je trouve absolument géniale, car cette modernisation a le mérite de rendre le récit beaucoup plus immersif étant donné que les premiers lecteurs de Ça ont découvert le roman à la fin des années 80. Une troublante mise en abyme, mais qui ne tombe pas non plus dans l’outrance : pas besoin d’être fan des eighties pour apprécier ce film qui prend à la gorge dès les premières minutes, c’est peu de le dire. L’introduction m’a autant choqué que celle présente dans le livre.

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Une séquence très dure qui donne la nausée et n’est pas sans rappeler les films d’horreur des années 80, ainsi que la violence graphique du cinéma de Paul Verohen et David Cronenberg (Robocop, la Mouche). Je suis même étonné que le film n’ait pas été interdit aux moins de 16 ans ! Les collégiens présents dans la salle, bruyants avant la projection, sont devenus brusquement silencieux à partir de cette fameuse scène, et ne se sont plus manifestés jusqu’à la fin du film… De la même façon que les cinéphiles des années 60 avaient été choqués par l’iconique séquence des Oiseaux d’Alfred Hitchcock, puis traumatisés par la scène d’ouverture des Dents de la mer dans les années 70, je pense que l’introduction de Ça restera dans l’histoire du Cinéma, tant l’idée sous-jacente est forte : « attention, n’importe qui peut mourir ! ».

Passée cette séquence éprouvante pour les nerfs, on retrouve avec plaisir un casting à la hauteur de Stranger Things, auquel on s’attache immédiatement. Les acteurs sont tous excellents, mention spéciale aux jeunes interprètes de Richie, Beverly, et Georgie, étonnants de justesse. Le personnage du clown Grippe-Sou (« Ils flottent. En bas, nous flottons tous. Viens flotter avec nous ! ») est terrifiant, moins drôle que celui de la version de 1990, mais beaucoup plus dérangeant, on le sent vraiment se repaître de la peur… C’était finalement une bonne idée de ne pas engager Freddy Kruger pour ce rôle, et de le confier à un acteur moins connu.

L’émotion est au rendez-vous dans ce film qui restitue parfaitement la mélancolie du roman, et son atmosphère étouffante, avec des adultes à l’esprit embrumé par l’influence maléfique de Ça, inconscients de la gravité de la situation. Livrés à eux-mêmes, les adolescents n’ont pas d’autre choix que de se confronter à leurs pires craintes. Monstre protéïforme se réveillant tous les 27 ans, Ça va jouer avec leurs angoisses intimes, des angoisses qui resurgiront bien plus tard à l’âge adulte…

Bien que le long-métrage ne soit pas assez long pour restituer certaines scènes marquantes du livre (je pense notamment à l’oiseau gigantesque, ainsi qu’à la séquence du cinéma avec Bowers qui a son importance), ce premier film n’en demeure pas moins une réussite totale qui laisse présager du meilleur pour le prochain chapitre, il est en effet question de scènes coupées qui seront recyclées en flashbacks. Cette adaptation extrêmement complexe est un véritable tour de force qui n’est pas sans rappeler un autre exploit, l’adaptation cinématographique du Seigneur des Anneaux, longtemps réputée impossible à cause de la taille de la trilogie écrite par Tolkien.

Cerise sur le gâteau, Stephen King lui-même a vu deux fois Ça et l’a adoré… La boucle est bouclée.

Published in: on septembre 16, 2017 at 5:03  Comments (27)  

Valérian et la cité des mille planètes

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J’ai toujours entretenu un rapport amour-haine avec le cinéma de Luc Besson. Si dans les années 80-90, j’ai visionné en boucle Subway, le Grand Bleu, Nikita et Léon, par la suite j’avoue avoir été de plus en plus déçu par ses autres œuvres : pour moi le Cinquième Élément était inégal, et Jeanne d’Arc franchement raté. Au cours des années 2000, je me suis peu à peu détaché de ce cinéaste, constatant que le producteur avait dévoré le réalisateur pétri de talent qu’il était autrefois. En 2013 j’ai quand même laissé sa chance à son Malavita, bien mal m’en a pris : je me souviens avoir quitté la salle au milieu de la projection. Ce ratage m’a ôté toute envie de voir Lucy…

C’est donc non sans une certaine crainte que je me suis rendu hier soir à l’avant-première de Valérian et la cité des mille planètes, surtout après que des journalistes américains aient descendu le film. Gosse, j’étais fan de la bande-dessinée de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières, et je rêvais d’un long-métrage français à la hauteur de ce monument de l’imaginaire.

Valérian mérite-t-il ces critiques aussi négatives ? Pour moi, la réponse est clairement non. Les premières minutes sont, je pèse mes mots, absolument géniales avec notamment un passage jouissif : l’histoire délirante de la cité des mille planètes, suivie de la séquence poignante sur Mül. Le film de Luc Besson est un hommage vibrant à la culture space opera dans ce qu’elle a de plus exotique : là où Star Wars VII échouait à proposer de nouvelles races extraterrestres mémorables, quelle générosité dans Valérian ! Avec une maestria digne du premier volet des Gardiens de la Galaxie, le cinéaste français n’a de cesse de révéler des créatures toutes plus impressionnantes les unes des autres, que ce soit les fermiers Poulong ou les nombreux robots de la cité des mille planètes.

On a l’impression de découvrir un monde foisonnant de vie qui dépasse largement ce que l’on voit sur l’écran, un univers qui a fortement influencé George Lucas. Le Watto marchand de la Menace Fantôme rappelle les Shingouz… eux aussi commerçants, mais c’est loin d’être la seule analogie.

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Je le reconnais volontiers, le film n’est pas exempt de défauts : des dialogues banals, un scénario classique, deux héros pas très charismatiques… pourtant, je trouve le french bashing de certaines critiques américaines profondément injuste, surtout quand on se livre à une comparaison avec les sorties de cet été : il y a mille fois plus d’audace et de créativité dans Valérian que dans la suite des Gardiens de la Galaxie et la majorité des Marvel (même si j’ai aimé dernièrement Spiderman Homecoming). N’est-ce pas le comble du cynisme que de s’acharner sur une œuvre qui présente le mérite de ne pas être une suite, un remake ou une préquelle ? Si ce long-métrage peut sembler bizarre, c’est tout simplement parce qu’il nous sort de la zone de confort plutôt lisse imposée par Hollywood et Disney. Avec un ton décalé, parfois satirique, le réalisateur tourne en ridicule les consommateurs d’un supermarché virtuel qui rappelle furieusement Amazon. Véritable bad boy, Valérian n’hésite pas à tirer le premier avec un panache que n’aurait pas renié Han Solo dans Un nouvel Espoir. Il y a de la fraicheur dans cette aventure, mais aussi des vrais moments de cinéma : la séquence du night club dans laquelle on découvre une Rhyana hallucinante, la poursuite aquatique avec un Alain Chabat transformé en pirate…  Si la narration comporte des maladresses, le film est emprunt d’une telle sincérité que pour ma part je suis prêt à tout lui pardonner.

Au-delà du débat sur les qualités et les faiblesses de Valérian, c’est l’avenir même d’un cinéma de genre français à gros budget qui est conditionné par la réussite de ce long-métrage. Un échec au box-office condamnerait durablement d’autres productions de ce type, et conforterait les producteurs de l’hexagone dans leur volonté de ne financer que des comédies franchouillardes comme Bienvenue chez les ch’tisProfs et autres films de Danny Boon/Kev Adams/Christian ClavierUn blockbuster doit-il être forcément américain ? Comme pour Arès que j’avais chroniqué ici, je vous conseille de ne pas écouter les critiques négatives et de vous forger votre propre opinion à propos du space opera  » le plus magique et féérique que j’ai vu ces dernières années, une expérience inoubliable sur grand écran » . Ce n’est pas moi qui le dit, mais Peter Jackson lui-même…

Published in: on juillet 26, 2017 at 9:39  Comments (23)  

Ghost in the shell

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Au cinéma, il y a des projets d’adaptation qui frisent l’hérésie. Lorsque les geeks ont appris que le mythique Ghost in the shell allait faire l’objet d’un long métrage en prise de vues réelle, qui plus est avec une occidentale dans le rôle titre, certains ont crié au sacrilège. Est-ce une trahison ? Même si l’auteur original, Mamoru Oshii, a défendu Scarlett Johansson, on pouvait légitimement trembler devant ce qui s’annonçait comme un remake.

Dans un futur proche, le major Mira Killian, une femme cybernétique rescapée d’un attentat, lutte contre les plus dangereux criminels. Alors qu’elle s’apprête à affronter un ennemi capable de pirater les esprits, elle découvre qu’on lui a menti : sa vie n’a pas été sauvée, on la lui a volée.

D’emblée, le film est servi par une bande-originale magnifique… qui n’est pourtant pas composée par Kenji Kawai. A la place, on retrouve l’excellent Clint Mansell, connu pour son travail sur Requiem for a dream, The Fountain et Black Swan. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le musicien est à la hauteur de son prédécesseur. En s’appropriant certains thèmes, il parvient à distiller une ambiance aussi mystérieuse que cyberpunk. Un cyberpunk qui a forcément évolué depuis le premier Ghost in the shell, sorti en 1995. Avec finesse, le réalisateur dépeint un futur dans lequel les réalité virtuelles et augmentées sont omniprésentes. Une vision fascinante, mais qui donne froid dans le dos avec toutes ces publicités flottantes dans les rues d’un Tokyo revisité à la sauce Hong-Kong. Au milieu de toute cette vacuité numérique, on suit les errances d’une humanité paumée dans un univers technologique qui n’est pas sans rappeler celui du film Avalon. Pourquoi un aveugle devrait se faire greffer de simples yeux alors qu’il existe des dispositifs optiques largement « meilleurs » ?

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Sans surprise, dans un monde où les limites du corps humain sont allègrement repoussées, les questions transhumanistes constituent le coeur du récit. Quel intérêt à rester sobre quand on a un foie mécanique qui peut encaisser des quantités effarantes d’alcool ? Ne sommes-nous pas définis par nos actions plutôt que par nos souvenirs ? Ce qu’on appelle la mémoire a-t-elle seulement une réalité tangible ? La cybernétique, plus proche de nous qu’elle n’y parait, amènera fatalement des problématiques pour le moins troublantes.

Alors, certes, Scarlett Johnson n’est pas asiatique, mais pour ma part j’ai aimé que le scénario joue intelligemment avec cette ambiguïté : à l’origine le major était la japonaise Motoko Kusanagi, avant que son cerveau ne se retrouve emprisonné dans une enveloppe cybernétique, celle du major Mira Killian. Dans une société aussi multiculturelle que ce Tokyo du futur, cette quête d’identité n’en est que plus perturbante, preuve en est lorsque le major rencontre sa mère biologique pour la première fois… Loin d’être troublé par le casting, j’ai adoré cette atmosphère cosmopolite, le fait que n’importe qui puisse comprendre le japonais, technologie oblige, le rêve !

Le seul reproche que je ferais à ce long-métrage, c’est de ne pas avoir été assez loin dans les réflexions philosophiques, mais je suis convaincu que les scénaristes voulaient garder certaines pistes pour des suites, je pense notamment au personnage en partie inspiré par le Marionnettiste. De ce fait, si Ghost in the shell ne demeure « qu’un » film d’action intelligent, ponctuellement illuminé par le charisme de Takeshi Kitano, c’est déjà un petit miracle en soi que d’avoir réussi à livrer une adaptation qui rende un si bel hommage au matériau original. Une oeuvre complémentaire, désenchantée, et qui a su capter l’air du temps.

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Published in: on avril 5, 2017 at 1:14  Comments (4)  
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Logan

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Dans un futur proche, un certain Logan, épuisé, s’occupe de Charles Xavier dans un lieu gardé secret, à la frontière Mexicaine. Les tentatives de Logan pour se retrancher du monde et rompre avec son passé vont échouer lorsqu’une jeune mutante traquée va se retrouver soudainement face à lui…

Après le désastreux X-Men Apocalypse, nombreux étaient les fans qui attendaient ce Logan au tournant. Il faut dire que sur le papier, le film avait tout pour séduire : une interdiction aux moins de 12 ans, et surtout un Hugh Jackman de plus en plus charismatique à mesure que les années passent… La bande-annonce pouvait laisser présager un scénario basique, en réalité il s’agit d’une relecture salutaire du mythe. À la façon de Christopher Nolan pour sa trilogie Batman, James Mangold filme un Wolverine réaliste au possible, dans une mise en abyme savoureuse : Logan peste lorsqu’il découvre les fadaises racontées dans les comics X-Men ! Héros crépusculaire qui n’est pas sans rappeler le Clint Eastwood d’Impitoyable, Hugh Jackman livre une performance d’acteur qui restera dans les annales, grâce à une interprétation bouleversante de son personnage, un écorché vif qui arrive à un tournant de sa vie.

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Il est aidé par un Patrick Stewart émouvant, sans oublier la jeune Dafne Keen qui vole presque la vedette à ses partenaires. Pessimiste comme un western des années 70, Logan est bien plus sombre que les derniers volets de la série. Il n’est guère question de sauver le monde, celui-ci est déjà corrompu par les multinationales qui se livrent à d’affreuses manipulations génétiques dont les OGM ne constituent que la surface de l’iceberg. On n’en saura pas plus sur ce qui est arrivé aux X-Men, et c’est tant mieux : James Mangold se concentre avec justesse sur la fin d’une histoire tragique commencée 17 ans plus tôt. Impossible de ne pas être ému aux larmes quand on sait que c’est la dernière fois qu’Hugh Jackman met les griffes… Logan est, avec les deux premiers X-Men, l’un des meilleurs épisodes de la série.

 

Published in: on mars 7, 2017 at 7:02  Comments (14)  
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Split

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Par souci d’honnêteté, je tiens tout de suite à donner une précision qui a son importance : depuis 1999, je suis un grand fan de M. Night Shyamalan. Je  l’ai presque toujours défendu contre vents et marées. On peut dire ce qu’on veut de ses scénarios, toujours est-il qu’il est l’un des rares cinéastes a les avoir quasiment tous écrits lui-même ! À titre comparatif Martin Scorsese, que j’admire, a réalisé des remakes (Les Infiltrés, Silence) et la plupart de ses films récompensés aux Oscars sont des adaptations.

Comme beaucoup j’ai adoré Sixième SensIncassable et le Village, bien sûr, mais affirmer que Shyamalan est juste un faiseur de twists, c’est oublier sa faculté à rendre des scènes anodines bouleversantes. Je pense notamment à celle du Sixième Sens, quand Toni Collette sort du supermarché avec Haley Joel Osment assis dans le caddie, les deux acteurs étant filmés en contre-plongée. Pendant ces quelques secondes de complicité, mère et fils oublient le drame terrible qu’ils vivent et profitent du moment présent sous un grand ciel bleu. Pas de suspens dans cette scène, mais un pur instant de grâce digne de Spielberg.

On ne parle jamais de l’élégance de sa photographie, comme celle du Village.

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À l’époque, j’avais beau avoir deviné la fin de ce film dès les premières minutes, son éclairage m’avait impressionné et rappelé le naturalisme de certaines peintures flamandes… ou le travail de Kubrick sur Barry Lyndon.

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Pour la petite histoire, pendant le tournage du Village, Shyamalan était tellement obsédé par les détails que pour la figuration, il avait fait engager les frères et les soeurs de certains acteurs pour accentuer l’impression de voir à l’écran les membres d’une même famille…

À l’exception d’After Earth, un navet scénarisé par Will Smith sur lequel le réalisateur était bridé, j’ai aimé tous les autres long-métrages, à différent degré. La plupart des critiques estiment que la jeune fille de l’eau est au mieux un beau ratage, mais comme pour le cas Spielberg, un mauvais Shyamalan est presque toujours un bon film. À mon sens, la jeune fille de l’eau est un chef d’oeuvre incompris. Ce n’est pas seulement une relecture du mythe de la sirène avec sa propre mythologie, mais également de l’urban fantasy engagée ayant pour cadre l’Amérique désenchantée des années W. Bush. Tout le film est résumé en un seule plan iconique, celui de la piscine

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Si j’ai moi-même détesté le message religieux véhiculé par Signes, le fait que la foi soit subordonnée à des coïncidences censées prouver l’existence de Dieu, le montage de ce film est magistral, Shyamalan se montre encore une fois impressionnant d’un point de vue technique. Une œuvre telle que Phénomènes n’a rien à envier à un Hitchcock, je pense à cette séquence terrifiante, quand la mort se confond avec le vent…  N’est-ce pas la preuve que Shyamalan est un grand maître du suspens ?

Alors, oui, le Dernier Maître de l’air est un long-métrage mineur dans cette filmographie, mais en 2015 le très bon The Visit (un petit budget autofinancé pour retrouver une liberté artistique totale !) laissait entrevoir la lumière après une décennie d’échecs commerciaux et critiques. C’était peu dire que j’attendais ce Split au pitch alléchant, qui est lui aussi un film indépendant :

Kevin a déjà révélé 23 personnalités. Poussé à kidnapper trois adolescentes, Kevin devient le foyer d’une guerre que se livrent ses multiples personnalités, alors que les divisions qui régnaient jusqu’alors dans son subconscient volent en éclats.

Un projet dingue, mais un véritable cadeau que fait Shyamalan à son acteur, James McAvoy. Avec finesse, le comédien s’en tire à merveille et parvient à se montrer aussi drôle que terrifiant, sans jamais tomber dans le grotesque. J’ai adoré cette galerie de personnages inquiétants, notamment son interprétation émouvante d’un enfant de 9 ans, Hedwig ! *

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On assiste à des échanges passionnants avec une psychiatre fascinée par son – ou plutôt « ses » – patients. La musique, prenante, sert agréablement ce récit fantastique qui pose des questions pertinentes sur ce qui nous définit en tant qu’individu. Récemment, des chercheurs ont fait passer un questionnaire à un groupe de personnes qui avaient déjà répondu dans leur jeunesse… 63 ans plus tôt ! Il s’agit de la plus longue expérience psychologique jamais réalisée. Les réponses étaient si différentes qu’il n’y avait plus de corrélation du tout, comme si ces gens, en l’espace de 63 ans, étaient devenues d’autres personnes. À une échelle moindre, au quotidien ne sommes-nous pas tous des êtres avec des personnalités multiples à mesure que nous nous énervons ou nous angoissons au fil de la journée ? Les esclaves de pensées sans substance, les victimes d’illusions mentales capables de déclencher des maladies malheureusement bien réelles ? L’esprit peut-il influencer la matière ?

Toutes ces réflexions métaphysiques ne doivent pas faire occulter que le film n’est pas exempt de tout reproches. Il y  a de petits deus ex machina, mais aussi à cette volonté de faire passer à coups de marteau un message dans une confrontation finale qui aurait mérité moins de dialogues, et plus d’émotion.

À cause de ces (petites) réserves, Split manque de peu d’être un chef d’oeuvre, mais il reste un excellent thriller intelligent appelé à devenir un film culte. La fin, magnifique clin d’œil destiné aux fans, donne le sourire pour peu qu’on connaisse l’univers du réalisateur… Quand on sait qu’il n’avait que 29 ans lorsqu’il réalisa le Sixième Sens, et qu’il n’en a aujourd’hui que 46, l’âge moyen d’un jeune cinéaste, tout laisse à penser que le maître de Philadelphie entame désormais une seconde carrière.

Shyamalan is back !

* J’espère cependant que ce long-métrage ne contribuera pas à déshumaniser les vrais malades atteints de trouble dissociatif de l’identité, et qui ne sont bien sûr pas tous des criminels.

Published in: on mars 2, 2017 at 1:10  Comments (15)  

Quelques minutes après minuit

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Conor a de plus en plus de difficultés à faire face à la maladie de sa mère, à l’intimidation de ses camarades et à la fermeté de sa grand-mère. Chaque nuit, pour fuir son quotidien, il s’échappe dans un monde imaginaire peuplé de créatures extraordinaires.

Attention OVNI ! Quelques minutes après minuit est un long-métrage à part, à l’image de son protagoniste principal, « trop vieux pour être un enfant, et trop jeune pour être un homme ». Ce drame fantastique est inspiré du livre de Patrick Ness, qui a lui-même repris les premières pages de Siobhan Dowd, emportée par un cancer avant qu’elle n’ait pu écrire cette histoire dont elle avait eu l’idée. Plus tard, Patrick Ness a travaillé sur l’adaptation cinéma de son propre roman dont l’un des thèmes est la narration, comme le souligne le personnage du monstre :

Les histoires sont des créatures sauvages. Quand tu les libères, qui sait ce qu’elles peuvent déclencher ?

Pourquoi raconte-t-on des histoires ? Ou plutôt pourquoi se raconte-t-on des histoires ? En décidant de traiter d’un sujet ô combien casse-gueule, la mort de l’enfance, le réalisateur livre une oeuvre exceptionnelle de sincérité, sans concession, qui rappelle un peu par sa noirceur le Labyrinthe de Pan, le chef d’œuvre de Del Toro. Clouant au piloris toute forme de manichéisme, le film est porté par son très jeune acteur, ainsi qu’une Sigourney Weaver plus vraie que nature en grand-mère à cheval sur les principes, sans parler de la performance de Félicity Jones, déjà émouvante dans Rogue One. Rarement  un long-métrage n’aura aussi bien montré la colère que l’on peut ressentir enfant. Quelques minutes après minuit est, en quelque sorte, la suite spirituelle de Max et les maxi monstres. Cerise sur le gâteau, les contes présents dans le film sont illustrés par de somptueuses aquarelles en animation qui évoquent celles d’Harry Potter et le Prince de sang-mêlé.

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Après l’Orphelinat, et The Impossible, le cinéaste espagnol Juan Antonio Bayona prouve qu’il est un réalisateur à suivre de très près, qu’on se le dise !

Published in: on janvier 13, 2017 at 9:43  Comments (2)  

Passengers

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Alors que 5000 personnes endormies voyagent dans l’espace vers une lointaine planète, un passager est accidentellement tiré de son sommeil artificiel 90 ans trop tôt.

Après Arès, Premier Contact et Rogue One, décidément la SF a le vent en poupe !

La bande-annonce laissait entendre qu’on allait assister à une comédie romantique dans l’espace, fort heureusement il n’en est rien ! Enfin, si. Il y a une belle histoire d’amour, mais ce n’est pas le coeur du film. Alors que bien des space opera se concentrent sur l’aventure, Passengers a le mérite de traiter d’un non-voyage. Que se passerait-il si un passager était sûr de mourir seul dans un gigantesque vaisseau spatial ? Peut-on encore avoir un sens moral lorsqu’on est totalement coupé de la civilisation ? Qu’est-ce qui peut motiver un individu à abandonner pour toujours sa famille et ses amis ? Fort de ces questions intéressantes, cette comédie légère façon Un jour sans fin prend progressivement un registre de plus en plus grave qui n’est pas déplaisant, le tout porté par deux acteurs excellents, et une BO de Thomas Newman en grande forme. On regrettera juste certaines facilités au niveau du scénario, on est loin de la hard science… mais c’est un point anecdotique qui ne gâche en rien ce joli conte des étoiles.

Drôle, angoissant et même émouvant, Passengers est une belle fable philosophique sur la solitude, qui vaut le détour. En bonus, cette vidéo dans laquelle Jennifer Lawrence et Chris Pratt se balancent des horreurs…

Published in: on janvier 5, 2017 at 10:16  Comments (6)