Comme un sparadrap sur une jambe de bois

Ah, les joies des corrections ! Comme je l’avais écrit dans cet article, j’ai supprimé 100.000 signes de mon manuscrit. Pour vous donner un ordre idée, cela correspond à peu près à 1/5e de mon roman… Une décision difficile à prendre, mais qui m’a procuré un bien fou !

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Quand je relisais mon bouquin, j’avais l’impression que l’intrigue peinait à démarrer. Je me rassurais en me disant qu’il s’agissait d’un tome d’exposition, que je devais forcément mettre mon univers en place, présenter les personnages, les enjeux… J’ai même essayé de réécrire plusieurs chapitres, histoire d’injecter plus de tension dans mon récit.
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En réalité, je me suis retrouvé dans la peau du bébé qui tente de faire rentrer des cubes dans des ronds. Parfois, il faut accepter qu’une idée ne fonctionne pas.

J’ai supprimé six chapitres, recyclé quelques séquences et… miracle, l’événement déclencheur intervient désormais plus tôt dans l’intrigue. Par « événement déclencheur », j’entends l’événement qui va lancer le récit pour de bon. Si le conflit est un moteur essentiel, encore faut-il qu’à un moment donné l’histoire décolle… et ce n’est pas si simple !

Mon tome 1 des pirates de l’Escroc-Griffe était résolument orienté « aventure », donc je n’ai pas eu trop de problèmes de ce côté étant donné que l’histoire commence in media res (un orphelin embarque en catastrophe sur un navire pirate). Pareil pour les Feux de mortifice, qui démarre immédiatement après la fin des Terres Interdites.

De manière générale, j’aime quand une histoire débute avec un événement riche en émotion, capable de secouer le lecteur, et même de le traumatiser. J’adore les premières lignes de Seul sur Mars (et tout le roman, d’ailleurs)

J’ai bien réfléchi et maintenant j’en suis sûr : je suis foutu. Foutu de chez foutu. Dire que ce devaient être les deux mois les plus extraordinaires de ma vie… Six sols plus tard, le rêve s’est transformé en cauchemar. Je ne sais pas qui lira ce truc. Quelqu’un finira bien par le trouver. Dans une centaine d’années, peut-être. Pour information, je ne suis pas mort le sixième sol comme le pense le reste de l’équipage – mais je ne peux pas en vouloir à mes collègues. Peut-être aurai-je droit à une journée de deuil national ? Dans ma fiche Wikipédia, on lira : « Mark Watney est le seul être humain à avoir perdu la vie sur Mars. » (…) Laissez-moi vous résumer ma situation : je suis coincé sur Mars, je n’ai aucun moyen de communiquer avec Hermès ou la Terre, tout le monde me croit mort et je suis dans un Habitat censé pouvoir durer trente et un jours. Si l’oxygénateur tombe en panne, je suffoque. Si le recycleur d’eau me lâche, je meurs de soif. Si l’Habitat se fissure, j’explose ou un truc comme ça. Dans le meilleur des cas, je finirai par crever de faim. Ouais, je crois bien que je suis foutu.

Une fois que l’intrigue prend son envol, lors des corrections il faut éviter un autre écueil, celui du « ventre mou », c’est-à-dire le milieu d’une histoire. C’est généralement le moment où la tension retombe… et si elle retombe trop, le lecteur décroche. C’est un peu pour cette raison que George R.R. Martin tue régulièrement un personnage ! Une technique à manier avec beaucoup de précaution, car elle peut vite devenir un effet de mode à double tranchant comme dans The Walking Dead : si le spectateur s’est trop identifié à l’un des héros et que ce dernier trépasse, il peut arrêter de regarder la série.

À ma petite échelle, j’ai été confronté à une autre difficulté, d’ordre structurel. Dans mon tome 3, mes protagonistes principaux se retrouvaient séparés, ce qui est toujours délicat à gérer, même pour de grands auteurs. Tolkien racontait qu’il avait écrit les Deux Tours « dans la douleur », de 1941… à 1944 ! Ce qui n’est guère étonnant, puisque les héros de la Communauté de l’Anneau sont éparpillés sur la Terre du Milieu. Robert Louis Stevenson lui-même a perdu l’inspiration sur l’Île au Trésor au bout de 15 chapitres ! Ces derniers étaient publiés sous forme de feuilleton dans une revue, mais à partir du moment où Jim arrive sur l’île, isolé du reste de l’équipage, c’est la panne. Stevenson va même faire une dépression pendant plusieurs semaines…*

Dans ces exemples, je pense que c’est essentiellement le manque (ponctuel) de liant qui a posé des difficultés à ces illustres romanciers. Dans les deux cas, on a une intrigue classique (des héros s’en vont accomplir une quête héroïque/un équipage part à l’aventure sur un navire), avec un enjeu qui devient plus flou après un événement crucial (suite à une trahison, la Compagnie de l’Anneau vole en éclats/une mutinerie divise l’équipage de l’Hispaniola). Ce que l’intrigue gagne en richesse et en complexité (chaque personnage va suivre son propre cheminement et amener un point de vue original sur les événements), elle le perd en fluidité car l’auteur ne raconte plus une, mais des histoires qui devront, tôt ou tard, se recouper pour que toutes les portes soient refermées. Certains cinéastes excellent dans l’art de réaliser un film choral qui peut fonctionner de manière magnifique (Pulp Fiction, Traffic, 21 grammes, Babel, Cloud Atlas), mais aussi se révéler être un désastre si l’un des arcs narratifs est plus faible que les autres, à cause d’une sous-intrigue peu intéressante ou d’un personnage insipide.

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Cloud Atlas, l’un des 10 plus grands films de SF de tous les temps

Depuis le début de cet article on parle de techniques d’écriture, mais, comme toujours, il y a une dimension psychologique chez l’auteur qui peut également poser problème, surtout sur un premier roman. C’est ce que j’appelle le syndrome de la première fois. Imaginez que vous ayez écrit un livre quand vous étiez ado, un bouquin auquel vous tenez beaucoup. Mais oui, vous savez, cette histoire de jeune paysan qui sauve le monde conformément à une prophétie ! Vous vous êtes juré que ce tout premier manuscrit resté dans le tiroir serait un jour publié. Vous commencez les corrections, jusqu’au moment où vous redécouvrez une séquence à laquelle vous êtes particulièrement attaché… impossible d’y toucher ! Non pas que la scène en question soit géniale : à vrai dire, elle n’apporte rien à l’intrigue et les personnages qu’on y rencontre sont secondaires, mais vous avez adoré l’écrire, elle vous rappelle de bons souvenirs. Le souci, c’est que votre style a (lui aussi) muri depuis votre adolescence… et qu’il y a probablement d’autres passages de ce type dans votre manuscrit. La situation est d’autant plus complexe si vous aviez un style et optimiste durant vos études à la fac, et une plume plus grave après une rupture amoureuse ou un deuil… La conséquence de tout ça, c’est que votre texte est tout sauf homogène, un peu comme lorsque vous tombez par hasard sur votre journal intime et que vous avez l’impression qu’il a été écrit par un étranger (ce qui est, d’un certain point de vue, le cas). Vous vous retrouvez contraint de mettre du liant dans un patchwork comportant des styles différents, quand ce ne sont pas vos idées et votre état d’esprit qui ont changé en cours de route ! Ce travail ressemble de plus en plus à de la chirurgie opératoire.

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Pas de panique, il y a des solutions :

Mettre des pansements

Corriger un texte de jeunesse demande un effort colossal qui est louable. Le souci, c’est que certains auteurs s’acharnent sur un premier roman et le retravaillent encore et encore, parfois sur plus d’une décennie… avant de se rendre compte qu’il ne fonctionne toujours pas. Ne leur jetez pas la pierre, c’est très difficile de rester lucide quand on est attaché à son tout premier bébé manuscrit.

Trancher au scalpel

Certains écrivains préfèrent reprendre tout à zéro et réécrire intégralement un bouquin. C’est, de loin, ma solution préférée. Vous vous libérez complètement de charges mentales qui paralysent votre écriture pour repartir à l’assaut de votre montagne personnelle avec une énergie nouvelle, et surtout, un meilleur style. Ce n’est pas qu’une question de forme : les personnages que vous créez à cinquante ans n’ont pas la même maturité que ceux que vous imaginez à quinze. Bien sûr, même si vous êtes très jeune, mon constat ne doit pas vous décourager ! La valeur n’attend point le nombre des années : Boris Vian a bien écrit l’Écume des jours à vingt-six ans…

Débrancher le malade

C’est triste, mais faire son deuil est parfois la seule solution… À vingt-deux ans j’ai écrit un roman fantastique (inachevé), avec comme protagoniste principal un homme défiguré qui traverse les siècles et dresse, au moment de mourir, un bilan de sa vie. Au bout de cent pages, j’ai réalisé que je n’avais aucune idée de ce que ce vieux personnage pouvait réellement ressentir, de sa souffrance physique et morale, ou bien de l’étendue de sa solitude. Pire, j’avais l’impression qu’à vingt-deux ans je ne possédais pas le quart de son expérience…  En fait, inconsciemment, je tentais d’imitais maladroitement le style très sombre d’Anne Rice, une auteure qui m’avait marqué. J’ai fini par laisser ce roman dans un tiroir (au sens propre, à cette époque j’étais assez fou pour écrire sur du papier. Un autre millénaire…). Il y a une chance sur mille que cette histoire réussisse à s’échapper un jour de mes oubliettes. Si c’est le cas, ça sera une réécriture complète, afin d’éviter de mettre un sparadrap sur une jambe de bois tant la simple relecture de ce manuscrit me pique les yeux.

Bien sûr, chaque auteur est différent. Comme je sais que c’est un bourreau de travail, j’ai demandé à l’ami Paul Beorn**, Prix Imaginales des lycées 2016 pour son (excellent) Septième Guerrier Mage, quelle était son approche, voici sa réponse (un grand merci à lui).

Jean-Sébastien me fait l’honneur et le grand plaisir de m’inviter à glisser quelques mots sur son blog, merci ! Bonjour à toutes et à tous ! Donc, ce premier jet est malade, dis-tu. Que faut-il en faire ? Je vais parler de mon petit point de vue, de ce que j’ai vécu et continue de vivre en tant qu’auteur…

Première question : qu’est-ce qui me fait penser que ce manuscrit est malade ? Si cette impression me vient après des jours et des jours passés à le corriger, la première chose que je vais faire est de le laisser reposer quelque temps et de le relire à tête reposée pour voir si je suis toujours du même avis. Si cette impression me vient de l’avis convergent de plusieurs bêta-lecteurs, alors je vais avoir tendance à les écouter et, là aussi, à faire reposer le texte. Si vraiment l’impression de ratage persiste, alors il est temps de passer à la deuxième question.

Deuxième question : cette maladie est-elle grave ou non ? Un roman souffre parfois de quelques défauts qui peuvent être corrigés. Il m’est arrivé d’écrire des manuscrits qui me semblaient totalement ratés, et qui ont été métamorphosés par l’ajout d’un chapitre, la modification de trois ou quatre passages et la suppression d’un paragraphe. Mais parfois, les problèmes sont plus sérieux. Le début n’a plus aucun rapport avec la fin ? On ne sait toujours pas de quoi le texte parle, à la moitié du roman ? Les principales questions posées sont oubliées et non résolues ? Il n’y a pas de règles pour écrire un bon ou un mauvais roman, mais personnellement, ce genre de signe, je n’aime pas les voir dans mes textes. Ce qui nous amène directement à la troisième question : ce roman, est-ce que j’y tiens ? Pardon, je vais reposer ma question : ce roman, me fait-il vibrer au plus profond de moi ? Est-ce que je ressens l’urgence, la passion, l’envie absurde de passer encore des heures et des heures à le travailler jusqu’à ce qu’il soit le meilleur possible ? C’est finalement la plus importante de toutes, à mes yeux. Et si la réponse est « oui », alors la réponse pour moi, c’est qu’il faut le soigner à tout prix. Certains auteurs réécrivent tout, moi je corrige chaque phrase, chaque paragraphe et chaque chapitre l’un après l’autre. Chacun ses méthodes. Mais en tout cas, il faut s’acharner pour défendre ce qu’on aime ! Si, en revanche, l’envie n’est plus là… Alors à quoi bon ? Ce roman portera peut-être en germe un autre roman : à partir d’une scène, d’un personnage. Peut-être qu’un morceau de ce manuscrit pourra être réutilisé ailleurs. Ou peut-être pas. Et peut-être que l’envie renaîtra plus tard, enfin prête à faire éclore un nouveau manuscrit, profondément modifié. Cela ne m’est jamais arrivé, mais d’autres auteurs l’ont vécu, alors pourquoi pas ?

J’aime beaucoup ce que nous dit Paul à propos de l’émotion et de l’envie, il nous renvoie à cette fameuse dimension psychologique qu’on ne peut balayer d’un revers de la main. Supprimer des scènes, des chapitres et, à plus forte raison, un roman entier, n’est jamais une décision facile, mais pour tenter d’y voir plus clair, on peut considérer le livre de manière holistique, comme on s’occuperait d’un arbre.

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Tiens à propos d’arbre, je suis en train de me dire que je n’ai toujours pas lu ce bouquin, il parait qu’il est vraiment passionnant

À vos yeux, il ne s’agit pas de n’importe quel arbre, c’est votre arbre, le plus beau ! Vous y êtes attaché parce que vous l’avez planté lors d’un événement heureux et qu’il a grandi avec vous mais dans l’absolu… c’est juste un arbre au milieu d’une immense forêt. Il présente des forces et des faiblesses avec lesquelles il faut composer. Il peut disposer des racines robustes et dans le même temps manquer de soleil ; posséder une écorce de qualité, mais une base attaquée par des champignons parasites.

Parfois, un jardinier a le bonheur de planter une graine qui deviendra un chêne extraordinaire. Il s’épanouira pendant des siècles et suscitera l’admiration… mais pour la plupart des autres jardiniers, obtenir un arbre de taille modeste va demander beaucoup d’investissement pour un résultat incertain. Il faut sectionner les branches malades et, dans les cas les plus extrêmes, ne pas hésiter à couper l’arbre lui-même pour planter une nouvelle graine. Recommencer ce lent travail de jardinage, encore et encore… Un processus long, ingrat et dérisoire. Jeunes auteurs, n’ayez aucun doute sur le fait que la plupart des gens qui suivent une norme estimeront que votre activité n’est rien d’autre qu’une folie risible, digne d’un marginal au mode de vie alternatif. Ils vous jugeront. Rares sont ceux qui comprendront combien l’acte d’écrire quotidiennement s’apparente à une quête, et même à une philosophie.

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Robin Williams, clochard new-yorkais sublime, en quête du Graal dans Fisher King

On peut se moquer d’un auteur et de ses obsessions, de son métier qui est le moins rentable du monde, mais que serait une vie sans livres ? Un univers terne et bien triste, c’est certain.

 

*Stevenson se rend alors en Suisse pour guérir de la tuberculose qui le ronge depuis des mois. Il retrouve de la sérénité et achève son roman à trente et un ans, le premier après bien des tentatives infructueuses… le début de la gloire.

** Paul donne d’excellents principes d’écriture sur son blog, que je vous recommande chaudement.

Published in: on août 17, 2018 at 9:31  Comments (11)  

Scrivener 3 : premières impressions d’une révolution

En 2011 j’avais acheté une licence de Scrivener mais après m’être découragé j’avais bêtement désinstallé ce logiciel d’écriture… Et puis, il y a deux jours, j’ai vu passer sur Facebook cette notification de Lionel Davoust.

Intrigué par sa capture d’écran, je lui demande quel logiciel il utilise pour connaître précisément le nombre de signes qu’il lui reste à écrire dans son roman. ll m’explique alors qu’il s’agit de Scrivener, et me donne un lien vers son article, que je vous recommande. Je télécharge à nouveau ce logiciel, mais cette fois je suis les tutoriels… et découvre en l’espace de dix minutes que Scrivener est devenu un outil absolument phénoménal ! Comment ai-je pu passer des années sans l’utiliser ? Pendant longtemps je me disais qu’un bon auteur n’avait besoin que d’un traitement de texte… ce qui n’est pas faux en soi, mais si on suit cette logique jusqu’au bout, un romancier pourrait tout autant utiliser un stylo et des feuilles blanches. Si Tolstoï n’a pas eu besoin de Scrivener pour écrire les 1572 pages de Guerre et paix à la plume et à la bougie, il n’en demeure pas moins qu’il a accompli un travail de titan en étalant l’action de 1805 à 1820, de la guerre de la troisième coalition à la campagne de Russie de Napoléon, traitant au passage des sujets de société comme le servage ou la guerre… Inutile de dire que Tolstoï aurait probablement apprécié un tel outil ! Selon Lionel, « Scrivener est à l’écriture ce que Photoshop est aux arts graphiques » et je ne peux que lui donner raison.

Scrivener est révolutionnaire car il implique une nouvelle façon de concevoir un roman, un peu comme lorsque nous sommes passés de la machine à écrire au logiciel informatique. Comme l’a si bien résumé le romancier Michael Marshall Smith, « the biggest software advance for writers since the word processor ».

Etant donné que je ne suis, pour l’instant, qu’un débutant, je ne vais pas évoquer en détails tous les aspects de ce logiciel, mais juste expliquer en quoi il a (déjà) profondément modifié mon écriture au quotidien, avec notamment quelques fonctionnalités dont je ne peux plus me passer. Je m’excuse pas avance pour les éventuelles âneries distillées dans cet article, j’en serai le seul responsable. Ultime avertissement, la version testée est la toute dernière, Scrivener 3, sur Mac, mais il existe bien évidemment une version Windows (1.9.8), ainsi qu’une application iOs.

C’est parti !

Afficher les objectifs du projet

Avant de me mettre à Scrivener, cet été j’ai supprimé 100.000 signes inutiles pour que mon histoire démarre plus vite. Je suis donc passé à 340.000 signes… et refait un peu de réécriture. Je me suis fixé comme objectif 450.000 signes pour le 1er septembre même si, avec de futures corrections éditoriales, il est fort probable que je monte à 500.000 signes, voire plus… C’est vraiment très simple à régler, il suffit d’aller dans la barre du haut et de sélectionner « Projet », puis « Afficher les objectifs du projet ». On peut même choisir d’employer des « mots » plutôt que des « signes ».

Scrivener se charge alors de calculer automatiquement combien il faut de signes par jour pour atteindre cet objectif. Pour mon manuscrit, je dois donc écrire quotidiennement 4259 signes, sur 25 jours.

 

C’est pour moi une fonction essentielle ! Étant donné que l’écriture est mon activité principale, avant Scrivener, j’étais tout le temps en train de me répéter mécaniquement tout au long de la journée « il faut que tu écrives/avances/finisses ce bouquin… Désormais, cette charge mentale a presque disparu ! Je sais, au signe près, où j’en suis. Si je termine en milieu d’après-midi mon objectif quotidien, le logiciel affiche une notification « Objectif de session atteint ».

À partir de ce moment précis, je sais que j’écris du « bonus » pour les jours suivants, ce qui est fort agréable. Cela me permet d’être plus détendu, moins dans « l’urgence ». Je m’ôte ainsi une culpabilité qui n’a pas lieu d’être et je peux même, le cas échéant, arrêter d’écrire pour me consacrer à d’autres activités en ayant l’esprit libre. Un peu comme un sportif qui s’entraînerait pour remporter une épreuve, et qui utiliserait un outil pour doser le plus efficacement possible ses efforts… Attendez… je crois que je suis en train de faire l’apologie du dopage. Bon, oubliez ce dernier exemple malheureux, vous avez compris l’idée.

Si, à l’inverse, vous avez très peu de temps pour écrire au quotidien, l’objectif de session peut se révéler tout aussi pertinent. Il suffit de se fixer un but raisonnable comme, par exemple, 1000 signes par jour, ce qui correspond à une dizaine de lignes. Dans une journée, vous trouverez forcément dix minutes pour les écrire. 1000 signes par jour, ça peut paraître très peu, mais en l’espace d’un mois, cela fait quand même 30.000 signes, 360.000 sur un an, soit la taille d’un roman ! Le fait de vous imposer seulement dix minutes d’écriture par jour permet également de supprimer certains blocages psychologiques, car on ressent moins de pression pour écrire, on créé un cercle vertueux.

 

L’objectif de document

 

Encore une fonctionnalité très pratique ! J’aime bien écrire des chapitres courts, qui font grosso modo 21.000 signes… environ sept pages dans mon ancien traitement de texte. Non seulement je trouve que ce procédé amène du rythme au récit, mais en plus il contribue à donner envie au lecteur de connaître la suite. Je me suis donc amusé à me fixer cet « objectif » pour chaque chapitre, objectif qui n’en est pas vraiment un car, bien sûr, il m’arrive d’écrire des chapitres plus longs. Toujours est-il que grâce à cette fonctionnalité, une jauge en bas de la fenêtre me permet, d’un simple coup d’œil, de savoir où j’en suis.

 

Pour créer un objectif de document, il suffit de cliquer sur le bouton en forme de cercles concentriques, tout en bas de votre fenêtre, sur la droite.

 


Le tableau de bord

C’est le cœur de Scrivener. L’éditeur peut s’utiliser classiquement, comme sous Word (« mode composite ») mais aussi basculer en mode « tableau d’affichage », en appuyant sur le bouton orange en forme de carré, en haut de votre fenêtre vers la droite.

 

Vous pouvez alors afficher vos chapitres de façon totalement indépendante, tout en conservant une vue d’ensemble. Concrètement, vous pouvez très bien commencer par écrire le ventre mou de votre histoire, ou son épilogue… sans pour autant bouleverser quoi que ce soit. Imaginons que je travaille sur une trilogie appelée, je ne sais pas moi, le Seigneur des Anneaux (j’espère que les ayants-droit de Tolkien ne me feront pas de procès, vous noterez que je prends vraiment des risques insensés pour vous, fou que je suis).

 

Je décide de commencer par écrire l’anniversaire de Bilbo sans passer par le prologue… Pas de problème ! La colonne de gauche est ce qu’on appelle « le classeur » (en anglais binder). Vous pouvez organiser vos chapitres en textes, eux-mêmes organisés dans des dossiers, et ainsi naviguer dans votre manuscrit très facilement sans ralentissements, même si vous avez inséré des images, des cartes, des photographies, des PDF… À l’inverse, si vous n’êtes pas architecte mais jardinier, vous pouvez également vous servir de Scrivener comme d’un traitement de texte classique au fil de l’inspiration, et centraliser tous vos documents au lieu d’avoir mille fichiers Word éparpillés dans le disque dur !

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Pour créer un nouveau texte ou un dossier, rien de plus simple : il vous suffit de cliquer en haut à gauche sur le petit onglet situé entre la croix verte et l’icône corbeille.

En mode « tableau d’affichage », vos chapitres apparaissent sous forme de fiches que vous pouvez compléter via des résumés.

 

 

 

 

 

 

 

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Pour obtenir les fiches et les notes en même temps, il suffit de cliquer sur le bouton bleu « i » (l’inspecteur), en haut tout à droite de votre écran.

C’est génial d’avoir sous les yeux le mini-synopsis d’un chapitre, de savoir immédiatement de quoi il parle… et donc de ne pas perdre le fil de l’histoire ! Ces fiches peuvent s’accompagner de notes, jaunes, des post-it qui permettent de ne pas oublier certaines idées à exploiter.

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Ce n’est qu’un minuscule aperçu des possibilités de Scrivener, mais je compte dresser un bilan plus complet dans six mois. Ce qu’il faut retenir à mon sens, c’est cette impression que le logiciel vous donne des ailes pour escalader de nouveaux sommets insoupçonnés. Depuis que je l’ai installé, j’écris plus en perdant moins de temps, car j’ai en permanence sous les yeux mon synopsis, mes notes…. Je peux même travailler facilement en parallèle sur mes tomes 2 et 3 sans attraper de migraine !

Je ressens un peu la même excitation que lorsque je suis passé sur Mac en 2005 : mes nouveaux outils étaient si agréables à l’utilisation que c’est à partir de ce moment précis que j’ai eu le sentiment que je pouvais enfin terminer la rédaction d’un roman. Bien sûr, j’aurais pu le faire sur un PC, mais il n’en demeure pas moins qu’un outil plus sophistiqué capable de vous soulager autant dans votre travail est, pour moi du moins, inestimable. Cerise sur le gâteau, Scrivener 3 gère Antidote.

Si vous êtes intéressé par ce logiciel, je vous recommande chaudement de passer par les tutoriels vidéos, ils sont obligatoires pour maîtriser un minimum Scrivener. Ils sont en anglais, mais même avec mon niveau de compréhension médiocre, ils ne m’ont pas procuré de difficultés. Il faut juste veiller, avant de les regarder, à lancer son application sur son propre ordinateur afin de reproduire les manipulations (en mettant sur pause la vidéo, le cas échéant). Et, bien sûr, suivre les tutoriels dans l’ordre. Je vous conseille donc cette première vidéo, très instructive. Elle ne dure que dix minutes et vous permettra de commencer à travailler immédiatement avec ce fabuleux outil, infiniment plus efficace qu’un simple traitement de texte.

Un immense merci à Lionel pour cette (re)découverte !

Published in: on août 9, 2018 at 12:08  Comments (5)  

Publish or perish

 

 

 

 

 

« Publish or perish » ont coutume de répéter les chercheurs. Est-ce la même problématique pour un auteur ? La question est plus complexe qu’elle n’y parait car une fois publié, un écrivain se retrouve à la croisée des chemins, confronté à deux variables a priori inconciliables.

D’un côté, il y a la variable « artistique ». Écrire un manuscrit va prendre un certain temps de travail pour atteindre un niveau de qualité subjectif qui donnera satisfaction à son auteur (ou pas)… sans pour autant qu’il puisse tirer de conclusions. On peut passer sa vie à corriger un seul texte sans parvenir à en faire un bon roman ou bien écrire un premier jet en trois jours… Cela dit, il faut faire preuve de bon sens et d’humilité  :  sans corrections, il y a 99% de chances que votre manuscrit finisse dans la corbeille de l’éditeur*.

De l’autre côté, il y a la variable « économique » qui en France, bizarrement, dérange un sacré paquet de monde**. N’en déplaise à certains, un auteur écrit aussi pour gagner (un peu) d’argent, et même pour ne pas être oublié des lecteurs… ou des éditeurs. C’est une angoisse qui touche énormément de romanciers, y compris les plus connus. Depuis des années, Bernard Werber et Amélie Nothomb ont opté pour une publication par an. Beaucoup d’auteurs sont publiés une fois tous les deux ans… ce qui est déjà, pour moi, énorme. Mon éditeur a voulu publier dans la foulée les trois tomes des pirates de l’Escroc-Griffe à quelques mois d’intervalle, ce qui est compréhensible car lui-même subit une certaine pression : nous sommes dans l’ère de l’immédiat et de l’abondance. Une nouveauté en chassant une autre, de moins en moins de lecteurs sont fidèles aiment attendre, ce qui explique pourquoi sur un tome 2 un auteur peut perdre la moitié de ses lecteurs. Je vous rassure, ce n’est pas une attaque pleine d’amertume, mais juste le constat d’un phénomène récent.

Fort heureusement, certains auteurs « graphomanes » sont naturellement prolifiques… en plus d’avoir une plume qui force le respect. Robin Hobb a écrit cinq trilogies, deux tétralogies et quantité d’autres textes, tandis que les Annales du Disque-Monde de Terry Pratchet comportent 35 volumes… juste pour ce cycle. Et que dire de Fondation, l’oeuvre phare d’Asimov, écrit en 19 tomes ? En France, nous ne sommes pas en reste. À seulement 50 ans, Laurent Genefort a publié… plus de 50 romans. Il a marqué au fer rouge le paysage de la SF français avec des œuvres fortes telles que Omale ou Spire. Comme j’ai la chance de la connaître dans la vraie vie, je me suis permis de lui demander son secret, voici sa réponse :

Pas de secret, mais il faut avoir un certain profil psychologique !
1. ne pas craindre de se retrouver seul, tous les jours, face à un clavier d’ordinateur : il faut aimer travailler seul.
2. être conscient que, sauf miracle, on ne deviendra jamais riche, et que l’on exerce un métier précaire ; vivre, dans le métier d’auteur, c’est survivre. Cela étant, écrire est passionnant et gratifiant. Pour moi, c’est un métier à degré de pénibilité zéro !  Concrètement : j’écris peu, mais tous les jours.

Une réponse sans ambiguïté qui rejoint l’approche de Lionel Davoust. Inutile de dire que c’est vraiment très impressionnant de savoir que ces romanciers aient réussi à maintenir au fil des ans une telle qualité d’écriture, sans parler du plaisir ressenti… à moins que ce rythme soutenu ne soit précisément l’une des clefs expliquant cette fameuse qualité, comme l’entrainement d’un sportif de haut niveau ? Je pense que c’est une piste qui mériterait d’être explorée.

D’autres auteurs sont infiniment plus lents… c’est mon cas.

Cela fait deux ans que je n’ai pas eu d’actualité éditoriale. Ce n’est ni bien, ni mal. De la même façon qu’il est toujours intéressant de savoir si l’on est architecte ou jardinier, il est tout aussi utile de connaître ses limites, ne serait-ce que pour éviter le burnout. En ce qui me concerne, à mon humble niveau, je suis la philosophie du sakka-do***

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Non, pas celui-là ! Je parle du dao de l’écrivain, en japonais 作家道 (merci à Cécile Duquenne pour m’avoir repris sur l’orthographe), un concept que j’avais imaginé dans cet article. L’idée, c’est de prendre mon temps… parce que de toute manière je ne sais pas travailler autrement. J’ai pourtant la chance inouïe d’écrire à la maison chaque après-midi sur mon ordinateur, cela signifie que je suis « riche » en capital-temps, mais je demeure aussi lucide. Si je multipliais les projets, ce serait la catastrophe assurée. Il y aurait un moment où je serais obligé de « bâcler » un bouquin. J’ai beau être un architecte dans mon écriture, mes idées, elles, ont besoin de prendre de la maturité, de grandir comme des arbres avant que je puisse en récolter les fruits. Bien sûr, savoir d’avance que je vais écrire peu de livres dans ma carrière d’auteur ne m’immunise pas contre un échec critique et/ou commercial ! D’un point de vue statistique, mon approche aurait même tendance à minimiser considérablement mes chances d’écrire un jour un hypothétique « best-seller »… mais en écrivant plus vite, je sais instinctivement que je décevrais mes lecteurs et ça, c’est quelque chose qui m’est insupportable. Cela ne veut pas dire que mes romans sont parfaits, loin de là ! Des lecteurs ont forcément été déçus par l’un de mes bouquins. Cependant, qu’on les aime ou pas, j’ai la prétention de croire que chacun de mes livres a au moins amené des idées originales et/ou distrayantes, et cela me suffit largement.

Au final, peu importe la variable artistique ou économique, l’essentiel est de trouver son propre rythme et de prendre du plaisir dans l’écriture !

* Un ami éditeur m’a d’ailleurs brisé le cœur en me confiant que cela ne l’étonnait guère que Michael Moorcock ait écrit ses romans les plus connus en trois jours car ils n’étaient « pas terribles »… Un autre éditeur m’a avoué qu’il était tout autant intrigué que moi par la disparition de cet auteur phare du paysage éditorial français et m’expliquait que c’était peut-être lié à une traduction parfois médiocre. Mes beaux souvenirs d’adolescence seraient-ils subjectifs ? Maintenant que j’y pense, j’ai un peu peur de relire du Moorcock, argh !

** « Vous en vivez ? » est, je pense, la question qu’on m’a le plus posé en tant qu’auteur.

*** J’espère que vous ne m’imaginez pas comme le Duke de The Big Lebowski, hein ?

Published in: on juillet 23, 2018 at 6:30  Comments (13)  

Histoire d’un premier jet

J’ai été invisible pendant tout le mois de juin, mais c’était pour la bonne cause : le 15, j’ai enfin fini mon premier jet ! Un bonheur toujours intense… même si c’est mon quatrième roman. En 2010, terminer d’une traite les tomes 1 et 2 des pirates de l’Escroc-Griffe fut mon premier palier d’auteur. Cette année-là, je suis passé du rêve (« écrire un livre en intégralité ») à la réalité, avec l’impression d’atteindre le sommet de l’Everest.

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Deux ans plus tard, je me souviens avoir versé une larme sur la dernière ligne des Corsaires de l’Écosphère, l’ultime volet de ma trilogie. Je disais au revoir à des amis qui m’avaient accompagné pendant douze ans. Bien sûr, chaque écrivain est différent : Michael Moorcock raconte que, dans les années 60-70, il écrivait un Elric ou un Hawkmoon en trois jours afin de payer les factures… J’imagine que pour une personnalité aussi flegmatique (et talentueuse) que la sienne, cette phase du travail n’était pas forcément émouvante ! L’histoire de chaque premier jet est unique, car tributaire de la psychologie de l’auteur dans un contexte donné.

En 2016, alors que je venais juste de terminer les corrections éditoriales de l’intégrale des pirates, la paternité vint bouleverser mon existence, ce qui tombait à point nommé : après tant d’années sur cette trilogie j’avais besoin de me ressourcer, de retrouver la vraie vie. Comme je travaille à domicile, j’ai passé six mois à profiter de mon bébé, que j’avais sept jours sur sept à la maison, excepté le mardi après-midi. Je voulais tellement vivre à fond cette expérience que j’avais du mal à confier mon fils à sa grand-mère qui pourtant est exemplaire… et habite à 5 minutes de chez moi. Au fil des mois j’avais moins de temps pour écrire, et l’impression de stagner. Étais-je seulement capable de raconter une autre histoire que celle des pirates ? Je n’arrivais pas à concilier ma vision idéale du papa au foyer (une névrose liée à une blessure d’enfance), avec celle d’un auteur qui écrit plusieurs heures par jour. Cette pensée duale me culpabilisait sans que j’en ai conscience. Au bout de six mois, je découvrais l’évidence : mon fils était heureux et ne manquait de rien. Je devais lâcher prise, le confier un peu plus à ses grands-parents aimants pour le laisser respirer. Lui permettre de s’épanouir encore plus tout en amenant du bonheur au reste de la famille. C’est à partir de ce moment là que j’ai vraiment réalisé que je devais faire le deuil de mon ancienne vie d’auteur : certes je ne pouvais plus écrire autant qu’avant, mais je pouvais quand même m’adapter, nom de Brôm ! Écrire redevint un peu plus facile… et pourtant, un mystère demeurait : pourquoi étais-je devenu si lent ?

Je tenais mon intrigue, mais lorsque j’écrivais, quelque chose agissait comme un frein à main. Plus j’essayais d’éviter de m’embarquer dans une nouvelle trilogie, et plus le roman s’allongeait, « comme du beurre étiré sur une trop grande tartine » pour reprendre l’expression de Tolkien. Je pensais qu’en conservant le monde des pirates, mais en situant l’action à une autre époque avec des personnages différents, j’allais gagner du temps dans l’écriture de mon quatrième roman… Je ne pouvais pas plus me tromper, car au cheminement psychologique d’un premier jet s’ajoutent les contraintes inhérentes à un projet donné.  Ironie du sort, de janvier 2017 à janvier 2018 j’ai travaillé un an juste pour obtenir un univers (à mes yeux) satisfaisant, alors que le premier jet « plaisir » proprement dit m’a pris « seulement » cinq mois d’écriture… de quoi me faire gentiment chambrer par les amis auteurs qui, eux, écrivent au moins un bouquin par an avec un boulot alimentaire à côté, n’est-ce pas Jean Vigne ?

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J’ai fini par comprendre que mon « frein à main mental » venait du fait que mon histoire ne pouvait tenir en un seul volume. Ce constat fut un vrai soulagement : si j’avais consacré douze ans à mes pirates, un an pour développer l’univers d’une nouvelle trilogie, ce n’était finalement pas si long !

La première grande leçon de ce premier jet, c’est que chaque livre possède sa propre vérité, voire même sa temporalité, un peu comme une bonne bouteille de vin qui doit prendre de l’âge avant d’atteindre une certaine maturité. Consacrer un an à l’univers d’un roman peut paraître dingue, mais grâce à cet investissement, lors de l’écriture du premier jet, j’avais le sentiment que ce monde imaginaire était familier, vrai, et tangible. Aujourd’hui, je peux le visiter mentalement et connaître son histoire sur plusieurs siècles. Si l’on considère que l’univers est un personnage à part entière, alors on ne peut pas écrire sans le sentir respirer. L’année dernière à la même époque, dès que mon personnage principal découvrait une ville, elle était pénible à imaginer, car mon univers était encore trop flou, trop archétypal. Je ne voulais surtout pas d’une énième cité d’heroïc fantasy « ordinaire » avec son marché médiéval et sa taverne, ni d’une civilisation high tech. Je souhaitais surprendre avec un univers exotique, immense, susceptible de faire rêver.

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J’en viens à la seconde leçon apprise sur ce quatrième roman : si l’univers est trop conventionnel, le décrire m’ennuie… et le lecteur le sentira forcément. J’aurais pu me résigner à créer un cadre relativement classique histoire de proposer rapidement un roman à mon éditeur… mais le résultat aurait été, à mes yeux au moins, décevant. Sans vouloir comparer le microbe que je suis à un monstre sacré de la SF, imaginez une seconde que Franck Herbert ait choisi une planète quelconque pour servir de cadre à Dune ! En faisant une croix sur le désert, les vers de sable, l’épice, et une problématique géopolitique qui n’est pas sans rappeler celle du pétrole au Moyen-Orient, Franck Herbert aurait écrit un planet opera banal. Si l’année dernière j’avais du mal à me lancer dans des descriptions, c’est parce que mon univers manquait de liant, de profondeur, et aussi d’exotisme, alors qu’aujourd’hui il a une influence majeure sur l’intrigue elle-même. À force de travail, une faiblesse peut devenir une force, et même une source d’inspiration.Never1

La troisième et dernière leçon de ce premier jet, c’est que rien n’est acquis. Croire qu’après trois romans publiés les choses vont être plus simples est le meilleur moyen de prendre la grosse tête décevoir. C’est peut-être lié à mon passif d’auteur de trilogie, mais j’aime imaginer qu’écrire un nouveau livre est une question de vie ou de mort, comme si je repartais de zéro. Je dois séduire mon éditeur… et à plus forte raison le lecteur ! S’il n’accroche pas à mon tome 1, il n’aura jamais envie de lire la suite. Si mon tome 2 ne gagne pas une certaine intensité dramatique, il s’ennuiera. Et si le tome 3 est un peu trop prévisible ou original, il risque d’être déçu par la conclusion finale. Bien sûr, je suis beaucoup plus serein qu’il y a quelques années, car mine de rien j’accumule quand même un peu d’expérience, mais je fais attention à conserver ce sentiment d’urgence quand je me lance dans une nouvelle histoire. Évoluer dans une trop grande zone de confort, c’est d’une manière ou d’une autre revoir ses ambitions à la baisse car l’auteur n’a plus envie, passez-moi l’expression, de se faire chier. Cela revient à tomber dans la facilité.

Tout cela pour dire qu’il y a une justice dans l’écriture. De la justice en ce bas-monde, c’est quelque chose d’assez rare pour être souligné ! Un auteur peut être un jeune inconnu sans la moindre expérience, ou un vétéran comme George R.R. Martin qui sait que des millions de lecteurs l’attendent au tournant… mais dans l’absolu, une fois que nous sommes installés devant notre écran, les mains sur le clavier, nous sommes tous à égalité, chacun face à son Everest. Dans un article passionnant, Lionel Davoust a un jour expliqué sur son blog que la seule habitude indispensable de toute pratique créative, c’est d’écrire quotidiennement : « on ne le fait pas parce qu’on est graphomane, on le fait parce qu’on a peur de ne plus pouvoir l’être si on s’arrête ».

Qu’on écrive un premier jet en trois jours ou en trois ans importe peu. Lors de l’escalade de son Everest, on peut ressentir parfois des doutes, de la peur ou de la frustration, mais l’ivresse qu’on éprouve au sommet en vaut largement la peine…

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… en attendant la redescente. On appelle ce moment les corrections.

PS : puisqu’on parle d’Everest, si vous aimez la montagne je vous conseille de voir le magnifique film éponyme qui a inspiré certains GIF de mon article. Ce long-métrage est lui-même tiré du best-seller Tragédie à l’Everest de Jon Krakauer.

Published in: on juillet 10, 2018 at 9:44  Comments (36)  

Qu’est-ce qu’un bon méchant ?

Il m’a fallu plusieurs jours pour me remettre du choc Avengers : Infinity War. Le succès du long-métrage tient en bonne partie à cette fameuse fin, ainsi qu’au grand retour des Gardiens de la Galaxie… mais il y a un autre élément important : Thanos.

Cet antagoniste possède un sacré charisme, et  c’est un plaisir de voir (enfin) dans un film de SF un méchant du calibre de Darth Vader. En tant qu’auteur, je n’ai pu m’empêcher de me poser à nouveau cette fameuse question : qu’est-ce qu’un bon méchant ? Évidemment, il y a autant de réponses que d’écrivains, et ce qui suit est très subjectif. Avant toute chose, je dois faire une confession : à sa sortie en 2012, le tout premier volet des Avengers m’avait laissé sur ma faim ! Ce blockbuster était pourtant divertissant, mais j’avais l’impression de suivre des super-héros invulnérables qui ne risquaient pas grand chose, et aussi le sentiment que le méchant n’était pas à la hauteur de l’enjeu. Pour moi, la séquence symptomatique de ce constat est celle où Hulk humilie Loki, un passage qui me fait immédiatement sortir du film. En l’espace d’une scène, le réalisateur nous montre que Loki est faible, et se permet de le tourner en ridicule, ce que je trouve dommage* tant ce personnage a gagné en complexité au fil des épisodes.

Sans vouloir troller**, c’est bien pire avec Kylo Ren. Ce n’est que mon avis, mais je trouve qu’il manque de charisme, et ne sait que faire de son masque (inutile). « Enlève cette chose ridicule ! » lui ordonne Snog, non sans un souverain mépris…

Je sais que c’est cliché, mais pour moi la règle d’or c’est « il n’y a pas de bonne histoire sans bon méchant ». Dans Infinity War, jamais Thanos n’est moqué. Le long-métrage revient largement sur son histoire tragique, ainsi que sur ses motivations de « survivant ». À défaut d’approuver ses idées génocidaires (exterminer la moitié de l’univers pour éviter les crises démographiques), on comprend qu’il est sincèrement persuadé de faire le bien, ce qui lui donne de l’humanité. Je pense qu’il est crucial de considérer que le méchant est un personnage comme un autre. Malgré la tentation de diaboliser un antagoniste jusqu’à la caricature, un auteur devrait s’abstenir de tout jugement moral. C’est ce que réussit admirablement Éric Emmanuel Schmitt avec la Part de l’autre. Dans son livrel’écrivain imagine ce qu’aurait pu être la vie d’Hitler s’il avait réussi le concours d’entrée aux Beaux-Arts.

Même si c’est très difficile, l’auteur doit faire preuve d’empathie, essayer de rendre un méchant crédible et, par certains aspects, attachant. Dans la vraie vie, rares sont les gens qui se lèvent le matin en se demandant sciemment comment ils pourraient causer le plus de mal possible ! Comme le dit le proverbe, « l’enfer est pavé de bonnes intentions ». Dire, penser ou commettre des actes négatifs est intimement lié à un mal-être initial, une souffrance plus ou moins consciente, comme par exemple l’attachement. C’est tout le propos du roman Trainspotting, adapté au cinéma par Danny Boyle.

Le film a marqué une génération, car la thématique de la drogue dure y est abordée frontalement, sans manichéisme. L’antagoniste n’est pas à proprement parler un être de chair et de sang, mais l’addiction elle-même, ce fameux « manque » qui pousse des drogués à commettre des actes moralement répréhensibles.

Dans le chef d’oeuvre d’Anne Rice, Lestat le vampire, les buveurs de sang ne sont pas mauvais en soi. Certains essaient même désespérément de résister à cette soif qui les taraude… ce qui les rend d’autant plus tragiques. L’immortalité vaut-elle tous les sacrifices ? À quoi bon vivre si tous les êtres qu’on aime sont destinés à mourir ? Autant de questions philosophiques qui tourmentent ces anges désenchantés. L’un des romans de la saga, Entretien avec un vampire, a été adapté au cinéma et a réussi à capter la mélancolie de cet univers, grâce notamment à une bande-originale ponctuée de magnifiques Libera me.

De manière générale, l’attachement créé du conflit, cette tension si particulière qui va enrichir un personnage, et donc l’histoire. Le conflit n’est pas à négliger, il est étroitement lié à l’antagoniste comme on l’avait vu dans cet article. C’est ce qui rend le dilemme moral de Gollum si intéressant dans le Seigneur des Anneaux : jusqu’à la fin, on redoute que ce drogué schizophrène ne succombe définitivement à la tentationSi on va plus loin, l’amour lui-même peut être considéré comme une forme d’attachement. Dans le flamboyant Dracula de Coppola, l’amour mène à la damnation, mais il permet également d’humaniser un personnage monstrueux avec cette courte séquence d’introduction incroyablement épique

Lorsqu’il évoquait les méchants qu’il avait incarnés pour le grand écran, que ce soit Dracula, Saroumane ou Scaramanga, l’acteur Christopher Lee insistait fort justement sur l’idée de « héros maléfique ». Ce dernier est moins une créature diabolique, qu’un être qui n’a pas réussi à surmonter une grave faiblesse. C’est la colère qui ronge Magneto, le célèbre mutant misanthrope. La saga X-Men commence dans un camp de concentration, avec ce court prologue absolument bouleversant

Ironie dramatique oblige, l’enfant juif victime de la folie nazie n’aura par la suite de cesse de vouloir exterminer l’Humanité. Comment ne pas éprouver de la compassion pour un tel personnage ?

De manière générale, la soif de vengeance est un sentiment puissant qui dépasse la simple dichotomie « gentil/méchant », ne serait-ce que parce qu’on a tous ressenti un jour ou un autre de la colère, qui peut se transformer en haine. American History X est l’un des long-métrages qui réussit le mieux à nous faire comprendre ce cheminement si particulier, à défaut de l’approuver.

Dans ce film culte, Edward Norton joue un skinhead néo-nazi… intelligent. Mais le réalisateur procède différemment que pour X-Men : alors qu’on découvre de suite pourquoi Magneto est devenu aussi haineux, dans American History X la scène d’ouverture montre Derek Vinyard, un partisan de la suprématie blanche, tuer deux voyous qui ont tenté de forcer sa voiture. Ce n’est que plus tard qu’on comprend comment Vinyard est arrivé à une telle violence, grâce à un subtile montage en flashbacks .

Il fallait un courage monstre au réalisateur pour oser aller au-delà des clichés, montrer à l’écran un personnage raciste sans le diaboliser, expliquer son triste parcours familial… et même susciter chez le spectateur de l’empathie. Peu à peu, le bourreau se transforme en victime. Un autre cinéaste aurait probablement dressé le portrait d’un raciste bête et méchant. Dans American History X, le vrai antagoniste est le cycle sans fin de la violence dont l’Humanité a tant de mal à se détacher. La force de cette œuvre réside là encore dans son absence totale de manichéisme, son humanisme touchant.

Le fait qu’un individu soit, initialement, tout ce qu’il y a de plus ordinaire rend sa métamorphose particulièrement troublante. Dans le Parrain, le jeune Michael Corleone n’était pas destiné à rentrer dans la mafia, mais là encore, la violence de son univers va malheureusement le rattraper. C’est son profond attachement à sa famille, en particulier son père, qui constituera l’élément déclencheur.

On parle de colère et de haine, mais la peur fonctionne à l’identique, elle est une excellente source de motivation pour un antagoniste. Dans Blade Runner, la peur de la mort pousse les répliquants à commettre des meurtres. Dans Ça, le mécanisme, plus primal, est inversé : le clown tueur est un prédateur qui se nourrit des angoisses des enfants pour survivre, de la même manière qu’un Freddy Kruger. Dans la série Penny Dreadful, le jeune Victor Frankeinstein perd sa mère alors qu’il n’est encore qu’un petit garçon. Ce drame familial le motivera à commettre l’irréparable, créer un monstre… qui n’est pas celui qu’on croit.

Fort logiquement, peur, haine et attachement  ne sont jamais très éloignés de la folie, peut-être l’une des thématiques les plus compliquées à écrire, car elle nécessite beaucoup de cohérence. Dans la brillante série Bates Motel, on suit le parcours de Norman, un adolescent perturbé, mais profondément attachant, qui aime sa mère. Grâce au film d’Hitchcock, Psychose, on sait pertinemment que Bates va devenir un tueur en série, mais la question est de savoir « comment ? ». Il y a un très beau travail d’écriture dans cette série dramatique, qui n’est pas du tout gore. Au fil des saisons, on réalise avec tristesse que Norman Bates aurait très bien pu avoir une vie normale, que son destin n’était pas tracé d’avance. On éprouve aussi de la compassion pour sa mère, une pauvre femme qui  rêvait d’une vie simple, mais qui a été dépassée par les événements. Mère et fils forment un magnifique couple tragique. Dans cette série de grande qualité, jamais la démence n’est employée dans un but racoleur, la folie est au contraire exploitée avec intelligence.

 

Dans The Dark Knight, le Joker semble a priori totalement déjanté et pourtant, même dans la folie, il fait preuve d’une certaine intégrité. Lors d’une séquence mémorable, il met le feu à une montagne de billets sous le regard horrifié de ses hommes de main !

On comprend alors qu’il n’est pas un vulgaire malfrat sensible à l’appât du gain, mais un anarchiste fanatique qui ne respecte qu’un principe : celui du chaos. Jamais on ne saura précisément d’où provient sa démence (plusieurs interprétations sont possibles dixit le Joker lui-même), mais qu’importe, cela ne lui donne que plus de charisme.

 

 

 

 

 

 

 

Dans Fight Club, le nihilisme de Tyler Durden est alimenté par l’absurdité d’une société de consommation schizophrène. Si nous ne sommes plus que des consommateurs, chacun d’entre nous est un fou en puissance, capable de disjoncter à tout moment.

Le roman de Chuck Palahniuk, adapté au cinéma en 1999 par David Fincher, était prophétique à bien des égards. Dès les années 90, Palahniuk prédisait  que des réseaux constitués de personnes ordinaires se livreraient à des actions terroristes extraordinaire à des fins idéologiques, ce qui est profondément dérangeant : on pense toujours que croiser le chemin d’un monstre n’arrive qu’aux autres.

C’est difficile à admettre, mais le monstre en question possède toujours un visage familier. Dans le roman  (et le film) Misery, une lectrice est tellement attachée à une série de romans qu’elle va jusqu’à torturer l’auteur pour que celui-ci écrive une fin satisfaisante. Comme souvent, Stephen King s’inspire d’un archétype qu’il connait bien (le fan excessif qui lui écrit des lettres) pour exagérer ses défauts et créer une psychopathe mémorable. À l’inverse, l’excellente série Mind Hunter casse le mythe du serial killer. On suit l’histoire (vraie) de Holden Ford et Bill Tench, deux agents du FBI qui vont, dans les années 70, s’entretenir avec des meurtriers célèbres afin de résoudre des affaires criminelles… jusqu’à devenir amis avec l’un d’entre eux ! Mind Hunter est un véritable pied de nez au stéréotype du tueur en série, une manière de dire « quoi de plus banal que le Mal ? ». Combien de personnes ont découvert, après un fait d’actualité, qu’elles étaient amies depuis des années avec un meurtrier ? Mind Hunter nous pousse également à nous interroger sur notre vieille morale judéo-chrétienne. Que deviendra-t-elle dans les siècles à venir ? C’est tout le propos de Carbone Modifié, le roman qui a inspiré la géniale série Altered Carbon.

 

Dans ce lointain futur, les milliardaires, au moment de mourir, transfèrent numériquement leurs esprits dans des corps neufs et vivent ainsi pendant des siècles… mais suivre une morale a-t-il encore un sens lorsqu’on dispose de l’éternité pour tester toutes sortes d’expériences sans craindre un hypothétique jugement divin dans l’Au-Delà ? Peut-on encore ressentir des émotions, être humain ou même croire en Dieu lorsqu’on a l’impression d’en être un ? Que deviennent les gens qui n’ont pas les moyens de se payer un corps satisfaisant ? Dans Altered Carbon, le pouvoir donne le vertige, des idées de meurtre… et corrompt absolument tout. 

S’il n’existe pas de recette miracle pour créer un méchant d’anthologie, il est clair qu’il existe une myriade de raisons pour expliquer ses agissements. Je pense qu’en tant qu’auteurs, nous ne devons pas à hésiter à créer des personnages riches, nos histoires n’en seront que meilleures !

* Vous me direz que dans les Gardiens de la Galaxie, à la fin le méchant est ridiculisé, ce qui n’empêche pas le long-métrage d’être réussi, mais il s’agit avant tout d’une comédie, comme le pouvait l’être Ghostbusters dans les années 80. Il y a donc forcément beaucoup plus de second degré que dans un drame ou une œuvre épique.

** Mes excuses à Anaïs et Hadrien, fans des derniers Star Wars

 

Published in: on mai 7, 2018 at 11:03  Comments (2)  

Le liant, souffle vital d’une histoire

 

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En étudiant un peu la calligraphie zen, j’ai été frappé de constater combien sa philosophie était riche d’enseignements, y compris pour un auteur de romans. Au Japon, ce dao est appelé shodô, « l’art de l’écriture ». La peinture d’une calligraphie est un événement aussi unique que l’interprétation d’un musicien lors d’un concert. Comme l’enregistrement d’un « live », la calligraphie survivra à son interprète au fil des siècles. Lorsque l’artiste peint, il considère que son trait est vivant, et qu’il s’enchaîne avec d’autres traits : c’est le kimyaku, « l’enchaînement du ki », le ki étant le souffle vital.

Toute l’énergie est canalisée vers la pointe du pinceau, tandis que le calligraphe est totalement concentré dans l’instant présent, serein et détaché. Plus rien d’autre n’existe. Il doit faire preuve de spontanéité, à l’image d’un auteur qui écrirait un premier jet sans la moindre erreur ! En effet, si le calligraphe arrête de peindre un instant pour réfléchir ou prendre de l’encre, il perd l’enchaînement et le trait « meurt », ce qui explique pourquoi il ne corrige jamais une calligraphie. Un trait n’est jamais superflu, chaque coup de pinceau est un « souffle vivant ».

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Les caractères ne sont pas constitués que de traits distincts, mais aussi d’espaces qui les relient, le ma. Ce vide entre les traits, ce ma, n’est pas un simple néant, car les intervalles sont aussi importantes que les caractères et participent à l’esthétique de l’œuvre. Il n’y pas de dualité entre la forme et le vide. Plus qu’un art, la calligraphie est une méditation zen sur la vacuité, qui pousse à se recentrer sur l’essentiel.

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Le symbole de la vacuité dans le bouddhisme zen

 

 

 

On peut procéder de même pour le livre qu’on est en train d’écrire, réfléchir à l’essentiel, le « liant ». Le liant est le ciment d’un roman, le fait que chaque personnage, sous-intrigue, rebondissement, décor, période historique, « serve » à quelque chose. Autrement dit, ce liant est le fameux kimyaku, le souffle vital de votre histoire.

Prenons un exemple et imaginons un synopsis (écrit avec les pieds faute de temps, désolé) qui s’appellerait… je ne sais pas, moi… Tiens, allez :

Le barbecue du dragon vegan

Je me lance :

Dans une dimension parallèle, la Terre est peuplée de Hobbits conformistes et des créatures encore plus étranges : les banquiers. Ces êtres détestent tout ce qui est surnaturel et souhaitent un monde rentable, une logique de marché sans magie ni dragons. Seuls les barbares des steppes réussissent à vivre tant bien que mal en dehors de cette civilisation moderne, ils conservent leur liberté ainsi que leurs coutumes d’antan.

Liliane Hobbitebourg, une richissime et vieille princesse rebelle acariâtre, veuve du célèbre Duc de Hobbitebourg, roule en 4X4 à travers les steppes d’Asie Centrale dans l’espoir de délivrer son ami Albert, un vénérable dragon asthmatique vegan. La pauvre créature est en effet retenue prisonnière par Gore le barbare, un guerrier âgé sur le point de prendre sa retraite. Très attachée à son dragon domestique légué par son défunt mari, la princesse Liliane a rempli son coffre de billets dans le but de payer une rançon, car Gore a la ferme intention de tuer la bête à la hache le week-end prochain et pour cause : le barbare organise un grand barbecue pour fêter avec toute sa horde son départ à la retraite, il a même prévu un concours de poésie virile. Le vainqueur gagnera des brochettes de dragon en grillade comme l’exige la tradition barbare. Dans la même histoire, il est également question des aventures de Jean-Paul le Hobbit, un jeune étudiant fauché contraint de travailler dans un fast-food pour gagner sa vie*. Jean-Paul doit de l’argent à la princesse et se démène pour la rembourser.

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« Sad Dragon », par Greg Broadmore

Dans notre synopsis, la protagoniste principale est Liliane. Le lecteur veut savoir si la vieille princesse arrive à temps au concours de poésie pour sauver son dragon. Jean-Paul le Hobbit, le personnage secondaire, s’est endetté auprès de la princesse, mais d’une part celle-ci est riche, et d’autre part récupérer son argent n’est pas la priorité de l’héroïne. Que le Hobbit arrive à la rembourser ou pas n’est donc pas l’aspect le plus important du récit. À la limite, cette histoire de dette pourrait faire l’objet d’un autre roman.

Préserver le liant en supprimant une sous-intrigue secondaire, un personnage inutile, une péripétie superflue, c’est tailler les branches mortes d’un arbre pour le maintenir en bonne santé et revenir à l’essentiel… même si pour un auteur le processus peut s’avérer douloureux.

Bien sûr, on peut toujours décider de ne pas couper la sous-intrigue de Jean-Paul, parce  qu’on estime que le Hobbit est un personnage attachant, drôle ou tragique… mais si on alterne les points de vue princesse/Hobbit, on prend le risque de rendre l’une des deux intrigues moins intéressante que l’autre, surtout si les actes de Jean-Paul ont peu d’impact sur le récit. De plus, des problèmes de fond se posent : notre Hobbit est un étudiant fauché, comment a-t-il pu se lier d’amitié avec cette princesse ? Comment se sont-ils rencontrés ? Et pourquoi lui a-t-elle prêté de l’argent ? Yves Lavandier dirait qu’on a pas assez « milké », c’est-à-dire exploité ces idées jusqu’à la dernière goutte (de la même façon qu’on va traire le lait d’une vache d’où le mot anglais « milk »).

Si on veut absolument garder cette sous-intrigue, il faut donc mettre du liant, c’est-à-dire prévoir en amont l’enchainement : la place du Hobbit doit être « tracée d’un coup de pinceau ». Même si les deux intrigues ne se rejoignent qu’à la fin, vous préservez le souffle vivant d’une seule et même histoire.

Imaginons que Jean-Paul le Hobbit ne soit plus un étudiant fauché, mais un auteur en panne d’inspiration qui n’arrive pas à terminer l’écriture de son roman. Comme tous les écrivains, il vit de menus larcins en cambriolant des maisons d’édition et profite des dédicaces pour boire gratuitement du café dans les FNAC.

Le barbecue du dragon vegan, synopsis écrit avec les pieds numéro 2

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À force d’être de toutes les combines, Jean-Paul le Hobbit se fait coffrer par la police secrète de Rotchild Ier, un roi banquier populaire qui vole aux pauvres pour donner aux riches. L’inspecteur Derrack, un vieil orque très calme qui parle avec un léger accent allemand, découvre que Jean-Paul a dans sa jeunesse étudié les lettres modernes au sein d’une fondation financée par la princesse Liliane, en réalité l’ex-femme du roi Rotchild. À l’époque, Jean-Paul avait reçu de cet organisme philanthropique une bourse d’écriture, bourse qui fut honteusement gaspillée en achats d’herbe à pipe hallucinogène sans que le Hobbit n’écrive une ligne de son projet de roman. L’inspecteur Derrack propose à Jean-Paul un choix : soit il devient le correcteur attitré des journalistes du Monde jusqu’à ce que mort s’ensuive, soit il obtient une grâce royale, à condition de partir en mission top secrète dans les steppes et de ramener la princesse Liliane, retenue prisonnière par la tribu de Gore le barbare. Si Jean-Paul  est capturé ou tué, le roi Rotchild niera avoir eu connaissance de ses agissements.

Pour éviter un destin cruel, Jean-Paul accepte la mission. Il retrouve la piste de la princesse Liliane et s’introduit dans le camp, déguisé en barbare anorexique de petite taille. Il constate que la princesse n’a pas réussi à soudoyer les guerriers des steppes, en dépit de son immense fortune. Les barbares n’ont que faire de son argent, étant donné que toute l’économie de la tribu repose sur le troc. Le concours de poésie des barbares se termine, mais aucun guerrier n’a été fichu de réciter une rime satisfaisante. Fou de rage, Gore s’apprête à trancher la tête d’Albert le dragon lorsque Jean-Paul intervient. Au dernier moment, il retrouve l’inspiration et déclame un poème qui narre comment le dragon orphelin a perdu ses parents très tôt, tués par des barbares. Touché par la détresse de Liliane, et la poésie du Hobbit, Gore réalise qu’il est lui-même, comme ce dragon, un orphelin qui n’a connu que la dépression. Il s’est endurci et a passé sa vie à massacrer ces créatures ailées sans imaginer qu’elles étaient elles aussi des êtres sensibles, et que dragons et barbares n’avaient plus leur place dans le monde moderne. Gore se met à pleurer à chaudes larmes et n’a pas d’autre choix que de déclarer Jean-Paul vainqueur du concours de poésie. Bouleversé, Gore décide solennellement de devenir végétarien et libère le dragon. La vieille princesse comprend que l’argent n’achète pas tout et qu’elle entretenait beaucoup de préjugés sur les barbares, qui ont finalement bien plus de valeurs qu’elle ne l’imaginait. Elle tombe amoureuse de Gore qui prend enfin sa retraite. Il envisage de refaire sa vie avec Liliane, de s’installer dans une yourte et de suivre une psychothérapie afin de canaliser sa violence. De son côté, Jean-Paul s’est non seulement acquitté de sa dette envers la société, mais il a également trouvé sa voie : délaisser l’écriture de romans pour se lancer dans la poésie. Il est sur le point de quitter le camp lorsqu’un agent de la police secrète l’interpelle. Il s’agit de l’inspecteur Derrack.
– Jean-Paul, vous avez fait vraiment du bon boulot. Ça ne nous dirait pas de bosser pour nous à temps plein dans un autre pays ?
– C’est moi ou vous voulez me recruter pour de bon ?
– Écoutez, je vais vous la faire simple. Le philosophe Bernard Henri Denis réalisait un documentaire en Corée du Nord lorsqu’il a été arrêté.
– Quel abruti…
– Je ne vous le fais pas dire. 
Le dictateur King Kong-Il ne le relâchera que si le roi Rotchild  accepte de chanter en coréen l’International, tout nu sous la douche, et partager la vidéo sur YouTube.
Jean-Paul soupire :
– Je suis trop vieux pour ces conneries.

Ce synopsis a beau avoir été écrit (rapidement) avec les pieds, il possède un minimum de cohérence. Il y a un peu plus de liant entre les deux intrigues de Liliane et Jean-Paul que dans la première version.

Dans l’absolu, le fait de multiplier des histoires dans l’histoire n’est pas un problème en soi. Dans un registre beaucoup plus dramatique, un roman comme la Cartographie des nuages** a recours à de nombreuses intrigues qui n’en forment qu’une. Ce livre a inspiré le long-métrage Cloud Atlas qui est construit sur pas moins de six lignes temporelles (1846, 1936, 1973, 2012, 2144, et un futur post-apocalyptique)… force est de reconnaître que David Mitchell a suffisamment de talent pour se permettre cette structure hautement casse-gueule !

Cet avis n’engage que moi, mais je pense qu’au début de sa carrière d’auteur, il faut faire preuve d’humilité et ne pas essayer d’en faire trop. Supprimer des intrigues ne signifie pas appauvrir son roman, mais accepter que les événements s’enchainent le plus naturellement possible. Je ne dis pas que j’ai raison, mais en ce qui me concerne, plus les années passent et plus j’essaie d’aller vers cette simplicité.

C’est bien aussi, la simplicité.

* Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé est fortuite

** Je vous rassure, je ne me hasarderai pas à comparer Le barbecue du dragon vegan à Cartographie des nuages de David Mitchell, hein. On est tous d’accord pour reconnaître que mon histoire est bien meilleure.

Published in: on octobre 20, 2017 at 4:56  Comments (16)  

« D’où tirez-vous votre inspiration ? »

 

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Comme bien des auteurs, il ne se passe pas un salon sans qu’on me pose cette question qui m’a longtemps fait sourire. Il y a quelques années, j’ai écrit sur ce blog que l’inspiration n’était qu’un mythe, qu’elle s’entretenait à mesure qu’on restait plusieurs heures par jour à écrire derrière l’écran de son ordinateur.

En réalité, je pense désormais que c’est, disons, plus compliqué. Bien sûr, les réflexions qui vont suivre ne sont que des théories de ma part ! Mais il est bon de partir d’un cadre théorique pour, par la suite, parler de techniques artisanales efficaces. Oui, j’ose aborder un grand tabou de la littérature : pour moi, l’inspiration n’est qu’un outil comme un autre, qu’il est possible d’aiguiser, comme n’importe quel outil… mais qu’est-ce qu’on entend par « inspiration » ?

Dans notre société matérialiste, il est difficile de s’imaginer que jusqu’au XIXe siècle, les gens avaient une conception in spiritum de l’inspiration, avec des idées qui tombaient (au sens propre) du ciel, les artistes jouant le rôle de prophètes incompris en lien avec le divin.

Cette conception très ancienne a volé en éclats avec la naissance de l’art moderne, tant en littérature qu’en peinture, sculpture… Aujourd’hui il n’est plus question de sacraliser quoi que ce soit, l’art devenant « banal », et non issu d’une inspiration divine, pour le meilleur et pour le pire. Pablo Picasso n’a-t-il pas dit  » les bons artistes copient, les grands artistes volent » ?

Mais alors d’où vient l’inspiration ? Tout au long de ma vie, j’ai évolué en ce qui concerne cette question. Bien sûr, l’auteur est conditionné par ses lectures. À force de lire des livres il recycle, au moins inconsciemment, des idées… mais pour moi l’inspiration est bien plus subtile que cela. Quand j’étudiais l’Histoire à l’université, pendant un temps j’ai cru à la vision romantique de Platon, à un monde des Idées, invisible. J’imaginais une noosphère qui entourait la Terre, et le fait que les artistes dits « géniaux » étaient seulement des artistes un peu plus « connectés » que d’autres à ces idées qui flottaient dans l’atmosphère.

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Ce qui me confortait dans cette vision, c’est qu’une part non négligeable d’idées me viennent de rêves. C’est le cas d’un arc narratif d’un de mes romans, les Corsaires de l’Écosphère. Quasiment toute l’intrigue autour des loups de Leucédoine est issue d’un songe. Cela n’a rien d’exceptionnel, n’importe quel écrivain peut procéder ainsi, et certains scientifiques célèbres ont même fait des découvertes grâce à cet état de conscience modifié que tout le monde connait, mais qui est sous-exploité.

Il y a une technique pour se rappeler de ses rêves : dès le réveil, il suffit de les noter sur un carnet (pour ma part j’utilise mon smartphone). Au bout d’une semaine, le cerveau s’habitue à cette gymnastique et les songes deviennent de plus en plus clairs. À force de pratique régulière, il arrive qu’on se souvienne de plusieurs rêves effectués durant une même nuit. Il faut juste veiller à maintenir cette activité toute l’année. Une prise de notes irrégulière rend plus difficile ce phénomène de mémorisation, mais même après une coupure d’un mois, il suffit de quelques jours pour remettre son cerveau en condition.

Aujourd’hui, je ne crois plus à un monde des idées ou à une noosphère, car les rêves ne constituent pas ma seule source d’inspiration. En 2014 j’ai découvert la méditation, qui m’a apporté énormément de bienfaits dans mon quotidien, je l’avais d’ailleurs raconté dans mon article Hygiène de l’écrivain. Je médite tous les jours chez moi, mais également dans le temple bouddhiste que je fréquente une fois par semaine. À un moment donné, je me suis posé la question de savoir si la méditation ne constituait pas un frein à l’écriture : si le but ultime de la méditation est d’être heureux, en harmonie avec les autres, de se libérer des désirs, frustrations et autres souffrances, le risque n’est-il pas de ne plus avoir envie d’écrire ?

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En réalité, en ce qui me concerne, c’est exactement le contraire qui s’est produit, non sans une certaine ironie. En 2016, j’ai passé six mois de ma vie à écrire le synopsis très détaillé d’un roman historique fantastique… jusqu’au jour où je suis allé, comme tous les lundi soir, à mon temple tibétain. J’étais particulièrement serein lorsque soudain, en pleine méditation, des idées me sont venues. Là encore, cela n’a rien de surprenant. Grâce à la méditation, l’esprit est plus disposé à se reconnecter avec cette formidable source de créativité qu’est l’inspiration. De la même façon que vous supprimez des programmes inutiles qui tournent en tâche de fond sur votre ordinateur sans votre accord, des programmes qui consomment énormément de ressources, la méditation permet de se détacher des angoisses, colères et frustrations, et de prendre conscience du mal qu’elles nous font.

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Libéré de ces poids, votre esprit est bien plus à l’aise pour aller pêcher des idées… même si cela peut avoir de drôles de conséquences. Ce soir là, mes nouvelles idées n’avaient absolument rien à voir avec le synopsis sur lequel j’avais travaillé pendant six mois ! Mais j’étais tellement enthousiaste que dans le train retour, je n’ai pas eu d’autre choix que de les noter, et de passer une nuit blanche à écrire avant de partir sur un nouveau projet, j’en avais d’ailleurs parlé ici. Le phénomène s’est reproduit ultérieurement lors d’une méditation. Cette fois-ci, je n’ai pas lâché mon travail en cours, mais suite à cette session j’ai encore passé une nuit blanche, « contraint » de penser à de futurs projets de romans, ce qui fut aussi excitant qu’éreintant. Fort heureusement, par la suite je n’ai pas connu d’autres nuits blanches, mais il m’arrive de temps en temps « d’obtenir » pendant une méditation, des idées ou même des solutions à certains problèmes scénaristiques.

Ces expériences intimes m’ont laissé un temps songeur : est-ce que je n’étais pas en train de dévoyer ma pratique de la méditation pour en faire une activité futile, un tantinet égoïste ? En réalité c’était, là encore, une inquiétude sans fondement : la méditation permet de mieux se connaître. Grâce à elle, je renoue avec l’inspiration car à ce moment précis, je fais tout simplement la paix avec moi-même.

Si vous êtes en mal d’inspiration, procrastinateur, ou terrorisé par le syndrome de la page blanche, la méditation peut constituer un excellent outil, que vous soyez athée, agnostique ou croyant importe peu. De plus, il n’y a pas besoin de connaître la position du lotus ou de souffrir le martyr ! Il suffit de prendre dix minutes dans une journée. Des méditations de vingt ou trente minutes sont possibles, mais si on manque de temps il vaut mieux effectuer dix minutes tous les jours que de pratiquer occasionnellement. Il faut s’asseoir confortablement sur un coussin, les jambes croisées en tailleur, mais une chaise fera aussi bien l’affaire, le plus important étant de demeurer le dos droit, à l’aise, les yeux mi-clos. Les mains peuvent être unies comme sur la photo, ou bien posées sur les genoux. Il existe toutes sortes de position, le but étant de se concentrer sur un support. Ça peut être le mur en face de vous, ou bien votre propre respiration.

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Contrairement aux idées reçues, le but n’est pas de se retrouver dans un état second ou de supprimer les pensées (c’est impossible), mais de les observer, sans jugement. Que ces pensées et émotions soient angoissantes ou réjouissantes est secondaire, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise méditation, l’essentiel étant de rester en retrait et de constater que notre esprit est perpétuellement assailli par un bruit de fond. « Il faut que je termine mon travail/J’ai faim/Untel m’agace/Est-ce que j’ai bien fermé la portière de la voiture ? ». Toutes ces pensées et émotions ne sont que des perturbations sans substance, des sortes d’hallucinations qui nous empêchent d’être dans le moment présent, car nous n’avons même pas conscience que nous obéissons en permanence à ces pulsions. Or, comme je l’avais évoqué dans cet article, écrire est un non-agir. Le fait de méditer quotidiennement vous permet de vous détacher peu à peu de ce bruit de fond, d’y accorder moins d’importance. Pour les personnes extrêmement occupées, il existe même une application gratuite très populaire sur smartphone, Petit Bambou, qui permet d’effectuer des méditations guidées de seulement dix minutes par jour, juste avec des écouteurs.

Après plusieurs années de pratique, on réalise doucement que dans l’absolu, il n’y a pas de différence entre la méditation et la non-méditation, et que chaque événement, même le plus douloureux, est potentiellement un enseignement. La plupart de nos souffrances viennent du fait que notre cerveau invente régulièrement des prophéties auto-réalisatrices (« je suis sûr que je vais encore passer une journée pourrie au boulot/vivement  les vacances à la mer, je vais bien m’amuser ») qui conditionnent notre perception de la réalité, en bien ou en mal. Entretenir une vision duale de la vie en voulant faire constamment, et à tout prix, deux activités en même temps est source de tensions… et ne sert qu’à provoquer des migraines ! C’est le fait d’être en paix à chaque instant de son existence qui nourrit l’inspiration, être vraiment dans l’instant présent, que ce soit en prenant le métro, ou même en lavant la vaisselle. Récemment, une amie universitaire m’a parlé d’une étude menée par des chercheurs japonais sur les balades en forêt, souvent sources d’inspiration pour les écrivains. Il semblerait que des hormones entrent directement en jeu dans le mécanisme de l’inspiration ! Une promenade contemplative aurait donc des effets comparables à la méditation, ce qui n’est pas vraiment une surprise. À l’époque de la Grèce antique, Aristote enseignait déjà à ses élèves la philosophie en marchant, ce qui explique pourquoi ces philosophes s’appelaient les péripatéticiens, ceux qui aiment marcher.

En vous parlant d’hormones, j’ai peut-être l’air de dresser un tableau idyllique digne d’un Bisounours…

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… mais même le stress, bien canalisé, peut être une source d’inspiration. Il m’est en effet arrivé plusieurs fois de me retrouver au pied du mur à cause d’une contrainte éditoriale, je devais écrire ou réécrire des passages de mon roman dans un laps de temps serré. La peur s’est transformée en excitation à mesure que j’allais au plus simple. Alors que j’avais été bloqué dans mon écriture, et que j’avais du mal à avancer, cette épreuve me permettait d’adopter une démarche zen en m’immergeant totalement dans le récit, comme si ma vie en dépendait. Au moment où j’écrivais, plus rien d’autre n’existait. « Cela fait trois semaines que ce chapitre compliqué te pose des problèmes ? Supprime-le et avance coûte que coûte » me suis-je dit à un moment donné, pensant à la fameuse maxime « derrière chaque crise une opportunité ». Aujourd’hui, alors que j’écris un premier jet, j’ai peu de contraintes éditoriales, mais ces expériences me servent encore lorsque je me retrouve de nouveau confronté à un problème que je juge a priori délicat. Je n’hésite plus à trancher au sabre un passage de mon texte, même si j’y suis attaché.

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Je n’entretiens plus de vision duale dans mon écriture  : les problèmes ne le sont que dans mon esprit. Si c’est confus pour moi, ça le sera aussi pour mon lecteur. Le tumulte sans fin du quotidien parasite notre créativité, quand nous ne nous sommes pas déchirés entre les contraintes professionnelles et nos responsabilités familiales, ou toutes sortes de dualités. Ce sont les tensions que nous créons qui provoquent le syndrome de la page blanche, et rien d’autre.

J’ai un jour eu une discussion à ce propos avec mon éditeur, Stéphane Marsan. Au cours d’un diner, il m’expliquait qu’entre vingt et trente ans, les auteurs ont tendance à moins écrire : ils sont absorbés par leurs études, vivent des expériences, puis finissent par trouver du travail, rencontrer quelqu’un et éventuellement fonder une famille. Vers trente – trente-cinq ans, les écrivains se stabilisent, reprennent le chemin de l’inspiration et de l’écriture.  Bien sûr, chaque cas est différent, mais je me reconnais énormément dans ce portrait, et je pense que certains amis s’y retrouveront aussi. Il y a deux grandes leçons à en tirer.

La première, c’est que l’inspiration vient en partie des expériences que nous vivons, bonnes ou mauvaises. L’imaginaire d’un auteur se réalise aussi sans écrire, car il a besoin de réel, de voyager, de vivre des moments heureux, des deuils… toutes ces expériences rendront ses romans meilleurs. A vingt-deux ans, je voulais écrire l’histoire d’un homme défiguré qui était amoureux. Ce personnage possédait une grande expérience de la vie, mais arrivé au tiers du roman, j’étais dans l’incapacité d’aller plus loin, car ce protagoniste principal était bien plus mature que moi.

La seconde leçon, c’est bien entendu le fait que pour être inspiré, un auteur a besoin d’un minimum de stabilité, tant matériel qu’émotionnelle. Besoin d’être heureux. Tous ces auteurs maudits morts dans la misère au XIXe siècle ne doivent pas occulter une réalité éloignée des clichés : un auteur bien dans sa peau est un meilleur écrivain. Ce n’est pas un Bisounours qui le dit, mais le maître de l’horreur lui-même. Dans Écriture, Mémoires d’un métier, Stephen King explique que

Écrire n’a rien à voir avec gagner de l’argent, devenir célèbre, draguer les filles ou se faire des amis. En fin de compte, écrire revient à enrichir la vie de ceux qui liront vos ouvrages, mais aussi à enrichir votre propre vie. C’est se tenir debout, aller mieux, surmonter les difficultés. Et faire en sorte qu’on soit heureux, d’accord ? Oui, faire qu’on soit heureux. Une partie de ce livre, trop longue peut-être, décrit comment j’ai appris cela. Une autre, plus importante, s’efforce d’expliquer comment on peut mieux le faire. Le reste, et peut-être la meilleure partie, est une autorisation en bonne et due forme : vous le pouvez, vous le devez et, si vous êtes assez courageux pour vous lancer, vous y arriverez. Écrire est magique, écrire est l’eau de la vie au même titre que n’importe quel art. L’eau est gratuite. Alors buvez. Buvez, buvez à satiété.

Chaque seconde d’existence est potentiellement source d’inspiration, à condition de savoir écouter les histoires qui sommeillent en nous.

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Published in: on septembre 22, 2017 at 9:34  Comments (6)  

Pourquoi un roman est-il passionnant ?

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Après « comment être publié ? », je pense que c’est la question qui obsède une majorité d’auteurs. Quelle est la recette miracle pour rendre un roman passionnant ? Répondre serait très prétentieux, car il faudrait déjà avoir écrit le roman « idéal »… or ce roman parfait n’existe pas. Des amis férus de SFFF* m’ont avoué détester le Seigneur des AnneauxDune ou Lestat le vampiredes classiques. Ne faudait-il pas plutôt se demander pourquoi une histoire est ennuyeuse ? La réponse parait déjà plus simple, car il est facile de comparer un bouquin pénible avec un livre « prenant ». On a tous en tête le souvenir d’un page turner, un ouvrage impossible à lâcher qu’on a fini en deux jours. C’est ce qui m’est arrivé ces dernières années avec SiloSeul sur Marsla Voie de la colère ou Le septième Guerrier-Mage. Bien qu’il n’y ait pas de recette miracle (sinon je serais en train de taper cet article depuis une somptueuse villa avec piscine bâtie sur une île déserte grecque, en toute simplicité), je reste persuadé qu’il existe des principes. L’homme qui m’a convaincu est Yves Lavandier.

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Ancien élève du réalisateur Milos «Amadeus» Forman, Yves Lavandier est non seulement un scénariste/script doctor/réalisateur de talent, mais aussi l’auteur d’un ouvrage de génie, La Dramaturgie, vendu à 30.000 exemplaires et traduit en plusieurs langues. La raison du succès de ce traité pourtant très spécialisé réside dans le fait qu’il analyse avec pertinence certains mécanismes universels propres au récit, que ce soit au cinéma ou dans la littérature. J’ai eu la chance de rencontrer Yves Lavandier à l’occasion d’une conférence-débat, c’était d’autant plus intéressant que j’avais déjà dévoré tous ses livres. L’un des thèmes abordés était le conflit. Pour ceux qui n’ont pas lu la Dramaturgie, le conflit c’est « toute circonstance difficile de la vie qui engendre nécessairement frustration et, souvent, de l’anxiété ». Pour Yves Lavandier, c’est une notion fondamentale : écrire une bonne histoire nécessite de la tension.

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Il définit deux types de conflit. Le premier, c’est le conflit dit « externe ». C’est le modèle le plus basique, qu’on retrouve dans bon nombre de livres ou de films : le personnage a un antagoniste clairement défini, par exemple un policier qui le traque. Dans ma trilogie, mes héros sont des hors-la-loi. L’antagoniste qui tente de les capturer est un amiral mort-vivant victime d’une malédiction, il ne trouvera le repos éternel que lorsqu’il aura pendu le dernier des pirates. Selon Yves Lavandier, quand votre histoire commence avec des fugitifs inconnus du lecteur/spectateur, peu importe qu’ils soient innocents ou coupables, bons ou mauvais, on a tendance à automatiquement s’identifier à eux grâce au mécanisme du conflit. Dans mon premier bouquin, j’avoue ne pas avoir lésiné sur le conflit externe, car ce tome 1 était un hommage aux romans de cape et d’épée, mais aussi aux jeux de rôle de type Donjons et Dragons des années 80 et même aux jeux vidéos old school façon Final Fantasy VII. D’ailleurs, lors des corrections éditoriales je me suis battu pour garder ce clin d’œil :

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Le conflit interne est plus intéressant. Dans le célèbre roman Fight Club de Chuck Palahniuk, le héros se bat pour ne pas devenir fou. Ici son antagoniste est… lui-même. Au début de mon tome 1, le jeune héros a le vertige, ce qui est problématique pour un marin qui doit grimper dans les voiles d’un navire ! Tôt ou tard, il devra affronter sa peur. Il lutte également contre un sentiment de vengeance qui le dévore, sa mère ayant été assassinée. De manière générale, la vengeance est une excellente source de conflit. Qui n’a jamais voulu se venger au moins une fois dans sa vie ? C’est un sentiment tellement universel que le lecteur s’identifie facilement au protagoniste principal, il souhaite qu’il parvienne à se faire justice, comme dans le chef d’oeuvre Sleepers, inspiré d’une histoire vraie. On ne compte plus les romans qui ont utilisé ce moteur : le comte de Monte-CristoCarrie, Moby Dick… Le théâtre n’est pas en reste avec l’incontournable Hamlet, sans parler du cinéma : Old Boy, Unglorious Basterds, Django Unchained

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Pour Yves Lavandier, l’ennui ressenti par le lecteur vient principalement d’un manque de conflit dans le texte, par exemple une histoire d’amour heureuse dans laquelle il ne se passe rien. Or la vie elle-même est une éternelle source de conflit ! On le constate très bien dans le Kundun de Martin Scorsese, un film qui raconte l’histoire du dalaï-lama. Comment répondre à la violence quand toute votre philosophie repose sur… la non-violence ? Kundun n’est pas du tout une œuvre d’action ou un thriller, et pourtant ce long-métrage contemplatif est passionnant, riche en conflit.

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Même si en tant qu’auteur, on peut éprouver le désir d’écrire une histoire idyllique dans laquelle tout est rose, le lecteur s’identifie plus volontiers à un personnage qui traverse des épreuves, et c’est normal.

Voilà pourquoi des forum d’écriture tels que Cocyclics sont précieux. Si vous soumettez un extrait de votre texte à plusieurs inconnus qui ne se connaissent pas, et que ces lecteurs « décrochent » de votre histoire au bout de X pages, c’est qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Bien sûr, en tant qu’auteur, au début il est très dur d’encaisser des remarques, on peut même être dans le déni. C’est ce que j’appelle la résistance, et cela fera d’ailleurs l’objet d’un futur article. Si cela peut vous consoler, dans nos textes, il y a eu, il y a et il y aura forcément des passages ennuyeux à retravailler. Au lieu de se braquer, il faut à mon sens prendre ces obstacles comme des défis, se demander comment on va pouvoir davantage intéresser le lecteur. Quand je travaillais sur mon premier roman, comme bon nombre de jeunes auteurs j’avais la hantise que mon lecteur décroche. C’est pour cette raison que mon tome 1 est extrêmement orienté « aventure », avec beaucoup de conflit externe… et probablement trop de péripéties. Au fil des romans, j’ai de plus en plus privilégié le conflit interne et c’est, je pense, ce qui explique pourquoi le tome 2 de ma trilogie est souvent le volet préféré de mes lecteurs. D’une certaine manière, les Feux de mortifice est moins une aventure épique que l’histoire d’un deuil.

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En dehors du manque de conflit, l’autre source d’ennui, c’est généralement la passivité du héros. Un protagoniste principal digne de ce nom doit avoir la volonté d’agir sur l’intrigue, sinon le lecteur risque de se heurter à un mur. Un peu comme dans la vie, quand votre frère qui habite en Nouvelle-Zélande vous téléphone tous les jours  : à chaque fois que vous l’avez au bout du fil, il se plaint de résider dans un quartier bruyant car le tapage nocturne l’empêche de dormir. Si vous êtes un minimum bienveillant, vous compatirez… mais au bout de la énième plainte, vous lui conseillerez d’en parler avec ses voisins, d’appeler la police, d’ajouter du double vitrage ou même carrément de déménager. Si votre frère n’écoute jamais le moindre conseil et continue à se lamenter quotidiennement au téléphone, même avec la meilleure volonté du monde, vous aurez du mal à ne pas ressentir de la lassitude devant tant de passivité. Jusqu’au jour où, de mauvaise humeur, vous éclaterez : « au lieu de te plaindre agis, bordel ! »

Cette explosion de colère provient d’une grande frustration. C’est exactement ce qui se passe quand on regarde un film d’horreur médiocre, lorsqu’un personnage prend la mauvaise décision et se précipite vers une mort certaine.

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Pour un lecteur, c’est encore plus pénible, surtout quand son roman fait mille pages… Il a besoin de s’identifier au héros, ce qui implique que le protagoniste principal doit avoir un minimum d’impact sur l’histoire. Si toutes ses actions ne servent à rien, le lecteur se demandera pourquoi l’auteur se focalise sur ce point de vue, au lieu d’un autre. Pour vérifier si votre texte n’est pas victime de ce syndrome, il suffit de se poser une question simple : « à quoi sert mon héros ? » Si la réponse est « à rien », vous avez un problème, car cela signifie que votre intrigue aurait très bien pu se dérouler sans lui.

Puisqu’on parle de protagoniste passif, on arrive à un aspect important d’une histoire : l’enjeu. Quel est le but de votre personnage ? Au début de mon tome 1, mon orphelin en cavale recherche son père, mais l’enjeu peut être plus basique, et se résumer à « survivre »… Il peut également être subtil comme par exemple «retrouver sa dignité». Dans le magnifique premier volet de Rocky, le personnage principal est un jeune boxeur au cœur tendre un peu looser, un inconnu qui se prépare à livrer le combat de sa vie contre une superstar du ring qui a besoin de se relancer grâce un match facile. Personne n’envisage une seule seconde que Rocky puisse gagner un affrontement si inégal, ce qui amène énormément de tension et d’émotion. Rapidement, on comprend que l’enjeu du film dépasse largement une simple victoire sportive, jusqu’à la séquence finale qui a bouleversé une génération de cinéphiles.

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Pour connaître l’enjeu de votre propre histoire, il suffit de se demander : « qu’est-ce que mon protagoniste a à gagner ou à perdre ? » Il faut d’ailleurs se poser la même question pour un personnage au moins aussi important que votre héros : son antagoniste. On a coutume de dire « il n’y a pas de bonne histoire sans bon méchant », et là encore tout ce qu’on a dit précédemment s’applique naturellement à votre bad guy. Le lecteur peut s’ennuyer à cause d’un méchant ridicule/stupide/sans envergure. Malheureusement, dans certains récits ces défauts se cumulent… ce qui signifie que l’intrigue n’a aucun enjeu : on sait pertinemment que le héros va s’en sortir tant l’ennemi n’est pas à la hauteur, on aurait presque envie que l’antagoniste gagne, comme le pauvre coyote du cartoon Looney Tunes.

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Les scénaristes de la saga Alien vs Predator ont été confrontés au problème inverse. Sur le papier, faire rencontrer deux monstres sacrés de la Science-Fiction des années 80 était une idée alléchante, mais pourtant les scénaristes n’ont jamais réussi à trouver le bon équilibre. D’une part, les antagonistes sont beaucoup trop puissants pour que des êtres humains puissent espérer s’en sortir vivants ! D’autre part, on regarde surtout ces films pour retrouver des extra-terrestres qu’on adore, l’enjeu en lui-même n’existe pas puisque les personnages humains sont voués à se faire massacrer, il n’y a pas d’identification possible… Moralité : un antagoniste trop efficace devient vite ennuyeux !

Alien et Predator

Or ce ne devrait jamais être le cas. L’acteur Christopher Lee pensait que Dracula, le comte Dooku ou Saroumane étaient des « héros maléfiques« , avec leurs propres faiblesses. Comme un héros, un antagoniste peut être charismatique, fascinant, attachant… ce qui le rendra d’autant plus passionnant, y compris au moment de commettre de « mauvaises actions »… qui ne sont peut-être pas si mauvaises que ça de son point de vue. Dans ma trilogie, mon amiral pend des pirates pour de bonnes raisons. Ce n’est pas un être qui fait le mal pour le mal, il est persuadé que sa cause est juste. Pour moi un méchant réussi, c’est un personnage qu’on adore détester. Point important, l’antagoniste peut aussi être plus abstrait, comme par exemple la nature dans le film Everest, avec des alpinistes luttant pour survivre dans un milieu hostile. Dans la magnifique nouvelle de Stephen King, The Shawshank Redemption, qui a inspiré l’une des plus belles réussites de l’histoire du cinéma, les Évadés, on peut considérer que l’antagoniste n’est rien d’autre que la prison, voire même la société.

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Je ne peux malheureusement pas développer davantage, car on pourrait passer une vie entière à parler de passion et d’ennui dans un roman sans en avoir fait le tour. Toutefois, si vous voulez en savoir plus sur la notion de conflit, je vous recommande chaudement la Dramaturgie d’Yves Lavandier. Attention, des petits malins s’amusent à vendre de vieilles éditions sur Amazon à des tarifs astronomiques, je vous conseille donc de passer par le site de l’auteur, « le clown et l’enfant » : c’est beaucoup moins cher, et en plus vous aurez la toute dernière édition !

* Science-Fiction Fantasy Fantastique

Published in: on avril 19, 2017 at 7:39  Comments (28)  
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Show don’t tell or should I go (2/2)

Vendredi dernier, on parlait de show don’t tell et plus précisément d’immersion. L’immersion est vitale car c’est l’une des clefs pour accrocher le lecteur. Même si c’est difficile, il faut éviter les mises à distance avec le protagoniste principal, par exemple les verbes tels que « ressentir, voir, entendre, réaliser, comprendre… ».

À mon sens, un auteur ne devrait pas écrire du tell en point de vue externe du style :

Le champ de bataille était effrayant. Gore le barbare entendait les flèches siffler autour de lui. Le guerrier s’adressa à ses compagnons et leur ordonna de fuir. 

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« Le champ de bataille était effrayant »

Dans cet exemple, on suit le destin du personnage de manière détachée : Gore entend des flèches « siffler autour de lui », mais on n’a pas l’impression d’être de son point de vue. Je pense qu’on devrait plutôt opter pour :

Les cris des mourants avaient de quoi rendre fou, sans parler de cette foutue odeur de cadavre. Gore se retourna vers ses compagnons recouverts de boue. Les flèches sifflaient de tous les côtés.
– Foutez le camp !

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« Le champ de bataille était effrayant »

Dans la seconde proposition, écrite en point de vue interne, on ne précise pas que Gore « entend », « s’adresse » ou « ordonne », les odeurs, les pensées, les émotions et les sons s’imposent d’eux-même. Son injonction (« il leur ordonna de fuir ») se transforme en une ligne de dialogue (« foutez le camp ! »). Une remarque grossière, mais crédible dans la bouche d’un barbare. Puisqu’on parle de dialogue, il faut éviter autant que faire se peut ce que j’appelle la dialoguite. Voici un exemple écrit avec les pieds :

Gore le barbare se retourna vers ses compagnons.
– Les gars, je vous résume le plan : on franchit cette porte, on trouve Flamor le dragon. Et là, on le bute.
– Flamor ? répéta le nain végétarien. Tu parles de la créature qui a brûlé en une nuit le village de Bois-Lointain à l’époque de la Seconde Guerre des Cœurs Sombres ?
– Heureusement que le mage Artefax nous a donné les épées divines tueuses de dragon, s’exclama l’elfe culturiste.
– J’espère qu’elles fonctionneront, bougonna le nain. Je n’ose imaginer ce qu’il adviendrait du royaume si nous venions à échouer…

Mon exemple écrit avec les pieds souffre de dialoguite aiguë. De manière générale, les échanges manquent de naturel. La question sur Flamor le dragon posée par le nain est aussi lourde qu’inutile : il y a de fortes chances que le lecteur se fiche éperdument et du village, et de cette guerre lointaine. Et puis ce n’est pas logique : à ce stade du récit, comment le nain peut-il ignorer que son groupe est sur le point d’affronter un dragon ? Visiblement, ils sont venus pour ça. La réflexion de l’elfe est un gros clin d’oeil appuyé au lecteur pour rappeler que les personnages sont bien équipés et éviter un deus ex machina, mais du coup c’est tout aussi lourdingue. Et bien sûr, la tirade finale du nain censée amener de la tension prépare insidieusement le lecteur à l’idée que le dragon va s’échapper et menacer tout le royaume… Je ne parle même pas des incises :

répéta le nain
s’exclama l’elfe
bougonna le nain

Il y en a trop. Si on décide d’en mettre dans un texte, il faut éviter d’en placer plus de deux d’affilée. Après deux répliques, on peut alterner avec l’état d’esprit du protagoniste principal, ou bien décrire l’environnement, afin d’éviter un symptôme caractéristique de la dialoguite : le syndrome du décor vide. Les personnages sont tellement pris dans une discussion que l’auteur oublie de décrire le contexte autour d’eux, ce qui donne à la séquence une facture pièce de théâtre qui manque cruellement de vie. Quand des individus conversent, la terre ne s’arrête pas de tourner pour autant ! Au fond, l’univers est un personnage comme un autre, on en a un bel exemple avec le magnifique film d’animation les cinq légendes.

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À un moment donné, Jack Frost, la Fée des dents, le lapin de Pâques, le père Noel et le marchand de sable discutent très sérieusement d’une stratégie pour sauver les rêves des enfants. À l’arrière plan, deux lutins susceptibles se disputent, avant de poursuivre leurs gags hors-champ, tandis que les personnages principaux continuent d’échanger des idées.

Par la suite, on ne voit plus les lutins à l’écran, mais on entend des bruits d’objet brisés à droite et à gauche de l’image, on imagine que cette dispute savoureuse prend des proportions épiques, on regrette même que l’écran ne soit pas plus grand ! C’est pour moi un moment merveilleux : arriver à faire croire au spectateur que l’univers qu’il découvre dépasse de loin ce qu’il voit. Si la magie opère au cinéma, alors que dire d’un roman SFFF* alimenté par l’imagination, l’essence même du show don’t tell ? Si un auteur n’arrive pas à entretenir l’illusion d’un univers vivant, et qu’il raconte une histoire plutôt qu’il ne la fait vivre, le contrat de confiance qu’il passe avec le lecteur est rompu.

J’ai peut-être l’air de mener un djihad contre le tell, mais malgré tous les efforts consentis, il y en aura toujours dans les livres, je pense notamment aux transitions du type « au bout d’une semaine de navigation, le voilier parvint à bon port ». Je suis d’accord sur le fait qu’on puisse insérer du tell à dose homéopathique, si besoin. Dans les pirates, je procède ainsi avec les extraits de l’Encyclopédie Royale, un livre imaginaire qu’on retrouve tout au long de la trilogie, en début de chapitre. Preuve en est avec les premières lignes de mon chapitre 7 :

Navire de ligne : les vaisseaux de la Marine royale se classent en fonction de leurs ponts et de leurs canons. Les navires de classe Squale ne comptent qu’un pont pour soixante-quatorze canons. Les classes Orca possèdent deux ponts pour quatre-vingts canons. Le Solennel, unique représentant de la classe Colossus, dispose de trois ponts de cent dix-huit canons et d’assez de puissance de feu pour envoyer par le fond n’importe quel navire.

Extrait de l’Encyclopédie Royale

Ici c’est un tell assumé (l’article encyclopédique est censé exister pour de bon), mais ce tell est court, il amène de la richesse à l’univers… et on ne le retrouve pas en plein milieu d’une bataille. Bien sûr, je suis loin d’être le seul à insérer du background au début d’un chapitre, Franck Herbert, Robin Hobb et Bernard Werber ne m’ont pas attendu pour procéder ainsi**.

En résumé, le show don’t tell est un continent si vaste qu’il faudrait plusieurs vies pour l’explorer. Pour des scènes dans lesquelles il y a de l’action, du suspens, ou de l’émotion, je pense que le tell est à proscrire, mais ce n’est que mon avis. D’autres auteurs auront une opinion différente, y compris sur Cocyclics : si vous écrivez de la SFFF*, je vous recommande d’aller faire un tour sur ce forum d’écriture qui a changé ma vie.

En guise de conclusion, puisqu’on parlait de Franck Herbert, je vous laisse avec un prologue extrêmement tell… mais que j’adore, celui du Dune de David Lynch.

 

* Science-Fiction Fantasy Fantastique

** Loin de moi l’idée de me comparer à ces illustres auteurs, hein !

Published in: on mars 10, 2017 at 10:25  Comments (20)  

Show don’t tell or should I go (1/2)

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Ces dernières semaines je me suis fait un peu plus rare sur le blog, mais c’était pour la bonne cause : j’ai avancé sur le tome 1 de ma nouvelle trilogie et dépassé le cap des 50.000 signes, ce qui correspond, en nombre de pages, à une grosse nouvelle. Cela peut paraître peu, alors qu’au début de l’année dernière je pouvais écrire 500.000 signes en quelques mois. Aujourd’hui, le processus est plus long, car je donne des biberons pense être plus exigeant sur un aspect fondamental du texte : le show don’t tell, un anglicisme qu’on pourrait traduire par « ne le dis pas, montre-le ! ».

Le show don’t tell est essentiel, il évite qu’un récit ne soit trop statique, trop « raconté » (tell). J’ai découvert cette technique en 2011 sur mon forum d’écriture, Cocyclics, et depuis ce jour béni, ce procédé m’a permis d’amener plus de vie dans mes histoires. Parfois je rêve d’emprunter une machine à remonter le temps pour dire à mon moi du passé « arrête d’écrire comme ça ! ».

Pour vous prouver les bienfaits du show don’t tell,  voici le début de mon premier roman…  dans sa version pourrie 2010, répétitions incluses. Soyez indulgents sans pitié ! Écrire, c’est aussi savoir encaisser les critiques, l’ego doit être mis de côté. Alors essayons de bêta-lire tout ça sans rigoler sommairement (soupir) :

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L’orage tropical s’en alla de Port Guilache, petite ville aux vieilles maisons en bois. La cité portuaire avait été bâtie à même la falaise. L’Homme avait dû creuser dans la roche pour élaborer un véritable labyrinthe de ruelles étroites et escarpées. Ce dédale urbain contrastait avec ses grands quais spacieux qui accueillaient de nombreux bateaux. Comme la tempête n’était plus qu’un mauvais souvenir, le gouverneur ordonna de faire coulisser la gigantesque muraille protégeant la rade. Aussitôt, une centaine d’esclaves enchaînés à une grande roue se mirent en branle sous les coups de fouet. Au bout de quelques instants, un antique mécanisme anima lentement la colossale enceinte.
Alors que les mouettes chantaient le retour du beau temps, on entendait en ville une autre musique, moins agréable. Dans l’unique maison de passe des environs, les mousquetaires du roi, ivres morts, chantaient des chansons paillardes sans que personne y trouvâ à redire.
Le roi Mange-Sang, monarque de Saviola, gouvernait d’une main de fer les Mers Turquoises comme ses ancêtres auparavant, aussi avait-on tout intérêt à ne pas contrarier ses soudards.
Hormis les soldats qui beuglaient depuis les chambres des filles de joie, la clientèle était pour le moins réduite.
Au rez-de-chaussée du bordel, vers le fond de la salle, un vieux borgne était vautré sur une table. Non loin de lui, une prostituée balayait. Derrière le comptoir, un homme chauve à la grosse bedaine astiquait le bois du bar. Une vilaine cicatrice à la gorge lui donnait un air patibulaire. À côté, deux vieillards édentés se trouvaient assis autour d’une table. Ils venaient de finir une partie de Royauté, le jeu le plus populaire de la région. À cette époque de la saison, jouer aux cartes permettait d’oublier la chaleur tropicale et l’inévitable transpiration qui collait à la peau… Au moment où le vainqueur ramassait ses gains, un mousquetaire éméché quitta l’une des chambres du premier étage. L’ivrogne descendait l’escalier tout en se grattant l’entrejambe.

—Eh bien, murmura l’un des joueurs, il y a toujours plus de soldats…
—Je ne te le fais pas dire, chuchota son compère, en s’essuyant la morve du nez. Des fois, j’me dis que j’aurais mieux fait de crever dans ma jeunesse comme un vrai pirate, plutôt que de voir les hommes du roi agir en toute impunité !
—Ça c’est bien vrai, p’t’être qu’à cause de nous il y avait plus de massacres et de batailles, mais au moins il y avait pas cette dictature et le monde était plus sauvage, affirma l’ancien en toussant. Et puis en cas de guerre on était l’ultime rempart contre l’Empire Pourpre d’Orient, même si au fond personne ne croyait qu’il existait… Le Monde change, que veux-tu…
Un courant d’air vint interrompre le vieil homme. La porte d’entrée s’était ouverte brutalement. La fumée ambiante laissait à présent deviner deux silhouettes imposantes. L’un des nouveaux venus était un grand brun aux yeux noirs portant une boucle d’oreille. La forte carrure devait avoir la cinquantaine, mais son physique massif ne pouvait dissimuler un ventre rebondi, séquelle de longues années de beuveries. Une cape jaune fixée sur ses épaules cachait si bien son bras gauche qu’on se demandait si le bougre en possédait encore un. Sur son épaule droite on remarquait une petite grenouille verte portant un collier relié à une lanière de cuir. L’homme s’efforçait de sourire, mais son visage n’exprimait qu’une sorte de rictus désespéré. Un improbable costume pourpre dépareillé fixé avec des bretelles achevait de donner au personnage un air solennel grotesque. L’autre individu était de race K’zarssse. Il s’agissait d’un homme-iguane d’environ deux mètres de haut, vêtu d’une simple ficelle qui laissait apparaître un corps verdâtre impressionnant. Ses yeux rouges, dénués d’émotions, scrutaient la salle. Les muscles saillants recouverts d’écailles arboraient de nombreuses cicatrices, ainsi que des tatouages tribaux. Un long appendice caudal, toujours en mouvement, menaçait de frapper à tout moment un éventuel adversaire. La gueule laissait apparaître des crocs longs comme des couteaux. Une crête multicolore hérissée sur le crâne s’étendait tout le long du dos, à la manière d’autres reptiles. L’homme-lézard portait une besace en cuir et ne semblait pas détenir d’armes. Ses cent vingt kilos de muscles exempts de graisse y  étaient sûrement pour quelque chose… Certains clients du bordel regardèrent ce nouveau venu avec hostilité, car comme la plupart de ces reptiles étaient réduits en esclavage, les humains éprouvaient un mélange de crainte et de haine envers ceux qui avaient eu la chance de s’affranchir… ou de fuir.

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Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?

Comment dire… Comme vous pouvez le constater, c’est mal écrit. Fort heureusement, mon éditeur n’a jamais lu ce chapitre 1 qui m’aurait grillé direct, c’est une certitude. On dit qu’il n’est jamais simple d’accrocher le lecteur dès les premières lignes, et je dois bien avouer que ce damné chapitre m’a enquiquiné pendant longtemps. Ce passage, c’est tout ce qu’il ne faut pas faire sur un bouquin. Premier problème : le point de vue omniscient. Je commence le roman en décrivant la ville, qui plus est en m’adressant aux lecteurs ! On est pas du tout du point de vue d’un personnage, c’est très détaché, on n’est pas impliqué émotionnellement… difficile de rentrer dans l’histoire. La narration est vraiment à revoir. À un moment donné je précise que :

Hormis les soldats qui beuglaient depuis les chambres des filles de joie, la clientèle était pour le moins réduite.

C’est ce que j’appelle le syndrome du démineur, le fait d’expliquer ce qui va se produire. Du coup, on gâche la surprise. De plus, au lieu de raconter qu’on entend des chansons, il vaut mieux que le lecteur découvre tout seul les paroles, c’est d’ailleurs ce qui fait tout le charme d’un livre tel que la Communauté de l’Anneau. Dans le même ordre d’idée :

les humains éprouvaient un mélange de crainte et de haine envers ceux qui avaient eu la chance de s’affranchir.

Expliquer que X « ressent de la crainte » revient à dire aux lecteurs « bon, ben là vous êtes censé avoir peur également, hein, je compte sur vous les gars ! ». Ça ne marche pas, et pour cause : au mieux on est désolé qu’il existe dans cet univers des tensions raciales, mais l’empathie s’arrête là. C’est normal, si l’auteur affirme qu’un individu éprouve une émotion aussi forte que la haine, je lui réponds systématiquement « c’est toi qui le dis, prouve-le ! ». Je ne le crois pas sur parole, j’ai besoin de sentir la peur émaner d’un personnage poursuivi par une créature, de me retrouver à sa place, au point d’avoir la trouille de tourner la page.

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Le second problème avec ce vieil extrait pourri des pirates, c’est la description affreusement statique des personnages, ce que j’appelle le syndrome du comptable.

Il s’agissait d’un homme-iguane d’environ deux mètres de haut.

Et pourquoi pas deux mètres dix ? Deux mètres cinquante ? Ou un mètre quatre-vingt-dix-neuf, tiens ? À ce stade du récit, le lecteur n’en a rien à secouer ! Il veut juste ressentir la tension de la scène. Le noyer sous des informations inutiles, c’est le meilleur moyen de le faire décrocher.

Ma version 2015 est différente. Non seulement l’histoire commence avec un nouveau chapitre un, mais en plus j’utilise le point de vue interne de mon héros, Caboche, qu’on découvre lors d’une scène dramatique.

 — Caboche ! Tu ne pourras pas te cacher longtemps, sale petit voleur !
Recroquevillé dans sa cape noire, l’adolescent observait deux hommes de la milice urbaine patrouiller dans la rue boueuse. Une pluie de pollens blanchâtres s’abattait sur ses longs cheveux blonds, mais il demeurait immobile, accroupi derrière la roue d’un chariot.
— Caboche ! Si tu ne veux pas crever comme ta traînée de mère, tu as intérêt à revenir à l’orphelinat, crois-moi !
Les yeux embués par des larmes de rage, le fugitif serra très fort la garde de sa pistorapière. Il sortit avec lenteur la lame de sa cape, enclencha le chien, avant de pointer l’arme vers le milicien cagoulé. Il revoyait sa mère étendue sur le sol, morte pour un crime qu’elle n’avait pas commis. Son doigt tremblait sur la détente. Il suffisait d’exercer une simple pression et son honneur serait lavé.
— Aucune trace de lui, grommela un milicien. Allons-nous-en.
Lorsque le dernier homme disparut de sa vue, l’orphelin dissimula sous sa cape l’arme qu’il avait volée. Les jambes flageolantes, il se redressa pour s’appuyer sur le mur d’une vieille bâtisse et respira à nouveau. Le monde tournait autour de lui. Il ferma un instant les yeux, pris de nausées. Son cœur martelait sa poitrine. Alors que ses poursuivants s’éloignaient dans la rue crasseuse de Port Guilache, Caboche se demandait pourquoi il n’avait pas tiré. Avait-il agi par ruse, ou bien par lâcheté ? Cela ne servait à rien de se torturer de la sorte. Il n’avait qu’une balle, et même s’il avait réussi à tuer cette ordure, il aurait fini pendu au bout d’une corde.
D’un revers de la main, il essuya ses larmes. Il repensa aux ultimes paroles de sa mère, quatre mots qui l’avaient fait tenir durant toutes ces années d’orphelinat militaire, jusqu’à son évasion la semaine précédente.
« Ton père est vivant. »
(…)

Comme vous pouvez le constater, il n’est plus question de décrire la ville de façon omnisciente genre :

Alors que les mouettes chantaient le retour du beau temps, on entendait en ville une autre musique, moins agréable. 

L’univers reste pourtant extrêmement important, mais c’est désormais un personnage discret, placé en toile de fond, qu’on va découvrir progressivement. L’accent est mis sur le héros et l’émotion grâce au point de vue interne. Dans une histoire, le lecteur doit, bien sûr, s’identifier avec le protagoniste principal , mais aussi comprendre le plus rapidement possible quel est l’enjeu. Ici, on sait dès les premières lignes que mon orphelin en cavale doit retrouver la trace de son père, ce qui génère de la tension. Du coup,  j’ai été contraint de recycler la scène pourrie du bar et la décaler dans le chapitre 2. Dans ce dernier petit extrait, Caboche discute avec un vieil aveugle appelé Mauvaise Pioche.

(…)
— Caboche ! appela Mauvaise Pioche. Dis-moi ce qui se passe ?
L’orphelin balaya de la main un nuage de fumée. Il fronça les sourcils. Ces gens bizarres… il les connaissait.
— Je ne sais pas d’où ils viennent, mais ils ne sont sûrement pas d’ici. Il y a un gros brun barbu, dans les cinquante ans, avec un costume bleu marine de capitaine. Il cache si bien son bras gauche dans sa cape noire que c’est à se demander s’il en possède encore un. Il y a une… une… une petite grenouille verte perchée sur son épaule ! Elle a même un collier relié à une lanière en cuir.
— Et l’autre ?
— C’est un Kazarsse, chuchota l’adolescent tandis que les deux individus approchaient du bar.
— Quoi ? Un homme-iguane ? Qu’est-ce que tu racontes, les bars sont interdits aux esclaves.
— Il n’a pas de chaînes aux pieds, il est libre.
— Impossible !
Alors que Mauvaise Pioche poussait un juron, Caboche n’arrivait pas à détacher son regard du reptile. Il n’avait jamais vu un colosse pareil. La créature, qui n’avait pas une once de graisse, arborait une quantité impressionnante de cicatrices et de tatouages sur ses écailles. Comment avait-il pu échapper à l’esclavage ? Le Kazarsse portait en bandoulière sur son épaule une besace recouverte de poils. L’espace d’un instant, il réajusta la poche en cuir qui se balançait contre sa hanche. Caboche réalisa que la poche en question était en réalité un instrument de musique à clavier surmonté d’une bulle de verre remplie d’eau. Les yeux de l’adolescent s’illuminèrent. Un hydrodéon ! C’était la première fois qu’il en voyait un. Comment un gitan des mers pouvait-il jouer d’un tel instrument ? Et à qui l’avait-il volé ? Les marins d’une table voisine éclatèrent de rire, et l’un d’entre eux, un bagarreur édenté du nom de Relatif, prit la parole :
— Hé le musicien ! Avec mes amis on se demandait si tu savais danser la gigue ! Allez, danse pour nous !
L’homme s’apprêtait à se lever de son siège lorsque la queue du reptile claqua dans les airs tel un fouet. Le Kazarsse bardé de muscles regardait fixement le marin. Sa crête menaçante, hérissée sur son crâne, était de toutes les couleurs et s’étendait le long du dos.
— Un mâle adulte, murmura Caboche.
Relatif retourna s’asseoir, tout penaud. Ses compagnons se concentraient désormais sur leur partie de Royauté, comme si l’avenir du royaume en dépendait.
— C’est un esclave en fuite ? s’inquiéta Mauvaise Pioche.
— Je ne crois pas.
— Avec tes foutues réponses me voilà bien avancé ! (…)

Même si cette version 2015 est loin d’être parfaite, les descriptions sont moins statiques car elles viennent à la fois d’un dialogue, et du point de vue de l’orphelin.

Bien sûr, si je réécrivais toute cette séquence aujourd’hui, elle serait probablement meilleure, un texte est toujours perfectible. Un roman est comparable à un sondage politique, il n’est qu’une photographie de votre façon d’écrire à un instant T, rien de plus. Tant qu’il n’est pas publié, on peut toujours aller plus loin dans l’immersion, c’est même un impératif absolu si l’on veut accrocher le lecteur et, à plus forte raison, l’éditeur. La bonne nouvelle, c’est qu’il existe plein de techniques simples pour corriger le tir. Je reviendrai là-dessus la semaine prochaine.

Published in: on mars 3, 2017 at 10:05  Comments (30)