Mono no aware

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Ken Liu

 

Suivant le conseil avisé d’un ami, j’ai lu il y a peu Mono no aware, une nouvelle poignante du célèbre auteur de Science-Fiction Ken Liu. Elle figure dans le recueil la ménagerie de papier et je vous la recommande chaudement.

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Mono no aware fait référence à un concept japonais difficilement traduisible. Je ne suis pas linguiste, mais pour ma part je vous propose « ah, que tout est éphémère ! ».

Dans la nouvelle de Ken Liu, le père du héros, un scientifique humaniste, tente de l’expliquer à son fils.

Rien ne dit
Dans le chant de la cigale
Qu’elle est près de sa fin
(…)
J’ai acquiescé. L’image semblait fugitive et permanente, comme mon ressenti du temps quand j’étais tout petit. Elle me rendait triste et heureux à la fois.
« Tout passe, Hiroto. Tu éprouves au fond de ton cœur ce qu’on appelle mono no aware, la sensibilité de l’éphémère. Le soleil, le pissenlit, la cigale, le Marteau, nous tous, sujets aux équations de James Clerk Maxwell, sommes des motifs transitoires destinés à disparaître, dans une seconde ou dans une éternité.  »


Je nourris souvent cette réflexion quand je relis avec un mélange de honte, d’hilarité et de tendresse certains vieux écrits de jeunesse, que je pensais à l’époque être publiables. Des textes condamnés à végéter dans les méandres de mon disque dur.

Lorsqu’on regarde de vieilles photos de proches disparus, le constat est, bien sûr, infiniment plus douloureux… du moins, pour nos esprits occidentaux matérialistes. Au Japon, l’expression mono no aware ne possède pas la force dramatique de notre antique formule latine memento mori (« souviens-toi que tu vas mourir »). Mono no aware est associée à une douce tristesse, « douce » parce que la paix vient avec l’acceptation de l’éphémère, au sens où l’impermanence du monde renvoie à la vacuité de nos propres existences, au lâcher-prise. Naturellement, cela s’applique aussi à l’écriture.

Quoi qu’on en dise, je pense qu’au fond de lui chaque auteur rêve d’écrire le roman parfait, sans parler de cette aspiration à l’immortalité. Le concept de mono no aware met à mal ce fantasme d’absolu, puisqu’il remet en question l’idée même de chef d’oeuvre et de perfection, la faute à un ennemi implacable : le temps. Le constat est sévère, mais J.R.R. Tolkien aurait aujourd’hui toutes les peines du monde à faire publier la Communauté de l’Anneau, dont l’intrigue met un temps fou à démarrer. Comme le dit si bien Tyler Durden dans Fight Club, « même la Joconde subit les outrages du temps ».

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Il est vrai que certains textes traversent les millénaires, mais honnêtement ils sont souvent davantage appréciés pour leur valeur historique ou religieuse, que littéraire. Ils ont été écrits pour un lectorat donné, dans un contexte bien particulier. J’aurais beau consacrer ma vie à l’étude de l’Épopée de Gilgamesh en VO, c’est-à-dire dans sa version akkadienne du XVIIIe siècle avant J.-C., je n’arriverai jamais à comprendre certaines subtilités propres à une culture antique disparue depuis longtemps. Il est même probable que je passe à côté de jeux de mots.

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L’Épopée de Gilgamesh, « le Déluge », en VO. Le plan galère.

Sans aller si loin, c’est un peu le même constat avec nombre de romans étrangers traduits en français.

L’écriture est un art, mais un art périssable car on écrit d’abord pour ses contemporains, dans un milieu donné, voué à changer. Ce qui signifie que pour l’auteur, le temps est l’alpha et l’oméga de l’écriture, celui qui donne et celui qui prend.

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Saturne dévorant l’un de ses enfants, Goya

Ce temps nous façonne, ne serait-ce que lorsqu’on écrit durant une ère troublée. Les auteurs et leurs livres ne sont que les reflets d’une époque, preuve en est avec les best-sellers descendus en flammes par la critique. Devant les chiffres de ventes faramineux de Marc Lévy, certains amis écrivains m’ont confié leur envie de se se passer la corde au cou. Ce n’est pas mon cas car je respecte Marc Lévy, sincèrement. Je n’ai pourtant jamais lu un seul de ses livres, et je ne l’ai même jamais rencontré, mais j’imagine qu’il possède au moins un mérite, celui d’avoir trouvé une recette propre à notre époque, bien qu’un jour ou l’autre elle sera passée de mode. C’est loin d’être improbable : certains écrivains populaires des siècles précédents ont sombré dans l’oubli, tandis que des poètes maudits morts dans la misère sont parvenus à la reconnaissance, ce qui ne manque pas de relativiser les succès et des uns, et des autres.

Loin d’être décourageant, ce constat est très utile pour qui veut dédramatiser l’acte d’écrire. Je ne sais pas vous, mais on a tous en tête un romancier qui nous inspire un profond respect. À mes yeux c’est Jean-Philippe Jaworski, pour moi la plus belle plume de la fantasy francophone, qui a connu un grand succès avec des livres vendus à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. Un exemple qui aurait fait rêver bien des auteurs classiques de la littérature blanche du XIXe siècle !

Ainsi pour ses premiers pas dans le monde de l’édition, le jeune Victor Hugo commence à travailler avec un petit éditeur, Persan, chez qui il publie Odes et Han d’Islande… non sans rencontrer des difficultés. Le futur auteur des Misérables souhaite faire une seconde édition de son roman mais Persan proteste publiquement dans un article de presse (!), affirmant qu’il reste encore 500 exemplaires invendus du premier tirage et qu’il n’a vendu que 200 exemplaires des Odes… au beau milieu d’une faillite. La classe !

L’exemple le plus émouvant est probablement celui de John Kennedy Toole. Persuadé de n’avoir aucun talent, l’auteur américain se suicide, laissant derrière lui un livre non publié, la Conjuration des imbéciles. Sa mère remuera ciel et terre pour lui trouver un éditeur, avec succès. Le roman sera un best-seller et John Kennedy Toole recevra à titre posthume le prix Pulitzer…

Dans l’absolu, quelle différence entre un auteur de la Bible, mort depuis longtemps dans l’anonymat, et Christine Boutin, dont le livre a été vendu à 38 exemplaires sur cinq ans ? À l’échelle de l’Histoire, aucune.

Au final, le temps investi et le temps subi conditionnent l’écriture, et c’est pour cette raison qu’à mon sens il faut écrire  dans l’instant présent, sereinement, prendre du plaisir et faire de son mieux, à l’image de l’émouvant astronaute de la nouvelle de Ken Liu. Le temps est, avec le chat bien sûr, un dieu que l’écrivain doit apprendre à vénérer et respecter.

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Heidi, ma correctrice impitoyable

Le crépuscule contient une infinie beauté
Malgré sa proximité avec la fin du jour.

Ken Liu, Mono no aware

Published in: on février 17, 2017 at 10:40  Comments (7)  
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La routine de l’écriture

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Le fantasme ultime : le retourneur de temps

Je me permets d’évoquer un sujet sensible pour bon nombre d’auteurs. Je pense que si on devait procéder à un sondage, la plupart des écrivains pointeraient en première position ce problème récurent. « Je manque de temps »… Combien de fois ai-je entendu cette phrase, quand je ne l’ai pas moi-même prononcée !

L’année dernière, j’ai été confronté à cet obstacle, à cause d’grâce à un heureux événement : la naissance de mon fils. Suite à ce chamboulement, j’ai effectué une pause de plusieurs mois pour profiter pleinement du bonheur de sa venue. Quand je me suis enfin remis à écrire un synopsis, j’ai rencontré une difficulté de taille : je n’arrivais pas à me concentrer sur mon traitement de texte en sachant que j’allais être immanquablement interrompu. Pire : l’après-midi, alors que mon bébé était chez sa grand-mère, j’étais tellement pressé d’avancer sur une myriade de tâches importantes que je me retrouvais paralysé, avec l’impression que la journée filait à toute vitesse et que je ne savais pas par quoi commencer. Au lieu de mettre à profit ces quelques heures de calme, je procrastinais.

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Fort heureusement, il existe une solution : la routine. Un beau jour, j’ai tout simplement décidé que j’écrirai quotidiennement pendant la sieste matinale de mon fils, peu importe la durée (après le biberon matinal, il dort un bon moment).  Je me suis dit à ce moment là « même si c’est juste pour dix minutes, l’essentiel c’est que tu progresses tous les jours. Arrête de t’imposer des plannings que tu ne tiendras pas, va à ton rythme. »

Avoir accompli ce lâcher-prise m’a enlevé beaucoup de pression, au point que j’arrive même à écrire… matin et après-midi (non, je ne suis pas compliqué). Ce qui est paradoxal, c’est que je suis plus productif que durant ma période de procrastination, alors que je n’ai pas gagné de temps supplémentaire ! À croire que plus je suis lent, plus je suis efficace… En fait, c’est juste mon cerveau qui est reprogrammé correctement. Du coup, je travaille à nouveau plusieurs heures par jour sur ma trilogie. Enfant oblige, je ne retrouverais jamais mon rythme de guerre, mais j’ai appris à l’accepter avec sérénité.

Et vous, frères et soeurs de plume, avez-vous vous une routine ou des techniques particulières pour dégager du temps d’écriture ?

Published in: on janvier 30, 2017 at 11:28  Comments (30)  

De l’art d’être kintsugi

J’ai appris qu’il existe un art japonais appelé kintsugi, qui consiste à réparer les poteries cassées avec de l’or.

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Comme tous les dao, c’est un art riche de sens. Au lieu d’essayer de cacher les cicatrices de l’objet, on les met en avant, pour montrer que non seulement elles font partie de son histoire, mais qu’en plus elles peuvent le rendre encore plus résistant et plus beau. Cette philosophie est au cœur de la culture populaire nippone, ne serait-ce qu’avec le personnage d’Auron dans le jeu vidéo Final Fantasy X. Auron est handicapé, il a été grièvement blessé par le passé  et pourtant, malgré son bras en écharpe, c’est un redoutable (et charismatique) guerrier.

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Le kintsugi est un non-attachement, un renoncement, l’acceptation du changement et du destin. Les vicissitudes du temps dont nous sommes les victimes ne peuvent pas être mieux représentées par les fêlures et les bosses d’une céramique. Cette empathie envers les choses est appelée mono no aware, une sensibilité pour l’éphémère. La conscience de l’impermanence.

Je pense qu’on devrait éprouver la même empathie pour son premier roman, appelé à vieillir avec le temps, et même à se briser comme une fragile céramique sous le regard critique de son auteur ! À mesure qu’on  évolue dans son écriture, il est parfois pénible de relire ses premiers écrits. Je me souviens d’une nuit blanche passée sur le Bon À Tirer de mon tome 1. Vérifier le BAT est toujours un moment stressant car c’est la dernière occasion de corriger son texte avant l’impression, dans un délais de temps assez réduit. J’avais bossé tellement de mois sur les corrections éditoriales que je ne pouvais plus voir mon bouquin en peinture. Pour être franc, cette nuit-là je me rappelle m’être dit à 5h00 du matin « ce livre est nul, personne ne l’aimera »… Pendant longtemps, j’ai eu du mal à ouvrir ce tome 1, de peur de trouver une coquille. Désormais, je porte un regard attendri sur les Terres Interdites. Ce regard bienveillant n’est pas lié à une majorité de bonnes critiques, j’ai conscience que ce premier ouvrage présente réellement des défauts de jeunesse. Mais je crois également qu’il possède une certaine fraicheur que je ne retrouverai jamais plus. Par la suite, j’ai beaucoup progressé sur les Feux de mortifice et les corsaires de l’Écosphère. Mes tomes 2 et 3, plus aboutis, sont de meilleurs romans, mais mon tome 1 reste complètement kintsugi.

C’est pour cette raison qu’un auteur non publié doit être conscient qu’un livre n’est jamais achevé, même quand un éditeur a un coup de cœur pour le texte d’un inconnu. Avec lui, on travaille du mieux possible sur les corrections éditoriales, mais au final il y a toujours une deadline qui nous oblige à nous arrêter. Ce n’est pas propre au monde de l’édition : pour la post-production des effets spéciaux d’un long-métrage, les artistes numériques œuvrent jusqu’au dernier jour, même constat pour le montage. Certains cinéastes ont coutume de dire « les films ne sortent pas, ils s’échappent ».

Cette vérité peut sembler bassement commerciale, mais c’est la logique éditoriale qui impose le lâcher-prise, et heureusement ! Sans cette contrainte, je serais encore en train d’écrire ma trilogie… Bien sûr, cela ne veut pas dire qu’il faut envoyer un premier jet aux éditeurs, mais après plusieurs années de travail de correction sur un texte il faut savoir s’en détacher, se confronter à la réalité et aller de l’avant. Un premier roman est presque toujours une céramique imparfaite, morcelée, mais l’or qui va permettre de le mettre en valeur, c’est tout simplement l’enthousiasme des lecteurs.

N’ayons pas peur d’être kintsugi !

Published in: on janvier 27, 2017 at 10:39  Comments (15)  
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Coming out

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Pfff, par quoi commencer ? (soupir)

Hum.

Bon. Vous vous souvenez de cet article dans lequel j’expliquais que j’avais passé six mois à bosser sur le synopsis d’un quatrième roman historico-fantastique ? Ceux qui me connaissent le savent, j’ai répété  à maintes reprises que JAMAIS je ne me relancerai dans une trilogie. Trop de souffrance, trop de pression, et surtout trop d’années passées à corriger 1200 pages… Un vrai calvaire.

Il y a une semaine, j’étais tranquillement assis dans le train lorsque soudain je fus frappé par la foudre. Comment avais-je pu passer à côté de CETTE IDÉE ?

Arrivé à la maison, j’écrivais frénétiquement jusqu’au milieu de la nuit les… trois synopsis de ce qui ressemblait fort à… à… hum, disons une… trilogie (on ne ricane pas).

Un spin-off qui se déroule dans (l’immense) univers des pirates de L’Escroc-Griffe, à une autre époque et sur un monde inédit. Une trilogie indépendante de la première série, avec des protagonistes différents.

À mesure que je prenais plaisir à martyriser mon clavier, je ne pouvais m’empêcher de me sentir coupable vis-à-vis de mon projet de livre historico-fantastique. Je me retrouvais dans la peau du quadragénaire-marié-deux enfants qui tombe amoureux d’une petite jeune, bouleversé par des émotions qu’il pensait ne plus jamais ressentir. Une excitation qui m’a donné l’impression de rajeunir de dix ans.

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Au réveil, j’avais le sourire, mais aussi peur des réactions de mes proches. N’était-ce pas un fantasme d’auteur sans lendemain ? Pourtant, mes sentiments étaient toujours là. J’étais amoureux de cette nouvelle trilogie et plus que tout, j’avais envie de repartir explorer cet univers que je connaissais si bien, comme lorsque j’avais la vingtaine. J’éprouvais un tel soulagement que je mettais mon projet historico-fantastique en stand-by.

Depuis, je n’ai pas arrêté d’écrire… et même de beaucoup écrire.

Ce qui est complètement fou, c’est que j’ai créé trois synopsis sommaires en une nuit, alors qu’il m’a fallu six mois pour accoucher péniblement du plan du roman historique fantastique que je préparais. J’espère ne pas avoir perdu toute crédibilité à vos yeux.

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Ma muse fait parfois n’importe quoi

La grande leçon à tirer de cette crise de la quarantaine qui approche mon revirement, c’est qu’il faut écouter son instinct, son cœur, voire ses tripes. Même si je ne renie pas mon autre projet (je vous assure que l’idée est vraiment originale, du moins à mes yeux), je pense que j’ai lancé ce chantier pour de mauvaises raisons. Bêtement, je voulais prouver à mes lecteurs que j’étais capable d’imaginer autre chose que de la fantasy, que je savais inventer des histoires adultes plus sombres. Il y a quelques semaines, j’ai même écrit en cachette une nouvelle de SF orientée hard science. Il faut que j’arrête de me mentir, et assumer ma vraie nature.

Je suis un écrivain de Fantasy young adult dans l’âme et j’adore ça !

Je crois aussi que sans m’en rendre compte, les paroles de Stéphane m’ont rassuré et apaisé, comme si des digues logées dans mon inconscient avaient sauté.

Cela ne veut pas dire que je n’écrirai pas un jour ce roman historique qui me tient à cœur, mais pour l’instant je m’amuse comme un petit fou. Une trilogie, il n’y a que ça de vrai…

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… Même si une trilogie prend pas mal de place dans une vie d’auteur

Voilà, vous pouvez me balancer œufs et tomates.

Bonus : mon article écrit il y a un an, intitulé Pourquoi il ne faut jamais écrire de trilogie (tiens, il y avait également Gandalf dedans).

Published in: on janvier 16, 2017 at 9:58  Comments (28)  

Stéphane Marsan parle des Pirates

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Cela faisait longtemps que j’avais envie de vous parler de Dream On, un excellent podcast de Mister D consacré aux coulisses de l’édition. Dans cette émission unique en son genre mon éditeur, Stéphane Marsan, évoque sans langue de bois son métier, les rapports entre maisons, auteurs, libraires et agents, le tout avec des anecdotes croustillantes. Il raconte également le travail éditorial, mais aussi les salons littéraires, l’histoire de Bragelonne   ainsi que le numérique. Autant dire que ce podcast est une mine d’or pour les écrivains, publiés ou pas, ainsi que pour les passionnés de SFFF* en général. Tous les numéros sont disponibles sur le site officiel, ainsi que sur iTunes. Pour ceux que ça intéresse, je vous conseille de les écouter dans l’ordre.

Dans l’épisode 11, il était (entre autre) question des intégrales Bragelonne de ce Noël, ainsi  que de ma trilogie, à partir de la huitième minute ici :

J’ai été très touché par les mots de mon éditeur. Merci Stéphane !

*Science-Fiction, Fantasy, Fantastique

Published in: on janvier 11, 2017 at 12:12  Comments (9)  

Apologie du synopsis

Ca y est, je suis sur le point de terminer le synopsis de travail de mon prochain roman ! J’ai commencé à l’écrire… cet été. Oui, vous avez bien lu : j’ai consacré près de six mois de ma vie à un synopsis de travail de 60.000 signes*, insipide à lire… comme tous les synopsis d’ailleurs. Est-ce du masochisme ? Dans cet article, je parlais de la différence entre les structurants et les scripturants. Tous les auteurs le savent, le monde se divise en deux catégories : les architectes et les jardiniers. Quand on commence à écrire, la question qui revient immanquablement sur la table est : comment mon cerveau fonctionne ?

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Pour ma part, je suis architecte : avant d’écrire mon roman, j’établis un plan (le fameux syno) avec un début, un milieu et une fin. Je sais déjà quel climax (la « séquence forte ») est susceptible de toucher le lecteur. D’autres écrivains préfèrent travailler différemment, et ne supportent pas de connaître le dénouement. Ils progressent au fil de leur inspiration, coupant les branches qui dépassent : on dit d’eux qu’ils jardinent. Bien sûr, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise méthode et, de la même façon, on est jamais complètement l’un ou l’autre de ces archétypes.

Toujours est-il que j’ai constaté que le synopsis de travail est souvent mal aimé. J’ai même des amis écrivains qui le haïssent, parce que le synopsis est capable de vous bouffer le cerveau.

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Un spécimen intéressant de synopsis gigantis, communément appelé synopsis, occupé à chasser une proie. Sa victime, une auteure, n’a malheureusement aucune chance d’échapper à son piège mortel.

J’aimerais pourtant prendre sa défense. Je sais que ça peut étonner, je vous vois déjà venir :  » pourquoi ce type passe six mois sur un synopsis, alors qu’il aurait pu, dans le même laps de temps, écrire le premier jet de son bouquin ? »

C’est vrai, j’aurais largement pu fournir une première version en moins d’un an. Mais une des leçons que j’ai retenues avec ma trilogie, c’est de ne pas se lancer les yeux fermés dans un projet complexe… au risque d’y consacrer douze ans.

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Autant dire une éternité

Certes, ce délais extrêmement long s’explique en partie parce qu’il ne faut jamais commencer par une trilogie, mais honnêtement, si j’avais, au tout début, travaillé sur trois synopsis minutieusement détaillés, cette série aurait été moins difficile à écrire. Pour ce qui est de mon quatrième bouquin, un roman historique fantastique, j’ai complètement changé mon fusil d’épaule. Vu que je devais effectuer des recherches colossales (grosso modo : connaître dans les moindres détails l’Empire romain au IVe siècle après J.-C., la mentalité de ses habitants, mais aussi la vie quotidienne à cette époque, de la cuisine à la mode vestimentaire), j’ai lu quantité de livres sur l’Antiquité tardive avec l’angoisse de me dire que ça allait être plus compliqué et restrictif que de créer un univers imaginaire. Je ne pouvais pas plus me tromper ! Non seulement c’est tout aussi enthousiasmant, mais en plus l’Histoire, la vraie, m’a apporté quantité d’éléments pertinents et originaux que je n’aurais jamais osé imaginer, et qui sont pourtant véridiques. J’aborde ici un point fondamental : c’est parce que j’ai choisi de travailler sur un synopsis que mon intrigue a pris une épaisseur qu’elle n’avait pas à la base. Si j’avais commencé par un premier jet sans trop me prendre la tête, je  me serais retrouvé à coup sûr coincé au milieu de mon intrigue, ne serait-ce qu’à cause des recherches. Au mieux elles m’auraient coupé net dans mon élan, au pire elles m’auraient démontré que mon scénario ne collait pas avec l’Histoire (ce que je voulais éviter à tout prix). Une grosse incohérence ou un problème de structure peut provoquer la réécriture  complète d’un bouquin…

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Un autre point tout aussi essentiel : un synopsis amène du liant à l’histoire. Pendant des mois j’ai travaillé sur l’idée-force de mon intrigue, sa colonne vertébrale, et la tentation était grande de recourir à un maximum d’événements, de personnages, mais aussi de lieux… Le risque, c’est d’aboutir à une histoire brouillonne qui part dans tous les sens. Pour obtenir ce liant, il a fallu se recentrer sur une question essentielle, à savoir : que cherche mon personnage ? En décidant de ne traiter que quelques thèmes, on arrive rapidement à savoir ce qui est important et ce qui ne l’est pas. Un peu comme lorsqu’un réalisateur veut consacrer un film à la Seconde Guerre mondiale : impossible d’avoir une approche globale, car il y a des dizaines de millions de protagonistes éparpillés aux quatre coins du monde ! Ce qui compte ce sont les personnages et l’histoire qu’ils vont vivre. Il faut donc adopter une échelle plus restreinte. Spielberg a consacré un film aux hommes qui ont participé au Débarquement de Normandie en 1944 (Il faut sauver le soldat Ryan), mais par la suite, en qualité de producteur, il a privilégié un autre point de vue sur l’événement : dans l’émouvante série Band of brothers, on suit le destin incroyable mais véridique des membres de la Easy Company, parachutés pendant ce même Débarquement derrière les lignes ennemies. Les deux visions sont complémentaires car les thématiques sont différentes : alors que Ryan renvoie à un dilemme moral (sacrifier plusieurs vies pour en sauver une), Band of brothers a une approche plus documentaliste en essayant de nous faire comprendre comment une profonde camaraderie a permis à des hommes ordinaires de survivre à des événements extraordinaires.

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Band of Brothers, l’une des plus belles séries HBO qu’il m’ait été donné de découvrir, à voir une fois dans sa vie. En plus vous n’avez pas d’excuses, il n’y a qu’une seule saison de 10 épisodes !

Mon synopsis m’a une nouvelle fois rappelé, si je l’avais oublié, combien il est important de savoir changer de point de vue pour rester au niveau de ses personnages, que l’intrigue se déroule au milieu d’une bataille spatiale gigantesque ou dans une cave exiguë. Peu importe la taille du synopsis de travail et sa complexité, on devrait toujours pouvoir le résumer en une phrase, le fameux pitch (mais ceci est une autre histoire). Cela ne veut pas dire que les architectes ont raison et les jardinier tort ! Comme je le disais au début de l’article, on est jamais complètement l’un ou l’autre, et je connais des jardiniers qui travaillent avec des plans relativement détaillés.

Tout ça pour dire que je ne regrette absolument pas d’avoir consacré six mois de ma vie à mon synopsis, car en réalité je me suis épargné plusieurs années de calvaire, et surtout de longues périodes de stagnation. C’est ce qui m’est arrivé à plusieurs reprises sur le tome 2 des Pirates : il n’y a rien de pire que de ne pas savoir comment certains événements capitaux doivent s’enchaîner  entre le début et la fin du bouquin ! Bien sûr, je ne suis pas à l’abri de mauvaises surprises sur mon prochain roman, mais quoi qu’il arrive, l’écriture du premier jet sera moins long, c’est une certitude.

*Pour ceux qui l’ignorent, les auteurs n’évaluent jamais la taille d’un manuscrit en nombre de pages, mais en signes « espaces comprises ». Cet usage tient au fait que le nombre de pages varie en fonction des traitements de texte, de la police choisie, de la mise en page… bref, de la typographie. Vous trouverez le nombre de signes de votre manuscrit dans votre traitement de texte favori.

Published in: on janvier 6, 2017 at 10:49  Comments (37)  

Le dao de l’écriture

J’avais envie de parler d’écriture suite au visionnage d’un documentaire Arte émouvant : le katana, sabre des samouraïs.

Dans ce film que je vous recommande chaudement, on partage la vie du dernier forgeur de sabres du Japon, et des hommes qui l’accompagnent, de la fonderie au polissage. C’est un témoignage exceptionnel à plus d’un titre car on découvre la somme d’efforts fournie par des artisans qui ont l’amour du travail bien fait… et c’est un euphémisme. Pour concevoir un sabre, les fondeurs doivent pelleter à la main pas moins de 23 tonnes de sable et de charbon de bois, ainsi que 8 tonnes de sable ferrugineux afin d’obtenir un acier qui ne doit pas rouiller : c’est le fameux acier tamahagane, considéré par le maître fondeur comme son « propre enfant ». Ces artisans aux techniques ancestrales vont jusqu’à réciter des mantras et méditer, conférant à ce très long travail (parfois dangereux), un caractère spirituel, pour ne pas dire religieux, qui m’interpelle. Ces hommes sacralisent quelque chose d’essentiel : le temps. Voilà (en partie) pourquoi un vrai sabre japonais est inestimable.

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J’avais déjà écrit un article sur le lien entre le temps et la création artistique. En tant qu’auteur, je me suis toujours considéré comme un simple artisan, au milieu de nombreux (et talentueux) camarades écrivains. Certains d’entre nous deviennent des artistes, c’est le cas notamment de Jean-Philippe Jaworski qui écrit de la Fantasy avec une plume digne d’un romancier du XIXe siècle, mais pour ma part être artisan, c’est déjà beaucoup. Je me sens privilégié car j’ai la possibilité de consacrer plusieurs heures par jour à cette activité, une chance quand on sait combien le temps est nécessaire dans la création littéraire. J’en suis de plus en plus convaincu, la preuve avec cette anecdote.

Vous allez dire que je ne pense qu’avec mon estomac, mais il y a quelques mois, je suis tombé par hasard sur un camion pizza pas loin de chez moi, en Lorraine. Je l’ai testé… et j’ai réalisé que n’avais jamais mangé d’aussi bonne pizza de toute ma vie. Comment était-ce possible, si loin de ma Méditerranée chérie ? J’en ai commandé à nouveau, j’ai étudié les ingrédients, qui étaient vraiment de qualité (le vinaigre balsamique venait d’Italie, comme tous le reste d’ailleurs), jusqu’au moment où j’ai sympathisé avec mon dieu vivant le pizzaïolo, que j’ai félicité.

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« La 7 fromages », la meilleure pizza de l’univers, se mange à Hettange-Grande, en Lorraine.

Devant ma mine intriguée, il m’a spontanément dévoilé son secret… « qui n’en est pas un », a-t-il prévenu en riant. Alors que la plupart des cuisiniers préparent la pâte quelques heures avant de réaliser la pizza (ce qui peut donner des maux d’estomac), lui la laisse reposer plusieurs jours dans d’énormes réfrigérateurs. « Comme souvent, on en revient toujours au temps » m’a-t-il confié avec un grand sourire. Ce pizzaïolo est tellement demandé que son camion ne s’arrête dans ma ville que le dimanche, et il faut commander sa pizza à 17h30 pour être sûr de l’obtenir le soir ! Le fait qu’il prenne son temps est la raison d’être de son artisanat.

Au Japon, pays que je connais un peu, il y a un art (un dao, « la Voie » ), et donc un temps, pour tout : l’art de faire du thé (le cha dao, dont la cérémonie peut durer 5h00), l’art de dégainer un sabre (l’iaido, que l’on peut pratiquer toute une vie), l’art de la main vide (karate-do), l’art de la composition florale (le… kado, ça ne s’invente pas)*. Et si il existait un dao pour écrire ? Un dao de l’écrivain (en japonais 作家道). Un art qui prendrait son temps ? Comme son nom l’indique, le dao, « la Voie », est un concept philosophique inspiré du tao chinois. Dans les arts cités plus hauts, il y a la notion d’art de vivre, d’harmonie. S’il existe un art de l’écriture, celui-ci ne peut que respecter le temps, c’est à dire suivre le tao, la force fondamentale de l’univers, l’essence même de la réalité. Cet art de l’écriture, un non-agir, serait donc à l’opposé des contraintes éditoriales d’aujourd’hui.

Attention, je ne suis pas en train de vous dire que les auteurs qui publient trois romans par an ne sont pas de vrais artistes. J’admire les amis écrivains capables d’être si productifs, ils font preuve d’organisation, de discipline et d’enthousiasme. Après, qu’ils me corrigent si je me trompe, je pense que ce n’est pas un rythme qu’on peut tenir sur toute une vie, qualitativement parlant. C’est déjà terriblement difficile de livrer un roman en temps et en heure à son éditeur… j’en sais quelque chose. Quand mon tome 1 a été publié, mon tome 3, les Corsaires de l’Ecosphère, n’était qu’un premier jet. Je l’avais écrit avant même de savoir si ma trilogie allait trouver une maison d’édition, pour m’enlever de la pression en cas de publication, mais aussi pour rassurer un futur éditeur sur le sérieux de mon projet. Ce tome 3 n’était donc qu’une ébauche, assumé comme tel. De plus, si mes tomes 1 et 2 étaient chamboulés par des corrections éditoriales, ça ne servait à rien de me concentrer sur ce tome 3… et encore moins si le tome 1 n’était pas publié**.

À la base, il devait sortir en février 2016, jusqu’au moment où des amis bêta-lecteurs, ainsi que ma correctrice, Marie, ont lu une version préliminaire et m’ont dit solennellement « tu peux aller beaucoup plus loin ».

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Je m’étais obstiné à écrire un tome 3 relativement court… et ce format n’était pas possible. Ils avaient raison, j’avais trop de choses à raconter.

J’ai demandé à Bragelonne six mois supplémentaires, qui m’ont été généreusement accordés. Le bouquin a doublé de volume, a gagné en profondeur… et je ne le regrette pas. Un auteur n’est jamais complètement satisfait de son travail, mais en ce qui me concerne , sans ce délais supplémentaire je n’aurai pas pu donner à mes lecteurs une fin convenable. Pour tout vous dire, je me suis fait un peu peur et je me suis juré de ne plus jamais écrire de trilogie et, surtout, de flirter avec une deadline.

Cela ne veut pas dire que je vais consacrer 5 ans à mon prochain roman. D’une part, écrire est de plus en plus facile. D’autre part, mon éditeur a raison, il est clair qu’il n’est jamais bon d’être oublié de ses lecteurs. Cependant, écrire n’est pas seulement mon métier, c’est aussi à mes yeux un « plaisir sacré », mon dao en quelque sorte. Si j’ai la chance d’atteindre un âge avancé, je veux pouvoir être fier de chacun de mes enfants de papier, et non me dire « celui-ci est mauvais, car j’avais une deadline/besoin d’argent/plus la flamme ». Je n’ai pas l’intention d’accoucher d’une centaine d’œuvres.

C’est pour toutes ces raisons que l’année 2017 sera dédiée à la rédaction de mon quatrième ouvrage, un roman historique fantastique. Pour savoir si mon intrigue est plausible, j’ai passé de longs mois à effectuer des recherches dans des livres d’histoire, au point où je n’en suis encore qu’au synopsis de travail ! J’ai eu l’impression de reprendre mes études, sans le stress qui va avec. Cela peut paraître long, mais paradoxalement, poser des fondations solides me permettra de gagner du temps lors de l’écriture, car je n’aurai pas à réécrire dix versions du même bouquin… ce qui s’est produit avec ma trilogie. Plus les années passent, plus je réalise que le temps est la ressource la plus précieuse à notre disposition, une ressource irremplaçable. Si un auteur fait preuve de patience et de ténacité, le temps devient son meilleur allié.

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* Si vous voulez en savoir plus sur le sens de cette philosophie, je vous recommande l’excellent blog d’un passionné d’Aïkido, la cartographie des arts martiaux.

** C’est un cauchemar qui m’a longtemps hanté, me dire que j’avais peut-être consacré une dizaine d’années à des suites qui ne verraient jamais le jour… sans parler du tome 1.

Published in: on novembre 4, 2016 at 10:41  Comments (39)  

Créer un univers imaginaire

Comme vous le savez peut-être, avec Laurent Genefort j’ai participé lors du festival Nice-Fictions à une table ronde dont le thème était « Créateurs d’Univers « . C’est un sujet qui me passionne car pendant treize ans, j’ai développé le royaume des Mers Turquoise. Si vous avez envie de vous transformer en démiurge, voici quelques modestes conseils d’écriture, des réflexions qui n’engagent que moi. Ce sont plus des principes que des règles, et il est fort possible que vous ne soyez pas d’accord, les commentaires du blog sont prévus à cet effet 🙂

Règle numéro 1 : votre univers devrait avoir une légitimité

Pour moi, un univers devrait toujours faire preuve d’originalité. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai été frustré par un roman à l’intrigue prenante, mais qui se déroulait dans un royaume convenu peuplé d’Elfes et de Hobbits… Quel dommage ! Si vous n’êtes pas particulièrement passionné par le Moyen-Âge, pourquoi  choisir cette période surexploitée par la Fantasy et reprendre des créatures archiconnues ?

Si vous tenez impérativement à créer un univers médiéval fantastique classique, à mon sens il faut vous démarquer. Ainsi, la Compagnie Noire de Glen Coock raconte l’histoire d’une troupe de mercenaires aux ordres d’une sorcière qui asservit un royaume. On est dans un univers plutôt classique, mais « côté Mordor » !

compagnie noire

Dans une autre saga écrite par Stan Nicholls, les héros sont des orcs sympathiques inspirés d’amérindiens écolos luttant contre des colons humains. Orcs a donné une sacrée bouffée de fraicheur à la Fantasy des années 2000.

orcs

Elric, de Michael Moorcock, est un chétif nécromancien albinos obligé de prendre des drogues, la faute à un sang déficient. Anti-héros par excellence, il tue sa promise et ravage son royaume dès le tome 1, puis erre dans un monde où s’affrontent les dieux de la Loi et du Chaos.

Elic

Il y a des jours comme ça…

Dans ces trois oeuvres, l’univers heroic-fantasy est relativement conventionnel, mais comme vous l’avez deviné, c’est le point de vue du protagoniste principal qui, lui, est novateur (un soldat servant une force maléfique, des guerriers orcs attachants, un sorcier au destin tragique), un point de vue non-manichéen qui donne à chacun de ces mondes une légitimité.

Règle numéro 2 : chercher la cohérence à tout prix

Bon, je sais, c’est le gars qui a inventé un Monde-Fleur qui parle de cohérence… Vous avez parfaitement le droit de juger mon univers loufoque, il n’empêche que si les Kazarsses, mes hommes-iguanes, sont réduits en esclavage, c’est qu’il y a une bonne raison. Les habitants des mers Turquoise ne sont pas particulièrement mauvais, en revanche ils ont été traumatisés par un cataclysme survenu deux mille ans auparavant. Bien sûr, l’Église de Brôm exploite habilement ce trauma pour contrôler la population et faire porter le chapeau (à tort ou à raison) aux Kazarsses. Vous vous en doutez, le liant entre l’Église de Brôm et les hommes-iguanes, c’est ce fameux cataclysme. Pour obtenir un univers cohérent, il faut impérativement des liens de cause à effet qui permettent de l’enrichir.

Dans Dune, le chef d’oeuvre de Franck Herbert, l’économie d’un empire galactique repose sur l’épice, une ressource exploitée sur Arrakis, une planète désertique, ce qui a des implications géopolitiques majeures qui constituent le coeur du livre.

Dune

Il est toujours intéressant de bâtir une économie en adéquation avec un environnement donné. Dans mon propre univers, lorsque les pétales du Monde-Fleur se ferment le soir, les astres deviennent invisibles. Certains marins, les lymphogateurs, sont obligés de boire une substance végétale rare, la lymphe, afin de se repérer dans la nuit. Ce liquide coûte donc extrêmement cher.

Il arrive qu’un univers ne soit pas très réaliste, mais qu’il possède une grande cohérence : c’est l’un des points forts des Annales du Disque-Monde et de H2G2, deux oeuvres dotées de géographies délicieusement absurdes.

Règle numéro 3 : la géographie devrait être au service du récit

Un « désert du désespoir » au sud, des « montagnes glacées » au nord, une forêt elfique, un royaume nain souterrain… Je caricature à peine tant ces clichés sont omniprésents dans les romans de fantasy. Bien sûr, ils ne sont pas interdits, mais là encore, je pense qu’il ne faut pas hésiter à détourner les codes. Dans la trilogie de l’Elfe Noire, R.A. Salvatore a la bonne idée de situer l’action sous les (ennuyeux) Royaumes Oubliés.

drizzt

Le héros, Drizzt Do’Urden, vit parmi ses compatriotes elfes noirs, des créatures cruelles qui n’ont jamais vu la lumière du jour et méprisent les êtres de la surface. L’histoire se déroule à Menzoberranzan, une gigantesque cité souterraine. On découvre une société matriarcale reposant sur l’esclavagisme, avec des personnages féminins sadiques inoubliables. Ironie du sort, Drizzt  est un être bon, et donc un paria aux yeux de son peuple. À l’époque, cette trilogie de l’univers de Donjons et Dragons a vraiment apporté quelque chose de nouveau à la Fantasy, de la noirceur mais aussi beaucoup d’humanité  et de l’exotisme.

Oui, je sais, dans les pirates de L’Escroc-Griffe il y a un cliché bien connu qu’on retrouve dans bon nombre d’univers maritimes : le Maelström1. Cependant, le tourbillon des Mers Turquoise a une légitimité puisqu’il est également considéré comme un dieu, et possède une importance centrale dans mon intrigue. Une fois encore, un cliché n’est pas un problème tant qu’on arrive à le détourner. Ce constat vaut aussi pour les êtres tout droit sortis de votre imagination.

Règle numéro 4 : peuples et créatures ont un rôle majeur dans votre univers

Pourquoi inventer des Elfes quand vous pouvez introduire d’autres créatures tout aussi intéressantes ? Si pour X raisons, vous tenez impérativement à créer des Elfes, pourquoi ne pas partir dans une autre direction ? C’est précisément ce qu’ont fait Timothy B. Brown et Troy Denning avec l’univers désespéré de Dark Sun. Ce jeu de rôle ADD2 a pour cadre Athas, une planète désertique ravagée par des guerres magiques.

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Pour info, le dieu Brôm des Mers Turquoises est un discret hommage à l’artiste Brom qui a illustré Dark Sun.

Dans une ambiance digne de Mad Max et de Gladiator, les Elfes sont devenus des pillards nomades. Ce qui reste de civilisation se développe essentiellement dans des cités-états où l’exercice de la magie est passible de la peine capitale. Les arènes sont le théâtre de combats de gladiateurs, et il n’est pas rare que des demi-géants affrontent des « Mules », hybrides d’Humains et de Nains. Les seuls êtres qui prospèrent dans le désert sont les Thri-Kreens, des créatures insectoïdes semblables à celles de District 9, qui n’ont besoin de boire que deux litres d’eau par semaine. L’eau… une ressource précieuse qui, parait-il, est disponible en grande quantités aux confins de cet enfer de sable : on raconte que par delà les montagnes il existe des jungles, peuplées de Hobbits cannibales qui ne sont pas sans rappeler les enfants sauvages de Mad Max III. Autant dire qu’on est loin des archétypes de l’heroic-fantasy, avec une myriade d’idées toutes plus géniales les unes que les autres.

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« Sand Shark » de Ben Wooten

Les peuples qui habitent votre planète doivent vraiment apporter quelque chose au récit. Dans mon univers, le fait qu’un homme-iguane fasse partie de l’équipage des pirates permet à mon jeune héros d’avoir un autre point de vue sur le monde qui l’entoure, et de bouleverser ses certitudes. On me demande parfois si ma tortue géante est un hommage au Annales du Disque-Monde de Terry Pratchett. En réalité, cette créature est un mythe aussi vieux que l’Humanité. Je crois que c’est surtout l’antique jeu vidéo Golden Axe qui a marqué mon enfance.

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Règle numéro 5 : l’étymologie tu chériras

C’est un principe qui découle directement des autres. 99% des auteurs (et j’en fais partie) n’ont pas le temps et la capacité de créer une langue comme le fit Tolkien, mais ce n’est pas une raison pour que vos peuples elfiques se nomment « les Lothloriens », « les Galadriels » ou « les Arwens ». En plus d’être originaux, les noms doivent respecter une logique. Qu’est-ce que j’ai pu râler devant le premier volet du Hobbit de Peter Jackson, quand Radagast appelle le hérisson « Sébastien » ! Ça ne sonne pas du tout « Terre du Milieu » et en plus je me suis fait chambrer par mes amis.

Sebastien

Bon, ok il est mignon, mais ce n’est pas une raison !

Dans mon univers, les surnoms sont omniprésents, et pas seulement chez les pirates. « Le surnom fait l’homme » dit un vieux proverbe des Mers Turquoise, ils sont liés à la réputation d’un personnage et peuvent donc évoluer au cours de sa vie. Seuls certains aristocrates ont le droit à un véritable nom. De manière générale, les noms propres ont une importance cruciale dans une histoire, ils favorisent l’immersion (je tiens à rappeler qu’en 1977, lorsque les traducteurs français se sont penchés sur Star Wars, Luke Skywalker a failli s’appeler Luc Marcheciel. Oui, Luc Marcheciel). Se creuser la tête pour trouver des mots originaux n’est jamais du temps perdu, et peut devenir un plaisir. De la même façon, créer des néologismes donne une âme à votre univers et vous entrainera dans des réflexions surprenantes qui elles-même amèneront de nouvelles idées. C’est ce qui m’est arrivé avec l’hydrodéon, un instrument de musique kazarsse dont je raconte la genèse ici. Être un démiurge, c’est aussi penser à la technologie de son univers.

Règle numéro 6 : science sans conscience n’est que ruine de l’âme

Une civilisation originale présente forcément un certain degré d’avancement technologique, qui peut être proche du néant si votre récit est de la préhistorique – fantasy (j’adore ce genre, pas vous ?) ou bien au contraire extrêmement développé et réaliste (en SF, la fameuse « hard science »). Le piège, c’est de choisir un domaine qu’on connait mal. Bien que je sois historien de formation, je dois vous avouer que ces dernières années, j’ai été tenté d’écrire de la SF réaliste. J’ai fait machine arrière car il me manquait des connaissances en astrophysique. Cela ne veut pas dire que je n’écrirai jamais de SF de ce type, mais je préfère attendre de maîtriser mon sujet que de pondre des énormités. Il n’y a rien de pire que des romans bourrés d’erreurs. Le space opera permet plus de souplesse (et encore…), mais ce n’est pas une raison pour que votre héros s’échappe d’un trou noir comme par magie et viole au passage les lois de la physique. Le maître-mot est « rigueur ». Cela s’applique également en ce qui concerne la culture de votre univers.

Règle numéro 7 : la religion, c’est sacré

La religion est un sujet ô combien complexe, parce qu’on a tendance à projeter notre propre culture sur un monde fictif, sans parler du fait qu’il y a énormément de religions différentes, de l’animisme au polythéisme en passant par le monothéisme, ou le monolatrisme… Difficile de faire original ! À défaut de proposer un système de pratiques et de croyances radicalement différent de ce qui existe sur Terre il faut, je crois, trouver celui qui est le plus approprié à votre civilisation. Tout jugement manichéen est à proscrire : lorsque les Carthaginois sacrifiaient leurs enfants au dieu Baal, ils pensaient le faire pour de bonnes raisons, et c’était probablement tout aussi vrai des Aztèques, Incas, ou Mayas. Même constat pour l’intégrisme. L’idée est profondément dérangeante, mais notre (triste) actualité nous montre tous les jours combien l’obscurantisme est banal. Un fondamentaliste ne se considère pas comme un monstre, et il n’y a pas de raison que ce soit différent dans un univers imaginaire. Spiritualité et religion ne sont pas synonymes. La question que vous devez vous poser, c’est « à quoi ressemble un sage dans votre monde ? » Il a forcément un certain recul sur les traditions, surtout s’il s’agit d’un ermite. Dans le même esprit, un personnage peut faire preuve d’une grande spiritualité sans pour autant être croyant, c’est le cas d’un philosophe. Tiens, d’ailleurs, il y a-t-il des courants philosophiques successifs dans l’histoire de votre monde ? Il peut être pertinent de s’intéresser au passé de votre univers.

Règle numéro 8 : il n’existe pas d’univers sans Histoire

Selon moi, il y a deux écueils à éviter. Le premier, c’est lorsque le lecteur a le sentiment que l’auteur n’a pas du tout pensé au passé de son monde, ça se sent très vite à la lecture. Exemple type, le texte laisse entendre que depuis des temps immémoriaux deux peuples se font la guerre. Si le lecteur a l’impression que la situation n’a guère évolué au cours des milliers d’années, cela peut donner à l’univers une facture « statique » peu enthousiasmante… et pas très crédible (c’est l’un des gros défauts de Star Wars VII, oui je sais, je tourne en boucle avec ce film et je vous saoule au fil des articles mais je n’arrive pas à me maîtriser, J.J. ABRAMS TU ME RENDS DINGUE).

Le second écueil, plus insidieux, est ce que j’appelle le syndrome du prologue. Imaginez qu’un livre commence ainsi :

Plusieurs siècles après la Grande Guerre des Sept Royaumes, le peuple Draï Uruk affronte les ténébreux Gyesis afin d’obtenir le trône d’ivoire. Mais personne ne se doute que, loin à l’Est, les tribus Kardaks rêvent d’une nouvelle alliance entre l’Empire du Crépuscule et la Horde Écarlate du Sud. C’est dans ce contexte de crise que l’armée ulyrienne du mythique général Alta Rin apparaît à la frontière du Nord. Le grand guerrier n’a qu’un objectif : vaincre les mystérieux Urtaxes.

Franchement, qu’est-ce qu’on en a à secouer ? Je ne sais même pas à quoi ressemble un Urtaxe, et je ne vois pas en quoi ce général Alta Rin est « mythique », qu’est-ce qui me le prouve ? Bon, je dois vous avouer que des années avant d’être publié chez Bragelonne, j’avais écrit un prologue de ce genre pour les pirates de L’Escroc-Griffe… Je me suis rendu compte que non seulement ce name droping tombait à plat, mais qu’en plus il cassait d’emblée la magie de l’univers. Au lieu d’évoquer « un contexte de crise » dans un prologue facultatif, pourquoi ne pas faire vivre cette tension au lecteur ? Précipitez-le d’emblée dans une scène de bataille aux côtés de votre mythique général Alta Rin ! Votre lecteur sera aux anges lorsqu’il découvrira que votre roman démarre in media res. Il épousera le point de vue (dramatique) du protagoniste principal, ressentira ses émotions et sera plongé au coeur de l’action. C’est ce qu’on appelle le show don’t tell (mais ceci est un autre débat). Tout ça pour dire que l’histoire de votre monde est fondamentale, car elle vous permet d’obtenir de l’authenticité.

Règle numéro 9 : l’authenticité tu chercheras

À mon sens, l’authenticité est plus importante que le réalisme d’un univers. Mon royaume a beau être imaginaire, et ses bateaux fantaisistes, il n’en demeure pas moins que la navigation sur les Mers Turquoises rappelle furieusement le XVIII-XIXe siècle. L’Escroc-Griffe est un brick-goélette équipé de gadgets, certes, mais en dehors de cette particularité il est crédible et navigue comme un voilier classique comme vous pouvez le constater sur ce schéma.

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Règle numéro 10 : fuir les modes

Je me souviens qu’avant d’être publié, il m’est arrivé de me demander s’il était bien raisonnable d’écrire une trilogie se déroulant sur un monde végétal… La réponse est « probablement pas », mais j’ai la naïveté de croire que l’originalité est toujours récompensée. Cela ne veut pas dire que vous ne devez pas prendre en compte les réserves de vos bêta-lecteurs lorsque vous leur annoncez avoir écrit un livre désopilant sur Adolf Hitler. Il est fort possible que ce bouquin soit consternant, mais quoi qu’il arrive, un minimum de prise de risques est nécessaire. Il n’y a rien de pire pour un écrivain que de suivre une mode, c’est la plus mauvaise des motivations. Après Twilight, un grand nombre de jeunes auteurs se sont lancés dans des histoires de vampires. Certains l’ont fait par amour du genre, et c’est respectable, mais d’autres ont procédé par opportunisme et/ou conformisme… jusqu’au moment où le triomphe de Hunger Games a relancé les dystopies, et qu’il s’est révélé plus difficile de faire publier une histoire de buveurs de sang. Aujourd’hui, le vampire est de nouveau un peu passé de mode. Tel un serpent de mer, il reviendra à nouveau en force dans les rayons des libraires, c’est une certitude, mais toujours est-il que personne ne peut anticiper les tendances des prochaines années, et c’est tant mieux. Quand Pirates des Caraïbes a été diffusé au cinéma en 2003, j’avais déjà commencé à écrire mon tome 1. J’étais enthousiaste à l’idée que les pirates soient de nouveau très populaires auprès du grand public, mais je ne pouvais prévoir que ma trilogie serait publiée bien après le dernier film de la saga… Au final, je n’ai pas eu l’opportunité de surfer sur la vague, mais cela n’a pas empêché mes pirates de trouver un éditeur et des lecteurs. Peu importe les tendances commerciales, du moment que vous restez intègre et que vous écrivez pour le plaisir. Cela dit, fuir les compromis ne vous empêche pas de déterminer quel est l’âge de votre lectorat potentiel, il est toujours crucial de savoir pour qui on écrit. Ainsi vous gagnerez un temps précieux lors des soumissions (et corrections) éditoriales, jusqu’au jour où vos lecteurs auront la chance de découvrir un tout nouvel univers… le vôtre !
stargate


J’utilise avec lâcheté cette discrète note de bas de page pour avouer que le Maelström n’est pas le seul cliché que j’utilise dans mes trois romans. Cela dit, si l’on dresse un bilan de ma trilogie, j’ose espérer que le ratio inventivité – clichés joue plutôt en ma faveur.
L’acronyme ADD fait référence à Advanced Donjons and Dragons, le mythique jeu de rôle des années 80-90

Published in: on juin 10, 2016 at 9:46  Comments (23)  

 Pourquoi il ne faut jamais écrire de trilogie

Pour moi, il y a trois fautes qu’un jeune auteur ne devrait jamais commettre :

– écrire pour devenir riche et célèbre
– envoyer un premier jet à des éditeurs
– commencer par une trilogie

Que les choses soient claires, si vous n’avez jamais été publié, écrire une trilogie est aussi facile qu’apprendre l’alpinisme sur la face nord de l’Everest. Un one shot (autrement dit, un bouquin qui se suffit à lui-même) c’est déjà assez compliqué comme ça, mais commencer par une trilogie… Pourquoi diable une trilogie ?

Même Gandalf est de mon avis

Même Gandalf est de mon avis

Je sais qu’en vous mettant en garde, j’ai l’air d’une vieille marâtre aigrie qui tente de briser votre rêve, mais croyez-moi, je sais de quoi je parle. Quoi ? Oui, j’ai écrit une… une… trilogie, mais on s’écarte du…. euh, oui, elle a été publiée, et alors ?… Bon, je vous vois venir. Vous voulez quand même l’écrire, votre saga, et rien ne vous fera changer d’avis, hein ? (soupir). Ok. Mais vous devez savoir dans quoi vous vous embarquez, et comment vous préparer à ce terrible combat. Montons sur le ring.

Avant de s’atteler à cette lourde tâche, il faut se poser pas mal de questions. Les premières sont naturellement « pourquoi écrire une trilogie » et surtout « pourquoi les trilogies fascinent tant de lecteurs et d’auteurs (dont votre serviteur) ? »

En fait, il y a une explication historique, enfin, je crois. Artistiquement parlant, écrire une histoire en trois volets est ancré dans notre culture occidentale : déjà à l’époque d’Eschyle, il existait des tragédies grecques prestigieuses en trois actes comme par exemple L’Orestie. Inconsciemment, on associe ce découpage à de l’élégance dialectique (thèse, antithèse, synthèse). La littérature comporte bon nombre d’exemples tels que les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas, ou encore la Trilogie cosmique de C.S. Lewis, mais bien évidemment l’oeuvre qui a marqué la littérature mondiale, c’est le Seigneur des Anneaux. Ironie du sort, J.R.R. Tolkien n’avait pas prévu de diviser son épopée, c’était une décision de l’éditeur motivée par le prix du papier ! Toujours est-il que cette histoire épique a profondément influencé des générations de lecteurs et d’écrivains, peut-être parce que le Seigneur des Anneaux représente un idéal de la littérature de l’imaginaire : honnêtement, qui n’a pas poussé un soupir en tournant la dernière page de cette oeuvre phare du XXe siècle ? On a passé tellement de temps avec ces personnages qu’on a l’impression de les connaître depuis toujours. À la fin de l’histoire, je me souviens que je n’avais aucune envie de quitter Frodon et Sam, au point de lire les appendices, et je crois que cette expérience de lecture hors-normes a marqué les esprits. Ce qui rend ces longues sagas si attrayantes, c’est le fait qu’on a le temps de nouer une complicité avec des héros qui deviennent des amis.

Depuis les années 50, les trilogies ont envahi la littérature de l’imaginaire avec les Guerriers du Silence, la Trilogie de Mars, la Trilogie de l’elfe noir, la croisade noire du Jedi fouÀ la Croisée des Mondes, Hunger Gamesla Trilogie du Vide mais aussi le cinéma avec les Bronzés Star Wars.

Mais si vous reconnaissez qu’il existe un grand nombre de trilogies, c’est que ce n’est pas si compliqué à écrire, non ?

En fait, ce qu’il faut savoir, c’est qu’un changement majeur dans votre tome 1 (personnage, intrigue, univers…) a des répercussions sur les suites. En gros, vous travaillez sur trois chantiers en même temps (et c’est en partie pour cette raison qu’en matière d’écriture je suis plutôt « architecte », j’utilise un plan, contrairement à certains amis « jardiniers » que j’admire et qui écrivent à l’instinct. D’ailleurs, vous devez absolument savoir si vous êtes architecte ou jardinier, mais ceci est une autre histoire. Le problème avec ces trois chantiers, c’est qu’en tant que jeune écrivain, vous allez en permanence vous améliorer : quand vous aurez terminé votre tome 3, vous ne pourrez plus voir en peinture votre tome 1. Vous ferez donc des corrections sur votre premier roman… et lorsque vous aurez fini, votre tome 2 vous paraitra terriblement maladroit. Vous le corrigerez, et ainsi de suite… Écrire c’est se transformer en Sisyphe, même quand vous avez eu la chance d’être publié : je peux vous assurer que si je devais reprendre mon premier bouquin aujourd’hui, presque un an après sa publication, il serait différent*

Plus tard, quand vous aurez terminé, relu et longuement corrigé votre tome 1, vous allez être confronté à un dilemme : faut-il avoir tout écrit avant de soumettre votre bébé à des maisons d’édition ? Pas simple de répondre à cette question… Dans un monde idéal, je dirais que oui : en accouchant de vos tomes 2 et 3, vous vous évitez une future pression éditoriale quand votre premier opus sera publié et qu’on vous demandera quelques mois plus tard si la suite est prête, ce qui n’est pas négligeable. Des grands auteurs comme Stephen King ou George R.R. Martin ont subi ce stress, et il y a de bonnes chances que ce soit le cas pour vous.

Écrire tout d’une traite vous permet également d’échapper à des incohérences majeures, étant donné que votre éditeur aura une vue privilégiée sur l’intégralité de votre oeuvre. Il aura assez de recul pour vous faire remarquer que Jean-Paul le Hobbit, le gentil fermier qui sauve Gore le barbare à la fin de votre tome 3, a passé l’arme à gauche au milieu du tome 1. Il suffit alors de ressusciter Jean-Paul pendant les corrections éditoriales. Naturellement, cette modification est impossible à effectuer lorsque le tome 1 est déjà publié : Jean-Paul est mort pour de bon. En écrivant votre tome 3, vous réalisez avec douleur combien ce bon vieux JP était essentiel à l’intrigue, mais vous êtes obligé de trouver une autre solution, avec plus ou moins de finesse, si vous voulez sauver Gore le barbare**. De manière plus positive, écrire tout d’une traite vous permet aussi de mettre plus de liant dans l’histoire : c’est toujours extrêmement gratifiant pour le lecteur de découvrir à la fin d’un cycle que, dès les premières pages, l’auteur savait où il allait. Et pour l’écrivain, il n’y a rien de plus jouissif que de s’amuser à dissimuler des détails a priori anodins qui prennent une importance capitale dans le tome 3.

Bien sûr, le drame dans tout ça, c’est que vous avez autant de bonnes raisons de ne pas écrire toute votre oeuvre d’un coup et pour cause : lorsque vous soumettez votre tome 1, au bout de quelques mois vous vous demandez si vous n’avez pas passé des années à écrire une trilogie pour rien (même s’il reste l’option de l’auto-édition). Si votre tome 1 est publié mais que les lecteurs ne sont pas au rendez-vous, il se peut que votre éditeur vous annonce avec regret la fin de l’aventure. Ça ne fait pas de lui un monstre : depuis la crise de 2008, de nombreuses maisons d’édition ont disparu et votre éditeur joue sa vie à chaque sortie, hélas. À vrai dire, les séries inachevées sont monnaie courante : il faut savoir que les lecteurs d’aujourd’hui sont moins fidèles que par le passé, ce qui est compréhensible. À quoi bon lire la suite si on n’accroche pas au tome 1, alors qu’il y a toujours plus de livres à découvrir ? Lors d’un salon, un ami éditeur m’expliquait qu’il n’était pas contre une trilogie dans le même univers, mais à condition que les romans soient indépendants, avec des personnages différents.

Au fait, je ne sais pas vous, mais moi j'ai bien aimé le dernier Tarantino

Impossible de me rappeler pourquoi j’ai inséré ce GIF du dernier Tarantino…

En ce qui me concerne, au moment de soumettre mon premier bouquin j’avais déjà écrit le tome 2, et le tome 3 dans les grandes lignes (ce qui explique pourquoi j’ai été contraint de reprendre en profondeur le dernier volet, étant donné que les tomes 1 et 2 avaient muri lors des corrections éditoriales). Avec le recul, je pense que c’était le bon choix, mais chaque auteur a sa propre façon de travailer : certains estiment qu’il est insensé d’investir autant de temps et d’énergie sur des tomes 2 et 3 pour une publication incertaine. Personne n’a raison ou tort, vous seul pouvez trancher.

Bon, maintenant que vous savez dans quoi vous vous embarquez, je vais vous dire pourquoi écrire une trilogie est la plus belle chose qui soit. Ne me regardez pas avec cette mine étonnée. Oui, vous avez gagné, je l’avoue, écrire une trilogie, c’est grisant, merveilleux, gratifiant et délicieusement terrifiant. Ca vaut vraiment le coup… mais quand l’histoire s’y prête. Ce constat vaut pour tous les médias, y compris le cinéma. Il n’y a rien de pire qu’une saga comme la Vérité si je mens, non pas parce que j’ai horreur des comédies françaises. Ce que je veux dire, c’est que ces suites sont faites pour de mauvaises raisons (au hasard, l’argent…) alors qu’une trilogie devrait au contraire être pensée comme telle, dès l’écriture des premières lignes. Un peu comme à la télévision avec Six feet under, The Wire, les Soprano ou Breaking Bad… des séries différentes, mais qui bénéficient d’une vraie fin satisfaisante, contrairement au Lost de Jean-Jacque Abrams (oui, pour moi il s’appelle Jean-Jacque).

Un exemple tout simple : le premier Rambo, un chef d’oeuvre du cinéma américain. Ne ricanez pas, je suis très sérieux. Ce film raconte l’histoire d’un vétéran du Vietnam qui rentre traumatisé au pays, dans la misère la plus totale. Alors qu’il s’attendait à être accueilli en héros, le voilà désormais SDF, en pleine errance. Humilié et torturé par la police d’un shérif sadique, cette victime redevient une machine à tuer. À l’origine, le film devait se terminer par la mort du personnage de Sylvester Stallone (la scène avait même été tournée), mais au final, dans les années 80 on a eu droit à deux suites consternantes… alors que le premier opus se suffisait à lui-même. On pourrait dresser le même bilan avec d’autres sagas comme Robocop.

On ne le dira jamais assez, une trilogie n’a rien à voir avec une démarche commerciale, les suites ne peuvent être du réchauffé. Une trilogie doit être légitime, c’est-à-dire que le dernier volet doit susciter une intense réflexion chez le lecteur/spectateur, et bien évidemment de l’émotion. Mieux : dans la mesure du possible, l’ultime chapitre est pensé dès le début de l’écriture. Voici selon moi les meilleures trilogies de tous les temps, tous médias confondus. Des histoires qui ont marqué l’inconscient collectif. (Je ne reviens pas sur le Seigneur des Anneaux, j’ai dit tout le bien que je pensais du chef d’oeuvre de Tolkien dans cet article. Même constat pour Hunger Games).

Le Parrain

Le Parrain est pour moi l’exemple même de la trilogie réussie. Un premier chapitre novateur, un deuxième volet original (Francis Ford Coppola eut la merveilleuse idée d’adopter une structure risquée en flashbacks, et de faire appel à Robert De Niro pour incarner Vito Corleone jeune, le père d’Al Pacino), et un dernier acte au goût amer, avec cette magnifique question philosophique : qu’est-ce que le pouvoir ? Le dénominateur commun de ces trois films, c’est la famille, celle des Corleone, mais aussi celle de Coppola qui apparait régulièrement à l’écran dans une vertigineuse et émouvante mise en abyme : le bébé baptisé du premier volet n’est autre que Sofia Coppola, qu’on retrouve des années plus tard dans le dernier chapitre. La boucle est bouclée dans cette trilogie que vous ne pouvez pas refuser…

Ça

Pour moi, Ça est peut-être ce que Stephen King a écrit de mieux avec le Fléau (une autre belle trilogie) et la Tour Sombre. Imaginez un clown tueur de gosses qui sévit aux Etats-Unis, des protagonistes qui sont encore enfants, et deux lignes temporelles (1954/1984) qui ne forment qu’une seule et même histoire… Ce cocktail donne une trilogie haletante qui se lit d’une traite. Le King approche de l’excellence car je serais bien en peine de vous dire quel tome j’ai préféré, signe que l’ensemble est homogène. C’est une vraie trilogie dans le sens noble du terme, avec une fin qui procure des frissons, mais surtout beaucoup de nostalgie et de tendresse façon Stand by me : 25 ans après l’avoir lue, je me souviens encore des sept jeunes héros du Club des Ratés.

La Guerre des Étoiles (la vraie trilogie)

Même si le Retour du Jedi ne bénéficie pas d’un scénario extraordinaire, les épisodes IV, V et VI forment un cycle relativement cohérent, grâce notamment à un deuxième acte dramatique à souhait (la capture de Han Solo, la fameuse révélation de Darth Vader). Détail incroyable, durant le tournage de l’épisode IV, Lucas n’était pas sûr que Vador soit le père de Luke.

Le cinéaste a failli écrire la trilogie parfaite, on ne peut d’ailleurs que regretter le départ du producteur Gary Kurtz après l’Empire Contre-Attaque, pour cause de divergence artistique avec Lucas sur ce qui s’appelait encore la Revanche du Jedi. Dans ce long dossier de Star Wars Universe, Gary Kurtz livre un témoignage passionnant  teinté d’amertume :

L’idée originale était que Han Solo soit récupéré au début de l’histoire et qu’il meure ensuite au milieu de l’histoire, durant un raid sur une base impériale.

Le fil de l’histoire qui a été totalement jeté par la fenêtre, et qui était vraiment important à mes yeux, était celui de Vador tentant de convaincre Luke de le rejoindre pour renverser l’Empereur. Car ensemble, ils avaient assez de pouvoir pour le faire. Il ne devait pas dire qu’il voulait dominer le monde et être le chef maléfique. C’était une transition. Vador devait se dire : « J’observe à nouveau ce que j’ai accompli, le chemin qu’a pris ma vie et la personne que je sers », et dans la tradition samouraï, « si je peux unir mes forces avec mon fils, qui est aussi fort que moi, peut-être pourrai-je réparer certains de mes torts. »  Tout cela devait être développé dans Le Retour du Jedi. L’histoire était donc plus poignante, et la fin était le couronnement de Leia qui devenait la reine de ce qui restait de son peuple, assumant le symbole royal. Cela signifiait qu’elle était désormais isolée des autres, et Luke s’en allait seul. C’était essentiellement une fin douce-amère. Elle n’était pas sa soeur qui se révélait juste pour tout conclure parfaitement. Sa soeur était à l’autre bout de la galaxie et elle ne devait pas débarquer avant l’épisode suivant. Ca aurait été assez triste, mais également poignant et optimiste car ils auraient gagné une bataille. Mais l’idée d’un autre assaut sur une autre Etoile de la Mort n’était pas présente du tout… Ca a finalement été du réchauffé de La Guerre des Etoiles, avec de meilleurs effets spéciaux. Et il n’y avait pas d’Ewoks… C’était entièrement différent. L’histoire était également plus adulte et plus simple.

Une soeur cachée de Luke devait donc apparaître dans les films ultérieurs à la trilogie. D’autres notes de Lucas pour L’Empire Contre-Attaque précisaient qu’elle suivait une formation de Jedi en même temps que Luke, dans une autre partie de la galaxie. Mis à part cet élément, Kurtz prétend que l’intrigue des suites « était très vague. C’était le périple de Luke pour devenir un Chevalier Jedi de premier plan dans le moule d’Obi-Wan Kenobi, et son ultime confrontation avec l’Empereur. C’étaient les grandes lignes et il n’y avait rien d’autre ».

Il semble donc que Lucas, peu satisfait du ton pessimiste de l’Empire Contre-Attaque, ait décidé de tout miser sur une happy end. Si pour le gosse des années 80 qui demeure en moi, le Retour du Jedi soutient la comparaison avec les épisodes IV et V (nostalgie oblige) l’adulte que je suis ne peut s’empêcher d’imaginer ce que la vision de Gary Kurtz aurait donné. On aurait évité une incohérence majeure entre la Revanche des Sith et le Retour du Jedi, quand cette mythomane de Léïa dit à Luke qu’elle se souvient du visage de sa mère (pfff, j’te jure), et on aurait peut-être eu un chef d’oeuvre du calibre de l’Empire Contre-Attaque

Evil Dead

« Chez Prix Bas les prix sont bas ! »

L’une des trilogies les plus drôles de l’histoire du cinéma. Un film d’horreur, une suite burlesque, et un épilogue qui se déroule au temps des chevaliers de la Table Ronde (et du Nécronomicon !), le tout porté par le talent inouï de Bruce Campbell, alias « Ash », l’homme à la tronçonneuse, exterminateur de morts-vivants… Une satire au vitriol de l’american way of life par Sam Raimi.***

Retour vers le Futur

Que peut-on dire de plus sur cette trilogie loufoque mille fois saluée par la critique ? Faut-il rappeler que c’est l’une des plus intelligentes sagas temporelle jamais réalisées ? Les détails sont soignés, et l’ironie toujours présente : Mac Fly retourne dans les années 50, rencontre sa mère… qui tombe amoureuse de lui. De l’humour, de l’émotion, une véritable pépite des années 80.

Les Fourmis

Les Fourmis, c’est pour moi l’oeuvre phare de Bernard Werber (avec les Thanatonautes). Je suis fan de ses premiers livres (et uniquement des premiers). Cet auteur a subi des attaques féroces, parfois justifiées (je pense notamment au très décevant Papillon des Étoiles), mais quoi qu’il en soit, cette trilogie reste un monument de la littérature de l’imaginaire. Fable philosophique, roman scientifique, enquête policière, les Fourmis, c’est un peu tout ça à la fois. Et l’auteur accomplit l’exploit de mettre du liant avec des personnages qui n’ont, a priori, rien à voir.

Dead or Alive (DOA)

La plus longue ligne de coke de l’Histoire du Cinéma (Dead or Alive I)

La trilogie extrême du cinéaste surdoué japonais Takashi Miike, interdite aux moins de 77 ans. Le seul rapport entre les trois volets, ce sont les deux acteurs principaux ! Le premier DOA est un film de yakuzas ultra-violent qui se termine par un duel au bazooka (!!). Le deuxième chapitre, contemplatif et mélancolique (!!!), se déroule dans une province japonaise au charme désuet, tandis que le troisième long-métrage est orienté SF cyberpunk… Seul un réalisateur de la trempe de Takashi Miike pouvait faire preuve d’un tel culot, pour un résultat what the fuck absolument jouissif. Le cinéaste fait voler en éclats tous les principes que j’ai énumérés dans mon article, mais s’affranchir de toutes les règles, n’est-ce pas là la marque du génie ? 🙂

Merci de nous parler de cinéma japonais, mais où voulez-vous en venir exactement ?

Pardon, je m’égare. En bref, si vous êtes un jeune auteur comme moi, je vous déconseille fortement de commencer par une trilogie, mais si c’est votre rêve, et que votre projet nécessite impérativement ce format très particulier, alors il faut vous lancer et éviter de douter par la suite. « Fais-le ou ne le fais-pas, il n’y a pas d’essai » expliquait ce bon vieux Yoda. Écrire une trilogie, c’est un peu comme être dans la peau d’un boxeur qui prépare les championnats du monde.

Vous êtes un écrivain, ce qui revient à dire que vous êtes votre pire ennemi, donc n’oubliez pas de prendre soin de vous. Et puis, tant qu’à faire, arrêtez de lire cet article un peu déprimant. Je vous ai parlé de combat quotidien à travers des métaphores sportives comme la boxe ou l’alpinisme, d’accord, mais il ne faut jamais perdre de vue qu’écrire doit rester, autant que faire se peut, un plaisir avant tout.

Alors courage pour votre future trilogie et, surtout, amusez-vous bien !

* Ce constat est le même pour tous les auteurs. En 2003, Stephen King a repris le Pistolero qu’il avait écrit à la fin des années 70.

** Sans que ce ne soit non plus dramatique, j’ai été confronté à ce cas de figure en terminant les corrections éditoriales de mon tome 2. J’ai eu envie de mieux introduire une caractéristique propre à un personnage, mais bien sûr le tome 1 était déjà publié. Tant pis, c’est la vie.

*** J’ai longtemps hésité à mettre la trilogie Spider-Man du même réalisateur dans mon classement (j’avais beaucoup aimé les deux premiers), mais de l’avis même de Sam Raimi,  Spider-Man 3 « ne fonctionne pas très bien ».

Published in: on janvier 22, 2016 at 6:42  Comments (24)  
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Hygiène de l’écrivain

Je pastiche le titre d’un livre d’Amélie Nothomb pour aborder un sujet peu évoqué par les auteurs : l’hygiène de vie ! Dit comme ça, cela peut sembler bizarre. Après tout, un écrivain n’est pas un sportif.

En fait, l’écriture, comme n’importe quelle autre activité, peut devenir une addiction avec ce que cela comporte de danger. Un danger vraiment insidieux.

Péché originel

Il y a quelques années, comme bon nombre d’amis romanciers, j’avais un boulot alimentaire et j’éprouvais le plus grand mal à concilier écriture et travail. Quand je pouvais écrire une heure par jour, j’étais heureux ! C’était d’autant plus frustrant que je sentais que ce premier roman avait le potentiel pour être publié. Le gros problème, c’est que j’avançais à la vitesse d’un escargot asthmatique.

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Tous les auteurs le savent, il est difficile d’écrire quotidiennement. Parfois, j’étais coupé dans mon élan par la vraie vie, et il m’arrivait de passer des jours, des semaines, voir des mois sans écrire. Combien d’années allait-il encore me falloir à ce rythme ? Je ne m’en suis jamais caché, j’ai toujours été lucide sur le fait que j’étais un « Didier Deschamps de l’écriture ». Pour les plus jeunes d’entre vous, Deschamps était un footballeur pas très impressionnant physiquement. Il ne possédait pas la technique de Zinédine Zidane, il n’était pas vraiment cool (pour être franc, il était aussi charismatique qu’une huitre), mais il était endurant.

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Moi en train d’écrire

En dehors de mon imagination fertile, je ne suis pas spécialement doué et je ne dispose pas d’une plume extraordinaire, mais j’ai toujours compensé en essayant de travailler énormément, c’est là d’où vient ce que j’appelle « mon péché originel ». À l’époque, j’avais l’impression que la plupart de mes amis auteurs possédaient naturellement un meilleur style que le mien, et que je devais travailler deux fois plus que les autres si je voulais un jour, à mon tour, être publié. C’était un complexe profondément enraciné dont je n’avais pas conscience. Un péché originel, qui allait avoir des conséquences.

Après mûre réflexion avec Anne-Lorraine, qui m’encourageait depuis longues années à aller au bout de mon rêve, je décidais d’accomplir le grand saut. En juin 2011, je quittais donc l’Éducation Nationale non sans une certaine appréhension euphorie, et pour cause : j’allais enfin travailler tous les jours à la maison sur les Pirates de L’Escroc-Griffe, sans interruption, et donc progresser dans mon écriture… le rêve ! C’est là où les choses se sont sérieusement compliquées, sans même que je m’en rende compte. Inconsciemment, je culpabilisais de ne pas avoir un « vrai » métier. Avec cet objectif de publication, j’avais des choses à prouver à ma famille, à mes amis, aux proches qui (légitimement) s’inquiétaient pour ma santé mentale mon avenir… Si je devais concrétiser mon rêve, je devais redoubler d’efforts.

Au fil des semaines, puis des mois, je passais de plus en plus d’heures à écrire. Ça devenait aussi naturel que de respirer. Comme je le disais dans cet article, n’importe quel auteur sait que l’inspiration relève en grande partie du mythe : au bout de quelques semaines d’écriture non stop, les idées viennent facilement.

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En réalité ce sont surtout les corrections et autres réécritures qui constituent le cœur du problème. À l’époque, il m’arrivait de me mettre au boulot dès le réveil, ou même au milieu de la nuit, à 4h00 du matin, après un songe particulièrement inspirant. L’écriture a vite fait de devenir une obsession quand l’auteur a des failles, ce qui était mon cas. J’écrivais comme si ma vie en dépendait, mais je ne m’en rendais pas compte. Lentement mais sûrement, écrire devenait une souffrance.

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L’étrange marathon

Juste avant de soumettre mon roman aux maisons d’édition, il m’arrivait de passer huit heures par jour derrière l’écran de mon ordinateur, parfois plus. Je commençais à travailler le matin, je continuais l’après-midi et une  bonne partie du soir, ce qui limitait mes activités sportives. Ne pas me dépenser physiquement était catastrophique, car cela entraînait des insomnies, aggravées par le fait que mon cerveau surexcité était programmé pour être en permanence sollicité. Je savais pertinemment que je ne pouvais pas tenir ce rythme sur le long terme, mais que voulez-vous, j’étais accroc à cet étrange marathon, ce qui m’a valu de me retrouver dans le rouge à plusieurs reprises, complètement carbonisé…

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La première fois, c’était durant un été. J’étais au restaurant japonais avec ma femme, occupée à regarder la carte. À un moment donné elle lève les yeux et me demande si j’ai choisi, je lui dis que je ne sais pas. Je n’avais envie de rien. Inquiète, elle me demande si ça va, mais là encore, j’étais incapable de lui répondre. Je ne me sentais ni bien ni mal, j’étais comme neurasthénique. Je n’éprouvais plus d’émotions. Je me souviens de m’être couché à 19h00, et d’avoir dormi jusqu’au lendemain. Au réveil, j’étais dans le même état psychologique. L’après-midi, bien sûr, je n’ai pas écrit. J’ai encore pioncé comme un loir de 19h00 à midi et, heureusement, mon état s’est par la suite amélioré. Sans Anne-Lorraine pour tirer la sonnette d’alarme, je pense que ça aurait pu déboucher sur quelque chose de plus grave.

L’autre danger qui menace l’écrivain, c’est l’attente des soumissions éditoriales, j’en ai largement discuté avec vous dans cet article. Écrire à plein temps rend cette phase beaucoup plus difficile, surtout quand on n’a jamais été publié. Quand je guettais à 4h00 du matin les mails d’éditeurs, je me demandais parfois si je n’avais pas gâché plusieurs années de ma vie pour une trilogie qui ne verrait jamais le jour. J’avais bien conscience que je devais penser à autre chose, mais comment pouvais-je travailler sur les tomes 2 et 3 sans connaître le sort réservé au tome 1 ? Et quand j’arrivais enfin à bosser sur mes suites, je ne pouvais m’empêcher de songer au premier volet… Je n’arrivais pas à maîtriser ces pensées insomniaques.

L’écrivain de Schrödinger

Je n’étais pas en paix, même après la belle rencontre avec Stéphane Marsan aux Imaginales, et son « oui » enthousiaste dans un mail de septembre 2013 : au moment de le recevoir, je ne lisais que les premières lignes du message, car j’avais  compris à tort qu’il s’agissait d’un refus. Je disais même à Anne-Lorraine « c’est mort pour Bragelonne ». Je ruminais dans mon coin, jusqu’au moment où elle lut à son tour le mail en grommelant « tu es con ou quoi ? Il veulent te publier dans une nouvelle collection ! ». Pourtant, plus les mois passaient, moins j’y croyais. Je n’avais pas confiance en moi. J’étais un chat de Schrödinger qui n’avait rien signé, à la fois publié et non publié, pas préparé à gérer l’incertitude. Entre le « oui » de Bragelonne par mail et la signature effective du contrat, il s’est passé pratiquement un an, une éternité pendant laquelle j’imaginais tous les scénarios possibles comme par exemple « ils ont changé d’avis mais ne savent pas comment me le dire », « ils attendent de voir si le tome 2 est à la hauteur » ou bien encore « ils veulent d’abord être sûrs que les corrections éditoriales se passent bien ». En parler en boucle était complètement irrationnel de ma part, et pénible pour mes proches, mais je n’arrivais pas à me contrôler. Ma souffrance devenait carrément physique. L’hiver, j’étais frileux et mon poids variait constamment, car même si j’essayais de faire attention à ma santé en marchant quotidiennement, mes efforts étaient insuffisants. Écœuré par la viande, je compensais en mangeant toujours plus de fromage, j’étais victime de violents maux de tête, mon cholestérol et ma tension artérielle n’étaient pas au top… Mon corps, ce traître que je croyais connaître, devenait un étranger et refusait de m’obéir. Quel sens devais-je donner à ma vie ? Je traversais une crise existentielle profonde. Durant mes nuits blanches, je me passionnais pour la mécanique quantique et la théorie des cordes car la science et ses implications métaphysiques me permettaient de comprendre l’univers, mais il manquait une pièce dans le puzzle de ma vie, depuis longtemps, peut-être même depuis toujours.

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J’avais soif de spiritualité, je l’avais déjà senti en visitant des temples bouddhistes au Japon. Paradoxalement, c’est à partir du moment où j’ai envisagé la possibilité de ne jamais être publié que mon état s’est amélioré. Lentement, je réalisais que ce que je croyais être une déprime était en réalité une dépression. Un beau jour, je tombais par hasard sur deux livres de Matthieu Ricard, le traducteur français du Dalaï-Lama, qui avait été chercheur en biologie avant de devenir moine. J’étais intrigué par le fait que de grands physiciens comme Albert Einstein, ainsi que des spécialistes de la mécanique quantique ou de la théorie des cordes, s’intéressaient au bouddhisme, une sagesse qui n’est ni de la philosophie, ni de la religion, mais une science contemplative. Moi qui vivait constamment dans le futur, je découvrais avec fascination des moines qui , eux, appréciaient l’instant présent. Par la méditation, ils tentaient de parvenir à une totale maîtrise de leurs corps avec ce graal : l’extinction des souffrances.

À cette époque, je voyageais régulièrement entre l’Alsace, la Lorraine et la Provence Alpes Côte d’Azur, et j’eu l’opportunité de fréquenter des centres bouddhistes de différentes traditions, de rencontrer d’authentiques moines tibétains réfugiés en France après les massacres de l’armée chinoise durant les années 50. Des exilés qui avaient infiniment plus de raisons que moi de se lamenter et qui pourtant demeuraient sereins, sans  stress post-traumatique, malgré les atrocités perpétrées par Pékin et la destruction de dizaines de milliers de temples.

Au contact de cette culture, je comprenais que mes humbles souffrances, physiques et mentales me permettaient de remettre ma vie à plat, de saisir combien je vivais dans la vacuité. Je réalisais que tant que je n’avais pas évolué sur ce plan là, être publié ne ferait que déplacer mes problèmes… parce que la vie elle-même est source d’insatisfaction.

À partir de l’été 2014, je commençais à méditer tous les jours, à davantage écouter mon corps, à essayer d’être plus détendu. Auparavant, quand j’écrivais trop, je soignais mes migraines à coups de nurofen, et je découvrais avec stupeur qu’en faisant le vide, la douleur s’en allait. Au fil des mois, moins j’éprouvais de stress, plus mes défenses immunitaires se renforçaient, je devenais moins frileux. Je changeais complètement mon échelle de priorité. Je passais de « je veux être publié » à « je veux être heureux ». Lorsque le contrat de Bragelonne est arrivé dans ma boite aux lettres, je n’étais plus tout à fait le même homme. J’avais compris qu’avant de vouloir devenir un écrivain, je devais avant tout accepter d’être humain. Accepter de lâcher prise. Accepter de m’aimer enfin.

Bien sûr, cela ne veut pas dire que j’ai vaincu toutes mes névroses : lorsque le tome 1 a été publié en mars, avec l’effervescence de la sortie il m’a été difficile de continuer à méditer quotidiennement. Je surveillais continuellement le classement Amazon, les critiques de la blogosphère, je dormais mal… Je commençais à oublier les leçons du passé. Là encore, il a fallu franchir un pallier. Au mois de septembre 2015, j’étais encore dans les corrections éditoriales du tome 3 lorsque je me suis mis à fréquenter tous les lundi un petit centre bouddhiste tibétain à Metz. Quelle ne fut pas ma surprise quand je réalisais que ce temple avait été fondé par le Vénérable Guéshé Losang Thupten, alias « Guéshé La », un vieux lama qui avait eu comme maître le Dalaï-Lama en personne, et deux de ses précepteurs ! J’habitais près de ce centre sans même le savoir. Auparavant j’avais eu l’opportunité de rencontrer des sages de premier plan comme Ringo Tulkou Rinpoché et Khandro Rinpoché, mais pour la première fois je sentais que le courant passait avec ce maître, quelque chose de particulier, une sorte de complicité. J’étais impressionné par la chaleur et la simplicité de ce vieil homme souriant, mais dans le même temps, j’avais le sentiment étrange qu’il m’attendait, que nous nous connaissions depuis très longtemps. Un soir, en écoutant un de ses enseignements, je ne pus m’empêcher de penser combien j’étais imparfait, j’avais l’impression d’avoir commis tout au long de ma vie toutes les erreurs possibles et imaginables. D’une manière ou d’une autre, Guéshé La sentit mon trouble car il se mit à me sourire et me dit, en me regardant droit dans les yeux, « il faut apprendre à se pardonner ».

Doucement, j’ai fini par accepter la leçon du vieux maître et j’ai commencé à vraiment lâcher prise, accepter le fait que je n’étais pas un surhomme, que mon tome 3 ne sortirait pas en février, et surtout que ce n’était pas bien grave, n’est-ce pas George ?

Aujourd’hui, après le bon accueil réservé à mon premier roman, l’écriture n’est plus une souffrance ou un marathon, mais un vrai métier qui me permet de voyager avec mes lecteurs dans d’autres univers. Je ne me mets plus la pression pour les livres à venir. Le matin, je consacre deux heures à troller Star Wars VII la méditation et la marche, deux activités qui ont fait baisser ma tension artérielle et mon poids. Le midi, j’ai même réussi à me calmer sur le fromage et grâce à un vrai régime végétarien sérieux, je n’ai plus de cholestérol. L’après-midi, j’écris, mais le soir, je déconnecte mon cerveau. Et plus important encore, j’ai arrêté de m’auto-flageler. J’apprends à recevoir des compliments sans leur donner trop d’importance, et de la même manière, je relativise les critiques, je ne les prends en compte que si elles sont pertinentes. Mon style est simple, ni pire ni meilleur que celui de nombreux écrivains, et c’est très bien comme ça. Finalement…

C’est cool d’être Didier Deschamps.

PS : Et vous amis auteurs, le fait d’écrire régulièrement change-t-il votre hygiène de vie ? Comment arrivez-vous à concilier écriture, travail et vie de famille ?

 

Published in: on janvier 5, 2016 at 8:33  Comments (48)  
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