Qu’est-ce qu’un bon méchant ?

Il m’a fallu plusieurs jours pour me remettre du choc Avengers : Infinity War. Le succès du long-métrage tient en bonne partie à cette fameuse fin, ainsi qu’au grand retour des Gardiens de la Galaxie… mais il y a un autre élément important : Thanos.

Cet antagoniste possède un sacré charisme, et  c’est un plaisir de voir (enfin) dans un film de SF un méchant du calibre de Darth Vader. En tant qu’auteur, je n’ai pu m’empêcher de me poser à nouveau cette fameuse question : qu’est-ce qu’un bon méchant ? Évidemment, il y a autant de réponses que d’écrivains, et ce qui suit est très subjectif. Avant toute chose, je dois faire une confession : à sa sortie en 2012, le tout premier volet des Avengers m’avait laissé sur ma faim ! Ce blockbuster était pourtant divertissant, mais j’avais l’impression de suivre des super-héros invulnérables qui ne risquaient pas grand chose, et aussi le sentiment que le méchant n’était pas à la hauteur de l’enjeu. Pour moi, la séquence symptomatique de ce constat est celle où Hulk humilie Loki, un passage qui me fait immédiatement sortir du film. En l’espace d’une scène, le réalisateur nous montre que Loki est faible, et se permet de le tourner en ridicule, ce que je trouve dommage* tant ce personnage a gagné en complexité au fil des épisodes.

Sans vouloir troller**, c’est bien pire avec Kylo Ren. Ce n’est que mon avis, mais je trouve qu’il manque de charisme, et ne sait que faire de son masque (inutile). « Enlève cette chose ridicule ! » lui ordonne Snog, non sans un souverain mépris…

Je sais que c’est cliché, mais pour moi la règle d’or c’est « il n’y a pas de bonne histoire sans bon méchant ». Dans Infinity War, jamais Thanos n’est moqué. Le long-métrage revient largement sur son histoire tragique, ainsi que sur ses motivations de « survivant ». À défaut d’approuver ses idées génocidaires (exterminer la moitié de l’univers pour éviter les crises démographiques), on comprend qu’il est sincèrement persuadé de faire le bien, ce qui lui donne de l’humanité. Je pense qu’il est crucial de considérer que le méchant est un personnage comme un autre. Malgré la tentation de diaboliser un antagoniste jusqu’à la caricature, un auteur devrait s’abstenir de tout jugement moral. C’est ce que réussit admirablement Éric Emmanuel Schmitt avec la Part de l’autre. Dans son livrel’écrivain imagine ce qu’aurait pu être la vie d’Hitler s’il avait réussi le concours d’entrée aux Beaux-Arts.

Même si c’est très difficile, l’auteur doit faire preuve d’empathie, essayer de rendre un méchant crédible et, par certains aspects, attachant. Dans la vraie vie, rares sont les gens qui se lèvent le matin en se demandant sciemment comment ils pourraient causer le plus de mal possible ! Comme le dit le proverbe, « l’enfer est pavé de bonnes intentions ». Dire, penser ou commettre des actes négatifs est intimement lié à un mal-être initial, une souffrance plus ou moins consciente, comme par exemple l’attachement. C’est tout le propos du roman Trainspotting, adapté au cinéma par Danny Boyle.

Le film a marqué une génération, car la thématique de la drogue dure y est abordée frontalement, sans manichéisme. L’antagoniste n’est pas à proprement parler un être de chair et de sang, mais l’addiction elle-même, ce fameux « manque » qui pousse des drogués à commettre des actes moralement répréhensibles.

Dans le chef d’oeuvre d’Anne Rice, Lestat le vampire, les buveurs de sang ne sont pas mauvais en soi. Certains essaient même désespérément de résister à cette soif qui les taraude… ce qui les rend d’autant plus tragiques. L’immortalité vaut-elle tous les sacrifices ? À quoi bon vivre si tous les êtres qu’on aime sont destinés à mourir ? Autant de questions philosophiques qui tourmentent ces anges désenchantés. L’un des romans de la saga, Entretien avec un vampire, a été adapté au cinéma et a réussi à capter la mélancolie de cet univers, grâce notamment à une bande-originale ponctuée de magnifiques Libera me.

De manière générale, l’attachement créé du conflit, cette tension si particulière qui va enrichir un personnage, et donc l’histoire. Le conflit n’est pas à négliger, il est étroitement lié à l’antagoniste comme on l’avait vu dans cet article. C’est ce qui rend le dilemme moral de Gollum si intéressant dans le Seigneur des Anneaux : jusqu’à la fin, on redoute que ce drogué schizophrène ne succombe définitivement à la tentationSi on va plus loin, l’amour lui-même peut être considéré comme une forme d’attachement. Dans le flamboyant Dracula de Coppola, l’amour mène à la damnation, mais il permet également d’humaniser un personnage monstrueux avec cette courte séquence d’introduction incroyablement épique

Lorsqu’il évoquait les méchants qu’il avait incarnés pour le grand écran, que ce soit Dracula, Saroumane ou Scaramanga, l’acteur Christopher Lee insistait fort justement sur l’idée de « héros maléfique ». Ce dernier est moins une créature diabolique, qu’un être qui n’a pas réussi à surmonter une grave faiblesse. C’est la colère qui ronge Magneto, le célèbre mutant misanthrope. La saga X-Men commence dans un camp de concentration, avec ce court prologue absolument bouleversant

Ironie dramatique oblige, l’enfant juif victime de la folie nazie n’aura par la suite de cesse de vouloir exterminer l’Humanité. Comment ne pas éprouver de la compassion pour un tel personnage ?

De manière générale, la soif de vengeance est un sentiment puissant qui dépasse la simple dichotomie « gentil/méchant », ne serait-ce que parce qu’on a tous ressenti un jour ou un autre de la colère, qui peut se transformer en haine. American History X est l’un des long-métrages qui réussit le mieux à nous faire comprendre ce cheminement si particulier, à défaut de l’approuver.

Dans ce film culte, Edward Norton joue un skinhead néo-nazi… intelligent. Mais le réalisateur procède différemment que pour X-Men : alors qu’on découvre de suite pourquoi Magneto est devenu aussi haineux, dans American History X la scène d’ouverture montre Derek Vinyard, un partisan de la suprématie blanche, tuer deux voyous qui ont tenté de forcer sa voiture. Ce n’est que plus tard qu’on comprend comment Vinyard est arrivé à une telle violence, grâce à un subtile montage en flashbacks .

Il fallait un courage monstre au réalisateur pour oser aller au-delà des clichés, montrer à l’écran un personnage raciste sans le diaboliser, expliquer son triste parcours familial… et même susciter chez le spectateur de l’empathie. Peu à peu, le bourreau se transforme en victime. Un autre cinéaste aurait probablement dressé le portrait d’un raciste bête et méchant. Dans American History X, le vrai antagoniste est le cycle sans fin de la violence dont l’Humanité a tant de mal à se détacher. La force de cette œuvre réside là encore dans son absence totale de manichéisme, son humanisme touchant.

Le fait qu’un individu soit, initialement, tout ce qu’il y a de plus ordinaire rend sa métamorphose particulièrement troublante. Dans le Parrain, le jeune Michael Corleone n’était pas destiné à rentrer dans la mafia, mais là encore, la violence de son univers va malheureusement le rattraper. C’est son profond attachement à sa famille, en particulier son père, qui constituera l’élément déclencheur.

On parle de colère et de haine, mais la peur fonctionne à l’identique, elle est une excellente source de motivation pour un antagoniste. Dans Blade Runner, la peur de la mort pousse les répliquants à commettre des meurtres. Dans Ça, le mécanisme, plus primal, est inversé : le clown tueur est un prédateur qui se nourrit des angoisses des enfants pour survivre, de la même manière qu’un Freddy Kruger. Dans la série Penny Dreadful, le jeune Victor Frankeinstein perd sa mère alors qu’il n’est encore qu’un petit garçon. Ce drame familial le motivera à commettre l’irréparable, créer un monstre… qui n’est pas celui qu’on croit.

Fort logiquement, peur, haine et attachement  ne sont jamais très éloignés de la folie, peut-être l’une des thématiques les plus compliquées à écrire, car elle nécessite beaucoup de cohérence. Dans la brillante série Bates Motel, on suit le parcours de Norman, un adolescent perturbé, mais profondément attachant, qui aime sa mère. Grâce au film d’Hitchcock, Psychose, on sait pertinemment que Bates va devenir un tueur en série, mais la question est de savoir « comment ? ». Il y a un très beau travail d’écriture dans cette série dramatique, qui n’est pas du tout gore. Au fil des saisons, on réalise avec tristesse que Norman Bates aurait très bien pu avoir une vie normale, que son destin n’était pas tracé d’avance. On éprouve aussi de la compassion pour sa mère, une pauvre femme qui  rêvait d’une vie simple, mais qui a été dépassée par les événements. Mère et fils forment un magnifique couple tragique. Dans cette série de grande qualité, jamais la démence n’est employée dans un but racoleur, la folie est au contraire exploitée avec intelligence.

 

Dans The Dark Knight, le Joker semble a priori totalement déjanté et pourtant, même dans la folie, il fait preuve d’une certaine intégrité. Lors d’une séquence mémorable, il met le feu à une montagne de billets sous le regard horrifié de ses hommes de main !

On comprend alors qu’il n’est pas un vulgaire malfrat sensible à l’appât du gain, mais un anarchiste fanatique qui ne respecte qu’un principe : celui du chaos. Jamais on ne saura précisément d’où provient sa démence (plusieurs interprétations sont possibles dixit le Joker lui-même), mais qu’importe, cela ne lui donne que plus de charisme.

 

 

 

 

 

 

 

Dans Fight Club, le nihilisme de Tyler Durden est alimenté par l’absurdité d’une société de consommation schizophrène. Si nous ne sommes plus que des consommateurs, chacun d’entre nous est un fou en puissance, capable de disjoncter à tout moment.

Le roman de Chuck Palahniuk, adapté au cinéma en 1999 par David Fincher, était prophétique à bien des égards. Dès les années 90, Palahniuk prédisait  que des réseaux constitués de personnes ordinaires se livreraient à des actions terroristes extraordinaire à des fins idéologiques, ce qui est profondément dérangeant : on pense toujours que croiser le chemin d’un monstre n’arrive qu’aux autres.

C’est difficile à admettre, mais le monstre en question possède toujours un visage familier. Dans le roman  (et le film) Misery, une lectrice est tellement attachée à une série de romans qu’elle va jusqu’à torturer l’auteur pour que celui-ci écrive une fin satisfaisante. Comme souvent, Stephen King s’inspire d’un archétype qu’il connait bien (le fan excessif qui lui écrit des lettres) pour exagérer ses défauts et créer une psychopathe mémorable. À l’inverse, l’excellente série Mind Hunter casse le mythe du serial killer. On suit l’histoire (vraie) de Holden Ford et Bill Tench, deux agents du FBI qui vont, dans les années 70, s’entretenir avec des meurtriers célèbres afin de résoudre des affaires criminelles… jusqu’à devenir amis avec l’un d’entre eux ! Mind Hunter est un véritable pied de nez au stéréotype du tueur en série, une manière de dire « quoi de plus banal que le Mal ? ». Combien de personnes ont découvert, après un fait d’actualité, qu’elles étaient amies depuis des années avec un meurtrier ? Mind Hunter nous pousse également à nous interroger sur notre vieille morale judéo-chrétienne. Que deviendra-t-elle dans les siècles à venir ? C’est tout le propos de Carbone Modifié, le roman qui a inspiré la géniale série Altered Carbon.

 

Dans ce lointain futur, les milliardaires, au moment de mourir, transfèrent numériquement leurs esprits dans des corps neufs et vivent ainsi pendant des siècles… mais suivre une morale a-t-il encore un sens lorsqu’on dispose de l’éternité pour tester toutes sortes d’expériences sans craindre un hypothétique jugement divin dans l’Au-Delà ? Peut-on encore ressentir des émotions, être humain ou même croire en Dieu lorsqu’on a l’impression d’en être un ? Que deviennent les gens qui n’ont pas les moyens de se payer un corps satisfaisant ? Dans Altered Carbon, le pouvoir donne le vertige, des idées de meurtre… et corrompt absolument tout. 

S’il n’existe pas de recette miracle pour créer un méchant d’anthologie, il est clair qu’il existe une myriade de raisons pour expliquer ses agissements. Je pense qu’en tant qu’auteurs, nous ne devons pas à hésiter à créer des personnages riches, nos histoires n’en seront que meilleures !

* Vous me direz que dans les Gardiens de la Galaxie, à la fin le méchant est ridiculisé, ce qui n’empêche pas le long-métrage d’être réussi, mais il s’agit avant tout d’une comédie, comme le pouvait l’être Ghostbusters dans les années 80. Il y a donc forcément beaucoup plus de second degré que dans un drame ou une œuvre épique.

** Mes excuses à Anaïs et Hadrien, fans des derniers Star Wars

 

Published in: on mai 7, 2018 at 11:03  Comments (2)  

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2 commentairesLaisser un commentaire

  1. Je ne suis pas d’accord pour Loki. À ce moment du film on a compris qu’il n’est qu’un pion (le vrai grand méchant est déjà Thanos) donc c’est pas gênant qu’il soit ridiculisé puisque ça sert à montrer qu’en fait, il n’est qu’un amuse gueule. Et puis au pire, perso, j’pense pas qu’un méchant doivent forcément prit au sérieux. Un méchant ne fait pas nécessairement peur non plus. En fait, en guise de « méchant » je parlerai plutôt d’antagoniste (ce que tu fais mais pas à chaque fois), parce que si notre héros fait le mal… Bah l’antagoniste n’est pas « le méchant » et du coup voilà.

    • C’est vrai que le « Big Boss » c’est Thanos, mais cette scène m’a quand même « choqué » sur le coup. Après, les ressentis sont toujours très subjectifs et je sais pertinemment que la majorité des fans ont adoré voir Loki se prendre une dérouillée par Hulk


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