Le liant, souffle vital d’une histoire

 

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En étudiant un peu la calligraphie zen, j’ai été frappé de constater combien sa philosophie était riche d’enseignements, y compris pour un auteur de romans. Au Japon, ce dao est appelé shodô, « l’art de l’écriture ». La peinture d’une calligraphie est un événement aussi unique que l’interprétation d’un musicien lors d’un concert. Comme l’enregistrement d’un « live », la calligraphie survivra à son interprète au fil des siècles. Lorsque l’artiste peint, il considère que son trait est vivant, et qu’il s’enchaîne avec d’autres traits : c’est le kimyaku, « l’enchaînement du ki », le ki étant le souffle vital.

Toute l’énergie est canalisée vers la pointe du pinceau, tandis que le calligraphe est totalement concentré dans l’instant présent, serein et détaché. Plus rien d’autre n’existe. Il doit faire preuve de spontanéité, à l’image d’un auteur qui écrirait un premier jet sans la moindre erreur ! En effet, si le calligraphe arrête de peindre un instant pour réfléchir ou prendre de l’encre, il perd l’enchaînement et le trait « meurt », ce qui explique pourquoi il ne corrige jamais une calligraphie. Un trait n’est jamais superflu, chaque coup de pinceau est un « souffle vivant ».

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Les caractères ne sont pas constitués que de traits distincts, mais aussi d’espaces qui les relient, le ma. Ce vide entre les traits, ce ma, n’est pas un simple néant, car les intervalles sont aussi importantes que les caractères et participent à l’esthétique de l’œuvre. Il n’y pas de dualité entre la forme et le vide. Plus qu’un art, la calligraphie est une méditation zen sur la vacuité, qui pousse à se recentrer sur l’essentiel.

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Le symbole de la vacuité dans le bouddhisme zen

 

 

 

On peut procéder de même pour le livre qu’on est en train d’écrire, réfléchir à l’essentiel, le « liant ». Le liant est le ciment d’un roman, le fait que chaque personnage, sous-intrigue, rebondissement, décor, période historique, « serve » à quelque chose. Autrement dit, ce liant est le fameux kimyaku, le souffle vital de votre histoire.

Prenons un exemple et imaginons un synopsis (écrit avec les pieds faute de temps, désolé) qui s’appellerait… je ne sais pas, moi… Tiens, allez :

Le barbecue du dragon vegan

Je me lance :

Dans une dimension parallèle, la Terre est peuplée de Hobbits conformistes et des créatures encore plus étranges : les banquiers. Ces êtres détestent tout ce qui est surnaturel et souhaitent un monde rentable, une logique de marché sans magie ni dragons. Seuls les barbares des steppes réussissent à vivre tant bien que mal en dehors de cette civilisation moderne, ils conservent leur liberté ainsi que leurs coutumes d’antan.

Liliane Hobbitebourg, une richissime et vieille princesse rebelle acariâtre, veuve du célèbre Duc de Hobbitebourg, roule en 4X4 à travers les steppes d’Asie Centrale dans l’espoir de délivrer son ami Albert, un vénérable dragon asthmatique vegan. La pauvre créature est en effet retenue prisonnière par Gore le barbare, un guerrier âgé sur le point de prendre sa retraite. Très attachée à son dragon domestique légué par son défunt mari, la princesse Liliane a rempli son coffre de billets dans le but de payer une rançon, car Gore a la ferme intention de tuer la bête à la hache le week-end prochain et pour cause : le barbare organise un grand barbecue pour fêter avec toute sa horde son départ à la retraite, il a même prévu un concours de poésie virile. Le vainqueur gagnera des brochettes de dragon en grillade comme l’exige la tradition barbare. Dans la même histoire, il est également question des aventures de Jean-Paul le Hobbit, un jeune étudiant fauché contraint de travailler dans un fast-food pour gagner sa vie*. Jean-Paul doit de l’argent à la princesse et se démène pour la rembourser.

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« Sad Dragon », par Greg Broadmore

Dans notre synopsis, la protagoniste principale est Liliane. Le lecteur veut savoir si la vieille princesse arrive à temps au concours de poésie pour sauver son dragon. Jean-Paul le Hobbit, le personnage secondaire, s’est endetté auprès de la princesse, mais d’une part celle-ci est riche, et d’autre part récupérer son argent n’est pas la priorité de l’héroïne. Que le Hobbit arrive à la rembourser ou pas n’est donc pas l’aspect le plus important du récit. À la limite, cette histoire de dette pourrait faire l’objet d’un autre roman.

Préserver le liant en supprimant une sous-intrigue secondaire, un personnage inutile, une péripétie superflue, c’est tailler les branches mortes d’un arbre pour le maintenir en bonne santé et revenir à l’essentiel… même si pour un auteur le processus peut s’avérer douloureux.

Bien sûr, on peut toujours décider de ne pas couper la sous-intrigue de Jean-Paul, parce  qu’on estime que le Hobbit est un personnage attachant, drôle ou tragique… mais si on alterne les points de vue princesse/Hobbit, on prend le risque de rendre l’une des deux intrigues moins intéressante que l’autre, surtout si les actes de Jean-Paul ont peu d’impact sur le récit. De plus, des problèmes de fond se posent : notre Hobbit est un étudiant fauché, comment a-t-il pu se lier d’amitié avec cette princesse ? Comment se sont-ils rencontrés ? Et pourquoi lui a-t-elle prêté de l’argent ? Yves Lavandier dirait qu’on a pas assez « milké », c’est-à-dire exploité ces idées jusqu’à la dernière goutte (de la même façon qu’on va traire le lait d’une vache d’où le mot anglais « milk »).

Si on veut absolument garder cette sous-intrigue, il faut donc mettre du liant, c’est-à-dire prévoir en amont l’enchainement : la place du Hobbit doit être « tracée d’un coup de pinceau ». Même si les deux intrigues ne se rejoignent qu’à la fin, vous préservez le souffle vivant d’une seule et même histoire.

Imaginons que Jean-Paul le Hobbit ne soit plus un étudiant fauché, mais un auteur en panne d’inspiration qui n’arrive pas à terminer l’écriture de son roman. Comme tous les écrivains, il vit de menus larcins en cambriolant des maisons d’édition et profite des dédicaces pour boire gratuitement du café dans les FNAC.

Le barbecue du dragon vegan, synopsis écrit avec les pieds numéro 2

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À force d’être de toutes les combines, Jean-Paul le Hobbit se fait coffrer par la police secrète de Rotchild Ier, un roi banquier populaire qui vole aux pauvres pour donner aux riches. L’inspecteur Derrack, un vieil orque très calme qui parle avec un léger accent allemand, découvre que Jean-Paul a dans sa jeunesse étudié les lettres modernes au sein d’une fondation financée par la princesse Liliane, en réalité l’ex-femme du roi Rotchild. À l’époque, Jean-Paul avait reçu de cet organisme philanthropique une bourse d’écriture, bourse qui fut honteusement gaspillée en achats d’herbe à pipe hallucinogène sans que le Hobbit n’écrive une ligne de son projet de roman. L’inspecteur Derrack propose à Jean-Paul un choix : soit il devient le correcteur attitré des journalistes du Monde jusqu’à ce que mort s’ensuive, soit il obtient une grâce royale, à condition de partir en mission top secrète dans les steppes et de ramener la princesse Liliane, retenue prisonnière par la tribu de Gore le barbare. Si Jean-Paul  est capturé ou tué, le roi Rotchild niera avoir eu connaissance de ses agissements.

Pour éviter un destin cruel, Jean-Paul accepte la mission. Il retrouve la piste de la princesse Liliane et s’introduit dans le camp, déguisé en barbare anorexique de petite taille. Il constate que la princesse n’a pas réussi à soudoyer les guerriers des steppes, en dépit de son immense fortune. Les barbares n’ont que faire de son argent, étant donné que toute l’économie de la tribu repose sur le troc. Le concours de poésie des barbares se termine, mais aucun guerrier n’a été fichu de réciter une rime satisfaisante. Fou de rage, Gore s’apprête à trancher la tête d’Albert le dragon lorsque Jean-Paul intervient. Au dernier moment, il retrouve l’inspiration et déclame un poème qui narre comment le dragon orphelin a perdu ses parents très tôt, tués par des barbares. Touché par la détresse de Liliane, et la poésie du Hobbit, Gore réalise qu’il est lui-même, comme ce dragon, un orphelin qui n’a connu que la dépression. Il s’est endurci et a passé sa vie à massacrer ces créatures ailées sans imaginer qu’elles étaient elles aussi des êtres sensibles, et que dragons et barbares n’avaient plus leur place dans le monde moderne. Gore se met à pleurer à chaudes larmes et n’a pas d’autre choix que de déclarer Jean-Paul vainqueur du concours de poésie. Bouleversé, Gore décide solennellement de devenir végétarien et libère le dragon. La vieille princesse comprend que l’argent n’achète pas tout et qu’elle entretenait beaucoup de préjugés sur les barbares, qui ont finalement bien plus de valeurs qu’elle ne l’imaginait. Elle tombe amoureuse de Gore qui prend enfin sa retraite. Il envisage de refaire sa vie avec Liliane, de s’installer dans une yourte et de suivre une psychothérapie afin de canaliser sa violence. De son côté, Jean-Paul s’est non seulement acquitté de sa dette envers la société, mais il a également trouvé sa voie : délaisser l’écriture de romans pour se lancer dans la poésie. Il est sur le point de quitter le camp lorsqu’un agent de la police secrète l’interpelle. Il s’agit de l’inspecteur Derrack.
– Jean-Paul, vous avez fait vraiment du bon boulot. Ça ne nous dirait pas de bosser pour nous à temps plein dans un autre pays ?
– C’est moi ou vous voulez me recruter pour de bon ?
– Écoutez, je vais vous la faire simple. Le philosophe Bernard Henri Denis réalisait un documentaire en Corée du Nord lorsqu’il a été arrêté.
– Quel abruti…
– Je ne vous le fais pas dire. 
Le dictateur King Kong-Il ne le relâchera que si le roi Rotchild  accepte de chanter en coréen l’International, tout nu sous la douche, et partager la vidéo sur YouTube.
Jean-Paul soupire :
– Je suis trop vieux pour ces conneries.

Ce synopsis a beau avoir été écrit (rapidement) avec les pieds, il possède un minimum de cohérence. Il y a un peu plus de liant entre les deux intrigues de Liliane et Jean-Paul que dans la première version.

Dans l’absolu, le fait de multiplier des histoires dans l’histoire n’est pas un problème en soi. Dans un registre beaucoup plus dramatique, un roman comme la Cartographie des nuages** a recours à de nombreuses intrigues qui n’en forment qu’une. Ce livre a inspiré le long-métrage Cloud Atlas qui est construit sur pas moins de six lignes temporelles (1846, 1936, 1973, 2012, 2144, et un futur post-apocalyptique)… force est de reconnaître que David Mitchell a suffisamment de talent pour se permettre cette structure hautement casse-gueule !

Cet avis n’engage que moi, mais je pense qu’au début de sa carrière d’auteur, il faut faire preuve d’humilité et ne pas essayer d’en faire trop. Supprimer des intrigues ne signifie pas appauvrir son roman, mais accepter que les événements s’enchainent le plus naturellement possible. Je ne dis pas que j’ai raison, mais en ce qui me concerne, plus les années passent et plus j’essaie d’aller vers cette simplicité.

C’est bien aussi, la simplicité.

* Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé est fortuite

** Je vous rassure, je ne me hasarderai pas à comparer Le barbecue du dragon vegan à Cartographie des nuages de David Mitchell, hein. On est tous d’accord pour reconnaître que mon histoire est bien meilleure.

Published in: on octobre 20, 2017 at 4:56  Comments (10)  

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10 commentairesLaisser un commentaire

  1. OMG que quelqu’un écrive l’histoire du dragon et de J-P pitié c’est trop cool ! Je jure que j’achète ! Parole !

    • Hahaha 😄 Le pire, c’est que je te crois 😄

  2. Promis, je sors la tronçonneuse, où mon perso qui ne sert à rien aura un destin moins flat qu’actuellement. 🙂

    • Franchement, tu as une belle carte à jouer avec tes corrections éditoriales 😉

  3. Oh mon Dieu, mais comme j’ai ri !!!! 😀 😀 😀

    Enfin, tout d’abord j’ai été émue par l’exemple de la calligraphie chinoise, j’ai adoré la métaphore, ça m’a beaucoup parlé…♥ ♥

    Puis j’ai levé les bras de joie en retrouvant ce cher « Gore le barbare », qui m’avait beaucoup manqué… 😉

    Et puis il y a eu les perles comme « Comme tous les écrivains, il vit de menus larcins en cambriolant des maisons d’édition et profite des dédicaces pour boire gratuitement du café dans les FNAC. » ou « soit il devient le correcteur attitré des journalistes du Monde jusqu’à ce que mort s’ensuive, (…) » suivi de « Pour éviter un destin cruel »…

    Y a pas à dire, ça fait du bien de te retrouver !!! Bisous !!

  4. 😀 😀 😀

    Et moi c’est toujours un plaisir que d’échanger avec toi 😉 ❤ Je suis ravi si la métaphore t'a beaucoup parlé, chaque dao est un "outil" précieux pour les auteurs que nous sommes, même si le terme "outil" est réducteur. Etant donné qu'au Moyen-Âge les samouraïs avaient détourné le zen pour l'art de la guerre, je n'ai aucun scrupule à faire de même pour une activité aussi pacifique que l'écriture 🙂 Chaque dao est un trésor 🙂

  5. Mais mais mais mdr ! merci pour ces fous rires j’en peux plus !

    En plus, bons exemples sur le liant. Je suis tout à fait dans cette problématique actuellement dans mon roman uchronique, j’ai deux personnages principaux dont les intrigues se croisent de plus en plus, et je me faisais la remarque hier que j’avais surtout écrit l’histoire de l’un (sans doute parce que c’est celle qui est la plus claire dans mon esprit pour le moment). J’ai encore beaucoup de pièces du puzzle à poser, mais le grand kiff c’est quand mon inconscient vient me donner au fil de la plume une pièce « liante » surprise à laquelle je ne m’attendais pas du tout 🙂 Comme dans la calligraphie visiblement, aucun trait n’est inutile dans un premier jet -même si on va couper ensuite l’excès.

    • De rien 😄 Oui, l’inconscient est fascinant… Mine de rien on a des ressources dont on a même pas idée ! 😊


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