Joker, naissance d’un mythe

La descente aux enfers d’Arthur Fleck, un malade souffrant d’un syndrome neurologique prodromique, une pathologie rare provoquant des rires spasmodiques incontrôlables…

Que peut-on dire de plus sur le Joker ?
C’est la question que je me suis posée en apprenant qu’un film allait être consacré à la nemesis de Batman. J’avoue avoir frémi lorsque le réalisateur, Todd Phillips, a annoncé (à tort) ne pas s’être inspiré des comics… jusqu’au moment où le long-métrage a été récompensé à la Mostra de Venise, festival réputé pour son exigence. Passé le choc de la découverte (il m’a fallu plusieurs jours pour me remettre de la projection et écrire cet article), force est de constater que le Lion d’or décerné est totalement mérité tant le film est digne du Nouvel Hollywood de la fin des années 70 (Un après-midi de chienSerpico…), et s’inscrit dans un cinéma sans concessions extrêmement politisé. Joker n’est pas du tout un blockbuster de super-héros.

Le prix récolté à Venise n’a pas empêché un scandale aux États-Unis, ce qui est souvent le cas avec les longs métrages intelligents tels que Orange Mécanique ou Fight Club. À l’image de ces œuvres marquantes, cette histoire de clown triste au destin tragique n’est absolument pas un film qui légitime les incels comme j’ai pu le lire, mais une réflexion nuancée permettant de comprendre les racines de la violence : qu’elle soit familiale, urbaine, ou terroriste, elle est symptomatique d’une société agonisante qui échoue à protéger les plus faibles, comme le montre la scène de l’assistante sociale : alors qu’Arthur Fleck est plus désemparé que jamais, elle lui annonce que c’est leur dernière entrevue, les politiques ayant taillé dans le budget des services sociaux :

– ils n’ont rien à foutre des gens comme vous… et ils n’ont rien à foutre des gens comme moi, avoue-t-elle, impuissante.

Le génie du réalisateur est d’avoir su (un peu) se détacher des comics originaux pour livrer sa vision du Joker, mais une version crédible, pour ne pas dire complémentaire de celle du Dark Knight : si on y réfléchit bien, dans le film de Christopher Nolan le clown ne cesse de mentir sur son passé en racontant des histoires à chaque fois différentes ! Le Joker de Todd Philipps est lui aussi un subtile patchwork basé sur de nombreuses sources d’inspiration.

En lisant le cultissime comics The Killing Joke (« Souriez ») d’Alan Moore (Watchmen, From Hell), on découvre un comique raté reconverti dans le crime, qui a perdu sa femme enceinte de six mois, à cause d’un stupide accident domestique.

Dans le magnifique Arkham Asylum, l’un des plus beaux (et dérangeants) comics qu’il m’ait été donné de lire, bien que les origines du Joker restent mystérieuses, David McKean fait ressentir la démence des personnages avec un mélange de peintures, de photos et de collages anxiogène au possible… Lorsqu’on le feuillette, le livre est organique, presque menaçant ! Une véritable plongée dans la folie.

Ce point de vue très immersif est largement adopté dans l’œuvre de Todd Philipps, avec d’autres idées-clefs. Ainsi, dans The Dark Knight Returns, on retrouve la fameuse scène de l’émission télévisée recyclée dans le film.

Une séquence également influencée par la Valse des Pantins de Martin Scorsese.

Le réalisateur s’inspire de tous ces éléments subversifs pour donner à son intrigue une atmosphère encore plus réaliste que celle du long-métrage de Nolan ! Il faut en effet saluer l’audace avec laquelle le réalisateur nous amène à porter un regard peu flatteur sur le père de Bruce Wayne, un riche industriel qui vit dans sa tour d’ivoire. On est saisi par l’ironie dramatique qui se dégage de cette tragédie, surtout quand on connaît la haine de Batman envers le Joker suite à l’assassinat de ses parents dans des circonstances assez troubles… Quand s’achève la vengeance et quand commence la folie ? C’est la question qui hante le spectateur à mesure qu’Arthur Fleck est confronté à l’injustice. Peut-on parler de démence quand une société aussi schizophrénique que dysfonctionnelle nous pousse à la méchanceté ? Dispose-t-on d’un réel libre arbitre lorsqu’on n’a jamais connu la stabilité ? Autant d’interrogations qui amènent un éclairage tragique sur ce comique désespéré qui passe son temps à collectionner dans son carnet les meilleures blagues, sans véritablement les comprendre, parce que sa vie elle-même n’est qu’une cruelle plaisanterie. On ne peut qu’éprouver de la compassion pour cette victime, qui va inexorablement se transformer en bourreau dans un Gotham City déliquescent, magnifié par la musique de Hildur Guðnadóttir, la violoncelliste islandaise qui a composé la bande-originale de la série Chernobyl.

Fable incendiaire sur la faillite morale de nos sociétés modernes qui n’est pas sans rappeler le Taxi Driver de Martin Scorsese et le V pour Vendetta d’Alan Moore, conte crépusculaire anarchisant porté par un Joachin Phœnix habité par son rôle, Joker est la preuve que les films DC Comics ne sont jamais aussi bons que lorsqu’ils se distinguent du cinéma Marvel. Du scénario plus que des effets spéciaux, une réflexion plus que de l’action, est-ce le début d’une nouvelle ère pour DC ? Je l’espère de tout cœur, tant il s’agit pour moi du film de l’année, et même le chef d’œuvre iconique de cette fin de décennie. Smile !

Published in: on octobre 14, 2019 at 10:11  Comments (10)  
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The Boys

Les super-héros existent, et l’envers du décor est loin d’être reluisant. Liés contractuellement à Vought International, une multinationale qui exploitent leurs images, les « supers » sont obligés de communiquer sur les réseaux sociaux afin de vendre un maximum de produits dérivés, et peuvent être licenciés s’ils perdent de leur popularité ou commettent des crimes… Mais existe-t-il encore une justice quand de riches stars immatures dotées de super-pouvoirs disposent d’une telle influence sur le monde ?

Nous sommes en train de vivre un nouvel âge d’or, celui des séries ! Alors que je viens à peine de terminer l’incroyable saison 2 de Mindhunter, réalisée par David Fincher en personne, voici que je découvre* avec stupéfaction The Boys, un monument de subversion drôle et angoissant, à faire passer Watchmen pour un inoffensif divertissement familial !

Inspiré d’un comics écrit par l’auteur de Preacher, Garth Ennis, The Boys n’est rien de moins qu’une attaque frontale de la machine Disney, avec cette idée absolument géniale : quel serait le business généré autour de vrais super-héros ? Loin de nous dépeindre une société plus sûre, les scénaristes nous propulsent dans une dystopie avec des divas plus préoccupées par leurs images médiatiques que par la lutte contre les injustices : la moindre déclaration, bagarre ou photo balancée sur Twitter est analysée par les conseillers en communication de Vought International, la multinationale qui gère les carrières de ces vedettes. En échange de contrats de plusieurs centaines de millions de dollars, les super-héros sont obligés de participer à des galas de charité, faire de la pub télévisée pour leurs produits dérivés, animer des émissions de télé-réalité ou porter des costumes sexy, enfin, surtout les femmes… Dans un système aussi pervers où les sondages décident de tout, pas étonnant que ces célébrités se comportent au mieux comme des enfants gâtées, au pire comme de violents criminels irresponsables au-dessus des lois !

Aux antipodes de l’univers Marvel, The Boys est une satire au vitriol d’une industrie hollywoodienne obsédée par son image, mais également une réflexion sur le populisme qui touche de plein fouet les Etats-Unis et le reste du monde. Le Protecteur, synthèse effrayante de Super-Man, Captain America et Donald Trump, est l’incarnation de cette dérive médiatique inquiétante, un homme aussi populaire que psychopathe qui ne cesse de répéter à ses admirateurs « c’est vous qu’on devrait applaudir », mais qui n’en pense pas un traître mot…

Quand on ne sait plus faire la différence entre politique, divertissement et démagogie, le totalitarisme n’est jamais très loin. Le star system n’est-il pas l’ultime déclinaison d’une propagande de plus en plus sophistiquée qui dépasse les frontières ? Un jour, un spécialiste de la manipulation des masses a écrit : « je suis convaincu que dans cinquante ans, les gens ne penseront plus en terme de pays ». Il s’agissait de Joseph Goebels…

*Merci à Cédric pour cette belle découverte.

Published in: on octobre 8, 2019 at 12:00  Comments (4)  
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Midsommar

Dani et Christian sont sur le point de se séparer quand la famille de Dani est touchée par une tragédie. Attristé par le deuil de la jeune femme, Christian ne peut se résoudre à la laisser seule et l’emmène avec lui et ses amis à un festival estival qui n’a lieu qu’une fois tous les 90 ans dans un village suédois isolé…

Je dois l’avouer, je ne suis pas très film d’horreur : je trouve que la réalité est déjà assez cruelle sans qu’on soit obligé d’assister à des scènes éprouvantes… Mais parfois, il y a des longs-métrages qui forcent le respect et transcendent le genre : Alien, Psychose, Shining, The Thing, Misery, le Dracula de Coppola… autant de films qu’il faut impérativement avoir vu. Je crois qu’on peut désormais ajouter à cette liste Midsommar, un chef d’oeuvre difficile à résumer. Avant toute chose, je tiens à signaler que ce film est seulement interdit au moins de douze ans, ce qui me parait un peu léger. Non pas qu’il s’agisse d’un torture porn façon Saw ou Hostel, loin de là car, encore une fois, je n’aime pas la violence gratuite. Midsommar est moins un film dérangeant qu’une œuvre atypique donnant l’impression d’avoir été scénarisée par un ethnologue, en l’occurence le jeune réalisateur Ari Aster, qui avait déjà sévi sur Hérédité. Avec un soin méticuleux, Aster a imaginé une communauté « païenne » perpétuant d’ancestrales traditions suédoises, il a même été jusqu’à créer un alphabet runique imaginaire, des fresques ainsi qu’une langue, l’affekt !

Là où Aster touche au génie, c’est qu’il utilise pour son thriller une photographie… blanche, dans un magnifique cadre bucolique qui n’a, a priori rien, d’horrifique. Une idée formidable, en phase avec l’intrigue puisque dans certaines régions de Scandinavie, l’été le soleil ne se couche pas… ce qui va, bien sûr, contribuer à désorienter les personnages. Que cache ce paisible festival ? C’est la question que l’on se pose lorsque l’intrigue démarre, alors qu’on tombe sous le charme de cette communauté et de ce cadre idyllique. Au début de ce voyage initiatique, on a presque envie d’être avec les protagonistes, de participer à ces inoffensifs rites folkloriques qui célèbrent la Nature dans ce qu’elle a de plus sacrée.

Là encore, il s’agit d’un procédé absolument génial : alors que dans la plupart des films d’horreur, il y a clairement une frontière morale entre les personnages principaux et les monstres, ici les barrières sont de plus en plus poreuses à mesure que nous nous retrouvons, comme les héros, piégés, car confrontés à nos propres contradictions. Qu’est-ce qui différencie la civilisation de la barbarie ? Qu’est-ce qui définit une famille ? Possédons-nous la légitimité nécessaire pour juger certaines sociétés traditionnelles, alors que nous abandonnons nos anciens dans des maisons de retraite ? Lors de rites complexes, les membres de cette communauté tribale se livrent à un impressionnant mimétisme émotionnel en reproduisant les cris de joie ou de peine. N’est-ce pas la preuve que, dans ce type d’organisation il règne une plus grande empathie que dans nos sociétés dites « modernes », sociétés dans lesquelles il est délicat de parler ouvertement de mort et de deuil sans provoquer un malaise ?

À plusieurs reprises, le spectateur est, à l’image des protagonistes, un papillon attiré par l’étrange poésie qui se dégage de cette communauté qui interpelle notre morale judéo-chrétienne. Film d’horreur lyrique amoral, mais certainement pas immoral, jamais Midsommar ne tombe dans le manichéisme. À chacun de se faire son idée sur cette fin qui ne laissera personne indifférent…

Bien que cette œuvre soit très clivante (les spectateurs adorent ou détestent), on ne peut que se réjouir de l’arrivée d’un nouveau cinéma, le thriller horrifique indépendant. Après les expérimentaux Get Out, Us et Hérédité, l’horreur lorgne de plus en plus vers le cinéma d’auteur, non sans un certain brio. À tout juste trente-trois ans, et avec seulement deux réalisations à son actif, Ari Aster entre dans le cercle très fermé des jeunes réalisateurs surdoués à surveiller de près.

Bonus, la bande-annonce de Midsomar.

Published in: on août 9, 2019 at 9:41  Comments (5)  
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L’Homme qui tua Don Quichotte

L'Homme Qui Tua Don Quichotte

Oyez, oyez ! Le chevalier Terry Gilliam est enfin venu à bout de son projet maudit ! L’Homme qui tua Don Quichotte aura été un véritable serpent de mer, la genèse de ce film ressemblant à une interminable série télévisée de 25 saisons. Considéré comme le cinéaste le plus malchanceux du Septième Art, Terry Gilliam avait pourtant bien failli parvenir à ses fins au début des années 2000, avec Jean Rochefort dans le rôle-titre, et Johny Deep en Sancho Panza. Las ! Le sort en décida autrement, ce qui donna lieu à un documentaire célèbre, Lost in la mancha, qui retrace le destin tragi-comique de ce tournage sans précédent : inondation, bruits d’avion pendant les dialogues, double hernie discale de Jean Rochefort… l’univers entier aura conspiré pour empêcher le réalisateur britannique de tourner ce projet qui lui tenait tant à coeur.

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Au fil des ans, Terry Gilliam a tenté à plusieurs reprises de conjurer le mauvais sort, non sans une chkoumoune impressionnante. Don Quichotte et Sancho Panza ont failli être interprétés par Robert Duvall et Ewan McGregor (projet 2008-2010), Robert Duvall et Owen Wilson (2011-2012), John Hurt et Jack O’Connell (2014-2016), Michael Palin et Adam Diver (2016)… Après de multiples rebondissements (et la mort du regretté John Hurt) c’est finalement au duo Jonathan Pryce/Adam Diver à qui il revient la lourde tâche d’incarner les personnages principaux, et ainsi mettre fin à plusieurs décennies d’infortune.

Nonobstant les froides critiques des journalistes, j’ai décidé d’aller au cinéma sans attente particulière, la projection de ce film maudit relevant déjà du miracle. Cela n’a pas échappé au facétieux Terry Gilliam : peu après une mise en garde judiciaire (!)*, le générique plein d’humour prévient que tout commence « après 25 ans de dure besogne et de foire d’empoigne ».

On comprend alors que cette œuvre sera moins une adaptation littérale du livre de Cervantès, qu’un film-somme, une mise en abyme de la carrière de l’auteur de Brazil. Le long-métrage démarre avec Toby (Adam Diver), réalisateur blasé, occupé à tourner une publicité évoquant… Don Quichotte ! En décidant de faire d’Adam Diver son alter ego, un cinéaste en crise, Gilliam a une idée de génie : utiliser ce Sancho Panza des temps modernes pour se livrer à une critique féroce du cinéma hollywoodien : opportunisme, cruauté, cynisme, argent-roi… Autant de moulins à vent à combattre, dans une bataille perdue d’avance puisqu’au final tout est appelé à péricliter : les rêves de la belle Angelica, les ambitions artistiques d’un jeune réalisateur, ainsi que l’idéalisme chevaleresque de Don Quichotte. Un idéalisme indissociable de la folie, l’élément central du récit. Cette folie est le moteur qui permet à l’artiste d’affronter des géants, même si les moulins de la réalité ont presque toujours le dernier mot. Le rêve qui nait de la grisaille du quotidien, une allégorie poétique à la lisière du fantastique dans la lignée des Aventures du baron de Münchhausen.

Capture d’écran 2018-05-23 à 14.54.32.pngCe pessimisme mélancolique, récurent dans la filmographie de Terry Gilliam (Brazil, Fisher Kingl’Armée des douze singes) questionne sans cesse notre rapport à la réalité, ainsi que nos préjugés : les marginaux que croisent les héros sont-ils des terroristes ou de simples migrants ? Loin d’être confus, le scénario de l’Homme qui tua Don Quichotte est bien au contraire un vin qui s’est bonifié au fil du temps, au gré de multiples réécritures. On sent que Terry Gilliam a remué ciel et terre pour porter à l’écran le fameux roman de Cervantès, sans pour autant oublier l’humour au dixième degré des Monty Pythons, omniprésent. Ainsi, lors d’une séquence savoureuse, les producteurs se demandent s’ils vont pouvoir faire jouer l’assurance pour sauver le tournage, une scène qui n’est pas sans rappeler celle du documentaire Lost in la mancha ! En louvoyant entre réalité et fiction, Terry Gilliam ne fait que s’inspirer du réalisme magique du roman de Cervantès, un style qui a influencé Emir Kusturica (Underground) et même certaines œuvres de Fellini. La fin, émouvante, donne l’impression que tout le cinéma de Terry Gilliam est résumé en un seul film qui, hélas, risque fort de connaître un bide retentissant tant il est à des années-lumières des blockbusters d’aujourd’hui**

Le type tout seul au fond qui verse une larme à la fin, c’est moi.

Oeuvre incomprise par une bonne partie des critiques, l’Homme qui tua Don Quichotte est le film-testament d’un grand cinéaste, un artiste héroïque qui a sublimé des années de galère pour nous livrer un magnifique conte philosophique, baroque et tragique, jusqu’à mettre sa propre santé en péril*. Une bien poétique façon de nous signifier que si les hommes meurent, les mythes, eux, demeurent éternels.

 

* Aussi rocambolesque que cela puisse paraître, il faut savoir que l’un des producteurs a tout fait pour empêcher la sortie du long-métrage, autorisé in extremis à être exploité en salle. C’est la raison pour laquelle, au tout début du film, un message informe que « la projection de « The man who killed Don Quixote » lors de cette séance ne préjuge en rien des droits revendiqués par Alfama et Paulo Branco sur ce film à l’encontre de Terry Gilliam et des producteurs mentionnés au générique, qui font l’objet de procédures judiciaires en cours ». Comme si cela ne suffisait pas, Terry Gilliam a été victime d’un AVC dix jours avant de venir au festival de Cannes, tandis qu’Amazon annonçait qu’il se retirait du projet… Gilliam a finalement réussi à se rendre à l’avant-première cannoise.

** C’est pour cette raison que je vous conseille, si vous souhaitez le voir, de ne pas perdre de temps. Il est fort probable qu’il ne reste qu’une seule semaine à l’affiche, les salles sont loin d’être remplies, comme vous pouvez le constater sur ma triste photo…

Published in: on mai 23, 2018 at 12:59  Comments (4)  
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Du livre au film : Ready Player One (attention, révélations)

 

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L’été dernier, mon ami Fred* m’a fait découvrir Ready Player One, un page turner d’Ernest Cline que j’ai lu en à peine quelques jours.

Dans un futur déprimant, les gens échappent à la grisaille du quotidien en se réfugiant dans un MMORPG : l’OASIS. Un univers persistant dédié à la pop culture des années 80 : jeux vidéos, musique, cinéma, romans… Absolument tout est accessible pour les joueurs qui se connectent à l’OASIS, un monde virtuel qui a même développé une économie réelle. Tout bascule le jour où son concepteur, le milliardaire James Halliday, décède. Son testament révèle que le riche excentrique a décidé d’organiser une chasse au trésor : le joueur qui arrivera à retrouver un easter egg héritera de sa fortune, ainsi que du contrôle du jeu. Une multinationale, Innovative Online Industries, est prête à tout pour remporter cette ultime compétition et ainsi monétiser l’OASIS.

ATTENTION, JE RÉVÈLE BEAUCOUP D’INFORMATIONS SUR LE LIVRE ET LE FILM, SI VOUS VOULEZ ÉVITER LES DIVULGÂCHIS, FUYEZ PAUVRES FOUS.

Ready Player One est l’un de ces livres impossibles à lâcher. Véritable délice pour les vieux de la vieille dont je fais partie, c’est une aventure qui réunit deux générations, et pour cause : les jeunes joueurs de 2044 sont obligés de connaître sur le bout des doigts la culture des années 80, quitte à terminer des jeux d’arcade comme Pac-Man avec une seule vie… ou apprendre par coeur les répliques du film Sacré Graal ! Ready Player One célèbre une époque révolue, celle des jeux vidéos VRAIMENT difficiles, quand les sauvegardes n’existaient pas. Fort heureusement le livre est bien plus qu’un trip nostalgique, puis que la technologie VR n’a jamais été autant d’actualité. L’auteur se base sur les casques virtuels d’aujourd’hui pour s’interroger sur notre futur : que se passerait-il si le Web était remplacé par une galaxie de mondes persistants ? L’économie imaginée par Ernest Cline est pour le moins angoissante, puisque les personnes endettées auprès d’Innovative Online Industries sont appréhendées par sa police privée et contraints de pratiquer le farming, c’est-à-dire de miner dans l’OASIS ! Autant dire que le contraste entre monde réel et virtuel est saisissant, surtout quand le héros, lors d’une déconnexion, prend conscience que son corps est amaigri. Le malaise de ces jeunes qui se réfugient dans l’utopie des années 80 est une mise en abyme de ce que les geeks quadragénaires traversent actuellement. Une génération paradoxale, très critique en ce qui concerne les dérives d’Internet, mais pourtant nostalgique des années Amstrad. Des adulescents un peu paumés qui ont grandi avec « la guerre » Atari-Amiga, les consoles de jeux 8 et 16 bits, Donjons et Dragons… Bref, la génération Stranger Things !

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Plus on avance dans le roman et plus la régression devient jouissive : dans cet univers sans limites il est tout à fait possible de piloter le Faucon Millenium ou même de visiter l’immeuble de la Tyrell Corporation, bien connu des fans de Blade Runner

A la fois dystopique et résolument optimiste, Ready Player One a soufflé un vent de fraicheur sur la SF, même si, vous l’aurez compris, ce roman parlera surtout aux fans de Matthew « Wargames » Broderick.

Lorsque j’ai appris que Steven Spielberg allait adapter un tel monument, j’étais impatient de voir le résultat final. Était-ce seulement envisageable de montrer sur le grand écran toute la richesse d’un tel univers ? D’obtenir des licences aussi couteuses que celle de Star Wars ? Comme toujours, il est très difficile de tirer d’un best-seller un long-métrage susceptible de plaire aux fans de l’œuvre originale. Aidé par l’auteur du bouquin, Spielberg a été contraint de simplifier l’intrigue, de supprimer de nombreux passages et d’inventer de nouvelles épreuves, quitte à perdre en nuance : il existe désormais une rébellion, qui s’oppose frontalement à Innovative Online Industries, ce qui donne au scénario une ambiance un peu plus manichéenne. Les personnages principaux, notamment Art3mis, gagnent en importance, mais au détriment de la noirceur puisqu’il y a moins de morts que dans le roman. Fait notable, dans le livre les héros sont rivaux et ne se connaissent que virtuellement, mais à force de jouer ensemble ils apprennent à se faire confiance et tissent des liens… alors que dans le long-métrage ils se rencontrent très vite dans la vraie vie, ce qui là encore modifie sensiblement l’histoire. De manière générale, j’ai trouvé l’atmosphère du film moins oppressante que celle du livre, plus « grand public », avec pas mal de bons sentiments à la fin, mention spéciale au traitement du méchant, Nolan Sorrento… mais heureusement, Steven Spielberg est aux commandes ! Un cinéaste au crépuscule de sa carrière qui n’a pourtant rien perdu de son génie comme le prouve l’incroyable hommage à Shinning, qui vaut son pesant d’or… Les clins d’oeil sont hilarants : Freddy, Jason, Chucky, Hello Kitty, les Gremlins… difficile de repérer toutes les stars de la pop culture, on a parfois envie de mettre le film en pause juste pour admirer les avatars présents dans le long-métrage !

Freddy

Si l’adaptation ne peut rivaliser en inventivité avec le roman, il n’en demeure pas moins que c’est un régal de retrouver toutes ces références des années 80, non sans une certaine nostalgie : le James Halliday vieillissant fait furieusement penser à Steven Spielberg, jusqu’à sa coupe de cheveux. À bien des égards, Ready Player One est le testament cinématographique d’un réalisateur de 71 ans resté adolescent.

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Un créateur de mythes en quête de sens, qui s’interroge sur la notion même de divertissement. Si la fabuleuse séquence de la course, remplie de monstres, est un vibrant hommage de Steven Spielberg au cinéma de genre qu’il affectionne tant, elle représente aussi une volonté de briser les frontières entre les médias : de King Kong au tyrannosaure de Jurassic Park, de Retour vers le Futur à Akira, c’est toute la culture populaire qui est célébrée, qu’elle appartienne au cinéma, aux jeux vidéos ou à l’animation. À défaut de livrer une adaptation fidèle, Steven Spielberg fait preuve de générosité pour nous offrir un film feel good qui donne envie de relire le chef d’œuvre d’Ernest Cline, c’est déjà beaucoup…

* Au fait Fred, il y a quelques mois tu n’avais pas parlé de créer ton blog ? Je dis ça je dis rien…

Published in: on mars 29, 2018 at 8:29  Comments (15)  
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The Fountain, deux œuvres, un film

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Mother ! m’a donné envie de revoir une œuvre majeure dans la carrière de Darren Aronofsky : The Fountain. J’ai toujours aimé les films de SF mystiques comme Cloud Atlas, The Tree of Life,  ou 2001 Odyssée de l’Espace, et The Fountain s’inscrit clairement dans cette lignée.

Au XVIe siècle un conquistador part en quête de la légendaire fontaine de jouvence, censée offrir l’immortalité.
De nos jours, un scientifique cherche désespérément le traitement capable de guérir le cancer qui ronge son épouse.
Dans un futur lointain, un cosmonaute voyage à travers l’espace et prend peu à peu conscience des mystères qui le hantent.

La vie, l’amour, la mort, tel est le propos de ce film bouleversant qui a bien failli ne jamais voir le jour. La genèse de ce long-métrage mériterait à elle-seule un documentaire ! Ce que peu de cinéphiles savent, c’est qu’il existe deux versions de cette histoire.

À l’origine, The Fountain devait être un blockbuster à 75 millions de dollars… un budget colossal au début des années 2000. En 2002, alors que les décors sont prêts, Brad Pitt annonce à sept semaines du tournage qu’il abandonne le film à cause d’une divergence artistique. Le projet est annulé, ce qui plonge Darren Aronofsky dans une profonde dépression, d’autant plus que sa mère lutte contre un cancer… cruelle ironie pour un réalisateur obsédé par le thème de l’immortalité et de la fontaine de jouvence.

Sachant que The Fountain ne sera probablement jamais tourné, Darren Aronofsky décide de confier l’adaptation du roman graphique au peintre Kent Williams qui s’inspire de la première version du film (bien que l’édition de ce livre soit épuisée, j’ai pu me procurer cette semaine un exemplaire). Au fil des pages on découvre qu’initialement, l’histoire de The Fountain commençait par une scène à grand spectacle, une bataille sur une pyramide, avec des conquistadors affrontant une armée maya.

 

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Pendant que Kent Williams travaille sur cette adaptation du synopsis original, Aronofsky tente de faire le deuil de son ancien projet :

Au fur et à mesure que le boulot avançait, j’avais de plus en plus de mal à dormir. Une nuit, je finis par sauter de mon lit, excédé. Dans mon bureau, j’épluchais toute la documentation dont j’avais eu besoin pour écrire The Fountain. Il devenait clair que je n’arriverais pas à me sortir l’histoire des tripes si je ne la réalisais pas moi-même.  Il me vint alors une idée. Quand j’avais commencé à faire des films, j’écrivais les scénarios avec en tête un budget minimum, un budget de film indépendant. Pourquoi diable avais-je placé celui-là d’emblée dans la catégorie des films de studio ? Je décidais de tout recommencer. De faire de mon histoire un scénario de film indépendant. C’était un vrai défi, ça me plaisait bien. Du coup, si je ne dormais plus, c’était pour écrire. Et ça faisait longtemps que je n’avais plus écrit pour le plaisir. Deux semaines plus tard, j’avais terminé. La même histoire, mais cette fois-ci le film avait une chance de se faire. Pendant des mois, avec Kent (Williams, l’auteur du roman graphique), on a parié qu’on serait le premier à terminer, lui l’album, moi le film. Et bien, c’est match nul. Et c’est impeccable. Avec les mêmes géniteurs, et la même histoire, l’album et le film réunissent l’exploit d’être uniques, chacun dans leur genre.

(The Fountain, postface de l’édition française du roman graphique)

Tandis que Kent Williams termine l’adaptation du premier scénario, Darren Aronofsky se décide à travailler sur une nouvelle version de The Fountain avec un budget divisé par deux. Une approche plus intimiste qui va, contre toute attente, servir le film. Cate Blanchett et Brad Pitt laissent la place à Rachel Weiz et Hugh Jackman, qui forment à l’écran un couple émouvant, magnifié par la caméra d’un cinéaste amoureux… Rachel Weiz étant la femme de Darren Aronofsky !

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Alors que le premier script commençait avec une (coûteuse) bataille entre conquistadors et Mayas, dans la nouvelle version on se retrouve propulsé dans le futur au milieu d’une magnifique séquence spatiale psychédélique. Crâne rasé, l’astronaute interprété par Hugh Jackman est enfermé avec un arbre dans une mystérieuse bulle.

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Pour mettre en images cette séquence contemplative, le responsable des effets visuels, Dan Schrecker, délaisse le numérique et utilise des micro-clichés de minuscules réactions chimiques dans des boîtes de Pétri… de simples collages photos qui ne sont pas sans rappeler les sublimes effets artisanaux de Douglas Trumbell sur The Tree of Life.

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Comme pour Pi et Requiem for a dream, Darren Aronofsky confie la musique à Clint Mansell, accompagné du Kronos Quartet et du groupe rock Mogwai. L’équipe livre une bande-originale mémorable, à la fois épique et mélancolique, tout en sensibilité, qui sert de trait d’union entre les deux versions, que j’ai d’ailleurs réécoutée en feuilletant les pages de l’album.

Au final, impossible de nourrir une quelconque amertume en fantasmant sur ce qu’aurait pu être la première version de The Foutain. Ce que le film a perdu en spectaculaire, il l’a gagné en émotion avec une histoire plus simple que celle du premier script, riche en symboles. L’arbre de vie de l’Ancien Testament est aussi l’arbre de la Bodhi, permettant d’atteindre l’éveil spirituel, la mort n’étant qu’une porte pour accéder à cette illumination. De la même façon, l’inquisiteur qui met à feu et à sang l’Espagne est également la métaphore du cancer qui est en train de tuer Izzi…

Film aussi expérimental que radical, The Fountain fait aujourd’hui partie des œuvres SF qui ont profondément divisé la critique… et les cinéphiles. La marque des oeuvres visionnaires.

Published in: on octobre 17, 2017 at 9:32  Comments (9)  
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Blade Runner 2049

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Avec 2001 Odyssée de l’Espace, Blade Runner est l’un des rares longs métrages de Science-Fiction à être respecté par les critiques hostiles à l’Imaginaire, au point d’être considéré comme un chef d’oeuvre du Septième Art. Film d’auteur visionnaire, Blade Runner est le mètre-étalon de la SF dystopique de ces 35 dernières années : Terminator, Robocop, Total Recall, Akira, Ghost in the shell, Strange Days, Dark City, le Cinquième Élément, Matrix, A.I., Avalon, l’Attaque des Clones, Minority Report, Ex Machina, Arès… difficile de citer tous les films qui ont, de près ou de loin, une filiation avec le long-métrage mythique de Ridley Scott, qui avait déjà sévi en 1979 avec l’iconique Alien. L’héritage de Blade Runner est tel qu’il déborde largement la sphère du cinéma pour toucher aussi les séries avec Real humansWestworld, et même le monde du jeu vidéo avec des titres comme Final Fantasy VII ou Deus Ex.

C’est peu dire que Blade Runner possède une aura de film indépassable.

Et puis, il y a quelques années, j’ai appris qu’une suite allait voir le jour… J’ai alors ressenti une immense méfiance en réalisant qu’Hollywood allait (encore) mettre en chantier la suite d’une oeuvre culte. Comment pouvait-on agir ainsi avec un film si proche de la perfection ? Il est vrai que la fin était ouverte, mais à la manière d’Inception, cette fin faisait tout l’intérêt de l’intrigue, notamment sur la question de savoir si Deckard est un réplicant ou pas. De plus, Ridley Scott n’est plus au mieux de sa forme : pour un Seul sur Mars réussi, il a fallu subir les infâmes Prometheus, Cartel et Alien Covenant…

Dans ces conditions, j’étais peu intéressé par ce sacrilège projet de suite, jusqu’au jour où Denis Villeneuve est arrivé et a livré le fabuleux Premier Contact, véritable « film d’auteur de SF ». Lorsque j’ai appris que le réalisateur canadien allait réaliser Blade Runner 2049, j’ai repris espoir. Je ne m’attendais pas à un chef d’oeuvre, mais je savais que Villeneuve était l’un des rares cinéastes à pouvoir supporter une telle pression, parce qu’il s’agit d’un vrai artiste, intègre et sincère dans sa démarche.

Cette sincérité éclate dès les premières secondes du film à mesure qu’on découvre un univers hallucinant de beauté, qui a évolué dans sa propre ligne temporelle puisque l’action ne se situe plus en 2019, mais en 2049, trente ans plus tard. Bien que très perfectionnée, la technologie garde une touche rétro « années 80 » du précédent film, surtout quand les personnages sont obligés de consulter les « vieilles » archives de 2019… ce qui ne manque pas de donner aux deux films une délicieuse saveur uchronique, la science de ce monde parallèle évoluant beaucoup plus rapidement que la nôtre !

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Pendant tout le film, Villeneuve se livre à un incroyable numéro d’équilibriste : respecter l’oeuvre de Ridley Scott, tout en proposant une nouvelle histoire, avec sa propre identité. Ce souci de cohérence se retrouve particulièrement dans la musique de Hans Zimmer, qui rappelle fortement celle de Vangelis, les chants orientaux en moins. Doucement, on oublie le premier Blade Runner pour s’immerger dans un monde fascinant de vacuité, dans lequel un robot peut entretenir une histoire d’amour avec une I.A. Là où Ridley Scott révolutionnait la SF en remettant en question la nature de son protagoniste principal, Villeneuve a une démarche plus transhumaniste en donnant à un réplicant assumé le rôle le plus important ! Comme dans l’adaptation de Ghost in the shell, on observe une humanité désenchantée qui a de plus en plus de mal à se différencier des machines, preuve en est avec le personnage de Jared Letto, effrayant.

Aussi lent que le premier opus, Blade Runner 2049 est l’antithèse du blockbuster, un film d’auteur qui tourne en ridicule la notion d’action, notamment avec la scène de la « non-bagarre » dans le casino, sur fond d’Elvis Presley… Une façon pour Denis Villeneuve de dire qu’il ne sera pas question d’aller dans la facilité. Pour cette raison, Blade Runner 2049 va forcément diviser car il s’agit avant tout d’un film expérimental, une suite qui se termine, elle aussi, sur une fin ouverte, mais avec un dénouement très émouvant qui donnera le frisson aux fans de la première heure. J’avoue que le scénario m’a bluffé, on sent qu’il a été travaillé. Ryan Gosling, monolithique à souhait, est parfaitement à l’aise dans son rôle, de même que l’ensemble du casting.

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Film sincère, authentique, intègre, respectueux mais audacieux, Blade Runner 2049 n’a probablement pas la force visionnaire du premier film, mais sa réussite incontestable est un vrai miracle. Comme toujours, on regrettera amèrement ces satanées bandes-annonces qui en montrent beaucoup trop… mais peu importe, car comme le dit Roy Batty

tous ces moments se perdront dans l’oubli comme les larmes dans la pluie.

Published in: on octobre 4, 2017 at 6:34  Comments (27)  
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Mother ! (attention, je décortique le film…)

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Une femme vit dans une maison avec son mari, un poète en manque d’inspiration. Le couple voit sa relation remise en question par l’arrivée d’invités imprévus, perturbant leur tranquillité.

Depuis 1997, Darren Aronofsky fait partie d’un cercle très fermé à Hollywood, celui des cinéastes qui écrivent la plupart de leurs scénarios, quitte à proposer des projets expérimentaux visionnaires. Après avoir signé un haletant thriller mathématique (Pi), un drame psychédélique (Requiem for a dream) puis un autre, mystique (The Fountain), Aronofsky s’est imposé comme l’un des réalisateurs les plus doués de sa génération. À la fin des années 2000 son talent a fini par être reconnu par le grand public, grâce à un dytique étonnant, un trait d’union entre le catch (The Wrestler, poignant) et la danse (Black Swan, sulfureux). Après un Noé bancal (je n’ai aimé que la première demi-heure), j’attendais avec hâte que Aronofsky renoue avec un cinéma plus intimiste. C’est le cas de Mother !, un film très risqué.

ATTENTION, JE RÉVÈLE TOUT

Grâce à une galerie d’acteurs sublimes, Aronofsky s’empare d’une intrigue simple (un artiste et sa femme reçoivent des inconnus) pour doucement basculer progressivement dans le surréalisme : pourquoi le personnage du poète se sent-il obligé d’accepter ces visiteurs indélicats ? Qu’est-ce que cette maison cache ? Pourquoi un cœur semble battre dans les fondations ? Avec un humour noir savoureux, le réalisateur s’amuse à brouiller les pistes, pour mieux déstabiliser le spectateur. De prime abord, ces deux personnages irréconciliables semblent être les deux forces qui animent l’Humanité, le yin et le yang, dans un cycle sans fin. La Femme souhaite donner la vie et aimer, quand l’Homme veut être dans l’action et dominer, pour le meilleur (la naissance d’un enfant) et le pire (l’Apocalypse). Seul le pardon permet la libération de la souffrance, à condition de lâcher prise sur le plan matériel (la maison).

Après quelques heures de réflexion, j’ai réalisé qu’en réalité, ce film est surtout une métaphore biblique d’une Mère-Nature vierge, jusqu’à ce que Dieu, artiste démiurge en proie à l’ennui, décide de créer l’Humanité afin d’être vénéré et ainsi retrouver l’inspiration. Le premier invité porte une blessure au niveau d’une côte… tout comme Adam. Dieu permet à sa femme de le rejoindre, une Eve vénéneuse et sensuelle, obsédée par l’atelier de l’artiste, et la connaissance contenue dans son diamant. En brisant ce diamant caché, le couple provoque la fureur de Dieu, qui condamne l’accès à ce jardin d’Eden. Les deux enfants du couple pénètrent alors dans la maison, avant que l’ainé ne tue son frère cadet, reproduisant le meurtre d’Abel par Caïn. La tâche de sang qui imprègne le plancher est le péché originel, qui disparaît au moment où Mère Nature se retrouve enceinte de Dieu : l’artiste a renoué avec l’inspiration et écrit son chef d’oeuvre, un texte émouvant destiné à être partagé avec le plus grand nombre, qui a valeur de testament. Malheureusement, ce bonheur n’a qu’un temps à mesure que l’Humanité entière envahit le logis de Mère Nature et idolâtre Dieu, sans même comprendre le message contenu dans son œuvre. Guerres de religion, pillages… La maison se transforme en un champ de bataille, un purgatoire dans lequel Mère Nature va connaître toutes les souffrances possibles et imaginables à mesure qu’elle s’éloigne de son mari, toujours prêt à pardonner à l’Humanité.

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Dieu n’hésitera pas à lui donner son fils conçu avec Mère Nature, mais le bébé innocent est sacrifié. Folle de douleur, Mère Nature incendie la maison dans une explosion apocalyptique, tuant au passage l’Humanité toute entière. Indemne, Dieu prend dans ses bras Mère Nature, mourante. Elle avoue n’avoir jamais cessé de l’aimer, malgré son égoïsme. Dieu lui arrache le coeur, et fabrique un nouveau diamant à partir des cendres de la maison, qui se répare. Dans le lit conjugal, une nouvelle Mère Nature apparaît…

Drame mystique, cosmique et même écologique, Mother ! risque de déconcerter plus d’un spectateur par sa radicalité, sa fin violente ainsi que sa dimension spirituelle. Ce film sera adoré ou détesté, parce qu’il s’agit d’un chef d’oeuvre sans concessions. Après un tiède été 2017 constellé de blockbusters décevants, la sincérité, le courage et l’audace d’Aronofsky n’en sont que plus respectables, pour ne pas dire admirables. Ce réalisateur est immense…

Published in: on septembre 20, 2017 at 9:59  Comments (5)  
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Ghost in the shell

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Au cinéma, il y a des projets d’adaptation qui frisent l’hérésie. Lorsque les geeks ont appris que le mythique Ghost in the shell allait faire l’objet d’un long métrage en prise de vues réelle, qui plus est avec une occidentale dans le rôle titre, certains ont crié au sacrilège. Est-ce une trahison ? Même si l’auteur original, Mamoru Oshii, a défendu Scarlett Johansson, on pouvait légitimement trembler devant ce qui s’annonçait comme un remake.

Dans un futur proche, le major Mira Killian, une femme cybernétique rescapée d’un attentat, lutte contre les plus dangereux criminels. Alors qu’elle s’apprête à affronter un ennemi capable de pirater les esprits, elle découvre qu’on lui a menti : sa vie n’a pas été sauvée, on la lui a volée.

D’emblée, le film est servi par une bande-originale magnifique… qui n’est pourtant pas composée par Kenji Kawai. A la place, on retrouve l’excellent Clint Mansell, connu pour son travail sur Requiem for a dream, The Fountain et Black Swan. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le musicien est à la hauteur de son prédécesseur. En s’appropriant certains thèmes, il parvient à distiller une ambiance aussi mystérieuse que cyberpunk. Un cyberpunk qui a forcément évolué depuis le premier Ghost in the shell, sorti en 1995. Avec finesse, le réalisateur dépeint un futur dans lequel les réalité virtuelles et augmentées sont omniprésentes. Une vision fascinante, mais qui donne froid dans le dos avec toutes ces publicités flottantes dans les rues d’un Tokyo revisité à la sauce Hong-Kong. Au milieu de toute cette vacuité numérique, on suit les errances d’une humanité paumée dans un univers technologique qui n’est pas sans rappeler celui du film Avalon. Pourquoi un aveugle devrait se faire greffer de simples yeux alors qu’il existe des dispositifs optiques largement « meilleurs » ?

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Sans surprise, dans un monde où les limites du corps humain sont allègrement repoussées, les questions transhumanistes constituent le coeur du récit. Quel intérêt à rester sobre quand on a un foie mécanique qui peut encaisser des quantités effarantes d’alcool ? Ne sommes-nous pas définis par nos actions plutôt que par nos souvenirs ? Ce qu’on appelle la mémoire a-t-elle seulement une réalité tangible ? La cybernétique, plus proche de nous qu’elle n’y parait, amènera fatalement des problématiques pour le moins troublantes.

Alors, certes, Scarlett Johnson n’est pas asiatique, mais pour ma part j’ai aimé que le scénario joue intelligemment avec cette ambiguïté : à l’origine le major était la japonaise Motoko Kusanagi, avant que son cerveau ne se retrouve emprisonné dans une enveloppe cybernétique, celle du major Mira Killian. Dans une société aussi multiculturelle que ce Tokyo du futur, cette quête d’identité n’en est que plus perturbante, preuve en est lorsque le major rencontre sa mère biologique pour la première fois… Loin d’être troublé par le casting, j’ai adoré cette atmosphère cosmopolite, le fait que n’importe qui puisse comprendre le japonais, technologie oblige, le rêve !

Le seul reproche que je ferais à ce long-métrage, c’est de ne pas avoir été assez loin dans les réflexions philosophiques, mais je suis convaincu que les scénaristes voulaient garder certaines pistes pour des suites, je pense notamment au personnage en partie inspiré par le Marionnettiste. De ce fait, si Ghost in the shell ne demeure « qu’un » film d’action intelligent, ponctuellement illuminé par le charisme de Takeshi Kitano, c’est déjà un petit miracle en soi que d’avoir réussi à livrer une adaptation qui rende un si bel hommage au matériau original. Une oeuvre complémentaire, désenchantée, et qui a su capter l’air du temps.

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Published in: on avril 5, 2017 at 1:14  Comments (4)  
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Zelda, Breath of the Wild

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Je n’ai jamais chroniqué de jeu vidéo sur ce blog mais à événement exceptionnel, article exceptionnel… Pourtant, quand la presse a commencé à parler du « meilleur jeu Nintendo de ces 20 dernières années », je me suis montré méfiant. Le monde vidéo-ludique n’est pas épargné par le sensationnalisme, on le constate souvent avec des titres notés 21/20… Et puis, il y a quelques jours, mes amis Fred et Céline ont eu la gentillesse de m’envoyer un mystérieux colis par la Poste… qui s’est révélé être la version Wii U de Zelda,  Breath of The Wild. « Tu ne peux pas passer à côté » m’a répété Fred, écrivain lui aussi… Intrigué, j’ai donc laissé une chance à ce jeu, d’autant plus que cela tombait à pic : un passage de mon roman me posait problème depuis plusieurs semaines sans que je comprenne pourquoi. Dans ce genre de moment je fais toujours une pause histoire de revenir sur mon texte avec un point de vue neuf… et des solutions.

L’histoire débute avec le personnage de Link. Amnésique, il se réveille après un sommeil d’un siècle dans un royaume qui a connu une guerre terrible. Son but : percer les mystères du passé et vaincre Ganon, le fléau.

D’emblée, on est frappé par la beauté des images, dignes d’une oeuvre de Miyazaki, avec cette impression d’évoluer dans un manga. Certes, le graphisme est à l’opposé du réalisme d’un Horizon zero dawn, voir même d’un Last of us qui commence à dater. Pourtant, dès les premières minutes, les concepteurs du jeu arrivent à instaurer une ambiance contemplative façon Shadow of colossus, une atmosphère qui flanque la chair de poule. Ce n’est d’ailleurs pas le seul point commun entre les deux titres.

« Liberté », c’est le mot qui me vient à l’esprit quand je pense à Zelda. Dans un univers absolument immense, il est possible d’escalader des montagnes, d’explorer à cheval les  steppes, d’errer dans des forêts millénaires et même de naviguer sur l’océan.

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L’immersion est totale, grâce notamment à une bande-originale très discrète, pour ne pas dire minimaliste. Parfois, cet accompagnement musical se réduit à quelques notes de piano mélancoliques… Rarement on a eu une telle impression de vide, bien loin de l’hystérie de certains MMORPG dans lesquels il faut tuer des monstres et réussir des quêtes pour progresser. Une impression de vide certes, mais qui stimule l’imagination, surtout quand on visite des ruines chargées d’Histoire… Comme si ce n’était pas suffisant, on peut recycler à peu près tout ce qu’on trouve dans la nature, créer des potions dans un esprit un peu Minecraft, pour ne pas dire McGyver… On est loin des itinéraires balisés des traditionnels jeux à monde ouvert ! Bien sûr, le protagoniste principal a un but, vaincre Ganon, mais c’est le seul impératif, le joueur est totalement libre de ses choix. Rapidement on ressent l’euphorie des jeux-vidéos des années 80-90, cette magie d’antan, l’illusion d’un monde sans limites. On se surprend à admirer un coucher de soleil au sommet d’une falaise, à observer l’ombre des nuages sur des plaines verdoyantes tout en écoutant le vent.

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On visite des villages fortement inspirés par la période Jomon, le Japon préhistorique (les concepteurs du jeu ont d’ailleurs avoué que les célèbres statues nippones ont influencé le design des gardiens).

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On discute également avec des personnages secondaires très attachants. Tenez, est-ce que vous savez pourquoi la femme du meunier du village d’Elimith passe ses journée à surveiller le moulin, toute seule, près d’un arbre ? Eh bien en bavardant un peu avec elle on apprend qu’elle n’est pas du coin, que sa famille lui manque et que son mari est obsédé par son travail… ce qui explique pourquoi chacun vit un peu de son côté, évitant ainsi les disputes. Dans bien des jeux, les « figurants » n’auraient pas été si bien caractérisés, mais ici on partage avec cette femme un moment mélancolique troublant, presque une tranche de vie…

L’autre idée de génie du jeu, c’est l’amnésie initiale du protagoniste principal. En faisant de Link un personnage à la recherche de son passé, les concepteurs jouent à fond la carte nostalgie à mesure que les souvenirs reviennent… renvoyant le joueur à sa propre enfance/adolescence. Métaphoriquement, il s’est effectivement passé un siècle depuis The Legend of Zelda (1987 pour la version NES), A link to the past (1992, Super NES) et Ocarina of time (1998, Nintendo 64), pour ne nommer que quelques titres emblématiques de cette longue saga. Qu’on soit joueur occasionnel ou fan acharné, au fond peu importe. Cette quête des origines n’appartient pas seulement à Link, mais aussi à celles et ceux qui ont grandi avec ce mythe transgénérationnel.

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« Tu ne peux pas passer à côté ». Après avoir joué à Zelda, les mots de mon ami Fred ont pris une résonance particulière. Cette leçon de show don’t tell m’a permis de débloquer le passage problématique de mon nouveau livre qui me gênait depuis plusieurs semaines. Non pas que ce jeu m’ait inspiré, mais Breath of the Wild est si exemplaire au niveau de la narration que je me suis recentré sur l’essentiel, avec cette simple question : « qu’est-ce que tu veux raconter ? ».

Pour conclure, Zelda est un jeu auquel on pense quand on ne joue pas, et qu’on a envie de finir, ce qui n’est pas si courant. Picasso disait « les bons artistes copient, les grands artistes volent ». Les concepteurs de Breath of The Wild ne se sont pas contentés d’emprunter les bonnes idées des meilleurs jeux vidéos des cinq dernières années, ils les ont également transcendées pour livrer un chef-d’œuvre qui a profondément troublé Ubisoft… rien que ça.

Published in: on mars 28, 2017 at 8:43  Comments (7)  
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