Là où le vent berce les mots

Au printemps, j’ai eu envie de reprendre mon vieux sac à dos et de repartir au Japon. Envie de marcher à l’ombre des cerisiers en fleurs, juste pour écrire. J’ai toujours eu l’impression bizarre d’être comme chez moi dans ce pays étranger où tout me semble, paradoxalement, plus simple. Lorsque je suis d’humeur mélancolique et que j’écoute cette reprise de Hisaishi, la seule idée de me rendre au Japon me fait l’effet d’un retour aux sources vers un paradis perdu.

Je pense que c’est en partie lié à mon enfance. Il y a quelques mois, ma mère m’a rappelé que lorsque je n’étais encore qu’un tout petit garçon, mes parents m’avaient amené à Tokyo dans le cadre d’un voyage professionnel. Très occupés, ils m’avaient confié à une nourrice habillée en costume traditionnel. Je n’en ai conservé qu’un souvenir flou, mais ma mère avait été marquée par le respect que cette femme témoignait lorsqu’elle me saluait en s’inclinant devant moi, ainsi que par la tendresse qu’elle me prodiguait, comme si j’étais son propre fils. Peut-être a-t-elle contribué à semer dans mon cœur l’amour que je porte à ce pays ?

Étrangement, les hasards de la vie m’ont poussé à visiter plusieurs fois le Japon… quand ce n’était pas le Japon qui venait à moi. Lorsque j’étais enfant, à Cannes avaient déjà lieu le MIPCOM et le MIPTV, des salons réservés à la vente de programmes télévisés venus des quatre coins du monde. Le petit autiste que j’étais passait des journées entières, tout seul, devant le stand de la Toei Animation, une société japonaise qui produit des animes. Je regardais discrètement les bandes-annonces alléchantes qui tournaient en boucle sur le moniteur du stand, sans oser me manifester. Un jour, des Japonais habillés dans des costumes très chics se rendirent compte de ma présence. Je m’attendais à être chassé, mais ils m’offrirent un fauteuil. Au début, je n’étais pas sûr de leurs intentions, ils me parlaient dans un anglais bizarre. Je finis par comprendre qu’ils me demandaient, avec respect, de donner mon avis sur deux épisodes de deux séries animées. Ils souhaitaient que je détermine laquelle me plaisait le plus, comme si j’étais un adulte qui travaillait à leurs côtés ! J’étais intimidé, je n’étais pas habitué à ce qu’on prête autant d’importance à mes opinions, mais ils me répétaient avec douceur que je devais faire preuve de franchise. Ils désiraient probablement savoir quels pouvaient être les goûts d’un petit Français lambda… et eurent l’air satisfaits de mon choix : après mon verdict, ils échangèrent entre eux en japonais, hochant la tête en souriant, comme s’ils se félicitaient d’être dans le vrai. Quelle ne fut pas ma surprise, en allumant la télévision un an plus tard, de réaliser que j’avais vu, sans le savoir, en avant-première un épisode de Saint Seiya, les Chevaliers du zodiaque !

Je parle de respect et de douceur dans les échanges, mais cela va bien au-delà. Je trouve qu’il y a quelque chose d’incroyablement noble dans l’âme japonaise, comme l’a prouvé l’émouvante histoire de Masao Yoshida, le charismatique directeur de la centrale de Fukushima. Le 11 mars 2011, suite au tsunami, les huit réacteurs des centrales Daini et Daiichi se retrouvèrent dans un état critique. Sans électricité, il devenait impossible de refroidir les réacteurs… Hasard incroyable, Masao Yoshida était sur le site ce jour-là ! Au lieu de fuir les radiations, il resta sur place pendant cinq jours interminables. Au milieu de terrifiantes explosions, avec des moyens dérisoires qui confinaient au bricolage, Yoshida et ses hommes réussirent à rétablir de façon ingénieuse le refroidissement des réacteurs endommagés. Fumeur invétéré doté d’un tempérant colérique, Yoshida n’hésita pas à désobéir aux ordres absurdes du Premier ministre qui lui demandait de ne pas refroidir les réacteurs avec l’eau de mer, épargnant à des centaines de millions de Japonais un nouveau Tchernobyl. Lors de l’audition de la commission d’enquête, il évoqua le manque d’empathie du Premier ministre et des technocrates de la compagnie TEPCO, qu’il se disait prêt à « tabasser » (!). Il défendit contre vents et marées ses hommes, ces derniers l’adulaient. Quelques mois plus tard, Masao Yoshida mourut des suites des radiations, ce qui provoqua une très vive émotion au sein de la population, qui n’a jamais oublié le héros qui a sauvé le Japon.

C’est peut-être à cause de cet état d’esprit que la voix de Clare Ushima me bouleverse, son chant exprime l’idée que, parfois, le courage se résume à accepter tous les sacrifices, même les plus douloureux… Un courage qui ressemble à l’amour dans ce qu’il a de plus inconditionnel.

Une citation de Shantideva illustre cette philosophie : « tous ceux qui souffrent dans le monde souffrent à cause du désir qu’ils ont pour leur propre bonheur. Tous ceux qui sont heureux dans le monde le sont en raison de leur désir pour le bonheur d’autrui ».

Le destin tragique de Masao Yoshida peut parait exceptionnel, mais de nombreux Japonais ont gardé vivant cet esprit « chevaleresque » (ou plutôt « samouraï »), comme le prouve l’histoire des cinquante de Fukushima, les hommes qui sont restés auprès de Masao Yoshida, tandis que plusieurs centaines de retraités ont voulu reprendre du service pour éviter que l’on sacrifie des jeunes en bonne santé… Un autre monde. J’ai moi-même constaté sur place cette noblesse d’âme à maintes reprises, notamment en découvrant l’île de Niijima dans l’archipel d’Izu. Ce jour-là, la météo n’était pas terrible…

Le lendemain, alors que je dormais dans un gite, la propriétaire entra en catastrophe dans ma chambre en criant en anglais « typhoon ! typhoon ! ». J’eus à peine le temps de rassembler mes affaires dans mon sac à dos qu’elle m’entraîna dans son 4X4. Nous fonçâmes en direction de l’unique port, au milieu de ce qui ressemblait à un début de tempête tropicale. Alors que j’embarquais stupéfait sur le dernier navire, je distinguais sa petite main me saluer depuis le quai, tandis qu’elle repartait précipitamment en voiture en direction de son abri. Je réalisais avec émotion qu’elle avait pris des risques pour aider un étranger dont elle ignorait tout. Tout le long du voyage, la météo ne cessa de se dégrader, arrivé à Tokyo je fus accueilli par des pluies battantes… et la nouvelle que le typhon avait, hélas, causé des victimes.

Une autre année, lors d’inondations qui avaient paralysé mon train, un passager insista pour m’accompagner 45 minutes dans le métro juste pour s’assurer que j’allais dans la bonne direction, puis m’expliqua qu’il devait repartir dans l’autre sens pour ne pas arriver en retard à son travail… Ce ne sont que deux exemples parmi tant d’autres anecdotes que j’ai personnellement vécues.

Cet été, les frontières du pays du soleil levant sont restées fermées, mais mon désir de voyage, lui, est demeuré ancré en moi. J’ai ce besoin de nourrir mon imaginaire, car au fond de moi, il n’y a jamais eu de différence entre ma vie d’auteur et ma vie tout court. Si depuis janvier, je parcours quotidiennement 15 kilomètres par jour en forêt, c’est aussi en partie parce que je dois vivre de nouvelles expériences pour écrire. Durant ma jeunesse, je voyageais beaucoup, hors de ma zone de confort… j’ai même écrit dans le désert jordanien. Pétra a inspiré la forteresse de Perdition dans le tome 1 des pirates de l’Escroc-Griffe, de même que la fusion du Japon et des aborigènes d’Australie ont donné naissance au peuple kazarsse.

Voyager pour écrire, voyager pour guérir… Pendant un moment, je me suis demandé si je ne devais pas intégrer une « résidence d’auteur » à Tokyo ou Kyoto, c’est-à-dire une institution dans laquelle l’écrivain est nourri et logé plusieurs mois. J’ai finalement décidé que, l’année prochaine, j’accomplirai mon rêve : effectuer un pèlerinage bouddhiste de deux mois, le plus ancien du Japon, à pied, autour de l’île de Shikoku, connue pour incarner le Japon « profond ». Ce cinquième périple dans ce pays me permettra d’écrire sur la route mon… cinquième (futur) roman et de méditer pendant 1200 kilomètres, à raison de 20 kilomètres par jour. Le but étant de visiter les fameux 88 temples de Shikoku (dans lesquels seuls les pèlerins « sincères » habillés en blanc, les henro, sont invités par les moines à dormir et manger), puis de me rendre à Okinawa.

ce n’est pas ma photo, mais j’aurais aimé

Ce cinquième livre sera le plus personnel, pour ne pas dire le plus expérimental, à mi-chemin entre le carnet de route et le récit autobiographique… mais j’ai décidé de ne pas attendre ce futur voyage pour partir écrire à l’étranger, car j’ai besoin de me retrouver. Écrire quand on est si loin guérit toutes les blessures.

On dit souvent que peu importe la destination, ce qui compte, c’est le voyage. Le 7 août, je m’envolerai vers un autre beau pays, la Géorgie, afin de découvrir les montagnes du Caucase, les plus élevées d’Europe, et la Svanétie, perdue entre l’Abkhazie, l’Ossétie du Sud, la Tchétchénie et le Daghestan… La frontière entre Orient et Occident, une terre de légendes qui conserve une grande part de mystère.

Là-bas, les coutumes païennes sont si enracinées que, dans certains villages reculés, les gens pratiquent encore des sacrifices d’animaux durant la fête de Lomisoba, un syncrétisme pagano-chrétien. Depuis la préhistoire, on y parle des dizaines de langues et de dialectes non indo-européens uniques au monde, parfois seulement dans de minuscules villages de quelques dizaines d’habitants. Mon grand-père linguiste aurait été heureux de me savoir attiré par cette mosaïque de cultures.

Ce périple peut sembler très égoïste, étrange ou même fou, et ça l’est dans une certaine mesure, mais écrire durant un voyage est ma thérapie pour soigner les fêlures de l’âme. S’isoler pour mieux revenir vers les autres, une fois qu’on a fait la paix avec soi, parce que ce sont les autres qui donnent du sens à l’existence. Pour y parvenir, quoi de plus approprié que le silence des montagnes du Caucase ? Là où le vent berce les mots.

Published in: on juillet 30, 2021 at 2:00  Comments (10)  

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10 commentairesLaisser un commentaire

  1. Et bien….Bon vent. Vogue à travers de nouveaux horizons et source d’inspirations. Et revient nous, plus en adéquation avec toi même.

    • Merci Krawash, je vais essayer 🙂

  2. Je te souhaite un bon voyage en Géorgie. As-tu eu des nouvelles après coup de ta propriétaire au Japon? A t’elle pu se mettre à l’abri de la tempête?

  3. Merci Aelinel ! Non, je n’ai pas eu de nouvelles malheureusement 😦 J’étais allé à ce gite « à l’arrache », je n’avais même pas le numéro de téléphone, on était en 2005, il n’y avait pas encore de smartphones… mais je pense qu’elle a eu le temps de rentrer s’abriter.

  4. Bon voyage mon très cher JS ! ❤

    • Merci mon ami ❤

  5. Quel bel article ! Je viens d’en lire un extrait à Max, celui où tu parles du petit garçon que tu étais, fasciné par les animes, et de ta possible influence sur la diffusion des Chevaliers du Zodiaque ;). Merci de sa part !
    Plus sérieusement, je comprends mille fois ce besoin de voyage. Quitter nos horizons familiers nous fait retrouver nos capacités d’émerveillement (je suis dans les Alpes, en ce moment, et quelle que soit la météo, je me régale des paysages.), et nous permet également de nous retrouver nous-même : en n’emportant que le nécessaire pour quelques jours, nous nous reconnectons avec l’essentiel, ou consacrons enfin du temps à des passions trop souvent laissées de côté. C’est l’occasion, en ce qui me concerne, d’emporter des livres que je n’ai pas encore ouverts, de quoi dessiner, de quoi rêver en somme. Le quotidien se met souvent en travers de notre imagination, voyager est un excellent moyen d’en retrouver la route.
    Prends de belles photos et fais-nous un beau reportage ! Bises !

  6. Hahaha 😀 J’aurais aimé avoir cette influence déterminante, mais je pense que je n’ai été qu’une modeste confirmation, ce qui me va très bien 😀 Merci pour ton beau commentaire, auquel je souscris entièrement, bises !

  7. Le dernier paragraphe de ce texte résume, me semble t-il, un état d’esprit curieux, lucide, assoiffé de merveilleux et de sérénité qui laisse entrevoir la naissance d’une oeuvre construite, au fil des jours, sur la réalité fixée par les images d’une aventure hors du commun. Que fera la belle plume de l’écrivain et formidable conteur que vous êtes ?

    • Merci Marcelle pour votre enthousiasme qui me va droit au cœur ! Il est toujours plus facile d’écrire quand on a la chance de recevoir autant d’encouragements… J’ai hâte de partager ces livres avec vous 🙂


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