Ces jeux qui nous bouleversent

 

Littérature, cinéma, série télévisée… Jamais les conteurs n’ont disposé d’autant de médias pour susciter de l’émotion. C’est le cas de certains jeux vidéos qui laissent une trace indélébile, plus mémorables que certains films, et pour cause : dans une salle de cinéma on ne peut pas influer sur une histoire. C’est le constat que j’ai eu ce lundi en terminant (pour la seconde fois !) un chef d’œuvre, le premier volet de la trilogie Mass Effect. Dans cet épisode on incarne le commandant John Shepard (ou son homologue féminin). En 2183, l’Humanité est désormais capable de se déplacer à travers l’univers grâce à l’effet cosmodésique, connu des autres espèces sous le nom de « Mass Effect », suite à la découvertes de technologies extra-terrestres sur Mars.


Dans ce space opera grandiose, Shepard devra effectuer des choix cornéliens qui auront des répercussions immenses, pour la galaxie… ainsi que ses proches. C’est d’autant plus impressionnant que le jeu vidéo dispose d’un énorme avantage immersif comparé à un long-métrage : on peut facilement passer une centaine d’heures avec des personnages à explorer des planètes… Shepard peut même vivre des histoires d’amour !* Ce qui rend certaines décisions d’autant plus cruelles…. Vers la fin du premier Mass Effect, il faut résoudre un dilemme : lors d’une bataille désespérée, deux membres de l’équipe, situés à deux lieux différents, se retrouvent en danger, or le vaisseau spatial ne peut se déplacer qu’à un endroit à la fois… Après de longues hésitations, lorsque j’ai finalement annoncé par radio à l’officier Kaidan Alenko que je ne pourrais pas le rejoindre, celui-ci m’a répondu qu’à ma place il aurait agi de la même façon.

Kaidan Alenko

Bien sûr, il a fallu consoler le soldat survivant que j’ai choisi de sauver et qui était bouleversé, lui dire que c’était ma décision et non la sienne… Plus tard, en passant devant les casiers de mes personnages (afin d’organiser leur équipement), je n’ai pu m’empêcher de culpabiliser en voyant celui de Kaidan, fermé pour toujours. Je me suis demandé si mon avatar n’aurait pas dû mourir à sa place ! Kaidan m’accompagnait depuis le début, il m’avait même sauvé la vie lors d’une mission délicate, sans parler du fait qu’on avait eu l’occasion de discuter longuement de son passé (Kaidan m’avait un jour confié qu’il souffrait de migraines à cause d’implants cybernétiques de seconde génération, gosse il avait en effet servi de cobaye contre son gré dans un laboratoire peu scrupuleux…). Faire naitre dans le cœur du joueur la culpabilité du survivant est une prouesse incroyable de la part des scénaristes ! Un autre moment fort de mon expérience sur Mass Effect : une mission prise d’otages qui consistait à perdre le moins de civils possible. Bien qu’il s’agissait d’une intrigue secondaire, j’ai passé au moins une heure à faire en sorte qu’il n’y ait aucune victime innocente. Après l’heureux dénouement, j’ai été contacté par l’amiral en personne, qui m’a avoué « être impressionné ». J’avais plusieurs réponses possibles à formuler et j’ai choisi « je n’ai fait que mon travail ». Il se trouve que le jeu a pris en compte non seulement cette réplique, mais aussi le résultat de la prise d’otage, avec cette réaction de l’amiral sur un ton admiratif : 

Dans mon armée, j’aimerais avoir plus de soldats qui ne font « que leur travail », Shepard, vraiment. Cinquième flotte, terminée. 

Chair de poule assurée ! 

Les créateurs de jeux vidéos ne sont plus seulement des conteurs, mais également des psychologues archi-talentueux, comme le prouve The Last of Us, dont l’intrigue démarre le jour d’une apocalypse zombie. On incarne Joel, un père de famille qui tente de sauver sa fille, Sarah, lors de l’introduction. Hélas, Joel échouera lors d’une séquence tragique absolument poignante. Lorsque le jeu reprend après une ellipse de vingt ans, Joel a désormais la cinquantaine fatiguée. Il est devenu un survivant qui a appris à se battre dans un monde post-apocalyptique où règne la loi du plus fort. Sa routine est chamboulée le jour où on lui confie Ellie, une ado qui a grandi dans un bunker et qu’il doit escorter dans le cadre d’une mission ultra-secrète déterminante pour l’avenir de l’Humanité. Le problème, c’est qu’en tant que joueur, vous avez déjà été traumatisé par le décès de la fille de Joël, et vous n’avez aucune envie de vous attacher à nouveau à une gamine qui peut mourir à chaque instant ! Mais il se trouve qu’Ellie est une adolescente adorable qui n’a jamais connu le monde extérieur, encore moins celui d’avant l’apocalypse. Une ado qui ressemble à la fille de Joel si celle-ci vivait encore… Peu à peu, vos défenses émotionnelles tombent une par une, notamment quand Ellie découvre avec émerveillement des girafes au milieu des ruines de Pittsburgh…

Les scénaristes arrivent à vous manipuler à un degré rarement atteint dans un jeu, en vous faisant vivre la dernière étape d’un deuil virtuel ! Avec un tel enjeu, impossible de lâcher la manette car on veut bien évidemment connaitre la fin de l’histoire et savoir si Joel et Ellie vont survivre.

Dans Horizon Zero Dawn, c’est un peu la situation inverse : alors que l’Humanité est revenue à l’âge de pierre depuis que les machines dominent la planète, vous incarnez Aloy, une orpheline ostracisée qui vit en marge d’une société tribale, et qui ne peut compter que sur elle-même. Un beau jour, Aloy découvre un artefact technologique qui permet de pirater les robots, et qui lui donne accès à des informations concernant le monde d’il y a mille ans. Aloy part alors à la recherche de ses origines… Odyssée émouvante, récit initiatique épique servi par une musique mélancolique, Horizon Zero Dawn est le seul jeu dont la fin m’a fait pleurer.

En tant qu’auteur de romans, je ne peux qu’être admiratif devant le travail accompli par ces artistes. Ces trois œuvres sont moins des jeux que des histoires qui changent le regard qu’on porte sur le monde. À la manière d’un grand film, il y a un avant et un après Mass Effect, The Last of Us et Horizon Zero Dawn, parce qu’il s’agit avant tout de récits universels qui posent des questions philosophiques sur ce qui nous définit en tant qu’être humain, que ce soit la justice, le droit à la différence ou l’altruisme… Des questions aussi vieilles que l’Humanité, et malheureusement toujours d’actualité.

Cet article est dédié à la mémoire de l’officier Kaidan Alenko.

* Mass Effect est même l’un des premiers jeux vidéos à avoir permis au joueur de choisir une romance homosexuelle.

 

 

Published in: on juillet 9, 2019 at 8:30  Comments (8)  

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8 commentairesLaisser un commentaire

  1. Quel article passionnant ! Je n’ai pas joué à des jeux vidéo depuis des années et tu m’as donné hyper envie, là ! Lequel me conseillerais-tu en premier ? J’ai un faible pour le dernier que tu as mentionné mais tous me tentent…

    En tout cas, c’est un chouette article, merci beaucoup ! ♥

    • Je suis très honoré par ta confiance, merci beaucoup ❤ Je te conseille sans hésitation "Horizon Zero Dawn" pour son héroïne, ultra-attachante, et son univers original, la fin m'a fait chialer, je ne m'attendais pas à ça… bien que les deux autres jeux soient également très bons. Je ne te cache pas que "The Last of Us" a une thématique "dure", très mature, j'ai stressé pendant plusieurs semaines, non pas à cause des monstres, mais parce que j'étais attaché aux deux personnages ! "Mass Effect" n'est pas en reste si tu aimes la SF, le space opera grand spectacle et les aliens qu'il faut ménager pour éviter une guerre galactique ^^ N'hésite pas à revenir vers moi si tu veux plus d'infos 😉

  2. Très bel article comme toujours ! En ce qui me concerne, le dernier jeu qui m’a fait pleurer est « Soldat Inconnu » qui permet d’apprendre plein de choses sur la 1ère guerre mondiale. Le dernier qui m’a émerveillé est « Gris ». Vivement les vacances que je joue à Horizon Zero Dawn et Zelda Breath of the Wild ! Le jeu vidéo est un super medium que j’adore depuis toujours.

  3. Merci pour tes conseils avisés, je suis bien d’accord pour « Gris », un bijou. J’ai hâte d’avoir ton avis concernant « Horizon Zero Dawn »…. 😉 Oui, le monde du jeu vidéo est d’une richesse incroyable !

  4. Je suis heureux que la « mode » actuelle soit de donner de l’émotion au joueur. Les jeux que tu cites sont assez révélateurs de cette mouvance qui a tout pour me plaire.

    Je crois que Persona 5 a été ma claque à ce sujet ces dernières années. En le terminant, j’avais la même nostalgique que de quitter des amis réels, tant l’illusion est là.

    Si tu as l’occasion aussi, je te conseille Gone Home, un petit jeu qui se termine en deux heures à peine et qui pourtant, laisse une marque indélébile, le tout avec un gameplay très simple. Je n’en dis pas plus, mais c’est une merveille.

    Et dans la même veine que Last of Us, Bioshock 3 m’a beaucoup touché aussi, sur la relation père-fille (même si comme Last of Us, ce n’est pas une question de génétique).

    (sinon pour les romances LGBT, Bioware (Mass Effect donc, mais pas que), Bethesda (Skyrim), Obsidian (Fallout New Vegas, Kotor 2 ou encore Tyranny) et plus récemment Life is Strange le permettent entre autres.)

    • Merci pour cette belle liste, que je note précieusement 😉

  5. Oui les jeux vidéos peuvent être de superbes expériences, après tout il oblige le joueur à être actif, et lorsqu’on a la possibilité d’avoir des choix c’est encore mieux pour l’immersion. Y’a aussi un effet « Waw » lorsqu’on ne voit pas les limites de l’environnement et qu’on a le sentiment que l’exploration est sans limite. Le fait d’être actif créé des sensations qu’un autre support (film, livre…) peut très difficilement atteindre. Par exemple comme tu le dis le fait d’avoir un choix de vie ou de mort sur un personnage. Mais même le simple fait de choisir des armes pour assommer l’ennemi, ou le tuer d’une façon plus ou moins cruelle. Par exemple je déteste utiliser des grenades incendiaires, voir l’ennemi hurler dans les flammes c’est moyen pour mon karma mdr dans le même genre sur PC ça m’a toujours fait rire de voir que dans Age of Empire ma mère massacre sans problème les villageois alors que moi je peux pas mdr
    un truc qui me sort de l’immersion, c’est des jeux où je tire de façon à tuer du premier coup mais l’ennemi survit et il faut le mitrailler absurdement pour qu’il meure. Ce pourquoi je préfère Splinter cell qui gère magnifiquement ce réalisme là (autant dire que tu te fais vite tuer lol) à Crysis que je joue en ce moment. D’ailleurs Splinter cell c’est pour moi le meilleur en terme d’immersion et d’ambiance pour l’espionnage, parcequ’il y a un super travail sur les ombres, les fumées, les sons… Résultat je retiens mon souffle quand un garde passe juste à côté de moi sans me voir parceque je suis bien planquée, et je kiffe d’entendre les gardes discuter entre eux ! Et en plus quand tu te fais répéter la musique accélère, t’entend à la fois un cœur virtuel et le tiens mdr ça m’est arrivé de sursauter plus d’une fois.

    Mass effect il faudrait que je réessaye, j’avais fais que le tout début mais j’avais été rebuté par le gameplay et l’univers très complexe où j’avais rien compris. Faut se rapprocher de qui pour avoir la romance homosexuelle ? c’est cool ça !

  6. Merci pour ton commentaire intéressant, on se ressemble beaucoup 😉

    Argh, j’avais oublié que tu étais de le team « Splinter Cell », Metal Gear Solid for ever 😀 Plus sérieusement, je suis entièrement d’accord avec toi sur la violente gratuite, qui en plus nous sort entièrement du jeu. Dans Mass Effect, je prends un malin plaisir à construire le personnage le plus puissant possible… et à n’utiliser que la négociation au lieu de la violence ! C’est marrant, mais j’aime l’idée d’être un négociateur façon RAID, ne pas avoir besoin de tirer un coup de feu (alors que dans ma jeunesse j’étais un véritable bourrin). Oui, moi aussi j’adore quand les gardes racontent leur vie alors qu’on est tout près d’eux 😉
    Le gameplay de Mass Effect est moins compliqué qu’il en a l’air, d’ailleurs le premier volet est plus orienté jeu de rôle qu’action : moi qui suis nul en matière de FPS, j’étais à l’aise (et au pire tu peux jouer en mode « facile » pour gérer les combats, qui ne sont pas le plus important). L’univers n’est pas plus compliqué que celui de Star Wars ou de Star Trek, c’est juste qu’il y a pas mal de races aliens, mais tu possèdes dans le jeu un codex qui se complète au fur et à mesure, un manuel qui te permet de lire des informations supplémentaires… mais je te rassure, tu peux très bien jouer sans. Pour la romance homosexuelle, après avoir fait des recherches je crois que c’est seulement à partir de Mass Effect 2 et 3, mais dans le premier volet tu peux jouer une femme et… je ne peux pas t’en dire plus sans te gâcher l’histoire, tu comprendras quand tu joueras 😉 Je suis en train de jouer au deuxième volet, cette trilogie est pour l’instant un immense coup de coeur, je mets cette saga au même niveau que Star Trek, Star Wars ou Babylon V, rien que ça ! Et le pire c’est que le créateur de Mass Effect est le scénariste de Baldur’s Gate, c’est ma nouvelle idole ^^ Si tu lui laisses une nouvelle chance, j’espère que Mass Effect te plaira, n’hésite pas à m’envoyer un MP si tu ne comprends pas quelque chose 😉


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