Tisseur de mots

La poétesse Enheduanna

La poétesse Sappho

Au commencement était le mythe. Il fut un temps où les légendes étaient orales, où les livres n’existaient pas. Angoissés à l’idée de perdre leurs traditions, les anciens réalisèrent que le folklore ne pouvait être mémorisé que par le biais d’un langage rythmique, les rimes. Ce fut la naissance de la poésie, qui permettait de répéter des textes sans les altérer, car la musique des poèmes se brisait à la moindre erreur de rime, ce qui garantissait la fidélité des récits.

Aujourd’hui, il nous paraît difficile d’imaginer un monde occidental sans écriture… mais par le passé, ce fut le cas. La Grèce des Âges Sombres était alors parcourue par des bardes itinérants, les aèdes, qui contaient des poèmes destinés aux nobles. Comme un musicien de jazz qui utilise une mélodie pour improviser sans partition, l’aède se livrait, avec sa cithare, à des variations pour interpréter des histoires à chaque fois uniques, sur la base de centaines de mythes, ce qui nécessitait une mémoire prodigieuse entretenue dès le plus jeune âge. Les vers étaient composés de phrases préparées d’avance, mais modulables. Ainsi, ce tisseur de mots qu’était l’aède intégrait dans ses épopées les ancêtres des nobles pour qui il jouait, raccourcissait ou allongeait la chanson en fonction de l’humeur de son auditoire, savait placer des fins à suspens afin qu’on lui demande de poursuivre son récit le lendemain soir, puis une autre nuit… jusqu’à ce que la cour se lasse et que l’aède aille vendre ses services ailleurs.

En ces temps bien lointains, les poèmes n’appartenaient à personne. Bien avant Internet, ils formaient une encyclopédie orale. Les contes enseignaient des notions de navigation, d’agriculture, d’architecture, de stratégie, des rites, plus généralement les coutumes et valeurs requises pour vivre en harmonie avec les dieux.

Quand l’écriture apparut, de nombreux Grecs furent choqués par ce profond changement culturel, car à la différence d’un dialogue avec un philosophe de chair et de sang, on ne pouvait pas échanger avec un texte, émettre des objections, nuancer… En lisant, on ne faisait que recevoir des idées. Socrate affirmait, dixit Platon, que

l’écriture produirait l’oubli dans les âmes en leur faisant négliger la mémoire (…) car, quand ils auront beaucoup lu sans apprendre, ils se croiront très savants, et ils ne seront le plus souvent que des ignorants de commerce incommode, parce qu’ils se croiront savants sans l’être..

Fixer une histoire par écrit revenait aussi à condamner toutes les autres versions. Ce sacrifice fut terrible. Combien de chefs d’oeuvres de la tradition orale ont-ils été perdus ? On ne le saura jamais, mais il y eut aussi des répercussions positives : une histoire ne dépendait plus de la mémoire limitée d’un aède. Grâce à l’écriture, l’Homme eut accès à une immense mémoire collective, le rêve des anciens qui craignaient que le savoir ne tombe dans l’oubli. De plus, utiliser des moyens techniques comme les vers n’était plus nécessaire. Avec la diffusion de l’alphabet, il fallait désormais connaître moins de trente signes pour écrire, et non des milliers de cunéiformes ou de hiéroglyphes, ce qui impliquait que l’écriture n’était plus réservée à une élite religieuse de scribes**, la parole était donnée aux marginaux. Le poète berger Hésiode dénonça dans les Travaux et les Jours les juges corrompus « avaleurs de jambons », tandis que de femmes grecques, dont les livres ont hélas été perdus à jamais, s’illustrèrent : Corinna, Télésille, Myrtis, Praxilla, Eumétis (aussi appelée Cléobuline), Boiô, Érinna, Nossis, Moïro, Anytè, Moschiné, Hédylé, Philinné, Mélinnô, Caecilia Trebulla, Julia Balbilla, Damô, Théosébéia… et Sappho, à l’origine de ce poème sublime et subversif destiné à sa bien-aimée

Il me semble l’égal des dieux cet homme
Qui devant toi est assis
Et, proche, t’écoute parler doucement
Et rire en suscitant le désir
Cette vision dans ma poitrine a ébranlé mon coeur
Si je te regarde, même un instant, je ne peux plus parler
Mais ma langue se brise,
Un feu subtil court aussitôt sous ma peau
Avec mes yeux je ne vois plus rien
Mes oreilles bourdonnent
Sur moi une sueur glacée se répand
Un tremblement m’envahit toute
Je suis plus verte que l’herbe
Et d’une morte j’ai presque l’apparence


Sappho

Grâce à des inscriptions antiques, on sait qu’à Taos et à Pergamme, des femmes allaient à l’école.

Cette diffusion de l’écrit et de l’alphabet entraîna un développement de l’esprit critique sans précédent : la lecture d’un papyrus permettait de prendre une pause pour réfléchir sur son contenu, contrairement à un spectacle basé sur l’art oral. Il était même possible d’écrire soi-même des oeuvres philosophiques dans lesquels on remettait en question l’ordre établi. La parole était enfin donnée aux gens ordinaires tels que Archiloque, enfant batard d’un noble grec et d’une esclave barbare, qui fut mercenaire et poète. Alors que les mères spartiates demandaient à leurs fils de revenir victorieux avec leurs boucliers au bras ou « couchés dessus », c’est-à-dire morts, Archiloque eut le courage d’avouer que

ce bouclier, que bien malgré moi j’ai abandonné dans les buissons, une arme irréprochable, c’est aujourd’hui un Thrace qui le brandit. Mais j’ai sauvé ma peau. Que m’importe ce bouclier ? Adieu. J’en achèterai un autre aussi bon.

Anecdote émouvante, les papyrus étaient copiés par des esclaves cultivés, des intellectuels qui adoraient le savoir, mais qui avaient eu le malheur de perdre leur liberté suite à une guerre ou des dettes : à cette époque, n’importe quelle personne libre vivait dans l’angoisse de se retrouver un jour esclave … Si nous pouvons lire la pensée de Socrate, Platon et Aristote, c’est grâce à ces nombreux anonymes qui ont tant souffert, des amoureux de la littérature qui ont recopié mot après mot quantité d’oeuvres inestimables, parfois au péril de leurs vies : ce fut le cas de libraires romains, (le terme librarius désignait à la fois le copiste sur commande et le libraire, il s’agissait d’un même métier) crucifiés par l’empereur Domitien à cause d’un livre de l’historien Hermogène de Tarse, lui-même exécuté. L’historien Cremutius Cordus connut le même sort, son livre Histoire des guerres civiles de Rome fut condamné à être brûlé. En prenant des risques inouïes, sa fille Marcia conserva en secret l’unique exemplaire et, plus tard, commanda de nouvelles copies. C’est grâce à elle que certains précieux fragments de ce livre sont parvenus jusqu’à nous. Une autre femme, Sulpicia, la seule poétesse romaine dont nous connaissons les oeuvres, fit également preuve d’un grand courage. Issue d’une famille riche, elle osa raconter son amour impossible avec un homme d’une classe inférieure, Cerinthus. Voici un extrait touchant d’un de ses poèmes

Je suis heureuse d’avoir commis cette faute.
Le révéler et le crier.
Non, je ne veux pas confier mon plaisir
à l’intimité stupide de mes notes.
Je défierai la règle,
Je suis écoeurée de feindre de leur obéir.
Nous avons été dignes l’un de l’autre,
qu’on se le dise.
Et que celle qui n’a pas d’histoire
raconte la mienne.


Pendant l’Antiquité, la production de papyrus explosa, et l’idée d’une institution qui contiendrait tout le savoir du monde, de la Grèce à l’Inde, s’imposa, un centre de recherche extraordinaire, habité par les meilleurs savants de l’époque, qui réunit jusqu’à 500.000 livres : la bibliothèque d’Alexandrie. Les oeuvres étaient généralement sans titres, on les désignait par la première phase, par exemple Enûma Eilshe, en akkadien « Lorsqu’en haut ». On pouvait aussi les désigner par la fonction (« Pour prier le Dieu-Tempête »). Les premiers bibliothécaires d’Alexandrie étaient des philologues qui cherchaient les sources les plus anciennes pour corriger les inévitables erreurs de copies et de traduction, et ainsi obtenir les textes les plus fidèles aux oeuvres originales. La collection de cette bibliothèque était si vaste qu’Aristophane de Byzance lisait chaque papyrus dans l’ordre pour connaître par coeur leur rangement (il fut l’inventeur des accents et de la ponctuation), Callimaque fut même contraint de créer un catalogue de 120 rouleaux juste pour dresser l’inventaire. Pour contrer la bibliothèque de Pergame, l’Egypte interdit l’exportation de papyrus… ce qui entraîna la naissance du « parchemin », dont le nom signifie « peau de Pergame ».

Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette volonté de collectionner des livres fut critiquée par un philosophe et non des moindres, le stoïcien Sénèque :

Les dépenses occasionnées par les études, et qui sont les plus honorables de toutes, ne me paraissent raisonnables qu’autant qu’elles sont modérées. Que me font ces milliers de livres, ces bibliothèques innombrables, dont, pour lire les titres, toute la vie de leurs propriétaires suffirait à peine ? Cette multiplicité des livres est plutôt une surcharge qu’un aliment pour l’esprit ; et il vaut mieux s’attacher à peu d’auteurs, que d’égarer, sur cent ouvrages, son attention capricieuse.

Quatre cent mille volumes, superbe monument d’opulence royale, ont été la proie des flammes à Alexandrie. Que d’autres s’appliquent à vanter cette bibliothèque appelée par Tite-Live le chef-d’œuvre du goût et de la sollicitude des rois. Je ne vois là ni goût, ni sollicitude : je vois un luxe littéraire , que dis-je, littéraire ? ce n’étaient pas les lettres, mais l’ostentation qu’avaient eue en vue les auteurs de cette collection. Ainsi, tel homme, qui n’a pas même cette teinture des lettres qu’on exige dans les esclaves, a des livres qui, sans jamais servir à ses études, sont là pour l’ornement de sa salle à manger. Qu’on se borne donc à acheter des livres pour son usage, et non pour la montre.

Un papyrus anonyme intitulé Contre un ignorant qui achetait beaucoup de livres explique avec rage que 

Celui qui achète des livres pour ne pas les lire, que fait-il à part donner du travail aux souris, un repaire aux mites et des coups aux esclaves qui ne les surveillent pas assez ?

Malgré la fin de la bibliothèque d’Alexandrie, durant l’Antiquité romaine le support écrit ne cessa d’évoluer, le papyrus céda très progressivement la place au codex, un ensemble de tablettes attachées par des anneaux ou des cordelettes, jusqu’au moment où on remplaça les petites plaques en bois ou en métal par des feuilles de parchemin ou de papyrus. Les Romains apprirent à coudre ces feuilles entre elles pour les relier, ils inventèrent « l’art de la reliure ». Les pages étaient protégées par des couvertures en bois doublées de cuir, et l’on prie l’habitude d’écrire les titres sur les « dos » des livres. Le codex était plus robuste que le papyrus, mais aussi beaucoup plus pratique : on pouvait le cacher, le ranger plus facilement, se rendre à un chapitre sans déplier l’intégralité d’un rouleau, lire n’importe où, d’une main. Le codex prenait moins de place, était léger, tandis qu’on pouvait écrire des deux côtés d’une feuille. À surface égale, le codex permettait d’écrire six fois plus que sur un rouleau, Martial affirmait que les quinze rouleaux des Métamorphoses d’Ovide tenaient dans un seul codex. Le livre moderne était né, une innovation technologique antique vieille de près de deux mille ans… autant dire une plus grande durabilité que nos disquettes des années 90, devenues obsolètes et illisibles pour 99,9% des ordinateurs actuels… 

Le plus ancien codex conservé avec sa reliure (cuir avec languette et cordon), III ou Ve siècle après J.-C.

Plus tard, au Moyen-Âge, il y eut une nouvelle révolution culturelle : un beau jour, les moines copistes découvrirent avec effarement qu’un homme, Gutenberg, avait trouvé le moyen de se passer d’eux et d’imprimer en série des livres grâce à une machine diabolique. Dans son Histoire de l’imprimerie (1854), l’imprimeur Paul François Dupont raconte que

Lorsque les premiers ouvrages eurent été imprimés à  Mayence, Fust (NDLA : le banquier qui finança Gutenberg) en envoya à Paris des exemplaires, et il chargea des agents de les vendre . Il s’y rendit lui-même plus tard et exerça son commerce sous les yeux de la Sorbonne. Comme on ne connaissait pas encore l’usage des caractères imprimés, on prit ces volumes pour des manuscrits, tout en ne se rendant pas compte de leur parfaite identité, et on les paya fort cher. Mais les copistes, effrayés pour leur 
industrie, présentèrent aussitôt requête au parlement et obtinrent que tous les livres venus de l’étranger seraient saisis et confisqués. Les ornements en encre rouge, qu’on disait, en ces temps d’ignorance, avoir été tracés avec le sang des copistes, donnèrent lieu au soupçon, puis à l’accusation de 
magie (NDLA
: par la suite, Louis XI fit libérer Fust).

Avec cette invention révolutionnaire, l’utilisation des paragraphes, titres, chapitres, paginations, tables des matières et notes de bas de page se systématisa. Comme à l’époque de la transition de l’oral vers l’écrit, il y eut des voix pour s’émouvoir de la fin d’un monde, celui de l’artisanat d’oeuvres uniques « collectors » recopiées à la main, richement illustrées par des enluminures, au profit d’une production de masse… mais là encore, l’innovation technique permit des avancées sociales majeures. La culture n’était plus réservée à une élite de moines, tandis que les tirages élevés des livres assuraient une meilleure sauvegarde de la connaissance. La bibliothèque d’Alexandrie n’a en fait jamais cessé d’exister : malgré les incendies, les autodafés des fanatiques et les ravages du temps, son idéal, collecter le savoir du monde, s’est transmis de génération en génération.

Aujourd’hui, si Internet, la numérisation et l’Intelligence Artificielle suscitent une fois encore des craintes légitimes concernant la transmission de la culture, grâce au progrès technique nous accomplissons un vieux rêve de l’Humanité : rendre le savoir universel afin d’éviter qu’il ne sombre dans l’oubli. Nos tablettes tactiles épousent les formes des tablettes de pierre antiques, avec les fenêtres de nos navigateurs nous « scrollons » (de l’anglais scroll, rouleau) de haut en bas du contenu numérique comme s’il s’agissait de papyrus, nous avons accès à une somme de connaissances qui auraient fait rêver les anciens.

Que nous soyons lectrices ou lecteurs, autrices ou auteurs, libraires, bibliothécaires, éditrices ou éditeurs, correctrices ou correcteurs, nous sommes toutes et tous les lointains héritiers de la bibliothèque d’Alexandrie.

Pour aller plus loin


Je ne saurais trop vous conseiller le chef-d’œuvre qui m’a inspiré ce modeste billet, l’infini dans un roseau d’Irene Vallejo, plus qu’une histoire du livre façon Sapiens, une fabuleuse odyssée à travers les millénaires. C’est l’un des ouvrages les plus passionnants qu’il m’ait été donné de lire.

*Durant l’Antiquité, la lecture se faisait à voix haute, on croyait que les mots possédaient un pouvoir sacré
**Il faut signaler un fait important : le premier écrivain de l’Histoire était une femme au destin incroyable, la poétesse Enheduanna

Published in: on décembre 13, 2024 at 6:12  Comments (2)  

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2 commentairesLaisser un commentaire

  1. Avatar de nathaliebagadey

    Oh, j’avais raté cet article ! C’est en nettoyant ma boîte mail que je l’ai vu surgir parmi les « Non lus », et je trouve que c’est une sacrée coïncidence vis à vis de la thématique de ton article.
    J’ai trouvé celui-ci passionnant, j’ai appris plein de choses même si, pour les besoins de mon dernier roman, qui évoque notamment les origines du papyrus, j’avais déjà eu récemment l’occasion d’admirer les écrivains antiques.

    Merci de ce partage ! 🙏😊✍

    • Avatar de Escrocgriffe

      Hihi, oui, c’est très ironique 😊 Merci pour tes mots, je suis ravi si mon article t’a intéressé !


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