Ce que m’a appris la bibliothèque d’Alexandrie sur la crise actuelle

La bibliothèque du film « Interstellar »

L’Histoire est-elle un éternel recommencement ? Je me pose cette question alors que je suis en train de finaliser la V2 du Loup d’Andrinople, mon thriller ésotérique qui se déroule dans la bibliothèque d’Alexandrie, bibliothèque qui disposait durant l’Antiquité, bien avant le Web, du premier catalogue universel de la connaissance. Les papyrus étaient en effet annotés par des bibliothécaires-philologues, traduits, afin de revenir le plus possible aux sources originales, mais aussi commentés et réédités, classés… En consultant une liste de documents qui tenait sur cent vingt rouleaux, les lecteurs de la bibliothèque faisaient partie intégrante d’une chaîne du livre qui reliait auteurs, libraires et chercheurs, et permettait des échanges culturels, des discussions passionnantes et l’émergence d’une pensée critique… Un réseau Internet avant l’heure qui se voulait universel : sous l’Empire romain, la bibliothèque-fille du Sérapéum, la dernière annexe de la bibliothèque d’Alexandrie, était consultable par tous, riches hommes libres ou simples esclaves, jusqu’au moment où elle fut victime de multiples conflits politiques et religieux. En 391, le Sérapéum fut anéanti par  l’évêque Théophile d’Alexandrie et ses fanatiques chrétiens, mais son esprit universaliste ne disparut jamais vraiment car d’autres bibliothèques naquirent, tandis que certains philosophes platoniciens émigrèrent en Perse et influencèrent durablement la civilisation islamique, qui conserva la pensée d’Aristote…

Aujourd’hui, le Web, lointain successeur de la bibliothèque d’Alexandrie, est soumis lui aussi à des bouleversements idéologiques sans précédent. Cet espace d’échanges, de savoir et de liberté est menacé dans sa neutralité même, la sacro-sainte trinité Facebook – X – Instagram, incontournable dans les années 2010, est en effet irrémédiablement entachée par les frasques fascistes de ses propriétaires.

De la même façon que la bibliothèque d’Alexandrie n’a jamais plu à des empereurs comme Caracalla, qui la haïssait tellement qu’il supprima les repas gratuits destinés aux bibliothécaires, des puissants tels que Zuckerberg ont toujours été les ennemis déclarés d’un Web libre et non commercial. Les algorithmes de Facebook visent en effet à diviser, cloisonner, classer et catégoriser les personnes, et ainsi nous isoler les uns des autres : preuve en est, il y a quelques jours, j’ai partagé mon article précédent sur Bluesky (puis, par la suite sur Mastodon, j’utilise depuis peu l’application Openvibe pour poster sur ces deux réseaux en même temps afin d’éviter de mettre les oeufs dans le même panier). À ma grande surprise, les statistiques de mon blog ont montré que j’avais davantage été lu par mes 100 followers Bluesky que du temps où j’avais « 1000 » amis sur Facebook… signe que j’avais bien raison de fustiger les algorithmes de Meta. Détail touchant, j’ai aussi remarqué dans ces statistiques que des utilisateurs Facebook ont partagé mon article (et je leur en suis sincèrement reconnaissant). Drôle d’impression de me dire que ce réseau m’est, désormais, inaccessible… mais je ne nourris aucun regret, rester là-bas était devenu pour moi moralement intenable. 

Je pense que nous vivons un moment incroyable, les prémices de la fin d’un empire. Que les choses soient claires : avec ses trois milliards d’usagers, Facebook ne s’écroulera ni demain, ni même après-demain… et pourtant, ce qui s’est passé durant ce mois de janvier 2025 ressemble fort à un coup de semonce : il y a peu, tous ces réseaux paraissaient jouir d’une santé insolente et semblaient invulnérables. Or la photo de Zuckerberg présent lors du sacre de Trump, les déclarations de ce même Zuckerberg et les saluts nazis de Musk ont instantanément rendu antipathiques Facebook, Instagram et X. 


J’ai songé à l’Empire romain, à cette terrible défaite militaire face aux Goths lors de la bataille d’Andrinople, au cours de laquelle l’empereur Valens trouva la mort. À l’époque, cette humiliation prouva aux citoyens romains que leur empire était faible. Ce qui a été tué lors de la bataille d’Andrinople, c’est moins l’empereur que l’idée qu’on se faisait de la grandeur de Rome. Dans le même ordre d’esprit, voir la photo de ces géants de la Tech réunis de façon aussi servile autour de Trump nous a paradoxalement rappelé que ces milliardaires étaient moins des « puissants » ou des « génies », que de minables hommes d’affaires qui ne considèrent les êtres humains que comme des données monnayables. Des milliardaires, certes,… mais aux pieds d’argile. À défaut de tuer ces idoles, cette photo humiliante où on les voit à la botte de Trump les a considérablement affaiblies aux yeux du monde.

Même si sa portée est pour l’instant uniquement symbolique, l’immense défiance envers les réseaux sociaux traditionnels est une victoire morale qui a poussé des médias comme Le Monde, Libération, Le Nouvel Obs et Télérama, ainsi que certaines institutions de l’administration française, à migrer vers les Mastodon ou Bluesky. Alors que dans des pays dictatoriaux comme la Chine, la Grand Muraille numérique n’en finit plus d’être renforcée, à l’Ouest, grâce au Fediverse, Ie Web commence à se décentraliser, ce qui est une excellente nouvelle. Il s’agit de la fin de ce que j’appelle « la minitelisation » (en référence au vieux terminal Minitel aux fonctions limitées, contrairement à un vrai navigateur) qui a commencé à la fin des années 2000 avec la diffusion foudroyante de Facebook et Twitter, et l’idée insidieuse que se rendre sur les réseaux sociaux revenait à « aller sur Internet ». On a voulu fragmenter le web en services, alors qu’il fut un temps où cet espace, à l’image de la bibliothèque d’Alexandrie, constituait un formidable catalogue qui permettait l’accès illimité à une information gratuite et de qualité, mais aussi à la vidéo via le peer to peer. Le prétendu manque à gagner lié aux piratages des films et des séries, une fumisterie des lobbies, était de toute façon largement amorti par les multiples taxes, notamment sur les disques durs. Il y eut même, en ces temps de piratage, un renouveau de la création artistique avec énormément d’oeuvres originales sur le petit écran (Lost, Dexter, Misfits, Community) tandis que le cinéma était nettement moins gangrené par les remakes, suites et reboots des franchises qu’aujourd’hui. 

Malheureusement, à l’exception notable de Wikipédia, le web s’est cadenassé dans des applications pour smartphones, tandis qu’en 2012 les lobbies du divertissement ont eu la peau de Megaupload.

Les années 2010 ont signé la fin d’une utopie au profit d’une fragmentation de la culture : pour avoir accès à l’information et aux arts, il a fallu multiplier les abonnements payants sur les plateformes vidéo (Netflix, Disney+, Amazon Prime, Apple TV), les médias comme Le Monde ou Libération, les sites de streaming musicaux tels que Spotify… après une période de crise économique et d’austérité. Dans ces conditions, toute une partie de la population mondiale a été privée du droit à l’information et à la culture garantie par les démocraties, une génération d’exclus s’est « éduquée » via des sites généralistes gratuits controversés, ainsi que des réseaux sociaux douteux, ce qui explique en partie la progression de l’ignorance, le ressentiment éprouvé envers les institutions amplifié par l’affaire Snowden, mais aussi la diffusion du djihadisme, du complotisme et du populisme… Pour moi, la fin de cet idéal d’Internet a été un drame absolu, l’équivalent de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie pour notre génération, une période d’obscurantisme, sans exagération aucune.

Si, à l’époque de l’Antiquité, les multiples destructions de la bibliothèque d’Alexandrie ont pu motiver d’innombrables humanistes à créer leurs propres bibliothèques pour préserver l’idéal d’une culture universelle, la fin de l’utopie d’un Internet libre et non commercial pousse les citoyens que nous sommes à réfléchir au sens de nos actes : le web doit-il être une fin en soi, une source de divertissement visant à nous abêtir en scrollant, ou au contraire un média qui nous tire vers le haut, comme il a pu l’être à ses débuts lorsqu’il fut inventé par des scientifiques du CERN afin de partager des informations passionnantes ? Nous seuls pouvons répondre à cette question. À nous de réenchanter nos existences afin de ne plus être simplement consommateurs, mais citoyens, maillons et acteurs de la Culture et de l’Humanisme…

PS : Un immense merci pour vos nombreuses visites sur ce blog depuis mon départ volontaire de Facebook, vos messages de soutien, ainsi que vos partages sur les réseaux sociaux, autant de gestes qui me vont droit au coeur 😉

Published in: on janvier 28, 2025 at 6:56  Comments (6)  

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6 commentairesLaisser un commentaire

  1. Avatar de scriiiptor (pour scriiipt.com)

    Très bon article, qui met bien en lumière les paradoxes du Web moderne. En quelques décennies, on est passé d’un formidable outil d’information et de partage du savoir à un immense brouillard où la désinformation et la mésinformation prospèrent.

    Le Web 2.0, censé démocratiser l’accès à la connaissance, a plutôt contribué à sa dilution. Plutôt qu’un grand espace de réflexion collective, on se retrouve face à des bulles de filtres, des algorithmes qui privilégient l’émotion à la raison, et des plateformes qui sacrifient l’intégrité intellectuelle au profit de l’engagement à tout prix.

    Il faut espérer que ces géants aux pieds d’argile finissent par chuter, ou à défaut, que de nouvelles alternatives se développent pour reconstruire un Web plus sain. En tout cas, merci pour cette analyse et pour les pistes évoquées (je retiens notamment OpenVibe !).

    • Avatar de Escrocgriffe

      Merci Scriiipt, ravi que nous soyons en phase ! Oui, il y a des pistes, des bonnes nouvelles en perspective et pour ma part je suis très enthousiaste depuis quelques jours à l’idée qu’il y ait un début de prise de conscience, avec le fediverse et tout un tas de nouveaux outils… Internet est en train de vraiment changer et plus rien ne sera comme avant !

  2. Avatar de raphaele balmes

    Comme toujours, on apprend plein de choses à te lire. Et je suis comme toujours pleine d’admiration pour ton écriture, si claire, si juste, et qui va si bien avec ta réflexion ! Je t’embrasse fort, et grand merci pour cette bouffée d’espoirs que tu génères R

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    • Avatar de Escrocgriffe

      Merci infiniment Raphaele pour ton soutien inoxydable ! Oui, je suis très optimiste, il y a eu une grosse prise de conscience de nombreuses personnes, autour de moi et bien au-delà… Plus rien ne sera comme avant, et cela me met en joie !

  3. Avatar de Light And Smell

    Je n’ai jamais été très réseaux sociaux et ai toujours été sceptique sur leur influence sur tant de personnes, mais je n’ai jamais essayé d’être à la mode. Or, je pense que les réseaux s’appuient autant sur le narcissisme ambiant que le besoin d’appartenance poussant beaucoup à se précipiter sur les réseaux à la mode et à suivre le dernier défi en vogue…
    Je ne connais pas les alternatives mais j’espère qu’elles resteront de beaux espaces de partage, de connaissances et d’échanges.
    Ton analyse est très intéressante et permet d’élargir la réflexion. Tu as même provoqué un déclic en moi avec cette idée de fragmentation de la culture ; une expression à laquelle je n’avais pas pensé mais qui se révèle tellement pertinente !

    • Avatar de Escrocgriffe

      Merci, c’est vraiment chouette si mon humble article t’a inspiré ! Respecte en tout cas pour ta capacité à être restée en dehors des réseaux sociaux depuis une quinzaine d’années, je trouve ça très sain…Pour tout te dire, je suis en pleine découverte du « Fedivers », donc toute cette réflexion de mes deux derniers articles va bien au-delà des réseaux sociaux, avec l’idée qu’un Internet alternatif est non seulement possible, mais existe déjà ! Je suis fasciné par cette idée, d’autant plus que, comme tu le sais, je veux remettre mon blog au coeur de tout cet écosystème alternatif… Je suis à nouveau comme un gosse qui découvre Internet tant les possibilités sont inouïes… que ça fait plaisir de savoir que les gens autour de moi prennent conscience de tout ça ! 😀


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