Pour Sandman, merci Neil Gaiman

Un sorcier capture pendant 70 années Morphée, l’un des sept Infinis, perturbant ainsi le sommeil de l’Humanité. Morphée parvient à se libérer et part reconquérir son royaume onirique occupé par les démons.

Pendant des années, Neil Gaiman a été pour moi un serpent de mer. On me répétait qu’il fallait absolument que je lise cet auteur, et j’avoue avoir éprouvé une grande culpabilité à l’idée de ne pas connaître l’oeuvre de cet écrivain mondialement connu. Bon, je vais faire mon coming-out jouer carte sur table : en 2005, j’ai tenté de lire Neverwhere, mais on m’avait dit tellement de bien de ce bouquin que j’ai décroché à la moitié du roman. Avant de me jeter des pierres, sachez que c’est malheureusement un syndrome récurent chez moi : lorsqu’on me rabâche qu’un film ou un livre est un chef d’oeuvre,  je suis souvent déçu. Je sais que c’est débile, mais c’est comme ça (pour la petite histoire, j’ai quand même acheté la nouvelle traduction de Patrick Marcel aux éditions du Diable Vauvert pour donner une seconde chance à Neverwhere, je vous tiendrai au courant…).

Bref, j’avais l’impression que Neil Gaiman n’était pas pour moi. Et puis il y a quelques temps, grâce à un billet de Gromovar, j’ai découvert Sandman. Ça a été pour moi un véritable choc, au point où je me suis demandé pendant plusieurs mois quel misérable article j’allais bien pouvoir écrire à propos de ce monument de l’imaginaire. C’est bien simple : Sandman ne ressemble à rien de connu.

La dernière fois que j’ai éprouvé un tel émerveillement, c’est avec Alan Moore (From Hell et Watchmen). C’est tout sauf un hasard quand on sait que Neil Gaiman avoue avoir été inspiré par le travail de Moore sur Swamp Thing, autre héros relancé par un auteur de génie. Mais la comparaison s’arrête là : Gaiman a mis la barre si haut que ce roman graphique, véritable livre-univers, est très difficile à résumer. Le mieux, c’est encore de parler de sa genèse : dans les années 80, le scénariste propose à DC Comics de ressusciter un de leurs obscurs super-héros, quasiment oublié, le Sandman. Neil Gaiman s’attelle à la tâche en décidant de réinventer ce personnage avec une audace rare.

sandman1

(Le Sandman avec son casque, puis avec son visage découvert)

Sandman, c’est donc la rencontre entre un auteur de génie et DC comics, une collaboration fructueuse qui va donner naissance à un personnage incroyable, mélange improbable de The Crow pour sa noirceur, et Doctor Who pour le côté vagabond. Imaginez un être assez puissant pour voyager à travers le temps et les songes, un univers aussi sombre que poétique qui n’est pas sans rappeler Hellraiser de Clive Barker, et vous obtiendrez un vague aperçu de la richesse de cette oeuvre sans limites, superbement illustrée par Dave McKean.

Une liberté totale

Quand j’évoque l’absence de limites, je parle non seulement de violence (le comic va très loin à ce niveau : dans un épisode du tome 2, une entité maléfique provoque des hallucinations et pousse l’Humanité à s’auto-mutiler !), mais aussi de narration. Neil Gaiman est capable de délaisser l’arc principal de son histoire pour se consacrer à une sous-intrigue, sans pour autant que son oeuvre perde de sa force. Ainsi, dans un épisode particulièrement réussi, on apprend de quoi rêvent les chats ! Dans un autre, Sandman va assister à une représentation du Songe d’une nuit d’été en présence de Shakespeare lui-même. Fait unique, cette histoire permettra à Sandman d’être le seul comic à avoir gagné le célèbre prix littéraire World Fantasy, habituellement réservé aux livres. La liberté artistique de Sandman se retrouve jusque dans l’aspect graphique : puisque le protagoniste principal est une entité qui modifie régulièrement son apparence, les changements de dessinateurs n’ont pas d’impact sur cette aventure qui va durer sept ans, une longévité exceptionnelle quand on connait l’univers des comics.

Le meilleur des deux mondes

La recette de ce succès tient aussi au fait que le lecteur a le meilleur de deux mondes. D’une part, il retrouve par certains aspects un univers qu’il connait bien, celui de DC Comics : le Sandman croise la route de l’Épouvantail, adversaire de Batman et pensionnaire de l’Arkham Asylum, ainsi que John Constantine.

D’autre part, grâce à son imagination géniale, Neil Gaiman  s’affranchit du cadre balisé qu’est celui de DC Comics pour explorer un univers beaucoup plus original, pour ne pas dire expérimental. Ainsi, dans un épisode du tome 2, on assiste à un congrès de tueurs en série venus raconter leurs expériences ! L’auteur britannique nous livre l’une des oeuvres les plus ambitieuses qui soit, puisque sa seule limite est le songe… Epopée du bizarre, odyssée vengeresse d’un dieu dans les rêves et cauchemars de l’Humanité, Sandman est une expérimentation permanente, un voyage nietzschéen qui transcende les concepts de Bien et de Mal.

Même si je n’ai lu que les deux premiers tomes de l’excellent éditeur Urban Comics, il me tarde de découvrir les prochaines aventures de ce personnage hors-normes, qui a révolutionné le monde des comics, et la dark fantasy en général. Pour Sandman, je vous dis un grand merci, Monsieur Gaiman.

PS : Et merci Gromovar !

D’autres avis : Vert

Published in: on janvier 20, 2014 at 12:28  Comments (21)  
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21 commentairesLaisser un commentaire

  1. J’ai beaucoup aimé From Hell (le film est pas mal, d’ailleurs) et (à ma grande honte et malgré les exhortations de mon mari et de mes grands fils), je n’ai toujours pas ouvert Watchmen. Je me demande si Sandman ne fait pas partie de la PAL de mon chéri qui est très féru de BD.
    A propos, connais-tu Aama ? 😉 (à mon tour)

  2. Pas du tout ! 🙂 C’est bien ?

  3. Ah ça me fait plaisir de lire ton (très bel) article, on ne parle jamais assez de Sandman (et peut-être trop de Neverwhere, et c’est la méga fan qui dit ça xD).
    Tu devrais te régaler avec la suite je pense :D.

    • Merci ! 😀 Oui, je pense que la suite va être géniale 😉

  4. bien, moi qui n’ai jamais tenté que « Stardust » pour mon plus grand plaisir je note donc « Sandman » plutôt que « Nerverwhere », parce qu’à moi aussi on n’arrête pas de me dire de les lire… 😉

    • « Sandman » est vraiment un comic particulier mais les deux premiers tomes m’ont vraiment bluffé !

  5. Je n’ai lu que le tome 1 (quelle claque !) mais je n’ai jamais su comment aborder une chronique… Peut-être à l’occasion d’une relecture puisque je viens d’acheter le tome 2… 😉

    En tout cas, c’est clair qu’on est dans le top de la narration des comics ! Bel article au passage. 😉

  6. Merci ! Je te comprends, difficile de savoir par quoi commencer tant il y a de choses à dire à propos d’un comic si riche, j’ai hâte de te lire 😉

  7. je note la référence. Neverwhere est arrivé sur mes étagères à Noël (en v.o), mais comme personne ne m’en a dit du bien ou du mal, j’y vais sans a priori (j’ai le même soucis que toi, quand on glorifie trop une oeuvre, j’y vais en trainant les pieds !). Pour avoir lu quelques interviews de Neil Gaiman, j’aime bien le personnage…

    • Oui, c’est vraiment quelqu’un de sympathique dans ses entretiens, visiblement. Bon courage pour la vo, je suis toujours admiratif lorsque je rencontre des lecteurs qui se donnent la peine de lire dans sa langue originale une oeuvre… !

  8. Si tout le monde s’y met, je vais finir par me sentir obligée …

    • Je crois que c’est le syndrome Jean-Philippe Jaworski 😀

  9. nan mais z’avez fini là tous, à me foutre des chroniques de Sandman sous le nez? D’abord Vert et Lorhkan, pis toi qui t’y met aussi… Bravo ! x)
    Un jour, un jour je l’aurais mais pas tout de suite…
    J’espère vraiment que Neverwhere te plaira à la relecture, c’est mon bouquin fétiche de l’auteur (premier lu, je ne m’attendais à rien de spé et grosse claque en pleine poire), y’a The Graveyard Book et De bons présages qui sont très bons aussi !

  10. J’en suis encore à me demander aussi si Neil Gaiman est pour moi, il va bien falloir que je cède : les volumes de Sandman chez Urban Comics me tendent les bras et ma copine me vend American Gods et Neverwhere. Je ne devrais plus trop tarder à céder. 😉

    • Hahaha 😀 Laisse-toi tenter 😉

      • La fin de mois arrive, c’est le bon moment. 😉

        • 😀

  11. « lorsqu’on me rabâche qu’un film ou un livre est un chef d’oeuvre, je suis souvent déçu. Je sais que c’est débile, mais c’est comme ça »
    Je suis moi même atteint du même syndrôme. Pour en revenir à Sandman, je suis dans l’incapacité de me décider : le rêve me pousse à acheter les tomes Urban Comics, la réalité m’oblige à économiser … Que faire ? 🙂
    P.S : Neverwhere est fort sympathique mais son originalité a depuis été déclinée à de maintes reprises. Son American Gods est excellent (ce qui me fait penser qu’il me faudrait lire sa suite, Anasi Boys, qui attend patiemment sur une étagère depuis des années …)

  12. « Le rêve me pousse à acheter les tomes Urban Comics, la réalité m’oblige à économiser … Que faire ? »

    Peut-être juste acheter le tome 1 pour commencer ? 😀 Je sais, je suis le Diable 😉 Merci pour ton retour sur American Gods, je note…

  13. […] le choc Sandman et les chefs d’œuvre d’Alan Moore, j’avoue être de plus en plus impressionné […]

  14. […] de l’apport d’écrivains majeurs : Douglas « H2G2″ Adams, Neil Gaiman, ainsi que d’une horde de scénaristes aussi doués que […]


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