Réveil et anarchisme mystique

Incendie de Biscarosse dans les Landes, visible depuis la plage du Moutchic. Maximilien Lamy, AFP




Hier matin, en salle de pause, j’écoutais mes collègues de travail parler de l’actualité lorsque, soudain, j’ai eu envie de leur poser cette question.

— Vous n’avez pas l’impression que c’est la fin du monde ?

Cette question, je me la pose depuis des années, bien avant les 6 000 morts de cet été caniculaire et les incendies qui ravagent la France. Tout a commencé avec cet article de 2021. Je racontais que le paléoanthropologue Peter McAllister estimait que les chasseurs-cueilleurs aborigènes d’Australie couraient facilement à 37 kilomètres/heure. À cette époque, nous étions des nomades. Nous marchions entre 8 et 15 kilomètres par jour, jusqu’à 20 000 pas quotidiens, ce qui permettait d’éviter au maximum les explosions de violence : en cas de mauvaise rencontre avec une tribu hostile, il suffisait de s’en aller vers un autre territoire, car la planète était un jardin d’Éden, une vaste terre d’abondance. Nous avions peu de choses à perdre.

Nos ancêtres se réveillaient à huit heures du matin, possédaient une alimentation infiniment plus variée que la nôtre, tandis que la chasse reposait sur la collaboration, le partage du travail et de la nourriture. À 13 h 00, la journée était terminée.

À partir de ce constat, au fil des ans, j’ai essayé de comprendre pourquoi nous sommes arrivés dans une telle impasse. Ce qui suit n’est pas une histoire neutre de l’humanité, c’est mon mythe, celui de notre chute.

J’ai imaginé une préhistoire durant laquelle il n’y avait pas encore de religion ni de prêtres. Un monde peuplé d’esprits de la Nature capables de soigner des maladies. La spiritualité était d’ordre ésotérique, c’est-à-dire initiatique : il ne s’agissait pas de croire en un dogme, mais de trouver sa place dans l’Univers.

Après le traumatisme de l’Ère glaciaire et des millénaires passés dans le Froid, l’Homme voulut se détacher (se venger ?) d’une Nature cruelle qui l’avait condamné à un hiver éternel. L’Homme ne voulait plus vivre au jour le jour, mais prévoir les saisons afin d’amasser des provisions et de ne plus être victime des aléas du climat. Il y avait en lui une insatisfaction, un désir de domination de l’environnement… qui allait jusqu’au fantasme suprême : maîtriser le Temps lui-même.

La civilisation est née d’une tentative de vaincre le Temps.

Des hommes d’un genre nouveau apparurent : les Escrocs. Ils eurent le génie de profiter d’un concept aussi simple qu’efficace : la réalité intersubjective (ou égrégore). La réalité intersubjective désigne quelque chose qui existe, auquel tout le monde croit, mais qui pourtant n’est pas réel. C’est ce qui s’est probablement passé durant la Préhistoire lorsque le premier escroc de l’Humanité a tenu ce discours devant sa tribu nomade :

— Pourquoi ne créerait-on pas des propriétés privées ?

— Comment ça, des propriétés privées ?

— Comme le Monde est vaste, chacun pourrait posséder une portion de terre.

— « Posséder » ?

— Oui, s’approprier un morceau de terrain avec des lignes imaginaires qui dessineraient les limites de la « propriété ». Nous serions tous « propriétaires ».

Au début, les gens de la tribu ont dû se dire que cette idée était bizarre, que c’était même du grand n’importe quoi : après tout, la Nature n’appartenait à personne ! Et pourtant, peu à peu, de plus en plus de gens furent séduits par l’idée de vivre dans une maison confortable plutôt que de voyager… Ironie du sort, l’histoire de la propriété privée est celle du premier vol, puisque, à partir de cette époque reculée, il était désormais possible de perdre quelque chose de coûteux : sa maison, ce qui n’était pas le cas du temps du nomadisme.

Avec l’agriculture et les premiers villages, ceux qui avaient essayé ce nouveau mode de vie commencèrent à souffrir de la sédentarité. En cultivant le blé, leurs repas devinrent moins diversifiés que du temps des chasseurs-cueilleurs, favorisant les carences nutritionnelles et l’apparition de cancers, tandis que la promiscuité permit la diffusion des maladies contagieuses. Piocher, le dos courbé, toute la journée entraînait également des rhumatismes.

Pourtant, l’escroquerie de la propriété fonctionna, car elle donnait à tous l’illusion d’avoir un peu de pouvoir. Certes, avoir un toit était moins trépidant qu’une vie de nomadisme ; c’était même médiocre… mais plus confortable.

Ce concept un peu étrange de propriété devint la norme, ce qui entraîna les premiers pillages. Les villages grandirent ; certains devinrent des cités-États qui se livrèrent à la guerre. L’Humanité se répandit sur toute la Terre. Les esprits de la Nature furent moins vénérés et laissèrent place à des égrégores jugés plus puissants : les dieux. Pour communiquer avec eux, il fallait désormais d’autres Escrocs : les prêtres, des intermédiaires qui privatisaient la spiritualité et conservaient jalousement un savoir dangereux, l’écriture.

Pour les nomades, il était moins facile de voyager qu’avant, à cause de lignes magiques qui séparaient désormais les hommes : les frontières.

Dans ce contexte de violence, les divinités féminines liées à la fertilité et à l’agriculture furent remplacées par des divinités masculines plus martiales, en accord avec l’esprit de l’époque. La plus violente de ces divinités était un dieu étrange qui possédait un pouvoir incroyable : il était capable de faire d’une pièce de monnaie un objet sacré dont la contrefaçon était punie de mort. Ce dieu fut appelé « Argent ». Le culte de l’Argent devint le premier monothéisme véritablement universel, car personne n’avait le pouvoir ni le désir de le détruire. Personne ne pouvait résister à son attrait.

Au fil des millénaires, le monothéisme, structurellement intolérant, remplaça le polythéisme : croire aux esprits de la Nature était désormais considéré comme de l’idolâtrie. Cette intolérance provoqua les premières guerres de religion. La spiritualité était désormais strictement encadrée. L’ésotérisme, la quête du divin en soi grâce à un chemin initiatique personnel, fut interdit par les monothéismes qui imposèrent une religion exotérique clé en main. Il n’y avait plus besoin de philosopher en se basant sur des textes apocryphes, plus besoin de réfléchir : la spiritualité se résumait à avoir la foi. Le mot d’ordre était : « Heureux celui qui croit sans avoir vu. »

Bien avant Microsoft, l’Église imposa son système d’exploitation, son Windows : la Bible. Aux frontières physiques, on ajouta désormais des frontières spirituelles.

Pour accéder à la Vérité, il fallut désormais lire ce livre officiel, confesser sa culpabilité auprès de l’Escroc de sa paroisse et se débarrasser des ouvrages impies. Les gnostiques, des ésotéristes pacifiques qui interprétaient le message du Christ comme une philosophie plutôt que comme un dogme en utilisant la raison, furent éradiqués, et avec eux leurs évangiles apocryphes.

Foi, politique et argent devinrent étroitement liés ; ce furent les temps des impérialismes : la Chine, Rome, les Byzantins, la civilisation arabo-musulmane, le Saint-Empire germanique… De la même façon que des centaines de millions de personnes se mirent à croire en Dieu ou Allah, sur le plan matériel, il y eut également convergence vers un modèle économique universel qui remplaça peu à peu le féodalisme : le capitalisme. Les Escrocs firent une nouvelle fois croire à la population que l’économie était source de liberté, alors qu’on ajoutait seulement de nouvelles frontières financières.

En 2026, jamais le monde n’a produit autant de richesses. Nous vivons à nouveau à l’ère des hyper-riches, de véritables pharaons aussi puissants que des dieux vivants.

En apparence, nous sommes dans l’ère de l’opulence et pourtant, si nous réfléchissions bien, à chaque étape de l’Histoire, nous avons accompli un sacrifice : sédentarité, monothéisme, capitalisme, autant de privations de liberté qui ne nous permettaient plus de revenir au mode de vie précédent… ce qui explique le malaise obsessionnel de notre civilisation. Nous avons été élevés dans la croyance que nous vivons dans un monde aux ressources illimitées, avec pour objectif de dominer la Nature et l’Univers… Même le Temps doit se plier à nos exigences !

Le problème, c’est que le Temps a toujours le dernier mot.

Être assis derrière un bureau huit heures par jour, faire les courses et chercher les enfants à l’école en une seule journée nous pousse à utiliser une voiture qui nous empêche de marcher quotidiennement comme nos ancêtres nomades… et contribue à nous rendre obèses.

À cause de ce rythme effréné, et toujours dans l’idée d’optimiser le temps, nous achetons au supermarché, chez des Escrocs, des produits bourrés de pesticides, de sucre et de sel plutôt que de prendre le temps de nous rendre chez de petits producteurs. Jeunes, nous arrivons tant bien que mal à supporter cette torture quotidienne que nous nous infligeons, mais le Temps, une fois encore, finit par nous rattraper.

La sédentarité et la malbouffe favorisent l’hypertension, le cholestérol, le diabète et les cancers… Pourtant, nous n’en tirons aucune leçon, tellement nous sommes conditionnés par notre vision déficiente de la Réalité. Comme c’est la Nature, et donc notre corps, qui doit se plier à nos exigences, plutôt que de changer, nous préférons gérer nos nombreux problèmes de santé à coups de médicaments qui bousillent d’autres organes. Et quand notre esprit lui-même vacille, les antidépresseurs constituent le remède miracle… Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que la « sagesse chimique » qu’est la drogue ait tant de succès.

Toutes ces solutions de facilité montrent combien nous avons oublié notre lien avec la Nature ainsi que notre empathie : nous exterminons mouches et moustiques, nous achetons massivement des chats qui massacrent oiseaux et insectes, causant des extinctions massives.

Le Monde est devenu un asile psychiatrique à ciel ouvert.

Aimé Césaire a dit un jour que le nazisme n’est pas une anomalie de la civilisation occidentale, mais le retour en Europe des méthodes du colonialisme. Nous sommes les prisonniers d’une dystopie néofasciste dans laquelle les pauvres sont des anomalies qu’il faut éradiquer… Dans l’esprit des élites socialo-macronistes et de la droite, les 6 000 morts (bilan provisoire) liés aux canicules de cet été 2026 ne sont que des pauvres cons incapables de se payer une clim’, une variable d’ajustement. Les personnes âgées qui meurent massivement de la chaleur ? Des pertes acceptables, car ça fera autant de retraites en moins à verser. Ils n’avaient qu’à être riches, à posséder la clim’ au bureau, dans leur voiture, chez eux… La « sélection naturelle » se fait par l’argent : on ne veut plus de citoyens éduqués, mais des consommateurs incapables de réfléchir, malléables à souhait. Depuis des décennies, les Escrocs qui nous gouvernent ont la haine du Service public, de l’hôpital qui agonise, de l’Éducation nationale qu’ils assassinent depuis des décennies et de la Culture, saignée par les coupes budgétaires. En 2026, il y a plus de librairies qui disparaissent que de créations. Des maisons d’édition meurent. Le livre sera bientôt réservé à une élite ; c’est déjà le cas pour les films : avec la fragmentation de la culture, pour voir des œuvres, il faut des abonnements Netflix, Amazon Prime, Disney+, Apple TV… Qui peut se payer de tels forfaits ?

Nous arrivons au bout du délire. La planète s’engouffre dans le mirage de l’IA avec cette dernière escroquerie : la technologie est la solution à tout. On rase des forêts dans les Alpes-Maritimes pour construire des champs d’ « usines solaires » (étrange oxymores…), à Mons, Thorenc, Valderoure, Malamaire .sur moins de 100 km², tandis que d’autres projets de ce genre sont déjà en préparation. Sous couvert d’écologie, nous abattons des forêts pour produire une énergie censée sauver la planète, et nous revendons le bois pour le chauffage.

Nous détruisons le vivant au nom du vivant. Encore une fois, les Escrocs promettent de sauver le monde en le découpant un peu plus.

(Photo : Laurent Boulanger)


À 40 kilomètres de Paris, on construit un datacenter de 50 milliards d’euros sur des terres agricoles équivalant à 125 terrains de football, avec une consommation électrique digne d’une centrale nucléaire, polluant l’eau, l’air et les sols… Tout ça financé par des investisseurs américains, émiratis et français, en plein réchauffement climatique.

Le vrai Péché originel, c’est le déni, le fait de s’être dit, tout au long de ces dernières décennies, que les choses allaient bien finir par s’arranger. Aujourd’hui, les 40 degrés l’été que nous voulions éviter sont devenus la norme, sans que cela suscite la moindre prise de conscience chez les Escrocs. On se dit aujourd’hui qu’il faut désormais éviter les 50 degrés, trouver une solution… mais ce que la masse ne comprend pas, c’est que, quoi qu’il arrive, le monde d’avant, avec sa neige en hiver, ne reviendra jamais. Le délire transhumaniste de vouloir se réfugier sur Mars est une folie : nous n’avons qu’une seule planète.

Notre volonté de domination de la Nature nous a transformés en esclaves, alors que nous sommes fondamentalement des nomades.

Ce constat a été pour moi comme un lent réveil. Adolescent, j’étais anarchiste sans savoir pourquoi ; aujourd’hui, après avoir écrit ma nouvelle Le Roi qui gouverne tout, je le sais. Je pense que les Surréalistes avaient raison, que l’Art est peut-être la seule révolution réellement possible. Art, spiritualité et révolution sont intrinsèquement liés.

Dans ce monde d’esclaves, j’ai la chance de me sentir encore libre.

Quand j’étais jeune, on se moquait gentiment de moi parce que je n’avais pas le permis. En réalité, j’ignorais que vivre sans voiture est l’une des meilleures choses qui me soient jamais arrivées. À 49 ans, j’effectue 20 000 pas par jour, soit environ 15 kilomètres au quotidien. J’ai viré tout le sel de mon alimentation. J’ai supprimé Netflix et Amazon Prime ; je préfère lire, aller au cinéma… et je me réserve le droit de « pirater » des œuvres culturelles : à chaque fois que j’ai acheté un disque dur, un smartphone ou un ordinateur, j’ai payé la même taxe sur la copie privée… mais on fait tout pour m’empêcher de faire ma propre copie privée puisque lorsque j’achètes une oeuvre originale, il y des systèmes anticopie.. J’ai assez payé. Les vrais pirates, ce sont les multinationales ainsi que l’État, le plus froid des monstres froids, qui provoque des guerres en Ukraine, en Iran et à Gaza. Loin de moi l’idée de donner des leçons ; je me sens, comme tout un chacun, largement complice de cette tragédie cosmique que vit l’ensemble de l’Humanité.

J’ai conscience d’être, moi aussi, un Escroc.

C’est pour cette raison que ma goutte d’eau dans l’océan, c’est mon bénévolat auprès des réfugiés, parce que l’idée même de frontières a toujours heurté le nomade que je suis.

Je suis la dernière personne à pouvoir donner une quelconque leçon de morale à qui que ce soit, mais, à mon sens, le seul comportement à adopter en cette fin de monde, c’est de consommer le minimum vital. Et c’est pareil sur le plan spirituel, domaine sur lequel je me sens tout aussi libre. Je n’ai plus besoin de temple bouddhiste, de maître ou de mantra ; le Dzogchen que j’évoque dans cet article me suffit : il n’y a rien à chercher, nous sommes déjà éveillés, nous l’avons seulement oublié.

En réalité, nous n’avons pas besoin d’un Éveil spirituel, mais d’un Réveil : un anarchisme mystique dans lequel nous prenons conscience que nous, êtres humains, animaux et plantes, formons une seule et même conscience globale.

L’anarchisme mystique ne serait pas le refus de toute règle, ce serait le refus de toutes ces frontières qui nous séparent du vivant. Un refus du pouvoir et de la religion, qui commencera lorsque nous cesserons de croire que notre salut viendra d’un État, d’une multinationale, d’une IA ou d’un gourou. Un Réveil pour redevenir simplement des habitants de la Terre plutôt que des gestionnaires du monde.

Nos destins sont liés.

Pour aller plus loin :

Published in: on juillet 25, 2026 at 11:46  Laissez un commentaire  

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