N’ayez pas peur des kangourous


Écrire une nouvelle ou un roman, c’est être tôt ou tard confronté au regard de l’Autre, un saut en parachute appréhendé par beaucoup d’autrices et d’auteurs. 

Fort heureusement, il existe une méthode douce appelée bêta-lecture, qui permet de recevoir des retours bienveillants tant sur la forme que le fond.

J’ai découvert la bêta-lecture en 2011, sur un forum d’écriture intitulé Cocyclics, juste après avoir terminé le (premier) jet de mon (premier) roman. À l’époque, je pensais naïvement qu’une publication n’était qu’une affaire de mois… au final, j’ai patienté cinq ans ! 

Bien que terminer un premier jet soit un moment symbolique, et même une étape importante, les affaires sérieuses commencent à partir des premiers retours. Une période cruciale dans la vie d’une autrice ou d’un auteur, que je comparerais un peu à l’adolescence, une période de mutation qui bouscule nos certitudes. Notre corps change et nous fout des complexes… Eh bien, c’est la même chose pour votre manuscrit que vous pensiez bouclé ! Vous avez passé des semaines, mois ou années sur une même histoire, vous la trouviez très belle… et lorsque vous recevez vos premières bêta-lectures, vous avez parfois l’impression qu’on ne parle pas de votre texte, mais de vous… J’ai abordé ce sujet dans mon article bêta-lecture et ego il y a quelques années, notamment lors de ce passage :

C’est l’ego qui nourrit la peur d’être un imposteur, la colère face aux critiques, ainsi que l’attachement excessif vis-à-vis de ses propres écrits, trois poisons étroitement liés.

Si vous avez la flemme de lire ce billet, tout pourrait se résumer à cet accord toltèque :

N’en faites pas une affaire personnelle.

Dans le cas de l’écriture, si une bêta-lecture bienveillante (j’insiste sur ce mot) vous fait souffrir, il peut y avoir une ou plusieurs raisons. Si elles sont nombreuses, vous obtenez un cocktail explosif dans lequel vous vous sentez rejeté et pour cause : quand vous écrivez, vous donnez votre vision du monde. Recevoir un avis négatif peut vous faire croire que votre voix n’est pas valable. C’est d’autant plus douloureux qu’en écrivant, vous exposez votre partie vulnérable, vous êtes « nu ». 

Cette souffrance peut résonner avec un besoin de reconnaissance, d’où la confusion lorsqu’on apprend que l’histoire qu’on soumet est perfectible… et ce sentiment d’avoir des « défauts », comme si votre texte était une extension de soi. Cette souffrance est décuplée si on a passé plusieurs années sur un récit, et qu’on estime que ce travail n’est pas reconnu à sa juste valeur… sans parler du fait que l’acte d’écrire peut être motivé par un trauma. Imaginons que je souffre de la phobie des kangourous**, au point de consacrer un essai sur cette question, de raconter un moment terrifiant de mon enfance lors d’un voyage en Australie… et qu’un lecteur trouve ce passage hilarant. Forcément, je vais me sentir blessé.

C’est d’autant plus cruel si j’ai quelque chose à prouver (« je vais vous montrer que je peux surmonter mon trauma des kangourous ! »).

L’écrivain anxieux est comme un lac, la moindre pierre jetée dans l’eau provoque des vagues qui agitent toute sa surface. Il croit que la pierre atteint le cœur du lac, alors qu’en réalité elle ne fait que frapper la surface. Mais quand l’auteur s’établit dans une clarté stable, le lac devient limpide et profond. Une pierre jetée à la surface ne change rien à sa nature. Elle génère quelques cercles qui s’éteignent rapidement, puis l’eau redevient claire.

Que faire ?

Il y a dix ans j’ai découvert une voie spirituelle tibétaine, le dzogchen, qui enseigne que pour parvenir à la sérénité… il ne faut rien attendre*. 

Il n’y a rien à désirer quand on possède déjà tout.
Il n’y a rien à transformer
Il n’y a pas de méditation ou de non-méditation

En d’autres termes, tant que nous estimons que nous ne serons heureux que lorsque nous aurons obtenu un nouveau smartphone/travail/logis/voyage aux Bahamas/partenaire/bébé… nous serons insatisfaits, car à partir du moment où nous parvenons à un objectif, un autre vient se substituer au précédent. Nous passons notre vie à repousser la sérénité qui est naturellement en nous, alors que nous possédons déjà tout… mais nous l’ignorons.

L’écriture est comme le dzogchen : un art de vivre, un voyage initiatique, une offrande. En tant qu’auteurs, nous apprenons au fil des ans à nous détacher de nos bébés de papier. Une fois lues ou publiées, nos oeuvres ne nous appartiennent plus vraiment, il y a un lâcher-prise à opérer. Les critiques nous servent à grandir, et si certaines ne sont pas argumentées (« ce roman est nul à chier ! »), il faut, là encore, cultiver le détachement, d’autant plus que ce qui va émouvoir un lecteur va en irriter un autre… L’écriture n’est pas une science exacte.

Comme en amour, il ne faut pas être fusionnel ou dépendant affectif, mais secure, en paix avec soi-même. Ne pas attendre d’être validé, ne pas conditionner son bonheur à une cause extérieure (publication, prix littéraire, argent, reconnaissance de ses parents, du professeur de français qui vous maltraitait…), car de toute manière même le succès ne dure pas.

L’écriture ne doit pas être un désir, mais sa finalité, un plaisir, une danse méditative. Pour parvenir à ce niveau de conscience, une qualité doit être cultivée : la patience, car le temps est de nos jours la vraie richesse, un luxe. La bonne nouvelle, c’est qu’on peut faire de ce temps une priorité. Si le sujet vous intéresse, j’ai consacré un article à cette problématique.

Dans le cadre du sakado, voici une méthode que j’ai développée pour la bêta-lecture que vous pouvez télécharger. Rien de révolutionnaire, juste des conseils de bon sens pour effectuer une bêta-lecture saine et non toxique.



N’ayez pas peur des kangourous.

* Je présente par avance mes excuses au pratiquant dzogchen qui lira cette vulgarisation grossière. Je sais pertinemment que le dzogchen est bien plus que ça et mériterait un article à part entière, mais mon objectif était moins de parler de dzogchen que d’écriture.

** Enfant, j’ai vraiment eu une mésaventure avec un kangourou lors d’un voyage en Australie. Je voulais lui donner à manger, j’avais des victuailles dans la main, et un sachet dans l’autre. Il  a reniflé la main que je lui tendais, puis a commencé à s’attaquer au sachet, je me suis fait littéralement racketté, j’ai eu peur…

Published in: on octobre 2, 2025 at 8:22  Comments (1)  

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  1. […] Pour toutes ces raisons, je proposerais de temps en temps sur ce blog des articles en rapport avec le sakado. Il y aura un vrai programme, avec des consignes d’écriture ludiques… L’idée étant de s’amuser ! Ce programme sera à la fois destiné aux grands débutants avec des pratiques préliminaires pour gagner de la confiance en soi, ainsi qu’aux auteurs confirmés qui souhaitent aller plus loin dans leurs connaissances de la narratologie… J’ai hâte de partager tout cela avec vous !EDIT : si vous voulez suivre le sakado depuis mon blog, c’est possible ! Voici le programme :Introduction : sakado, l’art de l’écritureSéance 1 : huit milliard d’imposteursSéance 2 : zen et taoïsme dans la poésie japonaiseSéance 3 : arrosez vos lecteurs ! Immersion et émotionSéance 4 : qu’est-ce qu’une histoire ?Séance 5 : n’ayez pas peur des kangourous […]


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