Pourquoi je n’aime pas Mad Max Fury Road

« Joe le taxi, c’est sa vie »

Il est rare que j’écrive des articles à charge contre un film. J’ai déjà laissé pas mal de commentaires sur ce long-métrage que la plupart d’entre vous ont adoré. Après avoir pris un peu de recul, je ne réalise seulement que maintenant à quel point George Miller m’a déçu. J’ai beaucoup réfléchi avant de rédiger ce billet. Je voulais éviter de troller sous le coup de l’émotion, être le plus pertinent possible, surtout après un succès critique aussi dithyrambique : à ma grande surprise, les journalistes ont encensé cette oeuvre dans des articles tous plus élogieux les uns que les autres. Je suis peut-être sûrement à côté de la plaque, mais comme toujours, ce billet cathartique n’engage que moi.

Je reconnais volontiers que cette oeuvre a des qualités esthétiques : les poursuites en voitures sont rythmées, la chorégraphie des combats est travaillée, les véhicules sont impressionnants… Pourtant, jamais je n’ai réussi à rentrer dans ce film, moi, l’enfant des années 80 qui a grandi avec George Miller, un comble. Après le succès de Braveheart, j’ai vainement espéré un quatrième opus avec Mel Gibson. Quand j’ai appris qu’un reboot de Mad Max allait voir le jour avec un nouvel acteur, j’avoue avoir été un peu consterné, jusqu’au moment où la bande-annonce m’a paru prometteuse. Impatient, je suis allé au cinéma…

Les vingt premières minutes furent une douche froide.

Vingt minutes, c’est le temps qu’a mis George Miller pour tuer son propre mythe. Premier crime capital : avoir choisi une voix off lourdingue pour raconter le passé de Max, au lieu de faire vivre ce drame crucial au spectateur, l’impliquer. Le réalisateur australien utilise par la suite de misérables flashbacks dans un montage épileptique hideux… et c’est tout. On n’en saura pas plus sur le trauma de l’ancien policier. Du coup, jamais Tom Hardy n’est en mesure de transmettre de l’émotion, la faute à des scénaristes incapables de caractériser son personnage et ses enjeux. Second crime capital, encore plus grave : ridiculiser Max. Attaché au capot d’une voiture, cette image pathétique flingue complètement son charisme et sa crédibilité.

« Em-me-nez-moi, au bout de la terre, emmenez-moi au pays des merveilles, Il me semble que la misère, serait moins pénible au soleil »

Pendant le reste de l’intrigue, il demeure un personnage secondaire, burlesque au possible, dont je me désintéresse totalement. Les défenseurs du long-métrage diront que le vrai protagoniste principal est Furiosa…. et ils auront raison. Je suis prêt à le reconnaître, l’interprétation de Charlize Theron est une réussite. Hélas, le film n’en est que plus déséquilibré. Quitte à se reposer sur un personnage charismatique, pourquoi ne pas avoir lancé une nouvelle franchise basée sur cette rebelle et assumer jusqu’au bout un discours qui se veut féministe ? Dans une oeuvre bicéphale telle que Fury Road, difficile de s’attacher à Max ou Furiosa, des personnages aux objectifs flous qui se cannibalisent constamment : l’intrigue est si mince qu’il n’y a pas de place pour deux antihéros. En choisissant de ne pas choisir, le cinéaste australien les affaiblit. Plus le film avance, plus la comparaison avec la trilogie originelle devient cruelle.

Le premier Mad Max est l’histoire d’une vengeance, un drame aux antipodes du manichéisme de Fury Road, suscitant le malaise. Dans ce volet, on assiste à la descente aux enfers d’un policier qui se métamorphose en ange exterminateur. Comment oublier le regard bouleversant de Mel Gibson ? La mort de sa femme et de son fils ?

La femme de Max tente de fuir une bande de motards…


… Le meurtre se déroule hors champ. On ne voit que les chaussures du bébé rouler sur le bitume. Ce qui rend la séquence d’autant plus dérangeante.

Dans une scène qui a marqué au fer rouge toute une génération de cinéphiles, Max attache l’un des meurtriers à une voiture sur le point d’exploser. L’assassin a le choix entre tenter de scier la paire de menottes en acier en dix minutes, ou se sectionner rapidement la cheville…

La force de ce grand moment de cinéma, c’est de laisser la violence hors champ. On entend juste une explosion, il n’y a pas une seule goutte de sang. On ne saura jamais quel a été le choix de l’assassin, mais en imaginant ses derniers moments, le malaise est décuplé. La victime qu’est Max se transforme en bourreau psychotique. Dans Fury Road, jamais je n’ai été choqué par une séquence, un climax, ou impressionné par la mise en scène.

Le deuxième volet, outrancier, est a priori radicalement différent. Une ambiance post-apocalyptique, des combats épiques… En dépit des apparences, cette suite est pourtant bien plus qu’un film d’action, elle est dans la continuité de l’opus précédent. Max n’est plus qu’une loque humaine, un chien sauvage qui se méfie des hommes qui l’ont meurtri.

Mad Max II et son épilogue surprenant

Le convoi qu’il escorte constituera sa rédemption. Dans un final absolument incroyable, on découvre que le camion citerne transporte non pas de l’essence, mais du sable. Des personnages aux spectateurs, tout le monde a été mené en bateau, le convoi n’était qu’un prétexte pour rassembler les derniers représentants de la civilisation. La conclusion de Mad Max II est une belle leçon d’écriture, avec un climax hallucinant de vacuité, assumé comme tel. Dans Fury Road, la fin ne m’inspire aucune émotion, aucune surprise. J’ai assisté au périple de personnages qui vont d’un point A à un point B, avant de revenir à leur position initiale sans avoir changé.

Le troisième volet est le moins populaire parce qu’il s’agit d’un film d’aventure familial. En aidant les enfants sauvages d’une tribu pratiquant le culte du cargo, Max sauve son humanité, mais se retrouve condamné à errer dans le désert, tel un Moïse des temps modernes. L’épilogue, mélancolique, laisse entendre qu’il finira sa vie en ermite. Les enfants qu’il a sauvés bâtiront un monde nouveau et leurs descendants célébreront, bien après la mort de Max, sa mémoire.

La fin de Mad Max III

La fin biblique de Mad Max III

Qu’on aime ou qu’on déteste cette conclusion, force est de constater que tout au long de cette trilogie le personnage principal est émouvant, grâce à un Mel Gibson extraordinaire de justesse. Les êtres grotesques que rencontre Max sont surtout là pour alimenter son conflit moral : comment ne pas devenir un monstre quand on doit survivre dans un univers où règne la loi du plus fort ? Dans Fury Road, les antagonistes ne sont pas seulement grotesques, ils sont également ridicules. Si le guitariste au lance-flammes est une idée décalée que j’apprécie, que dire d’Immortam Joe ?

Le Hellfest, ça devient vraiment n’importe quoi

Difficile de prendre au sérieux son masque de Skeletor en plastique, tout droit sorti d’un mauvais épisode des Maître de l’Univers. Il est clairement un Darth Vader du pauvre qui n’inspire aucune crainte. Pour tout vous dire, ce papy me fait de la peine quand il tente de courir avec son armure sur le dos… Alors que les punks de Mad Max II violent des innocents avant de les assassiner à l’arbalète et manient l’humour noir (cf. la mythique scène du boomerang), les stupides warboys et warlords de Fury Road font rire à leurs dépens, constamment trahis par des dialogues involontairement drôles. On ignore si on est dans une série Z ou un épisode mal doublé de Ken le Survivant. Sans méchants à la hauteur, ce long-métrage vain tombe complètement à plat : le fils d’Immortam Joe boit du lait maternel dans une séquence parodique digne d’une publicité TF1 pour les produits laitiers.

Du coup, on ne sait comment prendre les moments censés être graves, lorsque le cinéaste enfonce les portes ouvertes dans des messages politico-philosophiques d’une platitude extrême : l’esclavage sexuel, c’est pas bien, détruire la nature, c’est mal. Euh… on parle bien d’un film subversif éloigné des clichés manichéens ? Parce que là, je ne vois rien absolument rien de féroce de la part de ce réalisateur qui a saccagé le désert namibien. Pire, si j’étais une femme, je me sentirais insultée par ce film qui exploite des sujets sérieux (« our babies will not be warlords », « who kill the world ? », « we are not things » clament des graffitis) pour se donner bonne conscience, un porno soft fétichiste qui fait jouir les amateurs de grosses cylindrées bruyantes. Ce Mad Max est au mieux un plaisir coupable inoffensif, consensuel (héroïsme, culte de la vitesse, jolies filles dénudées, tout y est), qui caresse dans le sens du poil le spectateur, le MacDonald’s du post apocalyptique : on bouffe de la merde en sachant très bien que ces jeux du cirque à la gloire du courant futuriste sont à des années lumières d’oeuvres comme la Route, les Fils de l’Homme ou même le méconnu Livre d’Eli.

Fury Road est un long-métrage que j’aurais vraiment aimé adorer. Malheureusement, il est la synthèse de tout ce qui m’irrite dans Hollywood, à savoir l’obsession du remake/reboot/suite ad nauseam. Au lieu de consacrer un film à Furiosa, George Miller a choisi la facilité et le compromis pour rentrer dans le rang, comme Peter Jackson avant lui. Pour obtenir 100 millions de budget, le cinéaste a sacrifié sur l’autel du divertissement l’émotion et la subversion, tout ce qui faisait l’âme de la trilogje.

En 1985, on visionnait un Mad Max avec un gout de sang et de bitume dans la bouche. En 2015, Fury Road n’est à mes yeux qu’un blockbuster de plus, qui ne m’inspire rien…

Mel Gibson for ever !

EDIT : en bonus, le trailer honnête de Mad Max Fury Road…

Published in: on août 21, 2015 at 9:50  Comments (34)  
Tags: , , ,