Cloud Atlas, film en état de grâce

Une histoire qui se déroule sur cinq siècles. Des êtres qui se croisent et se retrouvent d’une vie à l’autre, meurent et renaissent… Des décisions qui ont des conséquences sur l’avenir. Des salauds qui deviennent parfois des héros, des actes qui ont des répercussions inimaginables. Dans Cloud Atlas, tout est lié.

Il y a des blockbusters qu’on regarde un mercredi soir et qu’on a oublié  la semaine suivante, il y a des films qui marquent les esprits pendant des mois. Et puis il y a des oeuvres qui nous hantent des années après les avoir vues.

J’ai découvert l’existence de Cloud Atlas en 2012, après avoir été intrigué par cette bande-annonce :

Comme je l’ai expliqué dans cet article à propos de Fight Club, j’ai une théorie bizarre en ce qui concerne un trailer : plus il est incompréhensible, meilleur est le film. J’avais le pressentiment que Cloud Atlas allait être une expérience des plus singulières, ne serait-ce que parce que les Wachowski sont des cinéastes hors-normes, aussi bien à l’aise avec le grand spectacle (Matrix) qu’avec une narration plus intimiste (Bound). Dès lors, il n’était guère étonnant que les Wachowski s’associent au réalisateur allemand Tom Tykwer (Cours, Lola, cours), à la sensibilité très européenne, pour porter à l’écran le roman réputé inadaptable de David Mitchell : Cartographie des nuages. Mais comment ce trio de cinéastes pouvait-il raconter en l’espace de trois heures six histoires, qui plus est, à autant d’époques différentes ?

Un montage hallucinant et halluciné

Avec une maestria incroyable, les réalisateurs alternent leur narration à travers ces six histoires qui n’ont, à priori, rien en commun : en 1846, le jeune avocat Adam Ewing rencontre sur un navire un passager clandestin qui tente de fuir l’esclavage. En 1936, le musicien bisexuel Robert Frobisher compose son œuvre phare, le sextet Cloud Atlas. En 1973, une journaliste de San Francisco enquête sur les agissements du directeur d’une centrale nucléaire. En 2012, l’éditeur Timothy Cavendish est poursuivi par ses créanciers. En 2144, un clone (« Sonmi-451 ») travaillant dans une cafétéria à Neo Seoul rencontre un jeune révolutionnaire en lutte contre une dystopie, la Corpocratie. Et enfin, dans un futur post-apocalytpique, un homme appelé Zachry vit dans une tribu régulièrement attaquée par des cannibales, jusqu’au jour où une ethnologue d’une civilisation beaucoup plus avancée que la sienne vient demander son aide.

Est-ce bien raisonnable ?

Bien des réalisateurs se seraient cassés les dents sur un projet aussi délirant. Et pourtant, pour peu qu’on visionne ce film en version originale (la vf, catastrophique, est à proscrire), la magie opère dès les premiers instants : à mesure que les images, somptueuses, défilent sur le grand écran, on se retrouve littéralement hypnotisé par les destins de ces personnages, avec le sentiment que ces six histoires n’en formeront au final qu’une seule. Et pour cause : les acteurs, brillants, interprètent différents rôles selon les époques, indépendamment de leur sexe ! D’emblée, il faut saluer le travail colossal accompli par le monteur, Alexander Berner. On change très souvent d’histoire sans jamais perdre le fil, grâce à un montage touché par la grâce. Lorsque le personnage du révolutionnaire virevolte dans le ciel du Neo Seoul de 2144, la caméra s’attarde sur ses pieds, avant qu’on découvre ceux de l’esclave suspendu à la vergue de son voilier… en 1846. Une transition aussi subtile qu’efficace. Une photographie flamboyante dotée d’une même lumière crépusculaire pour toutes les époques, une esthétique au service d’une histoire aussi touchante que cohérente : rien n’est laissé au hasard.

(le soleil se couche en 1846, mais aussi en 2144, ce qui renforce l’impression de suivre une seule et même histoire)

Les détails sont essentiels, au point où il est difficile de tout comprendre dès la première vision. Le thème de la réincarnation est bien sûr des plus évidents, pas seulement à cause de acteurs qui interprètent chacun plusieurs rôles, mais aussi à travers ce fameux tatouage sur certain héros, cette comète symbole de la révolution. Un détail parmi tant d’autres : tous les personnages joués par Tom Hanks sont obsédés par les boutons de chemise ! Une obsession à priori futile, mais qui aura une importance capitale lorsque Zachry affrontera les cannibales… Autre détail important : le livre que découvre le compositeur dépressif, Robert Frobisher. Le jeune homme lit l’histoire d’Adam Ewing, un avocat qui est lentement empoisonné à son insu, lors d’un voyage en mer. Au fil de sa lecture, Frobisher s’attache au personnage du jeune Adam Ewing mais, malheureusement, il manque une partie du livre. Frobisher est incapable de connaître la fin du récit, et donc de savoir si Ewing survit à son empoisonnement. Ironie dramatique, le spectateur remarque, plus tard, que l’autre moitié du livre sert de cale-pied au lit de Frobisher sans que celui-ci ne s’en soit rendu compte !

ATTENTION SPOILER !

Lorsque Frobisher est sur le point de se suicider, il repense à l’histoire tragique d’Ewing, écho douloureux de sa propre existence, au point d’emprunter son nom juste lorsqu’il prend une chambre d’hôtel. Mais si Frobisher avait lu la fin heureuse du livre, qu’il avait su qu’Ewing avait survécu à son voyage, se serait-il suicidé ?

FIN DU SPOILER

Tous ces détails font le charme de ce film métaphysique. Dans une interview, les Wachowski ont avoué avoir été profondément influencés par 2001 : l’Odyssée de l’espace. Lorsque l’avocat Adam Ewing écoute les chants des noirs pendant la flagellation de l’esclave, la mélopée rappelle fortement la musique du monolithe qu’on entend dans le film mythique de Kubrick. Au moment où les regards d’Ewing et de l’esclave se croisent, l’avocat s’évanouit, comme s’il pressentait que sa vie allait être bouleversée à tout jamais. Réflexion sur le sens de l’existence, le film est une magnifique histoire de réincarnation, comme pouvait l’être The Fountain. Ainsi, le couple Frobisher/Vyvyan Ayrs tente de vivre un amour qui sera contrarié au cours des siècles : dans une scène située en 1846, Frobisher est un marin humilié par son capitaine, Vyvyan Ayrs. Même constat en 2012, quand on apprend que Timothy Cavendish/Vyvyan Ayrs a vécu une histoire avec la femme de son frère, une énième réincarnation de Frobisher ! À chaque époque, les couples rencontrent des obstacles.

Les faibles sont pitance, les forts s’emplissent la panse

Tous les personnages de Cloud Atlas se heurtent à des antagonistes, qu’ils soient symboliques (l’esclavage au XIXe siècle, les discriminations sexuelles et raciales dans les années 30, la dystopie de 2144) ou physiques, à travers les avatars d’un même acteur. Quel meilleur choix que Hugo « l’agent Smith » Weaving ? Qu’il soit négrier au XIXe siècle, tueur à gage, infirmière sadique (!) ou inquisiteur d’un futur totalitaire, il s’agit d’un seul archétype au service de l’ordre établi, symbolisé par Hugh Grant. Film encore plus subversif que le V pour Vendetta des Wachowski, Cloud Atlas véhicule un message optimiste par certains aspects même si, à chaque vision, je suis en larmes à la fin. « La mort est une porte », explique l’un des personnages, prêt à l’ultime sacrifice pour sa révolution, une lutte séculaire de l’individu contre la société. Une révolution peut triompher ou bien être réprimée dans le sang, mais il y aura toujours des êtres pour porter la flamme de la liberté. Des gens en apparence ordinaire comme le clone Sonmi-451, ou l’avocat Adam Ewing, mais dont les vies seront chamboulées par une simple rencontre. Il y a de l’optimisme dans Cloud Atlas, mais surtout de l’humanisme avec les réincarnations de Tom Hanks, époustouflant. Ces réincarnations évoluent dans le temps : ce personnage sera tour à tour un salaud (1846, 1936), un écrivain psychopathe (1973), mais aussi un héros lors de l’enquête de Luisa Rey (1973), une icône vidéo de la révolution en 2144 (« Je ne céderai jamais à ce genre de comportements criminels ! »), et au final, un vieillard qui arrive à vaincre ses vieux démons (« Les faibles sont pitance, les forts s’emplissent la panse »). Lors de ce futur post-apocalyptique, Zachry apparait comme l’élément central de cette épopée mystique, au point où il parvient à rêver de ses multiples vies antérieures.

Zachry

 

Le songe est dans ce film la clef des possibles, car si Zachry a vu son passé, Vyvyan Ayrs distingue l’avenir : il entend une étrange musique dans un rêve peuplé de femmes au visage identique… On comprend qu’il s’agit en fait de la cafétéria de Neo Seoul en 2144. Autre rêverie visuellement époustouflante, la scène dans le magasin de porcelaine : à l’instant où les deux amants jettent les assiettes, le temps suspend son envol, comme si l’amour était à l’épreuve de la mort… et du temps. Une séquence, là encore, servie par une musique bouleversante de justesse.   

La musique, l’âme de Cloud Atlas

La bande-originale a un rôle prépondérant car elle a été spécialement composée par l’un des réalisateurs, Tom Tykwer. Comme si ce n’était pas suffisamment rare en soit, le thème principal est interprété par le personnage de Frobisher. Dans une mise en abyme vertigineuse, la musique contribue à faire de Cloud Atlas une expérience poignante, qui donne furieusement envie de lire le roman de David Mitchell.

Chef d’oeuvre pour son montage, épopée musicale, adaptation inspirée, film choral servi par des acteurs drôles et touchants, Cloud Atlas a été comme The Fountain, un échec au box-office, l’un des longs-métrages les plus sous-estimés de l’Histoire du Cinéma. Et pourtant, comme bon nombre d’œuvres maudites, elle continuera à vivre dans le coeur de nombreux fans qui ont été sensibles à sa portée métaphysique, celle d’un film-univers aussi élégant qu’un ballet classique, qui nous emporte très loin, vers ces étoiles que contemple Zachry…

 

Published in: on janvier 10, 2014 at 9:12  Comments (41)  
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