Zelda, Breath of the Wild

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Je n’ai jamais chroniqué de jeu vidéo sur ce blog mais à événement exceptionnel, article exceptionnel… Pourtant, quand la presse a commencé à parler du « meilleur jeu Nintendo de ces 20 dernières années », je me suis montré méfiant. Le monde vidéo-ludique n’est pas épargné par le sensationnalisme, on le constate souvent avec des titres notés 21/20… Et puis, il y a quelques jours, mes amis Fred et Céline ont eu la gentillesse de m’envoyer un mystérieux colis par la Poste… qui s’est révélé être la version Wii U de Zelda,  Breath of The Wild. « Tu ne peux pas passer à côté » m’a répété Fred, écrivain lui aussi… Intrigué, j’ai donc laissé une chance à ce jeu, d’autant plus que cela tombait à pic : un passage de mon roman me posait problème depuis plusieurs semaines sans que je comprenne pourquoi. Dans ce genre de moment je fais toujours une pause histoire de revenir sur mon texte avec un point de vue neuf… et des solutions.

L’histoire débute avec le personnage de Link. Amnésique, il se réveille après un sommeil d’un siècle dans un royaume qui a connu une guerre terrible. Son but : percer les mystères du passé et vaincre Ganon, le fléau.

D’emblée, on est frappé par la beauté des images, dignes d’une oeuvre de Miyazaki, avec cette impression d’évoluer dans un manga. Certes, le graphisme est à l’opposé du réalisme d’un Horizon zero dawn, voir même d’un Last of us qui commence à dater. Pourtant, dès les premières minutes, les concepteurs du jeu arrivent à instaurer une ambiance contemplative façon Shadow of colossus, une atmosphère qui flanque la chair de poule. Ce n’est d’ailleurs pas le seul point commun entre les deux titres.

« Liberté », c’est le mot qui me vient à l’esprit quand je pense à Zelda. Dans un univers absolument immense, il est possible d’escalader des montagnes, d’explorer à cheval les  steppes, d’errer dans des forêts millénaires et même de naviguer sur l’océan.

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L’immersion est totale, grâce notamment à une bande-originale très discrète, pour ne pas dire minimaliste. Parfois, cet accompagnement musical se réduit à quelques notes de piano mélancoliques… Rarement on a eu une telle impression de vide, bien loin de l’hystérie de certains MMORPG dans lesquels il faut tuer des monstres et réussir des quêtes pour progresser. Une impression de vide certes, mais qui stimule l’imagination, surtout quand on visite des ruines chargées d’Histoire… Comme si ce n’était pas suffisant, on peut recycler à peu près tout ce qu’on trouve dans la nature, créer des potions dans un esprit un peu Minecraft, pour ne pas dire McGyver… On est loin des itinéraires balisés des traditionnels jeux à monde ouvert ! Bien sûr, le protagoniste principal a un but, vaincre Ganon, mais c’est le seul impératif, le joueur est totalement libre de ses choix. Rapidement on ressent l’euphorie des jeux-vidéos des années 80-90, cette magie d’antan, l’illusion d’un monde sans limites. On se surprend à admirer un coucher de soleil au sommet d’une falaise, à observer l’ombre des nuages sur des plaines verdoyantes tout en écoutant le vent.

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On visite des villages fortement inspirés par la période Jomon, le Japon préhistorique (les concepteurs du jeu ont d’ailleurs avoué que les célèbres statues nippones ont influencé le design des gardiens).

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On discute également avec des personnages secondaires très attachants. Tenez, est-ce que vous savez pourquoi la femme du meunier du village d’Elimith passe ses journée à surveiller le moulin, toute seule, près d’un arbre ? Eh bien en bavardant un peu avec elle on apprend qu’elle n’est pas du coin, que sa famille lui manque et que son mari est obsédé par son travail… ce qui explique pourquoi chacun vit un peu de son côté, évitant ainsi les disputes. Dans bien des jeux, les « figurants » n’auraient pas été si bien caractérisés, mais ici on partage avec cette femme un moment mélancolique troublant, presque une tranche de vie…

L’autre idée de génie du jeu, c’est l’amnésie initiale du protagoniste principal. En faisant de Link un personnage à la recherche de son passé, les concepteurs jouent à fond la carte nostalgie à mesure que les souvenirs reviennent… renvoyant le joueur à sa propre enfance/adolescence. Métaphoriquement, il s’est effectivement passé un siècle depuis The Legend of Zelda (1987 pour la version NES), A link to the past (1992, Super NES) et Ocarina of time (1998, Nintendo 64), pour ne nommer que quelques titres emblématiques de cette longue saga. Qu’on soit joueur occasionnel ou fan acharné, au fond peu importe. Cette quête des origines n’appartient pas seulement à Link, mais aussi à celles et ceux qui ont grandi avec ce mythe transgénérationnel.

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« Tu ne peux pas passer à côté ». Après avoir joué à Zelda, les mots de mon ami Fred ont pris une résonance particulière. Cette leçon de show don’t tell m’a permis de débloquer le passage problématique de mon nouveau livre qui me gênait depuis plusieurs semaines. Non pas que ce jeu m’ait inspiré, mais Breath of the Wild est si exemplaire au niveau de la narration que je me suis recentré sur l’essentiel, avec cette simple question : « qu’est-ce que tu veux raconter ? ».

Pour conclure, Zelda est un jeu auquel on pense quand on ne joue pas, et qu’on a envie de finir, ce qui n’est pas si courant. Picasso disait « les bons artistes copient, les grands artistes volent ». Les concepteurs de Breath of The Wild ne se sont pas contentés d’emprunter les bonnes idées des meilleurs jeux vidéos des cinq dernières années, ils les ont également transcendées pour livrer un chef-d’œuvre qui a profondément troublé Ubisoft… rien que ça.

Published in: on mars 28, 2017 at 8:43  Comments (7)  
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Ex Machina

Cette année, j’ai failli passer à côté d’un film hors normes. « Hors normes », parce qu’un fan de Science-Fiction n’a pas tous les jours la chance de découvrir un tel bijou. Réalisé par le scénariste et écrivain Alex Garland, auteur de la Plage, 28 jours plus tard, SunshineNever let me go et DreadEx Machina intrigue dès les premières minutes grâce à un pitch accrocheur.

Un jeune informaticien gagne lors d’une loterie électronique le droit de se rendre en Alaska pour travailler sur un projet top secret avec Nathan, le patron de Bluebook, une multinationale transhumaniste qui ressemble fortement à Google.

En quelques plans hallucinants, le cinéaste impose une narration visuelle parfaitement maitrisée : la blancheur du glacier survolé en hélicoptère, la pâleur du héros… L’idée de pureté est suggérée avec élégance à travers le point de vue de Caleb (Domhnall Gleeson, virginal), un informaticien candide du XXIe siècle. Dans ce film, rien n’est laissé au hasard, preuve en est avec la rencontre entre Caleb et Nathan, joué par un Oscar Isaac impressionnant, en train de boxer un punching-ball. Dans cette séquence, le réalisateur dynamite complètement le film de genre avec deux personnalités que tout oppose. Fini l’informaticien boutonneux asocial, place au démiurge : Nathan est moins un scientifique qu’une sorte de colonel Kurtz échappé d’Apocalypse Now. Un être complexe, dionysiaque, terrifiant, qui règne en maître sur un Eden cybernétique aussi aseptisé qu’oppressant.

« On a passé dans ces murs assez de câbles et de fibres optiques pour atteindre la Lune et la prendre au lasso »

Pour renforcer cette impression, le réalisateur filme le laboratoire en utilisant de lents travellings qui ne sont pas sans rappeler Alien.

Mais dire que la photographie de Ex-Machina a l’élégance de l’oeuvre de Ridley Scott est presque insultant pour Ex Machina, tant ce film se détache sensiblement de cette référence pour imposer sa propre iconographie et une mise en scène vertigineuse. Pratiquement chaque plan est une claque visuelle à couper le souffle ! Ainsi, au début du film, Caleb discute avec Ava (Alicia Vikander, charismatique), une intelligence artificielle. Ils sont séparés par une vitre, ce qui donne l’impression qu’Ava est la créature d’un zoo. Mais à mesure que l’intrigue progresse, le point de vue de la caméra change jusqu’à donner l’impression inverse : c’est Caleb qui est désormais sur la défensive. Qui est manipulé ? Cette question est le coeur de l’intrigue. Avec une maestria digne d’un Brian De Palma, le réalisateur joue avec les points de vue. Il transforme le spectateur en voyeur tout en faisant voler en éclats le cliché du triangle amoureux. C’est une partie d’échecs à trois qui se joue, dans une ambiance épurée, lourde… avec des dialogues parfois décalés entre Nathan et Caleb pour évacuer un peu de tension.

– « Qui c’est qu’on appelle ? »
– Euh, je sais pas. Personne en fait.
– « Ghostbuster ».
– Pardon ?
– « Qui c’est qu’on appelle, Ghostbuster »… C’est… c’est un film, mon vieux. Tu connais pas ce film ? Il y a un fantôme qui fait une gâterie à Dan Akroyd.

En se reposant sur deux protagonistes ordinaires, le réalisateur ne tombe jamais dans le manichéisme inhérent à la question de l’Intelligence Artificielle. Comme dans Her, l’Homme contre la machine devient une thématique secondaire. Alex Garland évite habilement ce cliché pour aborder frontalement des questions fascinantes. Le langage, l’inné, l’acquis, la conscience, l’Art, le libre arbitre, l’humour, le sexe, la réalité, l’éthique, l’empathie… Le test de Turing qui se déroule dans le film nourrit des débats philosophiques qui donnent le vertige. Ce malaise est renforcé par l’interprétation remarquable d’Alicia Vikander, ainsi qu’une bande originale désenchantée. En essayant d’imaginer une intelligence forte, le réalisateur dépeint une conscience différente de la nôtre, emprisonnée dans un corps de silicium. Le deus ex machina, le dieu dans la machine, est aussi celui qui s’affranchit de l’Homme dans cette (cyber) controverse de Valladolid : après les Indiens d’Amérique, les robots ont-ils une âme ?

On assiste à une relecture de l’allégorie de la caverne de Platon : si une I.A. accédait à de vraies perceptions, à des sensations, pourrait-elle devenir consciente ? « Si la machine que tu as créée a une conscience, ce n’est plus l’histoire de l’Homme, là c’est l’Histoire des dieux ! » s’exclame Caleb. Viennent alors des questions encore plus complexes : parler de Bien et de Mal a-t-il encore un sens lorsqu’on parle de singularité technologique ? Ces concepts moraux ne sont-ils pas relatifs, voir caduques, à l’échelle de l’Évolution ? Il y a un peu de Ghost in the shell dans Ex Machina, une révolution copernicienne qui désacralise l’Homme. Et si c’était l’Humanité qui échouait au test de Turing ?

« Viendra le temps où les I.A nous considérerons comme nous regardons les squelettes fossiles des plaines de l’Afrique. Des singes se tenant debout, vivants dans la poussière, au langage et aux outils sommaires, fins prêts pour l’extinction. »

En choisissant de tourner un huit clos anti-spectaculaire, le réalisateur se repose sur un scénario brillant qui n’a guère besoin de scènes d’action effrénées. Si Cloud Atlas était une référence en matière d’émotion, le nouveau de film d’Alex Garland possède la froideur intellectuelle d’un Kubrick, avec ce que cela implique de génie, et rentre dans le cercle très fermé des chefs d’oeuvre de la SF. Réflexion transhumaniste sur l’intelligence artificielle, ce long-métrage est l’incroyable synthèse de cinquante ans de cinéma de genre, dans la lignée de 2001, Tron, War Games et I.A.

Les années 80 ont été marquées par la noirceur esthétique de Blade Runner, les années 2010 seront illuminées par l’éclat d’un nouveau diamant.

Un diamant appellé Ex Machina.

PS : une fois encore, la bande-annonce qui révèle tout est à éviter…

Published in: on août 27, 2015 at 12:44  Comments (12)  
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Cloud Atlas, film en état de grâce

Une histoire qui se déroule sur cinq siècles. Des êtres qui se croisent et se retrouvent d’une vie à l’autre, meurent et renaissent… Des décisions qui ont des conséquences sur l’avenir. Des salauds qui deviennent parfois des héros, des actes qui ont des répercussions inimaginables. Dans Cloud Atlas, tout est lié.

Il y a des blockbusters qu’on regarde un mercredi soir et qu’on a oublié  la semaine suivante, il y a des films qui marquent les esprits pendant des mois. Et puis il y a des oeuvres qui nous hantent des années après les avoir vues.

J’ai découvert l’existence de Cloud Atlas en 2012, après avoir été intrigué par cette bande-annonce :

Comme je l’ai expliqué dans cet article à propos de Fight Club, j’ai une théorie bizarre en ce qui concerne un trailer : plus il est incompréhensible, meilleur est le film. J’avais le pressentiment que Cloud Atlas allait être une expérience des plus singulières, ne serait-ce que parce que les Wachowski sont des cinéastes hors-normes, aussi bien à l’aise avec le grand spectacle (Matrix) qu’avec une narration plus intimiste (Bound). Dès lors, il n’était guère étonnant que les Wachowski s’associent au réalisateur allemand Tom Tykwer (Cours, Lola, cours), à la sensibilité très européenne, pour porter à l’écran le roman réputé inadaptable de David Mitchell : Cartographie des nuages. Mais comment ce trio de cinéastes pouvait-il raconter en l’espace de trois heures six histoires, qui plus est, à autant d’époques différentes ?

Un montage hallucinant et halluciné

Avec une maestria incroyable, les réalisateurs alternent leur narration à travers ces six histoires qui n’ont, à priori, rien en commun : en 1846, le jeune avocat Adam Ewing rencontre sur un navire un passager clandestin qui tente de fuir l’esclavage. En 1936, le musicien bisexuel Robert Frobisher compose son œuvre phare, le sextet Cloud Atlas. En 1973, une journaliste de San Francisco enquête sur les agissements du directeur d’une centrale nucléaire. En 2012, l’éditeur Timothy Cavendish est poursuivi par ses créanciers. En 2144, un clone (« Sonmi-451 ») travaillant dans une cafétéria à Neo Seoul rencontre un jeune révolutionnaire en lutte contre une dystopie, la Corpocratie. Et enfin, dans un futur post-apocalytpique, un homme appelé Zachry vit dans une tribu régulièrement attaquée par des cannibales, jusqu’au jour où une ethnologue d’une civilisation beaucoup plus avancée que la sienne vient demander son aide.

Est-ce bien raisonnable ?

Bien des réalisateurs se seraient cassés les dents sur un projet aussi délirant. Et pourtant, pour peu qu’on visionne ce film en version originale (la vf, catastrophique, est à proscrire), la magie opère dès les premiers instants : à mesure que les images, somptueuses, défilent sur le grand écran, on se retrouve littéralement hypnotisé par les destins de ces personnages, avec le sentiment que ces six histoires n’en formeront au final qu’une seule. Et pour cause : les acteurs, brillants, interprètent différents rôles selon les époques, indépendamment de leur sexe ! D’emblée, il faut saluer le travail colossal accompli par le monteur, Alexander Berner. On change très souvent d’histoire sans jamais perdre le fil, grâce à un montage touché par la grâce. Lorsque le personnage du révolutionnaire virevolte dans le ciel du Neo Seoul de 2144, la caméra s’attarde sur ses pieds, avant qu’on découvre ceux de l’esclave suspendu à la vergue de son voilier… en 1846. Une transition aussi subtile qu’efficace. Une photographie flamboyante dotée d’une même lumière crépusculaire pour toutes les époques, une esthétique au service d’une histoire aussi touchante que cohérente : rien n’est laissé au hasard.

(le soleil se couche en 1846, mais aussi en 2144, ce qui renforce l’impression de suivre une seule et même histoire)

Les détails sont essentiels, au point où il est difficile de tout comprendre dès la première vision. Le thème de la réincarnation est bien sûr des plus évidents, pas seulement à cause de acteurs qui interprètent chacun plusieurs rôles, mais aussi à travers ce fameux tatouage sur certain héros, cette comète symbole de la révolution. Un détail parmi tant d’autres : tous les personnages joués par Tom Hanks sont obsédés par les boutons de chemise ! Une obsession à priori futile, mais qui aura une importance capitale lorsque Zachry affrontera les cannibales… Autre détail important : le livre que découvre le compositeur dépressif, Robert Frobisher. Le jeune homme lit l’histoire d’Adam Ewing, un avocat qui est lentement empoisonné à son insu, lors d’un voyage en mer. Au fil de sa lecture, Frobisher s’attache au personnage du jeune Adam Ewing mais, malheureusement, il manque une partie du livre. Frobisher est incapable de connaître la fin du récit, et donc de savoir si Ewing survit à son empoisonnement. Ironie dramatique, le spectateur remarque, plus tard, que l’autre moitié du livre sert de cale-pied au lit de Frobisher sans que celui-ci ne s’en soit rendu compte !

ATTENTION SPOILER !

Lorsque Frobisher est sur le point de se suicider, il repense à l’histoire tragique d’Ewing, écho douloureux de sa propre existence, au point d’emprunter son nom juste lorsqu’il prend une chambre d’hôtel. Mais si Frobisher avait lu la fin heureuse du livre, qu’il avait su qu’Ewing avait survécu à son voyage, se serait-il suicidé ?

FIN DU SPOILER

Tous ces détails font le charme de ce film métaphysique. Dans une interview, les Wachowski ont avoué avoir été profondément influencés par 2001 : l’Odyssée de l’espace. Lorsque l’avocat Adam Ewing écoute les chants des noirs pendant la flagellation de l’esclave, la mélopée rappelle fortement la musique du monolithe qu’on entend dans le film mythique de Kubrick. Au moment où les regards d’Ewing et de l’esclave se croisent, l’avocat s’évanouit, comme s’il pressentait que sa vie allait être bouleversée à tout jamais. Réflexion sur le sens de l’existence, le film est une magnifique histoire de réincarnation, comme pouvait l’être The Fountain. Ainsi, le couple Frobisher/Vyvyan Ayrs tente de vivre un amour qui sera contrarié au cours des siècles : dans une scène située en 1846, Frobisher est un marin humilié par son capitaine, Vyvyan Ayrs. Même constat en 2012, quand on apprend que Timothy Cavendish/Vyvyan Ayrs a vécu une histoire avec la femme de son frère, une énième réincarnation de Frobisher ! À chaque époque, les couples rencontrent des obstacles.

Les faibles sont pitance, les forts s’emplissent la panse

Tous les personnages de Cloud Atlas se heurtent à des antagonistes, qu’ils soient symboliques (l’esclavage au XIXe siècle, les discriminations sexuelles et raciales dans les années 30, la dystopie de 2144) ou physiques, à travers les avatars d’un même acteur. Quel meilleur choix que Hugo « l’agent Smith » Weaving ? Qu’il soit négrier au XIXe siècle, tueur à gage, infirmière sadique (!) ou inquisiteur d’un futur totalitaire, il s’agit d’un seul archétype au service de l’ordre établi, symbolisé par Hugh Grant. Film encore plus subversif que le V pour Vendetta des Wachowski, Cloud Atlas véhicule un message optimiste par certains aspects même si, à chaque vision, je suis en larmes à la fin. « La mort est une porte », explique l’un des personnages, prêt à l’ultime sacrifice pour sa révolution, une lutte séculaire de l’individu contre la société. Une révolution peut triompher ou bien être réprimée dans le sang, mais il y aura toujours des êtres pour porter la flamme de la liberté. Des gens en apparence ordinaire comme le clone Sonmi-451, ou l’avocat Adam Ewing, mais dont les vies seront chamboulées par une simple rencontre. Il y a de l’optimisme dans Cloud Atlas, mais surtout de l’humanisme avec les réincarnations de Tom Hanks, époustouflant. Ces réincarnations évoluent dans le temps : ce personnage sera tour à tour un salaud (1846, 1936), un écrivain psychopathe (1973), mais aussi un héros lors de l’enquête de Luisa Rey (1973), une icône vidéo de la révolution en 2144 (« Je ne céderai jamais à ce genre de comportements criminels ! »), et au final, un vieillard qui arrive à vaincre ses vieux démons (« Les faibles sont pitance, les forts s’emplissent la panse »). Lors de ce futur post-apocalyptique, Zachry apparait comme l’élément central de cette épopée mystique, au point où il parvient à rêver de ses multiples vies antérieures.

Zachry

 

Le songe est dans ce film la clef des possibles, car si Zachry a vu son passé, Vyvyan Ayrs distingue l’avenir : il entend une étrange musique dans un rêve peuplé de femmes au visage identique… On comprend qu’il s’agit en fait de la cafétéria de Neo Seoul en 2144. Autre rêverie visuellement époustouflante, la scène dans le magasin de porcelaine : à l’instant où les deux amants jettent les assiettes, le temps suspend son envol, comme si l’amour était à l’épreuve de la mort… et du temps. Une séquence, là encore, servie par une musique bouleversante de justesse.   

La musique, l’âme de Cloud Atlas

La bande-originale a un rôle prépondérant car elle a été spécialement composée par l’un des réalisateurs, Tom Tykwer. Comme si ce n’était pas suffisamment rare en soit, le thème principal est interprété par le personnage de Frobisher. Dans une mise en abyme vertigineuse, la musique contribue à faire de Cloud Atlas une expérience poignante, qui donne furieusement envie de lire le roman de David Mitchell.

Chef d’oeuvre pour son montage, épopée musicale, adaptation inspirée, film choral servi par des acteurs drôles et touchants, Cloud Atlas a été comme The Fountain, un échec au box-office, l’un des longs-métrages les plus sous-estimés de l’Histoire du Cinéma. Et pourtant, comme bon nombre d’œuvres maudites, elle continuera à vivre dans le coeur de nombreux fans qui ont été sensibles à sa portée métaphysique, celle d’un film-univers aussi élégant qu’un ballet classique, qui nous emporte très loin, vers ces étoiles que contemple Zachry…

 

Published in: on janvier 10, 2014 at 9:12  Comments (41)  
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