N’ayez pas peur des kangourous


Écrire une nouvelle ou un roman, c’est être tôt ou tard confronté au regard de l’Autre, un saut en parachute appréhendé par beaucoup d’autrices et d’auteurs. 

Fort heureusement, il existe une méthode douce appelée bêta-lecture, qui permet de recevoir des retours bienveillants tant sur la forme que le fond.

J’ai découvert la bêta-lecture en 2011, sur un forum d’écriture intitulé Cocyclics, juste après avoir terminé le (premier) jet de mon (premier) roman. À l’époque, je pensais naïvement qu’une publication n’était qu’une affaire de mois… au final, j’ai patienté cinq ans ! 

Bien que terminer un premier jet soit un moment symbolique, et même une étape importante, les affaires sérieuses commencent à partir des premiers retours. Une période cruciale dans la vie d’une autrice ou d’un auteur, que je comparerais un peu à l’adolescence, une période de mutation qui bouscule nos certitudes. Notre corps change et nous fout des complexes… Eh bien, c’est la même chose pour votre manuscrit que vous pensiez bouclé ! Vous avez passé des semaines, mois ou années sur une même histoire, vous la trouviez très belle… et lorsque vous recevez vos premières bêta-lectures, vous avez parfois l’impression qu’on ne parle pas de votre texte, mais de vous… J’ai abordé ce sujet dans mon article bêta-lecture et ego il y a quelques années, notamment lors de ce passage :

C’est l’ego qui nourrit la peur d’être un imposteur, la colère face aux critiques, ainsi que l’attachement excessif vis-à-vis de ses propres écrits, trois poisons étroitement liés.

Si vous avez la flemme de lire ce billet, tout pourrait se résumer à cet accord toltèque :

N’en faites pas une affaire personnelle.

Dans le cas de l’écriture, si une bêta-lecture bienveillante (j’insiste sur ce mot) vous fait souffrir, il peut y avoir une ou plusieurs raisons. Si elles sont nombreuses, vous obtenez un cocktail explosif dans lequel vous vous sentez rejeté et pour cause : quand vous écrivez, vous donnez votre vision du monde. Recevoir un avis négatif peut vous faire croire que votre voix n’est pas valable. C’est d’autant plus douloureux qu’en écrivant, vous exposez votre partie vulnérable, vous êtes « nu ». 

Cette souffrance peut résonner avec un besoin de reconnaissance, d’où la confusion lorsqu’on apprend que l’histoire qu’on soumet est perfectible… et ce sentiment d’avoir des « défauts », comme si votre texte était une extension de soi. Cette souffrance est décuplée si on a passé plusieurs années sur un récit, et qu’on estime que ce travail n’est pas reconnu à sa juste valeur… sans parler du fait que l’acte d’écrire peut être motivé par un trauma. Imaginons que je souffre de la phobie des kangourous**, au point de consacrer un essai sur cette question, de raconter un moment terrifiant de mon enfance lors d’un voyage en Australie… et qu’un lecteur trouve ce passage hilarant. Forcément, je vais me sentir blessé.

C’est d’autant plus cruel si j’ai quelque chose à prouver (« je vais vous montrer que je peux surmonter mon trauma des kangourous ! »).

L’écrivain anxieux est comme un lac, la moindre pierre jetée dans l’eau provoque des vagues qui agitent toute sa surface. Il croit que la pierre atteint le cœur du lac, alors qu’en réalité elle ne fait que frapper la surface. Mais quand l’auteur s’établit dans une clarté stable, le lac devient limpide et profond. Une pierre jetée à la surface ne change rien à sa nature. Elle génère quelques cercles qui s’éteignent rapidement, puis l’eau redevient claire.

Que faire ?

Il y a dix ans j’ai découvert une voie spirituelle tibétaine, le dzogchen, qui enseigne que pour parvenir à la sérénité… il ne faut rien attendre*. 

Il n’y a rien à désirer quand on possède déjà tout.
Il n’y a rien à transformer
Il n’y a pas de méditation ou de non-méditation

En d’autres termes, tant que nous estimons que nous ne serons heureux que lorsque nous aurons obtenu un nouveau smartphone/travail/logis/voyage aux Bahamas/partenaire/bébé… nous serons insatisfaits, car à partir du moment où nous parvenons à un objectif, un autre vient se substituer au précédent. Nous passons notre vie à repousser la sérénité qui est naturellement en nous, alors que nous possédons déjà tout… mais nous l’ignorons.

L’écriture est comme le dzogchen : un art de vivre, un voyage initiatique, une offrande. En tant qu’auteurs, nous apprenons au fil des ans à nous détacher de nos bébés de papier. Une fois lues ou publiées, nos oeuvres ne nous appartiennent plus vraiment, il y a un lâcher-prise à opérer. Les critiques nous servent à grandir, et si certaines ne sont pas argumentées (« ce roman est nul à chier ! »), il faut, là encore, cultiver le détachement, d’autant plus que ce qui va émouvoir un lecteur va en irriter un autre… L’écriture n’est pas une science exacte.

Comme en amour, il ne faut pas être fusionnel ou dépendant affectif, mais secure, en paix avec soi-même. Ne pas attendre d’être validé, ne pas conditionner son bonheur à une cause extérieure (publication, prix littéraire, argent, reconnaissance de ses parents, du professeur de français qui vous maltraitait…), car de toute manière même le succès ne dure pas.

L’écriture ne doit pas être un désir, mais sa finalité, un plaisir, une danse méditative. Pour parvenir à ce niveau de conscience, une qualité doit être cultivée : la patience, car le temps est de nos jours la vraie richesse, un luxe. La bonne nouvelle, c’est qu’on peut faire de ce temps une priorité. Si le sujet vous intéresse, j’ai consacré un article à cette problématique.

Dans le cadre du sakado, voici une méthode que j’ai développée pour la bêta-lecture que vous pouvez télécharger. Rien de révolutionnaire, juste des conseils de bon sens pour effectuer une bêta-lecture saine et non toxique.



N’ayez pas peur des kangourous.

* Je présente par avance mes excuses au pratiquant dzogchen qui lira cette vulgarisation grossière. Je sais pertinemment que le dzogchen est bien plus que ça et mériterait un article à part entière, mais mon objectif était moins de parler de dzogchen que d’écriture.

** Enfant, j’ai vraiment eu une mésaventure avec un kangourou lors d’un voyage en Australie. Je voulais lui donner à manger, j’avais des victuailles dans la main, et un sachet dans l’autre. Il  a reniflé la main que je lui tendais, puis a commencé à s’attaquer au sachet, je me suis fait littéralement racketté, j’ai eu peur…

Published in: on octobre 2, 2025 at 8:22  Comments (1)  

Qu’est-ce qu’une histoire ?

Au cours de cet atelier d’écriture, nous avons découvert que nous n’étions pas des imposteurs, que nous pouvions faire vivre des émotions en seulement trois lignes et que le lecteur a besoin de se sentir en immersion… mais savons-nous répondre à la question la plus bête du monde : qu’est-ce qu’une histoire ? Observons ces trois pitchs.

Pitch numéro 1 : le Petit Prince

Un jeune prince venu d’une autre planète rencontre un aviateur égaré dans un désert. Le Petit Prince raconte au pilote ses rencontres avec des personnages symboliques comme la Rose, le roi, le vaniteux, le businessman, le géographe et le renard, et apprendra au pilote que l’essentiel est invisible pour les yeux, avant d’être mordu par un serpent. Au moment de mourir le Petit Prince révèle au pilote qu’il ne s’agit qu’une d’illusion et qu’en réalité il va retrouver sa planète.

Pitch numéro 2 : le Mariage du Siècle

Le Prince William décide de se marier avec Kate Midleton. Le prince a besoin d’un budget de 20 millions de livres qu’il trouve facilement car le mariage risque de réunir plusieurs dizaines de  millions de téléspectateurs dans le monde et d’attirer des milliers de journalistes.

Pitch numéro 3 : le Mariage de sa vie

John est un père célibataire qui travaille comme serveur dans un restaurant de la banlieue de Londres, jusqu’au jour où sa vie bascule : non seulement il est embauché comme serveur pour le mariage du prince William, mais si l’expérience se passe bien, on lui promet un contrat à plein temps très bien payé au palais de Buckingham. Comme John a cruellement besoin d’argent, il va tout faire pour faire bonne impression le jour du mariage et tenter de ne pas penser à ce léger tremblement des mains chronique survenu récemment, un léger tremblement qui le hante : John se demande en effet s’il n’a pas les premiers symptômes de la maladie de Parkinson. 

Le pitch numéro 2 raconte une histoire qui de toute évidence se termine bien pour le Prince William… et c’est bien sûr un roman fictif, comme le pitch numéro 3. 

Pourquoi le pitch numéro 2 est-il particulièrement ennuyeux ? Si on joue à l’avocat du diable, on peut affirmer qu’il y aura forcément des lecteurs curieux qui rêveront de vivre de l’intérieur un mariage hors-norme avec des anecdotes financières qui paraîtront stupéfiantes. Certains lecteurs veulent uniquement se divertir… mais cette histoire de mariage, est-elle aussi prenante qu’un thriller ? Certainement pas. On risque même de s’ennuyer ferme en lisant ce roman consacré au Prince William, contrairement aux récits du serveur et du Petit Prince. Pourtant, le Petit Prince n’est pas non plus un thriller, mais plus un conte philosophique, initiatique… une histoire simple qui fait réfléchir. Si on compare le Petit Prince avec la daube que j’ai imaginée, « le Mariage du Siècle », on peut en conclure que les deux romans visent à divertir, mais le Petit Prince amène des réflexions philosophiques et initiatiques universelles qui sont absentes de l’autre bouquin, tandis que l’histoire du serveur comporte plus de suspens que l’intrigue avec le Prince William.

À la fameuse question initiale, « qu’est-ce qu’une histoire ? », nous avons donc des premiers éléments de réponse. On peut définir une histoire comme un récit de fiction (ou pas) qui divertit, ce qui n’a pas manqué d’inquiéter le philosophe Platon qui compare la poésie à une tromperie qui nous éloigne de la réalité et du vrai, et qui est dangereuse, car liée aux passions ! Platon bannit d’ailleurs les artistes de sa cité idéale… mais il y a l’idée intéressante que la fiction reproduit la réalité. L’élève de Platon, Aristote, est moins sévère : pour lui, non seulement la poésie est agréable, mais elle est le meilleur moyen d’apprentissage.

Aristote parle aussi de la catharsis : en faisant vivre des passions comme l’amour, la tragédie permet de les sublimer et de faire comprendre intuitivement aux spectateurs que les désirs peuvent mener à notre perte. Il évoque également la mimesis, il affirme que

le fait d’imiter permet à l’enfant d’obtenir ses premières connaissances, l’Art étant une imitation du réel qui permet d’éviter ce qui nous fait du mal. 

Toutes ces réflexions prouvent une chose : l’espace d’une lecture, le lecteur est prêt à suspendre sa crédulité afin de vivre des émotions. Ce qui nous amène à l’idée que lorsqu’on écrit une histoire, on ne peut tricher avec le lecteur, parce que n’importe quelle intrigue doit être plus qu’une structure de base. Chaque histoire doit être vivante, et c’est cette caractéristique qui va passionner le lecteur ou, à défaut, l’ennuyer : imaginons un instant que lors d’un atelier d’écriture, je tienne un bébé dans les bras, que je vous le présente, que je vous donne son nom, puis que je vous annonce que dans dix secondes, je vais le laisser tomber sur le sol. Même si certaines ou certains d’entre vous n’aiment pas les enfants, tout le monde éprouvera une émotion avec des réactions différentes : certaines et certains essaieront de me raisonner, d’autres tenteront de me neutraliser ou d’appeler la police… Nous avons facilement un début d’intrigue, parce que mon histoire de bébé menacé est générée par un mécanisme universel : le conflit, autrement dit la tension.

Le conflit

C’est un concept qui a été étudié par Yves Lavandier, un scénariste script doctor auteur d’un ouvrage de référence, la Dramaturgie. Dans ce livre, Lavandier analyse avec pertinence certains mécanismes universels propres au récit, que ce soit au cinéma ou dans la littérature. J’ai eu la chance de rencontrer Yves Lavandier à l’occasion d’une conférence-débat. Pour lui, le conflit c’est 

toute circonstance difficile de la vie qui engendre nécessairement frustration et, souvent, de l’anxiété.

Le conflit est une notion fondamentale. Écrire une bonne histoire nécessite de la tension, et pour cause : n’importe quel être vivant lutte pour vivre : une plante pousse vers la lumière, et cherche de l’eau avec ses racines. Si l’une de ces conditions n’est pas remplie, elle meurt. Végétaux ou êtres humains, tous les êtres vivants, même les plus basiques, désirent connaître des sensations agréables, et éviter les moments désagréables. Même si a priori, il y a peu de choses en commun entre une fleur de lotus qui essaie de sortir de la boue et une personne suicidaire qui tente de donner un sens à sa vie, il y a toujours l’idée, essentielle, qu’un protagoniste ne se livre pas à des actions sans raison. Il faut du sens.

Bien sûr, chaque histoire n’est pas toujours une question de vie ou de mort, mais il n’en demeure pas moins qu’on peut tirer déjà un premier constat : pour être intéressante, une histoire doit reposer sur un personnage qui a des objectifs difficiles à atteindre. 

En tant que lecteur, je ne suis pas intéressé par le récit du mariage du prince William, parce que je sais que son objectif est largement à sa portée : il est riche, il dispose de tous les moyens pour y parvenir. Ce n’est pas le cas de Cyrano de Bergerac : il est amoureux, courageux, spirituel… mais son visage présente une difformité, un long nez qui l’empêche de vivre une histoire d’amour avec Roxane. Son objectif est donc très difficile à atteindre.

Pour revenir à l’exemple du prince William, on pourrait très bien avoir comme protagoniste principal un personne riche et puissant : dans le film de Martin Scorsese, The Aviator, je suis touché par la vie du milliardaire Howard Hughes. Il est pourtant (lui aussi) très riche, mais même avec toute sa fortune, il est incapable d’effleurer la poignée de la porte des toilettes, car cet hypocondriaque a une peur panique des bactéries. C’est le fait que Hugues soit si fragile, sa phobie de la mort, qui m’interpelle et non ses succès. Qu’il soit si riche, si puissant, n’en est que plus ironique. Dans le Comte de Monte Cristo, la situation est exactement inverse : le personnage principal a tout perdu et vit enfermé dans une île-prison, il ne peut compter que sur sa volonté pour non seulement s’évader, mais accomplir sa vengeance. Encore faut-il parvenir à quitter cette île.

Le second constat est donc que le seul moyen d’avoir un objectif difficile à atteindre est d’introduire un obstacle.

L’obstacle

Il peut revêtir une multitude de formes. Il peut s’agir d’un élément naturel (la montagne du livre Tragédie à l’Everest, qui a donné l’émouvant film Everest), mais aussi de quelque chose de plus abstrait comme l’addiction à la drogue dans le roman Trainspotting. Bien que l’obstacle soit étroitement lié à l’objectif du personnage, il n’est qu’une question de point de vue : un vent puissant peut aider un marin à naviguer, ou au contraire empêcher un hélicoptère d’amener des secours en montagne. L’obstacle est l’un des paramètres du conflit, qu’on peut résumer à une formule que nous allons étudier.

Troisième constat : le conflit est généré par l’opposition entre l’objectif et l’obstacle. La conjonction des trois forme ce qu’on appelle un enjeu.

Exemple 1 : imaginons que je travaille dans une petite bibliothèque municipale. Vais-je réussir à la fermer à clef lorsque l’atelier d’écriture sera terminé ? L’enjeu est faible pour plusieurs raisons :

– fermer une porte est relativement facile 

– le fait que je sois tête en l’air ou bordélique n’est pas un grave obstacle, j’ai déjà réussi à fermer la bibliothèque plusieurs fois, je peux y arriver !

– même si j’échoue, il ne s’agit pas d’une question de vie ou de mort. Mais si, par ma faute, la bibliothèque a été cambriolée, l’enjeu n’est plus le même : non seulement je vais perdre mon travail, mais je risque d’être attaqué en justice pour négligence.

Exemple numéro 2 : quelqu’un vient pendant l’atelier d’écriture que j’anime en bibliothèque et nous prend tous en otage. L’enjeu devient très différent ! Plus l’enjeu est élevé, plus l’histoire est intéressante. Exemple type : sauver le monde… mais s’il suffit de mettre l’enjeu le plus important possible pour être assuré d’écrire une bonne histoire, pourquoi les auteurs ne se contentent-ils pas de raconter uniquement comment des personnages sauvent l’univers ? Encore faut-il que les obstacles soient à la hauteur…

Exemple : si je touche le stylo magique posée sur ma table, je règle le conflit israélo-palestinien.

J’ai beau toucher ce stylo, ça ne suffit pas, car en dehors du manque de crédibilité flagrant de mon objet, l’enjeu est réglé avec facilité, immédiatement. Pour connaître l’enjeu de votre propre histoire, il suffit de se demander : « qu’est-ce que mon protagoniste a à gagner ou à perdre ? ». Si la réponse est « rien », vous avez un problème d’enjeu.

De manière générale, il faut se demander quel est le but de votre personnage. L’enjeu peut être basique, et se résumer à « survivre » comme dans Marche ou crève, l’un des chefs-d’oeuvre de Stephen King… mais il peut également être plus subtil comme par exemple «retrouver sa dignité». Dans le magnifique premier volet de Rocky, le personnage principal est un jeune boxeur au cœur tendre un peu looser, un inconnu qui se prépare à livrer le combat de sa vie contre une superstar du ring qui a besoin de se relancer grâce un match facile. Personne n’envisage une seule seconde que Rocky puisse gagner un affrontement si inégal, ce qui amène énormément de tension et d’émotion. Rapidement, on comprend que l’enjeu du film dépasse largement une simple victoire sportive.

Il faut d’ailleurs se poser les mêmes questions pour un personnage au moins aussi important que votre héros : son antagoniste. On a coutume de dire « il n’y a pas de bonne histoire sans bon méchant* », et là encore tout ce qu’on a dit précédemment s’applique naturellement à votre bad guy.. Le lecteur peut s’ennuyer à cause d’un méchant ridicule/stupide/sans envergure. Malheureusement, dans certains récits ces défauts se cumulent… ce qui signifie que l’intrigue n’a aucun enjeu : on sait pertinemment que le héros va s’en sortir tant l’ennemi n’est pas à la hauteur, on aurait presque envie que l’antagoniste gagne, comme le pauvre coyote du dessin-animé Bip Bip !

À l’image du protagoniste principal, un antagoniste peut être charismatique, fascinant, attachant… ce qui le rendra d’autant plus passionnant, y compris au moment de commettre de « mauvaises actions »… qui ne sont peut-être pas si mauvaises que ça de son point de vue. Dans ma trilogie, mon amiral pend des pirates pour de bonnes raisons. Ce n’est pas un être qui fait le mal pour le mal, il est persuadé que sa cause est juste. Pour moi un antagoniste réussi, c’est un personnage qu’on adore détester.

Il faut donc fournir de vrais obstacles au protagoniste principal.

Quatrième constat : le protagoniste principal est celui qui nourrit le plus de conflit.

J’ai plus d’empathie pour le modeste employé qui travaille le jour du mariage du prince William, et qui a peur de perdre sa place, que pour le prince lui-même, et pour une raison bien simple : le salarié va connaître du stress lié à la nature même de son objectif.

Certains objectifs sont inconscients, comme la survie.

Le conflit qui découle de ce genre d’histoire s’appelle donc le conflit externe, parce que le personnage doit se battre contre son environnement.

Le conflit externe

C’est le modèle le plus basique, qu’on retrouve dans bon nombre de livres ou de films : le personnage a un antagoniste clairement défini, par exemple un policier qui le traque. Dans ma trilogie, mes héros sont des hors-la-loi. L’antagoniste qui tente de les capturer est un amiral victime d’une malédiction, il ne trouvera le repos éternel que lorsqu’il aura pendu le dernier des pirates. Selon Yves Lavandier, quand votre histoire commence avec des fugitifs inconnus du lecteur/spectateur, peu importe qu’ils soient innocents ou coupables, bons ou mauvais, on a tendance à automatiquement s’identifier à eux grâce au mécanisme du conflit.

Dans Moby Dick, l’antagonique est la baleine, qui a en plus une charge symbolique : être emporté par la colère peut provoquer sa propre perte. On en arrive à l’autre type de conflit, de loin le plus intéressant, le conflit dit interne : l’obstacle, c’est nous-mêmes.

Le conflit interne

Apprendre à pardonner ou à se pardonner, réaliser un deuil, devenir plus humain, accepter sa maladie, être en proie à un amour interdit, faire ce qui est juste, trahir…  Il y a beaucoup d’exemples de conflit interne.

Dans le célèbre roman Fight Club de Chuck Palahniuk, le héros se bat pour ne pas devenir fou. Ici son antagoniste est lui-même.

Au début de mon premier roman, le jeune héros a le vertige, ce qui est problématique pour un marin qui doit grimper dans les voiles d’un navire ! Tôt ou tard, il devra affronter sa peur. Il lutte également contre un sentiment de vengeance qui le dévore, sa mère ayant été assassinée.

De manière générale, la vengeance est une excellente source de conflit. Qui n’a jamais voulu se venger au moins une fois dans sa vie ? C’est un sentiment tellement universel que le lecteur s’identifie facilement au protagoniste principal, il souhaite qu’il parvienne à se faire justice, comme dans le chef d’oeuvre qu’est Sleepers

On ne compte plus les romans qui ont utilisé ce moteur comme Carrie ou Dune… Le théâtre n’est pas en reste avec l’incontournable Hamlet, sans parler du cinéma : Old Boy, les oeuvres de Tarantino comme Unglorious Basterds, Kill Bill, Django Unchained

Si la notion de conflit est si importante, c’est parce que l’ennui vient principalement d’un manque de tension dans le texte, comme par exemple une histoire d’amour heureuse dans laquelle il ne se passe rien. Or la vie elle-même est une éternelle source de conflit ! On le constate dans Kundun, un film qui raconte l’histoire du dalaï-lama. Comment répondre à la violence quand toute votre philosophie repose sur… la non-violence ? Kundun n’est pas du tout une œuvre d’action ou un thriller, et pourtant ce long-métrage contemplatif est passionnant, riche en conflit. Même si en tant qu’auteur, on peut éprouver le désir d’écrire une histoire idyllique dans laquelle tout est rose, le lecteur s’identifie plus volontiers à un personnage qui traverse des épreuves, et c’est tout à fait normal.

Une histoire sans conflit est pénible pour un lecteur, surtout quand le roman fait mille pages… Il a besoin de s’identifier au héros, ce qui implique que le protagoniste principal doit avoir un minimum d’impact sur l’histoire. On a tous connu un proche qui passe sa vie à se plaindre de sa vie sans réagir ou écouter des conseils… ce qui peut se révéler agaçant. C’est la même chose dans une fiction : si toutes les actions du protagoniste ne servent à rien, le lecteur se demandera pourquoi l’auteur se focalise sur ce point de vue, au lieu d’un autre. Pour vérifier si votre texte n’est pas victime de ce syndrome, il suffit de se poser une question simple : « à quoi sert mon héros ? » Si la réponse est « à rien », vous avez un problème de conflit, car cela signifie que votre intrigue aurait très bien pu se dérouler sans lui.

On parle depuis le début de cet article de conflit, mais il faut souligner le fait qu’il existe d’autres mécanismes narratifs plus ou moins subtils, pour ne pas dire artificiels. Au cours des siècles précédents, la littérature et le théâtre n’ont en effet pas été épargnés par les clichés avec le poison, les lettres perdues, puis retrouvées… Il y a toujours un risque d’insérer dans son histoire un deus ex machina, une solution qui tombe du ciel pour conclure une intrigue. On appelle ce procédé « le dieu sorti hors de la machine » car, dans le théâtre antique, les dieux intervenaient parfois dans l’histoire (ils apparaissaient « magiquement » sur scène grâce à une grue ou des trappes) pour aider les héros, même si le procédé était invraisemblable. Ce qui était déjà peu logique à cette époque l’est encore moins aujourd’hui, il faut donc vérifier constamment si votre histoire ne comporte pas des deus ex machina. Imaginons qu’à la fin de votre intrigue, votre héroïne se retrouve chez elle, sur le point d’être assassinée par le tueur psychopathe lorsque soudain un policier qui passait par là par hasard, abat le tueur en série. Votre lecteur aura du mal à y croire. Pour désamorcer le deus ex machina, il faut impérativement introduire en amont le personnage du policier, le plus tôt possible, qu’il prévienne votre héroïne qu’il sera dans les parages, afin qu’au moment du coup de théâtre, le lecteur se dise : « ah, mais oui, le policier, je l’avais oublié ! ».

À l’opposé du deus ex machina, le mécanisme le plus subtil est probablement l’ironie dramatique. En tant que lecteur, on a tous lu une histoire dans laquelle l’héroïne ignore totalement qu’un tueur se cache dans sa chambre. L’ironie dramatique est un mécanisme particulièrement efficace, car à la différence du coup de théâtre (« Argh, X est en fait le traître ! »), l’ironie dramatique fait appel à l’imagination du lecteur. Si j’ai une information que l’héroïne n’a pas (« ‘le tueur est caché dans sa chambre »), je redoute que mon personnage préféré risque de se faire massacrer. Le lecteur participe activement à la tension, ce qui explique pourquoi les récits horrifiques sont presque toujours plus effrayants que les adaptations cinématographiques. Ce procédé n’existe pas seulement dans les romans d’horreur. Si le Journal d’Anne Franck est si poignant, c’est parce que le lecteur sait dès le début qu’Anne est morte dans un camp de concentration. Dans son journal intime, Anne vit au jour le jour, elle parle de ses peurs, mais aussi de son espoir que cette guerre se termine. Elle va tomber amoureuse, alors que nous lecteurs, connaissons déjà son destin funeste. Cela ne rend son histoire que plus bouleversante. Tout l’art du conteur réside dans le fait de pouvoir associer conflit, coup de théâtre et ironie dramatique, en respectant un équilibre : il faut à la fois du mystère et des récompenses. S’il y a trop de mystère, le lecteur se désintéresse de l’histoire, mais s’il y a trop de révélations, il s’ennuie… Et s’il y a trop de péripéties, l’intrigue devient vite artificielle !

Conflit, coup de théâtre, ironie dramatique… À ce stade de notre réflexion, vous avez peut-être l’impression qu’il n’y a pas tant de mécanismes narratifs que ça dans une histoire ! Et pourtant, pourquoi il y-a-t-il autant d’histoires différentes ?

En fait, cette diversité n’est qu’apparente, car tous ces mécanismes narratifs sont étroitement liés, un peu comme des structures fractales. Observez ces images :

En haut à gauche nos neurones, en haut à droite un amas de galaxies.

En bas à gauche des poumons, en bas à droite des arbres.

Dans la nature on retrouve des objets mathématiques identiques à des échelles radicalement différentes, pour une raison relativement simple : si les ramifications des arbres ressemblent à des poumons, c’est parce que ces formes particulières sont celles qui gèrent le plus efficacement l’oxygène. La nature n’a besoin que de structures simples pour créer des objets aussi complexes qu’un cerveau ou un réseau d’étoiles !

C’est le même principe pour une histoire : une intrigue basique peut donner lieu à une infinité de combinaisons. Cela dit, les objectifs, eux, sont les mêmes pour tous les êtres vivants : survivre.

L’apparente diversité des histoires est aussi liée au fait que cette structure fractale du récit n’a pas besoin de respecter d’ordre chronologique : dans le roman le Déchronologue, au début on ne comprend pas certains chapitres, car il est question de voyage dans le temps ! Le lecteur reconstitue un véritable puzzle qui devient de plus en plus clair au fur et à mesure qu’il progresse dans le récit. Dans l’excellent film Memento de Christopher Nolan, le héros souffre d’une perte de la mémoire immédiate. Il est obligé de coller dans sa chambre des post-its pour se rappeler ce qu’il faisait cinq minutes auparavant. Le film est monté à l’envers : on remonte le temps… Et pourtant tout se tient.

De nombreuses histoires ont recours aux flashbacks… mais attention cependant à ne pas en abuser ! S’ils sont trop présents, cela signifie que l’auteur a plus envie plutôt de raconter le passé du personnage que l’intrigue actuelle…

Des auteurs comme David Mitchell n’ont pas hésité à écrire des romans avec plusieurs lignes temporelles. C’est le cas du fameux Cartographie des Nuages, qui a inspiré un film magnifique (à voir uniquement en VO), Cloud Atlas. Il y a six histoires qui se déroulent respectivement en 1846, 1936, 1973, 2012, 2144, et un futur post-apocalyptique… et ces six histoires a priori différentes sont toutes étroitement liées. Bien sûr, en tant que jeune auteur, il faut faire preuve d’humilité, ne se lancer dans ce genre d’expérimentation que lorsqu’on a déjà une très bonne maîtrise d’une structure classique… et si possible, éviter de commencer par une trilogie*.

On parle de lignes temporelles, mais on pourrait tout aussi bien évoquer la dimension spatiale du récit. Dans le film Cube, tout se passe dans un huis clos : des personnages amnésiques qui ne se connaissent pas se retrouvent prisonniers d’une pièce fermée. Pour s’échapper, ils doivent résoudre des énigmes mortelles… ainsi que de nombreuses questions. Ces gens sont-ils les cobayes d’une expérience ? Ont-ils été capturés par des extra-terrestres ? Sont-ils au purgatoire ? Il y a-t-il des complices parmi ces malheureux ? Ont-ils un lien entre eux ? Le film a beau être tourné dans des décors minuscules, l’intrigue est tellement riche en conflit que le long-métrage est extrêmement prenant. C’est, en littérature, ce qui fait le charme du huis clos.

En conclusion, le conflit est aussi important que le show don’t tell que nous avons étudié lors de la session sur l’émotion et l’immersion, car il joue le rôle de « moteur » tant pour un récit contemplatif que pour une histoire épique : que votre roman se déroule dans une cellule de prison ou sur un gigantesque champ de bataille extra-terrestre à l’autre bout de l’univers, le conflit constituera toujours le cœur de votre histoire.

*Je n’aime pas ce terme de « méchant », très manichéen, c’est pour cette raison que je préfère plutôt le mot « antagoniste »

**Faites ce que je dis, pas ce que je fais…

Consigne au choix.

Prenez quelques minutes pour méditer sur un obstacle qui vous pose problème dans votre vie, puis choisissez l’une des deux consignes d’écriture.

Consigne 1 : 

Écrivez une séquence dans laquelle votre personnage poursuit un objectif difficile à atteindre et se heurte à un obstacle, peu importe le genre littéraire.

Consigne 2 :

Prenez un personnage et faites-lui vivre une histoire qui fasse appel au conflit interne. Mettez-le aux prises avec lui-même : cela peut-être le vertige face au vide, la culpabilité d’un dilemme moral, de la colère qu’il essaye de réfréner, la tristesse d’un deuil difficile à accepter, ou même la lutte contre une addiction…

Liste des précédentes sessions de l’atelier d’écriture sakado

Introduction : sakado, l’art de l’écriture
Séance 1 : huit milliard d’imposteurs
Séance 2 : zen et taoïsme dans la poésie japonaise
Séance 3 : arrosez vos lecteurs ! Immersion et émotion


Published in: on mars 11, 2025 at 6:46  Comments (1)  

Arrosez vos lecteurs ! Immersion et émotion

Lors de la dernière séance de mon atelier d’écriture sakado, nous avons appris à écrire des haïkus, et découvert qu’en seulement trois lignes nous pouvons susciter de l’émotion, une caractéristique fondamentale de la narration, et pour cause : que je lise un roman ou que je regarde un film, je vis des émotions. C’est ce qui fait que je vais avoir envie de relire un livre ou revoir un long-métrage, parce que j’ai vécu une expérience qui m’a fait rire, pleurer, émerveillé, terrifié, excité…

Après avoir composé plus ou moins instinctivement des haïkus, la question que nous sommes en droit de nous poser, c’est comment susciter cette émotion qui captive tant le lecteur ? Une question bien mystérieuse, quand on réalise qu’un haïku de trois lignes peut davantage nous toucher qu’un roman de 1000 pages… Je n’aurai pas l’outrecuidance de vous donner des lois gravées dans le marbre, en revanche je ne prends pas de risques en vous disant qu’il existe un terreau susceptible de favoriser l’émotion, à l’image de la vraie vie…

Il y a deux ans, j’ai connu la pire dépression de mon existence. Je prenais deux médicaments différents qui avaient pour effet de lisser mon humeur. Tout était « pas mal » : la lecture d’un bouquin, le visionnage d’un film, une exposition au musée… et je n’arrivais plus à écrire. Un beau jour, comme j’allais beaucoup mieux, avec l’accord de mon médecin, j’arrêtais mon traitement. Quelque temps plus tard, je sortais de la gare de Metz lorsque je fus surpris par la pluie. Je sentais les gouttes d’eau dégouliner sur mon visage, c’était une expérience d’une sensualité incroyable, si intense que je suis resté en plein milieu de la rue, les yeux fermés, à apprécier ce moment que je n’avais pas vécu depuis si longtemps. Ce soir-là, j’éprouvais à nouveau des sensations et, par conséquent, ces sensations ont amené une émotion. Le terreau de l’émotion, c’est donc le sensorium, l’utilisation des cinq sens, car via le sensorium on amène de l’immersion. Immersion et émotion sont les deux faces de la même pièce, à l’image de la vie.

Pour s’épanouir, une fleur a besoin de sentir la lumière du soleil, mais aussi d’eau et de terre… Comme en amour, elle a besoin de vivre une expérience sensorielle.

Pour s’épanouir dans sa lecture, le lecteur a, lui aussi, soif d’expériences. Or, en tant qu’autrices et auteurs, ce que nous ne devons jamais perdre de vue, c’est que pour le lecteur, un livre est un véhicule. C’est ce véhicule qui va lui faire vivre une histoire, bonne ou mauvaise. Si le véhicule est confortable, et que le lecteur est bien installé, alors il aura une bonne expérience. Les Anglo-saxons parlent de show don’t tell, « ne le dis pas, montre-le ». Il s’agit d’une technique visant à faire passer des sensations et des émotions avant des informations. On peut illustrer cela en prenant un contre-exemple qu’il faut absolument éviter, ce que j’appelle le syndrome du comptable.

Exemple :

L’animateur de l’atelier d’écriture mesurait deux mètres de haut pour cent kilos. Il parlait en se déplaçant et sentait mauvais.

Ce qui ne fonctionne pas dans cette séquence, c’est le catalogage. Pour décrire, on dresse une liste, c’est très statique.

Version alternative :

Quand l’animateur s’approcha des tables, l’ombre de son immense silhouette recouvrit son auditoire. Il marchait vite, et parlait tout aussi rapidement, si près d’une participante de l’atelier d’écriture qu’elle pouvait sentir sa sueur.

— Est-ce que… vous comprenez… ma technique… narrative ? s’inquiéta l’animateur, essoufflé.

La participante recula, écœurée par l’odeur d’oignon de l’animateur. Sous l’effet de la nausée, un goût acidulé envahit sa bouche. Elle s’agrippa à sa chaise, si fort que la texture du plastique crissa sous ses ongles.

Ce show don’t tell est infiniment plus efficace que la première séquence descriptive : il fait appel au sensorium, aux cinq sens. Il y a également du mouvement, le personnage se déplace… La description est dynamique.

Le seul inconvénient du show don’t tell, c’est qu’il nécessite plus de mots que du simple tell. La seconde version est plus longue que la première, mais le résultat est incomparable, car le récit est plus vivant et davantage immersif. 

Une simple description peut amener quantité d’émotions, comme par exemple la nostalgie. On en vient à la fameuse madeleine de Proust. On a tous le souvenir d’un plat délicieux qu’on adorait durant notre enfance. Essayer de faire ressentir toute cette gamme de sensations, la première fois qu’on découvre un aliment délicieux, c’est quelque part, amener cette nostalgie. Retirer les sens, c’est appauvrir le texte.

Exemple : 

À la vue du coucher du soleil, elle ressentit de l’émotion.

De quelle émotion parle-t-on ? De l’émerveillement, de la tristesse ? On ressent surtout de la mise à distance, c’est très pauvre.

Version alternative :

À la vue des derniers rayons de lumière sur les vagues, elle sourit. Voilà donc à quoi ressemblait l’océan. 

On peut aussi casser les clichés et jouer sur le contraste entre une description et un contexte. Exemple : un enterrement qui se déroule par un temps magnifique. Décrire un beau soleil, les arbres en fleurs, peut accentuer la cruauté de ce moment.

Sur la forme, le show don’t tell demande un peu de technique. Il faut en effet prendre soin d’éviter, quand c’est possible, les verbes de mise à distance comme : 

les verbes de réflexion

Penser 
Savoir
Comprendre

les verbes de perception

Voir
Percevoir
Sentir

Abuser de ces verbes parasite l’immersion, le lecteur reste à la surface des émotions, de l’action…

Exemple :

Tartempion marchait dans la ruelle lorsqu’il aperçut un homme lui barrer la route, il pouvait voir sa cagoule lui masquer le visage. Il distingua un couteau dans la main de l’inconnu, il n’arrivait pas à y croire. Tartempion se demandait si quelqu’un pouvait lui venir en aide.

On écrira plutôt

Tartempion leva la tête. Un homme cagoulé lui barrait la route. Qu’est-ce que… Un couteau… Il avait un couteau en main ! Comment fallait-il réagir ? Peut-être qu’il pouvait encore appeler à l’aide ?

Le show don’t tell peut même s’appliquer aux dialogues. Imaginez une scène dans laquelle un animateur d’écriture parle ainsi :

— Chères participantes et participants de l’atelier d’écriture, comme vous le savez, nous devons tous ensemble écrire un récit captivant. J’espère que nous allons y arriver, je n’ose imaginer ce qui se passerait si c n’était pas le cas.

— Mon Dieu, c’est terrible, répond une participante. Je suppose que nos histoires doivent être immersives ?

Cette réplique n’est pas crédible, le dialogue est trop écrit, notamment la formule de politesse « Chères participantes et participants » au début. On a aussi le « comme vous le savez », et aussi ce que j’appelle une facilité scénaristique : « je n’ose imaginer ce qui se passerait si ce n’était pas le cas ». On essaie maladroitement d’insérer un enjeu, et de préparer le lecteur, mais c’est trop artificiel pour fonctionner, car dans un dialogue on ne s’exprime pas ainsi. Mention spéciale au « Mon Dieu c’est terrible » : à force de lire de la littérature anglo-saxonne (contre laquelle, personnellement, je n’ai rien, bien sûr), ou voir des films, on finit par reprendre inconsciemment des clichés qui font tache dans nos récits comme le « Oh my God », alors qu’en France on ne dit pas ou plus « Mon Dieu ».1. La question, « je suppose que nos histoires doivent être immersives » est tout autant à côté de la plaque, parce qu’elle évidente, elle n’apporte rien de plus au récit.

Maintenant, imaginons une autre version dans laquelle un participant me pose une question : 

—   Quelles sont les techniques pour rendre un récit plus immersif ?

—  Cela dépend ce que vous entendez par « plus immersif ».  Vous parlez de show don’t tell ou de sensorium ?

En l’espace de deux répliques, l’échange est moins artificiel, plus naturel, et surtout plus authentique : les deux personnages savent de quoi ils parlent. L’échange devient show don’t tell.

Beaucoup d’auteurs ont essayé de le théoriser. Le plus célèbre d’entre eux est Ernest Hemingway, avec sa célèbre théorie de l’iceberg. Hemingway écrivait que

Si un auteur connaît assez bien son sujet, il peut omettre des choses et s’il est bon, le lecteur aura le sentiment de connaître ces choses aussi bien que si l’écrivain les avait couchées sur le papier. La masse visible d’un iceberg représente seulement un huitième de sa surface totale.

Ce qu’Hemingway voulait faire comprendre à propos du show don’t tell, c’est que le lecteur n’a pas besoin de TOUTES les informations possibles et imaginables pour plonger dans un récit, et cela vaut aussi pour le sensorium. Parfois, moins c’est mieux. Entendre des gouttes tomber sur le plancher peut donner à penser que c’est de l’eau… et que c’est totalement anodin. Mais que se passe-t-il si vous êtes mécanicien dans un sous-marin et que vous écoutez ce bruit dans un compartiment qui est censé être étanche ? Ou bien dans une maison réputée hantée ? On peut imaginer tout un tas de choses en entendant ces gouttes tomber, peut-être s’agit-il de sang… C’est la fameuse image bouddhiste de la corde qu’on prend, dans le noir, pour un serpent : dans certains cas, donner au lecteur des informations à la façon d’un peintre impressionniste, de façon minimale, peut être très efficace.

Une odeur de renfermé peut inconsciemment influencer le lecteur. Vous allez peut-être retrouver avec plaisir l’odeur des livres de cette bibliothèque, cela va réveiller en vous de la nostalgie…. Ou au contraire, votre personnage ne va pas supporter cette effluve, qui va lui rappeler son enfance, parce que son père était un bibliothécaire tortionnaire qui lui forçait à lire des livres religieux ?

Parfois, on veut écrire tellement vite qu’on oublie le show dont’ tell pour utiliser des facilités. Le contraire du show don’t tell s’appelle les « clichés ». Comme on a du mal à décrire l’état d’esprit d’un personnage, on va au plus vite en employant par exemple des expressions telles que « à couper le souffle », « le cœur gros ».

C’est un peu de la fainéantise, parce qu’il s’agit d’expressions figées qui sont très répandues dans les livres, et qui appauvrissent le texte. Elles ont été popularisées par des best-sellers. Comme nous écrivons machinalement ce qui a été employé des milliers de fois avant nous, ces expressions deviennent des clichés à la mode qui nous contaminent. L’idée n’est pas d’éliminer tous les clichés d’un roman, mais il faut autant que faire se peut, essayer de les désamorcer, car ils nuisent à l’émotion. Les exemples sont innombrables : on peut abuser d’adjectifs :

Le soleil radieux se leva dans le ciel azuré, répandant sa lumière dorée sur le vaste horizon.

Les clichés ne se retrouvent pas seulement sur la forme, mais aussi sur le fond, et concernent tous les genres littéraires. Les exemples sont, là encore, infinis.

En romance, on peut citer :

— Le trio amoureux (X aime Y qui est amoureux(se) de Z).

— Le jeune paysan orphelin au sang royal qui va découvrir grâce à une prophétie qu’il est l’Élu et sauver le monde

— L’inspecteur de police alcoolique

— La femme fatale-toxique d’un polar

— Le cliché météo : commencer un roman comme le fit l’auteur du XIXe siècle Edward Bulwer-Lyttonpar avec sa fameuse description « C’était une nuit sombre et orageuse »… la pire introduction de l’histoire de la littérature.

— Le vieux mentor qui est là pour instruire le héros, mais qui disparaît au milieu de l’histoire. Exemple : Gandalf dans le Seigneur des Anneaux.

Le vocabulaire des clichés est interminable. Essayez d’en repérer dans ce texte aussi bien sur la forme que sur le fond…

Alors que la nuit était sombre et orageuse, l’inspecteur remontait la rue, croisant au passage une femme aux longues jambes fuselées dont les cheveux avaient la blondeur des blés. Sa beauté était à couper le souffle, mais il ne s’attarda pas, ses pensées étaient ailleurs. Il pénétra dans un immeuble et s’arrêta devant l’ascenseur, toujours en panne.
– Comme d’habitude, grommela-t-il.
Le regard teinté d’ironie, il montra les marches quatre par quatre et parvint au troisième étage, jusqu’à la porte de son appartement, un trente mètres carrés. Il entra sans prêter attention à son salon miteux, prit une bouteille de scotch pour étancher sa soif, et s’assit sur son fauteuil, dans un silence pesant.
– Sale mois pour arrêter l’alcool, murmura-t-il avant de boire une rasade au goulot.
ll aperçut son reflet dans le miroir, et observa son visage buriné taillé à coups de serpe, le visage d’un flic qui avait vu trop d’affaires non résolues creuser des rides prématurées sur son front. Il but une nouvelle gorgée, regarda le dossier posé sur la table et examina enfin la photo de la victime avec une froide détermination.
Laura.
La femme aux yeux d’un vert émeraude baignait dans son sang. Une tristesse sans fond envahit l’inspecteur. Qui avait pu commettre un crime pareil ? Il manquait cruellement d’indices. Il comprenait que pour la brigade scientifique, il s’agissait d’une affaire comme une autre, et pourtant il ne pouvait oublier le sourire de Laura, son charme indéfinissable, ainsi que son parfum envoûtant. Ce meurtre avait laissé sur lui une marque indélébile, jusqu’au plus profond de son être. Alors que le moteur d’une voiture vrombit dans le lointain, il se rappela son passé avec Laura. Ils avaient vécu une liaison tumultueuse, mais il réalisait que plus jamais il n’aurait l’occasion de lui parler de ce sentiment d’inachevé, la faute à ce salaud qui lui avait ôtée la vie. Tandis que la colère l’envahissait, il se prit à imaginer ce qu’il allait faire au tueur lorsqu’il aurait mis la main sur lui. Un frisson lui parcourut l’échine.

Consignes d’écriture (au choix)

Consigne 1 : madeleine de Proust 

Prenez le temps de méditer une minute, puisdécrivez la sensation que vous éprouvez en pratiquant votre activité favorite que ce soit un sport, la dégustation d’un plat particulier, de la peinture… peu importe.

Consigne 2 : privation sensorielle

Fermez les yeux et méditez pendant une minute, puis écrivez une séquence dans laquelle votre personnage est privé d’un sens.

Consigne 3 : réécriture 

Reprenez le texte de l’enquêteur de police alcoolique, et essayez de le réécrire en supprimant tous les clichés, aussi bien sur la forme que sur le fond… Bon courage…

Astuce commune aux trois consignes : évitez le plus possible les verbes de mise à distance

les verbes de réflexion

Penser
Savoir
Comprendre
Réaliser
Vouloir
Se rappeler
Imaginer
Désirer
Se douter
Déduire
Deviner
Se demander
Croire 

les verbes de perception

Voir
Percevoir
Apercevoir
Sentir
Distinguer
Observer
Examiner

1. Un autre anglicisme me donne envie de tuer des bébés pandas : « je suis dévasté par cette nouvelle »… qui vient de l’anglais « to be devasted ».


Liste des précédentes sessions de l’atelier d’écriture sakado

Introduction : sakado, l’art de l’écriture
Séance 1 : huit milliard d’imposteurs
Séance 2 : zen et taoïsme dans la poésie japonaise

Published in: on février 18, 2025 at 6:28  Comments (2)  

Zen et taoïsme dans la poésie japonaise

Afin de canaliser le syndrome de l’imposteur, avec mon atelier d’écriture sakado nous allons nous initier à la plus succincte des littératures, celle des haïkus, des poèmes qui possèdent un lien profond avec la spiritualité japonaise, notamment la pensée zen, elle-même influencée par le taoïsme.

Un haïku est composé de trois vers (5/7/5) et de 17 syllabes, c’est un poème qui célèbre le moment présent, la photographie instantanée d’un événement anodin. De par son format court, l’haïku va à l’essentiel et suscite une sensation, une émotion, à la manière d’une peinture impressionniste qui va suggérer plus que montrer. Dans le premier poème que je vais vous présenter, le moine Ryokan rentre chez lui et découvre qu’il a été cambriolé.

Le voleur a tout pris
Il ne reste que la Lune 
À la fenêtre

Ce qui est intéressant chez Ryokan, c’est le sentiment de sidération qui se dégage de son poème, ainsi que l’humour qu’il éprouve face à ce cambriolage, un aléa de la vie qui invite au lâcher-prise. Ryokan a tout perdu et pourrait souffrir de son attachement aux choses matérielles, mais en réalité il conserve intact son bien le plus précieux : sa capacité à s’émerveiller. Ce haïku enseigne une leçon : accepter l’impermanence, le changement inévitable qui s’opère dans une existence.

J’ai retrouvé ce matin
Mes dessins d’enfant préférés
Quelle déception ! 

Anonyme 

Dans les haïkus on retrouve aussi les paradoxes des énigmes zen, les fameux koans.

C’est décidé 
Je vais de ce pas m’enrhumer
Pour voir la neige !

Sampû

Quand je vois mon chien 
Manger ses croquettes 
Je me régale ! 

Anonyme

Une plage immense 
Un tout petit crabe 
Une très grosse peur ! 

Anonyme

Je marche sur le sable en silence
Le goéland s’envole 
En entendant mon regard 

Anonyme

Parmi toutes ces belles chaussures
Qui vont me faire mal aux pieds
Lesquelles choisir ? 

Anonyme

Après mon spectacle 
Trois cents mains applaudissent 
J’entends celles de maman 

Anonyme 

La pomme tombée dans l’herbe 
Le jeune enfant essaie 
De la remettre dans l’arbre

Anonyme

Les mésanges ont fait leur nid 
Dans ma boîte aux lettres 
Quelle bonne nouvelle !

Anonyme 

Le saule 
Peint le vent 
Sans pinceau 

Saryû 

Un événement a priori anodin peut conduire à une intense prise de conscience sur le sens de l’existence, dans une approche non intellectuelle : c’est l’éveil spirituel, le satori. Le zen est un courant qu’on qualifie de subitiste parce que dans le zen, l’Éveil s’atteint plutôt « subitement » et non graduellement comme dans d’autres voies bouddhistes. Le haïku est la métaphore de ce satori qui nous invite à redevenir l’enfant émerveillé par la contemplation du monde.

Au bout du doigt du bébé
Suspendu 
Un arc-en-ciel 

Hiro Sôjo

Souvent, les vers du haïku ne possèdent, en apparence, aucun lien entre eux, ce qui procure un sentiment de vide, la fameuse vacuité propre au zen, mais le vide est, paradoxalement, ce qui unit les êtres et les phénomènes, car rien n’a d’existence intrinsèque, d’indépendance, tout est lié. 

Courte nuit d’été. 
Une goutte de rosée 
Sur le dos d’une chenille velue

Yosa Buson

Ici, la nuit d’été, la goutte de rosée et la chenille forment trois mondes aux échelles différentes, le monde macroscopique (la nuit d’été), le monde des insectes et le monde microscopique (la goutte de rosée). Comme on peut le constater, l’auteur du haïku n’hésite pas à changer de point de vue et d’échelle pour amener contraste et subtilité au poème.

Dans cette goutte de rosée, on contemple le reflet de l’univers tout entier. Cette image fait penser au célèbre poème de William Blake : 

Voir le monde dans un grain de sable
Et le paradis dans une fleur sauvage
Tenir l’infini dans le creux de sa main
Et l’éternité dans une heure.

Dans le bouddhisme zen, les liens entre les phénomènes et les êtres forment ce qu’on appelle l’interdépendance. Le poète Issa l’illustre jusqu’à l’absurde avec cet amusant haïku :

Avec moi elle lutte
A qui fermera les yeux le premier
La grenouille

Comme je le disais au début de cet article, le zen a été profondément influencé par la philosophie taoïste et la notion de wuweï, le non-agir : ne pas interférer avec la Nature pour la laisser s’exprimer, et ainsi en saisir toute la subtile sagesse. 

Oh une luciole qui vole 
Je voulais crier « regarde ! » 
Mais j’étais seul 

Taïgi

Le petit chat  
Plaque au sol un instant 
La feuille entraînée par le vent 

Issa

Le wuweï est une véritable invitation à la contemplation des saisons avec en premier lieu le printemps : 

Même pourchassé 
Le papillon 
Ne semble jamais pressé 

Garaku

L’été n’est pas en reste grâce au sensorium :

La citrouille grossit 
Je maigris 
Quelle chaleur ! 

Toun

Ici il est question de chaleur. Un auteur de haïkus n’hésite pas à utiliser les cinq sens afin de mieux faire comprendre au lecteur ce qui l’a touché ou ému. Exemple :

Grasse matinée
L’odeur des lardons de grand-mère
Je me lève immédiatement

Anonyme

Quand elle n’est pas là
Je mets l’écharpe grise de maman
Qui a gardé son parfum


Anonyme

On peut également suggérer le mouvement :

Le vent de la montagne
Effleure les pousses de riz
Sur mon chemin 

Bashô

La saison automnale symbolise l’impermanence avec ce haïku que j’aime beaucoup :

Rien ne dit 
Dans le chant de la cigale 
Qu’elle est près de sa fin 

Bashô

Soir d’automne 
Il est un bonheur aussi 
Dans la solitude

Buson 

Nuit d’automne 
Le papier troué d’une cloison 
Joue de la flûte 

Issa

L’hiver est traditionnellement associé à la mort, mais aussi à la régénération invisible induit par le cycle de la Nature.

Jour gris dans le cimetière
Le vent souffle entre les tombes 
Le parfum des fleurs 

Anonyme  

Je ne cesse de tousser
Personne 
Pour me taper dans le dos 

Santoka

Pourtant, l’hiver n’exclut pas l’humour :

Première neige 
Un sacré trésor
Ce vieux pot de chambre ! 

Issa

Mon ami venait m’emprunter quelques sous 
Il s’en retourne 
Les épaules couvertes de neige 

Takuhoku 

Dans la neige devant ma porte 
Il est bien droit le trou 
Que j’ai fait en pissant 

Issa

En dehors des saisons, les haïkus possèdent bien évidemment un bestiaire illimité pour peu qu’on sache observer la Nature.

Les miettes de pain 
Sèment des chants d’oiseaux 
Dans le jardin 

Françoise Naudin

Pieds nus dans le liseron vert 
Le héron et moi
Disputons un match d’immobilité 

Thierry Cazals

Poisson rouge du coiffeur 
Que connaît-il du monde à part 
Les cheveux qui tombent ? 

Thierry Cazals

Toile de rosée
L’araignée a tissé 
La lumière du matin 

Françoise Naudin 

Du dos de l’index 
Caresser le cou tendu 
D’un chaton qui ronronne 

Jean-Hugues Malineau

La patte de mon chat 
Posée sur mes genoux 
On écoute les oiseaux 

Anonyme

Dans le terrain de golf 
Une dizaine de lapins 
Creusent quelques trous de plus 

Anonyme 



Enfin, je terminerai avec ce dernier conseil : ne pas hésiter à utiliser l’humour comme dans le haïku de cet enfant :

Une très mauvaise note
Maman fait des frites quand même
Je ne lui ai rien dit…

Quelques techniques pour commencer à composer des haïkus

– Ayez toujours un carnet sur vous pour aller à la chasse aux haïkus et ainsi noter les émotions et les sensations. N’ayez pas peur des ratures, il est normal de retravailler un haïku et d’y accorder du temps, comme un sabre qu’on ne cesse de polir.
– Lisez énormément de haïkus.
– N’essayez pas de respecter à tout prix la formule 5/7/5 syllabes, l’essentiel étant que les 3 vers soient brefs (une dizaine de syllabes maximum par ver, si possible un second ver plus long). Supprimez le superflu comme les articles et les adjectifs, quand c’est possible, afin d’obtenir des vers épurés. Utilisez l’exclamatif (« Oh ! ») pour exprimer l’émerveillement. L’esprit du haïku consiste à aller à l’essentiel, mais aussi à être précis : parler d’un corbeau plutôt que d’un oiseau, ou d’un saule plutôt que d’un arbre permet de mieux personnaliser l’haïku, de lui donner du caractère. Dans l’idéal, l’émotion intervient au troisième ver, comme la chute d’une nouvelle.
– Privilégiez une expérience vécue personnellement dans la vie de tous les jours, afin de rechercher l’authenticité, une expérience qui s’est déroulée en un instant. L’émotion n’a pas besoin d’être intense ou dramatique, bien au contraire : on peut être ému par la présence d’un insecte… ou avoir le sentiment d’être soi-même un insecte perdu dans l’immensité du monde.
– Devenez zen, prenez le temps de vous balader sans but, à contempler ce qui vous entoure, dans l’instant présent, comme si vous étiez en vacances. Prenez du temps pour vous.
– Testez vos haïkus en les lisant à des amis.

Consigne d’écriture

Composez un haïku en rapport avec la nature ou votre quotidien urbain.

Bibliographie

Mon livre de haïkus, Janik Coat et Jean-Hugues Malineau, Albin Michel Jeunesse

Les séances précédentes du sakado

Séance 1 : huit milliard d’imposteurs

Published in: on novembre 15, 2024 at 11:19  Comments (5)  

Huit milliards d’imposteurs

Un jour, lors d’une banale session d’atelier d’écriture, un incident est survenu. Alors que j’avais donné une consigne simple, une dame s’est levée, m’a regardé et s’est exclamée, bouleversée, « je n’y arriverai pas ! ». Avant même que je puisse répondre quoi que ce soit, elle a brutalement quitté la salle en claquant la porte avec violence. Cet événement m’a profondément marqué.

Ce jour-là, j’ai compris que beaucoup de personnes viennent à mes ateliers d’écriture moins pour être publiées que parce qu’elles n’ont pas confiance en elles. Certaines de ces personnes souffrent parfois de blessures intérieures, d’autres ont perdu la joie d’écrire, c’est le cas de salariés qui travaillent dans des cabinets juridiques ou en entreprise et qui rédigent des articles professionnels insipides qui les dégoûtent de l’écriture créative.

Partant de ce constat, j’ai créé le sakado, en japonais 作家道, la voie de l’écrivain, qu’on peut aussi traduire par la voie de l’écriture. Il s’agit d’une spiritualité visant à prendre du plaisir tout en apprenant à mieux se connaître en tant qu’être humain, ce qui est plus facile à dire qu’à faire… bien qu’il existe de nombreuses techniques pour y arriver.

Dans le Japon d’autrefois, pour progresser dans la voie du sabre, un samouraï accordait autant d’importance à la technique proprement dite qu’à l’état d’esprit, le fameux zen qui lui procurait une efficacité redoutable au combat. La bonne nouvelle, c’est qu’aujourd’hui nous n’avons pas besoin de tuer qui que ce soit pour s’épanouir dans l’art de l’écriture.

Ce n’est pas parce que tu portes un sabre que tu ne te sens pas imposteur

Le syndrome de l’imposteur peut être canalisé en utilisant des consignes d’écriture, mais aussi en étudiant nos psychologies d’autrices et d’auteurs, afin d’enlever tous ces petits grains de sable qui parasitent notre art, que nous soyons écrivains novices ou à l’origine de best-sellers… Mais qu’est-ce que le syndrome de l’imposteur ?

Il s’agit d’une dissonance cognitive à la fois complexe, multifactorielle et répandue : qui ne s’est pas senti un jour dans la peau d’un imposteur ? Quand j’ai enseigné pour la première fois l’Histoire devant une adorable classe de sixièmes, une voix me disait « mais qu’est-ce que tu fous là, tu es ridicule ! Fuis tant qu’il en est encore temps ! ».

Finalement tout s’est très bien passé et j’ai enseigné pendant une dizaine d’années.

Ce syndrome est particulièrement répandu chez les autrices et auteurs en France parce que, culturellement, au pays du romantisme, on considère qu’un auteur est un être maudit inspiré qui fait partie d’une élite, et qu’écrire se fait dans la souffrance (et si possible en crevant dans la pauvreté). Je pense exactement le contraire : tout le monde est capable d’écrire sans nécessairement souffrir, à condition de disposer des bons outils. L’atelier d’écriture en fait partie, tout comme la bêta-lecture.

Pour moi, un auteur est une personne qui essaie d’écrire tous les jours une histoire. L’édition est secondaire : il y a des génies qui n’ont jamais été publiés, et des auteurs au talent discutable qui ont vendu des millions de livres, sans vouloir les juger, tant mieux pour eux.

Dans tous les cas, l’art d’écrire est si difficile que, vous, comme moi, sommes d’éternels étudiants. Nous n’avons pas assez d’une vie pour apprendre. Puisque cet apprentissage est long et complexe, prendre du plaisir est le meilleur moyen de progresser. Que vous souhaitiez être publié, ou juste écrire pour vous, le plus important est de s’amuser, peu importe votre genre littéraire.

En réalité, il n’y a pas de « bon » ou de « mauvais » genre, seulement des « bonnes » ou « mauvaises » histoires. Ce n’est pas parce que vous écrivez de la romance que vous devez éprouver un syndrome de l’imposteur : Shakespeare et Jane Austen ont écrit de magnifiques histoires d’amour, si belles qu’elles ont traversé les siècles. Même réflexion pour le polar, qu’on associait autrefois au roman de gare…

Comment se débarrasser de ce fichu complexe ? Il faut déjà comprendre comment il opère.

Le syndrome de l’imposteur des auteurs non publiés

Dans sa forme aiguë, c’est le syndrome qui vous empêche de présenter une nouvelle à qui que ce soit, parce que votre texte est « nul », « pas original », « perfectible », etc. Ce qui est intéressant, c’est que les causes ne sont pas forcément les mêmes. On peut craindre de partager un texte parce qu’on redoute de souffrir face aux critiques. On peut aussi avoir une très mauvaise image de soi (« de toute façon tout ce que je fais est naze »). 

Pour en revenir au syndrome de l’imposteur, l’obstacle est moins le syndrome que la paralysie qui peut en découler. Ce n’est pas un problème de manquer de confiance en soi, mais à condition de ne pas sombrer dans une sorte d’autodénigrement. Dans la vie nous subissons tellement de critiques, pas besoin d’en rajouter ! Pour vous prouver que ce syndrome est parfaitement inutile, parlons du statut des auteurs publiés…

Le syndrome de l’imposteur des auteurs publiés

Commençons par cette mauvaise nouvelle : passé la joie d’avoir eu un manuscrit publié, les compteurs sont régulièrement mis à zéro. Sauf exception rarissime, le fameux « best-seller », qu’on a autant de chances d’écrire que de gagner au loto, un livre ne fait pas une carrière. 

D’où parfois l’anxiété lorsque vous entendez en salon la question si souvent répétée :

— Alors, c’est pour quand le nouveau roman ?

Cette question est la parfaite illustration d’une vérité bouddhique : la vie est insatisfaction(s), parce que nous vivons dans un monde de désirs. Que ce soit votre lecteur fidèle, l’éditrice qui a parié sur vous, le sympathique vieux libraire de votre quartier, votre maman névrosée… il y a forcément une personne qui attend avec impatience votre prochain roman ! Votre désir d’être publié peut se transformer en frustration, colère ou peur… quand il ne s’agit pas d’une obsession.

La plupart des gens se disent « je serai heureux quand j’aurai atteint tel objectif », un nouveau travail mieux payé, le grand amour, un voyage en Australie, une maison plus spacieuse, le dernier iPhone… mais le drame vient du fait qu’il y a toujours un nouvel objectif qui, insidieusement, remplace peu à peu le précédent. C’est ce fameux désir qui cause tant de malheurs.

La conséquence de ce constat, c’est que vous ne devez pas fermer les yeux sur votre propre syndrome de l’imposteur, en vous disant que tout sera réglé le jour où vous serez publié, car ce ne sera pas le cas : si vous doutez de vous maintenant à cause d’un manque de confiance en soi, d’une culpabilité, voir même d’une blessure narcissique, parce qu’un jour votre professeur vous a dit que vous ne ferez rien de votre vie (je l’ai vécu), au moment d’être publié vous pouvez être sûr que le problème sera amplifié.

L’autre question qui tue…

— Vous en vivez ?

Je ne compte plus le nombre de fois où cette question revient lors d’une dédicace… une question si absurde. Quelle personne sensée demanderait à un boulanger s’il vit de son artisanat ? Sachant que l’immense majorité des auteurs ne vivent pas de l’écriture, cette question est également très maladroite, puisqu’elle est capable de déclencher un syndrome de l’imposteur, surtout quand on connait les statistiques d’un premier roman.

Cas de figure numéro 1 : comme 50% des premiers romans, votre livre s’est vendu à moins de 300 exemplaires, il est passé inaperçu

Lorsque votre roman est publié dans une maison d’édition de taille moyenne, ou même dans une grande maison, en réalité il reste très peu de semaines en rayon, une actualité en chassant une autre.

Au moment où votre roman n’est plus considéré comme une nouveauté par les libraires, vous risquez de vivre un petit deuil, parce qu’entre l’écriture, la réécriture, les soumissions éditoriales et les corrections, vous avez passé plusieurs années sur ce projet. Le sentiment est encore plus amer si vous n’êtes pas invité en dédicace dans votre festival favori, ou que vous êtes snobé par la FNAC ou Cultura…

Si vous êtes publié dans une petite maison d’édition, le constat est pire, votre entourage vous pose la question qui tue : « ton livre, il est en librairie ? ». À chaque fois que vous répondez « non, mais il est possible de le commander », si vous n’avez pas réglé vos névroses, vous ressentez le syndrome de l’imposteur.

Cas de figure numéro 2 : votre livre est bien accueilli

Vous avez eu de bonnes critiques de sites spécialisés, accompagnées d’un bon bouche-à-oreille de la part des lecteurs, vous avez réussi à atteindre le seuil des 2000 exemplaires, ce qui n’arrive que pour 1% des premiers romans ! C’est une situation plus confortable que la précédente… mais rapidement, vous commencez à vous poser des petites questions : est-ce que j’aurais pu vendre plus de livres dans une autre maison d’édition ? Pourquoi je n’ai pas vu ces coquilles dans mon bon à tirer ? Pourquoi je n’ai pas reçu un prix lorsque j’ai été invité dans ce salon ? Insidieusement, vous vous demandez si votre succès d’estime n’est pas un accident, si vous êtes réellement un auteur… Paf !

Je caricature à l’extrême, mais c’est pour illustrer l’idée que ce qu’on appelle « succès » est tout ce qu’il y a de plus relatif. Lorsqu’une amie autrice a gagné un prix prestigieux à un gros festival et que je suis allé à son stand pour la féliciter, elle m’a avoué avec angoisse qu’elle ne se sentait pas du tout légitime. J’ai eu beau lui dire qu’elle avait un talent incroyable, en lisant dans son regard j’ai deviné qu’elle ne plaisantait pas, elle doutait énormément !

Pour ma part, j’ai développé une variante du syndrome de l’imposteur, que j’appelle « le syndrome du papillon ». Depuis 2016, j’ai écrit plusieurs manuscrits, dont un que je trouvais « pas mal », mais pas suffisamment bon à mon sens pour succéder à mes pirates de l’Escroc-Griffe. À un moment donné je me suis dit, « ça craint, depuis 2016 tu écris des manuscrits sans être publié », mais psychologiquement, je le vis bien, car au fond de moi je sais que je n’ai pas les ressources nécessaires pour être l’auteur d’un roman par an. De toute manière cela ne m’intéresse pas de fonctionner ainsi, j’ai besoin de vibrer plus que d’être publié, je cherche l’oiseau rare… que je pense avoir trouvé avec le Loup d’Andrinople.

Le plus fou, c’est que même chez les autrices et auteurs qui publient au moins une fois par un an un très bon roman, on retrouve parfois ce syndrome de l’imposteur, ne serait-ce que parce que certains écrivains ne peuvent s’empêcher de se comparer (défavorablement bien sûr) à des écrivains anglo-saxons qu’ils idolâtrent… Certains chercheurs pensent que ce syndrome est lié à l’individualisme de notre société, qui amène l’esprit de compétition : pour être heureux, il faut être le meilleur, admiré, etc. Durant l’enfance on nous répète qu’il faut choisir un bon métier, un métier qu’on aime. L’éducation joue un rôle important dans le syndrome de l’imposteur : des parents peuvent décréter que 15/20 ce n’est pas assez, ce qui va créer des complexes, ou au contraire surestimer l’intelligence de leur enfant en le complimentant systématiquement, l’enfant va alors croire qu’il doit réussir à tout prix par peur de l’échec et/ou de décevoir.

Voilà pourquoi il y a différents profils d’imposteurs : 

  • le perfectionniste, qui considère qu’une réussite à 99% est un échec. Il ne veut pas soumettre son manuscrit à un éditeur tant qu’il n’aura pas atteint la perfection.
  • l’expert, qui va passer des années à faire des recherches sur un sujet avant d’écrire un roman, de peur de ne pas être légitime.
  • le génie, qui est dans le tout ou rien. Tant qu’il écrit sans difficulté, le génie est à l’aise, mais dès qu’il rencontre un obstacle, il pense qu’il n’est pas assez bon et abandonne le projet au lieu de tenter de l’améliorer.
  • le solitaire, qui refuse de l’aide. Il ne viendra pas en atelier d’écriture, car pour lui demander de l’aide signifie être en échec ou pire, être un imposteur.
  • le surhomme, qui va travailler plus dur que la normale pour prouver qu’il n’est pas imposteur.

Le but du jeu n’est pas de changer totalement, mais de conserver les aspects positifs de ces profils, comme par exemple le perfectionnisme, pour sublimer ce malaise. Si on y réfléchit bien, le syndrome de l’imposteur peut être cet ami précieux qui nous pousse à faire preuve d’humilité. Ne nourrir aucun doute est en effet le meilleur moyen pour percuter un mur de plein fouet à deux cent kilomètres/heure le jour où vous apprenez que les éditeurs ne sont pas intéressés par votre manuscrit…

À mon sens, il ne faut pas réfréner le syndrome de l’imposteur mais le canaliser, accepter l’idée qu’il est contre-productif de se trouver moins original que Tolkien parce qu’au fond, ce qui compte, c’est moins l’histoire que nous écrivons que la sensibilité qu’on va insuffler.

Quand Stephen King a commencé à écrire la Tour Sombre en 1970, un cycle en huit tomes, il était influencé par le Seigneur des Anneaux, mais en même temps, il redoutait de plagier cette oeuvre culte. Il a fini par se lancer, avec succès, parce que ce qui compte, c’est comment le King a réussi à réinventer cette épopée. Sa Tour Sombre ressemble moins au Seigneur des Anneaux qu’au Bon, la Brute et le Truand !

Ce que je veux dire par là, c’est que dans l’absolu, toutes les histoires ont été écrites, mais ce que le lecteur ne connaît pas encore, c’est la façon dont VOUS allez la raconter avec votre sensibilité, peu importe que vous soyez publié, votre nombre de ventes ou votre ego.

Imaginons que vous premier roman soit vendu à seulement 50 exemplaires, mais que vous permettiez à une personne qui est atteinte d’un cancer incurable de s’évader, même temporairement… Est-ce que cela ne valait pas le coup d’écrire ce livre ? Peut-être que lors d’une dédicace, vous donnerez envie à un enfant d’être un jour à votre place, et peut-être que cet enfant sera plus tard un « grand écrivain » ?

Combien de romans tirés à des millions d’exemplaires sont sans saveur ? Peut-être dira-t-on que j’ai un ego surdimensionné, mais je suis convaincu que ma trilogie présente plus d’intérêt littéraire que Fifty Shades of grey. Pour moi, c’est l’autrice de ce navet qui devrait avoir le syndrome de l’imposteur !

Bien sûr, ça ne veut pas dire que je me sens « au-dessus » des auteurs de best-sellers, ni à l’inverse que je suis aigri de n’avoir vendu que plusieurs milliers de bouquins au lieu de… plusieurs millions. Très sincèrement, je suis heureux d’avoir eu ce parcours de « petit auteur » et je pense être à ma place dans cet écosystème, une place que je n’ai volée à personne. La prétendue « concurrence entre artistes » est un concept sans fondement : même si je le voulais, je ne pourrais pas écrire comme certains membres de mon atelier d’écriture parce que chacun d’entre eux dispose d’un imaginaire, d’un style et d’un vécu qui lui est propre. C’est ce qui fait la magie de la littérature ! Plus d’une fois, je me suis montré admiratif devant un texte de l’atelier. Il y a parfois des participants qui font des choses que je ne sais pas faire, je l’avoue volontiers. Et comme je le dis souvent, le jour où une participante ou un participant de mon atelier d’écriture écrira un best-seller, je serai le plus heureux des hommes.

En conclusion, je pense qu’il faut dédramatiser les blocages qu’on peut rencontrer, qui ne sont souvent que des paliers, des phases naturelles. Tout est dans la tête ! On peut devenir auteur progressivement. On fait lire son livre à sa mère, puis à des amis, et un beau jour on soumet un extrait en atelier d’écriture… On gagne peu à peu de la confiance. Moi, je me suis senti auteur avant d’être publié, au moment où j’ai commencé à écrire quotidiennement, mais pour d’autres personnes l’instant clef sera le jour de la publication… Toute dépend de sa propre sensibilité, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise façon de devenir auteur.

Comme le disaient les Grecs, gnothi seauton. « Connais-toi toi-même ». 

Pour moi, chaque manuscrit à écrire est une première fois… et ce n’est pas une vue de l’esprit ou de la fausse modestie. Ne vous inquiétez pas si vous rencontrez des blocages.

Le temps travaille pour vous.

Consigne d’écriture : écrire en conscience

La méditation zen peut être un excellent outil pour prendre confiance en soi juste avant l’écriture. il s’agit d’une méditation sans objet : on se tient assis sur un coussin les jambes croisées, le dos droit, les mains jointes (la gauche sur la droite), les pouces reliés « de façon à ce qu’une fourmi se tienne entre les ongles sans être écrasée », les yeux ouverts pour éviter de s’endormir, mi-clos. Conserver le dos droit est le point le plus important à respecter. Une fois la position adoptée, on observe les pensées comme des nuages qui se dissipent, sans les juger ou les réfréner si elles sont négatives, mais sans non plus être entraîné par elles si elles se révèlent agréables. Si on divague, on se recentre à nouveau sur la position de son corps, le dos droit. Une session de dix minutes suffit amplement. La consigne d’écriture est la suivante :

Pensez à votre semaine écoulée, à une émotion positive ou négative, que ce soit une émotion vécue dans la vraie vie, dans un rêve, à moins que ce ne soit un vieux souvenir qui soit revenu à la surface pendant votre méditation. Cette émotion peut n’être ni positive ni négative, comme par exemple une rencontre étrange dans un train. Une fois que vous identifiez cette émotion, écrivez une courte séquence. Il peut s’agir d’une description, d’une poursuite entre deux personnages, d’une pensée, d’une scène de bataille… peu importe si vous utilisez la première personne du singulier, le « je » ou le « il/elle ». Essayer de faire ressentir à un lecteur cette émotion que vous avez vous-même éprouvée. S’il devine la bonne émotion, vous avez gagné.

Published in: on novembre 14, 2024 at 9:21  Comments (6)  

Sakado, l’art de l’écriture

En 2016, année de la publication de l’intégrale de ma trilogie, j’écrivais sur ce blog un article à propos de l’écriture, avec notamment ce passage :

Au Japon, pays que je connais un peu, il y a un art (un dao, « la Voie »), et donc un temps, pour tout : l’art de faire du thé (le cha dao, dont la cérémonie peut durer cinq heures), l’art de dégainer un sabre (l’iaido, que l’on peut pratiquer toute une vie), l’art de la main vide (karate-do), l’art de la composition florale (le… kado, ça ne s’invente pas)*. Et si il existait un dao pour écrire ? Un dao de l’écrivain (en japonais 作家道, « sakado » ). Un art qui prendrait son temps ? Comme son nom l’indique, le dao, « la Voie », est un concept philosophique inspiré du tao chinois. Dans les arts cités plus haut, il y a la notion d’art de vivre, d’harmonie. S’il existe un art de l’écriture, celui-ci ne peut que respecter le temps, c’est-à-dire suivre le tao, la force fondamentale de l’univers, l’essence même de la réalité. Cet art de l’écriture, un non-agir, serait donc à l’opposé des contraintes éditoriales d’aujourd’hui.

Respecter le temps… Je ne pensais pas si bien dire ! Il m’a fallu un long moment pour laisser infuser le projet d’un quatrième roman. Entre-temps j’ai eu beaucoup de chance : je suis devenu père, j’ai découvert le bouddhisme tibétain, créé un atelier d’écriture qui a accouché d’un festival, je suis également devenu bibliothécaire, j’ai visité le Caucase, le Brésil et la Malaisie, pratiqué un petit peu l’aïkido et beaucoup le taï chi, rencontré le zen, appris à gérer mon autisme, traversé des épreuves aussi… des épreuves qui m’ont fait réaliser que je ne pouvais pas vivre sans l’écriture. Si cet art donne tellement de sens à ma vie, c’est parce que, même dans les pires moments, mes ateliers d’écriture me procuraient le sentiment d’être utile, car ils ont en effet contribué à ce que plusieurs personnes soient publiées. J’ai moi-même bénéficié de ces séances car, comme pour les arts martiaux, pour continuer à progresser techniquement, il faut transmettre son savoir-faire… mais plus important encore, j’ai aussi découvert qu’une majorité de personnes venaient à mes ateliers non pas pour être publiées, mais pour s’amuser, sortir de l’isolement et se faire des amis, parfois même pour faire la paix avec soi-même et se sentir mieux… En nous permettant de nous réconcilier avec notre passé, l’écriture nous relie les uns aux autres.

J’ai progressivement réalisé que l’écriture peut être une activité méditative bienveillante qui soigne les blessures de l’âme et qui peut conduire à un véritable éveil spirituel. Fort de ce constat, j’ai décidé de proposer une voie de l’écriture qui s’appuie à la fois sur mon expérience pratique des ateliers d’écriture, mais aussi sur ce que j’ai appris en tant qu’être humain, que ce soit lors de mes voyages au Japon, avec la méditation tibétaine et les arts martiaux. J’appelle donc cette voie de l’écriture sakado, 作家道. Le but du sakado, c’est d’aider tout un chacun à écrire des histoires via une méthode ancestrale simple : apprendre à mieux se connaître. Il s’agit d’une voie progressive.

Pour toutes ces raisons, je proposerais de temps en temps sur ce blog des articles en rapport avec le sakado. Il y aura un vrai programme, avec des consignes d’écriture ludiques… L’idée étant de s’amuser ! Ce programme sera à la fois destiné aux grands débutants avec des pratiques préliminaires pour gagner de la confiance en soi, ainsi qu’aux auteurs confirmés qui souhaitent aller plus loin dans leurs connaissances de la narratologie… J’ai hâte de partager tout cela avec vous !

EDIT : si vous voulez suivre le sakado depuis mon blog, c’est possible ! Voici le programme :

Introduction : sakado, l’art de l’écriture
Séance 1 : huit milliard d’imposteurs
Séance 2 : zen et taoïsme dans la poésie japonaise
Séance 3 : arrosez vos lecteurs ! Immersion et émotion
Séance 4 : qu’est-ce qu’une histoire ?
Séance 5 : n’ayez pas peur des kangourous

Published in: on avril 14, 2024 at 11:36  Comments (5)