Non, la Science-Fiction n’est pas morte !

Langage génétique


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Depuis le triomphe du Seigneur des Anneaux, d’Harry Potter et de Twilight (snif), on nous répète régulièrement que la Science-Fiction est moribonde, aussi bien dans la littérature qu’au cinéma. La télévision ne semble guère prêter une confiance démesurée au genre : le succès de BattleStar Galactica en 2003 n’a pas empêché, par la suite, la disparition de nombreuses séries cultes comme Star Trek: Enterprise, Firefly ou Stargate. L’auteur de hard science Kim Stanley Robinson a même déclaré que le space opera, sous-genre emblématique de la SF, doit mourir ! Alors qu’aujourd’hui le steampunk et la bit-lit ont le vent en poupe, comment expliquer le manque de SF dans le catalogue des éditeurs ? Le succès d’Avatar n’est-il qu’un leurre ?

On n’écrit plus de la SF comme dans les années 60-70

Dune, La Guerre des Étoiles, 2001 : l’Odyssée de l’espace… autant de romans et/ou de films qui ont marqué leur époque, comme dirait Captain Obvious. Mais ne devrait-on pas plutôt écrire que ces oeuvres sont révélatrices d’une période ? Dune a été publié en 1963, 2001 en 1968, tandis que le premier scénario de Star Wars a été écrit en 1973, à un moment où les lecteurs et les spectateurs étaient en manque d’épopées : le western hollywoodien avait quasiment disparu des écrans. Parallèlement, il y avait un réel besoin de spiritualité de l’Occident, de plus en plus attiré par le bouddhisme oriental. Pas étonnant que les œuvres mystiques de Franck Herbert, Arthur C. Clarke et George Lucas aient triomphé à cette époque. Quelques années plus tard, AlienBlade Runner et Mad Max cristallisent le désenchantement de la génération no future, frappée par la crise. Ces chef-d’oeuvres offrent une vision pessimiste de l’avenir, qui s’accentuera dans les années 80 avec Terminatorla MoucheRoboCop, New York 1997, les romans cyberpunks des années 80 de William Gibson ainsi que la Stratégie Ender. À partir des années 90, les auteurs de Science-Fiction rencontrent un paradoxe : bien que la technologie n’ait pas évolué aussi vite que ce qui avait été prédit par les romanciers de l’âge d’or de la SF, notre société est bouleversée par des progrès techniques sans précédent tels que les organismes génétiquement modifiés, Internet, la téléphonie mobile…

Superordinateur Blue Gene participant au programme Blue Brain, visant à modéliser un cerveau synthétique


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Du coup, difficile pour un auteur de se projeter dans un lointain futur alors qu’il ne se passe pas une année sans qu’un nouvel objet change notre quotidien, pour le meilleur, mais aussi pour le pire :  cela explique en partie pourquoi, depuis les années 90, les spectateurs et les lecteurs plébiscitent de plus en plus les dystopies se déroulant dans des futurs proches telles que Bienvenue à Gatacca ou Hunger Games.

Si la technologie est devenue extrêmement complexe, cela signifie-t-il que l’auteur de SF, noyé sous l’information, a du mal à imaginer l’avenir ? Je pense qu’en réalité le problème est pris à l’envers : je sais que c’est facile à dire, mais pour moi un écrivain de Science-Fiction ne devrait jamais se retrouver dans cette position inconfortable.

Ecrire de la SF, c’est s’intéresser à la technologie… toute la technologie

Attention, je ne suis pas en train d’affirmer que la SF d’aujourd’hui appartient uniquement aux technophiles comme Greg Egan, ou à des ingénieurs. D’ailleurs, je ne suis moi-même qu’un littéraire, un scribouillard qui papillonne autour des sciences comme un papillon près d’une lampe. Mais comme je l’écrivais dans cet article, l’Humanité est sur le point de connaître une révolution scientifique. Alors que pendant près de deux mille ans les questions d’ordre cosmologique ont été réservées aux théologiens, les chercheurs sont en train d’exaucer le rêve des penseurs grecs de l’Antiquité : comprendre la nature intime de l’Univers. Les physiciens sont désormais les nouveaux philosophes d’un monde moderne en plein bouleversement. Du coup, un romancier peu porté sur la technologie se retrouve dans la position d’un humaniste de la Renaissance qui ne s’intéresserait pas au développement des arts et des sciences ! Je pense que c’est la même difficulté que rencontrent parfois les scénaristes de mauvais James Bond, vous savez, ceux dans lesquels les gadgets manquent d’originalité. Inversement, les auteurs de la série Star Trek : The Next Generation m’impressionnent, car durant les années 90 ils s’inspiraient en permanence des découvertes scientifiques pour écrire des épisodes mémorables. L’actualité, c’est le terreau de l’imaginaire, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’en ce moment elle est fertile. Preuve en est avec l’année 2014, hallucinante à plus d’un titre : dans les mois à venir, la NASA va tenter (entre autre) de détecter les « points X », d’éphémères portails invisibles reliant le champ magnétique du Soleil à celui de la Terre, grâce au programme spatial Magnetospheric Multiscale Mission (M.M.M.).

Un GIF conçu par votre serviteur représentant les champs magnétiques de la Terre et du Soleil en train de se connecter

Un schéma de la NASA


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Tout aussi incroyable, depuis deux ans des scientifiques téléportent de l’information quantique sur près de 150 kilomètres via des photons, posant les bases d’une possible nouvelle forme de communication avec nos satellites spatiaux.

Le monde change… y compris dans notre quotidien. Si Edgar Rice Burroughs était encore de ce monde, il décrirait probablement une Mars très différente de celle que John Carter découvre en 1917. Or les cinéastes et les romanciers ont trop souvent eu tendance à recycler Ridley Scott et Philip K Dick, comme si Blade Runner et Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? constituaient des références indépassables.

Le cyberpunk est mort… vive le biopunk

Ou du moins, il y a une vie après le cyberpunk. Bien que j’adore NeuromancienTron et Matrix, il ne faut pas oublier que ces oeuvres ont été créées, là encore, dans un contexte particulier, celui de l’émergence du numérique. Aujourd’hui, il y a d’autres frontières à explorer, notamment depuis que les briques du vivant sont brevetées par de puissantes multinationales. De la même façon que les hackers de l’open source se sont opposés à l’informatique de Microsoft, on a désormais des biohackers en rupture avec la politique de Monsanto, les dignes enfants (terribles) des cyberpunks des années 80. À San Francisco, ils fabriquent des incubateurs, se réunissent dans des garages pour vérifier la qualité d’un aliment, ou détecter la présence d’OGM dans leur nourriture. Qu’ils soient biologistes ou autodidactes, tous s’amusent à la façon des hackers informatiques : ils extraient de l’ADN de leur salive pour l’étudier et le dupliquer grâce à un thermocycleur à 60 dollars, modifient une bactérie dans un incubateur de fortune ou commandent de l’ADN via Internet pour recevoir la séquence par la Poste ! La totalité du génome humain tient dans un fichier d’1,44 Go, exploitable sur n’importe quel ordinateur, ce qui permet de découvrir si on est prédisposés à certaines maladies, comme dans cet hackerspace de Los Angeles.

On retrouve cette culture du bidouillage à Paris, avec l’association la Paillasse, logée en région parisienne au fond d’une cave sous la végétation.

Biohackers de l'association "la Paillasse"

Biohackers de l’association « la Paillasse »


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Cette équipe rassemble des étudiants, des scientifiques ou des bricoleurs. Des idéalistes adeptes de l’open source qui militent pour que les gènes ne soient pas privatisés par les brevets des multinationales, mais aussi de simples curieux qui s’amusent à extraire l’ADN d’une plante. Les cyberpunks ont popularisé le langage informatique, les biohackers manipulent le langage génétique, un curieux assemblage des lettres A, T, G et C. Bien que le droit français leur interdit de modifier le génome d’humains, d’animaux ou de végétaux, ils ont la possibilité de créer des bactéries pour imaginer les inventions de demain : un bio-détecteur qui deviendra rouge en présence de matériaux toxiques, de mines anti-personnels ou de tumeurs cancéreuses, un purificateur d’eau bon marché pour des villageois indiens, du carburant propre…

Des étudiants ont ainsi créé une bactérie qu’on injecte dans la fissure d’un mur : lorsque la paroi se craquelle, on réinjecte du sucre pour la renforcer. Dans un autre domaine, un bio-senseur a été inventé pour détecter l’arsenic dans les puits du Bangladesh. Prix : un dollar ! Une équipe a même élaboré des bactéries capables de sentir les molécules d’une viande avariée et de donner l’alerte via une protéine phosphorescente.

Bien évidemment, dans les pays anglo-saxons, beaucoup plus permissifs que la France, les dérives transhumanistes ne peuvent être exclues : il n’est pas impossible qu’à l’avenir apparaissent des bio-tatouages ou de marqueurs corporels capables d’afficher sur la peau des constantes vitales fluorescentes. Nous vivons à la fois dans un monde passionnant et anxiogène, une source d’inspiration illimitée pour un écrivain comme Greg Egan. À l’heure où j’écris ces lignes, il est possible de construire un pistolet via une imprimante 3D, ou bien les matériaux d’une maison. Mais demain, il est fort probable que nous pourrons imprimer de la drogue des médicaments. Optimiste ou carrément cauchemardesque, la Science-Fiction a encore de beaux jours devant elle… à condition qu’on s’intéresse au monde d’aujourd’hui.

P.S. : pour en savoir plus, je ne saurais trop vous conseiller ce fabuleux documentaire interactif du Monde.fr sur les biohackers, très objectif, un documentaire fascinant qui m’a inspiré dans la rédaction de cet article.