Attendre…

La Création d’Adam (Michel-Ange)

Dimanche dernier, je suis tombé sur cet article hallucinant. Pour résumer, la startup Spritz propose une technologie permettant d’accélérer votre vitesse de lecture. « Avec Spritz, réglé sur 1000 mots à la minute, il ne vous faudra que 77 minutes pour lire le premier volume d’Harry Potter » semble se féliciter l’auteur du Business Insider… Sceptique, j’ai essayé cette technologie sur la page du site. On peut cliquer sur le drapeau pour choisir le français, et sélectionner la vitesse, de 250 à 500 mots par minute. Si on occulte quelques coquilles (qui ne sont pas liées à la technologie, mais à de simples erreurs de traduction… trop vite effectuées, sic), ça marche.

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Spritz

Bon. Et après ?

Si je parviens à lire Harry Potter en 77 minutes dans le train, et que j’arrive ensuite à prendre in extremis le tram pour rentrer à la maison, est-ce que mon émerveillement sera le même une fois le livre refermé ? Imposer une lecture ultra-rapide pour n’importe quel livre est pour moi un non-sens. Le charme du volumineux Seigneur des Anneaux ne réside-t-il pas dans le fait qu’on souffre prend notre temps sur près d’une centaine de pages pour découvrir une Comté paisible ? Est-ce que le plaisir serait encore au rendez-vous si Tolkien avait occulté ce passage contemplatif, histoire que le lecteur progresse plus vite ? L’attrait de certains romans repose même sur la lenteur du rythme : pour l’interminable Assassin Royal, Robin Hobb prend le temps de raconter le quotidien de Fitz jour après jour, avec un tel souci du détail que cet univers prend vie. Et que dire du sublime Désert des Tartares de Dino Buzzati, avec cette attente d’un ennemi qui tarde à venir ? J’évoque des romans, mais je n’ose imaginer cette technologie appliquée sur un livre de philosophie : lire 1000 mots de Nietzsche à la minute doit être assez sportif…

Loin de moi l’idée de faire l’éloge de la lenteur. Il m’arrive parfois de dévorer de courts romans à suspens en l’espace de quelques heures, comme tout le monde. Et je suis même prêt à reconnaître que la technologie de Spritz peut aider des personnes ou des entreprises, dans certains cas particuliers. Mais j’ai de plus en plus l’impression que « lenteur » est un mot tabou, voir même pour beaucoup une tare, incompatible avec un monde moderne obsédé par la rentabilité.

À mon humble avis, c’est une grave erreur.

L’argument de l’auteur

L’année dernière, j’ai eu beaucoup de mal à prendre mon mal en patience et attendre les réponses des éditeurs concernant les pirates de l’Escroc-Griffe. J’avais beau me raisonner en me disant que je devais continuer d’écrire des romans et ne pas surveiller en permanence mes mails/mon répondeur/le courrier, c’était tout le contraire qui se produisait. Je rêvais que je recevais le retour positif d’un éditeur et me réveillais en sursaut, persuadé d’avoir entendu un mail arriver sur mon ordinateur… Je saoûlais toute la journée mes proches, sans me rendre compte que je me livrais à de l’auto-apitoyement.

Je devenais égoïste.

C’est seulement il y a quelques jours que j’ai réalisé qu’attendre est probablement l’une des meilleures choses qui me soit jamais arrivée. On a coutume de dire que le temps éditorial n’est pas le même que celui de l’écrivain : il peut s’écouler des années avant d’avoir la chance d’être publié. Au final, l’auteur vit un stress inverse à celui qu’on peut connaître dans une entreprise, un environnement dans lequel tout peut basculer en quelques heures, en bien ou en mal d’ailleurs. Autant dire que cette attente éditoriale est une opportunité, « l’argument de l’auteur » pourrait-on l’appeler :

Attendre une année, c’est pouvoir écrire deux romans, peaufiner ou inventer des suites.
Recevoir une réponse positive, c’est être publié.
Dans tous les cas, l’auteur est gagnant car il fait preuve de la qualité la plus importante pour un écrivain : 
la persévérance.

Tolkien, un modèle de persévérance

 

Cela dit, attendre qu’un éditeur lise votre manuscrit peut prendre un certain temps

 

Tolkien a mis 11 ans pour écrire son Seigneur des Anneaux.  Mais si l’on additionne le nombre d’années passées sur le Silmarillon et Bilbo le Hobbit, on réalise que l’auteur a consacré sa vie à développer un seul univers sans tenir compte du facteur temps.  Dans le monde de l’art, la notion de retard n’est-elle pas un contre-sens ?

La République des Lettres

La Renaissance a beau être l’une des périodes les plus fécondes de l’histoire de l’Art,  l’ancêtre du mail mettait un temps fou pour parvenir à sa « boite de réception ». Pourtant, bien avant Internet, les humanistes de toute l’Europe entretenaient des conversations épistolaires grâce à la fascinante République des Lettres, peut-être le plus formidable réseau de tous les tempsÀ la recherche des textes perdus de l’Antiquité, Pétrarque écrivait à Boccace, Erasme correspondait avec Thomas Moore… Les discussions duraient des mois, parfois même des années. Mais ce décalage permettait à ces intellectuels de nourrir de fructueux échanges. Attendre si longtemps une réponse permettait probablement de réfléchir de manière approfondie à une conversation donnée, et ainsi de structurer sa pensée et son argumentation.  

C’est grâce à la lenteur des moyens de communication que la Renaissance artistique a eu le temps de murir, et de se déployer en plusieurs vagues : les prémisses de ce courant naissent en Italie au XIIIe siècle, mais la Renaissance ne parvient en France qu’avec les guerres d’Italie du XVe siècle. Cette lente maturation a constitué un terreau favorable pour les humanistes, qui vivaient (pas longtemps) dans une temporalité radicalement différente de la nôtre : Michel-Ange a mis quatre années pour réaliser la fabuleuse fresque de la chapelle Sixtine… et quarante ans pour le Tombeau de Jules II.

Aujourd’hui, cette temporalité se perd, ce qui explique que certains arts se meurent. Pour maîtriser l’uilleann pipe, une cornemuse irlandaise en voie de disparition, on a coutume de dire qu’il faut 21 ans :

7 ans d’écoute, 7 ans d’entraînement et 7 ans d’interprétation. Vous trouvez que c’est beaucoup ? C’est que vous n’avez jamais écouté Davy Spillane jouer Caoineadh Cu Chulainn.

Fabriquer un (vrai) sabre japonais nécessite plusieurs mois pour lui assurer un tranchant exceptionnel. C’est sa longue fabrication qui lui donne une valeur inestimable. Et pourtant, modernité oblige, il ne reste plus qu’un atelier au Japon.

Le propre de la littérature, aujourd’hui en crise, c’est qu’elle aussi est un art « ancien » : il faut du temps pour écrire et… pour lire. Une temporalité du monde éditorial qui va à l’encontre d’une logique de rentabilité.

La lecture, incompatible avec le monde moderne ?

À l’ère de l’immédiat, il devient difficile de fidéliser un lectorat sur une saga de plusieurs tomes, alors que ce même lectorat est adepte du zapping. Les succès d’Harry Potter et de Twilight sont un peu les arbres qui cachent la forêt. Le (long) Seigneur des Anneaux aurait-il été publié de nos jours ? Pas sûr. On parle de troubles de la concentration à l’école, sans réaliser que les jeunes sont trop souvent les tristes victimes de parents qui n’ont qu’une peur : que leurs enfants s’ennuient. Tous les moyens sont bons pour avoir la paix les occuper le plus rapidement possible, et les transformer dès leurs premières années de vie en consommateurs individualistes hyper connectés.

Crèche 2.0 pour parents pressés

Crèche 2.0 pour parents pressés

Drôle de paradoxe : à la différence de la Renaissance, il n’a jamais été aussi facile de transmettre la culture via Internet, et malgré tout nous avons de moins en moins le temps pour la consommer lire. Combien de lecteurs ont avidement téléchargé sur leurs liseuses des ebooks qu’ils n’ont jamais pris la peine de découvrir ? Je suis pourtant le premier à me réjouir de l’innovation technologique : lorsque mon Kindle est tombé en panne, je n’ai eu besoin que de cliquer sur un lien du site Amazon pour recevoir, une seconde plus tard, l’appel téléphonique d’un technicien… alors qu’il était 22h00. Le capricieux technophile gâté que je suis est émerveillé par ce service informatique, capable de sauver la vie de ma liseuse à distance, un service bien plus rapide que n’importe quelle urgence d’un hôpital en France… Mais la patience et la persévérance sont des vertus de plus en plus oubliées, à mesure qu’on privilégie le numérique au détriment de notre culture matérielle, et même de notre culture tout court. Toute cela, pour des raisons de coût.

L’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie 2.0

Ces derniers mois, les bibliothèques du Canada ont jeté aux ordures des livres inestimables pour des raisons budgétaires, alors que dans le même temps Neil Gaiman luttait pour empêcher le gouvernement britannique de fermer des bibliothèques, et que la BnF subissait une inondation qui a mouillé 12.000 livres. Je suis horrifié qu’Amazon contribue à ce recul de la civilisation en tolérant qu’un livre neuf soit vendu plusieurs centaines d’euros, parce qu’un tirage est épuisé.

Bientôt, la lecture sera réservée à de riches personnes désœuvrées, ou équipées d’une technologie comme celle de Spritz, afin de « lire » un livre en une heure et rester « productif ». Autrement dit, lire deviendra un luxe. Les pauvres qui n’auront pas le temps ou l’argent pour accéder à la culture seront encore plus marginalisés.

Je l’ai expliqué dans l’article « le numérique ce pulp d’aujourd’hui », je suis un fervent défenseur de l’innovation technologique. À condition qu’elle demeure un outil, et non une aliénation visant à nous faire « gagner du temps ». Lire un livre, ou même flâner dans un musée, ne sera jamais du temps perdu, bien au contraire.

Comme l’écrivait Saint Exupéry dans le Petit Prince :

Les hommes de chez toi, dit le petit prince, cultivent cinq mille roses dans un même jardin… et ils n’y trouvent pas ce qu’ils cherchent.
Et cependant ce qu’ils cherchent pourrait être trouvé dans une seule rose ou un peu d’eau… (…).
C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante (…)
Les hommes, dit le petit prince, ils s’enfournent dans les rapides, mais ils ne savent plus ce qu’ils cherchent.
Alors ils s’agitent et tournent en rond…

Published in: on mars 7, 2014 at 10:41  Comments (61)  
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