Arrosez vos lecteurs ! Immersion et émotion

Lors de la dernière séance de mon atelier d’écriture sakado, nous avons appris à écrire des haïkus, et découvert qu’en seulement trois lignes nous pouvons susciter de l’émotion, une caractéristique fondamentale de la narration, et pour cause : que je lise un roman ou que je regarde un film, je vis des émotions. C’est ce qui fait que je vais avoir envie de relire un livre ou revoir un long-métrage, parce que j’ai vécu une expérience qui m’a fait rire, pleurer, émerveillé, terrifié, excité…

Après avoir composé plus ou moins instinctivement des haïkus, la question que nous sommes en droit de nous poser, c’est comment susciter cette émotion qui captive tant le lecteur ? Une question bien mystérieuse, quand on réalise qu’un haïku de trois lignes peut davantage nous toucher qu’un roman de 1000 pages… Je n’aurai pas l’outrecuidance de vous donner des lois gravées dans le marbre, en revanche je ne prends pas de risques en vous disant qu’il existe un terreau susceptible de favoriser l’émotion, à l’image de la vraie vie…

Il y a deux ans, j’ai connu la pire dépression de mon existence. Je prenais deux médicaments différents qui avaient pour effet de lisser mon humeur. Tout était « pas mal » : la lecture d’un bouquin, le visionnage d’un film, une exposition au musée… et je n’arrivais plus à écrire. Un beau jour, comme j’allais beaucoup mieux, avec l’accord de mon médecin, j’arrêtais mon traitement. Quelque temps plus tard, je sortais de la gare de Metz lorsque je fus surpris par la pluie. Je sentais les gouttes d’eau dégouliner sur mon visage, c’était une expérience d’une sensualité incroyable, si intense que je suis resté en plein milieu de la rue, les yeux fermés, à apprécier ce moment que je n’avais pas vécu depuis si longtemps. Ce soir-là, j’éprouvais à nouveau des sensations et, par conséquent, ces sensations ont amené une émotion. Le terreau de l’émotion, c’est donc le sensorium, l’utilisation des cinq sens, car via le sensorium on amène de l’immersion. Immersion et émotion sont les deux faces de la même pièce, à l’image de la vie.

Pour s’épanouir, une fleur a besoin de sentir la lumière du soleil, mais aussi d’eau et de terre… Comme en amour, elle a besoin de vivre une expérience sensorielle.

Pour s’épanouir dans sa lecture, le lecteur a, lui aussi, soif d’expériences. Or, en tant qu’autrices et auteurs, ce que nous ne devons jamais perdre de vue, c’est que pour le lecteur, un livre est un véhicule. C’est ce véhicule qui va lui faire vivre une histoire, bonne ou mauvaise. Si le véhicule est confortable, et que le lecteur est bien installé, alors il aura une bonne expérience. Les Anglo-saxons parlent de show don’t tell, « ne le dis pas, montre-le ». Il s’agit d’une technique visant à faire passer des sensations et des émotions avant des informations. On peut illustrer cela en prenant un contre-exemple qu’il faut absolument éviter, ce que j’appelle le syndrome du comptable.

Exemple :

L’animateur de l’atelier d’écriture mesurait deux mètres de haut pour cent kilos. Il parlait en se déplaçant et sentait mauvais.

Ce qui ne fonctionne pas dans cette séquence, c’est le catalogage. Pour décrire, on dresse une liste, c’est très statique.

Version alternative :

Quand l’animateur s’approcha des tables, l’ombre de son immense silhouette recouvrit son auditoire. Il marchait vite, et parlait tout aussi rapidement, si près d’une participante de l’atelier d’écriture qu’elle pouvait sentir sa sueur.

— Est-ce que… vous comprenez… ma technique… narrative ? s’inquiéta l’animateur, essoufflé.

La participante recula, écœurée par l’odeur d’oignon de l’animateur. Sous l’effet de la nausée, un goût acidulé envahit sa bouche. Elle s’agrippa à sa chaise, si fort que la texture du plastique crissa sous ses ongles.

Ce show don’t tell est infiniment plus efficace que la première séquence descriptive : il fait appel au sensorium, aux cinq sens. Il y a également du mouvement, le personnage se déplace… La description est dynamique.

Le seul inconvénient du show don’t tell, c’est qu’il nécessite plus de mots que du simple tell. La seconde version est plus longue que la première, mais le résultat est incomparable, car le récit est plus vivant et davantage immersif. 

Une simple description peut amener quantité d’émotions, comme par exemple la nostalgie. On en vient à la fameuse madeleine de Proust. On a tous le souvenir d’un plat délicieux qu’on adorait durant notre enfance. Essayer de faire ressentir toute cette gamme de sensations, la première fois qu’on découvre un aliment délicieux, c’est quelque part, amener cette nostalgie. Retirer les sens, c’est appauvrir le texte.

Exemple : 

À la vue du coucher du soleil, elle ressentit de l’émotion.

De quelle émotion parle-t-on ? De l’émerveillement, de la tristesse ? On ressent surtout de la mise à distance, c’est très pauvre.

Version alternative :

À la vue des derniers rayons de lumière sur les vagues, elle sourit. Voilà donc à quoi ressemblait l’océan. 

On peut aussi casser les clichés et jouer sur le contraste entre une description et un contexte. Exemple : un enterrement qui se déroule par un temps magnifique. Décrire un beau soleil, les arbres en fleurs, peut accentuer la cruauté de ce moment.

Sur la forme, le show don’t tell demande un peu de technique. Il faut en effet prendre soin d’éviter, quand c’est possible, les verbes de mise à distance comme : 

les verbes de réflexion

Penser 
Savoir
Comprendre

les verbes de perception

Voir
Percevoir
Sentir

Abuser de ces verbes parasite l’immersion, le lecteur reste à la surface des émotions, de l’action…

Exemple :

Tartempion marchait dans la ruelle lorsqu’il aperçut un homme lui barrer la route, il pouvait voir sa cagoule lui masquer le visage. Il distingua un couteau dans la main de l’inconnu, il n’arrivait pas à y croire. Tartempion se demandait si quelqu’un pouvait lui venir en aide.

On écrira plutôt

Tartempion leva la tête. Un homme cagoulé lui barrait la route. Qu’est-ce que… Un couteau… Il avait un couteau en main ! Comment fallait-il réagir ? Peut-être qu’il pouvait encore appeler à l’aide ?

Le show don’t tell peut même s’appliquer aux dialogues. Imaginez une scène dans laquelle un animateur d’écriture parle ainsi :

— Chères participantes et participants de l’atelier d’écriture, comme vous le savez, nous devons tous ensemble écrire un récit captivant. J’espère que nous allons y arriver, je n’ose imaginer ce qui se passerait si c n’était pas le cas.

— Mon Dieu, c’est terrible, répond une participante. Je suppose que nos histoires doivent être immersives ?

Cette réplique n’est pas crédible, le dialogue est trop écrit, notamment la formule de politesse « Chères participantes et participants » au début. On a aussi le « comme vous le savez », et aussi ce que j’appelle une facilité scénaristique : « je n’ose imaginer ce qui se passerait si ce n’était pas le cas ». On essaie maladroitement d’insérer un enjeu, et de préparer le lecteur, mais c’est trop artificiel pour fonctionner, car dans un dialogue on ne s’exprime pas ainsi. Mention spéciale au « Mon Dieu c’est terrible » : à force de lire de la littérature anglo-saxonne (contre laquelle, personnellement, je n’ai rien, bien sûr), ou voir des films, on finit par reprendre inconsciemment des clichés qui font tache dans nos récits comme le « Oh my God », alors qu’en France on ne dit pas ou plus « Mon Dieu ».1. La question, « je suppose que nos histoires doivent être immersives » est tout autant à côté de la plaque, parce qu’elle évidente, elle n’apporte rien de plus au récit.

Maintenant, imaginons une autre version dans laquelle un participant me pose une question : 

—   Quelles sont les techniques pour rendre un récit plus immersif ?

—  Cela dépend ce que vous entendez par « plus immersif ».  Vous parlez de show don’t tell ou de sensorium ?

En l’espace de deux répliques, l’échange est moins artificiel, plus naturel, et surtout plus authentique : les deux personnages savent de quoi ils parlent. L’échange devient show don’t tell.

Beaucoup d’auteurs ont essayé de le théoriser. Le plus célèbre d’entre eux est Ernest Hemingway, avec sa célèbre théorie de l’iceberg. Hemingway écrivait que

Si un auteur connaît assez bien son sujet, il peut omettre des choses et s’il est bon, le lecteur aura le sentiment de connaître ces choses aussi bien que si l’écrivain les avait couchées sur le papier. La masse visible d’un iceberg représente seulement un huitième de sa surface totale.

Ce qu’Hemingway voulait faire comprendre à propos du show don’t tell, c’est que le lecteur n’a pas besoin de TOUTES les informations possibles et imaginables pour plonger dans un récit, et cela vaut aussi pour le sensorium. Parfois, moins c’est mieux. Entendre des gouttes tomber sur le plancher peut donner à penser que c’est de l’eau… et que c’est totalement anodin. Mais que se passe-t-il si vous êtes mécanicien dans un sous-marin et que vous écoutez ce bruit dans un compartiment qui est censé être étanche ? Ou bien dans une maison réputée hantée ? On peut imaginer tout un tas de choses en entendant ces gouttes tomber, peut-être s’agit-il de sang… C’est la fameuse image bouddhiste de la corde qu’on prend, dans le noir, pour un serpent : dans certains cas, donner au lecteur des informations à la façon d’un peintre impressionniste, de façon minimale, peut être très efficace.

Une odeur de renfermé peut inconsciemment influencer le lecteur. Vous allez peut-être retrouver avec plaisir l’odeur des livres de cette bibliothèque, cela va réveiller en vous de la nostalgie…. Ou au contraire, votre personnage ne va pas supporter cette effluve, qui va lui rappeler son enfance, parce que son père était un bibliothécaire tortionnaire qui lui forçait à lire des livres religieux ?

Parfois, on veut écrire tellement vite qu’on oublie le show dont’ tell pour utiliser des facilités. Le contraire du show don’t tell s’appelle les « clichés ». Comme on a du mal à décrire l’état d’esprit d’un personnage, on va au plus vite en employant par exemple des expressions telles que « à couper le souffle », « le cœur gros ».

C’est un peu de la fainéantise, parce qu’il s’agit d’expressions figées qui sont très répandues dans les livres, et qui appauvrissent le texte. Elles ont été popularisées par des best-sellers. Comme nous écrivons machinalement ce qui a été employé des milliers de fois avant nous, ces expressions deviennent des clichés à la mode qui nous contaminent. L’idée n’est pas d’éliminer tous les clichés d’un roman, mais il faut autant que faire se peut, essayer de les désamorcer, car ils nuisent à l’émotion. Les exemples sont innombrables : on peut abuser d’adjectifs :

Le soleil radieux se leva dans le ciel azuré, répandant sa lumière dorée sur le vaste horizon.

Les clichés ne se retrouvent pas seulement sur la forme, mais aussi sur le fond, et concernent tous les genres littéraires. Les exemples sont, là encore, infinis.

En romance, on peut citer :

— Le trio amoureux (X aime Y qui est amoureux(se) de Z).

— Le jeune paysan orphelin au sang royal qui va découvrir grâce à une prophétie qu’il est l’Élu et sauver le monde

— L’inspecteur de police alcoolique

— La femme fatale-toxique d’un polar

— Le cliché météo : commencer un roman comme le fit l’auteur du XIXe siècle Edward Bulwer-Lyttonpar avec sa fameuse description « C’était une nuit sombre et orageuse »… la pire introduction de l’histoire de la littérature.

— Le vieux mentor qui est là pour instruire le héros, mais qui disparaît au milieu de l’histoire. Exemple : Gandalf dans le Seigneur des Anneaux.

Le vocabulaire des clichés est interminable. Essayez d’en repérer dans ce texte aussi bien sur la forme que sur le fond…

Alors que la nuit était sombre et orageuse, l’inspecteur remontait la rue, croisant au passage une femme aux longues jambes fuselées dont les cheveux avaient la blondeur des blés. Sa beauté était à couper le souffle, mais il ne s’attarda pas, ses pensées étaient ailleurs. Il pénétra dans un immeuble et s’arrêta devant l’ascenseur, toujours en panne.
– Comme d’habitude, grommela-t-il.
Le regard teinté d’ironie, il montra les marches quatre par quatre et parvint au troisième étage, jusqu’à la porte de son appartement, un trente mètres carrés. Il entra sans prêter attention à son salon miteux, prit une bouteille de scotch pour étancher sa soif, et s’assit sur son fauteuil, dans un silence pesant.
– Sale mois pour arrêter l’alcool, murmura-t-il avant de boire une rasade au goulot.
ll aperçut son reflet dans le miroir, et observa son visage buriné taillé à coups de serpe, le visage d’un flic qui avait vu trop d’affaires non résolues creuser des rides prématurées sur son front. Il but une nouvelle gorgée, regarda le dossier posé sur la table et examina enfin la photo de la victime avec une froide détermination.
Laura.
La femme aux yeux d’un vert émeraude baignait dans son sang. Une tristesse sans fond envahit l’inspecteur. Qui avait pu commettre un crime pareil ? Il manquait cruellement d’indices. Il comprenait que pour la brigade scientifique, il s’agissait d’une affaire comme une autre, et pourtant il ne pouvait oublier le sourire de Laura, son charme indéfinissable, ainsi que son parfum envoûtant. Ce meurtre avait laissé sur lui une marque indélébile, jusqu’au plus profond de son être. Alors que le moteur d’une voiture vrombit dans le lointain, il se rappela son passé avec Laura. Ils avaient vécu une liaison tumultueuse, mais il réalisait que plus jamais il n’aurait l’occasion de lui parler de ce sentiment d’inachevé, la faute à ce salaud qui lui avait ôtée la vie. Tandis que la colère l’envahissait, il se prit à imaginer ce qu’il allait faire au tueur lorsqu’il aurait mis la main sur lui. Un frisson lui parcourut l’échine.

Consignes d’écriture (au choix)

Consigne 1 : madeleine de Proust 

Prenez le temps de méditer une minute, puisdécrivez la sensation que vous éprouvez en pratiquant votre activité favorite que ce soit un sport, la dégustation d’un plat particulier, de la peinture… peu importe.

Consigne 2 : privation sensorielle

Fermez les yeux et méditez pendant une minute, puis écrivez une séquence dans laquelle votre personnage est privé d’un sens.

Consigne 3 : réécriture 

Reprenez le texte de l’enquêteur de police alcoolique, et essayez de le réécrire en supprimant tous les clichés, aussi bien sur la forme que sur le fond… Bon courage…

Astuce commune aux trois consignes : évitez le plus possible les verbes de mise à distance

les verbes de réflexion

Penser
Savoir
Comprendre
Réaliser
Vouloir
Se rappeler
Imaginer
Désirer
Se douter
Déduire
Deviner
Se demander
Croire 

les verbes de perception

Voir
Percevoir
Apercevoir
Sentir
Distinguer
Observer
Examiner

1. Un autre anglicisme me donne envie de tuer des bébés pandas : « je suis dévasté par cette nouvelle »… qui vient de l’anglais « to be devasted ».


Liste des précédentes sessions de l’atelier d’écriture sakado

Introduction : sakado, l’art de l’écriture
Séance 1 : huit milliard d’imposteurs
Séance 2 : zen et taoïsme dans la poésie japonaise

Published in: on février 18, 2025 at 6:28  Comments (2)  

Ce que m’a appris la bibliothèque d’Alexandrie sur la crise actuelle

La bibliothèque du film « Interstellar »

L’Histoire est-elle un éternel recommencement ? Je me pose cette question alors que je suis en train de finaliser la V2 du Loup d’Andrinople, mon thriller ésotérique qui se déroule dans la bibliothèque d’Alexandrie, bibliothèque qui disposait durant l’Antiquité, bien avant le Web, du premier catalogue universel de la connaissance. Les papyrus étaient en effet annotés par des bibliothécaires-philologues, traduits, afin de revenir le plus possible aux sources originales, mais aussi commentés et réédités, classés… En consultant une liste de documents qui tenait sur cent vingt rouleaux, les lecteurs de la bibliothèque faisaient partie intégrante d’une chaîne du livre qui reliait auteurs, libraires et chercheurs, et permettait des échanges culturels, des discussions passionnantes et l’émergence d’une pensée critique… Un réseau Internet avant l’heure qui se voulait universel : sous l’Empire romain, la bibliothèque-fille du Sérapéum, la dernière annexe de la bibliothèque d’Alexandrie, était consultable par tous, riches hommes libres ou simples esclaves, jusqu’au moment où elle fut victime de multiples conflits politiques et religieux. En 391, le Sérapéum fut anéanti par  l’évêque Théophile d’Alexandrie et ses fanatiques chrétiens, mais son esprit universaliste ne disparut jamais vraiment car d’autres bibliothèques naquirent, tandis que certains philosophes platoniciens émigrèrent en Perse et influencèrent durablement la civilisation islamique, qui conserva la pensée d’Aristote…

Aujourd’hui, le Web, lointain successeur de la bibliothèque d’Alexandrie, est soumis lui aussi à des bouleversements idéologiques sans précédent. Cet espace d’échanges, de savoir et de liberté est menacé dans sa neutralité même, la sacro-sainte trinité Facebook – X – Instagram, incontournable dans les années 2010, est en effet irrémédiablement entachée par les frasques fascistes de ses propriétaires.

De la même façon que la bibliothèque d’Alexandrie n’a jamais plu à des empereurs comme Caracalla, qui la haïssait tellement qu’il supprima les repas gratuits destinés aux bibliothécaires, des puissants tels que Zuckerberg ont toujours été les ennemis déclarés d’un Web libre et non commercial. Les algorithmes de Facebook visent en effet à diviser, cloisonner, classer et catégoriser les personnes, et ainsi nous isoler les uns des autres : preuve en est, il y a quelques jours, j’ai partagé mon article précédent sur Bluesky (puis, par la suite sur Mastodon, j’utilise depuis peu l’application Openvibe pour poster sur ces deux réseaux en même temps afin d’éviter de mettre les oeufs dans le même panier). À ma grande surprise, les statistiques de mon blog ont montré que j’avais davantage été lu par mes 100 followers Bluesky que du temps où j’avais « 1000 » amis sur Facebook… signe que j’avais bien raison de fustiger les algorithmes de Meta. Détail touchant, j’ai aussi remarqué dans ces statistiques que des utilisateurs Facebook ont partagé mon article (et je leur en suis sincèrement reconnaissant). Drôle d’impression de me dire que ce réseau m’est, désormais, inaccessible… mais je ne nourris aucun regret, rester là-bas était devenu pour moi moralement intenable. 

Je pense que nous vivons un moment incroyable, les prémices de la fin d’un empire. Que les choses soient claires : avec ses trois milliards d’usagers, Facebook ne s’écroulera ni demain, ni même après-demain… et pourtant, ce qui s’est passé durant ce mois de janvier 2025 ressemble fort à un coup de semonce : il y a peu, tous ces réseaux paraissaient jouir d’une santé insolente et semblaient invulnérables. Or la photo de Zuckerberg présent lors du sacre de Trump, les déclarations de ce même Zuckerberg et les saluts nazis de Musk ont instantanément rendu antipathiques Facebook, Instagram et X. 


J’ai songé à l’Empire romain, à cette terrible défaite militaire face aux Goths lors de la bataille d’Andrinople, au cours de laquelle l’empereur Valens trouva la mort. À l’époque, cette humiliation prouva aux citoyens romains que leur empire était faible. Ce qui a été tué lors de la bataille d’Andrinople, c’est moins l’empereur que l’idée qu’on se faisait de la grandeur de Rome. Dans le même ordre d’esprit, voir la photo de ces géants de la Tech réunis de façon aussi servile autour de Trump nous a paradoxalement rappelé que ces milliardaires étaient moins des « puissants » ou des « génies », que de minables hommes d’affaires qui ne considèrent les êtres humains que comme des données monnayables. Des milliardaires, certes,… mais aux pieds d’argile. À défaut de tuer ces idoles, cette photo humiliante où on les voit à la botte de Trump les a considérablement affaiblies aux yeux du monde.

Même si sa portée est pour l’instant uniquement symbolique, l’immense défiance envers les réseaux sociaux traditionnels est une victoire morale qui a poussé des médias comme Le Monde, Libération, Le Nouvel Obs et Télérama, ainsi que certaines institutions de l’administration française, à migrer vers les Mastodon ou Bluesky. Alors que dans des pays dictatoriaux comme la Chine, la Grand Muraille numérique n’en finit plus d’être renforcée, à l’Ouest, grâce au Fediverse, Ie Web commence à se décentraliser, ce qui est une excellente nouvelle. Il s’agit de la fin de ce que j’appelle « la minitelisation » (en référence au vieux terminal Minitel aux fonctions limitées, contrairement à un vrai navigateur) qui a commencé à la fin des années 2000 avec la diffusion foudroyante de Facebook et Twitter, et l’idée insidieuse que se rendre sur les réseaux sociaux revenait à « aller sur Internet ». On a voulu fragmenter le web en services, alors qu’il fut un temps où cet espace, à l’image de la bibliothèque d’Alexandrie, constituait un formidable catalogue qui permettait l’accès illimité à une information gratuite et de qualité, mais aussi à la vidéo via le peer to peer. Le prétendu manque à gagner lié aux piratages des films et des séries, une fumisterie des lobbies, était de toute façon largement amorti par les multiples taxes, notamment sur les disques durs. Il y eut même, en ces temps de piratage, un renouveau de la création artistique avec énormément d’oeuvres originales sur le petit écran (Lost, Dexter, Misfits, Community) tandis que le cinéma était nettement moins gangrené par les remakes, suites et reboots des franchises qu’aujourd’hui. 

Malheureusement, à l’exception notable de Wikipédia, le web s’est cadenassé dans des applications pour smartphones, tandis qu’en 2012 les lobbies du divertissement ont eu la peau de Megaupload.

Les années 2010 ont signé la fin d’une utopie au profit d’une fragmentation de la culture : pour avoir accès à l’information et aux arts, il a fallu multiplier les abonnements payants sur les plateformes vidéo (Netflix, Disney+, Amazon Prime, Apple TV), les médias comme Le Monde ou Libération, les sites de streaming musicaux tels que Spotify… après une période de crise économique et d’austérité. Dans ces conditions, toute une partie de la population mondiale a été privée du droit à l’information et à la culture garantie par les démocraties, une génération d’exclus s’est « éduquée » via des sites généralistes gratuits controversés, ainsi que des réseaux sociaux douteux, ce qui explique en partie la progression de l’ignorance, le ressentiment éprouvé envers les institutions amplifié par l’affaire Snowden, mais aussi la diffusion du djihadisme, du complotisme et du populisme… Pour moi, la fin de cet idéal d’Internet a été un drame absolu, l’équivalent de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie pour notre génération, une période d’obscurantisme, sans exagération aucune.

Si, à l’époque de l’Antiquité, les multiples destructions de la bibliothèque d’Alexandrie ont pu motiver d’innombrables humanistes à créer leurs propres bibliothèques pour préserver l’idéal d’une culture universelle, la fin de l’utopie d’un Internet libre et non commercial pousse les citoyens que nous sommes à réfléchir au sens de nos actes : le web doit-il être une fin en soi, une source de divertissement visant à nous abêtir en scrollant, ou au contraire un média qui nous tire vers le haut, comme il a pu l’être à ses débuts lorsqu’il fut inventé par des scientifiques du CERN afin de partager des informations passionnantes ? Nous seuls pouvons répondre à cette question. À nous de réenchanter nos existences afin de ne plus être simplement consommateurs, mais citoyens, maillons et acteurs de la Culture et de l’Humanisme…

PS : Un immense merci pour vos nombreuses visites sur ce blog depuis mon départ volontaire de Facebook, vos messages de soutien, ainsi que vos partages sur les réseaux sociaux, autant de gestes qui me vont droit au coeur 😉

Published in: on janvier 28, 2025 at 6:56  Comments (6)  

Bâtir un nouvel Internet

Comme je le disais dans mon article précédent, en 2025 nous entrons dans une nouvelle ère… et Internet ne sera jamais plus comme avant. Le soutien de Marck Zuckerberg à Trump, les saluts nazis d’Elon Musk (ardent défenseur de l’extrême-droite allemande), la photo de réunion des géants du web autour du nouveau président des États-Unis d’Amérique façon 1933…

… tout cela a provoqué chez moi, et chez nombre d’amies autrices et d’amis auteurs, une prise de conscience. Pendant plus d’une décennie, nous avons délégué trop de pouvoirs à des réseaux sociaux que nous prenions au début pour de simples gadgets… et qui ont fini par changer la face du monde. La possibilité à n’importe qui de s’exprimer sur n’importe quoi a généré, après le Covid, une ère post-vérité qui se défie de la science, un monde dans lequel il est parfaitement possible d’affirmer que la Terre est plate, qu’il n’y a pas eu de changement climatique ou d’hommes sur la Lune, car c’est désormais aux scientifiques d’apporter la preuve du contraire… Un monde à l’envers.

Grâce à une armée d’algorithmes, Zuckerberg a créé des bulles de filtres qui ont une influence non négligeable dans la montée en puissance du djihadisme des années 2010, ainsi que du populisme… Aujourd’hui nous en payons les conséquences, parce que nous avons naïvement laissé entrer ces outils dans nos vies… ou plutôt le loup dans la bergerie. Bien que mon acte soit aussi dérisoire qu’une goutte d’eau dans l’océan, en l’espace d’une journée j’ai supprimé mes comptes Facebook, X, WhatsApp et Instagram… et aussi ridicule que cela puisse paraître je dois vous avouer qu’au moment du « click final » sur Facebook, j’ai ressenti une légère angoisse… c’est dire le sentiment de dépendance que cet outil a distillé dans mon esprit ! Mais à ma grande surprise j’ai également eu un sentiment grisant en découvrant Bluesky et tout un champ de possibles. L’idée d’entrer, tels des explorateurs, dans une nouvelle ère du numérique plutôt que de subir les lois des GAFA.

Par conséquent, avec l’ami Lilian Peschet nous nous sommes posées des questions fondamentales : « un réseau social est-il nécessaire à nos vies ? Migrer sur Bluesky, n’est-ce pas reproduire à nouveau les mêmes erreurs de l’Ancien Monde ? » D’où cette idée un peu folle qui a germé dans mon esprit : et si, nous tous, bâtissions un nouvel Internet ?

Fort de ce constat, de la même façon qu’un mécanicien a l’idée d’utiliser de vieux bolides de course pour les moderniser, j’ai pensé à nos chers blogs, des dinosaures numériques dont on aime gentiment se moquer, mais qui n’ont jamais vraiment disparu du paysage du web pour une raison bien simple : à la différence des réseaux sociaux, les blogs sont des médias ancrés dans la durée qui ont fait leurs preuves. Les articles sont bien plus faciles à retrouver, plus riches aussi grâce à leurs tailles qui permettent de développer une pensée, et de susciter des débats aisés à suivre via les commentaires. Mais l’élément le plus important, c’est la philosophie même du blog, qui ne repose pas sur l’immédiateté. Ecrire un billet prend du temps, le lire également… et les échanges sont tout aussi chronophages. Les blogs célèbrent une autre conception du temps, un Internet plus lent, à l’image de la Renaissance. Dans mon article Attendre (lisez-le… si vous avez le temps 😂), j’expliquais que

La Renaissance a beau être l’une des périodes les plus fécondes de l’histoire de l’Art,  l’ancêtre du mail mettait un temps fou pour parvenir à sa « boîte de réception ». Pourtant, bien avant Internet, les humanistes de toute l’Europe entretenaient des conversations épistolaires grâce à la fascinante République des Lettres, peut-être le plus formidable réseau de tous les temps. À la recherche des textes perdus de l’Antiquité, Pétrarque écrivait à Boccace, Erasme correspondait avec Thomas More… Les discussions duraient des mois, parfois même des années. Mais ce décalage permettait à ces intellectuels de nourrir de fructueux échanges. Attendre si longtemps une réponse permettait probablement de réfléchir de manière approfondie à une conversation donnée, et ainsi de structurer sa pensée et son argumentation. C’est grâce à la lenteur des moyens de communication que la Renaissance artistique a eu le temps de mûrir, et de se déployer en plusieurs vagues.

Autrement dit, cette fameuse République des lettres constituait un espace immatériel qui transcendait les frontières et réunissait des humanistes comme s’ils étaient membres d’une même république invisible, à travers la création, les échanges épistolaires et les valeurs partagées…

Plutôt que de poster plusieurs fois par jour sur les réseaux sociaux, liker ou s’échanger des vidéos stupides sur Instagram, et si nous nous recentrions sur une république des blogs qui nous permettrait de nous réapproprier le temps ? De renoncer à l’immédiateté, la croissance, la course aux likes et aux abonnés et privilégier les contenus de qualité, qu’ils soient artistiques, scientifiques, philosophiques ou politiques ? D’écrire jamais plus d’un article par semaine, ou même un seul par mois, en se détachant de cette névrose du scrolling quotidien dans les transports en commun ? Au lieu de perdre tout ce temps sur les réseaux sociaux, pourquoi ne reviendrions-nous pas à la lecture de livres dans le train, à l’écoute d’audiobooks en voiture, que nous chroniquerions comme autrefois (et comme certains d’entre vous le font toujours) sur nos vieux blogs afin d’élever le débat ? Pourquoi ne produirions-nous pas du contenu qualitatif qui susciterait de vraies discussions respectueuses via des commentaires qui s’étaleraient dans la durée ? Pourquoi ne serions-nous pas tous « intellectuels », tous « écrivains », au sens propre des termes ?

L’idée peut paraître folle ou prétentieuse, mais faire confiance en notre intelligence collective pour entamer une décroissance, est-ce si inconcevable que cela ? Il s’agirait moins de bloguer que de promouvoir un nouvel art de vivre, passer du statut de l’internaute consommateur frénétique de réseaux sociaux à celui de créateur, avec tout ce que ce mot comporte de noblesse… Cela signifierait aussi retrouver la fameuse « nétiquette » des débuts d’Internet, courtoisie et politesse, mais surtout bienveillance, peu importe que nous soyons de droite ou de gauche… Ce n’est que par la vertu que tous ces populismes, et le fascisme rampant qui va avec, seront efficacement vaincus.

Traitez-moi d’idéaliste, de naïf ou de doux rêveur, mais je suis sûr que ce paradis perdu n’est pas si loin…

Amis blogueurs, si vous souhaitez tenter cette aventure collective, je vous proposer de placer ce logo d’Erasme « République des blogs » sur vos sites. Pour celles et ceux qui n’ont pas de blogs et souhaitent se lancer, vous avez l’embarras du choix… pour ma part je vous conseille le traditionnel WordPress que vous pouvez créer ici, je suis à votre disposition via les commentaires si vous avez besoin d’aide. Vous pouvez également me contacter sur Bluesky.

PS : n’hésitez pas à partager cet article sur vos réseaux, peu importe lesquels, « ce sont les gouttes d’eau qui forment les océans »…

Published in: on janvier 24, 2025 at 12:02  Comments (19)  

Un nouveau monde

Le monde change… et son pendant virtuel aussi. Alors que les IA se sont immiscées dans notre vie quotidienne, pour ma part, suite au message de Zuckerberg qui a annoncé que son réseau social ne sera plus vraiment modéré et livré aux fake news façon western, j’ai définitivement quitté Facebook.

Au fil des ans, sur ce réseau social j’ai assisté à une lente désertification du virtuel qui n’est pas sans rappeler Kafka, 1984 et Brazil : à cause des algorithmes, on ne voit plus les articles de ses proches… qui eux-mêmes ne voient plus nos posts. L’actualité se résume à des pubs et des vidéos destinées à occuper le temps de cerveau disponible, tandis les billets que j’écris sur ce blog sont censurés ou invisibilisés sur Facebook…

Derrière chaque crise, une opportunité : j’ai décidé d’investir de nouveaux réseaux comme Bluesky, sur ce dernier j’ai eu la surprise de découvrir que de nombreux amis auteurs y étaient déjà. Avec Bluesky, je retrouve enfin le Twitter de la fin des années 2000, libre, intéressant et convivial…. Un vent de fraîcheur qui fait plaisir.

Si vous voulez me rejoindre sur Bluesky, voici mon compte : @jsguillermou.bsky.social

Mastodon : @jsguillermou@mastodon.social


A bientôt !

Published in: on janvier 13, 2025 at 12:31  Comments (3)  

Tisseur de mots

La poétesse Enheduanna

La poétesse Sappho

Au commencement était le mythe. Il fut un temps où les légendes étaient orales, où les livres n’existaient pas. Angoissés à l’idée de perdre leurs traditions, les anciens réalisèrent que le folklore ne pouvait être mémorisé que par le biais d’un langage rythmique, les rimes. Ce fut la naissance de la poésie, qui permettait de répéter des textes sans les altérer, car la musique des poèmes se brisait à la moindre erreur de rime, ce qui garantissait la fidélité des récits.

Aujourd’hui, il nous paraît difficile d’imaginer un monde occidental sans écriture… mais par le passé, ce fut le cas. La Grèce des Âges Sombres était alors parcourue par des bardes itinérants, les aèdes, qui contaient des poèmes destinés aux nobles. Comme un musicien de jazz qui utilise une mélodie pour improviser sans partition, l’aède se livrait, avec sa cithare, à des variations pour interpréter des histoires à chaque fois uniques, sur la base de centaines de mythes, ce qui nécessitait une mémoire prodigieuse entretenue dès le plus jeune âge. Les vers étaient composés de phrases préparées d’avance, mais modulables. Ainsi, ce tisseur de mots qu’était l’aède intégrait dans ses épopées les ancêtres des nobles pour qui il jouait, raccourcissait ou allongeait la chanson en fonction de l’humeur de son auditoire, savait placer des fins à suspens afin qu’on lui demande de poursuivre son récit le lendemain soir, puis une autre nuit… jusqu’à ce que la cour se lasse et que l’aède aille vendre ses services ailleurs.

En ces temps bien lointains, les poèmes n’appartenaient à personne. Bien avant Internet, ils formaient une encyclopédie orale. Les contes enseignaient des notions de navigation, d’agriculture, d’architecture, de stratégie, des rites, plus généralement les coutumes et valeurs requises pour vivre en harmonie avec les dieux.

Quand l’écriture apparut, de nombreux Grecs furent choqués par ce profond changement culturel, car à la différence d’un dialogue avec un philosophe de chair et de sang, on ne pouvait pas échanger avec un texte, émettre des objections, nuancer… En lisant, on ne faisait que recevoir des idées. Socrate affirmait, dixit Platon, que

l’écriture produirait l’oubli dans les âmes en leur faisant négliger la mémoire (…) car, quand ils auront beaucoup lu sans apprendre, ils se croiront très savants, et ils ne seront le plus souvent que des ignorants de commerce incommode, parce qu’ils se croiront savants sans l’être..

Fixer une histoire par écrit revenait aussi à condamner toutes les autres versions. Ce sacrifice fut terrible. Combien de chefs d’oeuvres de la tradition orale ont-ils été perdus ? On ne le saura jamais, mais il y eut aussi des répercussions positives : une histoire ne dépendait plus de la mémoire limitée d’un aède. Grâce à l’écriture, l’Homme eut accès à une immense mémoire collective, le rêve des anciens qui craignaient que le savoir ne tombe dans l’oubli. De plus, utiliser des moyens techniques comme les vers n’était plus nécessaire. Avec la diffusion de l’alphabet, il fallait désormais connaître moins de trente signes pour écrire, et non des milliers de cunéiformes ou de hiéroglyphes, ce qui impliquait que l’écriture n’était plus réservée à une élite religieuse de scribes**, la parole était donnée aux marginaux. Le poète berger Hésiode dénonça dans les Travaux et les Jours les juges corrompus « avaleurs de jambons », tandis que de femmes grecques, dont les livres ont hélas été perdus à jamais, s’illustrèrent : Corinna, Télésille, Myrtis, Praxilla, Eumétis (aussi appelée Cléobuline), Boiô, Érinna, Nossis, Moïro, Anytè, Moschiné, Hédylé, Philinné, Mélinnô, Caecilia Trebulla, Julia Balbilla, Damô, Théosébéia… et Sappho, à l’origine de ce poème sublime et subversif destiné à sa bien-aimée

Il me semble l’égal des dieux cet homme
Qui devant toi est assis
Et, proche, t’écoute parler doucement
Et rire en suscitant le désir
Cette vision dans ma poitrine a ébranlé mon coeur
Si je te regarde, même un instant, je ne peux plus parler
Mais ma langue se brise,
Un feu subtil court aussitôt sous ma peau
Avec mes yeux je ne vois plus rien
Mes oreilles bourdonnent
Sur moi une sueur glacée se répand
Un tremblement m’envahit toute
Je suis plus verte que l’herbe
Et d’une morte j’ai presque l’apparence


Sappho

Grâce à des inscriptions antiques, on sait qu’à Taos et à Pergamme, des femmes allaient à l’école.

Cette diffusion de l’écrit et de l’alphabet entraîna un développement de l’esprit critique sans précédent : la lecture d’un papyrus permettait de prendre une pause pour réfléchir sur son contenu, contrairement à un spectacle basé sur l’art oral. Il était même possible d’écrire soi-même des oeuvres philosophiques dans lesquels on remettait en question l’ordre établi. La parole était enfin donnée aux gens ordinaires tels que Archiloque, enfant batard d’un noble grec et d’une esclave barbare, qui fut mercenaire et poète. Alors que les mères spartiates demandaient à leurs fils de revenir victorieux avec leurs boucliers au bras ou « couchés dessus », c’est-à-dire morts, Archiloque eut le courage d’avouer que

ce bouclier, que bien malgré moi j’ai abandonné dans les buissons, une arme irréprochable, c’est aujourd’hui un Thrace qui le brandit. Mais j’ai sauvé ma peau. Que m’importe ce bouclier ? Adieu. J’en achèterai un autre aussi bon.

Anecdote émouvante, les papyrus étaient copiés par des esclaves cultivés, des intellectuels qui adoraient le savoir, mais qui avaient eu le malheur de perdre leur liberté suite à une guerre ou des dettes : à cette époque, n’importe quelle personne libre vivait dans l’angoisse de se retrouver un jour esclave … Si nous pouvons lire la pensée de Socrate, Platon et Aristote, c’est grâce à ces nombreux anonymes qui ont tant souffert, des amoureux de la littérature qui ont recopié mot après mot quantité d’oeuvres inestimables, parfois au péril de leurs vies : ce fut le cas de libraires romains, (le terme librarius désignait à la fois le copiste sur commande et le libraire, il s’agissait d’un même métier) crucifiés par l’empereur Domitien à cause d’un livre de l’historien Hermogène de Tarse, lui-même exécuté. L’historien Cremutius Cordus connut le même sort, son livre Histoire des guerres civiles de Rome fut condamné à être brûlé. En prenant des risques inouïes, sa fille Marcia conserva en secret l’unique exemplaire et, plus tard, commanda de nouvelles copies. C’est grâce à elle que certains précieux fragments de ce livre sont parvenus jusqu’à nous. Une autre femme, Sulpicia, la seule poétesse romaine dont nous connaissons les oeuvres, fit également preuve d’un grand courage. Issue d’une famille riche, elle osa raconter son amour impossible avec un homme d’une classe inférieure, Cerinthus. Voici un extrait touchant d’un de ses poèmes

Je suis heureuse d’avoir commis cette faute.
Le révéler et le crier.
Non, je ne veux pas confier mon plaisir
à l’intimité stupide de mes notes.
Je défierai la règle,
Je suis écoeurée de feindre de leur obéir.
Nous avons été dignes l’un de l’autre,
qu’on se le dise.
Et que celle qui n’a pas d’histoire
raconte la mienne.


Pendant l’Antiquité, la production de papyrus explosa, et l’idée d’une institution qui contiendrait tout le savoir du monde, de la Grèce à l’Inde, s’imposa, un centre de recherche extraordinaire, habité par les meilleurs savants de l’époque, qui réunit jusqu’à 500.000 livres : la bibliothèque d’Alexandrie. Les oeuvres étaient généralement sans titres, on les désignait par la première phase, par exemple Enûma Eilshe, en akkadien « Lorsqu’en haut ». On pouvait aussi les désigner par la fonction (« Pour prier le Dieu-Tempête »). Les premiers bibliothécaires d’Alexandrie étaient des philologues qui cherchaient les sources les plus anciennes pour corriger les inévitables erreurs de copies et de traduction, et ainsi obtenir les textes les plus fidèles aux oeuvres originales. La collection de cette bibliothèque était si vaste qu’Aristophane de Byzance lisait chaque papyrus dans l’ordre pour connaître par coeur leur rangement (il fut l’inventeur des accents et de la ponctuation), Callimaque fut même contraint de créer un catalogue de 120 rouleaux juste pour dresser l’inventaire. Pour contrer la bibliothèque de Pergame, l’Egypte interdit l’exportation de papyrus… ce qui entraîna la naissance du « parchemin », dont le nom signifie « peau de Pergame ».

Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette volonté de collectionner des livres fut critiquée par un philosophe et non des moindres, le stoïcien Sénèque :

Les dépenses occasionnées par les études, et qui sont les plus honorables de toutes, ne me paraissent raisonnables qu’autant qu’elles sont modérées. Que me font ces milliers de livres, ces bibliothèques innombrables, dont, pour lire les titres, toute la vie de leurs propriétaires suffirait à peine ? Cette multiplicité des livres est plutôt une surcharge qu’un aliment pour l’esprit ; et il vaut mieux s’attacher à peu d’auteurs, que d’égarer, sur cent ouvrages, son attention capricieuse.

Quatre cent mille volumes, superbe monument d’opulence royale, ont été la proie des flammes à Alexandrie. Que d’autres s’appliquent à vanter cette bibliothèque appelée par Tite-Live le chef-d’œuvre du goût et de la sollicitude des rois. Je ne vois là ni goût, ni sollicitude : je vois un luxe littéraire , que dis-je, littéraire ? ce n’étaient pas les lettres, mais l’ostentation qu’avaient eue en vue les auteurs de cette collection. Ainsi, tel homme, qui n’a pas même cette teinture des lettres qu’on exige dans les esclaves, a des livres qui, sans jamais servir à ses études, sont là pour l’ornement de sa salle à manger. Qu’on se borne donc à acheter des livres pour son usage, et non pour la montre.

Un papyrus anonyme intitulé Contre un ignorant qui achetait beaucoup de livres explique avec rage que 

Celui qui achète des livres pour ne pas les lire, que fait-il à part donner du travail aux souris, un repaire aux mites et des coups aux esclaves qui ne les surveillent pas assez ?

Malgré la fin de la bibliothèque d’Alexandrie, durant l’Antiquité romaine le support écrit ne cessa d’évoluer, le papyrus céda très progressivement la place au codex, un ensemble de tablettes attachées par des anneaux ou des cordelettes, jusqu’au moment où on remplaça les petites plaques en bois ou en métal par des feuilles de parchemin ou de papyrus. Les Romains apprirent à coudre ces feuilles entre elles pour les relier, ils inventèrent « l’art de la reliure ». Les pages étaient protégées par des couvertures en bois doublées de cuir, et l’on prie l’habitude d’écrire les titres sur les « dos » des livres. Le codex était plus robuste que le papyrus, mais aussi beaucoup plus pratique : on pouvait le cacher, le ranger plus facilement, se rendre à un chapitre sans déplier l’intégralité d’un rouleau, lire n’importe où, d’une main. Le codex prenait moins de place, était léger, tandis qu’on pouvait écrire des deux côtés d’une feuille. À surface égale, le codex permettait d’écrire six fois plus que sur un rouleau, Martial affirmait que les quinze rouleaux des Métamorphoses d’Ovide tenaient dans un seul codex. Le livre moderne était né, une innovation technologique antique vieille de près de deux mille ans… autant dire une plus grande durabilité que nos disquettes des années 90, devenues obsolètes et illisibles pour 99,9% des ordinateurs actuels… 

Le plus ancien codex conservé avec sa reliure (cuir avec languette et cordon), III ou Ve siècle après J.-C.

Plus tard, au Moyen-Âge, il y eut une nouvelle révolution culturelle : un beau jour, les moines copistes découvrirent avec effarement qu’un homme, Gutenberg, avait trouvé le moyen de se passer d’eux et d’imprimer en série des livres grâce à une machine diabolique. Dans son Histoire de l’imprimerie (1854), l’imprimeur Paul François Dupont raconte que

Lorsque les premiers ouvrages eurent été imprimés à  Mayence, Fust (NDLA : le banquier qui finança Gutenberg) en envoya à Paris des exemplaires, et il chargea des agents de les vendre . Il s’y rendit lui-même plus tard et exerça son commerce sous les yeux de la Sorbonne. Comme on ne connaissait pas encore l’usage des caractères imprimés, on prit ces volumes pour des manuscrits, tout en ne se rendant pas compte de leur parfaite identité, et on les paya fort cher. Mais les copistes, effrayés pour leur 
industrie, présentèrent aussitôt requête au parlement et obtinrent que tous les livres venus de l’étranger seraient saisis et confisqués. Les ornements en encre rouge, qu’on disait, en ces temps d’ignorance, avoir été tracés avec le sang des copistes, donnèrent lieu au soupçon, puis à l’accusation de 
magie (NDLA
: par la suite, Louis XI fit libérer Fust).

Avec cette invention révolutionnaire, l’utilisation des paragraphes, titres, chapitres, paginations, tables des matières et notes de bas de page se systématisa. Comme à l’époque de la transition de l’oral vers l’écrit, il y eut des voix pour s’émouvoir de la fin d’un monde, celui de l’artisanat d’oeuvres uniques « collectors » recopiées à la main, richement illustrées par des enluminures, au profit d’une production de masse… mais là encore, l’innovation technique permit des avancées sociales majeures. La culture n’était plus réservée à une élite de moines, tandis que les tirages élevés des livres assuraient une meilleure sauvegarde de la connaissance. La bibliothèque d’Alexandrie n’a en fait jamais cessé d’exister : malgré les incendies, les autodafés des fanatiques et les ravages du temps, son idéal, collecter le savoir du monde, s’est transmis de génération en génération.

Aujourd’hui, si Internet, la numérisation et l’Intelligence Artificielle suscitent une fois encore des craintes légitimes concernant la transmission de la culture, grâce au progrès technique nous accomplissons un vieux rêve de l’Humanité : rendre le savoir universel afin d’éviter qu’il ne sombre dans l’oubli. Nos tablettes tactiles épousent les formes des tablettes de pierre antiques, avec les fenêtres de nos navigateurs nous « scrollons » (de l’anglais scroll, rouleau) de haut en bas du contenu numérique comme s’il s’agissait de papyrus, nous avons accès à une somme de connaissances qui auraient fait rêver les anciens.

Que nous soyons lectrices ou lecteurs, autrices ou auteurs, libraires, bibliothécaires, éditrices ou éditeurs, correctrices ou correcteurs, nous sommes toutes et tous les lointains héritiers de la bibliothèque d’Alexandrie.

Pour aller plus loin


Je ne saurais trop vous conseiller le chef-d’œuvre qui m’a inspiré ce modeste billet, l’infini dans un roseau d’Irene Vallejo, plus qu’une histoire du livre façon Sapiens, une fabuleuse odyssée à travers les millénaires. C’est l’un des ouvrages les plus passionnants qu’il m’ait été donné de lire.

*Durant l’Antiquité, la lecture se faisait à voix haute, on croyait que les mots possédaient un pouvoir sacré
**Il faut signaler un fait important : le premier écrivain de l’Histoire était une femme au destin incroyable, la poétesse Enheduanna

Published in: on décembre 13, 2024 at 6:12  Comments (2)  

Zen et taoïsme dans la poésie japonaise

Afin de canaliser le syndrome de l’imposteur, avec mon atelier d’écriture sakado nous allons nous initier à la plus succincte des littératures, celle des haïkus, des poèmes qui possèdent un lien profond avec la spiritualité japonaise, notamment la pensée zen, elle-même influencée par le taoïsme.

Un haïku est composé de trois vers (5/7/5) et de 17 syllabes, c’est un poème qui célèbre le moment présent, la photographie instantanée d’un événement anodin. De par son format court, l’haïku va à l’essentiel et suscite une sensation, une émotion, à la manière d’une peinture impressionniste qui va suggérer plus que montrer. Dans le premier poème que je vais vous présenter, le moine Ryokan rentre chez lui et découvre qu’il a été cambriolé.

Le voleur a tout pris
Il ne reste que la Lune 
À la fenêtre

Ce qui est intéressant chez Ryokan, c’est le sentiment de sidération qui se dégage de son poème, ainsi que l’humour qu’il éprouve face à ce cambriolage, un aléa de la vie qui invite au lâcher-prise. Ryokan a tout perdu et pourrait souffrir de son attachement aux choses matérielles, mais en réalité il conserve intact son bien le plus précieux : sa capacité à s’émerveiller. Ce haïku enseigne une leçon : accepter l’impermanence, le changement inévitable qui s’opère dans une existence.

J’ai retrouvé ce matin
Mes dessins d’enfant préférés
Quelle déception ! 

Anonyme 

Dans les haïkus on retrouve aussi les paradoxes des énigmes zen, les fameux koans.

C’est décidé 
Je vais de ce pas m’enrhumer
Pour voir la neige !

Sampû

Quand je vois mon chien 
Manger ses croquettes 
Je me régale ! 

Anonyme

Une plage immense 
Un tout petit crabe 
Une très grosse peur ! 

Anonyme

Je marche sur le sable en silence
Le goéland s’envole 
En entendant mon regard 

Anonyme

Parmi toutes ces belles chaussures
Qui vont me faire mal aux pieds
Lesquelles choisir ? 

Anonyme

Après mon spectacle 
Trois cents mains applaudissent 
J’entends celles de maman 

Anonyme 

La pomme tombée dans l’herbe 
Le jeune enfant essaie 
De la remettre dans l’arbre

Anonyme

Les mésanges ont fait leur nid 
Dans ma boîte aux lettres 
Quelle bonne nouvelle !

Anonyme 

Le saule 
Peint le vent 
Sans pinceau 

Saryû 

Un événement a priori anodin peut conduire à une intense prise de conscience sur le sens de l’existence, dans une approche non intellectuelle : c’est l’éveil spirituel, le satori. Le zen est un courant qu’on qualifie de subitiste parce que dans le zen, l’Éveil s’atteint plutôt « subitement » et non graduellement comme dans d’autres voies bouddhistes. Le haïku est la métaphore de ce satori qui nous invite à redevenir l’enfant émerveillé par la contemplation du monde.

Au bout du doigt du bébé
Suspendu 
Un arc-en-ciel 

Hiro Sôjo

Souvent, les vers du haïku ne possèdent, en apparence, aucun lien entre eux, ce qui procure un sentiment de vide, la fameuse vacuité propre au zen, mais le vide est, paradoxalement, ce qui unit les êtres et les phénomènes, car rien n’a d’existence intrinsèque, d’indépendance, tout est lié. 

Courte nuit d’été. 
Une goutte de rosée 
Sur le dos d’une chenille velue

Yosa Buson

Ici, la nuit d’été, la goutte de rosée et la chenille forment trois mondes aux échelles différentes, le monde macroscopique (la nuit d’été), le monde des insectes et le monde microscopique (la goutte de rosée). Comme on peut le constater, l’auteur du haïku n’hésite pas à changer de point de vue et d’échelle pour amener contraste et subtilité au poème.

Dans cette goutte de rosée, on contemple le reflet de l’univers tout entier. Cette image fait penser au célèbre poème de William Blake : 

Voir le monde dans un grain de sable
Et le paradis dans une fleur sauvage
Tenir l’infini dans le creux de sa main
Et l’éternité dans une heure.

Dans le bouddhisme zen, les liens entre les phénomènes et les êtres forment ce qu’on appelle l’interdépendance. Le poète Issa l’illustre jusqu’à l’absurde avec cet amusant haïku :

Avec moi elle lutte
A qui fermera les yeux le premier
La grenouille

Comme je le disais au début de cet article, le zen a été profondément influencé par la philosophie taoïste et la notion de wuweï, le non-agir : ne pas interférer avec la Nature pour la laisser s’exprimer, et ainsi en saisir toute la subtile sagesse. 

Oh une luciole qui vole 
Je voulais crier « regarde ! » 
Mais j’étais seul 

Taïgi

Le petit chat  
Plaque au sol un instant 
La feuille entraînée par le vent 

Issa

Le wuweï est une véritable invitation à la contemplation des saisons avec en premier lieu le printemps : 

Même pourchassé 
Le papillon 
Ne semble jamais pressé 

Garaku

L’été n’est pas en reste grâce au sensorium :

La citrouille grossit 
Je maigris 
Quelle chaleur ! 

Toun

Ici il est question de chaleur. Un auteur de haïkus n’hésite pas à utiliser les cinq sens afin de mieux faire comprendre au lecteur ce qui l’a touché ou ému. Exemple :

Grasse matinée
L’odeur des lardons de grand-mère
Je me lève immédiatement

Anonyme

Quand elle n’est pas là
Je mets l’écharpe grise de maman
Qui a gardé son parfum


Anonyme

On peut également suggérer le mouvement :

Le vent de la montagne
Effleure les pousses de riz
Sur mon chemin 

Bashô

La saison automnale symbolise l’impermanence avec ce haïku que j’aime beaucoup :

Rien ne dit 
Dans le chant de la cigale 
Qu’elle est près de sa fin 

Bashô

Soir d’automne 
Il est un bonheur aussi 
Dans la solitude

Buson 

Nuit d’automne 
Le papier troué d’une cloison 
Joue de la flûte 

Issa

L’hiver est traditionnellement associé à la mort, mais aussi à la régénération invisible induit par le cycle de la Nature.

Jour gris dans le cimetière
Le vent souffle entre les tombes 
Le parfum des fleurs 

Anonyme  

Je ne cesse de tousser
Personne 
Pour me taper dans le dos 

Santoka

Pourtant, l’hiver n’exclut pas l’humour :

Première neige 
Un sacré trésor
Ce vieux pot de chambre ! 

Issa

Mon ami venait m’emprunter quelques sous 
Il s’en retourne 
Les épaules couvertes de neige 

Takuhoku 

Dans la neige devant ma porte 
Il est bien droit le trou 
Que j’ai fait en pissant 

Issa

En dehors des saisons, les haïkus possèdent bien évidemment un bestiaire illimité pour peu qu’on sache observer la Nature.

Les miettes de pain 
Sèment des chants d’oiseaux 
Dans le jardin 

Françoise Naudin

Pieds nus dans le liseron vert 
Le héron et moi
Disputons un match d’immobilité 

Thierry Cazals

Poisson rouge du coiffeur 
Que connaît-il du monde à part 
Les cheveux qui tombent ? 

Thierry Cazals

Toile de rosée
L’araignée a tissé 
La lumière du matin 

Françoise Naudin 

Du dos de l’index 
Caresser le cou tendu 
D’un chaton qui ronronne 

Jean-Hugues Malineau

La patte de mon chat 
Posée sur mes genoux 
On écoute les oiseaux 

Anonyme

Dans le terrain de golf 
Une dizaine de lapins 
Creusent quelques trous de plus 

Anonyme 



Enfin, je terminerai avec ce dernier conseil : ne pas hésiter à utiliser l’humour comme dans le haïku de cet enfant :

Une très mauvaise note
Maman fait des frites quand même
Je ne lui ai rien dit…

Quelques techniques pour commencer à composer des haïkus

– Ayez toujours un carnet sur vous pour aller à la chasse aux haïkus et ainsi noter les émotions et les sensations. N’ayez pas peur des ratures, il est normal de retravailler un haïku et d’y accorder du temps, comme un sabre qu’on ne cesse de polir.
– Lisez énormément de haïkus.
– N’essayez pas de respecter à tout prix la formule 5/7/5 syllabes, l’essentiel étant que les 3 vers soient brefs (une dizaine de syllabes maximum par ver, si possible un second ver plus long). Supprimez le superflu comme les articles et les adjectifs, quand c’est possible, afin d’obtenir des vers épurés. Utilisez l’exclamatif (« Oh ! ») pour exprimer l’émerveillement. L’esprit du haïku consiste à aller à l’essentiel, mais aussi à être précis : parler d’un corbeau plutôt que d’un oiseau, ou d’un saule plutôt que d’un arbre permet de mieux personnaliser l’haïku, de lui donner du caractère. Dans l’idéal, l’émotion intervient au troisième ver, comme la chute d’une nouvelle.
– Privilégiez une expérience vécue personnellement dans la vie de tous les jours, afin de rechercher l’authenticité, une expérience qui s’est déroulée en un instant. L’émotion n’a pas besoin d’être intense ou dramatique, bien au contraire : on peut être ému par la présence d’un insecte… ou avoir le sentiment d’être soi-même un insecte perdu dans l’immensité du monde.
– Devenez zen, prenez le temps de vous balader sans but, à contempler ce qui vous entoure, dans l’instant présent, comme si vous étiez en vacances. Prenez du temps pour vous.
– Testez vos haïkus en les lisant à des amis.

Consigne d’écriture

Composez un haïku en rapport avec la nature ou votre quotidien urbain.

Bibliographie

Mon livre de haïkus, Janik Coat et Jean-Hugues Malineau, Albin Michel Jeunesse

Les séances précédentes du sakado

Séance 1 : huit milliard d’imposteurs

Published in: on novembre 15, 2024 at 11:19  Comments (5)  

Huit milliards d’imposteurs

Un jour, lors d’une banale session d’atelier d’écriture, un incident est survenu. Alors que j’avais donné une consigne simple, une dame s’est levée, m’a regardé et s’est exclamée, bouleversée, « je n’y arriverai pas ! ». Avant même que je puisse répondre quoi que ce soit, elle a brutalement quitté la salle en claquant la porte avec violence. Cet événement m’a profondément marqué.

Ce jour-là, j’ai compris que beaucoup de personnes viennent à mes ateliers d’écriture moins pour être publiées que parce qu’elles n’ont pas confiance en elles. Certaines de ces personnes souffrent parfois de blessures intérieures, d’autres ont perdu la joie d’écrire, c’est le cas de salariés qui travaillent dans des cabinets juridiques ou en entreprise et qui rédigent des articles professionnels insipides qui les dégoûtent de l’écriture créative.

Partant de ce constat, j’ai créé le sakado, en japonais 作家道, la voie de l’écrivain, qu’on peut aussi traduire par la voie de l’écriture. Il s’agit d’une spiritualité visant à prendre du plaisir tout en apprenant à mieux se connaître en tant qu’être humain, ce qui est plus facile à dire qu’à faire… bien qu’il existe de nombreuses techniques pour y arriver.

Dans le Japon d’autrefois, pour progresser dans la voie du sabre, un samouraï accordait autant d’importance à la technique proprement dite qu’à l’état d’esprit, le fameux zen qui lui procurait une efficacité redoutable au combat. La bonne nouvelle, c’est qu’aujourd’hui nous n’avons pas besoin de tuer qui que ce soit pour s’épanouir dans l’art de l’écriture.

Ce n’est pas parce que tu portes un sabre que tu ne te sens pas imposteur

Le syndrome de l’imposteur peut être canalisé en utilisant des consignes d’écriture, mais aussi en étudiant nos psychologies d’autrices et d’auteurs, afin d’enlever tous ces petits grains de sable qui parasitent notre art, que nous soyons écrivains novices ou à l’origine de best-sellers… Mais qu’est-ce que le syndrome de l’imposteur ?

Il s’agit d’une dissonance cognitive à la fois complexe, multifactorielle et répandue : qui ne s’est pas senti un jour dans la peau d’un imposteur ? Quand j’ai enseigné pour la première fois l’Histoire devant une adorable classe de sixièmes, une voix me disait « mais qu’est-ce que tu fous là, tu es ridicule ! Fuis tant qu’il en est encore temps ! ».

Finalement tout s’est très bien passé et j’ai enseigné pendant une dizaine d’années.

Ce syndrome est particulièrement répandu chez les autrices et auteurs en France parce que, culturellement, au pays du romantisme, on considère qu’un auteur est un être maudit inspiré qui fait partie d’une élite, et qu’écrire se fait dans la souffrance (et si possible en crevant dans la pauvreté). Je pense exactement le contraire : tout le monde est capable d’écrire sans nécessairement souffrir, à condition de disposer des bons outils. L’atelier d’écriture en fait partie, tout comme la bêta-lecture.

Pour moi, un auteur est une personne qui essaie d’écrire tous les jours une histoire. L’édition est secondaire : il y a des génies qui n’ont jamais été publiés, et des auteurs au talent discutable qui ont vendu des millions de livres, sans vouloir les juger, tant mieux pour eux.

Dans tous les cas, l’art d’écrire est si difficile que, vous, comme moi, sommes d’éternels étudiants. Nous n’avons pas assez d’une vie pour apprendre. Puisque cet apprentissage est long et complexe, prendre du plaisir est le meilleur moyen de progresser. Que vous souhaitiez être publié, ou juste écrire pour vous, le plus important est de s’amuser, peu importe votre genre littéraire.

En réalité, il n’y a pas de « bon » ou de « mauvais » genre, seulement des « bonnes » ou « mauvaises » histoires. Ce n’est pas parce que vous écrivez de la romance que vous devez éprouver un syndrome de l’imposteur : Shakespeare et Jane Austen ont écrit de magnifiques histoires d’amour, si belles qu’elles ont traversé les siècles. Même réflexion pour le polar, qu’on associait autrefois au roman de gare…

Comment se débarrasser de ce fichu complexe ? Il faut déjà comprendre comment il opère.

Le syndrome de l’imposteur des auteurs non publiés

Dans sa forme aiguë, c’est le syndrome qui vous empêche de présenter une nouvelle à qui que ce soit, parce que votre texte est « nul », « pas original », « perfectible », etc. Ce qui est intéressant, c’est que les causes ne sont pas forcément les mêmes. On peut craindre de partager un texte parce qu’on redoute de souffrir face aux critiques. On peut aussi avoir une très mauvaise image de soi (« de toute façon tout ce que je fais est naze »). 

Pour en revenir au syndrome de l’imposteur, l’obstacle est moins le syndrome que la paralysie qui peut en découler. Ce n’est pas un problème de manquer de confiance en soi, mais à condition de ne pas sombrer dans une sorte d’autodénigrement. Dans la vie nous subissons tellement de critiques, pas besoin d’en rajouter ! Pour vous prouver que ce syndrome est parfaitement inutile, parlons du statut des auteurs publiés…

Le syndrome de l’imposteur des auteurs publiés

Commençons par cette mauvaise nouvelle : passé la joie d’avoir eu un manuscrit publié, les compteurs sont régulièrement mis à zéro. Sauf exception rarissime, le fameux « best-seller », qu’on a autant de chances d’écrire que de gagner au loto, un livre ne fait pas une carrière. 

D’où parfois l’anxiété lorsque vous entendez en salon la question si souvent répétée :

— Alors, c’est pour quand le nouveau roman ?

Cette question est la parfaite illustration d’une vérité bouddhique : la vie est insatisfaction(s), parce que nous vivons dans un monde de désirs. Que ce soit votre lecteur fidèle, l’éditrice qui a parié sur vous, le sympathique vieux libraire de votre quartier, votre maman névrosée… il y a forcément une personne qui attend avec impatience votre prochain roman ! Votre désir d’être publié peut se transformer en frustration, colère ou peur… quand il ne s’agit pas d’une obsession.

La plupart des gens se disent « je serai heureux quand j’aurai atteint tel objectif », un nouveau travail mieux payé, le grand amour, un voyage en Australie, une maison plus spacieuse, le dernier iPhone… mais le drame vient du fait qu’il y a toujours un nouvel objectif qui, insidieusement, remplace peu à peu le précédent. C’est ce fameux désir qui cause tant de malheurs.

La conséquence de ce constat, c’est que vous ne devez pas fermer les yeux sur votre propre syndrome de l’imposteur, en vous disant que tout sera réglé le jour où vous serez publié, car ce ne sera pas le cas : si vous doutez de vous maintenant à cause d’un manque de confiance en soi, d’une culpabilité, voir même d’une blessure narcissique, parce qu’un jour votre professeur vous a dit que vous ne ferez rien de votre vie (je l’ai vécu), au moment d’être publié vous pouvez être sûr que le problème sera amplifié.

L’autre question qui tue…

— Vous en vivez ?

Je ne compte plus le nombre de fois où cette question revient lors d’une dédicace… une question si absurde. Quelle personne sensée demanderait à un boulanger s’il vit de son artisanat ? Sachant que l’immense majorité des auteurs ne vivent pas de l’écriture, cette question est également très maladroite, puisqu’elle est capable de déclencher un syndrome de l’imposteur, surtout quand on connait les statistiques d’un premier roman.

Cas de figure numéro 1 : comme 50% des premiers romans, votre livre s’est vendu à moins de 300 exemplaires, il est passé inaperçu

Lorsque votre roman est publié dans une maison d’édition de taille moyenne, ou même dans une grande maison, en réalité il reste très peu de semaines en rayon, une actualité en chassant une autre.

Au moment où votre roman n’est plus considéré comme une nouveauté par les libraires, vous risquez de vivre un petit deuil, parce qu’entre l’écriture, la réécriture, les soumissions éditoriales et les corrections, vous avez passé plusieurs années sur ce projet. Le sentiment est encore plus amer si vous n’êtes pas invité en dédicace dans votre festival favori, ou que vous êtes snobé par la FNAC ou Cultura…

Si vous êtes publié dans une petite maison d’édition, le constat est pire, votre entourage vous pose la question qui tue : « ton livre, il est en librairie ? ». À chaque fois que vous répondez « non, mais il est possible de le commander », si vous n’avez pas réglé vos névroses, vous ressentez le syndrome de l’imposteur.

Cas de figure numéro 2 : votre livre est bien accueilli

Vous avez eu de bonnes critiques de sites spécialisés, accompagnées d’un bon bouche-à-oreille de la part des lecteurs, vous avez réussi à atteindre le seuil des 2000 exemplaires, ce qui n’arrive que pour 1% des premiers romans ! C’est une situation plus confortable que la précédente… mais rapidement, vous commencez à vous poser des petites questions : est-ce que j’aurais pu vendre plus de livres dans une autre maison d’édition ? Pourquoi je n’ai pas vu ces coquilles dans mon bon à tirer ? Pourquoi je n’ai pas reçu un prix lorsque j’ai été invité dans ce salon ? Insidieusement, vous vous demandez si votre succès d’estime n’est pas un accident, si vous êtes réellement un auteur… Paf !

Je caricature à l’extrême, mais c’est pour illustrer l’idée que ce qu’on appelle « succès » est tout ce qu’il y a de plus relatif. Lorsqu’une amie autrice a gagné un prix prestigieux à un gros festival et que je suis allé à son stand pour la féliciter, elle m’a avoué avec angoisse qu’elle ne se sentait pas du tout légitime. J’ai eu beau lui dire qu’elle avait un talent incroyable, en lisant dans son regard j’ai deviné qu’elle ne plaisantait pas, elle doutait énormément !

Pour ma part, j’ai développé une variante du syndrome de l’imposteur, que j’appelle « le syndrome du papillon ». Depuis 2016, j’ai écrit plusieurs manuscrits, dont un que je trouvais « pas mal », mais pas suffisamment bon à mon sens pour succéder à mes pirates de l’Escroc-Griffe. À un moment donné je me suis dit, « ça craint, depuis 2016 tu écris des manuscrits sans être publié », mais psychologiquement, je le vis bien, car au fond de moi je sais que je n’ai pas les ressources nécessaires pour être l’auteur d’un roman par an. De toute manière cela ne m’intéresse pas de fonctionner ainsi, j’ai besoin de vibrer plus que d’être publié, je cherche l’oiseau rare… que je pense avoir trouvé avec le Loup d’Andrinople.

Le plus fou, c’est que même chez les autrices et auteurs qui publient au moins une fois par un an un très bon roman, on retrouve parfois ce syndrome de l’imposteur, ne serait-ce que parce que certains écrivains ne peuvent s’empêcher de se comparer (défavorablement bien sûr) à des écrivains anglo-saxons qu’ils idolâtrent… Certains chercheurs pensent que ce syndrome est lié à l’individualisme de notre société, qui amène l’esprit de compétition : pour être heureux, il faut être le meilleur, admiré, etc. Durant l’enfance on nous répète qu’il faut choisir un bon métier, un métier qu’on aime. L’éducation joue un rôle important dans le syndrome de l’imposteur : des parents peuvent décréter que 15/20 ce n’est pas assez, ce qui va créer des complexes, ou au contraire surestimer l’intelligence de leur enfant en le complimentant systématiquement, l’enfant va alors croire qu’il doit réussir à tout prix par peur de l’échec et/ou de décevoir.

Voilà pourquoi il y a différents profils d’imposteurs : 

  • le perfectionniste, qui considère qu’une réussite à 99% est un échec. Il ne veut pas soumettre son manuscrit à un éditeur tant qu’il n’aura pas atteint la perfection.
  • l’expert, qui va passer des années à faire des recherches sur un sujet avant d’écrire un roman, de peur de ne pas être légitime.
  • le génie, qui est dans le tout ou rien. Tant qu’il écrit sans difficulté, le génie est à l’aise, mais dès qu’il rencontre un obstacle, il pense qu’il n’est pas assez bon et abandonne le projet au lieu de tenter de l’améliorer.
  • le solitaire, qui refuse de l’aide. Il ne viendra pas en atelier d’écriture, car pour lui demander de l’aide signifie être en échec ou pire, être un imposteur.
  • le surhomme, qui va travailler plus dur que la normale pour prouver qu’il n’est pas imposteur.

Le but du jeu n’est pas de changer totalement, mais de conserver les aspects positifs de ces profils, comme par exemple le perfectionnisme, pour sublimer ce malaise. Si on y réfléchit bien, le syndrome de l’imposteur peut être cet ami précieux qui nous pousse à faire preuve d’humilité. Ne nourrir aucun doute est en effet le meilleur moyen pour percuter un mur de plein fouet à deux cent kilomètres/heure le jour où vous apprenez que les éditeurs ne sont pas intéressés par votre manuscrit…

À mon sens, il ne faut pas réfréner le syndrome de l’imposteur mais le canaliser, accepter l’idée qu’il est contre-productif de se trouver moins original que Tolkien parce qu’au fond, ce qui compte, c’est moins l’histoire que nous écrivons que la sensibilité qu’on va insuffler.

Quand Stephen King a commencé à écrire la Tour Sombre en 1970, un cycle en huit tomes, il était influencé par le Seigneur des Anneaux, mais en même temps, il redoutait de plagier cette oeuvre culte. Il a fini par se lancer, avec succès, parce que ce qui compte, c’est comment le King a réussi à réinventer cette épopée. Sa Tour Sombre ressemble moins au Seigneur des Anneaux qu’au Bon, la Brute et le Truand !

Ce que je veux dire par là, c’est que dans l’absolu, toutes les histoires ont été écrites, mais ce que le lecteur ne connaît pas encore, c’est la façon dont VOUS allez la raconter avec votre sensibilité, peu importe que vous soyez publié, votre nombre de ventes ou votre ego.

Imaginons que vous premier roman soit vendu à seulement 50 exemplaires, mais que vous permettiez à une personne qui est atteinte d’un cancer incurable de s’évader, même temporairement… Est-ce que cela ne valait pas le coup d’écrire ce livre ? Peut-être que lors d’une dédicace, vous donnerez envie à un enfant d’être un jour à votre place, et peut-être que cet enfant sera plus tard un « grand écrivain » ?

Combien de romans tirés à des millions d’exemplaires sont sans saveur ? Peut-être dira-t-on que j’ai un ego surdimensionné, mais je suis convaincu que ma trilogie présente plus d’intérêt littéraire que Fifty Shades of grey. Pour moi, c’est l’autrice de ce navet qui devrait avoir le syndrome de l’imposteur !

Bien sûr, ça ne veut pas dire que je me sens « au-dessus » des auteurs de best-sellers, ni à l’inverse que je suis aigri de n’avoir vendu que plusieurs milliers de bouquins au lieu de… plusieurs millions. Très sincèrement, je suis heureux d’avoir eu ce parcours de « petit auteur » et je pense être à ma place dans cet écosystème, une place que je n’ai volée à personne. La prétendue « concurrence entre artistes » est un concept sans fondement : même si je le voulais, je ne pourrais pas écrire comme certains membres de mon atelier d’écriture parce que chacun d’entre eux dispose d’un imaginaire, d’un style et d’un vécu qui lui est propre. C’est ce qui fait la magie de la littérature ! Plus d’une fois, je me suis montré admiratif devant un texte de l’atelier. Il y a parfois des participants qui font des choses que je ne sais pas faire, je l’avoue volontiers. Et comme je le dis souvent, le jour où une participante ou un participant de mon atelier d’écriture écrira un best-seller, je serai le plus heureux des hommes.

En conclusion, je pense qu’il faut dédramatiser les blocages qu’on peut rencontrer, qui ne sont souvent que des paliers, des phases naturelles. Tout est dans la tête ! On peut devenir auteur progressivement. On fait lire son livre à sa mère, puis à des amis, et un beau jour on soumet un extrait en atelier d’écriture… On gagne peu à peu de la confiance. Moi, je me suis senti auteur avant d’être publié, au moment où j’ai commencé à écrire quotidiennement, mais pour d’autres personnes l’instant clef sera le jour de la publication… Toute dépend de sa propre sensibilité, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise façon de devenir auteur.

Comme le disaient les Grecs, gnothi seauton. « Connais-toi toi-même ». 

Pour moi, chaque manuscrit à écrire est une première fois… et ce n’est pas une vue de l’esprit ou de la fausse modestie. Ne vous inquiétez pas si vous rencontrez des blocages.

Le temps travaille pour vous.

Consigne d’écriture : écrire en conscience

La méditation zen peut être un excellent outil pour prendre confiance en soi juste avant l’écriture. il s’agit d’une méditation sans objet : on se tient assis sur un coussin les jambes croisées, le dos droit, les mains jointes (la gauche sur la droite), les pouces reliés « de façon à ce qu’une fourmi se tienne entre les ongles sans être écrasée », les yeux ouverts pour éviter de s’endormir, mi-clos. Conserver le dos droit est le point le plus important à respecter. Une fois la position adoptée, on observe les pensées comme des nuages qui se dissipent, sans les juger ou les réfréner si elles sont négatives, mais sans non plus être entraîné par elles si elles se révèlent agréables. Si on divague, on se recentre à nouveau sur la position de son corps, le dos droit. Une session de dix minutes suffit amplement. La consigne d’écriture est la suivante :

Pensez à votre semaine écoulée, à une émotion positive ou négative, que ce soit une émotion vécue dans la vraie vie, dans un rêve, à moins que ce ne soit un vieux souvenir qui soit revenu à la surface pendant votre méditation. Cette émotion peut n’être ni positive ni négative, comme par exemple une rencontre étrange dans un train. Une fois que vous identifiez cette émotion, écrivez une courte séquence. Il peut s’agir d’une description, d’une poursuite entre deux personnages, d’une pensée, d’une scène de bataille… peu importe si vous utilisez la première personne du singulier, le « je » ou le « il/elle ». Essayer de faire ressentir à un lecteur cette émotion que vous avez vous-même éprouvée. S’il devine la bonne émotion, vous avez gagné.

Published in: on novembre 14, 2024 at 9:21  Comments (6)  

La fin du tunnel créatif

La philosophe et astronome Hypatie, symbole de la bibliothèque d’Alexandrie

C’est non sans une grande émotion que j’ai reçu les retours de trois bêta-lecteurs concernant le Loup d’Andrinople dont je vous parlais dans l’article précédent… et ils sont plus que positifs. Je suis particulièrement ému : en temps normal, au niveau de mes premiers jets, je suis plutôt un auteur « laborieux », j’ai en effet écrit 15 versions des pirates de l’Escroc-Griffe avant d’être publié ! Or, pour la première fois dans ma vie d’écrivain, la V1 d’un de mes manuscrits a suscité beaucoup d’enthousiasme. Même si un texte est toujours perfectible, le Loup d’Andrinople est pour l’instant LE roman que j’ai écrit dont je suis le plus fier. Je vais, bien sûr, prendre en compte les remarques pertinentes de mes bêta-lecteurs, puis procéder à une soumission éditoriale avant le 31 décembre, notamment pour une grosse maison. Je vous livre en exclu le pitch, j’espère qu’il vous plaira :

Surnommé le Loup d’Andrinople, le soldat romain Élien de Syedra a reçu pour ordre du fanatique empereur chrétien Théodose d’incendier la bibliothèque d’Alexandrie, mais en l’espace d’une nuit son directeur va révéler à Élien des manuscrits secrets qui vont bouleverser ses certitudes et, peut-être, changer le cours de l’Histoire… Un thriller ésotérique qui se déroule à la fin de l’Empire romain sur fond d’hérésies et de querelles théologiques.

Le vrai personnage principal de mon livre, c’est la bibliothèque d’Alexandrie elle-même. À ma grande surprise, il n’y a jamais eu de grand roman lui étant totalement consacré, une anomalie dans l’histoire de la Littérature ! Sans vouloir me montrer prétentieux, j’ai l’audace de croire que ce sera désormais le cas avec le Loup d’Andrinople, à mi-chemin entre le Nom de la Rose et Cartographie des nuages, qui a lui-même inspiré le film Cloud Atlas.

Cet adoubement de mes bêta-lecteurs constitue pour moi la fin d’une longue traversée du désert éditorial, car depuis 2016 je n’ai plus publié de romans (seulement trois nouvelles). J’ai pourtant écrit l’intégralité de la nuit du Givre-Mort, un manuscrit que je trouve  « pas mal »… « Pas mal », cela signifie, à mes yeux, qu’il n’est pas assez bon pour succéder aux pirates de l’Escroc-GriffeLe Loup d’Andrinople sera donc, enfin, le fameux quatrième roman que je cherche depuis 2016 au sein des méandres de mon labyrinthe mental. Être publié en 2026 serait une belle date symbolique…

Pendant que mes bêta-lecteurs lisaient le premier jet du Loup, j’en ai profité pour me lancer dans un énorme chantier : la version 3 du Moine de Samarcande. Il s’agit moins d’une réécriture proprement dite que d’un « taillage de haie » (désolé, je n’ai pas d’autre image en tête 😂) afin d’obtenir une version plus épurée de ce récit initiatique. Une version plus orientale, contemplative, l’histoire d’un maître bouddhiste et de son élève qui voyagent dans le désert du Taklamakan.

Je pense que ce sera clairement la bonne version… à condition d’user de la tronçonneuse et de passer de 660.000 signes avec espace à 500.000 signes !

Il faudra pour cela supprimer des personnages et en introduire d’autres plus subtilement au fil de l’’intrigue… ce qui va amener beaucoup plus de tension dramatique. 

Si vous désirez en savoir plus sur ma trilogie de l’Orient, je serai en dédicace au Cultura de Terville le 22 novembre pour le recueil de nouvelles dans lequel je suis publié, Génies du crime, aux éditions Livr’S, j’ai hâte de bavarder avec vous !

Published in: on octobre 31, 2024 at 7:32  Laissez un commentaire  

La trilogie de l’Orient

Ça y est, j’ai vaincu la malédiction, j’ai enfin réussi à écrire un petit roman ! Cela faisait des années que je rêvais d’un format court. J’ai terminé le premier jet du Loup d’Andrinople, un thriller ésotérique qui se déroule à la bibliothèque d’Alexandrie… et, cerise sur le gâteau, c’est probablement le livre qui m’a procuré le plus de plaisir à écrire. Une première bêta-lectrice au regard aiguisé l’a lu et aimé, je suis dans les corrections. Comme je vous l’avais expliqué, le Loup d’Andrinople possède un lien avec le Moine de Samarcande, mon autre projet en cours de réécriture… Il est temps de vous en dire plus. Comme vous le savez peut-être, le Moine de Samarcande raconte l’histoire de Zhiyan, un soldat chinois du IXe siècle qui part sur les routes de la Soie en quête d’un remède pour sauver la fille de l’empereur, malade, une femme dont il est éperdument amoureux.

Il s’agit d’une épopée romanesque et historique se déroulant en Asie Centrale, aussi bien que d’une oeuvre contemplative à la lisière du fantastique, ésotérique… Cet ésotérisme est précisément le lien avec le Loup d’Andrinople. Bien que les deux récits soient totalement indépendants, ils traitent de réincarnation et possèdent une connexion profonde.

L’aventure éditoriale ne s’arrêtera pas là car j’ai un autre livre en tête, dont l’action se déroulera au Japon, pays que j’ai visité à quatre reprises et auquel je suis très attaché, l’ayant découvert enfant. Ce troisième roman s’intitulera Sur la route de Funaya et constituera l’ultime volet de cette vraie-fausse trilogie avec, de nouveau, une histoire autonome qui prendra tout son sens lorsque vous aurez lu les deux autres romans.

Il m’aura fallu (comme pour les pirates de l’Escroc-Griffe !) une dizaine d’années pour écrire cette trilogie de l’Orient, mais cette dernière me tient particulièrement à coeur, car elle est le miroir de ma vie spirituelle. J’ai commencé à méditer quotidiennement il y a dix ans, en 2014, au moment d’écrire cet article. Deux ans plus tard j’ai pris refuge* auprès d’un maître, dans un temple tibétain… et il y a un mois et demi, il m’est arrivé une expérience singulière qui m’a profondément changé, en bien. Tout avait pourtant mal débuté avec cette journée particulière où j’appris en quelques heures plusieurs mauvaises nouvelles, dont un deuil et une rupture sentimentale.

Un doux soir d’été, j’ai pris le temps de m’asseoir sur un banc, avec le sentiment que cette vague d’événements négatifs possédait une seule signification : s’il s’agissait d’abandons, cela signifiait que je devais lâcher prise. J’ai alors été submergé par une paix comme je n’en ai jamais ressenti auparavant, le plaisir d’être simplement vivant, de la gratitude. Ce soir-là, j’ai déambulé dans les rues de Metz, souri à des inconnus, le coeur léger. Bien que ma vie ne soit pas parfaite, durant cette nuit j’ai réalisé que je possédais absolument tout pour être heureux, un toit sur la tête, de quoi manger… et que je n’avais besoin de rien de plus. Cela ne m’empêche pas d’avoir des projets littéraires, mais j’ai ce sentiment apaisant, à 47 ans, d’avoir atteint tous mes objectifs, d’être rassasié par la vie au point où j’ai beaucoup moins de « désirs », si ce n’est l’envie d’être en harmonie, à mon humble niveau, avec les personnes qui souffrent autour de moi, tout en étant délivré du syndrome du sauveur et des dépendances affectives. J’ai appris à me détacher des relations toxiques, sans éprouver en retour de haine, de ressentiment ou de colère.

Le lendemain de cette étrange soirée, tout paraissait plus lumineux. Au fil des semaines, j’ai parfois eu l’impression que certains bruits de la ville, habituellement désagréables, avaient changé. Un matin, j’ai entendu un ouvrier utiliser un aspirateur souffleur pour les feuilles mortes, le son de la machine ressemblait à un mantra agréable, un « AH » qui m’a donné le sourire.

Je pensais que ce phénomène serait temporaire, mais en réalité ce sentiment de paix ne m’a plus quitté, comme le ressac d’une vague qui va et vient avec une intensité variable, mais qui demeure présente en moi. Il s’est même passé des petits « miracles » : depuis mon adolescence j’éprouvais une mélancolie, je sentais toujours quelque part dans mon esprit la présence subtile de cet ami intime qui m’avait tant tourmenté pendant ma dépression l’année dernière, au point de le surnommer mon ombre… et la « voix » de cette ombre s’est tue. Elle a totalement disparu de mon esprit, ce qui n’était jamais arrivé auparavant. J’ai la conviction que cette noirceur s’en est allée à tout jamais. Dans la foulée j’ai arrêté de fumer… et je sens que, là encore, c’est définitif.

J’ai l’impression d’avoir trouvé ma propre voie/voix spirituelle. J’anime un atelier d’écriture sakado orienté développement personnel, ainsi que des séances de méditation laïques une fois par semaine pour des collègues de boulot qui me les ont demandées. Le « hasard » a fait qu’une amie d’une association m’a contacté cet été pour remplacer à la dernière minute une personne qui devait animer une journée de méditation… et comme le courant est bien passé avec les participants, l’association a programmé d’autres sessions. On dirait que l’univers me pousse à emprunter cette voie.

Ironie du sort, pendant mes dix années de bouddhisme tibétain j’ai rempli mon esprit avec quantité d’ouvrages sur la voie progressive**, jusqu’à ce fameux soir où j’ai réalisé l’importance du vide. Le secret ultime de la méditation… c’est qu’il n’y en a pas. Il n’y a rien à chercher. En fait, il n’y a même pas de méditation et de non-méditation, de dualité : faire la vaisselle, prendre une douche, accomplir le ménage… Tout est prétexte pour demeurer en conscience, sans accorder d’importance au monologue du mental. Le karma, autrement dit l’état d’esprit, est l’aimant qui conditionne la perception de la réalité : comme je le dis souvent, un individu au karma négatif qui se rend à son travail et oublie son parapluie va pester lorsqu’il subira une averse en chemin. Cet événement le rendra de mauvaise humeur, au moment d’arriver à son lieu de travail, il est même possible qu’il se dispute avec ses collègues de boulot, qu’il grommelle « de toute façon la journée avait mal commencé ».

À l’inverse, au moment d’être trempée par la pluie, une personne au karma positif, donc avec un bon état d’esprit, va éclater de rire… et passer une journée radicalement différente. Pourtant, à la base, il s’agit du même événement qui a, cependant, généré deux univers mentaux distincts. La souffrance, le samsara, vient du fait que la plupart des gens se disent « je serai heureux quand j’aurai atteint tel objectif », un nouveau travail mieux payé, l’amour, un voyage, une maison plus spacieuse, le dernier iPhone… mais le drame vient du fait qu’il y a toujours un nouvel objectif qui, insidieusement, remplace peu à peu le précédent. C’est le désir qui cause tant de malheurs***. De la même façon qu’un pauvre va dormir sans le savoir sur un coussin rempli d’or, nous n’avons pas conscience que la satisfaction, le nirvana, est déjà en nous, pour peu que nous sachions contempler ce trésor intérieur.

Dans ces conditions, le samsara et la nirvana sont les deux faces illusoires de la même pièce. Il n’y a pas de dualité, un « moi » et des « gens » ou des événements qui nous font obstacle, car l’obstacle est le chemin. Sans la boue, pas de lotus.

Je suis persuadé que tous les ésotérismes, philosophies humanistes et grandes spiritualités, comme le gnosticisme chrétien, le soufisme musulman, la kabbale juive, le stoïcisme et bien évidemment le bouddhisme, enseignent une seule vérité : nous sommes les neurones d’une même conscience globale. Si la loi du karma fonctionne si bien, c’est parce que lorsque je fais du mal à autrui, en réalité je me fais du mal. Je ne peux pas changer les autres ou l’univers, mais je peux modifier mon état d’esprit, et c’est une nouvelle extraordinaire. La vie est aïkido : il n’y a pas d’ennemi extérieur ou intérieur à combattre, il suffit de suivre le courant et les tensions se dissipent. Comme l’enseigne la méditation zen, « observer ses propres pensées, comme des nuages qui disparaissent »…

* « Prendre refuge » est une expression signifiant « devenir bouddhiste ». La prise de refuge est un peu une cérémonie équivalente au baptême chrétien.

** Le bouddhisme tibétain est dit « gradualiste », l’Eveil peut être atteint dans cette vie à condition de passer des années à pratiquer des techniques tantriques axées sur la purification du karma et la transformation des désirs. Cette approche est, en apparence, opposée au « subitisme » qu’on retrouve dans le zen, avec un Eveil « soudain ». En réalité, ces deux conceptions sont complémentaires.

*** Le constat est le même pour les ruminations du passé… autant d’hallucinations du mental qui nous empêchent d’être dans le présent.

Published in: on octobre 18, 2024 at 11:45  Comments (3)  

Des nouvelles de Samarcande

J’ai une excellente nouvelle à partager ! J’en suis d’autant plus heureux que j’ai traversé un été compliqué : le voyage dans le désert du Taklamakan est reporté d’un an car depuis le Covid il est devenu complexe, coûteux (et dangereux) d’organiser une telle expédition… mais celles et ceux qui me connaissent savent que je suis têtu et que je n’ai pas dit mon dernier mot ! Le manuscrit du Moine de Samarcande a également été victime d’aléas car je me suis rendu compte que j’avais beaucoup trop de personnages, si bien que l’intrigue est devenue un pavé de 650.000 signes… gare à l’indigestion ! Le manuscrit va entamer une cure d’amaigrissement à travers une réécriture totale afin d’obtenir une troisième version plus courte et plus épurée qui, cette fois, sera la bonne ! Comme le disent les stoïciens : « l’obstacle est le chemin ».

Passons maintenant à LA bonne nouvelle : pendant que je laissais reposer le Moine de Samarcande, j’ai repris le manuscrit de l’autre roman qui va former, avec le Moine, ce que j’appelle la trilogie de l’Orient : trois livres a priori totalement indépendants qui auront néanmoins une valeur ajoutée pour celles et ceux qui auront lu la trilogie dans son intégralité. Le manuscrit dont je parle est le Loup d’Andrinople, un vieux projet datant de 2016, à l’époque trop costaud pour moi, que j’ai enfin terminé ! Il s’agit d’un thriller ésotérique qui se déroule à la bibliothèque d’Alexandrie à la fin de l’Empire romain sur fond d’hérésies, de querelles théologiques et d’incendie… Il y a un lien entre le Loup d’Andrinople et le Moine de Samarcande, mais je n’en dirai pas plus…

En dehors du fait d’avoir pris un pied immense à l’écrire, je suis très fier de ce nouveau bébé de papier, qui pour le coup est un petit projet de par son épaisseur : 120.000 signes, soit la taille d’une novella*… J’ai vaincu une malédiction personnelle car, jusqu’à aujourd’hui, j’étais infoutu d’écrire un petit roman sans qu’il ne devienne un pavé, c’est chose faite désormais ! Je suis en train de corriger le premier jet, qui va être lu par Fred, mon (sévère) bêta-lecteur fétiche fin septembre, ensuite viendront les corrections. Si tout se passe bien, j’effectuerai une soumission éditoriale à la fin de l’année ou au plus tard début 2025. Le Loup d’Andrinople sera donc le premier volume de cette (fausse) trilogie qui grandit dans ma tête depuis huit ans, soit l’âge de mon fils, tempus fugit

Si vous voulez en savoir plus, je serai ravi de discuter de tout ça en vrai au festival Etrange Grande, je serai en effet en dédicace pour le recueil de nouvelles Génies du crime (j’ai écrit l’une des histoires), sur le stand des éditions Livr’S… Au plaisir de vous retrouver !

* une novella est un tout petit livre du genre de ceux d’Amélie Nothomb, entre le roman et la nouvelle, d’où son nom.

Published in: on septembre 5, 2024 at 11:15  Comments (2)