Tisseur de mots

La poétesse Enheduanna

La poétesse Sappho

Au commencement était le mythe. Il fut un temps où les légendes étaient orales, où les livres n’existaient pas. Angoissés à l’idée de perdre leurs traditions, les anciens réalisèrent que le folklore ne pouvait être mémorisé que par le biais d’un langage rythmique, les rimes. Ce fut la naissance de la poésie, qui permettait de répéter des textes sans les altérer, car la musique des poèmes se brisait à la moindre erreur de rime, ce qui garantissait la fidélité des récits.

Aujourd’hui, il nous paraît difficile d’imaginer un monde occidental sans écriture… mais par le passé, ce fut le cas. La Grèce des Âges Sombres était alors parcourue par des bardes itinérants, les aèdes, qui contaient des poèmes destinés aux nobles. Comme un musicien de jazz qui utilise une mélodie pour improviser sans partition, l’aède se livrait, avec sa cithare, à des variations pour interpréter des histoires à chaque fois uniques, sur la base de centaines de mythes, ce qui nécessitait une mémoire prodigieuse entretenue dès le plus jeune âge. Les vers étaient composés de phrases préparées d’avance, mais modulables. Ainsi, ce tisseur de mots qu’était l’aède intégrait dans ses épopées les ancêtres des nobles pour qui il jouait, raccourcissait ou allongeait la chanson en fonction de l’humeur de son auditoire, savait placer des fins à suspens afin qu’on lui demande de poursuivre son récit le lendemain soir, puis une autre nuit… jusqu’à ce que la cour se lasse et que l’aède aille vendre ses services ailleurs.

En ces temps bien lointains, les poèmes n’appartenaient à personne. Bien avant Internet, ils formaient une encyclopédie orale. Les contes enseignaient des notions de navigation, d’agriculture, d’architecture, de stratégie, des rites, plus généralement les coutumes et valeurs requises pour vivre en harmonie avec les dieux.

Quand l’écriture apparut, de nombreux Grecs furent choqués par ce profond changement culturel, car à la différence d’un dialogue avec un philosophe de chair et de sang, on ne pouvait pas échanger avec un texte, émettre des objections, nuancer… En lisant, on ne faisait que recevoir des idées. Socrate affirmait, dixit Platon, que

l’écriture produirait l’oubli dans les âmes en leur faisant négliger la mémoire (…) car, quand ils auront beaucoup lu sans apprendre, ils se croiront très savants, et ils ne seront le plus souvent que des ignorants de commerce incommode, parce qu’ils se croiront savants sans l’être..

Fixer une histoire par écrit revenait aussi à condamner toutes les autres versions. Ce sacrifice fut terrible. Combien de chefs d’oeuvres de la tradition orale ont-ils été perdus ? On ne le saura jamais, mais il y eut aussi des répercussions positives : une histoire ne dépendait plus de la mémoire limitée d’un aède. Grâce à l’écriture, l’Homme eut accès à une immense mémoire collective, le rêve des anciens qui craignaient que le savoir ne tombe dans l’oubli. De plus, utiliser des moyens techniques comme les vers n’était plus nécessaire. Avec la diffusion de l’alphabet, il fallait désormais connaître moins de trente signes pour écrire, et non des milliers de cunéiformes ou de hiéroglyphes, ce qui impliquait que l’écriture n’était plus réservée à une élite religieuse de scribes**, la parole était donnée aux marginaux. Le poète berger Hésiode dénonça dans les Travaux et les Jours les juges corrompus « avaleurs de jambons », tandis que de femmes grecques, dont les livres ont hélas été perdus à jamais, s’illustrèrent : Corinna, Télésille, Myrtis, Praxilla, Eumétis (aussi appelée Cléobuline), Boiô, Érinna, Nossis, Moïro, Anytè, Moschiné, Hédylé, Philinné, Mélinnô, Caecilia Trebulla, Julia Balbilla, Damô, Théosébéia… et Sappho, à l’origine de ce poème sublime et subversif destiné à sa bien-aimée

Il me semble l’égal des dieux cet homme
Qui devant toi est assis
Et, proche, t’écoute parler doucement
Et rire en suscitant le désir
Cette vision dans ma poitrine a ébranlé mon coeur
Si je te regarde, même un instant, je ne peux plus parler
Mais ma langue se brise,
Un feu subtil court aussitôt sous ma peau
Avec mes yeux je ne vois plus rien
Mes oreilles bourdonnent
Sur moi une sueur glacée se répand
Un tremblement m’envahit toute
Je suis plus verte que l’herbe
Et d’une morte j’ai presque l’apparence


Sappho

Grâce à des inscriptions antiques, on sait qu’à Taos et à Pergamme, des femmes allaient à l’école.

Cette diffusion de l’écrit et de l’alphabet entraîna un développement de l’esprit critique sans précédent : la lecture d’un papyrus permettait de prendre une pause pour réfléchir sur son contenu, contrairement à un spectacle basé sur l’art oral. Il était même possible d’écrire soi-même des oeuvres philosophiques dans lesquels on remettait en question l’ordre établi. La parole était enfin donnée aux gens ordinaires tels que Archiloque, enfant batard d’un noble grec et d’une esclave barbare, qui fut mercenaire et poète. Alors que les mères spartiates demandaient à leurs fils de revenir victorieux avec leurs boucliers au bras ou « couchés dessus », c’est-à-dire morts, Archiloque eut le courage d’avouer que

ce bouclier, que bien malgré moi j’ai abandonné dans les buissons, une arme irréprochable, c’est aujourd’hui un Thrace qui le brandit. Mais j’ai sauvé ma peau. Que m’importe ce bouclier ? Adieu. J’en achèterai un autre aussi bon.

Anecdote émouvante, les papyrus étaient copiés par des esclaves cultivés, des intellectuels qui adoraient le savoir, mais qui avaient eu le malheur de perdre leur liberté suite à une guerre ou des dettes : à cette époque, n’importe quelle personne libre vivait dans l’angoisse de se retrouver un jour esclave … Si nous pouvons lire la pensée de Socrate, Platon et Aristote, c’est grâce à ces nombreux anonymes qui ont tant souffert, des amoureux de la littérature qui ont recopié mot après mot quantité d’oeuvres inestimables, parfois au péril de leurs vies : ce fut le cas de libraires romains, (le terme librarius désignait à la fois le copiste sur commande et le libraire, il s’agissait d’un même métier) crucifiés par l’empereur Domitien à cause d’un livre de l’historien Hermogène de Tarse, lui-même exécuté. L’historien Cremutius Cordus connut le même sort, son livre Histoire des guerres civiles de Rome fut condamné à être brûlé. En prenant des risques inouïes, sa fille Marcia conserva en secret l’unique exemplaire et, plus tard, commanda de nouvelles copies. C’est grâce à elle que certains précieux fragments de ce livre sont parvenus jusqu’à nous. Une autre femme, Sulpicia, la seule poétesse romaine dont nous connaissons les oeuvres, fit également preuve d’un grand courage. Issue d’une famille riche, elle osa raconter son amour impossible avec un homme d’une classe inférieure, Cerinthus. Voici un extrait touchant d’un de ses poèmes

Je suis heureuse d’avoir commis cette faute.
Le révéler et le crier.
Non, je ne veux pas confier mon plaisir
à l’intimité stupide de mes notes.
Je défierai la règle,
Je suis écoeurée de feindre de leur obéir.
Nous avons été dignes l’un de l’autre,
qu’on se le dise.
Et que celle qui n’a pas d’histoire
raconte la mienne.


Pendant l’Antiquité, la production de papyrus explosa, et l’idée d’une institution qui contiendrait tout le savoir du monde, de la Grèce à l’Inde, s’imposa, un centre de recherche extraordinaire, habité par les meilleurs savants de l’époque, qui réunit jusqu’à 500.000 livres : la bibliothèque d’Alexandrie. Les oeuvres étaient généralement sans titres, on les désignait par la première phase, par exemple Enûma Eilshe, en akkadien « Lorsqu’en haut ». On pouvait aussi les désigner par la fonction (« Pour prier le Dieu-Tempête »). Les premiers bibliothécaires d’Alexandrie étaient des philologues qui cherchaient les sources les plus anciennes pour corriger les inévitables erreurs de copies et de traduction, et ainsi obtenir les textes les plus fidèles aux oeuvres originales. La collection de cette bibliothèque était si vaste qu’Aristophane de Byzance lisait chaque papyrus dans l’ordre pour connaître par coeur leur rangement (il fut l’inventeur des accents et de la ponctuation), Callimaque fut même contraint de créer un catalogue de 120 rouleaux juste pour dresser l’inventaire. Pour contrer la bibliothèque de Pergame, l’Egypte interdit l’exportation de papyrus… ce qui entraîna la naissance du « parchemin », dont le nom signifie « peau de Pergame ».

Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette volonté de collectionner des livres fut critiquée par un philosophe et non des moindres, le stoïcien Sénèque :

Les dépenses occasionnées par les études, et qui sont les plus honorables de toutes, ne me paraissent raisonnables qu’autant qu’elles sont modérées. Que me font ces milliers de livres, ces bibliothèques innombrables, dont, pour lire les titres, toute la vie de leurs propriétaires suffirait à peine ? Cette multiplicité des livres est plutôt une surcharge qu’un aliment pour l’esprit ; et il vaut mieux s’attacher à peu d’auteurs, que d’égarer, sur cent ouvrages, son attention capricieuse.

Quatre cent mille volumes, superbe monument d’opulence royale, ont été la proie des flammes à Alexandrie. Que d’autres s’appliquent à vanter cette bibliothèque appelée par Tite-Live le chef-d’œuvre du goût et de la sollicitude des rois. Je ne vois là ni goût, ni sollicitude : je vois un luxe littéraire , que dis-je, littéraire ? ce n’étaient pas les lettres, mais l’ostentation qu’avaient eue en vue les auteurs de cette collection. Ainsi, tel homme, qui n’a pas même cette teinture des lettres qu’on exige dans les esclaves, a des livres qui, sans jamais servir à ses études, sont là pour l’ornement de sa salle à manger. Qu’on se borne donc à acheter des livres pour son usage, et non pour la montre.

Un papyrus anonyme intitulé Contre un ignorant qui achetait beaucoup de livres explique avec rage que 

Celui qui achète des livres pour ne pas les lire, que fait-il à part donner du travail aux souris, un repaire aux mites et des coups aux esclaves qui ne les surveillent pas assez ?

Malgré la fin de la bibliothèque d’Alexandrie, durant l’Antiquité romaine le support écrit ne cessa d’évoluer, le papyrus céda très progressivement la place au codex, un ensemble de tablettes attachées par des anneaux ou des cordelettes, jusqu’au moment où on remplaça les petites plaques en bois ou en métal par des feuilles de parchemin ou de papyrus. Les Romains apprirent à coudre ces feuilles entre elles pour les relier, ils inventèrent « l’art de la reliure ». Les pages étaient protégées par des couvertures en bois doublées de cuir, et l’on prie l’habitude d’écrire les titres sur les « dos » des livres. Le codex était plus robuste que le papyrus, mais aussi beaucoup plus pratique : on pouvait le cacher, le ranger plus facilement, se rendre à un chapitre sans déplier l’intégralité d’un rouleau, lire n’importe où, d’une main. Le codex prenait moins de place, était léger, tandis qu’on pouvait écrire des deux côtés d’une feuille. À surface égale, le codex permettait d’écrire six fois plus que sur un rouleau, Martial affirmait que les quinze rouleaux des Métamorphoses d’Ovide tenaient dans un seul codex. Le livre moderne était né, une innovation technologique antique vieille de près de deux mille ans… autant dire une plus grande durabilité que nos disquettes des années 90, devenues obsolètes et illisibles pour 99,9% des ordinateurs actuels… 

Le plus ancien codex conservé avec sa reliure (cuir avec languette et cordon), III ou Ve siècle après J.-C.

Plus tard, au Moyen-Âge, il y eut une nouvelle révolution culturelle : un beau jour, les moines copistes découvrirent avec effarement qu’un homme, Gutenberg, avait trouvé le moyen de se passer d’eux et d’imprimer en série des livres grâce à une machine diabolique. Dans son Histoire de l’imprimerie (1854), l’imprimeur Paul François Dupont raconte que

Lorsque les premiers ouvrages eurent été imprimés à  Mayence, Fust (NDLA : le banquier qui finança Gutenberg) en envoya à Paris des exemplaires, et il chargea des agents de les vendre . Il s’y rendit lui-même plus tard et exerça son commerce sous les yeux de la Sorbonne. Comme on ne connaissait pas encore l’usage des caractères imprimés, on prit ces volumes pour des manuscrits, tout en ne se rendant pas compte de leur parfaite identité, et on les paya fort cher. Mais les copistes, effrayés pour leur 
industrie, présentèrent aussitôt requête au parlement et obtinrent que tous les livres venus de l’étranger seraient saisis et confisqués. Les ornements en encre rouge, qu’on disait, en ces temps d’ignorance, avoir été tracés avec le sang des copistes, donnèrent lieu au soupçon, puis à l’accusation de 
magie (NDLA
: par la suite, Louis XI fit libérer Fust).

Avec cette invention révolutionnaire, l’utilisation des paragraphes, titres, chapitres, paginations, tables des matières et notes de bas de page se systématisa. Comme à l’époque de la transition de l’oral vers l’écrit, il y eut des voix pour s’émouvoir de la fin d’un monde, celui de l’artisanat d’oeuvres uniques « collectors » recopiées à la main, richement illustrées par des enluminures, au profit d’une production de masse… mais là encore, l’innovation technique permit des avancées sociales majeures. La culture n’était plus réservée à une élite de moines, tandis que les tirages élevés des livres assuraient une meilleure sauvegarde de la connaissance. La bibliothèque d’Alexandrie n’a en fait jamais cessé d’exister : malgré les incendies, les autodafés des fanatiques et les ravages du temps, son idéal, collecter le savoir du monde, s’est transmis de génération en génération.

Aujourd’hui, si Internet, la numérisation et l’Intelligence Artificielle suscitent une fois encore des craintes légitimes concernant la transmission de la culture, grâce au progrès technique nous accomplissons un vieux rêve de l’Humanité : rendre le savoir universel afin d’éviter qu’il ne sombre dans l’oubli. Nos tablettes tactiles épousent les formes des tablettes de pierre antiques, avec les fenêtres de nos navigateurs nous « scrollons » (de l’anglais scroll, rouleau) de haut en bas du contenu numérique comme s’il s’agissait de papyrus, nous avons accès à une somme de connaissances qui auraient fait rêver les anciens.

Que nous soyons lectrices ou lecteurs, autrices ou auteurs, libraires, bibliothécaires, éditrices ou éditeurs, correctrices ou correcteurs, nous sommes toutes et tous les lointains héritiers de la bibliothèque d’Alexandrie.

Pour aller plus loin


Je ne saurais trop vous conseiller le chef-d’œuvre qui m’a inspiré ce modeste billet, l’infini dans un roseau d’Irene Vallejo, plus qu’une histoire du livre façon Sapiens, une fabuleuse odyssée à travers les millénaires. C’est l’un des ouvrages les plus passionnants qu’il m’ait été donné de lire.

*Durant l’Antiquité, la lecture se faisait à voix haute, on croyait que les mots possédaient un pouvoir sacré
**Il faut signaler un fait important : le premier écrivain de l’Histoire était une femme au destin incroyable, la poétesse Enheduanna

Published in: on décembre 13, 2024 at 6:12  Comments (2)  

Zen et taoïsme dans la poésie japonaise

Afin de canaliser le syndrome de l’imposteur, avec mon atelier d’écriture sakado nous allons nous initier à la plus succincte des littératures, celle des haïkus, des poèmes qui possèdent un lien profond avec la spiritualité japonaise, notamment la pensée zen, elle-même influencée par le taoïsme.

Un haïku est composé de trois vers (5/7/5) et de 17 syllabes, c’est un poème qui célèbre le moment présent, la photographie instantanée d’un événement anodin. De par son format court, l’haïku va à l’essentiel et suscite une sensation, une émotion, à la manière d’une peinture impressionniste qui va suggérer plus que montrer. Dans le premier poème que je vais vous présenter, le moine Ryokan rentre chez lui et découvre qu’il a été cambriolé.

Le voleur a tout pris
Il ne reste que la Lune 
À la fenêtre

Ce qui est intéressant chez Ryokan, c’est le sentiment de sidération qui se dégage de son poème, ainsi que l’humour qu’il éprouve face à ce cambriolage, un aléa de la vie qui invite au lâcher-prise. Ryokan a tout perdu et pourrait souffrir de son attachement aux choses matérielles, mais en réalité il conserve intact son bien le plus précieux : sa capacité à s’émerveiller. Ce haïku enseigne une leçon : accepter l’impermanence, le changement inévitable qui s’opère dans une existence.

J’ai retrouvé ce matin
Mes dessins d’enfant préférés
Quelle déception ! 

Anonyme 

Dans les haïkus on retrouve aussi les paradoxes des énigmes zen, les fameux koans.

C’est décidé 
Je vais de ce pas m’enrhumer
Pour voir la neige !

Sampû

Quand je vois mon chien 
Manger ses croquettes 
Je me régale ! 

Anonyme

Une plage immense 
Un tout petit crabe 
Une très grosse peur ! 

Anonyme

Je marche sur le sable en silence
Le goéland s’envole 
En entendant mon regard 

Anonyme

Parmi toutes ces belles chaussures
Qui vont me faire mal aux pieds
Lesquelles choisir ? 

Anonyme

Après mon spectacle 
Trois cents mains applaudissent 
J’entends celles de maman 

Anonyme 

La pomme tombée dans l’herbe 
Le jeune enfant essaie 
De la remettre dans l’arbre

Anonyme

Les mésanges ont fait leur nid 
Dans ma boîte aux lettres 
Quelle bonne nouvelle !

Anonyme 

Le saule 
Peint le vent 
Sans pinceau 

Saryû 

Un événement a priori anodin peut conduire à une intense prise de conscience sur le sens de l’existence, dans une approche non intellectuelle : c’est l’éveil spirituel, le satori. Le zen est un courant qu’on qualifie de subitiste parce que dans le zen, l’Éveil s’atteint plutôt « subitement » et non graduellement comme dans d’autres voies bouddhistes. Le haïku est la métaphore de ce satori qui nous invite à redevenir l’enfant émerveillé par la contemplation du monde.

Au bout du doigt du bébé
Suspendu 
Un arc-en-ciel 

Hiro Sôjo

Souvent, les vers du haïku ne possèdent, en apparence, aucun lien entre eux, ce qui procure un sentiment de vide, la fameuse vacuité propre au zen, mais le vide est, paradoxalement, ce qui unit les êtres et les phénomènes, car rien n’a d’existence intrinsèque, d’indépendance, tout est lié. 

Courte nuit d’été. 
Une goutte de rosée 
Sur le dos d’une chenille velue

Yosa Buson

Ici, la nuit d’été, la goutte de rosée et la chenille forment trois mondes aux échelles différentes, le monde macroscopique (la nuit d’été), le monde des insectes et le monde microscopique (la goutte de rosée). Comme on peut le constater, l’auteur du haïku n’hésite pas à changer de point de vue et d’échelle pour amener contraste et subtilité au poème.

Dans cette goutte de rosée, on contemple le reflet de l’univers tout entier. Cette image fait penser au célèbre poème de William Blake : 

Voir le monde dans un grain de sable
Et le paradis dans une fleur sauvage
Tenir l’infini dans le creux de sa main
Et l’éternité dans une heure.

Dans le bouddhisme zen, les liens entre les phénomènes et les êtres forment ce qu’on appelle l’interdépendance. Le poète Issa l’illustre jusqu’à l’absurde avec cet amusant haïku :

Avec moi elle lutte
A qui fermera les yeux le premier
La grenouille

Comme je le disais au début de cet article, le zen a été profondément influencé par la philosophie taoïste et la notion de wuweï, le non-agir : ne pas interférer avec la Nature pour la laisser s’exprimer, et ainsi en saisir toute la subtile sagesse. 

Oh une luciole qui vole 
Je voulais crier « regarde ! » 
Mais j’étais seul 

Taïgi

Le petit chat  
Plaque au sol un instant 
La feuille entraînée par le vent 

Issa

Le wuweï est une véritable invitation à la contemplation des saisons avec en premier lieu le printemps : 

Même pourchassé 
Le papillon 
Ne semble jamais pressé 

Garaku

L’été n’est pas en reste grâce au sensorium :

La citrouille grossit 
Je maigris 
Quelle chaleur ! 

Toun

Ici il est question de chaleur. Un auteur de haïkus n’hésite pas à utiliser les cinq sens afin de mieux faire comprendre au lecteur ce qui l’a touché ou ému. Exemple :

Grasse matinée
L’odeur des lardons de grand-mère
Je me lève immédiatement

Anonyme

Quand elle n’est pas là
Je mets l’écharpe grise de maman
Qui a gardé son parfum


Anonyme

On peut également suggérer le mouvement :

Le vent de la montagne
Effleure les pousses de riz
Sur mon chemin 

Bashô

La saison automnale symbolise l’impermanence avec ce haïku que j’aime beaucoup :

Rien ne dit 
Dans le chant de la cigale 
Qu’elle est près de sa fin 

Bashô

Soir d’automne 
Il est un bonheur aussi 
Dans la solitude

Buson 

Nuit d’automne 
Le papier troué d’une cloison 
Joue de la flûte 

Issa

L’hiver est traditionnellement associé à la mort, mais aussi à la régénération invisible induit par le cycle de la Nature.

Jour gris dans le cimetière
Le vent souffle entre les tombes 
Le parfum des fleurs 

Anonyme  

Je ne cesse de tousser
Personne 
Pour me taper dans le dos 

Santoka

Pourtant, l’hiver n’exclut pas l’humour :

Première neige 
Un sacré trésor
Ce vieux pot de chambre ! 

Issa

Mon ami venait m’emprunter quelques sous 
Il s’en retourne 
Les épaules couvertes de neige 

Takuhoku 

Dans la neige devant ma porte 
Il est bien droit le trou 
Que j’ai fait en pissant 

Issa

En dehors des saisons, les haïkus possèdent bien évidemment un bestiaire illimité pour peu qu’on sache observer la Nature.

Les miettes de pain 
Sèment des chants d’oiseaux 
Dans le jardin 

Françoise Naudin

Pieds nus dans le liseron vert 
Le héron et moi
Disputons un match d’immobilité 

Thierry Cazals

Poisson rouge du coiffeur 
Que connaît-il du monde à part 
Les cheveux qui tombent ? 

Thierry Cazals

Toile de rosée
L’araignée a tissé 
La lumière du matin 

Françoise Naudin 

Du dos de l’index 
Caresser le cou tendu 
D’un chaton qui ronronne 

Jean-Hugues Malineau

La patte de mon chat 
Posée sur mes genoux 
On écoute les oiseaux 

Anonyme

Dans le terrain de golf 
Une dizaine de lapins 
Creusent quelques trous de plus 

Anonyme 



Enfin, je terminerai avec ce dernier conseil : ne pas hésiter à utiliser l’humour comme dans le haïku de cet enfant :

Une très mauvaise note
Maman fait des frites quand même
Je ne lui ai rien dit…

Quelques techniques pour commencer à composer des haïkus

– Ayez toujours un carnet sur vous pour aller à la chasse aux haïkus et ainsi noter les émotions et les sensations. N’ayez pas peur des ratures, il est normal de retravailler un haïku et d’y accorder du temps, comme un sabre qu’on ne cesse de polir.
– Lisez énormément de haïkus.
– N’essayez pas de respecter à tout prix la formule 5/7/5 syllabes, l’essentiel étant que les 3 vers soient brefs (une dizaine de syllabes maximum par ver, si possible un second ver plus long). Supprimez le superflu comme les articles et les adjectifs, quand c’est possible, afin d’obtenir des vers épurés. Utilisez l’exclamatif (« Oh ! ») pour exprimer l’émerveillement. L’esprit du haïku consiste à aller à l’essentiel, mais aussi à être précis : parler d’un corbeau plutôt que d’un oiseau, ou d’un saule plutôt que d’un arbre permet de mieux personnaliser l’haïku, de lui donner du caractère. Dans l’idéal, l’émotion intervient au troisième ver, comme la chute d’une nouvelle.
– Privilégiez une expérience vécue personnellement dans la vie de tous les jours, afin de rechercher l’authenticité, une expérience qui s’est déroulée en un instant. L’émotion n’a pas besoin d’être intense ou dramatique, bien au contraire : on peut être ému par la présence d’un insecte… ou avoir le sentiment d’être soi-même un insecte perdu dans l’immensité du monde.
– Devenez zen, prenez le temps de vous balader sans but, à contempler ce qui vous entoure, dans l’instant présent, comme si vous étiez en vacances. Prenez du temps pour vous.
– Testez vos haïkus en les lisant à des amis.

Consigne d’écriture

Composez un haïku en rapport avec la nature ou votre quotidien urbain.

Bibliographie

Mon livre de haïkus, Janik Coat et Jean-Hugues Malineau, Albin Michel Jeunesse

Les séances précédentes du sakado

Séance 1 : huit milliard d’imposteurs

Published in: on novembre 15, 2024 at 11:19  Comments (5)  

Huit milliards d’imposteurs

Un jour, lors d’une banale session d’atelier d’écriture, un incident est survenu. Alors que j’avais donné une consigne simple, une dame s’est levée, m’a regardé et s’est exclamée, bouleversée, « je n’y arriverai pas ! ». Avant même que je puisse répondre quoi que ce soit, elle a brutalement quitté la salle en claquant la porte avec violence. Cet événement m’a profondément marqué.

Ce jour-là, j’ai compris que beaucoup de personnes viennent à mes ateliers d’écriture moins pour être publiées que parce qu’elles n’ont pas confiance en elles. Certaines de ces personnes souffrent parfois de blessures intérieures, d’autres ont perdu la joie d’écrire, c’est le cas de salariés qui travaillent dans des cabinets juridiques ou en entreprise et qui rédigent des articles professionnels insipides qui les dégoûtent de l’écriture créative.

Partant de ce constat, j’ai créé le sakado, en japonais 作家道, la voie de l’écrivain, qu’on peut aussi traduire par la voie de l’écriture. Il s’agit d’une spiritualité visant à prendre du plaisir tout en apprenant à mieux se connaître en tant qu’être humain, ce qui est plus facile à dire qu’à faire… bien qu’il existe de nombreuses techniques pour y arriver.

Dans le Japon d’autrefois, pour progresser dans la voie du sabre, un samouraï accordait autant d’importance à la technique proprement dite qu’à l’état d’esprit, le fameux zen qui lui procurait une efficacité redoutable au combat. La bonne nouvelle, c’est qu’aujourd’hui nous n’avons pas besoin de tuer qui que ce soit pour s’épanouir dans l’art de l’écriture.

Ce n’est pas parce que tu portes un sabre que tu ne te sens pas imposteur

Le syndrome de l’imposteur peut être canalisé en utilisant des consignes d’écriture, mais aussi en étudiant nos psychologies d’autrices et d’auteurs, afin d’enlever tous ces petits grains de sable qui parasitent notre art, que nous soyons écrivains novices ou à l’origine de best-sellers… Mais qu’est-ce que le syndrome de l’imposteur ?

Il s’agit d’une dissonance cognitive à la fois complexe, multifactorielle et répandue : qui ne s’est pas senti un jour dans la peau d’un imposteur ? Quand j’ai enseigné pour la première fois l’Histoire devant une adorable classe de sixièmes, une voix me disait « mais qu’est-ce que tu fous là, tu es ridicule ! Fuis tant qu’il en est encore temps ! ».

Finalement tout s’est très bien passé et j’ai enseigné pendant une dizaine d’années.

Ce syndrome est particulièrement répandu chez les autrices et auteurs en France parce que, culturellement, au pays du romantisme, on considère qu’un auteur est un être maudit inspiré qui fait partie d’une élite, et qu’écrire se fait dans la souffrance (et si possible en crevant dans la pauvreté). Je pense exactement le contraire : tout le monde est capable d’écrire sans nécessairement souffrir, à condition de disposer des bons outils. L’atelier d’écriture en fait partie, tout comme la bêta-lecture.

Pour moi, un auteur est une personne qui essaie d’écrire tous les jours une histoire. L’édition est secondaire : il y a des génies qui n’ont jamais été publiés, et des auteurs au talent discutable qui ont vendu des millions de livres, sans vouloir les juger, tant mieux pour eux.

Dans tous les cas, l’art d’écrire est si difficile que, vous, comme moi, sommes d’éternels étudiants. Nous n’avons pas assez d’une vie pour apprendre. Puisque cet apprentissage est long et complexe, prendre du plaisir est le meilleur moyen de progresser. Que vous souhaitiez être publié, ou juste écrire pour vous, le plus important est de s’amuser, peu importe votre genre littéraire.

En réalité, il n’y a pas de « bon » ou de « mauvais » genre, seulement des « bonnes » ou « mauvaises » histoires. Ce n’est pas parce que vous écrivez de la romance que vous devez éprouver un syndrome de l’imposteur : Shakespeare et Jane Austen ont écrit de magnifiques histoires d’amour, si belles qu’elles ont traversé les siècles. Même réflexion pour le polar, qu’on associait autrefois au roman de gare…

Comment se débarrasser de ce fichu complexe ? Il faut déjà comprendre comment il opère.

Le syndrome de l’imposteur des auteurs non publiés

Dans sa forme aiguë, c’est le syndrome qui vous empêche de présenter une nouvelle à qui que ce soit, parce que votre texte est « nul », « pas original », « perfectible », etc. Ce qui est intéressant, c’est que les causes ne sont pas forcément les mêmes. On peut craindre de partager un texte parce qu’on redoute de souffrir face aux critiques. On peut aussi avoir une très mauvaise image de soi (« de toute façon tout ce que je fais est naze »). 

Pour en revenir au syndrome de l’imposteur, l’obstacle est moins le syndrome que la paralysie qui peut en découler. Ce n’est pas un problème de manquer de confiance en soi, mais à condition de ne pas sombrer dans une sorte d’autodénigrement. Dans la vie nous subissons tellement de critiques, pas besoin d’en rajouter ! Pour vous prouver que ce syndrome est parfaitement inutile, parlons du statut des auteurs publiés…

Le syndrome de l’imposteur des auteurs publiés

Commençons par cette mauvaise nouvelle : passé la joie d’avoir eu un manuscrit publié, les compteurs sont régulièrement mis à zéro. Sauf exception rarissime, le fameux « best-seller », qu’on a autant de chances d’écrire que de gagner au loto, un livre ne fait pas une carrière. 

D’où parfois l’anxiété lorsque vous entendez en salon la question si souvent répétée :

— Alors, c’est pour quand le nouveau roman ?

Cette question est la parfaite illustration d’une vérité bouddhique : la vie est insatisfaction(s), parce que nous vivons dans un monde de désirs. Que ce soit votre lecteur fidèle, l’éditrice qui a parié sur vous, le sympathique vieux libraire de votre quartier, votre maman névrosée… il y a forcément une personne qui attend avec impatience votre prochain roman ! Votre désir d’être publié peut se transformer en frustration, colère ou peur… quand il ne s’agit pas d’une obsession.

La plupart des gens se disent « je serai heureux quand j’aurai atteint tel objectif », un nouveau travail mieux payé, le grand amour, un voyage en Australie, une maison plus spacieuse, le dernier iPhone… mais le drame vient du fait qu’il y a toujours un nouvel objectif qui, insidieusement, remplace peu à peu le précédent. C’est ce fameux désir qui cause tant de malheurs.

La conséquence de ce constat, c’est que vous ne devez pas fermer les yeux sur votre propre syndrome de l’imposteur, en vous disant que tout sera réglé le jour où vous serez publié, car ce ne sera pas le cas : si vous doutez de vous maintenant à cause d’un manque de confiance en soi, d’une culpabilité, voir même d’une blessure narcissique, parce qu’un jour votre professeur vous a dit que vous ne ferez rien de votre vie (je l’ai vécu), au moment d’être publié vous pouvez être sûr que le problème sera amplifié.

L’autre question qui tue…

— Vous en vivez ?

Je ne compte plus le nombre de fois où cette question revient lors d’une dédicace… une question si absurde. Quelle personne sensée demanderait à un boulanger s’il vit de son artisanat ? Sachant que l’immense majorité des auteurs ne vivent pas de l’écriture, cette question est également très maladroite, puisqu’elle est capable de déclencher un syndrome de l’imposteur, surtout quand on connait les statistiques d’un premier roman.

Cas de figure numéro 1 : comme 50% des premiers romans, votre livre s’est vendu à moins de 300 exemplaires, il est passé inaperçu

Lorsque votre roman est publié dans une maison d’édition de taille moyenne, ou même dans une grande maison, en réalité il reste très peu de semaines en rayon, une actualité en chassant une autre.

Au moment où votre roman n’est plus considéré comme une nouveauté par les libraires, vous risquez de vivre un petit deuil, parce qu’entre l’écriture, la réécriture, les soumissions éditoriales et les corrections, vous avez passé plusieurs années sur ce projet. Le sentiment est encore plus amer si vous n’êtes pas invité en dédicace dans votre festival favori, ou que vous êtes snobé par la FNAC ou Cultura…

Si vous êtes publié dans une petite maison d’édition, le constat est pire, votre entourage vous pose la question qui tue : « ton livre, il est en librairie ? ». À chaque fois que vous répondez « non, mais il est possible de le commander », si vous n’avez pas réglé vos névroses, vous ressentez le syndrome de l’imposteur.

Cas de figure numéro 2 : votre livre est bien accueilli

Vous avez eu de bonnes critiques de sites spécialisés, accompagnées d’un bon bouche-à-oreille de la part des lecteurs, vous avez réussi à atteindre le seuil des 2000 exemplaires, ce qui n’arrive que pour 1% des premiers romans ! C’est une situation plus confortable que la précédente… mais rapidement, vous commencez à vous poser des petites questions : est-ce que j’aurais pu vendre plus de livres dans une autre maison d’édition ? Pourquoi je n’ai pas vu ces coquilles dans mon bon à tirer ? Pourquoi je n’ai pas reçu un prix lorsque j’ai été invité dans ce salon ? Insidieusement, vous vous demandez si votre succès d’estime n’est pas un accident, si vous êtes réellement un auteur… Paf !

Je caricature à l’extrême, mais c’est pour illustrer l’idée que ce qu’on appelle « succès » est tout ce qu’il y a de plus relatif. Lorsqu’une amie autrice a gagné un prix prestigieux à un gros festival et que je suis allé à son stand pour la féliciter, elle m’a avoué avec angoisse qu’elle ne se sentait pas du tout légitime. J’ai eu beau lui dire qu’elle avait un talent incroyable, en lisant dans son regard j’ai deviné qu’elle ne plaisantait pas, elle doutait énormément !

Pour ma part, j’ai développé une variante du syndrome de l’imposteur, que j’appelle « le syndrome du papillon ». Depuis 2016, j’ai écrit plusieurs manuscrits, dont un que je trouvais « pas mal », mais pas suffisamment bon à mon sens pour succéder à mes pirates de l’Escroc-Griffe. À un moment donné je me suis dit, « ça craint, depuis 2016 tu écris des manuscrits sans être publié », mais psychologiquement, je le vis bien, car au fond de moi je sais que je n’ai pas les ressources nécessaires pour être l’auteur d’un roman par an. De toute manière cela ne m’intéresse pas de fonctionner ainsi, j’ai besoin de vibrer plus que d’être publié, je cherche l’oiseau rare… que je pense avoir trouvé avec le Loup d’Andrinople.

Le plus fou, c’est que même chez les autrices et auteurs qui publient au moins une fois par un an un très bon roman, on retrouve parfois ce syndrome de l’imposteur, ne serait-ce que parce que certains écrivains ne peuvent s’empêcher de se comparer (défavorablement bien sûr) à des écrivains anglo-saxons qu’ils idolâtrent… Certains chercheurs pensent que ce syndrome est lié à l’individualisme de notre société, qui amène l’esprit de compétition : pour être heureux, il faut être le meilleur, admiré, etc. Durant l’enfance on nous répète qu’il faut choisir un bon métier, un métier qu’on aime. L’éducation joue un rôle important dans le syndrome de l’imposteur : des parents peuvent décréter que 15/20 ce n’est pas assez, ce qui va créer des complexes, ou au contraire surestimer l’intelligence de leur enfant en le complimentant systématiquement, l’enfant va alors croire qu’il doit réussir à tout prix par peur de l’échec et/ou de décevoir.

Voilà pourquoi il y a différents profils d’imposteurs : 

  • le perfectionniste, qui considère qu’une réussite à 99% est un échec. Il ne veut pas soumettre son manuscrit à un éditeur tant qu’il n’aura pas atteint la perfection.
  • l’expert, qui va passer des années à faire des recherches sur un sujet avant d’écrire un roman, de peur de ne pas être légitime.
  • le génie, qui est dans le tout ou rien. Tant qu’il écrit sans difficulté, le génie est à l’aise, mais dès qu’il rencontre un obstacle, il pense qu’il n’est pas assez bon et abandonne le projet au lieu de tenter de l’améliorer.
  • le solitaire, qui refuse de l’aide. Il ne viendra pas en atelier d’écriture, car pour lui demander de l’aide signifie être en échec ou pire, être un imposteur.
  • le surhomme, qui va travailler plus dur que la normale pour prouver qu’il n’est pas imposteur.

Le but du jeu n’est pas de changer totalement, mais de conserver les aspects positifs de ces profils, comme par exemple le perfectionnisme, pour sublimer ce malaise. Si on y réfléchit bien, le syndrome de l’imposteur peut être cet ami précieux qui nous pousse à faire preuve d’humilité. Ne nourrir aucun doute est en effet le meilleur moyen pour percuter un mur de plein fouet à deux cent kilomètres/heure le jour où vous apprenez que les éditeurs ne sont pas intéressés par votre manuscrit…

À mon sens, il ne faut pas réfréner le syndrome de l’imposteur mais le canaliser, accepter l’idée qu’il est contre-productif de se trouver moins original que Tolkien parce qu’au fond, ce qui compte, c’est moins l’histoire que nous écrivons que la sensibilité qu’on va insuffler.

Quand Stephen King a commencé à écrire la Tour Sombre en 1970, un cycle en huit tomes, il était influencé par le Seigneur des Anneaux, mais en même temps, il redoutait de plagier cette oeuvre culte. Il a fini par se lancer, avec succès, parce que ce qui compte, c’est comment le King a réussi à réinventer cette épopée. Sa Tour Sombre ressemble moins au Seigneur des Anneaux qu’au Bon, la Brute et le Truand !

Ce que je veux dire par là, c’est que dans l’absolu, toutes les histoires ont été écrites, mais ce que le lecteur ne connaît pas encore, c’est la façon dont VOUS allez la raconter avec votre sensibilité, peu importe que vous soyez publié, votre nombre de ventes ou votre ego.

Imaginons que vous premier roman soit vendu à seulement 50 exemplaires, mais que vous permettiez à une personne qui est atteinte d’un cancer incurable de s’évader, même temporairement… Est-ce que cela ne valait pas le coup d’écrire ce livre ? Peut-être que lors d’une dédicace, vous donnerez envie à un enfant d’être un jour à votre place, et peut-être que cet enfant sera plus tard un « grand écrivain » ?

Combien de romans tirés à des millions d’exemplaires sont sans saveur ? Peut-être dira-t-on que j’ai un ego surdimensionné, mais je suis convaincu que ma trilogie présente plus d’intérêt littéraire que Fifty Shades of grey. Pour moi, c’est l’autrice de ce navet qui devrait avoir le syndrome de l’imposteur !

Bien sûr, ça ne veut pas dire que je me sens « au-dessus » des auteurs de best-sellers, ni à l’inverse que je suis aigri de n’avoir vendu que plusieurs milliers de bouquins au lieu de… plusieurs millions. Très sincèrement, je suis heureux d’avoir eu ce parcours de « petit auteur » et je pense être à ma place dans cet écosystème, une place que je n’ai volée à personne. La prétendue « concurrence entre artistes » est un concept sans fondement : même si je le voulais, je ne pourrais pas écrire comme certains membres de mon atelier d’écriture parce que chacun d’entre eux dispose d’un imaginaire, d’un style et d’un vécu qui lui est propre. C’est ce qui fait la magie de la littérature ! Plus d’une fois, je me suis montré admiratif devant un texte de l’atelier. Il y a parfois des participants qui font des choses que je ne sais pas faire, je l’avoue volontiers. Et comme je le dis souvent, le jour où une participante ou un participant de mon atelier d’écriture écrira un best-seller, je serai le plus heureux des hommes.

En conclusion, je pense qu’il faut dédramatiser les blocages qu’on peut rencontrer, qui ne sont souvent que des paliers, des phases naturelles. Tout est dans la tête ! On peut devenir auteur progressivement. On fait lire son livre à sa mère, puis à des amis, et un beau jour on soumet un extrait en atelier d’écriture… On gagne peu à peu de la confiance. Moi, je me suis senti auteur avant d’être publié, au moment où j’ai commencé à écrire quotidiennement, mais pour d’autres personnes l’instant clef sera le jour de la publication… Toute dépend de sa propre sensibilité, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise façon de devenir auteur.

Comme le disaient les Grecs, gnothi seauton. « Connais-toi toi-même ». 

Pour moi, chaque manuscrit à écrire est une première fois… et ce n’est pas une vue de l’esprit ou de la fausse modestie. Ne vous inquiétez pas si vous rencontrez des blocages.

Le temps travaille pour vous.

Consigne d’écriture : écrire en conscience

La méditation zen peut être un excellent outil pour prendre confiance en soi juste avant l’écriture. il s’agit d’une méditation sans objet : on se tient assis sur un coussin les jambes croisées, le dos droit, les mains jointes (la gauche sur la droite), les pouces reliés « de façon à ce qu’une fourmi se tienne entre les ongles sans être écrasée », les yeux ouverts pour éviter de s’endormir, mi-clos. Conserver le dos droit est le point le plus important à respecter. Une fois la position adoptée, on observe les pensées comme des nuages qui se dissipent, sans les juger ou les réfréner si elles sont négatives, mais sans non plus être entraîné par elles si elles se révèlent agréables. Si on divague, on se recentre à nouveau sur la position de son corps, le dos droit. Une session de dix minutes suffit amplement. La consigne d’écriture est la suivante :

Pensez à votre semaine écoulée, à une émotion positive ou négative, que ce soit une émotion vécue dans la vraie vie, dans un rêve, à moins que ce ne soit un vieux souvenir qui soit revenu à la surface pendant votre méditation. Cette émotion peut n’être ni positive ni négative, comme par exemple une rencontre étrange dans un train. Une fois que vous identifiez cette émotion, écrivez une courte séquence. Il peut s’agir d’une description, d’une poursuite entre deux personnages, d’une pensée, d’une scène de bataille… peu importe si vous utilisez la première personne du singulier, le « je » ou le « il/elle ». Essayer de faire ressentir à un lecteur cette émotion que vous avez vous-même éprouvée. S’il devine la bonne émotion, vous avez gagné.

Published in: on novembre 14, 2024 at 9:21  Comments (6)  

La fin du tunnel créatif

La philosophe et astronome Hypatie, symbole de la bibliothèque d’Alexandrie

C’est non sans une grande émotion que j’ai reçu les retours de trois bêta-lecteurs concernant le Loup d’Andrinople dont je vous parlais dans l’article précédent… et ils sont plus que positifs. Je suis particulièrement ému : en temps normal, au niveau de mes premiers jets, je suis plutôt un auteur « laborieux », j’ai en effet écrit 15 versions des pirates de l’Escroc-Griffe avant d’être publié ! Or, pour la première fois dans ma vie d’écrivain, la V1 d’un de mes manuscrits a suscité beaucoup d’enthousiasme. Même si un texte est toujours perfectible, le Loup d’Andrinople est pour l’instant LE roman que j’ai écrit dont je suis le plus fier. Je vais, bien sûr, prendre en compte les remarques pertinentes de mes bêta-lecteurs, puis procéder à une soumission éditoriale avant le 31 décembre, notamment pour une grosse maison. Je vous livre en exclu le pitch, j’espère qu’il vous plaira :

Surnommé le Loup d’Andrinople, le soldat romain Élien de Syedra a reçu pour ordre du fanatique empereur chrétien Théodose d’incendier la bibliothèque d’Alexandrie, mais en l’espace d’une nuit son directeur va révéler à Élien des manuscrits secrets qui vont bouleverser ses certitudes et, peut-être, changer le cours de l’Histoire… Un thriller ésotérique qui se déroule à la fin de l’Empire romain sur fond d’hérésies et de querelles théologiques.

Le vrai personnage principal de mon livre, c’est la bibliothèque d’Alexandrie elle-même. À ma grande surprise, il n’y a jamais eu de grand roman lui étant totalement consacré, une anomalie dans l’histoire de la Littérature ! Sans vouloir me montrer prétentieux, j’ai l’audace de croire que ce sera désormais le cas avec le Loup d’Andrinople, à mi-chemin entre le Nom de la Rose et Cartographie des nuages, qui a lui-même inspiré le film Cloud Atlas.

Cet adoubement de mes bêta-lecteurs constitue pour moi la fin d’une longue traversée du désert éditorial, car depuis 2016 je n’ai plus publié de romans (seulement trois nouvelles). J’ai pourtant écrit l’intégralité de la nuit du Givre-Mort, un manuscrit que je trouve  « pas mal »… « Pas mal », cela signifie, à mes yeux, qu’il n’est pas assez bon pour succéder aux pirates de l’Escroc-Griffe. Le Loup d’Andrinople sera donc, enfin, le fameux quatrième roman que je cherche depuis 2016 au sein des méandres de mon labyrinthe mental. Être publié en 2026 serait une belle date symbolique…

Pendant que mes bêta-lecteurs lisaient le premier jet du Loup, j’en ai profité pour me lancer dans un énorme chantier : la version 3 du Moine de Samarcande. Il s’agit moins d’une réécriture proprement dite que d’un « taillage de haie » (désolé, je n’ai pas d’autre image en tête 😂) afin d’obtenir une version plus épurée de ce récit initiatique. Une version plus orientale, contemplative, l’histoire d’un maître bouddhiste et de son élève qui voyagent dans le désert du Taklamakan.

Je pense que ce sera clairement la bonne version… à condition d’user de la tronçonneuse et de passer de 660.000 signes avec espace à 500.000 signes !

Il faudra pour cela supprimer des personnages et en introduire d’autres plus subtilement au fil de l’’intrigue… ce qui va amener beaucoup plus de tension dramatique. 

Si vous désirez en savoir plus sur ma trilogie de l’Orient, je serai en dédicace au Cultura de Terville le 22 novembre pour le recueil de nouvelles dans lequel je suis publié, Génies du crime, aux éditions Livr’S, j’ai hâte de bavarder avec vous !

Published in: on octobre 31, 2024 at 7:32  Laissez un commentaire  

La trilogie de l’Orient

Ça y est, j’ai vaincu la malédiction, j’ai enfin réussi à écrire un petit roman ! Cela faisait des années que je rêvais d’un format court. J’ai terminé le premier jet du Loup d’Andrinople, un thriller ésotérique qui se déroule à la bibliothèque d’Alexandrie… et, cerise sur le gâteau, c’est probablement le livre qui m’a procuré le plus de plaisir à écrire. Une première bêta-lectrice au regard aiguisé l’a lu et aimé, je suis dans les corrections. Comme je vous l’avais expliqué, le Loup d’Andrinople possède un lien avec le Moine de Samarcande, mon autre projet en cours de réécriture… Il est temps de vous en dire plus. Comme vous le savez peut-être, le Moine de Samarcande raconte l’histoire de Zhiyan, un soldat chinois du IXe siècle qui part sur les routes de la Soie en quête d’un remède pour sauver la fille de l’empereur, malade, une femme dont il est éperdument amoureux.

Il s’agit d’une épopée romanesque et historique se déroulant en Asie Centrale, aussi bien que d’une oeuvre contemplative à la lisière du fantastique, ésotérique… Cet ésotérisme est précisément le lien avec le Loup d’Andrinople. Bien que les deux récits soient totalement indépendants, ils traitent de réincarnation et possèdent une connexion profonde.

L’aventure éditoriale ne s’arrêtera pas là car j’ai un autre livre en tête, dont l’action se déroulera au Japon, pays que j’ai visité à quatre reprises et auquel je suis très attaché, l’ayant découvert enfant. Ce troisième roman s’intitulera Sur la route de Funaya et constituera l’ultime volet de cette vraie-fausse trilogie avec, de nouveau, une histoire autonome qui prendra tout son sens lorsque vous aurez lu les deux autres romans.

Il m’aura fallu (comme pour les pirates de l’Escroc-Griffe !) une dizaine d’années pour écrire cette trilogie de l’Orient, mais cette dernière me tient particulièrement à coeur, car elle est le miroir de ma vie spirituelle. J’ai commencé à méditer quotidiennement il y a dix ans, en 2014, au moment d’écrire cet article. Deux ans plus tard j’ai pris refuge* auprès d’un maître, dans un temple tibétain… et il y a un mois et demi, il m’est arrivé une expérience singulière qui m’a profondément changé, en bien. Tout avait pourtant mal débuté avec cette journée particulière où j’appris en quelques heures plusieurs mauvaises nouvelles, dont un deuil et une rupture sentimentale.

Un doux soir d’été, j’ai pris le temps de m’asseoir sur un banc, avec le sentiment que cette vague d’événements négatifs possédait une seule signification : s’il s’agissait d’abandons, cela signifiait que je devais lâcher prise. J’ai alors été submergé par une paix comme je n’en ai jamais ressenti auparavant, le plaisir d’être simplement vivant, de la gratitude. Ce soir-là, j’ai déambulé dans les rues de Metz, souri à des inconnus, le coeur léger. Bien que ma vie ne soit pas parfaite, durant cette nuit j’ai réalisé que je possédais absolument tout pour être heureux, un toit sur la tête, de quoi manger… et que je n’avais besoin de rien de plus. Cela ne m’empêche pas d’avoir des projets littéraires, mais j’ai ce sentiment apaisant, à 47 ans, d’avoir atteint tous mes objectifs, d’être rassasié par la vie au point où j’ai beaucoup moins de « désirs », si ce n’est l’envie d’être en harmonie, à mon humble niveau, avec les personnes qui souffrent autour de moi, tout en étant délivré du syndrome du sauveur et des dépendances affectives. J’ai appris à me détacher des relations toxiques, sans éprouver en retour de haine, de ressentiment ou de colère.

Le lendemain de cette étrange soirée, tout paraissait plus lumineux. Au fil des semaines, j’ai parfois eu l’impression que certains bruits de la ville, habituellement désagréables, avaient changé. Un matin, j’ai entendu un ouvrier utiliser un aspirateur souffleur pour les feuilles mortes, le son de la machine ressemblait à un mantra agréable, un « AH » qui m’a donné le sourire.

Je pensais que ce phénomène serait temporaire, mais en réalité ce sentiment de paix ne m’a plus quitté, comme le ressac d’une vague qui va et vient avec une intensité variable, mais qui demeure présente en moi. Il s’est même passé des petits « miracles » : depuis mon adolescence j’éprouvais une mélancolie, je sentais toujours quelque part dans mon esprit la présence subtile de cet ami intime qui m’avait tant tourmenté pendant ma dépression l’année dernière, au point de le surnommer mon ombre… et la « voix » de cette ombre s’est tue. Elle a totalement disparu de mon esprit, ce qui n’était jamais arrivé auparavant. J’ai la conviction que cette noirceur s’en est allée à tout jamais. Dans la foulée j’ai arrêté de fumer… et je sens que, là encore, c’est définitif.

J’ai l’impression d’avoir trouvé ma propre voie/voix spirituelle. J’anime un atelier d’écriture sakado orienté développement personnel, ainsi que des séances de méditation laïques une fois par semaine pour des collègues de boulot qui me les ont demandées. Le « hasard » a fait qu’une amie d’une association m’a contacté cet été pour remplacer à la dernière minute une personne qui devait animer une journée de méditation… et comme le courant est bien passé avec les participants, l’association a programmé d’autres sessions. On dirait que l’univers me pousse à emprunter cette voie.

Ironie du sort, pendant mes dix années de bouddhisme tibétain j’ai rempli mon esprit avec quantité d’ouvrages sur la voie progressive**, jusqu’à ce fameux soir où j’ai réalisé l’importance du vide. Le secret ultime de la méditation… c’est qu’il n’y en a pas. Il n’y a rien à chercher. En fait, il n’y a même pas de méditation et de non-méditation, de dualité : faire la vaisselle, prendre une douche, accomplir le ménage… Tout est prétexte pour demeurer en conscience, sans accorder d’importance au monologue du mental. Le karma, autrement dit l’état d’esprit, est l’aimant qui conditionne la perception de la réalité : comme je le dis souvent, un individu au karma négatif qui se rend à son travail et oublie son parapluie va pester lorsqu’il subira une averse en chemin. Cet événement le rendra de mauvaise humeur, au moment d’arriver à son lieu de travail, il est même possible qu’il se dispute avec ses collègues de boulot, qu’il grommelle « de toute façon la journée avait mal commencé ».

À l’inverse, au moment d’être trempée par la pluie, une personne au karma positif, donc avec un bon état d’esprit, va éclater de rire… et passer une journée radicalement différente. Pourtant, à la base, il s’agit du même événement qui a, cependant, généré deux univers mentaux distincts. La souffrance, le samsara, vient du fait que la plupart des gens se disent « je serai heureux quand j’aurai atteint tel objectif », un nouveau travail mieux payé, l’amour, un voyage, une maison plus spacieuse, le dernier iPhone… mais le drame vient du fait qu’il y a toujours un nouvel objectif qui, insidieusement, remplace peu à peu le précédent. C’est le désir qui cause tant de malheurs***. De la même façon qu’un pauvre va dormir sans le savoir sur un coussin rempli d’or, nous n’avons pas conscience que la satisfaction, le nirvana, est déjà en nous, pour peu que nous sachions contempler ce trésor intérieur.

Dans ces conditions, le samsara et la nirvana sont les deux faces illusoires de la même pièce. Il n’y a pas de dualité, un « moi » et des « gens » ou des événements qui nous font obstacle, car l’obstacle est le chemin. Sans la boue, pas de lotus.

Je suis persuadé que tous les ésotérismes, philosophies humanistes et grandes spiritualités, comme le gnosticisme chrétien, le soufisme musulman, la kabbale juive, le stoïcisme et bien évidemment le bouddhisme, enseignent une seule vérité : nous sommes les neurones d’une même conscience globale. Si la loi du karma fonctionne si bien, c’est parce que lorsque je fais du mal à autrui, en réalité je me fais du mal. Je ne peux pas changer les autres ou l’univers, mais je peux modifier mon état d’esprit, et c’est une nouvelle extraordinaire. La vie est aïkido : il n’y a pas d’ennemi extérieur ou intérieur à combattre, il suffit de suivre le courant et les tensions se dissipent. Comme l’enseigne la méditation zen, « observer ses propres pensées, comme des nuages qui disparaissent »…

* « Prendre refuge » est une expression signifiant « devenir bouddhiste ». La prise de refuge est un peu une cérémonie équivalente au baptême chrétien.

** Le bouddhisme tibétain est dit « gradualiste », l’Eveil peut être atteint dans cette vie à condition de passer des années à pratiquer des techniques tantriques axées sur la purification du karma et la transformation des désirs. Cette approche est, en apparence, opposée au « subitisme » qu’on retrouve dans le zen, avec un Eveil « soudain ». En réalité, ces deux conceptions sont complémentaires.

*** Le constat est le même pour les ruminations du passé… autant d’hallucinations du mental qui nous empêchent d’être dans le présent.

Published in: on octobre 18, 2024 at 11:45  Comments (3)  

Des nouvelles de Samarcande

J’ai une excellente nouvelle à partager ! J’en suis d’autant plus heureux que j’ai traversé un été compliqué : le voyage dans le désert du Taklamakan est reporté d’un an car depuis le Covid il est devenu complexe, coûteux (et dangereux) d’organiser une telle expédition… mais celles et ceux qui me connaissent savent que je suis têtu et que je n’ai pas dit mon dernier mot ! Le manuscrit du Moine de Samarcande a également été victime d’aléas car je me suis rendu compte que j’avais beaucoup trop de personnages, si bien que l’intrigue est devenue un pavé de 650.000 signes… gare à l’indigestion ! Le manuscrit va entamer une cure d’amaigrissement à travers une réécriture totale afin d’obtenir une troisième version plus courte et plus épurée qui, cette fois, sera la bonne ! Comme le disent les stoïciens : « l’obstacle est le chemin ».

Passons maintenant à LA bonne nouvelle : pendant que je laissais reposer le Moine de Samarcande, j’ai repris le manuscrit de l’autre roman qui va former, avec le Moine, ce que j’appelle la trilogie de l’Orient : trois livres a priori totalement indépendants qui auront néanmoins une valeur ajoutée pour celles et ceux qui auront lu la trilogie dans son intégralité. Le manuscrit dont je parle est le Loup d’Andrinople, un vieux projet datant de 2016, à l’époque trop costaud pour moi, que j’ai enfin terminé ! Il s’agit d’un thriller ésotérique qui se déroule à la bibliothèque d’Alexandrie à la fin de l’Empire romain sur fond d’hérésies, de querelles théologiques et d’incendie… Il y a un lien entre le Loup d’Andrinople et le Moine de Samarcande, mais je n’en dirai pas plus…

En dehors du fait d’avoir pris un pied immense à l’écrire, je suis très fier de ce nouveau bébé de papier, qui pour le coup est un petit projet de par son épaisseur : 120.000 signes, soit la taille d’une novella*… J’ai vaincu une malédiction personnelle car, jusqu’à aujourd’hui, j’étais infoutu d’écrire un petit roman sans qu’il ne devienne un pavé, c’est chose faite désormais ! Je suis en train de corriger le premier jet, qui va être lu par Fred, mon (sévère) bêta-lecteur fétiche fin septembre, ensuite viendront les corrections. Si tout se passe bien, j’effectuerai une soumission éditoriale à la fin de l’année ou au plus tard début 2025. Le Loup d’Andrinople sera donc le premier volume de cette (fausse) trilogie qui grandit dans ma tête depuis huit ans, soit l’âge de mon fils, tempus fugit…

Si vous voulez en savoir plus, je serai ravi de discuter de tout ça en vrai au festival Etrange Grande, je serai en effet en dédicace pour le recueil de nouvelles Génies du crime (j’ai écrit l’une des histoires), sur le stand des éditions Livr’S… Au plaisir de vous retrouver !

* une novella est un tout petit livre du genre de ceux d’Amélie Nothomb, entre le roman et la nouvelle, d’où son nom.

Published in: on septembre 5, 2024 at 11:15  Comments (2)  

Memento mori

Parfois, un deuil permet de mûrir à un point qu’on ne soupçonne même pas, de devenir une meilleure personne. C’est ce qui m’arrive en ce moment avec la perte d’un membre de ma famille, une histoire cruelle sur laquelle je ne souhaite absolument pas m’épancher, mais qui m’a conduit à m’intéresser au stoïcisme, une philosophie datant de la Grèce antique. Je trouve cette sagesse très complémentaire du bouddhisme que je suis, et incroyablement positive, car si le stoïcisme enseigne qu’on ne peut pas changer les autres, et encore moins éviter les drames de l’existence, on peut néanmoins changer soi-même. D’où cette idée fascinante du stoïcisme, « l’obstacle est le chemin », qui me fait beaucoup penser au « sans la boue pas de lotus » du zen : ce sont les épreuves qui nous forment. 

Le stoïcisme rejoint en fait le concept de karma positif et négatif, déterminé par son propre mental : si en allant à mon travail je suis surpris par la pluie, je peux me mettre en colère et me gâcher tout seul la journée… ou bien éclater de rire. C’est le regard qu’on porte sur l’existence qui lui donne tout son sens.

Cet état d’esprit ne concerne pas que le deuil, il permet également d’accepter qu’au cours de la vie des proches s’éloignent et, dans le même temps, faire de nouvelles rencontres, laisser la porte ouverte à des retrouvaille, écouter des amis à l’apparence joviale raconter des difficultés dont on ne soupçonnait même pas l’existence. Loin d’être déprimante, cette période de ma vie est extrêmement  riche, pleine de sens : j’ai en effet compris que le stoïcisme n’était pas le savoir théorique que j’ai étudié à l’université, mais bien une philosophie pratique qu’il faut appliquer au quotidien, comme une spiritualité orientale.

C’est dans cette optique que je me lève avant le réveil pour effectuer ma méditation quotidienne, faire du sport et suivre des pratiques stoïciennes totalement en phase avec le bouddhisme que je suis : le principe memento mori, en français « souviens-toi que tu vas mourir », qui consiste à vivre comme si ce jour était le dernier et donc se concentrer sur le positif. Loin d’être morbide, cette sagesse est libératrice : l’Hagakure, le code des samouraïs, ne dit pas autre chose.

Memento mori, c’est aussi se sentir reconnaissant d’être vivant, et le soir penser à trois moments qu’on a apprécié dans la journée, faire un bilan de ce qui a été réussi et de ce qui peut être amélioré… Memento mori, c’est également ne plus perdre de temps et travailler tous les jours sur mes futurs romans.

Je réalise que j’arrive à un stade de ma vie où je suis satisfait de ce que j’ai, sans attentes : j’ai renoué avec le petit enfant au fond de moi qui a manqué d’affection durant ses jeunes années. En veillant sur lui, je grandis. J’aime passer du temps seul à prendre soin de moi, à davantage me faire plaisir, à m’affirmer aussi, poser des limites et ne plus être « trop gentil ». Cultiver l’amour de soi n’est pas du narcissisme, car on ne peut pas véritablement s’occuper des autres si on ne sait pas s’occuper de soi.

Que ce soit pour un ami, une relation sentimentale ou pour un deuil, on ne craint plus de perdre l’Autre quand on sait qu’en étant soi-même son meilleur ami, on est jamais vraiment seul. Aimer l’Autre, c’est paradoxalement être moins dépendant de lui et accepter qu’il soit libre, accepter l’impermanence de l’existence.

Accepter d’être serein.

Pour aller plus loin :

  • Les Pensées de Marc Aurèle, un petit livre passionnant et émouvant
  • un livre tout aussi passionnant, Comment devenir un philosophe grec
Published in: on août 22, 2024 at 10:38  Comments (4)  

Sakado, l’art de l’écriture

En 2016, année de la publication de l’intégrale de ma trilogie, j’écrivais sur ce blog un article à propos de l’écriture, avec notamment ce passage :

Au Japon, pays que je connais un peu, il y a un art (un dao, « la Voie »), et donc un temps, pour tout : l’art de faire du thé (le cha dao, dont la cérémonie peut durer cinq heures), l’art de dégainer un sabre (l’iaido, que l’on peut pratiquer toute une vie), l’art de la main vide (karate-do), l’art de la composition florale (le… kado, ça ne s’invente pas)*. Et si il existait un dao pour écrire ? Un dao de l’écrivain (en japonais 作家道, « sakado » ). Un art qui prendrait son temps ? Comme son nom l’indique, le dao, « la Voie », est un concept philosophique inspiré du tao chinois. Dans les arts cités plus haut, il y a la notion d’art de vivre, d’harmonie. S’il existe un art de l’écriture, celui-ci ne peut que respecter le temps, c’est-à-dire suivre le tao, la force fondamentale de l’univers, l’essence même de la réalité. Cet art de l’écriture, un non-agir, serait donc à l’opposé des contraintes éditoriales d’aujourd’hui.

Respecter le temps… Je ne pensais pas si bien dire ! Il m’a fallu un long moment pour laisser infuser le projet d’un quatrième roman. Entre-temps j’ai eu beaucoup de chance : je suis devenu père, j’ai découvert le bouddhisme tibétain, créé un atelier d’écriture qui a accouché d’un festival, je suis également devenu bibliothécaire, j’ai visité le Caucase, le Brésil et la Malaisie, pratiqué un petit peu l’aïkido et beaucoup le taï chi, rencontré le zen, appris à gérer mon autisme, traversé des épreuves aussi… des épreuves qui m’ont fait réaliser que je ne pouvais pas vivre sans l’écriture. Si cet art donne tellement de sens à ma vie, c’est parce que, même dans les pires moments, mes ateliers d’écriture me procuraient le sentiment d’être utile, car ils ont en effet contribué à ce que plusieurs personnes soient publiées. J’ai moi-même bénéficié de ces séances car, comme pour les arts martiaux, pour continuer à progresser techniquement, il faut transmettre son savoir-faire… mais plus important encore, j’ai aussi découvert qu’une majorité de personnes venaient à mes ateliers non pas pour être publiées, mais pour s’amuser, sortir de l’isolement et se faire des amis, parfois même pour faire la paix avec soi-même et se sentir mieux… En nous permettant de nous réconcilier avec notre passé, l’écriture nous relie les uns aux autres.

J’ai progressivement réalisé que l’écriture peut être une activité méditative bienveillante qui soigne les blessures de l’âme et qui peut conduire à un véritable éveil spirituel. Fort de ce constat, j’ai décidé de proposer une voie de l’écriture qui s’appuie à la fois sur mon expérience pratique des ateliers d’écriture, mais aussi sur ce que j’ai appris en tant qu’être humain, que ce soit lors de mes voyages au Japon, avec la méditation tibétaine et les arts martiaux. J’appelle donc cette voie de l’écriture sakado, 作家道. Le but du sakado, c’est d’aider tout un chacun à écrire des histoires via une méthode ancestrale simple : apprendre à mieux se connaître. Il s’agit d’une voie progressive.

Pour toutes ces raisons, je proposerais de temps en temps sur ce blog des articles en rapport avec le sakado. Il y aura un vrai programme, avec des consignes d’écriture ludiques… L’idée étant de s’amuser ! Ce programme sera à la fois destiné aux grands débutants avec des pratiques préliminaires pour gagner de la confiance en soi, ainsi qu’aux auteurs confirmés qui souhaitent aller plus loin dans leurs connaissances de la narratologie… J’ai hâte de partager tout cela avec vous !

EDIT : si vous voulez suivre le sakado depuis mon blog, c’est possible ! Voici le programme :

Introduction : sakado, l’art de l’écriture
Séance 1 : huit milliard d’imposteurs
Séance 2 : zen et taoïsme dans la poésie japonaise
Séance 3 : arrosez vos lecteurs ! Immersion et émotion
Séance 4 : qu’est-ce qu’une histoire ?
Séance 5 : n’ayez pas peur des kangourous

Published in: on avril 14, 2024 at 11:36  Comments (5)  

Vers un nouvel âge d’or de la Science-Fiction ?

Film magistral inspiré de l’œuvre culte du génie visionnaire Franck Herbert, Dune Partie 2 a été à la hauteur de mes attentes, particulièrement élevées. Il faut dire qu’en tant que fan absolu du réalisateur Denis Villeneuve, j’avais été impressionné par Dune Première Partie et la capacité du cinéaste canadien à se détacher de l’adaptation de David Lynch pour livrer sa propre version, un film à l’esthétique minimaliste, très éloignée du baroque industriel du premier long-métrage des années 80 (que j’adore pourtant).

Il faut dire que Villeneuve est un cinéaste à part, un auteur à la sensibilité européenne tel que peut l’être Christopher Nolan, preuve en est avec sa façon de concevoir un film : contrairement à beaucoup de réalisateurs, Villeneuve dresse d’abord un storyboard de son projet, scène par scène, avant d’écrire le scénario et les dialogues, afin que son récit soit le plus show don’t tell possible. Son but est de vouloir faire ressentir les émotions plutôt que d’expliquer son univers via des dialogues comme Lynch… quitte à renoncer au projet (vain) d’être parfaitement fidèle au livre de Herbert, une tâche impossible à accomplir. Villeneuve privilégie l’immersion, et c’est particulièrement le cas dans Dune Partie 2 : lorsque Paul chevauche pour la première fois un ver des sables, on a l’impression d’être aveuglés par les grains de sable. La bataille finale est toute aussi saisissante, avec ses impacts nucléaires, ses attaques de vers, ainsi que ses hordes de Fremens fanatisés… mais chez Villeneuve, jamais la forme ne prime sur le fond. Le réalisateur livre en effet une puissante réflexion métaphorique sur l’intégrisme, symbolisé par le personnage du charismatique Stilgar.

Un intégrisme largement exploité par les puissances politiques dans Dune, notamment l’organisation du Bene Gesserit qui, à des fins de propagande, distille depuis des siècles des légendes sur l’arrivée d’un messie chez les Fremens… jusqu’au moment où le djhad survient et devient hors de contrôle.

Même s’il a pris certaines libertés en délaissant certains personnages du roman, Villeneuve a parfaitement conservé la force visionnaire du livre de Franck Herbert, qui avait prévu les tensions au Moyen-Orient autour du pétrole (« l’Epice »), le 11 septembre et le djihadisme, parfois instrumentalisé par l’Occident comme ce fut le cas en Afghanistan lors de la Guerre Froide contre l’Union Soviétique ou bien en Irak… Une réflexion très adulte qui montre que la Science-Fiction n’est jamais aussi efficace que lorsqu’elle parle de notre présent.

Le triomphe de Dune Partie 2 au cinéma est pour moi révélateur d’une attente chez le grand public : alors que les années 2010 ont été marquées par le règne de Marvel et des super-héros, et par l’échec artistique de Disney avec sa pitoyable trilogie Star Wars, on assiste désormais au plébiscite d’une SF moins americano-centrée, plus mature… et pas seulement au cinéma.

En l’espace de quelques années, la littérature de SF est redevenue une source d’inspiration majeure pour le petit et le grand écran, avec le retour des récits subversifs : je pense en particulier à Fondation d’Isaac Asimov, l’autre grand cycle de la SF avec Dune, qui a donné lieu à une série profondément originale sur Apple TV. Une oeuvre philosophique qui se détache (beaucoup) des romans originaux, mais qui nourrit une véritable réflexion sur la décadence d’une civilisation impérialiste avec cette question fondamentale : qu’est-ce que le pouvoir ? Pour moi, ce renouveau de la SF a été initié en 1999 par l’écrivain américain d’origine chinoise Ted Chiang, auteur d’une nouvelle poignante, l’Histoire de ta vie, adaptée par Denis Villeneuve dans son chef d’oeuvre, Premier Contact.

Le fait qu’un grand écrivain tel que Ted Chiang soit d’origine chinoise n’est pas un hasard : alors que la SF était traditionnellement dominée par les auteurs anglo-saxons, on observe une orientalisation du genre avec l’arrivée d’auteurs étrangers qui amènent un vent de fraicheur, une sensibilité particulière. Je pense notamment à Ken Liu, l’auteur de la magnifique nouvelle Mono no aware, une histoire dans laquelle il est question d’espace et de spiritualité.

On retrouve cette sensibilité orientale dans le film The Creator, qui a marqué les esprits en proposant, pour un budget bien inférieur aux long-métrages Marvel, un spectaculaire récit non manichéen racontant une opposition idéologique entre Orient et Occident : dans un futur proche, l’armée américaine se livre en effet à une guerre contre des intelligences artificielles qui se sont développées en Asie. Ces dernières ont atteint un tel niveau d’évolution que certains robots ont développé une vraie spiritualité en devenant des moines bouddhistes… mais sont-ils humains pour autant ? Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’on appelle « Humanité » ?

En proposant un anti-blockbuster qui repose sur des effets spéciaux particulièrement réussis, et de magnifiques décors naturels, le réalisateur britannique Gareth Edwards a essayé de livrer un film expérimental dans l’esprit de District 9 de Neill Blomkamp, très critique envers l’Amérique, à la fois humaniste et désenchanté.

« Désenchanté », parce que la Science-Fiction mondiale parle de la crise des valeurs morales occidentales et de nos angoisses civilisationnelles, on le constate avec l’écrivain chinois Liu Cixin, et son Problème à trois corps, un best-seller brillamment adapté en série Netflix, et qui a pour toile de fond la révolution culturelle de Mao. Que se passerait-il si les accélérateurs à particules du monde entier se mettaient à livrer des résultats incohérents et que des scientifiques de premier plan se suicidaient ? Comment réagirait l’Humanité si, un soir, les étoiles se mettaient à clignoter ? Oeuvre anxiogène réaliste, Le problème à trois corps traite de la rencontre avec une civilisation extra-terrestre bien supérieure à la nôtre et (peut-être ?) de notre incapacité à communiquer avec elle de façon pacifique… Notre espèce serait-elle foncièrement belliqueuse ? C’est la question que l’on peut se poser à la fin de la saison 1, riche en promesses… en espérant que Netflix n’annule pas la saison 2.

Assiste-t-on à un nouvel âge d’or de la Science-Fiction ou à un simple effet de mode sans lendemain ? Seul l’avenir nous le dira, mais grâce au succès international de Dune et le triomphe annoncé de la troisième partie, le Messie de Dune , il y a fort à parier que les autres livres du cycle de Franck Herbert, beaucoup plus complexes à adapter au cinéma (notamment les enfants de Dune et l’Empereur Dieu de Dune) seront proposés a minima au format série, sans parler de l’autre grand projet de Villeneuve : l’adaptation de Rendez-vous avec Rama, écrit par l’auteur de 2001 Odyssée de l’Espace, Arthur C. Clarke… Autant dire que les années 2020 s’annoncent passionnantes !

Published in: on avril 12, 2024 at 1:55  Comments (1)  

La fabuleuse découverte du toumo

Alexandra David-Néel et son fils adoptif, Yongden

Indiana Jones était une femme ! Oui, vous avez bien lu, je parle d’Alexandra David-Néel, une exploratrice que j’admire et qui m’a beaucoup inspiré. Cette aventurière mena une vie extraordinaire : lassée par sept années de mariage, et peu encline à devenir mère de famille, elle décida un beau jour de partir explorer l’Asie. En 1924, elle fut la première occidentale à pénétrer clandestinement dans Lhassa, la capitale du Tibet, à une époque où les étrangers qui bravaient cet interdit risquaient la peine de mort. Pour réussir cet exploit, Alexandra David-Nel se déguisa : elle recouvrit son visage de suie, apprit le tibétain, se fit passer pour une mendiante… tout en cachant sous ses haillons un pistolet. Son récit est souvent drôle, preuve en est le soir où Alexandra et son fils adoptifs, Yongden, sont invités par des paysans à un « repas de fête »… qu’ils sont obligés d’honorer si Alexandra ne veut pas être démasquée !

Lors de son voyage initiatique, Alexandra David-Néel ne se contenta pas de changer d »identité, elle reçut également les enseignements des plus grands maîtres spirituels du Tibet, dont le 13e dalaï-lama. Elle s’initia au bouddhisme tantrique, une spiritualité ésotérique appelée vajrayana. Cette spiritualité se retrouve dans le Moine de Samarcande, (le désert du Taklamakan ayant appartenu à l’Empire du Tibet) et elle est, comme je l’expliquais dans un article précédent, source de malentendus en Occident.

Le bouddhisme tantrique tibétain est en effet une voie spirituelle qui a révolutionné le bouddhisme traditionnel tel qu’on le pratiquait en Inde et en Asie du Sud-Est au sens où, qu’on soit moine, laïc ou même hors-la-loi, il est question d’atteindre l’Éveil en une seule vie sans passer par de multiples renaissances, à condition de se soumettre à des pratiques ésotériques rigoureuses : méditations, récitations de mantras, visualisions de divinités tantriques appelées yidams qui ne font qu’une avec le yogi, telles que Dorje Naldjorma, Prajnaparamita ou Tara… des divinités souvent féminines, très valorisées, le principe féminin symbolisant la sagesse. On peut admirer les peintures de ces divinités tantriques dans les grottes de Mogao.

Point important, à la différence de ce qui se pratique au sein d’un culte polythéiste égyptien, grec ou romain, le yidam n’est pas visualisé comme une divinité extérieure à soi qu’on vénère via des sacrifices, mais comme une divinité qui est en soi, et avec laquelle on s’unit symboliquement, pour le bien de tous les êtres. L’idée n’est plus, comme dans le bouddhisme traditionnel, de se détacher des désirs et autres pulsions sexuelles, mais de les sublimer à travers des yogas tantriques tels que « le feu interne », le toumo, une discipline particulièrement spectaculaire.

Alexandra David-Néel fut la première occidentale à rapporter l’existence de ce tantra permettant de survivre dans les montagnes de l’Himalaya, et qui fut pratiqué par Milarépa en personne, le mystique dont je vous parlais dans cet article. Un jour, alors qu’elle avait très froid, Alexandra David-Néel utilisa le toumo pour se réchauffer. À son retour en Europe, personne ne prit au sérieux son récit… jusqu’au jour où d’autres occidentaux confirmèrent l’existence de cette pratique décrite dans un des livres de l’exploratrice, Mystiques et magiciens du Tibet :

Par une nuit d’hiver où la lune brille, ceux qui se croient capables de subir victorieusement l’épreuve, se rendent, avec leur maître, sur le bord d’un cours d’eau non gelé (…) Les candidats au titre de Repa, complètement nus s’assoient sur le sol, les jambes croisées. Des draps sont plongés dans l’eau glacée, ils y gèlent et en ressortent raides. Chacun des disciples en enroule un autour de lui et doit le dégeler et le sécher sur son corps (note : c’est la « technique du drap mouillé », d’un mètre sur deux, plongé dans l’eau froide et dégoulinant, les moines s’en couvrent le corps presque nu et méditent. Une vapeur apparaît en 3 à 5 minutes, et le drap est asséché en 45 minutes. Les moines répètent l’opération trois fois par nuit, parfois à une température inférieure à 0°C). Dès que le linge est sec, on le replonge dans l’eau et le candidat s’en enveloppe de nouveau. L’opération se poursuit, jusqu’au lever du jour. Alors celui qui a séché le plus grand nombre de draps est proclamé le premier du concours.

De nos jours, les scientifiques ont mis en évidence l’efficacité du toumo et l’influence de l’esprit sur le corps, notamment au niveau de l’élévation de la température corporelle, ce qui permet aux extrémités (doigts, orteils) de ne pas geler. Force est de constater que le toumo est pratiqué par des individus au mental exceptionnel, d’une grande spiritualité, le toumo devant être pratiqué à des fins altruistes, pour le bien de tous les êtres. Ces individus au mental hors-norme ont su souvent transcender de terribles épreuves personnelles.

C’est le cas d’un néerlandais, Wim Hof,devenu célèbre en nageant dans des eaux glacées et en accomplissant toutes sortes d’exploits, repoussant les limites du corps humain.

Wim Hof a une histoire particulièrement touchante : suite au suicide de sa femme, fou de chagrin, il s’est un jour jeté dans l’eau d’un canal. Au contact du froid, il a vécu une expérience mystique qui lui a redonné envie de vivre… et de pratiquer le toumo.

En 2004, il reste 68 minutes dans un tube rempli de glace. En 2008, il demeure 72 minutes dans un conteneur translucide similaire, battant ainsi son record de 4 minutes.

En 2007, Wim Hof entreprend l’ascension de l’Everest en short et parvient à atteindre 7400 mètres d’altitude. Une étude sur son cerveau montre que la température de sa peau est régulée volontairement, ce qui est inhabituel et explique la résistance aux gelures ; des chercheurs ont aussi pu observer que l’activité de son système lymphatique (qui joue un rôle majeur dans l’immunité), normalement régulé de façon autonome et non consciente, augmente lors de son exposition au froid. Par ailleurs les muscles intercostaux de Wim Hof consomment beaucoup plus de glucose qu’en situation normale, ce qui se traduit par une production calorifique. De cette façon, l’air passant dans ses poumons se réchauffe avant d’entrer dans le sang.

En France, Maurice Daubard a lui aussi pratiqué le toumo et participé à des expériences organisées par des scientifiques. Atteint d’une grave tuberculose dans sa jeunesse, les médecins l’avaient condamné, jusqu’au jour où un prêtre lui parla d’une pratique spirituelle venue d’Orient susceptible de fortifier son souffle…

Le cas le plus extrême fut celui du tibétain Lobsang Tenzing, qui fut arrêté par les Chinois lors du soulèvement de 1959, puis emprisonné et torturé. Dans son malheur, Lobsang Tenzin eut deux prises de conscience déterminantes. D’une part, il estima que sa souffrance dans les geôles chinoises résultait d’un lien karmique du fait des atrocités qu’il avait infligées à ses tortionnaires dans une vie antérieure… Lobsang Tenzin pensait qu’il purgeait du mauvais karma. D’autre part, il comprit que s’il réagissait par la haine et le désir de vengeance, il deviendrait fou. Ne pouvant contrôler les souffrances physiques que lui infligeaient les Chinois, il adopta une attitude positive envers ses bourreaux. Il sublima sa haine en pardonnant à ses geôliers, développant une compassion à leur égard. Le pardon qui l’aida à survivre en prison sans stress traumatique lui permit d’accélérer sa progression spirituelle : il apprit seul la pratique de toumo, en méditant dans une grotte et devint insensible au froid. Le dalaï-lama en personne le rencontra et lui conseilla de faire du toumo sa pratique principale…

De nos jours, plus personne ne conteste le fait qu’Alexandra David-Néel disait vrai à propos du toumo et qu’elle fut une vraie pionnière dans ce domaine en Occident. Autrice, bouddhiste et féministe, cette aventurière du XX siècle fut tout cela à la fois, et je vous invite à lire ses passionnants récits d’aventures, Voyages d’une Parisienne à Lhassa ainsi que Mystiques et magiciens du Tibet, deux livres fascinants qui racontent un Tibet qui n’existe plus que dans les légendes… et sur les magnifiques peintures des grottes de Mogao, au Taklamakan.

Published in: on mars 25, 2024 at 8:13  Comments (3)  
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