La fin du tunnel créatif

La philosophe et astronome Hypatie, symbole de la bibliothèque d’Alexandrie

C’est non sans une grande émotion que j’ai reçu les retours de trois bêta-lecteurs concernant le Loup d’Andrinople dont je vous parlais dans l’article précédent… et ils sont plus que positifs. Je suis particulièrement ému : en temps normal, au niveau de mes premiers jets, je suis plutôt un auteur « laborieux », j’ai en effet écrit 15 versions des pirates de l’Escroc-Griffe avant d’être publié ! Or, pour la première fois dans ma vie d’écrivain, la V1 d’un de mes manuscrits a suscité beaucoup d’enthousiasme. Même si un texte est toujours perfectible, le Loup d’Andrinople est pour l’instant LE roman que j’ai écrit dont je suis le plus fier. Je vais, bien sûr, prendre en compte les remarques pertinentes de mes bêta-lecteurs, puis procéder à une soumission éditoriale avant le 31 décembre, notamment pour une grosse maison. Je vous livre en exclu le pitch, j’espère qu’il vous plaira :

Surnommé le Loup d’Andrinople, le soldat romain Élien de Syedra a reçu pour ordre du fanatique empereur chrétien Théodose d’incendier la bibliothèque d’Alexandrie, mais en l’espace d’une nuit son directeur va révéler à Élien des manuscrits secrets qui vont bouleverser ses certitudes et, peut-être, changer le cours de l’Histoire… Un thriller ésotérique qui se déroule à la fin de l’Empire romain sur fond d’hérésies et de querelles théologiques.

Le vrai personnage principal de mon livre, c’est la bibliothèque d’Alexandrie elle-même. À ma grande surprise, il n’y a jamais eu de grand roman lui étant totalement consacré, une anomalie dans l’histoire de la Littérature ! Sans vouloir me montrer prétentieux, j’ai l’audace de croire que ce sera désormais le cas avec le Loup d’Andrinople, à mi-chemin entre le Nom de la Rose et Cartographie des nuages, qui a lui-même inspiré le film Cloud Atlas.

Cet adoubement de mes bêta-lecteurs constitue pour moi la fin d’une longue traversée du désert éditorial, car depuis 2016 je n’ai plus publié de romans (seulement trois nouvelles). J’ai pourtant écrit l’intégralité de la nuit du Givre-Mort, un manuscrit que je trouve  « pas mal »… « Pas mal », cela signifie, à mes yeux, qu’il n’est pas assez bon pour succéder aux pirates de l’Escroc-GriffeLe Loup d’Andrinople sera donc, enfin, le fameux quatrième roman que je cherche depuis 2016 au sein des méandres de mon labyrinthe mental. Être publié en 2026 serait une belle date symbolique…

Pendant que mes bêta-lecteurs lisaient le premier jet du Loup, j’en ai profité pour me lancer dans un énorme chantier : la version 3 du Moine de Samarcande. Il s’agit moins d’une réécriture proprement dite que d’un « taillage de haie » (désolé, je n’ai pas d’autre image en tête 😂) afin d’obtenir une version plus épurée de ce récit initiatique. Une version plus orientale, contemplative, l’histoire d’un maître bouddhiste et de son élève qui voyagent dans le désert du Taklamakan.

Je pense que ce sera clairement la bonne version… à condition d’user de la tronçonneuse et de passer de 660.000 signes avec espace à 500.000 signes !

Il faudra pour cela supprimer des personnages et en introduire d’autres plus subtilement au fil de l’’intrigue… ce qui va amener beaucoup plus de tension dramatique. 

Si vous désirez en savoir plus sur ma trilogie de l’Orient, je serai en dédicace au Cultura de Terville le 22 novembre pour le recueil de nouvelles dans lequel je suis publié, Génies du crime, aux éditions Livr’S, j’ai hâte de bavarder avec vous !

Published in: on octobre 31, 2024 at 7:32  Laissez un commentaire  

La trilogie de l’Orient

Ça y est, j’ai vaincu la malédiction, j’ai enfin réussi à écrire un petit roman ! Cela faisait des années que je rêvais d’un format court. J’ai terminé le premier jet du Loup d’Andrinople, un thriller ésotérique qui se déroule à la bibliothèque d’Alexandrie… et, cerise sur le gâteau, c’est probablement le livre qui m’a procuré le plus de plaisir à écrire. Une première bêta-lectrice au regard aiguisé l’a lu et aimé, je suis dans les corrections. Comme je vous l’avais expliqué, le Loup d’Andrinople possède un lien avec le Moine de Samarcande, mon autre projet en cours de réécriture… Il est temps de vous en dire plus. Comme vous le savez peut-être, le Moine de Samarcande raconte l’histoire de Zhiyan, un soldat chinois du IXe siècle qui part sur les routes de la Soie en quête d’un remède pour sauver la fille de l’empereur, malade, une femme dont il est éperdument amoureux.

Il s’agit d’une épopée romanesque et historique se déroulant en Asie Centrale, aussi bien que d’une oeuvre contemplative à la lisière du fantastique, ésotérique… Cet ésotérisme est précisément le lien avec le Loup d’Andrinople. Bien que les deux récits soient totalement indépendants, ils traitent de réincarnation et possèdent une connexion profonde.

L’aventure éditoriale ne s’arrêtera pas là car j’ai un autre livre en tête, dont l’action se déroulera au Japon, pays que j’ai visité à quatre reprises et auquel je suis très attaché, l’ayant découvert enfant. Ce troisième roman s’intitulera Sur la route de Funaya et constituera l’ultime volet de cette vraie-fausse trilogie avec, de nouveau, une histoire autonome qui prendra tout son sens lorsque vous aurez lu les deux autres romans.

Il m’aura fallu (comme pour les pirates de l’Escroc-Griffe !) une dizaine d’années pour écrire cette trilogie de l’Orient, mais cette dernière me tient particulièrement à coeur, car elle est le miroir de ma vie spirituelle. J’ai commencé à méditer quotidiennement il y a dix ans, en 2014, au moment d’écrire cet article. Deux ans plus tard j’ai pris refuge* auprès d’un maître, dans un temple tibétain… et il y a un mois et demi, il m’est arrivé une expérience singulière qui m’a profondément changé, en bien. Tout avait pourtant mal débuté avec cette journée particulière où j’appris en quelques heures plusieurs mauvaises nouvelles, dont un deuil et une rupture sentimentale.

Un doux soir d’été, j’ai pris le temps de m’asseoir sur un banc, avec le sentiment que cette vague d’événements négatifs possédait une seule signification : s’il s’agissait d’abandons, cela signifiait que je devais lâcher prise. J’ai alors été submergé par une paix comme je n’en ai jamais ressenti auparavant, le plaisir d’être simplement vivant, de la gratitude. Ce soir-là, j’ai déambulé dans les rues de Metz, souri à des inconnus, le coeur léger. Bien que ma vie ne soit pas parfaite, durant cette nuit j’ai réalisé que je possédais absolument tout pour être heureux, un toit sur la tête, de quoi manger… et que je n’avais besoin de rien de plus. Cela ne m’empêche pas d’avoir des projets littéraires, mais j’ai ce sentiment apaisant, à 47 ans, d’avoir atteint tous mes objectifs, d’être rassasié par la vie au point où j’ai beaucoup moins de « désirs », si ce n’est l’envie d’être en harmonie, à mon humble niveau, avec les personnes qui souffrent autour de moi, tout en étant délivré du syndrome du sauveur et des dépendances affectives. J’ai appris à me détacher des relations toxiques, sans éprouver en retour de haine, de ressentiment ou de colère.

Le lendemain de cette étrange soirée, tout paraissait plus lumineux. Au fil des semaines, j’ai parfois eu l’impression que certains bruits de la ville, habituellement désagréables, avaient changé. Un matin, j’ai entendu un ouvrier utiliser un aspirateur souffleur pour les feuilles mortes, le son de la machine ressemblait à un mantra agréable, un « AH » qui m’a donné le sourire.

Je pensais que ce phénomène serait temporaire, mais en réalité ce sentiment de paix ne m’a plus quitté, comme le ressac d’une vague qui va et vient avec une intensité variable, mais qui demeure présente en moi. Il s’est même passé des petits « miracles » : depuis mon adolescence j’éprouvais une mélancolie, je sentais toujours quelque part dans mon esprit la présence subtile de cet ami intime qui m’avait tant tourmenté pendant ma dépression l’année dernière, au point de le surnommer mon ombre… et la « voix » de cette ombre s’est tue. Elle a totalement disparu de mon esprit, ce qui n’était jamais arrivé auparavant. J’ai la conviction que cette noirceur s’en est allée à tout jamais. Dans la foulée j’ai arrêté de fumer… et je sens que, là encore, c’est définitif.

J’ai l’impression d’avoir trouvé ma propre voie/voix spirituelle. J’anime un atelier d’écriture sakado orienté développement personnel, ainsi que des séances de méditation laïques une fois par semaine pour des collègues de boulot qui me les ont demandées. Le « hasard » a fait qu’une amie d’une association m’a contacté cet été pour remplacer à la dernière minute une personne qui devait animer une journée de méditation… et comme le courant est bien passé avec les participants, l’association a programmé d’autres sessions. On dirait que l’univers me pousse à emprunter cette voie.

Ironie du sort, pendant mes dix années de bouddhisme tibétain j’ai rempli mon esprit avec quantité d’ouvrages sur la voie progressive**, jusqu’à ce fameux soir où j’ai réalisé l’importance du vide. Le secret ultime de la méditation… c’est qu’il n’y en a pas. Il n’y a rien à chercher. En fait, il n’y a même pas de méditation et de non-méditation, de dualité : faire la vaisselle, prendre une douche, accomplir le ménage… Tout est prétexte pour demeurer en conscience, sans accorder d’importance au monologue du mental. Le karma, autrement dit l’état d’esprit, est l’aimant qui conditionne la perception de la réalité : comme je le dis souvent, un individu au karma négatif qui se rend à son travail et oublie son parapluie va pester lorsqu’il subira une averse en chemin. Cet événement le rendra de mauvaise humeur, au moment d’arriver à son lieu de travail, il est même possible qu’il se dispute avec ses collègues de boulot, qu’il grommelle « de toute façon la journée avait mal commencé ».

À l’inverse, au moment d’être trempée par la pluie, une personne au karma positif, donc avec un bon état d’esprit, va éclater de rire… et passer une journée radicalement différente. Pourtant, à la base, il s’agit du même événement qui a, cependant, généré deux univers mentaux distincts. La souffrance, le samsara, vient du fait que la plupart des gens se disent « je serai heureux quand j’aurai atteint tel objectif », un nouveau travail mieux payé, l’amour, un voyage, une maison plus spacieuse, le dernier iPhone… mais le drame vient du fait qu’il y a toujours un nouvel objectif qui, insidieusement, remplace peu à peu le précédent. C’est le désir qui cause tant de malheurs***. De la même façon qu’un pauvre va dormir sans le savoir sur un coussin rempli d’or, nous n’avons pas conscience que la satisfaction, le nirvana, est déjà en nous, pour peu que nous sachions contempler ce trésor intérieur.

Dans ces conditions, le samsara et la nirvana sont les deux faces illusoires de la même pièce. Il n’y a pas de dualité, un « moi » et des « gens » ou des événements qui nous font obstacle, car l’obstacle est le chemin. Sans la boue, pas de lotus.

Je suis persuadé que tous les ésotérismes, philosophies humanistes et grandes spiritualités, comme le gnosticisme chrétien, le soufisme musulman, la kabbale juive, le stoïcisme et bien évidemment le bouddhisme, enseignent une seule vérité : nous sommes les neurones d’une même conscience globale. Si la loi du karma fonctionne si bien, c’est parce que lorsque je fais du mal à autrui, en réalité je me fais du mal. Je ne peux pas changer les autres ou l’univers, mais je peux modifier mon état d’esprit, et c’est une nouvelle extraordinaire. La vie est aïkido : il n’y a pas d’ennemi extérieur ou intérieur à combattre, il suffit de suivre le courant et les tensions se dissipent. Comme l’enseigne la méditation zen, « observer ses propres pensées, comme des nuages qui disparaissent »…

* « Prendre refuge » est une expression signifiant « devenir bouddhiste ». La prise de refuge est un peu une cérémonie équivalente au baptême chrétien.

** Le bouddhisme tibétain est dit « gradualiste », l’Eveil peut être atteint dans cette vie à condition de passer des années à pratiquer des techniques tantriques axées sur la purification du karma et la transformation des désirs. Cette approche est, en apparence, opposée au « subitisme » qu’on retrouve dans le zen, avec un Eveil « soudain ». En réalité, ces deux conceptions sont complémentaires.

*** Le constat est le même pour les ruminations du passé… autant d’hallucinations du mental qui nous empêchent d’être dans le présent.

Published in: on octobre 18, 2024 at 11:45  Comments (3)  

Des nouvelles de Samarcande

J’ai une excellente nouvelle à partager ! J’en suis d’autant plus heureux que j’ai traversé un été compliqué : le voyage dans le désert du Taklamakan est reporté d’un an car depuis le Covid il est devenu complexe, coûteux (et dangereux) d’organiser une telle expédition… mais celles et ceux qui me connaissent savent que je suis têtu et que je n’ai pas dit mon dernier mot ! Le manuscrit du Moine de Samarcande a également été victime d’aléas car je me suis rendu compte que j’avais beaucoup trop de personnages, si bien que l’intrigue est devenue un pavé de 650.000 signes… gare à l’indigestion ! Le manuscrit va entamer une cure d’amaigrissement à travers une réécriture totale afin d’obtenir une troisième version plus courte et plus épurée qui, cette fois, sera la bonne ! Comme le disent les stoïciens : « l’obstacle est le chemin ».

Passons maintenant à LA bonne nouvelle : pendant que je laissais reposer le Moine de Samarcande, j’ai repris le manuscrit de l’autre roman qui va former, avec le Moine, ce que j’appelle la trilogie de l’Orient : trois livres a priori totalement indépendants qui auront néanmoins une valeur ajoutée pour celles et ceux qui auront lu la trilogie dans son intégralité. Le manuscrit dont je parle est le Loup d’Andrinople, un vieux projet datant de 2016, à l’époque trop costaud pour moi, que j’ai enfin terminé ! Il s’agit d’un thriller ésotérique qui se déroule à la bibliothèque d’Alexandrie à la fin de l’Empire romain sur fond d’hérésies, de querelles théologiques et d’incendie… Il y a un lien entre le Loup d’Andrinople et le Moine de Samarcande, mais je n’en dirai pas plus…

En dehors du fait d’avoir pris un pied immense à l’écrire, je suis très fier de ce nouveau bébé de papier, qui pour le coup est un petit projet de par son épaisseur : 120.000 signes, soit la taille d’une novella*… J’ai vaincu une malédiction personnelle car, jusqu’à aujourd’hui, j’étais infoutu d’écrire un petit roman sans qu’il ne devienne un pavé, c’est chose faite désormais ! Je suis en train de corriger le premier jet, qui va être lu par Fred, mon (sévère) bêta-lecteur fétiche fin septembre, ensuite viendront les corrections. Si tout se passe bien, j’effectuerai une soumission éditoriale à la fin de l’année ou au plus tard début 2025. Le Loup d’Andrinople sera donc le premier volume de cette (fausse) trilogie qui grandit dans ma tête depuis huit ans, soit l’âge de mon fils, tempus fugit

Si vous voulez en savoir plus, je serai ravi de discuter de tout ça en vrai au festival Etrange Grande, je serai en effet en dédicace pour le recueil de nouvelles Génies du crime (j’ai écrit l’une des histoires), sur le stand des éditions Livr’S… Au plaisir de vous retrouver !

* une novella est un tout petit livre du genre de ceux d’Amélie Nothomb, entre le roman et la nouvelle, d’où son nom.

Published in: on septembre 5, 2024 at 11:15  Comments (2)  

Memento mori

Parfois, un deuil permet de mûrir à un point qu’on ne soupçonne même pas, de devenir une meilleure personne. C’est ce qui m’arrive en ce moment avec la perte d’un membre de ma famille, une histoire cruelle sur laquelle je ne souhaite absolument pas m’épancher, mais qui m’a conduit à m’intéresser au stoïcisme, une philosophie datant de la Grèce antique. Je trouve cette sagesse très complémentaire du bouddhisme que je suis, et incroyablement positive, car si le stoïcisme enseigne qu’on ne peut pas changer les autres, et encore moins éviter les drames de l’existence, on peut néanmoins changer soi-même. D’où cette idée fascinante du stoïcisme, « l’obstacle est le chemin », qui me fait beaucoup penser au « sans la boue pas de lotus » du zen : ce sont les épreuves qui nous forment. 

Le stoïcisme rejoint en fait le concept de karma positif et négatif, déterminé par son propre mental : si en allant à mon travail je suis surpris par la pluie, je peux me mettre en colère et me gâcher tout seul la journée… ou bien éclater de rire. C’est le regard qu’on porte sur l’existence qui lui donne tout son sens.

Cet état d’esprit ne concerne pas que le deuil, il permet également d’accepter qu’au cours de la vie des proches s’éloignent et, dans le même temps, faire de nouvelles rencontres, laisser la porte ouverte à des retrouvaille, écouter des amis à l’apparence joviale raconter des difficultés dont on ne soupçonnait même pas l’existence. Loin d’être déprimante, cette période de ma vie est extrêmement  riche, pleine de sens : j’ai en effet compris que le stoïcisme n’était pas le savoir théorique que j’ai étudié à l’université, mais bien une philosophie pratique qu’il faut appliquer au quotidien, comme une spiritualité orientale.

C’est dans cette optique que je me lève avant le réveil pour effectuer ma méditation quotidienne, faire du sport et suivre des pratiques stoïciennes totalement en phase avec le bouddhisme que je suis : le principe memento mori, en français « souviens-toi que tu vas mourir », qui consiste à vivre comme si ce jour était le dernier et donc se concentrer sur le positif. Loin d’être morbide, cette sagesse est libératrice : l’Hagakure, le code des samouraïs, ne dit pas autre chose.

Memento mori, c’est aussi se sentir reconnaissant d’être vivant, et le soir penser à trois moments qu’on a apprécié dans la journée, faire un bilan de ce qui a été réussi et de ce qui peut être amélioré… Memento mori, c’est également ne plus perdre de temps et travailler tous les jours sur mes futurs romans.

Je réalise que j’arrive à un stade de ma vie où je suis satisfait de ce que j’ai, sans attentes : j’ai renoué avec le petit enfant au fond de moi qui a manqué d’affection durant ses jeunes années. En veillant sur lui, je grandis. J’aime passer du temps seul à prendre soin de moi, à davantage me faire plaisir, à m’affirmer aussi, poser des limites et ne plus être « trop gentil ». Cultiver l’amour de soi n’est pas du narcissisme, car on ne peut pas véritablement s’occuper des autres si on ne sait pas s’occuper de soi.

Que ce soit pour un ami, une relation sentimentale ou pour un deuil, on ne craint plus de perdre l’Autre quand on sait qu’en étant soi-même son meilleur ami, on est jamais vraiment seul. Aimer l’Autre, c’est paradoxalement être moins dépendant de lui et accepter qu’il soit libre, accepter l’impermanence de l’existence.

Accepter d’être serein.

Pour aller plus loin :

  • Les Pensées de Marc Aurèle, un petit livre passionnant et émouvant
  • un livre tout aussi passionnant, Comment devenir un philosophe grec
Published in: on août 22, 2024 at 10:38  Comments (4)  

Sakado, l’art de l’écriture

En 2016, année de la publication de l’intégrale de ma trilogie, j’écrivais sur ce blog un article à propos de l’écriture, avec notamment ce passage :

Au Japon, pays que je connais un peu, il y a un art (un dao, « la Voie »), et donc un temps, pour tout : l’art de faire du thé (le cha dao, dont la cérémonie peut durer cinq heures), l’art de dégainer un sabre (l’iaido, que l’on peut pratiquer toute une vie), l’art de la main vide (karate-do), l’art de la composition florale (le… kado, ça ne s’invente pas)*. Et si il existait un dao pour écrire ? Un dao de l’écrivain (en japonais 作家道, « sakado » ). Un art qui prendrait son temps ? Comme son nom l’indique, le dao, « la Voie », est un concept philosophique inspiré du tao chinois. Dans les arts cités plus haut, il y a la notion d’art de vivre, d’harmonie. S’il existe un art de l’écriture, celui-ci ne peut que respecter le temps, c’est-à-dire suivre le tao, la force fondamentale de l’univers, l’essence même de la réalité. Cet art de l’écriture, un non-agir, serait donc à l’opposé des contraintes éditoriales d’aujourd’hui.

Respecter le temps… Je ne pensais pas si bien dire ! Il m’a fallu un long moment pour laisser infuser le projet d’un quatrième roman. Entre-temps j’ai eu beaucoup de chance : je suis devenu père, j’ai découvert le bouddhisme tibétain, créé un atelier d’écriture qui a accouché d’un festival, je suis également devenu bibliothécaire, j’ai visité le Caucase, le Brésil et la Malaisie, pratiqué un petit peu l’aïkido et beaucoup le taï chi, rencontré le zen, appris à gérer mon autisme, traversé des épreuves aussi… des épreuves qui m’ont fait réaliser que je ne pouvais pas vivre sans l’écriture. Si cet art donne tellement de sens à ma vie, c’est parce que, même dans les pires moments, mes ateliers d’écriture me procuraient le sentiment d’être utile, car ils ont en effet contribué à ce que plusieurs personnes soient publiées. J’ai moi-même bénéficié de ces séances car, comme pour les arts martiaux, pour continuer à progresser techniquement, il faut transmettre son savoir-faire… mais plus important encore, j’ai aussi découvert qu’une majorité de personnes venaient à mes ateliers non pas pour être publiées, mais pour s’amuser, sortir de l’isolement et se faire des amis, parfois même pour faire la paix avec soi-même et se sentir mieux… En nous permettant de nous réconcilier avec notre passé, l’écriture nous relie les uns aux autres.

J’ai progressivement réalisé que l’écriture peut être une activité méditative bienveillante qui soigne les blessures de l’âme et qui peut conduire à un véritable éveil spirituel. Fort de ce constat, j’ai décidé de proposer une voie de l’écriture qui s’appuie à la fois sur mon expérience pratique des ateliers d’écriture, mais aussi sur ce que j’ai appris en tant qu’être humain, que ce soit lors de mes voyages au Japon, avec la méditation tibétaine et les arts martiaux. J’appelle donc cette voie de l’écriture sakado, 作家道. Le but du sakado, c’est d’aider tout un chacun à écrire des histoires via une méthode ancestrale simple : apprendre à mieux se connaître. Il s’agit d’une voie progressive.

Pour toutes ces raisons, je proposerais de temps en temps sur ce blog des articles en rapport avec le sakado. Il y aura un vrai programme, avec des consignes d’écriture ludiques… L’idée étant de s’amuser ! Ce programme sera à la fois destiné aux grands débutants avec des pratiques préliminaires pour gagner de la confiance en soi, ainsi qu’aux auteurs confirmés qui souhaitent aller plus loin dans leurs connaissances de la narratologie… J’ai hâte de partager tout cela avec vous !

EDIT : si vous voulez suivre le sakado depuis mon blog, c’est possible ! Voici le programme :

Introduction : sakado, l’art de l’écriture
Séance 1 : huit milliard d’imposteurs
Séance 2 : zen et taoïsme dans la poésie japonaise
Séance 3 : arrosez vos lecteurs ! Immersion et émotion
Séance 4 : qu’est-ce qu’une histoire ?
Séance 5 : n’ayez pas peur des kangourous

Published in: on avril 14, 2024 at 11:36  Comments (5)  

Vers un nouvel âge d’or de la Science-Fiction ?

Film magistral inspiré de l’œuvre culte du génie visionnaire Franck Herbert, Dune Partie 2 a été à la hauteur de mes attentes, particulièrement élevées. Il faut dire qu’en tant que fan absolu du réalisateur Denis Villeneuve, j’avais été impressionné par Dune Première Partie et la capacité du cinéaste canadien à se détacher de l’adaptation de David Lynch pour livrer sa propre version, un film à l’esthétique minimaliste, très éloignée du baroque industriel du premier long-métrage des années 80 (que j’adore pourtant).

Il faut dire que Villeneuve est un cinéaste à part, un auteur à la sensibilité européenne tel que peut l’être Christopher Nolan, preuve en est avec sa façon de concevoir un film : contrairement à beaucoup de réalisateurs, Villeneuve dresse d’abord un storyboard de son projet, scène par scène, avant d’écrire le scénario et les dialogues, afin que son récit soit le plus show don’t tell possible. Son but est de vouloir faire ressentir les émotions plutôt que d’expliquer son univers via des dialogues comme Lynch… quitte à renoncer au projet (vain) d’être parfaitement fidèle au livre de Herbert, une tâche impossible à accomplir. Villeneuve privilégie l’immersion, et c’est particulièrement le cas dans Dune Partie 2 : lorsque Paul chevauche pour la première fois un ver des sables, on a l’impression d’être aveuglés par les grains de sable. La bataille finale est toute aussi saisissante, avec ses impacts nucléaires, ses attaques de vers, ainsi que ses hordes de Fremens fanatisés… mais chez Villeneuve, jamais la forme ne prime sur le fond. Le réalisateur livre en effet une puissante réflexion métaphorique sur l’intégrisme, symbolisé par le personnage du charismatique Stilgar.

Un intégrisme largement exploité par les puissances politiques dans Dune, notamment l’organisation du Bene Gesserit qui, à des fins de propagande, distille depuis des siècles des légendes sur l’arrivée d’un messie chez les Fremens… jusqu’au moment où le djhad survient et devient hors de contrôle.

Même s’il a pris certaines libertés en délaissant certains personnages du roman, Villeneuve a parfaitement conservé la force visionnaire du livre de Franck Herbert, qui avait prévu les tensions au Moyen-Orient autour du pétrole (« l’Epice »), le 11 septembre et le djihadisme, parfois instrumentalisé par l’Occident comme ce fut le cas en Afghanistan lors de la Guerre Froide contre l’Union Soviétique ou bien en Irak… Une réflexion très adulte qui montre que la Science-Fiction n’est jamais aussi efficace que lorsqu’elle parle de notre présent.

Le triomphe de Dune Partie 2 au cinéma est pour moi révélateur d’une attente chez le grand public : alors que les années 2010 ont été marquées par le règne de Marvel et des super-héros, et par l’échec artistique de Disney avec sa pitoyable trilogie Star Wars, on assiste désormais au plébiscite d’une SF moins americano-centrée, plus mature… et pas seulement au cinéma.

En l’espace de quelques années, la littérature de SF est redevenue une source d’inspiration majeure pour le petit et le grand écran, avec le retour des récits subversifs : je pense en particulier à Fondation d’Isaac Asimov, l’autre grand cycle de la SF avec Dune, qui a donné lieu à une série profondément originale sur Apple TV. Une oeuvre philosophique qui se détache (beaucoup) des romans originaux, mais qui nourrit une véritable réflexion sur la décadence d’une civilisation impérialiste avec cette question fondamentale : qu’est-ce que le pouvoir ? Pour moi, ce renouveau de la SF a été initié en 1999 par l’écrivain américain d’origine chinoise Ted Chiang, auteur d’une nouvelle poignante, l’Histoire de ta vie, adaptée par Denis Villeneuve dans son chef d’oeuvre, Premier Contact.

Le fait qu’un grand écrivain tel que Ted Chiang soit d’origine chinoise n’est pas un hasard : alors que la SF était traditionnellement dominée par les auteurs anglo-saxons, on observe une orientalisation du genre avec l’arrivée d’auteurs étrangers qui amènent un vent de fraicheur, une sensibilité particulière. Je pense notamment à Ken Liu, l’auteur de la magnifique nouvelle Mono no aware, une histoire dans laquelle il est question d’espace et de spiritualité.

On retrouve cette sensibilité orientale dans le film The Creator, qui a marqué les esprits en proposant, pour un budget bien inférieur aux long-métrages Marvel, un spectaculaire récit non manichéen racontant une opposition idéologique entre Orient et Occident : dans un futur proche, l’armée américaine se livre en effet à une guerre contre des intelligences artificielles qui se sont développées en Asie. Ces dernières ont atteint un tel niveau d’évolution que certains robots ont développé une vraie spiritualité en devenant des moines bouddhistes… mais sont-ils humains pour autant ? Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’on appelle « Humanité » ?

En proposant un anti-blockbuster qui repose sur des effets spéciaux particulièrement réussis, et de magnifiques décors naturels, le réalisateur britannique Gareth Edwards a essayé de livrer un film expérimental dans l’esprit de District 9 de Neill Blomkamp, très critique envers l’Amérique, à la fois humaniste et désenchanté.

« Désenchanté », parce que la Science-Fiction mondiale parle de la crise des valeurs morales occidentales et de nos angoisses civilisationnelles, on le constate avec l’écrivain chinois Liu Cixin, et son Problème à trois corps, un best-seller brillamment adapté en série Netflix, et qui a pour toile de fond la révolution culturelle de Mao. Que se passerait-il si les accélérateurs à particules du monde entier se mettaient à livrer des résultats incohérents et que des scientifiques de premier plan se suicidaient ? Comment réagirait l’Humanité si, un soir, les étoiles se mettaient à clignoter ? Oeuvre anxiogène réaliste, Le problème à trois corps traite de la rencontre avec une civilisation extra-terrestre bien supérieure à la nôtre et (peut-être ?) de notre incapacité à communiquer avec elle de façon pacifique… Notre espèce serait-elle foncièrement belliqueuse ? C’est la question que l’on peut se poser à la fin de la saison 1, riche en promesses… en espérant que Netflix n’annule pas la saison 2.

Assiste-t-on à un nouvel âge d’or de la Science-Fiction ou à un simple effet de mode sans lendemain ? Seul l’avenir nous le dira, mais grâce au succès international de Dune et le triomphe annoncé de la troisième partie, le Messie de Dune , il y a fort à parier que les autres livres du cycle de Franck Herbert, beaucoup plus complexes à adapter au cinéma (notamment les enfants de Dune et l’Empereur Dieu de Dune) seront proposés a minima au format série, sans parler de l’autre grand projet de Villeneuve : l’adaptation de Rendez-vous avec Rama, écrit par l’auteur de 2001 Odyssée de l’Espace, Arthur C. Clarke… Autant dire que les années 2020 s’annoncent passionnantes !

Published in: on avril 12, 2024 at 1:55  Comments (1)  

La fabuleuse découverte du toumo

Alexandra David-Néel et son fils adoptif, Yongden

Indiana Jones était une femme ! Oui, vous avez bien lu, je parle d’Alexandra David-Néel, une exploratrice que j’admire et qui m’a beaucoup inspiré. Cette aventurière mena une vie extraordinaire : lassée par sept années de mariage, et peu encline à devenir mère de famille, elle décida un beau jour de partir explorer l’Asie. En 1924, elle fut la première occidentale à pénétrer clandestinement dans Lhassa, la capitale du Tibet, à une époque où les étrangers qui bravaient cet interdit risquaient la peine de mort. Pour réussir cet exploit, Alexandra David-Nel se déguisa : elle recouvrit son visage de suie, apprit le tibétain, se fit passer pour une mendiante… tout en cachant sous ses haillons un pistolet. Son récit est souvent drôle, preuve en est le soir où Alexandra et son fils adoptifs, Yongden, sont invités par des paysans à un « repas de fête »… qu’ils sont obligés d’honorer si Alexandra ne veut pas être démasquée !

Lors de son voyage initiatique, Alexandra David-Néel ne se contenta pas de changer d »identité, elle reçut également les enseignements des plus grands maîtres spirituels du Tibet, dont le 13e dalaï-lama. Elle s’initia au bouddhisme tantrique, une spiritualité ésotérique appelée vajrayana. Cette spiritualité se retrouve dans le Moine de Samarcande, (le désert du Taklamakan ayant appartenu à l’Empire du Tibet) et elle est, comme je l’expliquais dans un article précédent, source de malentendus en Occident.

Le bouddhisme tantrique tibétain est en effet une voie spirituelle qui a révolutionné le bouddhisme traditionnel tel qu’on le pratiquait en Inde et en Asie du Sud-Est au sens où, qu’on soit moine, laïc ou même hors-la-loi, il est question d’atteindre l’Éveil en une seule vie sans passer par de multiples renaissances, à condition de se soumettre à des pratiques ésotériques rigoureuses : méditations, récitations de mantras, visualisions de divinités tantriques appelées yidams qui ne font qu’une avec le yogi, telles que Dorje Naldjorma, Prajnaparamita ou Tara… des divinités souvent féminines, très valorisées, le principe féminin symbolisant la sagesse. On peut admirer les peintures de ces divinités tantriques dans les grottes de Mogao.

Point important, à la différence de ce qui se pratique au sein d’un culte polythéiste égyptien, grec ou romain, le yidam n’est pas visualisé comme une divinité extérieure à soi qu’on vénère via des sacrifices, mais comme une divinité qui est en soi, et avec laquelle on s’unit symboliquement, pour le bien de tous les êtres. L’idée n’est plus, comme dans le bouddhisme traditionnel, de se détacher des désirs et autres pulsions sexuelles, mais de les sublimer à travers des yogas tantriques tels que « le feu interne », le toumo, une discipline particulièrement spectaculaire.

Alexandra David-Néel fut la première occidentale à rapporter l’existence de ce tantra permettant de survivre dans les montagnes de l’Himalaya, et qui fut pratiqué par Milarépa en personne, le mystique dont je vous parlais dans cet article. Un jour, alors qu’elle avait très froid, Alexandra David-Néel utilisa le toumo pour se réchauffer. À son retour en Europe, personne ne prit au sérieux son récit… jusqu’au jour où d’autres occidentaux confirmèrent l’existence de cette pratique décrite dans un des livres de l’exploratrice, Mystiques et magiciens du Tibet :

Par une nuit d’hiver où la lune brille, ceux qui se croient capables de subir victorieusement l’épreuve, se rendent, avec leur maître, sur le bord d’un cours d’eau non gelé (…) Les candidats au titre de Repa, complètement nus s’assoient sur le sol, les jambes croisées. Des draps sont plongés dans l’eau glacée, ils y gèlent et en ressortent raides. Chacun des disciples en enroule un autour de lui et doit le dégeler et le sécher sur son corps (note : c’est la « technique du drap mouillé », d’un mètre sur deux, plongé dans l’eau froide et dégoulinant, les moines s’en couvrent le corps presque nu et méditent. Une vapeur apparaît en 3 à 5 minutes, et le drap est asséché en 45 minutes. Les moines répètent l’opération trois fois par nuit, parfois à une température inférieure à 0°C). Dès que le linge est sec, on le replonge dans l’eau et le candidat s’en enveloppe de nouveau. L’opération se poursuit, jusqu’au lever du jour. Alors celui qui a séché le plus grand nombre de draps est proclamé le premier du concours.

De nos jours, les scientifiques ont mis en évidence l’efficacité du toumo et l’influence de l’esprit sur le corps, notamment au niveau de l’élévation de la température corporelle, ce qui permet aux extrémités (doigts, orteils) de ne pas geler. Force est de constater que le toumo est pratiqué par des individus au mental exceptionnel, d’une grande spiritualité, le toumo devant être pratiqué à des fins altruistes, pour le bien de tous les êtres. Ces individus au mental hors-norme ont su souvent transcender de terribles épreuves personnelles.

C’est le cas d’un néerlandais, Wim Hof,devenu célèbre en nageant dans des eaux glacées et en accomplissant toutes sortes d’exploits, repoussant les limites du corps humain.

Wim Hof a une histoire particulièrement touchante : suite au suicide de sa femme, fou de chagrin, il s’est un jour jeté dans l’eau d’un canal. Au contact du froid, il a vécu une expérience mystique qui lui a redonné envie de vivre… et de pratiquer le toumo.

En 2004, il reste 68 minutes dans un tube rempli de glace. En 2008, il demeure 72 minutes dans un conteneur translucide similaire, battant ainsi son record de 4 minutes.

En 2007, Wim Hof entreprend l’ascension de l’Everest en short et parvient à atteindre 7400 mètres d’altitude. Une étude sur son cerveau montre que la température de sa peau est régulée volontairement, ce qui est inhabituel et explique la résistance aux gelures ; des chercheurs ont aussi pu observer que l’activité de son système lymphatique (qui joue un rôle majeur dans l’immunité), normalement régulé de façon autonome et non consciente, augmente lors de son exposition au froid. Par ailleurs les muscles intercostaux de Wim Hof consomment beaucoup plus de glucose qu’en situation normale, ce qui se traduit par une production calorifique. De cette façon, l’air passant dans ses poumons se réchauffe avant d’entrer dans le sang.

En France, Maurice Daubard a lui aussi pratiqué le toumo et participé à des expériences organisées par des scientifiques. Atteint d’une grave tuberculose dans sa jeunesse, les médecins l’avaient condamné, jusqu’au jour où un prêtre lui parla d’une pratique spirituelle venue d’Orient susceptible de fortifier son souffle…

Le cas le plus extrême fut celui du tibétain Lobsang Tenzing, qui fut arrêté par les Chinois lors du soulèvement de 1959, puis emprisonné et torturé. Dans son malheur, Lobsang Tenzin eut deux prises de conscience déterminantes. D’une part, il estima que sa souffrance dans les geôles chinoises résultait d’un lien karmique du fait des atrocités qu’il avait infligées à ses tortionnaires dans une vie antérieure… Lobsang Tenzin pensait qu’il purgeait du mauvais karma. D’autre part, il comprit que s’il réagissait par la haine et le désir de vengeance, il deviendrait fou. Ne pouvant contrôler les souffrances physiques que lui infligeaient les Chinois, il adopta une attitude positive envers ses bourreaux. Il sublima sa haine en pardonnant à ses geôliers, développant une compassion à leur égard. Le pardon qui l’aida à survivre en prison sans stress traumatique lui permit d’accélérer sa progression spirituelle : il apprit seul la pratique de toumo, en méditant dans une grotte et devint insensible au froid. Le dalaï-lama en personne le rencontra et lui conseilla de faire du toumo sa pratique principale…

De nos jours, plus personne ne conteste le fait qu’Alexandra David-Néel disait vrai à propos du toumo et qu’elle fut une vraie pionnière dans ce domaine en Occident. Autrice, bouddhiste et féministe, cette aventurière du XX siècle fut tout cela à la fois, et je vous invite à lire ses passionnants récits d’aventures, Voyages d’une Parisienne à Lhassa ainsi que Mystiques et magiciens du Tibet, deux livres fascinants qui racontent un Tibet qui n’existe plus que dans les légendes… et sur les magnifiques peintures des grottes de Mogao, au Taklamakan.

Published in: on mars 25, 2024 at 8:13  Comments (3)  
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Interview de Kenya Leone

Lors des derniers articles, je vous ai beaucoup parlé du Moine de Samarcande, ce nouveau roman que je vais terminer dans le désert du Taklamakan, mais moins de l’aspect photographique du projet, l’artiste Kenya Leone prendra en effet des photos de cette expédition qui donnera lieu à une exposition, Sur les traces de Zhiyan. Aujourd’hui, je lui laisse la parole.

Bonjour Laurent, cela fait longtemps qu’on se connait, mais depuis quand t’intéresses-tu à la photo ? Tu ne m’as jamais parlé de tes débuts…

Bonjour JS, j’ai commencé à m’intéresser à la photo avec ma mère. J’avais autour de douze – quatorze ans. Elle aimait photographier les oiseaux et la nature en général. En bon geek, j’aimais la technologie, c’était un amour latent, bien que la pellicule me posait problème. Après, j’ai eu la chance de travailler à l’Espace de l’Art Concret, un centre d’art contemporain dans les Alpes Maritimes. On avait là-bas l’un des premiers appareils-photo numériques, un Sony Mavica qui fonctionnait avec des disquettes 3,5 pouces. La qualité était déplorable, mais j’aimais faire des photos de texture. Puis, avec des amis qui éditent plusieurs magazines d’événements, nous nous sommes mis à suivre la technologie numérique. Nous avons eu accès aux premiers appareils professionnels comme le Nikon D1… Pour nous, c’était de la Science-Fiction. Peu de temps après, j’ai enfin pu m’acheter mon premier reflex numérique : un Canon EOS Rebel 300D... Je l’adorais. J’ai pu commencer à travailler mon œil, mais c’est vraiment avec un ami, qui m’a fait découvrir la photo animalière, que le vrai déclic (jeu de mot…) a eu lieu, en 2006.

D’où ce voyage au Kenya… Est-ce qu’avec ce périple il y a eu un avant et un après dans ta façon d’appréhender le métier de photographe ?

Le Kenya a été un avant et un après concernant mon approche de la vie, un bouleversement si profond que les échos de cette onde de choc résonnent encore en moi aujourd’hui. Ce voyage m’a fait comprendre la vraie nature de la mort et m’a fait encore plus prendre conscience de la fragilité de notre habitat et la responsabilité de notre espèce envers les autres, espèces avec lesquelles nous cohabitons. La photo est un messager pour rappeler aux gens qui sont dans leur quotidien l’importance de lever les yeux et de regarder le monde qui les entoure. Donc on peut dire que le Kenya, et les autres pays d’ailleurs, m’ont fait prendre conscience que la photo était un moyen très efficace de témoigner. Je n’invente rien, les photographes de guerre sont les pionniers dans ce domaine.

L’artiste photographe Kenya Leone

« La vraie nature de la mort ? »

J’ai une anecdote pour illustrer ma pensée : un jour, j’arpentais la savane avec le guide. On repère une antilope que je trouve peu vive, deux chacals la guettent déjà. On s’arrête, on observe et je photographie. En peu de temps, c’est la mise à mort, elle ne s’est même pas débattue. On voit souvent d’ailleurs que les animaux se résignent très vite au trépas. Je crois qu’on observe ça souvent chez les humains aussi dans des situations sans espoir. On reprend la piste et on arrive à un troupeau de gnous, une femelle est en train de mettre bas. Là, c’est fulgurant : je suis témoin que la mort des uns servent à la naissance des autres. Dit comme ça, ça paraît naïf, mais voir une mise à mort en direct (spoiler : j’en ai vu d’autres) c’est quelque chose de fort à vivre. Et une naissance, c’est aussi fort dans l’autre sens. N’oublions pas que dans nos sociétés occidentales tout est fait pour nous cacher ces événements. La mort est considérée aujourd’hui comme la fin dans notre culture. Bien sûr, certaines personnes, par leur spiritualité, voient les choses différemment, mais il n’empêche que la réalité de notre société fait qu’on ne voit que très peu la mort et que c’est un événement associé à la tristesse. Pareil pour les naissances dans l’intimité d’une maternité. Dans la nature, l’intimité n’existe pas, on est témoin de tout, on voit ce qu’est la vie. On constate que sans la mort, la vie n’existe pas.

Tu as un lien particulier avec la nature, d’ailleurs tu vis en France dans un coin reculé, à Caussols… Pourquoi ce mode de vie ?

Caussols… vaste sujet. J’ai choisi cet endroit en premier lieu parce que j’ai toujours eu un lien particulier avec ce paysage karstique, très minéral. Avant cela j’habitais à Nice Ouest, je ne sortais que rarement de mon appartement sauf pour aller travailler. Il s’agissait d’une zone légèrement verte, mais les projets d’urbanisme galopant ne cessant jamais, je commençais à me sentir de plus en plus cerné par le béton. Un jour, j’ai dit à ma compagne de l’époque : « je meurs à petit feu ici ».
Notre séparation m’a permis de sauter le pas grâce à un concours de circonstances miraculeux. Caussols m’a apporté plusieurs choses essentielles : tout d’abord l’isolement, je n’ai pas de voisins et j’ai très peu de passages près de chez moi ; le silence aussi, car en tant qu’hypersensible, j’ai une ouïe très développée et le moindre bruit me dérange. Il y a bien sûr également l’observatoire, car je suis passionné par l’astronomie et je peux y aller quand je veux, je suis d’ailleurs bénévole sous contrat et je participe à des missions scientifiques. Caussols, c’est aussi un paysage – car je suis cerné par les montagnes et les plateaux, je peux presque voir la mer de ma terrasse – et la nature, je suis entouré de forêts et comme je vis dans une maison sans clôture, les animaux sauvages viennent souvent me rendre visite. Chevreuils, sangliers, renards, blaireaux, lièvres, lapins, écureuils, hiboux, buses, aigles, vautours, toutes sortes de passereaux sont mes voisins…

Un vautour pris en photo par Kenya Leone chez lui. Tout en bas de la photo, en flou, les congénères du vautour

Là, pendant cette interview, j’entends dans le bassin naturel qui se trouve en face de la fenêtre, un crapaud qui chante… un vrai bonheur pour moi. Il s’agit de Pelodytes punctatus, le crapaud persillé. Il est peu fréquent, il est même protégé. Il est très difficile à observer, mais on l’entend souvent. Il mesure seulement trois centimètres de long. Discret, il vit dans les trous d’eau ou les petites marres, il possède des taches vertes sur le dos.
L’année dernière, j’ai eu une cinquantaine de vautours fauves qui sont venus se poser dans mon jardin. C’était un spectacle incroyable. Ils sont venus pour se nourrir des restes d’un blaireau.
J’ai aussi pu observer et photographier, le premier envol de jeunes pics noirs, un moment magique.

On a parlé du Kenya, des Alpes… et en octobre, on part ensemble dans le désert du Taklamakan, un paysage où en apparence la vie n’a pas sa place… Qu’est-ce qui te motive dans cette expédition ?

Le désert… Je n’ai jamais vu le désert. En fait, je suis très sensible aux nuances. Par exemple, j’adore la robe du puma pour ça, c’est le félin avec les nuances se succèdant avec le plus de subtilité… mais le désert, c’est un peu comme une grande robe de puma. Niveau photo, pour moi c’est fantastique. Ces dunes qui se succèdent pour donner du relief, les jeux d’ombres et de lumières, les couleurs qui changent au fil de la journée… un peu comme un tableau qui évolue.
On pense souvent à tort qu’un désert est un endroit sans vie. Or, rien n’est plus faux, un désert grouille de vie, que ce soit au niveau des plantes, des animaux, des insectes… C’est juste que cette vie est plus discrète, plus subtile.
Je pense que comme la savane, il s’agit d’un lieu qui me perturbera, dans le bon sens du terme. J’ai hâte de voir ça.

J’ai hâte aussi ! En dehors des somptueux paysages, il y-a-t-il des animaux que tu as particulièrement envie de photographier dans le Taklamakan ?

Les serpents, en particulier Naja oxiana, un cobra qui fait partie des reptiles les plus venimeux au monde et dont il faut se méfier, car son poison, neurotoxique, peut tuer un être humain en moins d’une heure.

On partira donc avec de bonnes paires de bottes… Merci Laurent pour cette interview !

Merci à toi.

L’équipe de Sur la route de Zhiyan au moment de se séparer après une belle fête, d’où ma tristesse sur la photo… C’était il y a dix ans ! En 2024, le temps a laissé des traces… mais la passion des voyages, elle, demeure intacte…

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Épisodes précédents

Episode 1 : le Moine de Samarcande

Episode 2 : Sur les traces de Zhiyan

Episode 3 : Qu’est-ce qui nous pousse à écrire ?

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Published in: on mars 18, 2024 at 10:36  Comments (2)  

Qu’est-ce qui nous pousse à écrire ?

Les grottes de Mogao

Après avoir lu mon article précédent, une amie autrice m’a téléphoné pour me dire : « tu parles de ton expédition dans ce désert en Chine, mais qu’est-ce que tu cherches vraiment là-bas ? ». Sur le coup, j’ai été surpris par cette question, tant la réponse me paraissait évidente (au hasard, m’imprégner de l’ambiance de ce voyage pour terminer mon roman et revenir avec une exposition photographique d’une des régions les plus méconnues du globe), mais à la réflexion j’ai trouvé que la remarque de mon amie était d’une grande pertinence, car elle renvoie à l’éternelle question de la motivation chez les autrices et les auteurs. Cette question est moins « qu’est-ce que je vais chercher en Chine ? », que « qu’est-ce qui nous pousse, nous artistes, à écrire » ?

Je n’aurai pas la prétention d’énoncer des généralités et de parler à la place de mes amis écrivains, car chaque auteur est différent, sans parler des projets. Mon héros du Moine de Samarcande, Zhiyan, se rend dans le désert du Taklamakan afin de trouver un remède pour sauver celle qu’il aime, au péril de sa vie. Le héros est toujours a minima l’alter ego de l’auteur, et je dois reconnaître que la passion est ce qui me motive à écrire : c’est l’amour des livres qui me fait tant aimer mon métier de bibliothécaire… mais comme Zhiyan, la passion amoureuse est ma pire ennemie, parce qu’elle peut me conduire à prendre des risques insensés, me mener à ma propre perte… et à m’oublier. Je le sais désormais, on peut mourir par amour, et même renier toutes ses valeurs, un destin pour moi pire que la mort, surtout quand la relation est toxique. C’est la thématique d’une de mes nouvelles, la Putain du Caravage.

Dans mon roman, Zhiyan suit un parcours singulier au sens où au début de son voyage initiatique, il ne possède pas de spiritualité particulière. C’est un soldat, pragmatique, qui va rencontrer sur les routes de la soie des maîtres bouddhistes… avec cette interrogation, une véritable graine semée en lui : qu’est-ce qui distingue la passion de l’amour ? En traversant des déserts, il trouvera des éléments de réponse, parce que dans le silence, nous sommes confrontés à nous-mêmes.

Le Taklamakan

Nous pénétrons dans le désert profond, si vaste que les prières du matin des moines résonnent longtemps, avant de se perdre dans le ciel azuré. La nuit, la lune nous écrase de son immensité, jamais je n’ai contemplé une voûte aussi étoilée. Dans l’obscurité, le silence est vivant,  palpable, si bien qu’à l’aube, lorsque de petites pierres dévalent la pente d’une montagne, le son semble tout proche. Tout est sens.

Extrait du Moine de Samarcande

L’année dernière, j’ai connu un parcours inverse à celui de Zhiyan. À cause de ma relation toxique j’avais l’impression d’avoir perdu toutes mes valeurs spirituelles, d’être « figé » dans ma dépression : je ne parvenais plus à méditer dans mon petit studio qui me complexait de par son côté « bohème » et je n’arrivais pas à terminer l’écriture de mon roman. Je trouvais qu’il manquait du vécu à ce livre, la vraie expérience du Taklamakan, la contemplation des dunes immenses, l’odeur des grottes de Mogao… Je voulais vivre pour de vrai cette aventure, et dans le même temps je n’arrivais plus à vibrer. Je ne me sentais plus légitime en tant que bouddhiste, encore moins en tant qu’écrivain, je ne pouvais plus concilier ces deux identités.

J’étais résigné à abandonner l’écriture, jusqu’au moment où je me suis rappelé les paroles de feu mon maître tibétain sur le karma. Contrairement aux idées reçues, le karma n’est pas une notion métaphysique statique et fataliste du genre « si un oiseau m’a chié sur la tête, c’est à cause de mon karma ». Mon maître expliquait, avec bon sens, que :

le karma est quelque chose qui existe dans la conscience des individus (…). À ce titre donc, le karma pourrait être comparé à un aimant qui va attirer la limaille de fer car cet aimant est en fait ce qui va donner l’impulsion, qui va être à l’origine du mouvement de la limaille qui attire…

C’est donc l’état d’esprit, bon, neutre, ou mauvais, qui conditionne nos actions, nos paroles, nos pensées… et qui caractérise dans le bouddhisme le samsara, ce cycle de renaissance(s) qui mène à la souffrance. Pendant ma dépression, je songeais à Milarépa comme à une lumière dans la nuit. Milarépa était un mystique tibétain du XIIe siècle qui avait perdu son père dans sa jeunesse. La légende raconte que l’oncle et la tante de Milarépa dépouillèrent la mère et le fils de leurs biens et leur firent vivre une existence misérable de domestiques. La belle-famille de Milarépa fut tellement odieuse avec sa mère, que cette dernière fit promettre à son fils d’apprendre la magie noire auprès d’un sorcier pour la venger, dans le cas contraire elle se suiciderait. Milarépa obéit… malheureusement, son rituel alla bien au-delà de ses espérances puisque c’est tout le village qui fut ravagé. De nombreux innocents furent tués lors d’un mariage, la pluie de grêles qu’avait invoquée Milarépa épargna cependant deux personnes… l’oncle et la tante honnis. Malgré ce karma très négatif, Milarépa passa le reste de sa vie à essayer d’atteindre l’Eveil et après maintes souffrances et exploits, il y parvint, laissant à la postérité de magnifiques poèmes, les Cent mille chants... Milarépa n’était en effet pas seulement mystique, mais également poète :

Je suis heureux d’avoir rompu les relations avec mes proches, 
D’avoir renoncé à l’attachement au pays ;
Heureux car je suis libéré des devoirs officiels.
Je ne me suis pas chargé des accessoires d’un moine, 
[…]
J’ai interrompu le va-et-vient de l’intellect, 
J’en suis heureux.
[…]
Je suis un yogi qui chante d’allégresse
Et ne souhaite pas d’autre joie

Si spiritualité et art peuvent cohabiter dans un être en quête d’absolu, c’est parce que le dénominateur commun de cette alchimie est tout simplement « l’amour bienveillant », cet amour particulier qui ne vise plus à satisfaire son propre ego, mais tous les êtres, parce que le plaisir n’est jamais si fort que lorsqu’il est partagé. La recherche scientifique va dans ce sens : dans les années 60, le primatologue japonais Masao Kawai a découvert le concept de kyokan, une expérience subjective dans laquelle il n’y a plus d’observateur ni de cobaye : en jouant avec des singes, Kawai a réussi à créer des liens affectifs forts avec eux. C’est pour cette raison que les grands primates que nous sommes aimons aller au cinéma avec des inconnus découvrir de nouveaux films, il y a cette idée de partage. Shigeru Miyamoto, co-créateur des jeux vidéo Mario et Zelda, a insisté pour que ses développeurs « se sentent kyokan » avec les futurs utilisateurs de jeux, que « les joueurs ressentent à propos du jeu ce que les développeurs ont ressenti eux-mêmes ». Plus nous prenons du plaisir à vivre des expériences ensemble, plus nous tissons des liens affectifs, je l’ai moi-même constaté : j’aime écrire pour voyager avec mes lecteurs, je prends énormément de plaisir à faire rire mes collègues de boulot, j’adore jouer avec mon fils…

J’ai réalisé que pour être heureux, il ne fallait pas forcément être amoureux d’une femme, mais de la vie elle-même. Fort de ce constat, j’ai réinventé ma vie quotidienne. Progressivement, mon studio austère s’est métamorphosé pour s’enrichir d’une belle bibliothèque qui me permet de consulter mes livres sur l’Asie Centrale, j’ai même monté un autel bouddhiste pour méditer.

Si je veux terminer ce roman, je dois continuer à vibrer, c’est-à-dire partir au Taklamakan sur les traces de Zhiyan pour achever ce projet collectif, parce que j’ai enfin cerné ma vraie nature : je ne peux vivre sans passion(s), que ce soit la littérature, le cinéma ou la musique. Je me sens artiste et bouddhiste au sens et, j’insiste sur les guillemets, « tantrique », dans ce que cette voie a de plus sacrée, c’est-à-dire utiliser les plaisirs de la vie et le désir pour parvenir à un éveil spirituel (en occident il y a en effet un profond malentendu à propos de la nature du tantrisme, je reviendrai dessus dans un futur article). Autrement dit :

Dans le samsara, le désir mène au plaisir qui mène à une insatisfaction de plus en plus grande.
Dans le nirvana, le désir mène au plaisir qui mène à une satisfaction de plus en plus grande.
Paradoxalement, ce sont deux faces d’une même pièce : le désir, jusqu’à l’extinction de la saisie de l’ego.

Le quadragénaire que je suis assume désormais totalement cette vie bohème, à mi-chemin entre art et spiritualité, peu importe si elle ne cadre pas avec les valeurs bourgeoises de certaines personnes. Partir dans le désert du Taklamakan sur les traces de Zhiyan sera donc pour moi autant un projet artistique qu’une quête spirituelle, à la recherche de racines bouddhiques que j’ai moi-même plantées dans cette vie. À la question « pourquoi les auteurs écrivent ? », je serais tenté de répondre « peut-être tout simplement pour donner du sens au monde »…

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Published in: on mars 12, 2024 at 4:48  Comments (5)  

Sur les traces de Zhiyan

L’artiste photographe Kenya Leone

Suite à mon article précédent, je vous dévoile aujourd’hui dans son intégralité le projet artistique le plus important de toute ma vie, le Moine de Samarcande.

Un projet de roman hors-norme qui intéresse plusieurs éditeurs puisque, pour que ce livre soit le plus réaliste possible, je monte une expédition en Chine dans le désert du Taklamakan ! L’aventure ne s’arrête pas là car je serai accompagné par le photographe Kenya Leone, dont le travail servira de trait d’union entre mon récit et le voyage à proprement parlé : pour faire simple, un écrivain et un photographe vont vous raconter le désert du Taklamakan à travers une exposition qui aura lieu lors de la publication du Moine de Samarcande. Au menu de cette expérience artistique hybride, des photographies accompagnées d’extraits de mon livre, d’où le nom de l’expo : Sur les traces de Zhiyan.

« Zhiyan » est le héros de mon roman. Il s’agit d’un soldat chinois du IXe siècle qui part sur les routes de la Soie en quête d’un remède pour sauver la fille de l’empereur, malade, une femme dont il est éperdument amoureux. Zhiyan est accompagné d’un maître shaolin, il s’agit d’une épopée romanesque et historique en Asie Centrale aussi bien que d’une oeuvre contemplative à la lisière du fantastique, pour ne pas dire ésotérique… Zhiyan va en effet rencontrer des maîtres bouddhistes qui vont bouleverser ses certitudes.

Le Moine de Samarcande est un récit initiatique dans lequel j’ai mis beaucoup de moi, car je suis passionné par les déserts. À 22 ans j’avais déjà effectué des séjours dans le Sahara, ainsi qu’en Jordanie, lors de fouilles archéologiques sur un temple nabatéen près de Pétra (je suis historien et archéologue de formation).

Comme je l’expliquais dans mon article précédentle Moine de Samarcande est un projet de longue haleine, sur lequel je travaille depuis quatre ans, un projet qui revient de loin à cause de cette grave dépression qui a failli me tuer… Heureusement, j’ai vaincu cette maladie, et je me suis recentré sur les choses importantes comme l’écriture de ce livre, très personnel, ne serait-ce que parce que je suis bouddhiste. C’est pour cette raison que le Moine de Samarcande est, pour certains amis auteurs qui l’ont lu, mon roman le plus abouti. J’ai en effet travaillé dur sur ce bouquin, je l’ai même réécrit !

Suite à mon expérience des déserts, je rêvais depuis des années de me rendre au nord-ouest de la Chine pour m’inspirer de détails qu’on ne peut capter que sur place, travailler l’ambiance… car le Taklamakan est unique au monde !

Mon héros visite les grottes de Mogao, que je surnomme « la bibliothèque d’Alexandrie de l’Orient ». Pour celles et ceux qui ne connaissent pas ces grottes, en 1900 un taoïste a découvert par hasard 50.000 rouleaux, des documents inestimables qui n’avaient pas été consultés pendant près de 1000 ans. On a par exemple mis à jour des soutras dans lesquels sont mentionnés le nom d’un « bouddha d’Occident » appelé Jésus-Christ, et quantité de textes aussi rarissimes qu’inestimables. Cela fait un siècle que les historiens étudient ces rouleaux, toujours en cours de traduction, au Musée Guimet ainsi qu’au British Museum…

Les grottes de Mogao sont ornées de peintures sublimes, dont certaines sont influencées par l’art gréco-bouddhique suite aux conquêtes d’Alexandre le Grand ! Il existait en effet des royaumes grecs en Asie centrale (comme par exemple l’Afghanistan) jusqu’au Ier siècle de notre ère. Toujours dans ces grottes, on peut admirer une statue de Bouddha de 35 mètres de haut et quantité de merveilles uniques en leur genre.

Les grottes de Mogao, ce sont aussi les immenses dunes de Mingsha. On les surnomme « dunes chantantes » car sous l’effet du vent elles émettent une curieuse mélodie qui fascine les personnages de mon roman. Au milieu de ces dunes s’étend le Lac du croissant de lune, un véritable oasis.

Aux portes de ce paysage crépusculaire on exhume parfois dans le désert du Taklamakan des momies tokhariennes appartenant à un mystérieux peuple nomade européen, ainsi que des citées antiques oubliées qui émergent du sable au gré des tempêtes… Perdu entre le désert de Gobi et le Tibet, le Taklamakan est vraiment une autre planète !

Lors des années Covid il était impossible de visiter la Chine, c’était une grande frustration pour moi, mais en janvier, j’ai appris qu’il n’y avait plus besoin de visa pour se rendre là-bas ! « Les astres se sont alignés ». Au départ, j’avais prévu de partir seul, avec les moyens du bord. Puis mon projet a pris de l’envergure puisque mon ami Damien, mon compagnon d’aventures avec qui je voyage depuis plus de vingt ans, a eu un coup de coeur pour le Moine de Samarcande. Avec Damien, nous avons bourlingué plusieurs fois au Japon, en Malaisie, au Brésil, dans les montagnes du Caucase en Géorgie où il nous est arrivé des aventures incroyables, j’en parle dans cet article… 

Je n’aurais pas pu faire tous ces voyages sans Damien car non seulement mon ami travaille dans une compagnie aérienne de renom, mais en plus il est un génie de la logistique. Damien, c’est le gars capable de vous trouver un réseau wifi en Amazonie, j’exagère à peine… et cette année, il m’a annoncé qu’il était partant pour venir avec moi en Chine ! En octobre nous allons visiter à dos de chameaux le désert du Taklamakan avec un guide local.

En février, le projet a pris encore plus d’ampleur car mon ami d’enfance, le photographe Kenya Leone, de son vrai nom Laurent Boulanger, a décidé de se joindre à nous pour prendre des photos de ce qui est devenu une expédition, afin que nous puissions vous proposer à notre retour cette magnifique exposition, Sur les traces de Zhiyan.

Comme son nom d’artiste l’indique, Laurent a une grande une expérience du Kenya, il est revenu d’Afrique avec des photos sublimes que vous pouvez admirer ici. Nous partageons une même sensibilité pour tout ce qui a trait à la Nature, une sensibilité amplifiée par trente ans d’amitié.

Pour cette aventure, Laurent sait exactement quelles sont mes attentes, il est le photographe idéal !

Le sous-titre de l’expo sera « Taklamakan, le pays d’où on ne revient jamais », car c’est l’une des traductions de « Taklamakan », qu’on surnomme « Mer de la mort » à cause de violentes tempêtes de sable qui peuvent atteindre 4000 mètres d’altitude, des températures extrêmes (jusqu’à 52 degrés l’été… et -20 en hiver) sans parler des dunes mouvantes qui peuvent perdre les guides les plus aguéris. Concrètement, il s’agira d’exposer des photos du voyage, accompagnées d’extraits de mon roman et ainsi partager cette formidable aventure humaine avec vous… On a hâte !

Published in: on février 29, 2024 at 12:41  Comments (17)