Zelda, Breath of the Wild

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Je n’ai jamais chroniqué de jeu vidéo sur ce blog mais à événement exceptionnel, article exceptionnel… Pourtant, quand la presse a commencé à parler du « meilleur jeu Nintendo de ces 20 dernières années », je me suis montré méfiant. Le monde vidéo-ludique n’est pas épargné par le sensationnalisme, on le constate souvent avec des titres notés 21/20… Et puis, il y a quelques jours, mes amis Fred et Céline ont eu la gentillesse de m’envoyer un mystérieux colis par la Poste… qui s’est révélé être la version Wii U de Zelda,  Breath of The Wild. « Tu ne peux pas passer à côté » m’a répété Fred, écrivain lui aussi… Intrigué, j’ai donc laissé une chance à ce jeu, d’autant plus que cela tombait à pic : un passage de mon roman me posait problème depuis plusieurs semaines sans que je comprenne pourquoi. Dans ce genre de moment je fais toujours une pause histoire de revenir sur mon texte avec un point de vue neuf… et des solutions.

L’histoire débute avec le personnage de Link. Amnésique, il se réveille après un sommeil d’un siècle dans un royaume qui a connu une guerre terrible. Son but : percer les mystères du passé et vaincre Ganon, le fléau.

D’emblée, on est frappé par la beauté des images, dignes d’une oeuvre de Miyazaki, avec cette impression d’évoluer dans un manga. Certes, le graphisme est à l’opposé du réalisme d’un Horizon zero dawn, voir même d’un Last of us qui commence à dater. Pourtant, dès les premières minutes, les concepteurs du jeu arrivent à instaurer une ambiance contemplative façon Shadow of colossus, une atmosphère qui flanque la chair de poule. Ce n’est d’ailleurs pas le seul point commun entre les deux titres.

« Liberté », c’est le mot qui me vient à l’esprit quand je pense à Zelda. Dans un univers absolument immense, il est possible d’escalader des montagnes, d’explorer à cheval les  steppes, d’errer dans des forêts millénaires et même de naviguer sur l’océan.

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L’immersion est totale, grâce notamment à une bande-originale très discrète, pour ne pas dire minimaliste. Parfois, cet accompagnement musical se réduit à quelques notes de piano mélancoliques… Rarement on a eu une telle impression de vide, bien loin de l’hystérie de certains MMORPG dans lesquels il faut tuer des monstres et réussir des quêtes pour progresser. Une impression de vide certes, mais qui stimule l’imagination, surtout quand on visite des ruines chargées d’Histoire… Comme si ce n’était pas suffisant, on peut recycler à peu près tout ce qu’on trouve dans la nature, créer des potions dans un esprit un peu Minecraft, pour ne pas dire McGyver… On est loin des itinéraires balisés des traditionnels jeux à monde ouvert ! Bien sûr, le protagoniste principal a un but, vaincre Ganon, mais c’est le seul impératif, le joueur est totalement libre de ses choix. Rapidement on ressent l’euphorie des jeux-vidéos des années 80-90, cette magie d’antan, l’illusion d’un monde sans limites. On se surprend à admirer un coucher de soleil au sommet d’une falaise, à observer l’ombre des nuages sur des plaines verdoyantes tout en écoutant le vent.

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On visite des villages fortement inspirés par la période Jomon, le Japon préhistorique (les concepteurs du jeu ont d’ailleurs avoué que les célèbres statues nippones ont influencé le design des gardiens).

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On discute également avec des personnages secondaires très attachants. Tenez, est-ce que vous savez pourquoi la femme du meunier du village d’Elimith passe ses journée à surveiller le moulin, toute seule, près d’un arbre ? Eh bien en bavardant un peu avec elle on apprend qu’elle n’est pas du coin, que sa famille lui manque et que son mari est obsédé par son travail… ce qui explique pourquoi chacun vit un peu de son côté, évitant ainsi les disputes. Dans bien des jeux, les « figurants » n’auraient pas été si bien caractérisés, mais ici on partage avec cette femme un moment mélancolique troublant, presque une tranche de vie…

L’autre idée de génie du jeu, c’est l’amnésie initiale du protagoniste principal. En faisant de Link un personnage à la recherche de son passé, les concepteurs jouent à fond la carte nostalgie à mesure que les souvenirs reviennent… renvoyant le joueur à sa propre enfance/adolescence. Métaphoriquement, il s’est effectivement passé un siècle depuis The Legend of Zelda (1987 pour la version NES), A link to the past (1992, Super NES) et Ocarina of time (1998, Nintendo 64), pour ne nommer que quelques titres emblématiques de cette longue saga. Qu’on soit joueur occasionnel ou fan acharné, au fond peu importe. Cette quête des origines n’appartient pas seulement à Link, mais aussi à celles et ceux qui ont grandi avec ce mythe transgénérationnel.

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« Tu ne peux pas passer à côté ». Après avoir joué à Zelda, les mots de mon ami Fred ont pris une résonance particulière. Cette leçon de show don’t tell m’a permis de débloquer le passage problématique de mon nouveau livre qui me gênait depuis plusieurs semaines. Non pas que ce jeu m’ait inspiré, mais Breath of the Wild est si exemplaire au niveau de la narration que je me suis recentré sur l’essentiel, avec cette simple question : « qu’est-ce que tu veux raconter ? ».

Pour conclure, Zelda est un jeu auquel on pense quand on ne joue pas, et qu’on a envie de finir, ce qui n’est pas si courant. Picasso disait « les bons artistes copient, les grands artistes volent ». Les concepteurs de Breath of The Wild ne se sont pas contentés d’emprunter les bonnes idées des meilleurs jeux vidéos des cinq dernières années, ils les ont également transcendées pour livrer un chef-d’œuvre qui a profondément troublé Ubisoft… rien que ça.

Published in: on mars 28, 2017 at 8:43  Comments (7)  
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Le mythe, cette sagesse ancestrale

Hier, il s’est passé quelque chose d’incroyable. Le Te Awa Tyoua, le fleuve sacré des Maoris, a été reconnu comme entité vivante par le Parlement néo-zélandais ! Non seulement ce cours d’eau a désormais une personnalité juridique, mais en plus la loi établit que la tribu locale et son fleuve possèdent un lien spirituel étroit, ce qui permettra de les protéger de la pollution. Un mythe reconnu d’utilité publique, cela semble difficilement concevable en France. Je me suis imaginé les Parisiens en train de vénérer la Seine… jusqu’au moment où j’ai réalisé que la déesse Sequana était effectivement adorée par le peuple des Parisii durant l’Antiquité*. À cette époque, les mythes et la nature ne faisaient qu’un.

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Comment avons-nous pu autant changer ? Aujourd’hui, en Occident, le mot « mythe » n’est plus synonyme que de construction imaginaire, au mieux il désigne une allégorie, un conte ne possédant qu’une dimension morale. Grâce à la physique, nous disposons d’un regard rationnel sur l’univers, dès l’enfance nous apprenons à quantifier notre environnement, et à prendre des décisions en fonction de paramètres logiques… mais il semble que notre cerveau n’ait pas toujours fonctionné ainsi. Et si au fil des siècles nous avions brimé les mythes qui sommeillent en chacun de nous ? C’est ce que laisse entendre Alan Moore dans son chef d’œuvre, From Hell. À un moment donné le personnage de Sir William et son cocher illettré, Netley, entretiennent une discussion passionnante à propos des visions mystiques du poète William Blake (n’hésitez pas à zoomer avec votre navigateur si besoin).

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Dans les appendices de From Hell, Alan Moore développe le fond de sa pensée en racontant l’histoire vraie de légionnaires romains qui n’osent franchir une rivière, jusqu’au moment où la chronique militaire, officielle, relate le plus sérieusement du monde que « le Grand Dieu Pan apparut, ramassa la trompette de l’un des hérauts, traversa facilement la rivière à gué et joua une sonnerie en atteignant la rive opposée ». (From Hell, page 521). Rassurés par la bonne augure, les soldats traversent le cours d’eau.

Pourquoi ces visions mystiques étaient-elles monnaie courant chez nos ancêtres ? En se basant sur des recherches scientifiques, Moore souligne qu’au cours des siècles, le corpus callosum, la partie qui relie les deux lobes de notre cerveau, s’est épaissie pour devenir de plus en plus efficace. Aujourd’hui, pour traverser une rue nous ne nous rendons même pas compte que nous effectuons à la vitesse de la lumière des calculs extrêmement complexes, qui sont envoyés de l’hémisphère droit inconscient vers l’hémisphère gauche conscient via ce fameux corpus callosum. Si par le passé, celui-ci était moins développé, peut-être que sous l’Antiquité les visions surnaturelles n’étaient que des messages d’un inconscient qui ne pouvait communiquer autrement ? Peut-être que l’intuition primait sur la raison ?

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Durant cette période, les mythes constituaient une explication valable de phénomènes naturels, comme le montre le célèbre Pythagore, dont le théorème est encore enseigné au collège. Figure respectée de la philosophie occidentale, il était également un mystique. Dans sa jeunesse, il fut le disciple d’Épiménide, un chaman hyperboréen couvert de tatouages. À cette époque on trouvait encore en Europe des kapnobatai, « ceux qui avalent des nuages » (de cannabis). Célèbres pour leurs visions, ces sages eurent une grande influence sur les premiers philosophes de la Grèce antique, dont Pythagore. Ce dernier croyait si fort en la réincarnation qu’il était végétarien, et transmettait au sein de sa société secrète, véritable franc-maçonnerie avant l’heure, un savoir ésotérique digne d’un gourou. Ses visions étaient liées à des mythes, au point où il prétendait être la réincarnation d’Éthalidès, l’un des membres de l’expédition des Argonautes, les héros de la Toison d’or. Ce mélange des genres entre philosophie et mysticisme n’est guère surprenant chez les Grecs quand on sait que les civilisations anciennes confondaient mythe et Histoire. En Gaule, les bardes diffusaient un savoir sacré emprunt de poésie : plus qu’un art, raconter des légendes et les partager relevait d’une spiritualité « primordiale ». Les mythes permettaient à nos ancêtres de vivre en harmonie avec la nature. Ils ne formaient pas seulement une croyance, mais aussi une sagesse qui servait à appréhender le monde au même titre que les mathématiques ou l’astronomie. On le constate encore aujourd’hui avec Stonehenge durant le solstice d’été.

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En Gaule, après la victoire des légions romaines de César, les druides fut éradiqués pour des raisons politiques, car ces intermédiaires entre les hommes et la nature possédaient trop d’influence. Quelques siècles plus tard, ce qui restait de « paganisme » fut balayé par les missionnaires chrétiens. C’est entre le IVe et Ve siècle après J.-C. que l’Europe a perdu la majeure partie de ses racines. Saint Martin de Tours se vantait de détruire tous les temples gallo-romains qui avaient le malheur de croiser sa route. Il souhaitait anéantir cette spiritualité « de proximité », étroitement liée à la nature. Non loin de chez moi, il existe à Koeningsmaker une église bâtie sur un temple païen dédié à Mithra… mais comme vous pouvez le constater sur ma photo, la figure du dieu oriental a été recyclée !

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C’était le cas de nombreuses églises du nord-est de la France et de la Belgique. Avec l’arrivée des missionnaires, la parole universelle du Christ devint la mesure de toute chose, du moins pour les masses peu éduquées. « Croissez et multipliez » : la nature était destinée à être maitrisée par l’Homme pour la plus grande gloire de Dieu, tandis que les animaux, des créatures sans âme, se voyaient privés de Salut Éternel. Au Moyen-Âge, les bardes tentèrent de maintenir oralement une tradition celte qui se délitait, mais il n’était plus question de chanter ouvertement des mythes païens. Ainsi le Graal, le chaudron d’abondance symbolisant l’immortalité, capable de donner la connaissance et de ressusciter les morts, devint le Saint Graal, la coupe qui recueillit le sang du Christ.

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La spiritualité était de plus en plus réservée aux  mystiques, aux ermites et aux moines qui s’isolaient de la société. Elle devint élitiste, monothéiste, et perdit de son caractère populaire, panthéiste et profondément « écologique ».

En Corse on retrouve encore un peu de cette culture ancestrale avec le mazzeru, lointain héritier du chaman hyperboréen. Le mazzeru est une personne possédant un don particulier qui se transmet de génération en génération, telle la lycanthropie. Lors de rêves échappant à sa volonté, le mazzeru chasse et « tue » le premier animal qu’il rencontre. Lorsqu’il retourne la bête sur le dos, la tête de l’animal se transforme en un visage humain connu du mazzeru. Cela signifie que cette personne va mourir prochainement. Si le mazzeru reconnait à temps sa victime, il peut agir de manière bénéfique en se contentant de blesser l’animal au lieu de l’achever. L’individu tombera alors malade ou subira un accident, mais il aura la vie sauve. Les visions du mazzeru sont d’ordre onirique, mais elles donnent un sens au monde, à l’image des Bochimans d’Afrique subsaharienne : lorsqu’un enfant fait un rêve récurrent dans lequel il est dévoré par une bête sauvage, durant la journée sa tribu va l’encourager à affronter son cauchemar, comme s’il s’agissait d’une véritable épreuve, jusqu’à ce que l’enfant « tue » l’animal et retrouve un sommeil paisible. Plusieurs millénaires avant Freud, les Bochimans ont inventé une thérapie collective. Chez les Aborigènes le rêve, bien plus qu’une vision mystique, constitue le coeur de leur mythologie. Ils considèrent que bien avant la création de la Terre existait « le Temps du rêve », un monde d’esprits qu’on peut encore rejoindre aujourd’hui, et qui permet de déchiffrer des présages ou de soigner. Certains Aborigènes pensent que des esprits-serpents ont façonné des montagnes telles qu’Uluru… quand ces montagnes ne sont pas elles-mêmes les restes de créatures géantes.

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Un jour, des anthropologues australiens étudièrent avec scepticisme les légendes d’une tribu. Ces Aborigènes affirmaient que dans un lointain passé, leur région présentait une végétation radicalement différente de celle d’aujourd’hui. Les scientifiques analysèrent des pollens fossilisés… et constatèrent que le mythe disait vrai, d’autres légendes furent même confirmées. Ces pollens étaient vieux de 10.000 ans, ce qui signifiait que les Aborigènes s’étaient transmis depuis la préhistoire une culture symbolique riche de sens, une tradition bien plus anciennes que les pyramides : le mythique bunyip aurait été inspiré par le diprotodon, disparu il y a… 50.000 ans.

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Cette spiritualité indissociable de la nature a été, elle aussi, durement affectée par les missionnaires chrétiens.

Ironie du sort, si l’Église a coupé l’Occident de ses racines, elle a été à son tour victime d’une autre religion, celle du matérialisme inhérent au XIXe siècle. Plus tard, les années 60 ont sonné le glas de la domination du christianisme sur nos moeurs, laissant un désarroi spirituel plus terrible que jamais. Comment trouver sa place dans l’univers quand on a grandi dans une ville polluée, loin de la campagne ? Comment peut-on se respecter et respecter les autres quand on ne sent aucun lien avec ce qui nous entoure, sans parler de sa culture et de son passé ? Nous ne sommes pas faits pour vivre dans des cités tentaculaires, privés de nos racines et de nos mythes. Beaucoup de gens manquent de spiritualité, et pas seulement les jeunes des quartiers difficiles, loin s’en faut, il n’y a qu’à voir la tristesse qui règne dans certaines maisons de retraite. Pourtant, une civilisation industrialisée est capable de conserver son folklore ancestral. L’année dernière, je suis tombé sur un magnifique article de Neil Jomunsi qui évoquait le shintoïsme, popularisé en Occident grâce aux oeuvres de Miyazaki, notamment Princesse Mononoke, dont la musique m’a toujours envouté.

Le shintoïsme est la plus ancienne spiritualité du Japon, un animisme peuplé de dieux qui sont autant de représentations mythiques de la nature. Ainsi au pays du Soleil Levant il n’y a rien de choquant à honorer l’esprit d’une rivière ou d’une montagne, d’éprouver une intimité avec ce qui nous entoure, une certaine harmonie, y compris dans les villes, je l’ai moi-même constaté lors de mes voyages. Sur mes photos, on observe des statues de kami, vénérées par les moines shintoïstes.

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Alors qu’en Occident, les missionnaires chrétiens du IXe siècle luttaient sans relâche contre le paganisme et instituaient la fête de la Toussaint, au même moment au Japon s’opérait un syncrétisme entre le shintoïsme local et une nouvelle tradition importée de Chine : le bouddhisme. À cette époque, le moine Kukai expliquait qu’il n’y avait aucune différence entre ces sagesses, Bouddha étant associé à la déesse du Soleil Amaterasu, tandis que les esprits kami shintoïstes étaient apparentés aux bodhisattvas. Cette tolérance s’est maintenue au fil des siècles : lorsqu’on franchit le tori-i d’un sanctuaire, on est frappé de constater combien les moines de cet espace sacré sont accueillants, y compris avec des occidentaux. On peut se laver les mains à l’aide d’une louche pour se présenter devant les kami  exempt de toute souillure, mais ce n’est pas une obligation.

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Bien sûr, le Japon d’aujourd’hui n’est pas épargné par la pollution ou le matérialisme, mais dans les campagnes existe encore une atmosphère particulière, lorsqu’on visite des temples perdus dans les collines japonaises. Même au cœur de Tokyo, il n’est pas rare de découvrir des petits parcs un rien mélancolique dans lesquels on peut se ressourcer. J’aime l’idée qu’un peuple, malgré son développement technologique, ait conservé un lien profond avec la nature et ses mythes. Pour ma part, cela fait dix ans que je ne suis plus allé au Japon, mais cela ne m’empêche pas de me promener régulièrement dans ma forêt, à quelques minutes à peine de la maison. On raconte qu’autrefois Charlemagne y chassait. Je ne sais pas si la légende est vraie, mais pour celui qui sait écouter son coeur, les esprits des rivières ne sont jamais très loin.

* L’empereur Julien parlait même d’une eau « très agréable et très limpide à voir et à qui veut boire »…

EDIT : suite à la discussion qui s’en est suivie sur Facebook, des amis m’ont signalé ces deux liens passionnants :

La vie secrète des arbres

Une construction suspendue en Islande « pour laisser aux elfes le temps de déménager »

Published in: on mars 17, 2017 at 12:35  Comments (15)  
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Show don’t tell or should I go (2/2)

Vendredi dernier, on parlait de show don’t tell et plus précisément d’immersion. L’immersion est vitale car c’est l’une des clefs pour accrocher le lecteur. Même si c’est difficile, il faut éviter les mises à distance avec le protagoniste principal, par exemple les verbes tels que « ressentir, voir, entendre, réaliser, comprendre… ».

À mon sens, un auteur ne devrait pas écrire du tell en point de vue externe du style :

Le champ de bataille était effrayant. Gore le barbare entendait les flèches siffler autour de lui. Le guerrier s’adressa à ses compagnons et leur ordonna de fuir. 

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« Le champ de bataille était effrayant »

Dans cet exemple, on suit le destin du personnage de manière détachée : Gore entend des flèches « siffler autour de lui », mais on n’a pas l’impression d’être de son point de vue. Je pense qu’on devrait plutôt opter pour :

Les cris des mourants avaient de quoi rendre fou, sans parler de cette foutue odeur de cadavre. Gore se retourna vers ses compagnons recouverts de boue. Les flèches sifflaient de tous les côtés.
– Foutez le camp !

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« Le champ de bataille était effrayant »

Dans la seconde proposition, écrite en point de vue interne, on ne précise pas que Gore « entend », « s’adresse » ou « ordonne », les odeurs, les pensées, les émotions et les sons s’imposent d’eux-même. Son injonction (« il leur ordonna de fuir ») se transforme en une ligne de dialogue (« foutez le camp ! »). Une remarque grossière, mais crédible dans la bouche d’un barbare. Puisqu’on parle de dialogue, il faut éviter autant que faire se peut ce que j’appelle la dialoguite. Voici un exemple écrit avec les pieds :

Gore le barbare se retourna vers ses compagnons.
– Les gars, je vous résume le plan : on franchit cette porte, on trouve Flamor le dragon. Et là, on le bute.
– Flamor ? répéta le nain végétarien. Tu parles de la créature qui a brûlé en une nuit le village de Bois-Lointain à l’époque de la Seconde Guerre des Cœurs Sombres ?
– Heureusement que le mage Artefax nous a donné les épées divines tueuses de dragon, s’exclama l’elfe culturiste.
– J’espère qu’elles fonctionneront, bougonna le nain. Je n’ose imaginer ce qu’il adviendrait du royaume si nous venions à échouer…

Mon exemple écrit avec les pieds souffre de dialoguite aiguë. De manière générale, les échanges manquent de naturel. La question sur Flamor le dragon posée par le nain est aussi lourde qu’inutile : il y a de fortes chances que le lecteur se fiche éperdument et du village, et de cette guerre lointaine. Et puis ce n’est pas logique : à ce stade du récit, comment le nain peut-il ignorer que son groupe est sur le point d’affronter un dragon ? Visiblement, ils sont venus pour ça. La réflexion de l’elfe est un gros clin d’oeil appuyé au lecteur pour rappeler que les personnages sont bien équipés et éviter un deus ex machina, mais du coup c’est tout aussi lourdingue. Et bien sûr, la tirade finale du nain censée amener de la tension prépare insidieusement le lecteur à l’idée que la dragon va s’échapper et menacer tout le royaume… Je ne parle même pas des incises :

répéta le nain
s’exclama l’elfe
bougonna le nain

Il y en a trop. Si on décide d’en mettre dans un texte, il faut éviter d’en placer plus de deux d’affilée. Après deux répliques, on peut alterner avec l’état d’esprit du protagoniste principal, ou bien décrire l’environnement, afin d’éviter un symptôme caractéristique de la dialoguite : le syndrome du décor vide. Les personnages sont tellement pris dans une discussion que l’auteur oublie de décrire le contexte autour d’eux, ce qui donne à la séquence une facture pièce de théâtre qui manque cruellement de vie. Quand des individus conversent, la terre ne s’arrête pas de tourner pour autant ! Au fond, l’univers est un personnage comme un autre, on en a un bel exemple avec le magnifique film d’animation les cinq légendes.

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À un moment donné, Jack Frost, la Fée des dents, le lapin de Pâques, le père Noel et le marchand de sable discutent très sérieusement d’une stratégie pour sauver les rêves des enfants. À l’arrière plan, deux lutins susceptibles se disputent, avant de poursuivre leurs gags hors-champ, tandis que les personnages principaux continuent d’échanger des idées.

Par la suite, on ne voit plus les lutins à l’écran, mais on entend des bruits d’objet brisés à droite et à gauche de l’image, on imagine que cette dispute savoureuse prend des proportions épiques, on regrette même que l’écran ne soit pas plus grand ! C’est pour moi un moment merveilleux : arriver à faire croire au spectateur que l’univers qu’il découvre dépasse de loin ce qu’il voit. Si la magie opère au cinéma, alors que dire d’un roman SFFF* alimenté par l’imagination, l’essence même du show don’t tell ? Si un auteur n’arrive pas à entretenir l’illusion d’un univers vivant, et qu’il raconte une histoire plutôt qu’il ne la fait vivre, le contrat de confiance qu’il passe avec le lecteur est rompu.

J’ai peut-être l’air de mener un djihad contre le tell, mais malgré tous les efforts consentis, il y en aura toujours dans les livres, je pense notamment aux transitions du type « au bout d’une semaine de navigation, le voilier parvint à bon port ». Je suis d’accord sur le fait qu’on puisse insérer du tell à dose homéopathique, si besoin. Dans les pirates, je procède ainsi avec les extraits de l’Encyclopédie Royale, un livre imaginaire qu’on retrouve tout au long de la trilogie, en début de chapitre. Preuve en est avec les premières lignes de mon chapitre 7 :

Navire de ligne : les vaisseaux de la Marine royale se classent en fonction de leurs ponts et de leurs canons. Les navires de classe Squale ne comptent qu’un pont pour soixante-quatorze canons. Les classes Orca possèdent deux ponts pour quatre-vingts canons. Le Solennel, unique représentant de la classe Colossus, dispose de trois ponts de cent dix-huit canons et d’assez de puissance de feu pour envoyer par le fond n’importe quel navire.

Extrait de l’Encyclopédie Royale

Ici c’est un tell assumé (l’article encyclopédique est censé exister pour de bon), mais ce tell est court, il amène de la richesse à l’univers… et on ne le retrouve pas en plein milieu d’une bataille. Bien sûr, je suis loin d’être le seul à insérer du background au début d’un chapitre, Franck Herbert, Robin Hobb et Bernard Werber ne m’ont pas attendu pour procéder ainsi**.

En résumé, le show don’t tell est un continent si vaste qu’il faudrait plusieurs vies pour l’explorer. Pour des scènes dans lesquelles il y a de l’action, du suspens, ou de l’émotion, je pense que le tell est à proscrire, mais ce n’est que mon avis. D’autres auteurs auront une opinion différente, y compris sur Cocyclics : si vous écrivez de la SFFF*, je vous recommande d’aller faire un tour sur ce forum d’écriture qui a changé ma vie.

En guise de conclusion, puisqu’on parlait de Franck Herbert, je vous laisse avec un prologue extrêmement tell… mais que j’adore, celui du Dune de David Lynch.

 

* Science-Fiction Fantasy Fantastique

** Loin de moi l’idée de me comparer à ces illustres auteurs, hein !

Published in: on mars 10, 2017 at 10:25  Comments (16)  

Logan

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Dans un futur proche, un certain Logan, épuisé, s’occupe de Charles Xavier dans un lieu gardé secret, à la frontière Mexicaine. Les tentatives de Logan pour se retrancher du monde et rompre avec son passé vont échouer lorsqu’une jeune mutante traquée va se retrouver soudainement face à lui…

Après le désastreux X-Men Apocalypse, nombreux étaient les fans qui attendaient ce Logan au tournant. Il faut dire que sur le papier, le film avait tout pour séduire : une interdiction aux moins de 12 ans, et surtout un Hugh Jackman de plus en plus charismatique à mesure que les années passent… La bande-annonce pouvait laisser présager un scénario basique, en réalité il s’agit d’une relecture salutaire du mythe. À la façon de Christopher Nolan pour sa trilogie Batman, James Mangold filme un Wolverine réaliste au possible, dans une mise en abyme savoureuse : Logan peste lorsqu’il découvre les fadaises racontées dans les comics X-Men ! Héros crépusculaire qui n’est pas sans rappeler le Clint Eastwood d’Impitoyable, Hugh Jackman livre une performance d’acteur qui restera dans les annales, grâce à une interprétation bouleversante de son personnage, un écorché vif qui arrive à un tournant de sa vie.

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Il est aidé par un Patrick Stewart émouvant, sans oublier la jeune Dafne Keen qui vole presque la vedette à ses partenaires. Pessimiste comme un western des années 70, Logan est bien plus sombre que les derniers volets de la série. Il n’est guère question de sauver le monde, celui-ci est déjà corrompu par les multinationales qui se livrent à d’affreuses manipulations génétiques dont les OGM ne constituent que la surface de l’iceberg. On n’en saura pas plus sur ce qui est arrivé aux X-Men, et c’est tant mieux : James Mangold se concentre avec justesse sur la fin d’une histoire tragique commencée 17 ans plus tôt. Impossible de ne pas être ému aux larmes quand on sait que c’est la dernière fois qu’Hugh Jackman met les griffes… Logan est, avec les deux premiers X-Men, l’un des meilleurs épisodes de la série.

 

Published in: on mars 7, 2017 at 7:02  Comments (14)  
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Show don’t tell or should I go (1/2)

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Ces dernières semaines je me suis fait un peu plus rare sur le blog, mais c’était pour la bonne cause : j’ai avancé sur le tome 1 de ma nouvelle trilogie et dépassé le cap des 50.000 signes, ce qui correspond, en nombre de pages, à une grosse nouvelle. Cela peut paraître peu, alors qu’au début de l’année dernière je pouvais écrire 500.000 signes en quelques mois. Aujourd’hui, le processus est plus long, car je donne des biberons pense être plus exigeant sur un aspect fondamental du texte : le show don’t tell, un anglicisme qu’on pourrait traduire par « ne le dis pas, montre-le ! ».

Le show don’t tell est essentiel, il évite qu’un récit ne soit trop statique, trop « raconté » (tell). J’ai découvert cette technique en 2011 sur mon forum d’écriture, Cocyclics, et depuis ce jour béni, ce procédé m’a permis d’amener plus de vie dans mes histoires. Parfois je rêve d’emprunter une machine à remonter le temps pour dire à mon moi du passé « arrête d’écrire comme ça ! ».

Pour vous prouver les bienfaits du show don’t tell,  voici le début de mon premier roman…  dans sa version pourrie 2010, répétitions incluses. Soyez indulgents sans pitié ! Écrire, c’est aussi savoir encaisser les critiques, l’ego doit être mis de côté. Alors essayons de bêta-lire tout ça sans rigoler sommairement (soupir) :

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L’orage tropical s’en alla de Port Guilache, petite ville aux vieilles maisons en bois. La cité portuaire avait été bâtie à même la falaise. L’Homme avait dû creuser dans la roche pour élaborer un véritable labyrinthe de ruelles étroites et escarpées. Ce dédale urbain contrastait avec ses grands quais spacieux qui accueillaient de nombreux bateaux. Comme la tempête n’était plus qu’un mauvais souvenir, le gouverneur ordonna de faire coulisser la gigantesque muraille protégeant la rade. Aussitôt, une centaine d’esclaves enchaînés à une grande roue se mirent en branle sous les coups de fouet. Au bout de quelques instants, un antique mécanisme anima lentement la colossale enceinte.
Alors que les mouettes chantaient le retour du beau temps, on entendait en ville une autre musique, moins agréable. Dans l’unique maison de passe des environs, les mousquetaires du roi, ivres morts, chantaient des chansons paillardes sans que personne y trouvâ à redire.
Le roi Mange-Sang, monarque de Saviola, gouvernait d’une main de fer les Mers Turquoises comme ses ancêtres auparavant, aussi avait-on tout intérêt à ne pas contrarier ses soudards.
Hormis les soldats qui beuglaient depuis les chambres des filles de joie, la clientèle était pour le moins réduite.
Au rez-de-chaussée du bordel, vers le fond de la salle, un vieux borgne était vautré sur une table. Non loin de lui, une prostituée balayait. Derrière le comptoir, un homme chauve à la grosse bedaine astiquait le bois du bar. Une vilaine cicatrice à la gorge lui donnait un air patibulaire. À côté, deux vieillards édentés se trouvaient assis autour d’une table. Ils venaient de finir une partie de Royauté, le jeu le plus populaire de la région. À cette époque de la saison, jouer aux cartes permettait d’oublier la chaleur tropicale et l’inévitable transpiration qui collait à la peau… Au moment où le vainqueur ramassait ses gains, un mousquetaire éméché quitta l’une des chambres du premier étage. L’ivrogne descendait l’escalier tout en se grattant l’entrejambe.

—Eh bien, murmura l’un des joueurs, il y a toujours plus de soldats…
—Je ne te le fais pas dire, chuchota son compère, en s’essuyant la morve du nez. Des fois, j’me dis que j’aurais mieux fait de crever dans ma jeunesse comme un vrai pirate, plutôt que de voir les hommes du roi agir en toute impunité !
—Ça c’est bien vrai, p’t’être qu’à cause de nous il y avait plus de massacres et de batailles, mais au moins il y avait pas cette dictature et le monde était plus sauvage, affirma l’ancien en toussant. Et puis en cas de guerre on était l’ultime rempart contre l’Empire Pourpre d’Orient, même si au fond personne ne croyait qu’il existait… Le Monde change, que veux-tu…
Un courant d’air vint interrompre le vieil homme. La porte d’entrée s’était ouverte brutalement. La fumée ambiante laissait à présent deviner deux silhouettes imposantes. L’un des nouveaux venus était un grand brun aux yeux noirs portant une boucle d’oreille. La forte carrure devait avoir la cinquantaine, mais son physique massif ne pouvait dissimuler un ventre rebondi, séquelle de longues années de beuveries. Une cape jaune fixée sur ses épaules cachait si bien son bras gauche qu’on se demandait si le bougre en possédait encore un. Sur son épaule droite on remarquait une petite grenouille verte portant un collier relié à une lanière de cuir. L’homme s’efforçait de sourire, mais son visage n’exprimait qu’une sorte de rictus désespéré. Un improbable costume pourpre dépareillé fixé avec des bretelles achevait de donner au personnage un air solennel grotesque. L’autre individu était de race K’zarssse. Il s’agissait d’un homme-iguane d’environ deux mètres de haut, vêtu d’une simple ficelle qui laissait apparaître un corps verdâtre impressionnant. Ses yeux rouges, dénués d’émotions, scrutaient la salle. Les muscles saillants recouverts d’écailles arboraient de nombreuses cicatrices, ainsi que des tatouages tribaux. Un long appendice caudal, toujours en mouvement, menaçait de frapper à tout moment un éventuel adversaire. La gueule laissait apparaître des crocs longs comme des couteaux. Une crête multicolore hérissée sur le crâne s’étendait tout le long du dos, à la manière d’autres reptiles. L’homme-lézard portait une besace en cuir et ne semblait pas détenir d’armes. Ses cent vingt kilos de muscles exempts de graisse y  étaient sûrement pour quelque chose… Certains clients du bordel regardèrent ce nouveau venu avec hostilité, car comme la plupart de ces reptiles étaient réduits en esclavage, les humains éprouvaient un mélange de crainte et de haine envers ceux qui avaient eu la chance de s’affranchir… ou de fuir.

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Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?

Comment dire… Comme vous pouvez le constater, c’est mal écrit. Fort heureusement, mon éditeur n’a jamais lu ce chapitre 1 qui m’aurait grillé direct, c’est une certitude. On dit qu’il n’est jamais simple d’accrocher le lecteur dès les premières lignes, et je dois bien avouer que ce damné chapitre m’a enquiquiné pendant longtemps. Ce passage, c’est tout ce qu’il ne faut pas faire sur un bouquin. Premier problème : le point de vue omniscient. Je commence le roman en décrivant la ville, qui plus est en m’adressant aux lecteurs ! On est pas du tout du point de vue d’un personnage, c’est très détaché, on n’est pas impliqué émotionnellement… difficile de rentrer dans l’histoire. La narration est vraiment à revoir. À un moment donné je précise que :

Hormis les soldats qui beuglaient depuis les chambres des filles de joie, la clientèle était pour le moins réduite.

C’est ce que j’appelle le syndrome du démineur, le fait d’expliquer ce qui va se produire. Du coup, on gâche la surprise. De plus, au lieu de raconter qu’on entend des chansons, il vaut mieux que le lecteur découvre tout seul les paroles, c’est d’ailleurs ce qui fait tout le charme d’un livre tel que la Communauté de l’Anneau. Dans le même ordre d’idée :

les humains éprouvaient un mélange de crainte et de haine envers ceux qui avaient eu la chance de s’affranchir.

Expliquer que X « ressent de la crainte » revient à dire aux lecteurs « bon, ben là vous êtes censé avoir peur également, hein, je compte sur vous les gars ! ». Ça ne marche pas, et pour cause : au mieux on est désolé qu’il existe dans cet univers des tensions raciales, mais l’empathie s’arrête là. C’est normal, si l’auteur affirme qu’un individu éprouve une émotion aussi forte que la haine, je lui réponds systématiquement « c’est toi qui le dis, prouve-le ! ». Je ne le crois pas sur parole, j’ai besoin de sentir la peur émaner d’un personnage poursuivi par une créature, de me retrouver à sa place, au point d’avoir la trouille de tourner la page.

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Le second problème avec ce vieil extrait pourri des pirates, c’est la description affreusement statique des personnages, ce que j’appelle le syndrome du comptable.

Il s’agissait d’un homme-iguane d’environ deux mètres de haut.

Et pourquoi pas deux mètres dix ? Deux mètres cinquante ? Ou un mètre quatre-vingt-dix-neuf, tiens ? À ce stade du récit, le lecteur n’en a rien à secouer ! Il veut juste ressentir la tension de la scène. Le noyer sous des informations inutiles, c’est le meilleur moyen de le faire décrocher.

Ma version 2015 est différente. Non seulement l’histoire commence avec un nouveau chapitre un, mais en plus j’utilise le point de vue interne de mon héros, Caboche, qu’on découvre lors d’une scène dramatique.

 — Caboche ! Tu ne pourras pas te cacher longtemps, sale petit voleur !
Recroquevillé dans sa cape noire, l’adolescent observait deux hommes de la milice urbaine patrouiller dans la rue boueuse. Une pluie de pollens blanchâtres s’abattait sur ses longs cheveux blonds, mais il demeurait immobile, accroupi derrière la roue d’un chariot.
— Caboche ! Si tu ne veux pas crever comme ta traînée de mère, tu as intérêt à revenir à l’orphelinat, crois-moi !
Les yeux embués par des larmes de rage, le fugitif serra très fort la garde de sa pistorapière. Il sortit avec lenteur la lame de sa cape, enclencha le chien, avant de pointer l’arme vers le milicien cagoulé. Il revoyait sa mère étendue sur le sol, morte pour un crime qu’elle n’avait pas commis. Son doigt tremblait sur la détente. Il suffisait d’exercer une simple pression et son honneur serait lavé.
— Aucune trace de lui, grommela un milicien. Allons-nous-en.
Lorsque le dernier homme disparut de sa vue, l’orphelin dissimula sous sa cape l’arme qu’il avait volée. Les jambes flageolantes, il se redressa pour s’appuyer sur le mur d’une vieille bâtisse et respira à nouveau. Le monde tournait autour de lui. Il ferma un instant les yeux, pris de nausées. Son cœur martelait sa poitrine. Alors que ses poursuivants s’éloignaient dans la rue crasseuse de Port Guilache, Caboche se demandait pourquoi il n’avait pas tiré. Avait-il agi par ruse, ou bien par lâcheté ? Cela ne servait à rien de se torturer de la sorte. Il n’avait qu’une balle, et même s’il avait réussi à tuer cette ordure, il aurait fini pendu au bout d’une corde.
D’un revers de la main, il essuya ses larmes. Il repensa aux ultimes paroles de sa mère, quatre mots qui l’avaient fait tenir durant toutes ces années d’orphelinat militaire, jusqu’à son évasion la semaine précédente.
« Ton père est vivant. »
(…)

Comme vous pouvez le constater, il n’est plus question de décrire la ville de façon omnisciente genre :

Alors que les mouettes chantaient le retour du beau temps, on entendait en ville une autre musique, moins agréable. 

L’univers reste pourtant extrêmement important, mais c’est désormais un personnage discret, placé en toile de fond, qu’on va découvrir progressivement. L’accent est mis sur le héros et l’émotion grâce au point de vue interne. Dans une histoire, le lecteur doit, bien sûr, s’identifier avec le protagoniste principal , mais aussi comprendre le plus rapidement possible quel est l’enjeu. Ici, on sait dès les premières lignes que mon orphelin en cavale doit retrouver la trace de son père, ce qui génère de la tension. Du coup,  j’ai été contraint de recycler la scène pourrie du bar et la décaler dans le chapitre 2. Dans ce dernier petit extrait, Caboche discute avec un vieil aveugle appelé Mauvaise Pioche.

(…)
— Caboche ! appela Mauvaise Pioche. Dis-moi ce qui se passe ?
L’orphelin balaya de la main un nuage de fumée. Il fronça les sourcils. Ces gens bizarres… il les connaissait.
— Je ne sais pas d’où ils viennent, mais ils ne sont sûrement pas d’ici. Il y a un gros brun barbu, dans les cinquante ans, avec un costume bleu marine de capitaine. Il cache si bien son bras gauche dans sa cape noire que c’est à se demander s’il en possède encore un. Il y a une… une… une petite grenouille verte perchée sur son épaule ! Elle a même un collier relié à une lanière en cuir.
— Et l’autre ?
— C’est un Kazarsse, chuchota l’adolescent tandis que les deux individus approchaient du bar.
— Quoi ? Un homme-iguane ? Qu’est-ce que tu racontes, les bars sont interdits aux esclaves.
— Il n’a pas de chaînes aux pieds, il est libre.
— Impossible !
Alors que Mauvaise Pioche poussait un juron, Caboche n’arrivait pas à détacher son regard du reptile. Il n’avait jamais vu un colosse pareil. La créature, qui n’avait pas une once de graisse, arborait une quantité impressionnante de cicatrices et de tatouages sur ses écailles. Comment avait-il pu échapper à l’esclavage ? Le Kazarsse portait en bandoulière sur son épaule une besace recouverte de poils. L’espace d’un instant, il réajusta la poche en cuir qui se balançait contre sa hanche. Caboche réalisa que la poche en question était en réalité un instrument de musique à clavier surmonté d’une bulle de verre remplie d’eau. Les yeux de l’adolescent s’illuminèrent. Un hydrodéon ! C’était la première fois qu’il en voyait un. Comment un gitan des mers pouvait-il jouer d’un tel instrument ? Et à qui l’avait-il volé ? Les marins d’une table voisine éclatèrent de rire, et l’un d’entre eux, un bagarreur édenté du nom de Relatif, prit la parole :
— Hé le musicien ! Avec mes amis on se demandait si tu savais danser la gigue ! Allez, danse pour nous !
L’homme s’apprêtait à se lever de son siège lorsque la queue du reptile claqua dans les airs tel un fouet. Le Kazarsse bardé de muscles regardait fixement le marin. Sa crête menaçante, hérissée sur son crâne, était de toutes les couleurs et s’étendait le long du dos.
— Un mâle adulte, murmura Caboche.
Relatif retourna s’asseoir, tout penaud. Ses compagnons se concentraient désormais sur leur partie de Royauté, comme si l’avenir du royaume en dépendait.
— C’est un esclave en fuite ? s’inquiéta Mauvaise Pioche.
— Je ne crois pas.
— Avec tes foutues réponses me voilà bien avancé ! (…)

Même si cette version 2015 est loin d’être parfaite, les descriptions sont moins statiques car elles viennent à la fois d’un dialogue, et du point de vue de l’orphelin.

Bien sûr, si je réécrivais toute cette séquence aujourd’hui, elle serait probablement meilleure, un texte est toujours perfectible. Un roman est comparable à un sondage politique, il n’est qu’une photographie de votre façon d’écrire à un instant T, rien de plus. Tant qu’il n’est pas publié, on peut toujours aller plus loin dans l’immersion, c’est même un impératif absolu si l’on veut accrocher le lecteur et, à plus forte raison, l’éditeur. La bonne nouvelle, c’est qu’il existe plein de techniques simples pour corriger le tir. Je reviendrai là-dessus la semaine prochaine.

Published in: on mars 3, 2017 at 10:05  Comments (30)  

Split

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Par souci d’honnêteté, je tiens tout de suite à donner une précision qui a son importance : depuis 1999, je suis un grand fan de M. Night Shyamalan. Je  l’ai presque toujours défendu contre vents et marées. On peut dire ce qu’on veut de ses scénarios, toujours est-il qu’il est l’un des rares cinéastes a les avoir quasiment tous écrits lui-même ! À titre comparatif Martin Scorsese, que j’admire, a réalisé des remakes (Les Infiltrés, Silence) et la plupart de ses films récompensés aux Oscars sont des adaptations.

Comme beaucoup j’ai adoré Sixième SensIncassable et le Village, bien sûr, mais affirmer que Shyamalan est juste un faiseur de twists, c’est oublier sa faculté à rendre des scènes anodines bouleversantes. Je pense notamment à celle du Sixième Sens, quand Toni Collette sort du supermarché avec Haley Joel Osment assis dans le caddie, les deux acteurs étant filmés en contre-plongée. Pendant ces quelques secondes de complicité, mère et fils oublient le drame terrible qu’ils vivent et profitent du moment présent sous un grand ciel bleu. Pas de suspens dans cette scène, mais un pur instant de grâce digne de Spielberg.

On ne parle jamais de l’élégance de sa photographie, comme celle du Village.

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À l’époque, j’avais beau avoir deviné la fin de ce film dès les premières minutes, son éclairage m’avait impressionné et rappelé le naturalisme de certaines peintures flamandes… ou le travail de Kubrick sur Barry Lyndon.

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Pour la petite histoire, pendant le tournage du Village, Shyamalan était tellement obsédé par les détails que pour la figuration, il avait fait engager les frères et les soeurs de certains acteurs pour accentuer l’impression de voir à l’écran les membres d’une même famille…

À l’exception d’After Earth, un navet scénarisé par Will Smith sur lequel le réalisateur était bridé, j’ai aimé tous les autres long-métrages, à différent degré. La plupart des critiques estiment que la jeune fille de l’eau est au mieux un beau ratage, mais comme pour le cas Spielberg, un mauvais Shyamalan est presque toujours un bon film. À mon sens, la jeune fille de l’eau est un chef d’oeuvre incompris. Ce n’est pas seulement une relecture du mythe de la sirène avec sa propre mythologie, mais également de l’urban fantasy engagée ayant pour cadre l’Amérique désenchantée des années W. Bush. Tout le film est résumé en un seule plan iconique, celui de la piscine

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Si j’ai moi-même détesté le message religieux véhiculé par Signes, le fait que la foi soit subordonnée à des coïncidences censées prouver l’existence de Dieu, le montage de ce film est magistral, Shyamalan se montre encore une fois impressionnant d’un point de vue technique. Une œuvre telle que Phénomènes n’a rien à envier à un Hitchcock, je pense à cette séquence terrifiante, quand la mort se confond avec le vent…  N’est-ce pas la preuve que Shyamalan est un grand maître du suspens ?

Alors, oui, le Dernier Maître de l’air est un long-métrage mineur dans cette filmographie, mais en 2015 le très bon The Visit (un petit budget autofinancé pour retrouver une liberté artistique totale !) laissait entrevoir la lumière après une décennie d’échecs commerciaux et critiques. C’était peu dire que j’attendais ce Split au pitch alléchant, qui est lui aussi un film indépendant :

Kevin a déjà révélé 23 personnalités. Poussé à kidnapper trois adolescentes, Kevin devient le foyer d’une guerre que se livrent ses multiples personnalités, alors que les divisions qui régnaient jusqu’alors dans son subconscient volent en éclats.

Un projet dingue, mais un véritable cadeau que fait Shyamalan à son acteur, James McAvoy. Avec finesse, le comédien s’en tire à merveille et parvient à se montrer aussi drôle que terrifiant, sans jamais tomber dans le grotesque. J’ai adoré cette galerie de personnages inquiétants, notamment son interprétation émouvante d’un enfant de 9 ans, Hedwig ! *

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On assiste à des échanges passionnants avec une psychiatre fascinée par son – ou plutôt « ses » – patients. La musique, prenante, sert agréablement ce récit fantastique qui pose des questions pertinentes sur ce qui nous définit en tant qu’individu. Récemment, des chercheurs ont fait passer un questionnaire à un groupe de personnes qui avaient déjà répondu dans leur jeunesse… 63 ans plus tôt ! Il s’agit de la plus longue expérience psychologique jamais réalisée. Les réponses étaient si différentes qu’il n’y avait plus de corrélation du tout, comme si ces gens, en l’espace de 63 ans, étaient devenues d’autres personnes. À une échelle moindre, au quotidien ne sommes-nous pas tous des êtres avec des personnalités multiples à mesure que nous nous énervons ou nous angoissons au fil de la journée ? Les esclaves de pensées sans substance, les victimes d’illusions mentales capables de déclencher des maladies malheureusement bien réelles ? L’esprit peut-il influencer la matière ?

Toutes ces réflexions métaphysiques ne doivent pas faire occulter que le film n’est pas exempt de tout reproches. Il y  a de petits deus ex machina, mais aussi à cette volonté de faire passer à coups de marteau un message dans une confrontation finale qui aurait mérité moins de dialogues, et plus d’émotion.

À cause de ces (petites) réserves, Split manque de peu d’être un chef d’oeuvre, mais il reste un excellent thriller intelligent appelé à devenir un film culte. La fin, magnifique clin d’œil destiné aux fans, donne le sourire pour peu qu’on connaisse l’univers du réalisateur… Quand on sait qu’il n’avait que 29 ans lorsqu’il réalisa le Sixième Sens, et qu’il n’en a aujourd’hui que 46, l’âge moyen d’un jeune cinéaste, tout laisse à penser que le maître de Philadelphie entame désormais une seconde carrière.

Shyamalan is back !

* J’espère cependant que ce long-métrage ne contribuera pas à déshumaniser les vrais malades atteints de trouble dissociatif de l’identité, et qui ne sont bien sûr pas tous des criminels.

Published in: on mars 2, 2017 at 1:10  Comments (15)  

Mono no aware

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Ken Liu

 

Suivant le conseil avisé d’un ami, j’ai lu il y a peu Mono no aware, une nouvelle poignante du célèbre auteur de Science-Fiction Ken Liu. Elle figure dans le recueil la ménagerie de papier et je vous la recommande chaudement.

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Mono no aware fait référence à un concept japonais difficilement traduisible. Je ne suis pas linguiste, mais pour ma part je vous propose « ah, que tout est éphémère ! ».

Dans la nouvelle de Ken Liu, le père du héros, un scientifique humaniste, tente de l’expliquer à son fils.

Rien ne dit
Dans le chant de la cigale
Qu’elle est près de sa fin
(…)
J’ai acquiescé. L’image semblait fugitive et permanente, comme mon ressenti du temps quand j’étais tout petit. Elle me rendait triste et heureux à la fois.
« Tout passe, Hiroto. Tu éprouves au fond de ton cœur ce qu’on appelle mono no aware, la sensibilité de l’éphémère. Le soleil, le pissenlit, la cigale, le Marteau, nous tous, sujets aux équations de James Clerk Maxwell, sommes des motifs transitoires destinés à disparaître, dans une seconde ou dans une éternité.  »


Je nourris souvent cette réflexion quand je relis avec un mélange de honte, d’hilarité et de tendresse certains vieux écrits de jeunesse, que je pensais à l’époque être publiables. Des textes condamnés à végéter dans les méandres de mon disque dur.

Lorsqu’on regarde de vieilles photos de proches disparus, le constat est, bien sûr, infiniment plus douloureux… du moins, pour nos esprits occidentaux matérialistes. Au Japon, l’expression mono no aware ne possède pas la force dramatique de notre antique formule latine memento mori (« souviens-toi que tu vas mourir »). Mono no aware est associée à une douce tristesse, « douce » parce que la paix vient avec l’acceptation de l’éphémère, au sens où l’impermanence du monde renvoie à la vacuité de nos propres existences, au lâcher-prise. Naturellement, cela s’applique aussi à l’écriture.

Quoi qu’on en dise, je pense qu’au fond de lui chaque auteur rêve d’écrire le roman parfait, sans parler de cette aspiration à l’immortalité. Le concept de mono no aware met à mal ce fantasme d’absolu, puisqu’il remet en question l’idée même de chef d’oeuvre et de perfection, la faute à un ennemi implacable : le temps. Le constat est sévère, mais J.R.R. Tolkien aurait aujourd’hui toutes les peines du monde à faire publier la Communauté de l’Anneau, dont l’intrigue met un temps fou à démarrer. Comme le dit si bien Tyler Durden dans Fight Club, « même la Joconde subit les outrages du temps ».

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Il est vrai que certains textes traversent les millénaires, mais honnêtement ils sont souvent davantage appréciés pour leur valeur historique ou religieuse, que littéraire. Ils ont été écrits pour un lectorat donné, dans un contexte bien particulier. J’aurais beau consacrer ma vie à l’étude de l’Épopée de Gilgamesh en VO, c’est-à-dire dans sa version akkadienne du XVIIIe siècle avant J.-C., je n’arriverai jamais à comprendre certaines subtilités propres à une culture antique disparue depuis longtemps. Il est même probable que je passe à côté de jeux de mots.

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L’Épopée de Gilgamesh, « le Déluge », en VO. Le plan galère.

Sans aller si loin, c’est un peu le même constat avec nombre de romans étrangers traduits en français.

L’écriture est un art, mais un art périssable car on écrit d’abord pour ses contemporains, dans un milieu donné, voué à changer. Ce qui signifie que pour l’auteur, le temps est l’alpha et l’oméga de l’écriture, celui qui donne et celui qui prend.

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Saturne dévorant l’un de ses enfants, Goya

Ce temps nous façonne, ne serait-ce que lorsqu’on écrit durant une ère troublée. Les auteurs et leurs livres ne sont que les reflets d’une époque, preuve en est avec les best-sellers descendus en flammes par la critique. Devant les chiffres de ventes faramineux de Marc Lévy, certains amis écrivains m’ont confié leur envie de se se passer la corde au cou. Ce n’est pas mon cas car je respecte Marc Lévy, sincèrement. Je n’ai pourtant jamais lu un seul de ses livres, et je ne l’ai même jamais rencontré, mais j’imagine qu’il possède au moins un mérite, celui d’avoir trouvé une recette propre à notre époque, bien qu’un jour ou l’autre elle sera passée de mode. C’est loin d’être improbable : certains écrivains populaires des siècles précédents ont sombré dans l’oubli, tandis que des poètes maudits morts dans la misère sont parvenus à la reconnaissance, ce qui ne manque pas de relativiser les succès et des uns, et des autres.

Loin d’être décourageant, ce constat est très utile pour qui veut dédramatiser l’acte d’écrire. Je ne sais pas vous, mais on a tous en tête un romancier qui nous inspire un profond respect. À mes yeux c’est Jean-Philippe Jaworski, pour moi la plus belle plume de la fantasy francophone, qui a connu un grand succès avec des livres vendus à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. Un exemple qui aurait fait rêver bien des auteurs classiques de la littérature blanche du XIXe siècle !

Ainsi pour ses premiers pas dans le monde de l’édition, le jeune Victor Hugo commence à travailler avec un petit éditeur, Persan, chez qui il publie Odes et Han d’Islande… non sans rencontrer des difficultés. Le futur auteur des Misérables souhaite faire une seconde édition de son roman mais Persan proteste publiquement dans un article de presse (!), affirmant qu’il reste encore 500 exemplaires invendus du premier tirage et qu’il n’a vendu que 200 exemplaires des Odes… au beau milieu d’une faillite. La classe !

L’exemple le plus émouvant est probablement celui de John Kennedy Toole. Persuadé de n’avoir aucun talent, l’auteur américain se suicide, laissant derrière lui un livre non publié, la Conjuration des imbéciles. Sa mère remuera ciel et terre pour lui trouver un éditeur, avec succès. Le roman sera un best-seller et John Kennedy Toole recevra à titre posthume le prix Pulitzer…

Dans l’absolu, quelle différence entre un auteur de la Bible, mort depuis longtemps dans l’anonymat, et Christine Boutin, dont le livre a été vendu à 38 exemplaires sur cinq ans ? À l’échelle de l’Histoire, aucune.

Au final, le temps investi et le temps subi conditionnent l’écriture, et c’est pour cette raison qu’à mon sens il faut écrire  dans l’instant présent, sereinement, prendre du plaisir et faire de son mieux, à l’image de l’émouvant astronaute de la nouvelle de Ken Liu. Le temps est, avec le chat bien sûr, un dieu que l’écrivain doit apprendre à vénérer et respecter.

heidi

Heidi, ma correctrice impitoyable

Le crépuscule contient une infinie beauté
Malgré sa proximité avec la fin du jour.

Ken Liu, Mono no aware

Published in: on février 17, 2017 at 10:40  Comments (7)  
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Rendez-nous le futur !

2017

Je tiens à m’excuser, mais une fois n’est pas coutume, ce sera un article coup de gueule, et pour cause : on nous a volé le futur ! Quand j’étais un gosse des années 80, il n’était pas question que la technologie évolue de cette manière. Certes, on se doutait que les ordinateurs allaient être connectés à une matrice, on pressentait que l’informatique gagnerait en importance… mais j’imaginais l’avenir autrement. Pour en avoir discuté avec d’autres gens de ma génération, je suis loin d’être un cas isolé. Je me dois donc de parler de ce futur désormais uchronique aux plus jeunes d’entre vous !

Tout avait pourtant si bien commencé. Je me souviens encore de Tron, que j’ai vu au cinéma en 1982 à l’âge de… 5 ans.

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Je me rappelle être sorti de la salle en état de choc. Premier contact avec la réalité virtuelle, et cette idée qu’on pourrait entrer physiquement dans un monde digital… à condition d’être dématerialisé par un laser vous découpant en pixels ! Il y avait ce concept fascinant d’un réseau gigantesque dans lequel on naviguait via des vaisseaux, de vraies intelligences artificielles, des jeux mortels… Un Internet radicalement différent de celui qu’on connait aujourd’hui, un espace de liberté, mais déjà la cible de multinationales sans scrupules*.

Peu importe, on piratait ces firmes malfaisantes en connectant son cerveau directement au cyberspace.

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(Bon, ok, vu comme ça, ça craint un peu) Toujours est-il qu’on pensait le progrès technologique exponentiel, et cela se ressentait avec les sublimes peintures de verre de Blade Runner, qui n’ont rien à envier aux effets spéciaux numériques d’aujourd’hui. Dans mon 2019 à moi (l’année où sont censées se dérouler les événements narrés du film de Ridley Scott), on voyageait en voiture volante.

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On faisait la paix avec un ennemi alien sur Fyrin IV…

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On se rendait en chasseur stellaire sur Dagobah juste pour écouter les enseignements d’un vieux sage… (oui, je sais, Star Wars se situe dans le passé, ne soyez pas comme ça)

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Bien sûr, on évitait de s’approcher de trop près du palais de Jabba…

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On chevauchait des vers de sable sur la planète Dune…

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Sans oublier une balade sportive sur LV4-26.

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Bref, on pouvait facilement naviguer à travers l’espace !  Dans les séries hard SF les plus pessimistes comme Cosmos 1999 (diffusée en France dans les années 80) l’Humanité avait bâti une base permanente sur la Lune.

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Bien sûr, dans ce futur alternatif tout n’était pas rose. Pollution, terrorisme, drones… La SF de l’époque avait déjà tout prévu. Y compris les dérives des Organismes Génétiquement Modifiés.

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Mais même lorsqu’il était cauchemardesque, le futur avait de la gueule, bon sang !

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Et les voyages temporels, ils sont où ?

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Jeunes lecteurs, j’espère que grâce à ce billet vous aurez une meilleure idée de l’année 2017 telle qu’elle aurait dû être. Je l’affirme avec d’autant plus de force qu’à l’heure où j’écris ces lignes, nous vivons une réalité parallèle dans laquelle les Etats-Unis ont élu un président qui menace d’attaquer la Corée du Nord et l’Iran. Si Trump n’est pas la preuve que nous évoluons dans une uchronie dystopique, je ne sais pas ce qu’il vous faut.

* Si vous ne l’avez pas vue, je vous conseille vivement la suite de Tron intitulée Tron Legacy. La technologie dépeinte dans l’épisode de 1982 continue d’évoluer, au point où le film est une vraie uchronie.

Published in: on février 3, 2017 at 10:47  Comments (16)  

La routine de l’écriture

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Le fantasme ultime : le retourneur de temps

Je me permets d’évoquer un sujet sensible pour bon nombre d’auteurs. Je pense que si on devait procéder à un sondage, la plupart des écrivains pointeraient en première position ce problème récurent. « Je manque de temps »… Combien de fois ai-je entendu cette phrase, quand je ne l’ai pas moi-même prononcée !

L’année dernière, j’ai été confronté à cet obstacle, à cause d’grâce à un heureux événement : la naissance de mon fils. Suite à ce chamboulement, j’ai effectué une pause de plusieurs mois pour profiter pleinement du bonheur de sa venue. Quand je me suis enfin remis à écrire un synopsis, j’ai rencontré une difficulté de taille : je n’arrivais pas à me concentrer sur mon traitement de texte en sachant que j’allais être immanquablement interrompu. Pire : l’après-midi, alors que mon bébé était chez sa grand-mère, j’étais tellement pressé d’avancer sur une myriade de tâches importantes que je me retrouvais paralysé, avec l’impression que la journée filait à toute vitesse et que je ne savais pas par quoi commencer. Au lieu de mettre à profit ces quelques heures de calme, je procrastinais.

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Fort heureusement, il existe une solution : la routine. Un beau jour, j’ai tout simplement décidé que j’écrirai quotidiennement pendant la sieste matinale de mon fils, peu importe la durée (après le biberon matinal, il dort un bon moment).  Je me suis dit à ce moment là « même si c’est juste pour dix minutes, l’essentiel c’est que tu progresses tous les jours. Arrête de t’imposer des plannings que tu ne tiendras pas, va à ton rythme. »

Avoir accompli ce lâcher-prise m’a enlevé beaucoup de pression, au point que j’arrive même à écrire… matin et après-midi (non, je ne suis pas compliqué). Ce qui est paradoxal, c’est que je suis plus productif que durant ma période de procrastination, alors que je n’ai pas gagné de temps supplémentaire ! À croire que plus je suis lent, plus je suis efficace… En fait, c’est juste mon cerveau qui est reprogrammé correctement. Du coup, je travaille à nouveau plusieurs heures par jour sur ma trilogie. Enfant oblige, je ne retrouverais jamais mon rythme de guerre, mais j’ai appris à l’accepter avec sérénité.

Et vous, frères et soeurs de plume, avez-vous vous une routine ou des techniques particulières pour dégager du temps d’écriture ?

Published in: on janvier 30, 2017 at 11:28  Comments (26)  

De l’art d’être kintsugi

J’ai appris qu’il existe un art japonais appelé kintsugi, qui consiste à réparer les poteries cassées avec de l’or.

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Comme tous les dao, c’est un art riche de sens. Au lieu d’essayer de cacher les cicatrices de l’objet, on les met en avant, pour montrer que non seulement elles font partie de son histoire, mais qu’en plus elles peuvent le rendre encore plus résistant et plus beau. Cette philosophie est au cœur de la culture populaire nippone, ne serait-ce qu’avec le personnage d’Auron dans le jeu vidéo Final Fantasy X. Auron est handicapé, il a été grièvement blessé par le passé  et pourtant, malgré son bras en écharpe, c’est un redoutable (et charismatique) guerrier.

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Le kintsugi est un non-attachement, un renoncement, l’acceptation du changement et du destin. Les vicissitudes du temps dont nous sommes les victimes ne peuvent pas être mieux représentées par les fêlures et les bosses d’une céramique. Cette empathie envers les choses est appelée mono no aware, une sensibilité pour l’éphémère. La conscience de l’impermanence.

Je pense qu’on devrait éprouver la même empathie pour son premier roman, appelé à vieillir avec le temps, et même à se briser comme une fragile céramique sous le regard critique de son auteur ! À mesure qu’on  évolue dans son écriture, il est parfois pénible de relire ses premiers écrits. Je me souviens d’une nuit blanche passée sur le Bon À Tirer de mon tome 1. Vérifier le BAT est toujours un moment stressant car c’est la dernière occasion de corriger son texte avant l’impression, dans un délais de temps assez réduit. J’avais bossé tellement de mois sur les corrections éditoriales que je ne pouvais plus voir mon bouquin en peinture. Pour être franc, cette nuit-là je me rappelle m’être dit à 5h00 du matin « ce livre est nul, personne ne l’aimera »… Pendant longtemps, j’ai eu du mal à ouvrir ce tome 1, de peur de trouver une coquille. Désormais, je porte un regard attendri sur les Terres Interdites. Ce regard bienveillant n’est pas lié à une majorité de bonnes critiques, j’ai conscience que ce premier ouvrage présente réellement des défauts de jeunesse. Mais je crois également qu’il possède une certaine fraicheur que je ne retrouverai jamais plus. Par la suite, j’ai beaucoup progressé sur les Feux de mortifice et les corsaires de l’Écosphère. Mes tomes 2 et 3, plus aboutis, sont de meilleurs romans, mais mon tome 1 reste complètement kintsugi.

C’est pour cette raison qu’un auteur non publié doit être conscient qu’un livre n’est jamais achevé, même quand un éditeur a un coup de cœur pour le texte d’un inconnu. Avec lui, on travaille du mieux possible sur les corrections éditoriales, mais au final il y a toujours une deadline qui nous oblige à nous arrêter. Ce n’est pas propre au monde de l’édition : pour la post-production des effets spéciaux d’un long-métrage, les artistes numériques œuvrent jusqu’au dernier jour, même constat pour le montage. Certains cinéastes ont coutume de dire « les films ne sortent pas, ils s’échappent ».

Cette vérité peut sembler bassement commerciale, mais c’est la logique éditoriale qui impose le lâcher-prise, et heureusement ! Sans cette contrainte, je serais encore en train d’écrire ma trilogie… Bien sûr, cela ne veut pas dire qu’il faut envoyer un premier jet aux éditeurs, mais après plusieurs années de travail de correction sur un texte il faut savoir s’en détacher, se confronter à la réalité et aller de l’avant. Un premier roman est presque toujours une céramique imparfaite, morcelée, mais l’or qui va permettre de le mettre en valeur, c’est tout simplement l’enthousiasme des lecteurs.

N’ayons pas peur d’être kintsugi !

Published in: on janvier 27, 2017 at 10:39  Comments (15)  
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