N’ayez pas peur des kangourous


Écrire une nouvelle ou un roman, c’est être tôt ou tard confronté au regard de l’Autre, un saut en parachute appréhendé par beaucoup d’autrices et d’auteurs. 

Fort heureusement, il existe une méthode douce appelée bêta-lecture, qui permet de recevoir des retours bienveillants tant sur la forme que le fond.

J’ai découvert la bêta-lecture en 2011, sur un forum d’écriture intitulé Cocyclics, juste après avoir terminé le (premier) jet de mon (premier) roman. À l’époque, je pensais naïvement qu’une publication n’était qu’une affaire de mois… au final, j’ai patienté cinq ans ! 

Bien que terminer un premier jet soit un moment symbolique, et même une étape importante, les affaires sérieuses commencent à partir des premiers retours. Une période cruciale dans la vie d’une autrice ou d’un auteur, que je comparerais un peu à l’adolescence, une période de mutation qui bouscule nos certitudes. Notre corps change et nous fout des complexes… Eh bien, c’est la même chose pour votre manuscrit que vous pensiez bouclé ! Vous avez passé des semaines, mois ou années sur une même histoire, vous la trouviez très belle… et lorsque vous recevez vos premières bêta-lectures, vous avez parfois l’impression qu’on ne parle pas de votre texte, mais de vous… J’ai abordé ce sujet dans mon article bêta-lecture et ego il y a quelques années, notamment lors de ce passage :

C’est l’ego qui nourrit la peur d’être un imposteur, la colère face aux critiques, ainsi que l’attachement excessif vis-à-vis de ses propres écrits, trois poisons étroitement liés.

Si vous avez la flemme de lire ce billet, tout pourrait se résumer à cet accord toltèque :

N’en faites pas une affaire personnelle.

Dans le cas de l’écriture, si une bêta-lecture bienveillante (j’insiste sur ce mot) vous fait souffrir, il peut y avoir une ou plusieurs raisons. Si elles sont nombreuses, vous obtenez un cocktail explosif dans lequel vous vous sentez rejeté et pour cause : quand vous écrivez, vous donnez votre vision du monde. Recevoir un avis négatif peut vous faire croire que votre voix n’est pas valable. C’est d’autant plus douloureux qu’en écrivant, vous exposez votre partie vulnérable, vous êtes « nu ». 

Cette souffrance peut résonner avec un besoin de reconnaissance, d’où la confusion lorsqu’on apprend que l’histoire qu’on soumet est perfectible… et ce sentiment d’avoir des « défauts », comme si votre texte était une extension de soi. Cette souffrance est décuplée si on a passé plusieurs années sur un récit, et qu’on estime que ce travail n’est pas reconnu à sa juste valeur… sans parler du fait que l’acte d’écrire peut être motivé par un trauma. Imaginons que je souffre de la phobie des kangourous**, au point de consacrer un essai sur cette question, de raconter un moment terrifiant de mon enfance lors d’un voyage en Australie… et qu’un lecteur trouve ce passage hilarant. Forcément, je vais me sentir blessé.

C’est d’autant plus cruel si j’ai quelque chose à prouver (« je vais vous montrer que je peux surmonter mon trauma des kangourous ! »).

L’écrivain anxieux est comme un lac, la moindre pierre jetée dans l’eau provoque des vagues qui agitent toute sa surface. Il croit que la pierre atteint le cœur du lac, alors qu’en réalité elle ne fait que frapper la surface. Mais quand l’auteur s’établit dans une clarté stable, le lac devient limpide et profond. Une pierre jetée à la surface ne change rien à sa nature. Elle génère quelques cercles qui s’éteignent rapidement, puis l’eau redevient claire.

Que faire ?

Il y a dix ans j’ai découvert une voie spirituelle tibétaine, le dzogchen, qui enseigne que pour parvenir à la sérénité… il ne faut rien attendre*. 

Il n’y a rien à désirer quand on possède déjà tout.
Il n’y a rien à transformer
Il n’y a pas de méditation ou de non-méditation

En d’autres termes, tant que nous estimons que nous ne serons heureux que lorsque nous aurons obtenu un nouveau smartphone/travail/logis/voyage aux Bahamas/partenaire/bébé… nous serons insatisfaits, car à partir du moment où nous parvenons à un objectif, un autre vient se substituer au précédent. Nous passons notre vie à repousser la sérénité qui est naturellement en nous, alors que nous possédons déjà tout… mais nous l’ignorons.

L’écriture est comme le dzogchen : un art de vivre, un voyage initiatique, une offrande. En tant qu’auteurs, nous apprenons au fil des ans à nous détacher de nos bébés de papier. Une fois lues ou publiées, nos oeuvres ne nous appartiennent plus vraiment, il y a un lâcher-prise à opérer. Les critiques nous servent à grandir, et si certaines ne sont pas argumentées (« ce roman est nul à chier ! »), il faut, là encore, cultiver le détachement, d’autant plus que ce qui va émouvoir un lecteur va en irriter un autre… L’écriture n’est pas une science exacte.

Comme en amour, il ne faut pas être fusionnel ou dépendant affectif, mais secure, en paix avec soi-même. Ne pas attendre d’être validé, ne pas conditionner son bonheur à une cause extérieure (publication, prix littéraire, argent, reconnaissance de ses parents, du professeur de français qui vous maltraitait…), car de toute manière même le succès ne dure pas.

L’écriture ne doit pas être un désir, mais sa finalité, un plaisir, une danse méditative. Pour parvenir à ce niveau de conscience, une qualité doit être cultivée : la patience, car le temps est de nos jours la vraie richesse, un luxe. La bonne nouvelle, c’est qu’on peut faire de ce temps une priorité. Si le sujet vous intéresse, j’ai consacré un article à cette problématique.

Dans le cadre du sakado, voici une méthode que j’ai développée pour la bêta-lecture que vous pouvez télécharger. Rien de révolutionnaire, juste des conseils de bon sens pour effectuer une bêta-lecture saine et non toxique.



N’ayez pas peur des kangourous.

* Je présente par avance mes excuses au pratiquant dzogchen qui lira cette vulgarisation grossière. Je sais pertinemment que le dzogchen est bien plus que ça et mériterait un article à part entière, mais mon objectif était moins de parler de dzogchen que d’écriture.

** Enfant, j’ai vraiment eu une mésaventure avec un kangourou lors d’un voyage en Australie. Je voulais lui donner à manger, j’avais des victuailles dans la main, et un sachet dans l’autre. Il  a reniflé la main que je lui tendais, puis a commencé à s’attaquer au sachet, je me suis fait littéralement racketté, j’ai eu peur…

Published in: on octobre 2, 2025 at 8:22  Comments (2)  

Hommage à François Borg

François (à droite) et moi lors de l’ouverture de son atelier, en 2010

Je voudrais rendre hommage à une personne exceptionnelle qui nous a quittés il y a presque dix ans et que je n’ai jamais oubliée : l’écrivain thionvillois François Borg. François n’était pas seulement un auteur, un animateur d’atelier d’écriture ou un mentor : il était aussi un visionnaire, porté par une énergie unique.

En 2010, il eut un projet un peu fou : créer un atelier d’écriture qui permettrait, selon ses mots, de produire « le meilleur roman jamais publié, un chef-d’œuvre capable de relancer le virus de la lecture chez le grand public ». Dans son exaltation parfois mégalomane mais toujours généreuse, il réunit des autrices et des auteurs passionnés, et les poussa dans leurs derniers retranchements. Ses ateliers, quotidiens, étaient de véritables laboratoires en effervescence. Sa méthode ne faisait pas l’unanimité — il m’appelait parfois la nuit pour me souffler une idée à corriger dans mon manuscrit —, et ce grand roman dont il rêvait resta une utopie. Mais grâce à lui, plusieurs d’entre nous furent publiés. Sans François, jamais Les Pirates de l’Escroc-Griffe n’auraient trouvé de maison d’édition.

Je n’évoquerai pas en détail les circonstances mystérieuses de sa disparition, en 2016. Je ne sais même pas s’il est encore de ce monde. François était un écorché vif, de ceux qui brûlent trop vite. Il faisait partie de ces flammes qui illuminent tout autour d’elles, puis s’éteignent soudainement. Oui, François, tu as brillé. Tu t’es consumé parce que tu étais d’une nature généreuse, toujours prêt à te donner entièrement.

C’est pour cette raison que, pour les dix ans de la médiathèque Puzzle, nous avons choisi de te rendre hommage. D’octobre 2025 à juin 2026, les participantes et participants de mon atelier d’écriture de Thionville écriront un roman collaboratif, Puzzle Exquis, comme tu l’aurais souhaité. Ainsi, ton rêve d’un chef-d’œuvre collectif continuera de vivre à travers nous.

François, on t’aime.

Published in: on septembre 30, 2025 at 3:43  Comments (2)  

Pour une tantric fantasy

Il y a un an j’écrivais cet article sur le toumo, une discipline tantrique qu’on retrouve dans le Moine de Samarcande, mon futur roman… le livre dont je suis le plus fier ! Son action se déroule en Asie Centrale, au IXe siècle. Il s’agit d’un univers tellement exotique, avec avec des conceptions ésotériques si éloignées de la pensée occidentale qu’on peut parler d’une fantasy d’un genre nouveau : la tantric fantasy.

Dans la foulée, j’ai proposé à Emilie, éditrice chez Livr’S, un projet de recueil de nouvelles qui sortira en même temps que le Moine de Samarcande. Étant donné que des amies autrices et auteurs sont intéressés par cette philosophie source de malentendus, voici à la fois un manifeste et un Appel À Textes…

Né en Inde, le tantrisme est une voie spirituelle très ancienne, mal comprise en Occident. Il ne s’agit pas de céder au désir, mais de le sublimer, de le transformer à travers des techniques ésotériques qui ont influencé des artistes tels que le poète mystique tibétain Milarépa.

En Tantric Fantasy, on ne combat pas les dragons extérieurs à soi, mais ceux tapis dans nos illusions. On ne cherche pas le Graal, mais la Libération, l’union du corps et de l’esprit. Du masculin et du féminin.

La Tantric Fantasy, c’est accéder à l’Éveil en une seule vie à travers un corps de chair et de sang poussé dans ses ultimes retranchements, suivre le yoga tibétain du rêve pour rencontrer des maîtres lors de voyages dans d’autres univers ; s’adonner à l’alchimie taoïste interne visant à atteindre l’immortalité ; consulter l’oracle possédé du Nechung ; guider les consciences perdues dans le monde des morts en leur lisant le Bardo Thödol ; courir en transe pendant des jours à l’aide du Lung-gom-pa, parvenir à l’Éveil via les arts martiaux et l’énergie du chi ; pratiquer torse nu le tantra du toumo en puisant dans le feu interne sur les neiges glacées de l’Himalaya… ou affronter au sabre les démons cachés de la jungle urbaine de Hong-Kong. La Tantric Fantasy est un chemin. Un rite. Une transe. Une libération. Et chaque pas, chaque souffle, chaque combat rapproche de l’Éveil.

Inde, Tibet, Népal, Bouthan, Chine, Corée, Japon, Indonésie, Cambodge, Thaïlande, Birmanie, Mongolie, Malaisie… La Tantric Fantasy est aussi vaste que le continent asiatique lui-même, mais s’étend bien au-delà de ses frontières. À l’occasion de la sortie du Moine de Samarcande, ce genre littéraire prendra forme dans un recueil de nouvelles intitulé Tantric Fantasy : Contes d’Éveil et d’Illusion, publié aux éditions Livr’S. Réunissant Orient et Occident, cet ouvrage donnera voix à la fois aux autrices et auteurs de pays asiatiques et aux écrivains occidentaux qui, par leurs œuvres ou leur parcours de vie, entretiennent un lien sincère et authentique avec cette spiritualité. Les histoires pourront se dérouler dans un passé mythique, ou sous l’Empire Tang, durant l’ère Edo au Japon, de nos jours en France et même dans le futur, qu’il soit cyberpunk, solar punk, post-apocalyptique, peu importe… la véritable aventure est intérieure.

Le Collectif des Fantasques Tantriques 

Le flyer :

CONDITIONS 

Taille minimale : 15.000 signes avec espace
Taille maximale : 65.000 signes avec espace
Date de clôture : 1er avril 2027

PRÉCISION IMPORTANTE : nous ne cherchons pas des textes érotiques, mais en rapport avec des spiritualités comme le vajrayana ! Si le tantrisme est pour vous une pratique sexuelle exotique new age « fun », je vous invite fortement à lire des articles comme celui-ci avant de m’envoyer quoi que ce soit, pitié ! 😅

SOURCES D’INSPIRATION (un grand merci à Anaïs, qui a complété cette liste)

Cette liste est non-exhaustive, car on retrouve le tantrisme dans le bouddhisme, l’hindouisme ainsi que le jaïnisme.

Livres 

Les Cent Mille Chants de Milarépa

L’histoire de la rédemption de Milarépa (un yogi qui par vengeance, use de magie noire et tue les habitants d’un village) et sa quête pour atteindre l’Éveil. Adapté au cinéma sous le titre Milarépa, la voie du bonheur.

Le yoga du rêve et du sommeil, de Tenzin Wangyal Rinpoché 

Un yoga authentique que je pratique (j’ai rencontré Rinpoché dans la vraie vie). Ce livre est une mine d’or en ce qui concerne le tantrisme.

Le Bardo Thödol 

Le « livre des morts tibétain ». Célèbre, mais très difficile à lire pour les non-bouddhistes, entre poésie et ésotérisme.

Comprendre le tantrisme

Livre d’André Padoux, membre du CNRS et spécialiste mondial du tantrisme.

Neuf vies : à la recherche du sacré dans l’Inde d’aujourd’hui » de William Dalrymple.

Une histoire vraie évoquant les membres de communautés en lien avec le sacré en Inde, dont une prêtresse hindoue vivant sur un champ crématoire, source d’une énergie tantrique puissante (les sadhus agoris se couvrent le corps de cendres crématoires et mangent parfois de la chair de cadavres lors de rites extrêmes).

Les oeuvres d’Alexandra David-Néel, femme exploratrice du Tibet du début du XXI siècle qui raconte nombre de phénomènes ésotériques, notamment : 

Voyage d’une Parisienne à Lhassa

Un récit digne d’Indiana Jones de la première femme européenne à pénétrer dans Lhassa, à l’époque capitale interdite du Tibet (les étrangers risquaient la peine capitale). Alexandra David-Néel raconte notamment sa pratique du toumo.

Mystiques et magiciens du Tibet

Un livre fascinant dans lequel Alexandra David Néel décrit un Tibet qui n’existe plus : mystiques adeptes du toumo, pratiquants du lung-gom-pa capables de courir plusieurs jours d’affilée en transe sur des distances invraisemblables, retraites dans des cercueils, télépathie…

Initiations lamaïques

Complémentaire de Mystiques et magiciens du Tibet, il s’agit plus d’un récit initiatique vécu de l’intérieur sur le sens profond de tous les rituels exotériques mentionnés plus haut.

La vie surhumaine 

Suite de Mystiques et magiciens du Tibet, la vie surhumaine décrit et analyse les pouvoirs extraordinaires des yogis comme manifestations d’un travail sur la conscience : ces pouvoirs ne sont pas une fin en soi, mais les conséquences secondaires d’une profonde transformation intérieure.  

Magie d’amour et magie noire

Un essai sur la sexualité perçue comme voie initiatique. Adapté au cinéma sous le titre La vallée des fleurs par John Nalin.

Et là vous vous dites « il y a donc bien une connotation sexuelle dans le tantrisme ! » 😅 Oui… mais non. D’une part, ce qu’on appelle « le tantra de l’union » (un Tantra parmi tant d’autres) n’est quasiment plus pratiqué, car seul un être parfaitement accompli peut utiliser le désir sexuel pour atteindre, avec sa partenaire (la dakini) l’Éveil sans sombrer dans l’attachement ou l’égarement. 

Cinéma 

Arundhati

Un film sur les pratiques des sadhus agoris (shivaisme tantrique). Le sinistre Pashupati gagne des pouvoirs par  l’ascèse. L’héroïne, Jejemma, réussit à l’enfermer alors qu’il est devenu un être maléfique puissant, mais elle ne peut pas le détruire complètement et elle se donne donc en sacrifice aux sadhus  qui la tuent de façon très violente et rituelle pour rendre ses restes puissants (la douleur crée l’énergie). Ils brûlent son corps et utilisent ses os, ses cheveux et ses bijoux pour forger une épée qui peut détruire Pashupati, mais seulement deux générations plus tard, quand Jejemma renaîtra sous la forme d’Arundhati, sa descendante (qui doit d’ailleurs plonger l’arme dans son propre sang avant de tuer Pashupati avec).

Doctor Strange 

Le plus tantrique des super-héros Marvel…

Jack Burton dans les griffes du Mandarin 

Un film fantastique plus ésotérique que tantrique, mais culte, des années 80 par John Carpenter, avec Kurt Russel

La trilogie Histoire  de fantômes chinois

Là encore, pour l’ambiance ésotérique.

Ninja 3 : The Domination 

Je sais, c’est un « nanar » des années 80 haut en couleurs : l’histoire d’une prof de fitness possédée par un ninja… mais il n’est pas interdit d’être décalé…

Séries TV

The Walking Dead, épisode 04 saison 06, « Ici n’est pas ici »

Cet épisode parle surtout d’aïkido, mais il est orienté spiritualité, profondément touchant… Il n’y a pas besoin de connaître le reste de la série pour l’apprécier.

Bon… et ensuite ?

Concrètement, pendant les deux années à venir, avec Emilie nous aimerions faire découvrir des nouvelles d’autrices et auteurs tibétains et japonais… tout en réunissant des histoires d’écrivains français sincèrement intéressés par cette thématique. Tous les participants seront rémunérés. En dehors des autrices et auteurs asiatiques connus, ces écrivains seront membres de mon atelier d’écriture (gratuit) ou issus de cet appel à textes. Les soumissions seront closes le 1er avril 2027.

Bien que nous cherchions des récits qui font au maximum 65.000 signes avec espace, je vous déconseille de vous lancer dans l’écriture d’un texte aussi long… sauf si le scénario l’exige, bien sûr.

J’espère que ce thème vous inspirera, n’hésitez pas à poser des questions dans les commentaires… ou à me soumettre des noms d’oeuvres artistiques inspirées par le tantrisme, qu’il s’agisse de romans, de films, de séries ou même de jeux vidéos !
Vous pouvez envoyer vos nouvelles à mon adresse mail : js.g aroba ze mac.com

N’hésitez pas à proposer d’autres sources d’inspiration dans les commentaires, je compléterai l’article.

Au plaisir de vous lire !

PS : pour celles et ceux qui sont intéressés par le poète Milarépa, je parle de lui dans cet article

Published in: on septembre 25, 2025 at 9:55  Laissez un commentaire  

Renaissance(s)

J’espère que vous allez bien, en ce qui me concerne, je suis en pleine effervescence créative, mon cerveau est en fusion à force d’écrire !

J’ai enfin envoyé la dernière version (8.1 !) du Loup d’Andrinople en soumission éditoriale le 2 septembre, en espérant que ça sera la bonne, réponse dans les mois à venir. Au lieu de me morfondre à attendre, j’ai achevé la réécriture de la V3 du Moine de Samarcande hier… en 15 jours. Cette réécriture m’a mis dans un tel état de transe qu’il m’est arrivé de travailler de 19h00 à 06h00 du matin, avant de reprendre le boulot, déclamer des extraits aux collèges de travail ainsi qu’à certains usagers ébahis de ma médiathèque… et le pire, c’est qu’ils ont beaucoup aimé !

Si je vous parais si enthousiaste, c’est parce que j’ai franchi un nouveau palier au niveau de l’émotion et de la technique : sur le Moine de Samarcande ma narration est à mi-chemin entre la prose et la poésie. Si le Loup d’Andrinople est avant tout un roman qui parle à la raison, le Moine de Samarcande, lui, s’adresse au coeur : c’est LE roman que je rêvais d’écrire depuis toujours, à la fois contemplatif et épique, l’un de mes projets les plus intimes… et probablement le plus abouti.

Je vais profiter de mon voyage en Chine dans le désert du Taklamakan pour enrichir ce texte avec un maximum de détails sur les tempêtes de sable, courantes en avril, m’imprégner de l’ambiance des grottes de Mogao, cette bibliothèque d’Alexandrie d’Orient à laquelle je rends hommage.

En attendant, j’ai la joie de vous annoncer la création d’un nouvel atelier pas comme les autres, l’atelier d’écriture des Trinitaires… le nom de ma rue ! Les sessions auront lieu à partir du 25 septembre, chaque jeudi, de 20h00 à 21h30, 2 rue des Trinitaires.

Cet atelier est un retour à mes premiers ateliers d’il y a dix ans : pas plus de quatre participants, des séances hebdomadaire, des publications… C’est pour cette raison que le 25 septembre, lors de la première séance d’atelier, un manifeste artiste sera publié en ligne ici-même avec le lancement d’un beau projet collectif qui possédera un lien avec le Moine de Samarcande ! Mais je n’en dis pas plus…

Puisqu’on parle de collectif, je vous signale la sortie du nouveau recueil de nouvelles du festival Etrange Grande (dont je suis l’anthologiste depuis quatre ans) : Créatures de la nuit. Je suis très fier de cette sélection ! Le recueil sera disponible pour la première fois durant le festival Etrange Grande qui aura lieu ce week-end le 20 et 21 septembre et où j’y animerai… un atelier d’écriture, « le laboratoire des créatures de la nuit », (samedi à 13h00), atelier pendant lequel il sera possible d’inventer des monstres… qui seront ensuite illustrés durant l’atelier manga de l’artiste Meo !


Le même jour, je serai également à 16h00 au vernissage de Encrer à l’instant, un recueil de haïkus somptueux que nous avons écrit avec mon atelier d’écriture et illustré à l »encre de Chine par l’artiste Inès Kamoun, disponible gratuitement en tirage limité : seulement 200 exemplaires !


Au plaisir de vous retrouver durant ces événements de la vraie vie 😉

Published in: on septembre 17, 2025 at 8:01  Laissez un commentaire  

Le syndrome du ratel

Un court billet pour vous rassurer sur l’avancée de mes projets… Je sais, vous vous dites « il est bien gentil, mais en dehors de quelques nouvelles, cela fait 9 ans qu’il n’a pas publié de romans, on ne le croit plus, d’ailleurs on ne sait même plus comment il s’appelle »… Je vous arrête tout de suite : mon animal totem est le ratel, l’animal qui ne lâche rien*. Non seulement je n’ai pas chômé, mais l’attente en valait la peine.

J’ai terminé ce mois-ci la… septième version du Loup d’Andrinople, la version dont je rêvais. Elle est en cours de relecture par mes bêta-lecteurs qui m’ont torturé poussé dans mes retranchements, je pense raisonnablement pouvoir vous annoncer une bonne nouvelle éditoriale en 2026… mais cela ne s’arrête pas là : vous vous souvenez de mon projet de voyage dans le désert du Taklamakan pour le Moine de Samarcande ? Eh bien… Je vais y aller pour de bon ! J’ai réussi à régler les problèmes de financement et de logistique. La mini-expédition aura lieu au printemps 2026. D’ici là, en parallèle du Loup d’Andrinople, je vais poursuivre la réécriture de la V3 du Moine… qui sera lié au Loup, bien que les deux bouquins soient indépendants. Mon périple dans le Taklamakan servira à peaufiner le Moine, notamment au niveau de l’ambiance des grottes de Mogao, que je vais avoir le privilège de découvrir… et j’en suis très ému.
Merci à la poignée de fidèles de ce blog de continuer à me lire, un véritable acte de foi 🤣 Et merci pour votre soutien, à bientôt !

*Le ratel est un animal capable de métaboliser les poisons de serpent les plus dangereux au monde : s’il est mordu, il va dormir 24h00… et se réveiller de mauvaise humeur. Le ratel attaque les lions et les guépards, est insensible aux piqures des guêpes, vole le bétail de l’Homme, trouve toujours un moyen de s’évader d’un zoo. Enfin il peut neutraliser les ruches des abeilles grâce à une poche annale réversible qui peut dégager une odeur épouvantable.

Vous voilà prévenus.

Published in: on août 12, 2025 at 9:00  Comments (9)  

Qu’est-ce qu’une histoire ?

Au cours de cet atelier d’écriture, nous avons découvert que nous n’étions pas des imposteurs, que nous pouvions faire vivre des émotions en seulement trois lignes et que le lecteur a besoin de se sentir en immersion… mais savons-nous répondre à la question la plus bête du monde : qu’est-ce qu’une histoire ? Observons ces trois pitchs.

Pitch numéro 1 : le Petit Prince

Un jeune prince venu d’une autre planète rencontre un aviateur égaré dans un désert. Le Petit Prince raconte au pilote ses rencontres avec des personnages symboliques comme la Rose, le roi, le vaniteux, le businessman, le géographe et le renard, et apprendra au pilote que l’essentiel est invisible pour les yeux, avant d’être mordu par un serpent. Au moment de mourir le Petit Prince révèle au pilote qu’il ne s’agit qu’une d’illusion et qu’en réalité il va retrouver sa planète.

Pitch numéro 2 : le Mariage du Siècle

Le Prince William décide de se marier avec Kate Midleton. Le prince a besoin d’un budget de 20 millions de livres qu’il trouve facilement car le mariage risque de réunir plusieurs dizaines de  millions de téléspectateurs dans le monde et d’attirer des milliers de journalistes.

Pitch numéro 3 : le Mariage de sa vie

John est un père célibataire qui travaille comme serveur dans un restaurant de la banlieue de Londres, jusqu’au jour où sa vie bascule : non seulement il est embauché comme serveur pour le mariage du prince William, mais si l’expérience se passe bien, on lui promet un contrat à plein temps très bien payé au palais de Buckingham. Comme John a cruellement besoin d’argent, il va tout faire pour faire bonne impression le jour du mariage et tenter de ne pas penser à ce léger tremblement des mains chronique survenu récemment, un léger tremblement qui le hante : John se demande en effet s’il n’a pas les premiers symptômes de la maladie de Parkinson. 

Le pitch numéro 2 raconte une histoire qui de toute évidence se termine bien pour le Prince William… et c’est bien sûr un roman fictif, comme le pitch numéro 3. 

Pourquoi le pitch numéro 2 est-il particulièrement ennuyeux ? Si on joue à l’avocat du diable, on peut affirmer qu’il y aura forcément des lecteurs curieux qui rêveront de vivre de l’intérieur un mariage hors-norme avec des anecdotes financières qui paraîtront stupéfiantes. Certains lecteurs veulent uniquement se divertir… mais cette histoire de mariage, est-elle aussi prenante qu’un thriller ? Certainement pas. On risque même de s’ennuyer ferme en lisant ce roman consacré au Prince William, contrairement aux récits du serveur et du Petit Prince. Pourtant, le Petit Prince n’est pas non plus un thriller, mais plus un conte philosophique, initiatique… une histoire simple qui fait réfléchir. Si on compare le Petit Prince avec la daube que j’ai imaginée, « le Mariage du Siècle », on peut en conclure que les deux romans visent à divertir, mais le Petit Prince amène des réflexions philosophiques et initiatiques universelles qui sont absentes de l’autre bouquin, tandis que l’histoire du serveur comporte plus de suspens que l’intrigue avec le Prince William.

À la fameuse question initiale, « qu’est-ce qu’une histoire ? », nous avons donc des premiers éléments de réponse. On peut définir une histoire comme un récit de fiction (ou pas) qui divertit, ce qui n’a pas manqué d’inquiéter le philosophe Platon qui compare la poésie à une tromperie qui nous éloigne de la réalité et du vrai, et qui est dangereuse, car liée aux passions ! Platon bannit d’ailleurs les artistes de sa cité idéale… mais il y a l’idée intéressante que la fiction reproduit la réalité. L’élève de Platon, Aristote, est moins sévère : pour lui, non seulement la poésie est agréable, mais elle est le meilleur moyen d’apprentissage.

Aristote parle aussi de la catharsis : en faisant vivre des passions comme l’amour, la tragédie permet de les sublimer et de faire comprendre intuitivement aux spectateurs que les désirs peuvent mener à notre perte. Il évoque également la mimesis, il affirme que

le fait d’imiter permet à l’enfant d’obtenir ses premières connaissances, l’Art étant une imitation du réel qui permet d’éviter ce qui nous fait du mal. 

Toutes ces réflexions prouvent une chose : l’espace d’une lecture, le lecteur est prêt à suspendre sa crédulité afin de vivre des émotions. Ce qui nous amène à l’idée que lorsqu’on écrit une histoire, on ne peut tricher avec le lecteur, parce que n’importe quelle intrigue doit être plus qu’une structure de base. Chaque histoire doit être vivante, et c’est cette caractéristique qui va passionner le lecteur ou, à défaut, l’ennuyer : imaginons un instant que lors d’un atelier d’écriture, je tienne un bébé dans les bras, que je vous le présente, que je vous donne son nom, puis que je vous annonce que dans dix secondes, je vais le laisser tomber sur le sol. Même si certaines ou certains d’entre vous n’aiment pas les enfants, tout le monde éprouvera une émotion avec des réactions différentes : certaines et certains essaieront de me raisonner, d’autres tenteront de me neutraliser ou d’appeler la police… Nous avons facilement un début d’intrigue, parce que mon histoire de bébé menacé est générée par un mécanisme universel : le conflit, autrement dit la tension.

Le conflit

C’est un concept qui a été étudié par Yves Lavandier, un scénariste script doctor auteur d’un ouvrage de référence, la Dramaturgie. Dans ce livre, Lavandier analyse avec pertinence certains mécanismes universels propres au récit, que ce soit au cinéma ou dans la littérature. J’ai eu la chance de rencontrer Yves Lavandier à l’occasion d’une conférence-débat. Pour lui, le conflit c’est 

toute circonstance difficile de la vie qui engendre nécessairement frustration et, souvent, de l’anxiété.

Le conflit est une notion fondamentale. Écrire une bonne histoire nécessite de la tension, et pour cause : n’importe quel être vivant lutte pour vivre : une plante pousse vers la lumière, et cherche de l’eau avec ses racines. Si l’une de ces conditions n’est pas remplie, elle meurt. Végétaux ou êtres humains, tous les êtres vivants, même les plus basiques, désirent connaître des sensations agréables, et éviter les moments désagréables. Même si a priori, il y a peu de choses en commun entre une fleur de lotus qui essaie de sortir de la boue et une personne suicidaire qui tente de donner un sens à sa vie, il y a toujours l’idée, essentielle, qu’un protagoniste ne se livre pas à des actions sans raison. Il faut du sens.

Bien sûr, chaque histoire n’est pas toujours une question de vie ou de mort, mais il n’en demeure pas moins qu’on peut tirer déjà un premier constat : pour être intéressante, une histoire doit reposer sur un personnage qui a des objectifs difficiles à atteindre. 

En tant que lecteur, je ne suis pas intéressé par le récit du mariage du prince William, parce que je sais que son objectif est largement à sa portée : il est riche, il dispose de tous les moyens pour y parvenir. Ce n’est pas le cas de Cyrano de Bergerac : il est amoureux, courageux, spirituel… mais son visage présente une difformité, un long nez qui l’empêche de vivre une histoire d’amour avec Roxane. Son objectif est donc très difficile à atteindre.

Pour revenir à l’exemple du prince William, on pourrait très bien avoir comme protagoniste principal un personne riche et puissant : dans le film de Martin Scorsese, The Aviator, je suis touché par la vie du milliardaire Howard Hughes. Il est pourtant (lui aussi) très riche, mais même avec toute sa fortune, il est incapable d’effleurer la poignée de la porte des toilettes, car cet hypocondriaque a une peur panique des bactéries. C’est le fait que Hugues soit si fragile, sa phobie de la mort, qui m’interpelle et non ses succès. Qu’il soit si riche, si puissant, n’en est que plus ironique. Dans le Comte de Monte Cristo, la situation est exactement inverse : le personnage principal a tout perdu et vit enfermé dans une île-prison, il ne peut compter que sur sa volonté pour non seulement s’évader, mais accomplir sa vengeance. Encore faut-il parvenir à quitter cette île.

Le second constat est donc que le seul moyen d’avoir un objectif difficile à atteindre est d’introduire un obstacle.

L’obstacle

Il peut revêtir une multitude de formes. Il peut s’agir d’un élément naturel (la montagne du livre Tragédie à l’Everest, qui a donné l’émouvant film Everest), mais aussi de quelque chose de plus abstrait comme l’addiction à la drogue dans le roman Trainspotting. Bien que l’obstacle soit étroitement lié à l’objectif du personnage, il n’est qu’une question de point de vue : un vent puissant peut aider un marin à naviguer, ou au contraire empêcher un hélicoptère d’amener des secours en montagne. L’obstacle est l’un des paramètres du conflit, qu’on peut résumer à une formule que nous allons étudier.

Troisième constat : le conflit est généré par l’opposition entre l’objectif et l’obstacle. La conjonction des trois forme ce qu’on appelle un enjeu.

Exemple 1 : imaginons que je travaille dans une petite bibliothèque municipale. Vais-je réussir à la fermer à clef lorsque l’atelier d’écriture sera terminé ? L’enjeu est faible pour plusieurs raisons :

– fermer une porte est relativement facile 

– le fait que je sois tête en l’air ou bordélique n’est pas un grave obstacle, j’ai déjà réussi à fermer la bibliothèque plusieurs fois, je peux y arriver !

– même si j’échoue, il ne s’agit pas d’une question de vie ou de mort. Mais si, par ma faute, la bibliothèque a été cambriolée, l’enjeu n’est plus le même : non seulement je vais perdre mon travail, mais je risque d’être attaqué en justice pour négligence.

Exemple numéro 2 : quelqu’un vient pendant l’atelier d’écriture que j’anime en bibliothèque et nous prend tous en otage. L’enjeu devient très différent ! Plus l’enjeu est élevé, plus l’histoire est intéressante. Exemple type : sauver le monde… mais s’il suffit de mettre l’enjeu le plus important possible pour être assuré d’écrire une bonne histoire, pourquoi les auteurs ne se contentent-ils pas de raconter uniquement comment des personnages sauvent l’univers ? Encore faut-il que les obstacles soient à la hauteur…

Exemple : si je touche le stylo magique posée sur ma table, je règle le conflit israélo-palestinien.

J’ai beau toucher ce stylo, ça ne suffit pas, car en dehors du manque de crédibilité flagrant de mon objet, l’enjeu est réglé avec facilité, immédiatement. Pour connaître l’enjeu de votre propre histoire, il suffit de se demander : « qu’est-ce que mon protagoniste a à gagner ou à perdre ? ». Si la réponse est « rien », vous avez un problème d’enjeu.

De manière générale, il faut se demander quel est le but de votre personnage. L’enjeu peut être basique, et se résumer à « survivre » comme dans Marche ou crève, l’un des chefs-d’oeuvre de Stephen King… mais il peut également être plus subtil comme par exemple «retrouver sa dignité». Dans le magnifique premier volet de Rocky, le personnage principal est un jeune boxeur au cœur tendre un peu looser, un inconnu qui se prépare à livrer le combat de sa vie contre une superstar du ring qui a besoin de se relancer grâce un match facile. Personne n’envisage une seule seconde que Rocky puisse gagner un affrontement si inégal, ce qui amène énormément de tension et d’émotion. Rapidement, on comprend que l’enjeu du film dépasse largement une simple victoire sportive.

Il faut d’ailleurs se poser les mêmes questions pour un personnage au moins aussi important que votre héros : son antagoniste. On a coutume de dire « il n’y a pas de bonne histoire sans bon méchant* », et là encore tout ce qu’on a dit précédemment s’applique naturellement à votre bad guy.. Le lecteur peut s’ennuyer à cause d’un méchant ridicule/stupide/sans envergure. Malheureusement, dans certains récits ces défauts se cumulent… ce qui signifie que l’intrigue n’a aucun enjeu : on sait pertinemment que le héros va s’en sortir tant l’ennemi n’est pas à la hauteur, on aurait presque envie que l’antagoniste gagne, comme le pauvre coyote du dessin-animé Bip Bip !

À l’image du protagoniste principal, un antagoniste peut être charismatique, fascinant, attachant… ce qui le rendra d’autant plus passionnant, y compris au moment de commettre de « mauvaises actions »… qui ne sont peut-être pas si mauvaises que ça de son point de vue. Dans ma trilogie, mon amiral pend des pirates pour de bonnes raisons. Ce n’est pas un être qui fait le mal pour le mal, il est persuadé que sa cause est juste. Pour moi un antagoniste réussi, c’est un personnage qu’on adore détester.

Il faut donc fournir de vrais obstacles au protagoniste principal.

Quatrième constat : le protagoniste principal est celui qui nourrit le plus de conflit.

J’ai plus d’empathie pour le modeste employé qui travaille le jour du mariage du prince William, et qui a peur de perdre sa place, que pour le prince lui-même, et pour une raison bien simple : le salarié va connaître du stress lié à la nature même de son objectif.

Certains objectifs sont inconscients, comme la survie.

Le conflit qui découle de ce genre d’histoire s’appelle donc le conflit externe, parce que le personnage doit se battre contre son environnement.

Le conflit externe

C’est le modèle le plus basique, qu’on retrouve dans bon nombre de livres ou de films : le personnage a un antagoniste clairement défini, par exemple un policier qui le traque. Dans ma trilogie, mes héros sont des hors-la-loi. L’antagoniste qui tente de les capturer est un amiral victime d’une malédiction, il ne trouvera le repos éternel que lorsqu’il aura pendu le dernier des pirates. Selon Yves Lavandier, quand votre histoire commence avec des fugitifs inconnus du lecteur/spectateur, peu importe qu’ils soient innocents ou coupables, bons ou mauvais, on a tendance à automatiquement s’identifier à eux grâce au mécanisme du conflit.

Dans Moby Dick, l’antagonique est la baleine, qui a en plus une charge symbolique : être emporté par la colère peut provoquer sa propre perte. On en arrive à l’autre type de conflit, de loin le plus intéressant, le conflit dit interne : l’obstacle, c’est nous-mêmes.

Le conflit interne

Apprendre à pardonner ou à se pardonner, réaliser un deuil, devenir plus humain, accepter sa maladie, être en proie à un amour interdit, faire ce qui est juste, trahir…  Il y a beaucoup d’exemples de conflit interne.

Dans le célèbre roman Fight Club de Chuck Palahniuk, le héros se bat pour ne pas devenir fou. Ici son antagoniste est lui-même.

Au début de mon premier roman, le jeune héros a le vertige, ce qui est problématique pour un marin qui doit grimper dans les voiles d’un navire ! Tôt ou tard, il devra affronter sa peur. Il lutte également contre un sentiment de vengeance qui le dévore, sa mère ayant été assassinée.

De manière générale, la vengeance est une excellente source de conflit. Qui n’a jamais voulu se venger au moins une fois dans sa vie ? C’est un sentiment tellement universel que le lecteur s’identifie facilement au protagoniste principal, il souhaite qu’il parvienne à se faire justice, comme dans le chef d’oeuvre qu’est Sleepers. 

On ne compte plus les romans qui ont utilisé ce moteur comme Carrie ou Dune… Le théâtre n’est pas en reste avec l’incontournable Hamlet, sans parler du cinéma : Old Boy, les oeuvres de Tarantino comme Unglorious Basterds, Kill Bill, Django Unchained…

Si la notion de conflit est si importante, c’est parce que l’ennui vient principalement d’un manque de tension dans le texte, comme par exemple une histoire d’amour heureuse dans laquelle il ne se passe rien. Or la vie elle-même est une éternelle source de conflit ! On le constate dans Kundun, un film qui raconte l’histoire du dalaï-lama. Comment répondre à la violence quand toute votre philosophie repose sur… la non-violence ? Kundun n’est pas du tout une œuvre d’action ou un thriller, et pourtant ce long-métrage contemplatif est passionnant, riche en conflit. Même si en tant qu’auteur, on peut éprouver le désir d’écrire une histoire idyllique dans laquelle tout est rose, le lecteur s’identifie plus volontiers à un personnage qui traverse des épreuves, et c’est tout à fait normal.

Une histoire sans conflit est pénible pour un lecteur, surtout quand le roman fait mille pages… Il a besoin de s’identifier au héros, ce qui implique que le protagoniste principal doit avoir un minimum d’impact sur l’histoire. On a tous connu un proche qui passe sa vie à se plaindre de sa vie sans réagir ou écouter des conseils… ce qui peut se révéler agaçant. C’est la même chose dans une fiction : si toutes les actions du protagoniste ne servent à rien, le lecteur se demandera pourquoi l’auteur se focalise sur ce point de vue, au lieu d’un autre. Pour vérifier si votre texte n’est pas victime de ce syndrome, il suffit de se poser une question simple : « à quoi sert mon héros ? » Si la réponse est « à rien », vous avez un problème de conflit, car cela signifie que votre intrigue aurait très bien pu se dérouler sans lui.

On parle depuis le début de cet article de conflit, mais il faut souligner le fait qu’il existe d’autres mécanismes narratifs plus ou moins subtils, pour ne pas dire artificiels. Au cours des siècles précédents, la littérature et le théâtre n’ont en effet pas été épargnés par les clichés avec le poison, les lettres perdues, puis retrouvées… Il y a toujours un risque d’insérer dans son histoire un deus ex machina, une solution qui tombe du ciel pour conclure une intrigue. On appelle ce procédé « le dieu sorti hors de la machine » car, dans le théâtre antique, les dieux intervenaient parfois dans l’histoire (ils apparaissaient « magiquement » sur scène grâce à une grue ou des trappes) pour aider les héros, même si le procédé était invraisemblable. Ce qui était déjà peu logique à cette époque l’est encore moins aujourd’hui, il faut donc vérifier constamment si votre histoire ne comporte pas des deus ex machina. Imaginons qu’à la fin de votre intrigue, votre héroïne se retrouve chez elle, sur le point d’être assassinée par le tueur psychopathe lorsque soudain un policier qui passait par là par hasard, abat le tueur en série. Votre lecteur aura du mal à y croire. Pour désamorcer le deus ex machina, il faut impérativement introduire en amont le personnage du policier, le plus tôt possible, qu’il prévienne votre héroïne qu’il sera dans les parages, afin qu’au moment du coup de théâtre, le lecteur se dise : « ah, mais oui, le policier, je l’avais oublié ! ».

À l’opposé du deus ex machina, le mécanisme le plus subtil est probablement l’ironie dramatique. En tant que lecteur, on a tous lu une histoire dans laquelle l’héroïne ignore totalement qu’un tueur se cache dans sa chambre. L’ironie dramatique est un mécanisme particulièrement efficace, car à la différence du coup de théâtre (« Argh, X est en fait le traître ! »), l’ironie dramatique fait appel à l’imagination du lecteur. Si j’ai une information que l’héroïne n’a pas (« ‘le tueur est caché dans sa chambre »), je redoute que mon personnage préféré risque de se faire massacrer. Le lecteur participe activement à la tension, ce qui explique pourquoi les récits horrifiques sont presque toujours plus effrayants que les adaptations cinématographiques. Ce procédé n’existe pas seulement dans les romans d’horreur. Si le Journal d’Anne Franck est si poignant, c’est parce que le lecteur sait dès le début qu’Anne est morte dans un camp de concentration. Dans son journal intime, Anne vit au jour le jour, elle parle de ses peurs, mais aussi de son espoir que cette guerre se termine. Elle va tomber amoureuse, alors que nous lecteurs, connaissons déjà son destin funeste. Cela ne rend son histoire que plus bouleversante. Tout l’art du conteur réside dans le fait de pouvoir associer conflit, coup de théâtre et ironie dramatique, en respectant un équilibre : il faut à la fois du mystère et des récompenses. S’il y a trop de mystère, le lecteur se désintéresse de l’histoire, mais s’il y a trop de révélations, il s’ennuie… Et s’il y a trop de péripéties, l’intrigue devient vite artificielle !

Conflit, coup de théâtre, ironie dramatique… À ce stade de notre réflexion, vous avez peut-être l’impression qu’il n’y a pas tant de mécanismes narratifs que ça dans une histoire ! Et pourtant, pourquoi il y-a-t-il autant d’histoires différentes ?

En fait, cette diversité n’est qu’apparente, car tous ces mécanismes narratifs sont étroitement liés, un peu comme des structures fractales. Observez ces images :

En haut à gauche nos neurones, en haut à droite un amas de galaxies.

En bas à gauche des poumons, en bas à droite des arbres.

Dans la nature on retrouve des objets mathématiques identiques à des échelles radicalement différentes, pour une raison relativement simple : si les ramifications des arbres ressemblent à des poumons, c’est parce que ces formes particulières sont celles qui gèrent le plus efficacement l’oxygène. La nature n’a besoin que de structures simples pour créer des objets aussi complexes qu’un cerveau ou un réseau d’étoiles !

C’est le même principe pour une histoire : une intrigue basique peut donner lieu à une infinité de combinaisons. Cela dit, les objectifs, eux, sont les mêmes pour tous les êtres vivants : survivre.

L’apparente diversité des histoires est aussi liée au fait que cette structure fractale du récit n’a pas besoin de respecter d’ordre chronologique : dans le roman le Déchronologue, au début on ne comprend pas certains chapitres, car il est question de voyage dans le temps ! Le lecteur reconstitue un véritable puzzle qui devient de plus en plus clair au fur et à mesure qu’il progresse dans le récit. Dans l’excellent film Memento de Christopher Nolan, le héros souffre d’une perte de la mémoire immédiate. Il est obligé de coller dans sa chambre des post-its pour se rappeler ce qu’il faisait cinq minutes auparavant. Le film est monté à l’envers : on remonte le temps… Et pourtant tout se tient.

De nombreuses histoires ont recours aux flashbacks… mais attention cependant à ne pas en abuser ! S’ils sont trop présents, cela signifie que l’auteur a plus envie plutôt de raconter le passé du personnage que l’intrigue actuelle…

Des auteurs comme David Mitchell n’ont pas hésité à écrire des romans avec plusieurs lignes temporelles. C’est le cas du fameux Cartographie des Nuages, qui a inspiré un film magnifique (à voir uniquement en VO), Cloud Atlas. Il y a six histoires qui se déroulent respectivement en 1846, 1936, 1973, 2012, 2144, et un futur post-apocalyptique… et ces six histoires a priori différentes sont toutes étroitement liées. Bien sûr, en tant que jeune auteur, il faut faire preuve d’humilité, ne se lancer dans ce genre d’expérimentation que lorsqu’on a déjà une très bonne maîtrise d’une structure classique… et si possible, éviter de commencer par une trilogie*.

On parle de lignes temporelles, mais on pourrait tout aussi bien évoquer la dimension spatiale du récit. Dans le film Cube, tout se passe dans un huis clos : des personnages amnésiques qui ne se connaissent pas se retrouvent prisonniers d’une pièce fermée. Pour s’échapper, ils doivent résoudre des énigmes mortelles… ainsi que de nombreuses questions. Ces gens sont-ils les cobayes d’une expérience ? Ont-ils été capturés par des extra-terrestres ? Sont-ils au purgatoire ? Il y a-t-il des complices parmi ces malheureux ? Ont-ils un lien entre eux ? Le film a beau être tourné dans des décors minuscules, l’intrigue est tellement riche en conflit que le long-métrage est extrêmement prenant. C’est, en littérature, ce qui fait le charme du huis clos.

En conclusion, le conflit est aussi important que le show don’t tell que nous avons étudié lors de la session sur l’émotion et l’immersion, car il joue le rôle de « moteur » tant pour un récit contemplatif que pour une histoire épique : que votre roman se déroule dans une cellule de prison ou sur un gigantesque champ de bataille extra-terrestre à l’autre bout de l’univers, le conflit constituera toujours le cœur de votre histoire.

*Je n’aime pas ce terme de « méchant », très manichéen, c’est pour cette raison que je préfère plutôt le mot « antagoniste »

**Faites ce que je dis, pas ce que je fais…

Consigne au choix.

Prenez quelques minutes pour méditer sur un obstacle qui vous pose problème dans votre vie, puis choisissez l’une des deux consignes d’écriture.

Consigne 1 : 

Écrivez une séquence dans laquelle votre personnage poursuit un objectif difficile à atteindre et se heurte à un obstacle, peu importe le genre littéraire.

Consigne 2 :

Prenez un personnage et faites-lui vivre une histoire qui fasse appel au conflit interne. Mettez-le aux prises avec lui-même : cela peut-être le vertige face au vide, la culpabilité d’un dilemme moral, de la colère qu’il essaye de réfréner, la tristesse d’un deuil difficile à accepter, ou même la lutte contre une addiction…

Liste des précédentes sessions de l’atelier d’écriture sakado

Introduction : sakado, l’art de l’écriture
Séance 1 : huit milliard d’imposteurs
Séance 2 : zen et taoïsme dans la poésie japonaise
Séance 3 : arrosez vos lecteurs ! Immersion et émotion


Published in: on mars 11, 2025 at 6:46  Comments (1)  

Arrosez vos lecteurs ! Immersion et émotion

Lors de la dernière séance de mon atelier d’écriture sakado, nous avons appris à écrire des haïkus, et découvert qu’en seulement trois lignes nous pouvons susciter de l’émotion, une caractéristique fondamentale de la narration, et pour cause : que je lise un roman ou que je regarde un film, je vis des émotions. C’est ce qui fait que je vais avoir envie de relire un livre ou revoir un long-métrage, parce que j’ai vécu une expérience qui m’a fait rire, pleurer, émerveillé, terrifié, excité…

Après avoir composé plus ou moins instinctivement des haïkus, la question que nous sommes en droit de nous poser, c’est comment susciter cette émotion qui captive tant le lecteur ? Une question bien mystérieuse, quand on réalise qu’un haïku de trois lignes peut davantage nous toucher qu’un roman de 1000 pages… Je n’aurai pas l’outrecuidance de vous donner des lois gravées dans le marbre, en revanche je ne prends pas de risques en vous disant qu’il existe un terreau susceptible de favoriser l’émotion, à l’image de la vraie vie…

Il y a deux ans, j’ai connu la pire dépression de mon existence. Je prenais deux médicaments différents qui avaient pour effet de lisser mon humeur. Tout était « pas mal » : la lecture d’un bouquin, le visionnage d’un film, une exposition au musée… et je n’arrivais plus à écrire. Un beau jour, comme j’allais beaucoup mieux, avec l’accord de mon médecin, j’arrêtais mon traitement. Quelque temps plus tard, je sortais de la gare de Metz lorsque je fus surpris par la pluie. Je sentais les gouttes d’eau dégouliner sur mon visage, c’était une expérience d’une sensualité incroyable, si intense que je suis resté en plein milieu de la rue, les yeux fermés, à apprécier ce moment que je n’avais pas vécu depuis si longtemps. Ce soir-là, j’éprouvais à nouveau des sensations et, par conséquent, ces sensations ont amené une émotion. Le terreau de l’émotion, c’est donc le sensorium, l’utilisation des cinq sens, car via le sensorium on amène de l’immersion. Immersion et émotion sont les deux faces de la même pièce, à l’image de la vie.

Pour s’épanouir, une fleur a besoin de sentir la lumière du soleil, mais aussi d’eau et de terre… Comme en amour, elle a besoin de vivre une expérience sensorielle.

Pour s’épanouir dans sa lecture, le lecteur a, lui aussi, soif d’expériences. Or, en tant qu’autrices et auteurs, ce que nous ne devons jamais perdre de vue, c’est que pour le lecteur, un livre est un véhicule. C’est ce véhicule qui va lui faire vivre une histoire, bonne ou mauvaise. Si le véhicule est confortable, et que le lecteur est bien installé, alors il aura une bonne expérience. Les Anglo-saxons parlent de show don’t tell, « ne le dis pas, montre-le ». Il s’agit d’une technique visant à faire passer des sensations et des émotions avant des informations. On peut illustrer cela en prenant un contre-exemple qu’il faut absolument éviter, ce que j’appelle le syndrome du comptable.

Exemple :

L’animateur de l’atelier d’écriture mesurait deux mètres de haut pour cent kilos. Il parlait en se déplaçant et sentait mauvais.

Ce qui ne fonctionne pas dans cette séquence, c’est le catalogage. Pour décrire, on dresse une liste, c’est très statique.

Version alternative :

Quand l’animateur s’approcha des tables, l’ombre de son immense silhouette recouvrit son auditoire. Il marchait vite, et parlait tout aussi rapidement, si près d’une participante de l’atelier d’écriture qu’elle pouvait sentir sa sueur.

— Est-ce que… vous comprenez… ma technique… narrative ? s’inquiéta l’animateur, essoufflé.

La participante recula, écœurée par l’odeur d’oignon de l’animateur. Sous l’effet de la nausée, un goût acidulé envahit sa bouche. Elle s’agrippa à sa chaise, si fort que la texture du plastique crissa sous ses ongles.

Ce show don’t tell est infiniment plus efficace que la première séquence descriptive : il fait appel au sensorium, aux cinq sens. Il y a également du mouvement, le personnage se déplace… La description est dynamique.

Le seul inconvénient du show don’t tell, c’est qu’il nécessite plus de mots que du simple tell. La seconde version est plus longue que la première, mais le résultat est incomparable, car le récit est plus vivant et davantage immersif. 

Une simple description peut amener quantité d’émotions, comme par exemple la nostalgie. On en vient à la fameuse madeleine de Proust. On a tous le souvenir d’un plat délicieux qu’on adorait durant notre enfance. Essayer de faire ressentir toute cette gamme de sensations, la première fois qu’on découvre un aliment délicieux, c’est quelque part, amener cette nostalgie. Retirer les sens, c’est appauvrir le texte.

Exemple : 

À la vue du coucher du soleil, elle ressentit de l’émotion.

De quelle émotion parle-t-on ? De l’émerveillement, de la tristesse ? On ressent surtout de la mise à distance, c’est très pauvre.

Version alternative :

À la vue des derniers rayons de lumière sur les vagues, elle sourit. Voilà donc à quoi ressemblait l’océan. 

On peut aussi casser les clichés et jouer sur le contraste entre une description et un contexte. Exemple : un enterrement qui se déroule par un temps magnifique. Décrire un beau soleil, les arbres en fleurs, peut accentuer la cruauté de ce moment.

Sur la forme, le show don’t tell demande un peu de technique. Il faut en effet prendre soin d’éviter, quand c’est possible, les verbes de mise à distance comme : 

les verbes de réflexion

Penser 
Savoir
Comprendre
…

les verbes de perception

Voir
Percevoir
Sentir
…

Abuser de ces verbes parasite l’immersion, le lecteur reste à la surface des émotions, de l’action…

Exemple :

Tartempion marchait dans la ruelle lorsqu’il aperçut un homme lui barrer la route, il pouvait voir sa cagoule lui masquer le visage. Il distingua un couteau dans la main de l’inconnu, il n’arrivait pas à y croire. Tartempion se demandait si quelqu’un pouvait lui venir en aide.

On écrira plutôt

Tartempion leva la tête. Un homme cagoulé lui barrait la route. Qu’est-ce que… Un couteau… Il avait un couteau en main ! Comment fallait-il réagir ? Peut-être qu’il pouvait encore appeler à l’aide ?

Le show don’t tell peut même s’appliquer aux dialogues. Imaginez une scène dans laquelle un animateur d’écriture parle ainsi :

— Chères participantes et participants de l’atelier d’écriture, comme vous le savez, nous devons tous ensemble écrire un récit captivant. J’espère que nous allons y arriver, je n’ose imaginer ce qui se passerait si c n’était pas le cas.

— Mon Dieu, c’est terrible, répond une participante. Je suppose que nos histoires doivent être immersives ?

Cette réplique n’est pas crédible, le dialogue est trop écrit, notamment la formule de politesse « Chères participantes et participants » au début. On a aussi le « comme vous le savez », et aussi ce que j’appelle une facilité scénaristique : « je n’ose imaginer ce qui se passerait si ce n’était pas le cas ». On essaie maladroitement d’insérer un enjeu, et de préparer le lecteur, mais c’est trop artificiel pour fonctionner, car dans un dialogue on ne s’exprime pas ainsi. Mention spéciale au « Mon Dieu c’est terrible » : à force de lire de la littérature anglo-saxonne (contre laquelle, personnellement, je n’ai rien, bien sûr), ou voir des films, on finit par reprendre inconsciemment des clichés qui font tache dans nos récits comme le « Oh my God », alors qu’en France on ne dit pas ou plus « Mon Dieu ».1. La question, « je suppose que nos histoires doivent être immersives » est tout autant à côté de la plaque, parce qu’elle évidente, elle n’apporte rien de plus au récit.

Maintenant, imaginons une autre version dans laquelle un participant me pose une question : 

—   Quelles sont les techniques pour rendre un récit plus immersif ?

—  Cela dépend ce que vous entendez par « plus immersif ».  Vous parlez de show don’t tell ou de sensorium ?

En l’espace de deux répliques, l’échange est moins artificiel, plus naturel, et surtout plus authentique : les deux personnages savent de quoi ils parlent. L’échange devient show don’t tell.

Beaucoup d’auteurs ont essayé de le théoriser. Le plus célèbre d’entre eux est Ernest Hemingway, avec sa célèbre théorie de l’iceberg. Hemingway écrivait que

Si un auteur connaît assez bien son sujet, il peut omettre des choses et s’il est bon, le lecteur aura le sentiment de connaître ces choses aussi bien que si l’écrivain les avait couchées sur le papier. La masse visible d’un iceberg représente seulement un huitième de sa surface totale.

Ce qu’Hemingway voulait faire comprendre à propos du show don’t tell, c’est que le lecteur n’a pas besoin de TOUTES les informations possibles et imaginables pour plonger dans un récit, et cela vaut aussi pour le sensorium. Parfois, moins c’est mieux. Entendre des gouttes tomber sur le plancher peut donner à penser que c’est de l’eau… et que c’est totalement anodin. Mais que se passe-t-il si vous êtes mécanicien dans un sous-marin et que vous écoutez ce bruit dans un compartiment qui est censé être étanche ? Ou bien dans une maison réputée hantée ? On peut imaginer tout un tas de choses en entendant ces gouttes tomber, peut-être s’agit-il de sang… C’est la fameuse image bouddhiste de la corde qu’on prend, dans le noir, pour un serpent : dans certains cas, donner au lecteur des informations à la façon d’un peintre impressionniste, de façon minimale, peut être très efficace.

Une odeur de renfermé peut inconsciemment influencer le lecteur. Vous allez peut-être retrouver avec plaisir l’odeur des livres de cette bibliothèque, cela va réveiller en vous de la nostalgie…. Ou au contraire, votre personnage ne va pas supporter cette effluve, qui va lui rappeler son enfance, parce que son père était un bibliothécaire tortionnaire qui lui forçait à lire des livres religieux ?

Parfois, on veut écrire tellement vite qu’on oublie le show dont’ tell pour utiliser des facilités. Le contraire du show don’t tell s’appelle les « clichés ». Comme on a du mal à décrire l’état d’esprit d’un personnage, on va au plus vite en employant par exemple des expressions telles que « à couper le souffle », « le cœur gros ».

C’est un peu de la fainéantise, parce qu’il s’agit d’expressions figées qui sont très répandues dans les livres, et qui appauvrissent le texte. Elles ont été popularisées par des best-sellers. Comme nous écrivons machinalement ce qui a été employé des milliers de fois avant nous, ces expressions deviennent des clichés à la mode qui nous contaminent. L’idée n’est pas d’éliminer tous les clichés d’un roman, mais il faut autant que faire se peut, essayer de les désamorcer, car ils nuisent à l’émotion. Les exemples sont innombrables : on peut abuser d’adjectifs :

Le soleil radieux se leva dans le ciel azuré, répandant sa lumière dorée sur le vaste horizon.

Les clichés ne se retrouvent pas seulement sur la forme, mais aussi sur le fond, et concernent tous les genres littéraires. Les exemples sont, là encore, infinis.

En romance, on peut citer :

— Le trio amoureux (X aime Y qui est amoureux(se) de Z).

— Le jeune paysan orphelin au sang royal qui va découvrir grâce à une prophétie qu’il est l’Élu et sauver le monde

— L’inspecteur de police alcoolique

— La femme fatale-toxique d’un polar

— Le cliché météo : commencer un roman comme le fit l’auteur du XIXe siècle Edward Bulwer-Lyttonpar avec sa fameuse description « C’était une nuit sombre et orageuse »… la pire introduction de l’histoire de la littérature.

— Le vieux mentor qui est là pour instruire le héros, mais qui disparaît au milieu de l’histoire. Exemple : Gandalf dans le Seigneur des Anneaux.

Le vocabulaire des clichés est interminable. Essayez d’en repérer dans ce texte aussi bien sur la forme que sur le fond…

Alors que la nuit était sombre et orageuse, l’inspecteur remontait la rue, croisant au passage une femme aux longues jambes fuselées dont les cheveux avaient la blondeur des blés. Sa beauté était à couper le souffle, mais il ne s’attarda pas, ses pensées étaient ailleurs. Il pénétra dans un immeuble et s’arrêta devant l’ascenseur, toujours en panne.
– Comme d’habitude, grommela-t-il.
Le regard teinté d’ironie, il montra les marches quatre par quatre et parvint au troisième étage, jusqu’à la porte de son appartement, un trente mètres carrés. Il entra sans prêter attention à son salon miteux, prit une bouteille de scotch pour étancher sa soif, et s’assit sur son fauteuil, dans un silence pesant.
– Sale mois pour arrêter l’alcool, murmura-t-il avant de boire une rasade au goulot.
ll aperçut son reflet dans le miroir, et observa son visage buriné taillé à coups de serpe, le visage d’un flic qui avait vu trop d’affaires non résolues creuser des rides prématurées sur son front. Il but une nouvelle gorgée, regarda le dossier posé sur la table et examina enfin la photo de la victime avec une froide détermination.
Laura.
La femme aux yeux d’un vert émeraude baignait dans son sang. Une tristesse sans fond envahit l’inspecteur. Qui avait pu commettre un crime pareil ? Il manquait cruellement d’indices. Il comprenait que pour la brigade scientifique, il s’agissait d’une affaire comme une autre, et pourtant il ne pouvait oublier le sourire de Laura, son charme indéfinissable, ainsi que son parfum envoûtant. Ce meurtre avait laissé sur lui une marque indélébile, jusqu’au plus profond de son être. Alors que le moteur d’une voiture vrombit dans le lointain, il se rappela son passé avec Laura. Ils avaient vécu une liaison tumultueuse, mais il réalisait que plus jamais il n’aurait l’occasion de lui parler de ce sentiment d’inachevé, la faute à ce salaud qui lui avait ôtée la vie. Tandis que la colère l’envahissait, il se prit à imaginer ce qu’il allait faire au tueur lorsqu’il aurait mis la main sur lui. Un frisson lui parcourut l’échine.

Consignes d’écriture (au choix)

Consigne 1 : madeleine de Proust 

Prenez le temps de méditer une minute, puisdécrivez la sensation que vous éprouvez en pratiquant votre activité favorite que ce soit un sport, la dégustation d’un plat particulier, de la peinture… peu importe.

Consigne 2 : privation sensorielle

Fermez les yeux et méditez pendant une minute, puis écrivez une séquence dans laquelle votre personnage est privé d’un sens.

Consigne 3 : réécriture 

Reprenez le texte de l’enquêteur de police alcoolique, et essayez de le réécrire en supprimant tous les clichés, aussi bien sur la forme que sur le fond… Bon courage…

Astuce commune aux trois consignes : évitez le plus possible les verbes de mise à distance

les verbes de réflexion

Penser
Savoir
Comprendre
Réaliser
Vouloir
Se rappeler
Imaginer
Désirer
Se douter
Déduire
Deviner
Se demander
Croire 

les verbes de perception

Voir
Percevoir
Apercevoir
Sentir
Distinguer
Observer
Examiner

1. Un autre anglicisme me donne envie de tuer des bébés pandas : « je suis dévasté par cette nouvelle »… qui vient de l’anglais « to be devasted ».


Liste des précédentes sessions de l’atelier d’écriture sakado

Introduction : sakado, l’art de l’écriture
Séance 1 : huit milliard d’imposteurs
Séance 2 : zen et taoïsme dans la poésie japonaise

Published in: on février 18, 2025 at 6:28  Comments (2)  

Ce que m’a appris la bibliothèque d’Alexandrie sur la crise actuelle

La bibliothèque du film « Interstellar »

L’Histoire est-elle un éternel recommencement ? Je me pose cette question alors que je suis en train de finaliser la V2 du Loup d’Andrinople, mon thriller ésotérique qui se déroule dans la bibliothèque d’Alexandrie, bibliothèque qui disposait durant l’Antiquité, bien avant le Web, du premier catalogue universel de la connaissance. Les papyrus étaient en effet annotés par des bibliothécaires-philologues, traduits, afin de revenir le plus possible aux sources originales, mais aussi commentés et réédités, classés… En consultant une liste de documents qui tenait sur cent vingt rouleaux, les lecteurs de la bibliothèque faisaient partie intégrante d’une chaîne du livre qui reliait auteurs, libraires et chercheurs, et permettait des échanges culturels, des discussions passionnantes et l’émergence d’une pensée critique… Un réseau Internet avant l’heure qui se voulait universel : sous l’Empire romain, la bibliothèque-fille du Sérapéum, la dernière annexe de la bibliothèque d’Alexandrie, était consultable par tous, riches hommes libres ou simples esclaves, jusqu’au moment où elle fut victime de multiples conflits politiques et religieux. En 391, le Sérapéum fut anéanti par  l’évêque Théophile d’Alexandrie et ses fanatiques chrétiens, mais son esprit universaliste ne disparut jamais vraiment car d’autres bibliothèques naquirent, tandis que certains philosophes platoniciens émigrèrent en Perse et influencèrent durablement la civilisation islamique, qui conserva la pensée d’Aristote…

Aujourd’hui, le Web, lointain successeur de la bibliothèque d’Alexandrie, est soumis lui aussi à des bouleversements idéologiques sans précédent. Cet espace d’échanges, de savoir et de liberté est menacé dans sa neutralité même, la sacro-sainte trinité Facebook – X – Instagram, incontournable dans les années 2010, est en effet irrémédiablement entachée par les frasques fascistes de ses propriétaires.

De la même façon que la bibliothèque d’Alexandrie n’a jamais plu à des empereurs comme Caracalla, qui la haïssait tellement qu’il supprima les repas gratuits destinés aux bibliothécaires, des puissants tels que Zuckerberg ont toujours été les ennemis déclarés d’un Web libre et non commercial. Les algorithmes de Facebook visent en effet à diviser, cloisonner, classer et catégoriser les personnes, et ainsi nous isoler les uns des autres : preuve en est, il y a quelques jours, j’ai partagé mon article précédent sur Bluesky (puis, par la suite sur Mastodon, j’utilise depuis peu l’application Openvibe pour poster sur ces deux réseaux en même temps afin d’éviter de mettre les oeufs dans le même panier). À ma grande surprise, les statistiques de mon blog ont montré que j’avais davantage été lu par mes 100 followers Bluesky que du temps où j’avais « 1000 » amis sur Facebook… signe que j’avais bien raison de fustiger les algorithmes de Meta. Détail touchant, j’ai aussi remarqué dans ces statistiques que des utilisateurs Facebook ont partagé mon article (et je leur en suis sincèrement reconnaissant). Drôle d’impression de me dire que ce réseau m’est, désormais, inaccessible… mais je ne nourris aucun regret, rester là-bas était devenu pour moi moralement intenable. 

Je pense que nous vivons un moment incroyable, les prémices de la fin d’un empire. Que les choses soient claires : avec ses trois milliards d’usagers, Facebook ne s’écroulera ni demain, ni même après-demain… et pourtant, ce qui s’est passé durant ce mois de janvier 2025 ressemble fort à un coup de semonce : il y a peu, tous ces réseaux paraissaient jouir d’une santé insolente et semblaient invulnérables. Or la photo de Zuckerberg présent lors du sacre de Trump, les déclarations de ce même Zuckerberg et les saluts nazis de Musk ont instantanément rendu antipathiques Facebook, Instagram et X. 


J’ai songé à l’Empire romain, à cette terrible défaite militaire face aux Goths lors de la bataille d’Andrinople, au cours de laquelle l’empereur Valens trouva la mort. À l’époque, cette humiliation prouva aux citoyens romains que leur empire était faible. Ce qui a été tué lors de la bataille d’Andrinople, c’est moins l’empereur que l’idée qu’on se faisait de la grandeur de Rome. Dans le même ordre d’esprit, voir la photo de ces géants de la Tech réunis de façon aussi servile autour de Trump nous a paradoxalement rappelé que ces milliardaires étaient moins des « puissants » ou des « génies », que de minables hommes d’affaires qui ne considèrent les êtres humains que comme des données monnayables. Des milliardaires, certes,… mais aux pieds d’argile. À défaut de tuer ces idoles, cette photo humiliante où on les voit à la botte de Trump les a considérablement affaiblies aux yeux du monde.

Même si sa portée est pour l’instant uniquement symbolique, l’immense défiance envers les réseaux sociaux traditionnels est une victoire morale qui a poussé des médias comme Le Monde, Libération, Le Nouvel Obs et Télérama, ainsi que certaines institutions de l’administration française, à migrer vers les Mastodon ou Bluesky. Alors que dans des pays dictatoriaux comme la Chine, la Grand Muraille numérique n’en finit plus d’être renforcée, à l’Ouest, grâce au Fediverse, Ie Web commence à se décentraliser, ce qui est une excellente nouvelle. Il s’agit de la fin de ce que j’appelle « la minitelisation » (en référence au vieux terminal Minitel aux fonctions limitées, contrairement à un vrai navigateur) qui a commencé à la fin des années 2000 avec la diffusion foudroyante de Facebook et Twitter, et l’idée insidieuse que se rendre sur les réseaux sociaux revenait à « aller sur Internet ». On a voulu fragmenter le web en services, alors qu’il fut un temps où cet espace, à l’image de la bibliothèque d’Alexandrie, constituait un formidable catalogue qui permettait l’accès illimité à une information gratuite et de qualité, mais aussi à la vidéo via le peer to peer. Le prétendu manque à gagner lié aux piratages des films et des séries, une fumisterie des lobbies, était de toute façon largement amorti par les multiples taxes, notamment sur les disques durs. Il y eut même, en ces temps de piratage, un renouveau de la création artistique avec énormément d’oeuvres originales sur le petit écran (Lost, Dexter, Misfits, Community) tandis que le cinéma était nettement moins gangrené par les remakes, suites et reboots des franchises qu’aujourd’hui. 

Malheureusement, à l’exception notable de Wikipédia, le web s’est cadenassé dans des applications pour smartphones, tandis qu’en 2012 les lobbies du divertissement ont eu la peau de Megaupload.

Les années 2010 ont signé la fin d’une utopie au profit d’une fragmentation de la culture : pour avoir accès à l’information et aux arts, il a fallu multiplier les abonnements payants sur les plateformes vidéo (Netflix, Disney+, Amazon Prime, Apple TV), les médias comme Le Monde ou Libération, les sites de streaming musicaux tels que Spotify… après une période de crise économique et d’austérité. Dans ces conditions, toute une partie de la population mondiale a été privée du droit à l’information et à la culture garantie par les démocraties, une génération d’exclus s’est « éduquée » via des sites généralistes gratuits controversés, ainsi que des réseaux sociaux douteux, ce qui explique en partie la progression de l’ignorance, le ressentiment éprouvé envers les institutions amplifié par l’affaire Snowden, mais aussi la diffusion du djihadisme, du complotisme et du populisme… Pour moi, la fin de cet idéal d’Internet a été un drame absolu, l’équivalent de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie pour notre génération, une période d’obscurantisme, sans exagération aucune.

Si, à l’époque de l’Antiquité, les multiples destructions de la bibliothèque d’Alexandrie ont pu motiver d’innombrables humanistes à créer leurs propres bibliothèques pour préserver l’idéal d’une culture universelle, la fin de l’utopie d’un Internet libre et non commercial pousse les citoyens que nous sommes à réfléchir au sens de nos actes : le web doit-il être une fin en soi, une source de divertissement visant à nous abêtir en scrollant, ou au contraire un média qui nous tire vers le haut, comme il a pu l’être à ses débuts lorsqu’il fut inventé par des scientifiques du CERN afin de partager des informations passionnantes ? Nous seuls pouvons répondre à cette question. À nous de réenchanter nos existences afin de ne plus être simplement consommateurs, mais citoyens, maillons et acteurs de la Culture et de l’Humanisme…

PS : Un immense merci pour vos nombreuses visites sur ce blog depuis mon départ volontaire de Facebook, vos messages de soutien, ainsi que vos partages sur les réseaux sociaux, autant de gestes qui me vont droit au coeur 😉

Published in: on janvier 28, 2025 at 6:56  Comments (6)  

Bâtir un nouvel Internet

Comme je le disais dans mon article précédent, en 2025 nous entrons dans une nouvelle ère… et Internet ne sera jamais plus comme avant. Le soutien de Marck Zuckerberg à Trump, les saluts nazis d’Elon Musk (ardent défenseur de l’extrême-droite allemande), la photo de réunion des géants du web autour du nouveau président des États-Unis d’Amérique façon 1933…

… tout cela a provoqué chez moi, et chez nombre d’amies autrices et d’amis auteurs, une prise de conscience. Pendant plus d’une décennie, nous avons délégué trop de pouvoirs à des réseaux sociaux que nous prenions au début pour de simples gadgets… et qui ont fini par changer la face du monde. La possibilité à n’importe qui de s’exprimer sur n’importe quoi a généré, après le Covid, une ère post-vérité qui se défie de la science, un monde dans lequel il est parfaitement possible d’affirmer que la Terre est plate, qu’il n’y a pas eu de changement climatique ou d’hommes sur la Lune, car c’est désormais aux scientifiques d’apporter la preuve du contraire… Un monde à l’envers.

Grâce à une armée d’algorithmes, Zuckerberg a créé des bulles de filtres qui ont une influence non négligeable dans la montée en puissance du djihadisme des années 2010, ainsi que du populisme… Aujourd’hui nous en payons les conséquences, parce que nous avons naïvement laissé entrer ces outils dans nos vies… ou plutôt le loup dans la bergerie. Bien que mon acte soit aussi dérisoire qu’une goutte d’eau dans l’océan, en l’espace d’une journée j’ai supprimé mes comptes Facebook, X, WhatsApp et Instagram… et aussi ridicule que cela puisse paraître je dois vous avouer qu’au moment du « click final » sur Facebook, j’ai ressenti une légère angoisse… c’est dire le sentiment de dépendance que cet outil a distillé dans mon esprit ! Mais à ma grande surprise j’ai également eu un sentiment grisant en découvrant Bluesky et tout un champ de possibles. L’idée d’entrer, tels des explorateurs, dans une nouvelle ère du numérique plutôt que de subir les lois des GAFA.

Par conséquent, avec l’ami Lilian Peschet nous nous sommes posées des questions fondamentales : « un réseau social est-il nécessaire à nos vies ? Migrer sur Bluesky, n’est-ce pas reproduire à nouveau les mêmes erreurs de l’Ancien Monde ? » D’où cette idée un peu folle qui a germé dans mon esprit : et si, nous tous, bâtissions un nouvel Internet ?

Fort de ce constat, de la même façon qu’un mécanicien a l’idée d’utiliser de vieux bolides de course pour les moderniser, j’ai pensé à nos chers blogs, des dinosaures numériques dont on aime gentiment se moquer, mais qui n’ont jamais vraiment disparu du paysage du web pour une raison bien simple : à la différence des réseaux sociaux, les blogs sont des médias ancrés dans la durée qui ont fait leurs preuves. Les articles sont bien plus faciles à retrouver, plus riches aussi grâce à leurs tailles qui permettent de développer une pensée, et de susciter des débats aisés à suivre via les commentaires. Mais l’élément le plus important, c’est la philosophie même du blog, qui ne repose pas sur l’immédiateté. Ecrire un billet prend du temps, le lire également… et les échanges sont tout aussi chronophages. Les blogs célèbrent une autre conception du temps, un Internet plus lent, à l’image de la Renaissance. Dans mon article Attendre (lisez-le… si vous avez le temps 😂), j’expliquais que

La Renaissance a beau être l’une des périodes les plus fécondes de l’histoire de l’Art,  l’ancêtre du mail mettait un temps fou pour parvenir à sa « boîte de réception ». Pourtant, bien avant Internet, les humanistes de toute l’Europe entretenaient des conversations épistolaires grâce à la fascinante République des Lettres, peut-être le plus formidable réseau de tous les temps. À la recherche des textes perdus de l’Antiquité, Pétrarque écrivait à Boccace, Erasme correspondait avec Thomas More… Les discussions duraient des mois, parfois même des années. Mais ce décalage permettait à ces intellectuels de nourrir de fructueux échanges. Attendre si longtemps une réponse permettait probablement de réfléchir de manière approfondie à une conversation donnée, et ainsi de structurer sa pensée et son argumentation. C’est grâce à la lenteur des moyens de communication que la Renaissance artistique a eu le temps de mûrir, et de se déployer en plusieurs vagues.

Autrement dit, cette fameuse République des lettres constituait un espace immatériel qui transcendait les frontières et réunissait des humanistes comme s’ils étaient membres d’une même république invisible, à travers la création, les échanges épistolaires et les valeurs partagées…

Plutôt que de poster plusieurs fois par jour sur les réseaux sociaux, liker ou s’échanger des vidéos stupides sur Instagram, et si nous nous recentrions sur une république des blogs qui nous permettrait de nous réapproprier le temps ? De renoncer à l’immédiateté, la croissance, la course aux likes et aux abonnés et privilégier les contenus de qualité, qu’ils soient artistiques, scientifiques, philosophiques ou politiques ? D’écrire jamais plus d’un article par semaine, ou même un seul par mois, en se détachant de cette névrose du scrolling quotidien dans les transports en commun ? Au lieu de perdre tout ce temps sur les réseaux sociaux, pourquoi ne reviendrions-nous pas à la lecture de livres dans le train, à l’écoute d’audiobooks en voiture, que nous chroniquerions comme autrefois (et comme certains d’entre vous le font toujours) sur nos vieux blogs afin d’élever le débat ? Pourquoi ne produirions-nous pas du contenu qualitatif qui susciterait de vraies discussions respectueuses via des commentaires qui s’étaleraient dans la durée ? Pourquoi ne serions-nous pas tous « intellectuels », tous « écrivains », au sens propre des termes ?

L’idée peut paraître folle ou prétentieuse, mais faire confiance en notre intelligence collective pour entamer une décroissance, est-ce si inconcevable que cela ? Il s’agirait moins de bloguer que de promouvoir un nouvel art de vivre, passer du statut de l’internaute consommateur frénétique de réseaux sociaux à celui de créateur, avec tout ce que ce mot comporte de noblesse… Cela signifierait aussi retrouver la fameuse « nétiquette » des débuts d’Internet, courtoisie et politesse, mais surtout bienveillance, peu importe que nous soyons de droite ou de gauche… Ce n’est que par la vertu que tous ces populismes, et le fascisme rampant qui va avec, seront efficacement vaincus.

Traitez-moi d’idéaliste, de naïf ou de doux rêveur, mais je suis sûr que ce paradis perdu n’est pas si loin…

Amis blogueurs, si vous souhaitez tenter cette aventure collective, je vous proposer de placer ce logo d’Erasme « République des blogs » sur vos sites. Pour celles et ceux qui n’ont pas de blogs et souhaitent se lancer, vous avez l’embarras du choix… pour ma part je vous conseille le traditionnel WordPress que vous pouvez créer ici, je suis à votre disposition via les commentaires si vous avez besoin d’aide. Vous pouvez également me contacter sur Bluesky.

PS : n’hésitez pas à partager cet article sur vos réseaux, peu importe lesquels, « ce sont les gouttes d’eau qui forment les océans »…

Published in: on janvier 24, 2025 at 12:02  Comments (19)  

Un nouveau monde

Le monde change… et son pendant virtuel aussi. Alors que les IA se sont immiscées dans notre vie quotidienne, pour ma part, suite au message de Zuckerberg qui a annoncé que son réseau social ne sera plus vraiment modéré et livré aux fake news façon western, j’ai définitivement quitté Facebook.

Au fil des ans, sur ce réseau social j’ai assisté à une lente désertification du virtuel qui n’est pas sans rappeler Kafka, 1984 et Brazil : à cause des algorithmes, on ne voit plus les articles de ses proches… qui eux-mêmes ne voient plus nos posts. L’actualité se résume à des pubs et des vidéos destinées à occuper le temps de cerveau disponible, tandis les billets que j’écris sur ce blog sont censurés ou invisibilisés sur Facebook…

Derrière chaque crise, une opportunité : j’ai décidé d’investir de nouveaux réseaux comme Bluesky, sur ce dernier j’ai eu la surprise de découvrir que de nombreux amis auteurs y étaient déjà. Avec Bluesky, je retrouve enfin le Twitter de la fin des années 2000, libre, intéressant et convivial…. Un vent de fraîcheur qui fait plaisir.

Si vous voulez me rejoindre sur Bluesky, voici mon compte : @jsguillermou.bsky.social

Mastodon : @jsguillermou@mastodon.social


A bientôt !

Published in: on janvier 13, 2025 at 12:31  Comments (3)