Mon Dune, ma Jordanie

Avec le Seigneur des Anneaux, Star Wars et Elric, Dune est le cycle SFFF qui m’a le plus influencé. Je l’ai lu l’été de mes 14 ans, avec le sentiment de ne pas tout comprendre tant cet univers imaginaire était d’une profondeur inouïe, impression confirmée par le film mystique de David Lynch, que j’ai toujours défendu. Conspué par les critiques de cinéma, ce long-métrage maudit a pourtant bénéficié au fil des décennies d’un culte entretenu par les fans, qui se sont demandé ce qu’il serait advenu si Lynch n’avait pas été martyrisé par son producteur, Dino De Laurentis. À vrai dire, le livre de Franck Herbert a longtemps eu la réputation d’être, comme le Seigneur des Anneaux, une œuvre inadaptable. Je suis d’ailleurs probablement l’une des rares personnes à ne pas avoir été convaincu par le projet de Jodorowski qui avait écrit un scénario très éloigné des livres… qu’il disait vouloir « violer », pour reprendre ses propres mots dans le célèbre documentaire Jodorowsky’s Dune. À l’inverse, la mini-série produite par Sci Fi Channel était d’une fidélité absolue, mais manquait cruellement de moyens. Pendant des années, Dune est demeuré un fantasme qui ne trouvait grâce que dans les somptueuses adaptations en jeux vidéos sur Amiga….

En 1988, l’intéressante version longue de Dune fut rendue publique… mais aussitôt reniée par son réalisateur. La malédiction se poursuivait, implacable.

Et puis est venu le « prophète des sables », Denis Villeneuve. L’homme capable de magnifier des paysages désertiques (Incendies, Sicario), le cinéaste visionnaire auteur d’un chef d’oeuvre, Premier Contact. Malgré ces faits d’armes, lorsque j’ai appris qu’il allait réaliser la suite de Blade Runner, j’étais sceptique : comment pouvait-on désirer une telle hérésie ? Alors que 99 cinéastes sur 100 (Ridley Scott compris) auraient livré une bouse immonde, Villeneuve a accompli le tour de force de proposer une suite respectueuse et respectable, Blade Runner 2049.

Voilà pourquoi, en 2018, j’ai hurlé de joie quand j’ai appris qu’on avait confié au réalisateur canadien la lourde tâche d’adapter Dune sur le grand écran. Pari réussi ? Avant toute chose, je tiens à signaler que je suis peut-être la dernière personne à être objective, ayant travaillé un été… en Jordanie, le pays où a été tourné le Dune de Villeneuve, plus précisément sur le temple nabatéen de Khirbet Edh Dharih. Cette belle aventure, je la dois au professeur François (ça ne s’invente pas) Villeneuve, de l’École Normale Supérieure, dans le cadre d’une campagne de fouilles archéologiques organisée par le C.N.R.S. et l’I.F.A.P.O. Alors que je n’étais encore qu’un étudiant en Histoire de 22 ans, j’avais l’insigne honneur d’être le seul membre d’une université classique (Nice) à faire partie de cette équipe de l’E.N.S. triée sur le volet.

J’ai visité Pétra, dormi dans le désert du Wadi Rum, à l’ombre de ces montagnes qui ont inspiré les fameux sietch de l’univers imaginaire de Franck Herbert.

Dans le Sîq. Derrière moi, le Kahzneh

Je me rappelle très bien m’être dit à l’époque « s’il y a un coin sur Terre qui ressemble à Dune, c’est bien cet endroit ». J’avais le sentiment de vivre littéralement sur Arrakis, la planète que Franck Herbert avait imaginée, si bien que je n’ai pas été surpris que le choix du lieu de tournage se porte sur la Jordanie : Dune ne pouvait exister qu’au sein de ce désert magnifié dans le contemplatif Lawrence d’Arabie.

Un sanctuaire sacrificiel (si mes souvenirs sont bons…)

Il fallait en effet un univers mortel où le silence se transforme, n’ayant pas peur des mots, en expérience mystique. Je pense notamment à l’aube, lorsque de petites pierres dévalent la pente d’une montagne à un kilomètre de distance et qu’on a pourtant la sensation que le son est tout proche.

La nuit, le ciel est tellement clair que la lune devient énorme, jamais je n’ai vu une voute aussi étoilée. Il fait froid et, dans l’obscurité, le silence est écrasant, presque palpable, tout est sens. Le réveil à 5h00 du matin est toujours surréaliste, car non seulement on se réveille avec un pull d’hiver, mais il faut se livrer à une course contre la montre pour profiter de la fraicheur qui, à 8h00, n’est déjà plus qu’un souvenir.

Mes premières fouilles (en haut, mon matériel)
Le même site, quelques jours plus tard.

À dix heures, c’est l’heure du fatour, le traditionnel repas de pastèques du milieu de matinée. On peut engloutir des litres d’eau sans jamais être rassasié tant les conditions de travail sont extrêmes. Vers 11h00, lorsqu’on prend le temps d’observer le site archéologique, l’air se déforme comme sur un aéroport sous l’effet de la chaleur, avec l’impression de voir la sueur s’évaporer des corps autour de soi.

En fin de matinée, tout le monde travaille au ralenti, comme dans un film monté par un réalisateur sadique. L’état de fatigue est tel que des incidents peuvent survenir, preuve en est avec ce collègue archéologue marocain qui fut piqué au doigt par un scorpion. Contrarié à l’idée de mettre en retard l’équipe, il fut obligé, la mort dans l’âme, de prendre un jour de repos à cause de la fièvre (la même mésaventure m’arriva un an plus tard, à Carthage).

En journée, sous l’effet de la déshydratation, avaler sa salive peut se révéler être une expérience aussi douloureuse qu’une angine, la température peut monter jusqu’à 40 degrés, 45 degrés dans le Wadi Rum. À la fin de ma première matinée de travail, je demandais au professeur Villeneuve si nous pouvions poursuivre les fouilles l’après-midi.

— Vas-y si tu veux ! me répondit-il, un sourire goguenard sur les lèvres.

À 14H00, je compris pourquoi ma question était aussi stupide. Nous étions dans un four, contraints de rester assis à l’ombre, guettant la fraicheur du soir, ce miracle quotidien. Les premiers jours, plusieurs Parisiens quittèrent la mission, trop malades pour prolonger l’aventure, j’avais moi-même, au début, un peu de mal à supporter la chaleur, au point d’être rapidement essoufflé. J’avais plus de chance, car comme j’habitais sur la Côte d’Azur, je m’étais préparé tout le mois de juin en allant… quotidiennement plusieurs heures à la plage, sans crème solaire, ce qui choquait ma copine de l’époque qui me traitait de malade mental.

Après plusieurs jours passés dans le désert, on se met à moins transpirer et l’appétit diminue : le corps finit par s’adapter. Dans ces conditions hors normes, boire une simple gorgée d’eau n’est plus seulement une question de survie, mais un moment transcendantal si intense, qu’on ne peut s’empêcher de fermer les yeux pour apprécier la fraicheur de l’instant. Encore aujourd’hui, il m’arrive de « déguster » un verre d’eau ainsi, ce qui fait rire les personnes autour de moi, comme si la soif, la vraie, ne m’avait jamais quitté. Fouler le sable du désert, c’est devenir un peu poète.

Je suis revenu à Nice avec dix kilos en moins et une violente angine. Ironie du sort, il pleuvait ce jour-là ! En sortant de l’aéroport, je sentais l’humidité dans l’air tout autour de moi, avec l’impression que les gens étaient gras, littéralement gorgés d’eau. Alors que les arrosages automatiques se lançaient sous la pluie, j’étais émerveillé par cette richesse qui m’entourait et horrifié par le gaspillage. Pour la première fois de ma vie, je réalisais la chance que j’avais de vivre dans un pays si riche en eau, et je n’ai jamais oublié la Jordanie.

Inutile de dire combien j’ai été très ému de redécouvrir à l’écran ces paysages que je connais si bien, comme par exemple les « djinns », ces trous dans la pierre qui donnent l’impression de voir les yeux de créatures démoniaques au sein de la montagne.

Les fameux « djinns » à droite sur la photo

Dès les premières secondes du film, j’ai été happé par l’image de ce sable, avec une seule pensée en tête : Villeneuve a cerné l’âme du livre. Le directeur de la photographie de Dune a en effet effectué un travail incroyable, presque « clinique » : l’univers est élégant tout en amenant, au niveau de l’ambiance, cette froideur des romans. Une froideur qui n’empêche pas une certaine sensualité dans la façon dont Villeneuve a de filmer ses personnages en gros plan, pour gagner en émotion… même si les dialogues, comme dans le livre, peuvent donner aux échanges un côté théâtral. C’est bien évident volontaire, car dans le monde de Dune chaque mot ou geste doit être analysé, parce qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort. Pour répondre sans plus attendre à LA question, la version de Villeneuve est complémentaire de celle de Lynch : moins baroque, plus sobre… mais infiniment plus cohérente en ce qui concerne le world bulding : le gigantisme de la ville, le ver, effrayant… Tout est sublime dans ce film, qui n’oublie jamais d’être poétique, notamment lors des séquences de vol en ornithoptère, d’un lyrisme absolu. L’architecture n’est pas sans rappeler la civilisation nabatéenne, comme le montre ma photo des tombes royales de Pétra.

Des tombes royales

De la même façon que Nolan, dans sa trilogie, a imaginé un Batman réaliste différent de celui, gothique, de Burton, Villeneuve nous livre une version épurée du livre de Franck Herbert, mais une version ô combien élégante, mention spéciale aux fameux boucliers, qui amènent une logique intéressante dans la chorégraphie des combats.

Même la musique de Zimmer, moins spectaculaire que le thème original de Toto, fait preuve de cette même sobriété, afin de se marier naturellement aux images.

Là où Villeneuve touche au génie, c’est dans le fait d’être, comme Franck Herbert, un visionnaire. Alors que l’écrivain imaginait Dune comme une métaphore écologique du Moyen-Orient (l’épice/le pétrole), Villeneuve amène une sensibilité féministe qui fait écho avec l’actualité, tant en Occident qu’en Afghanistan. Les immanquables « trahisons » que je redoutais par rapport au livre sont de franches réussites, je pense surtout à Lyet Kines qui devient, dans le film de Villeneuve, une fremen noire infiniment plus touchante (et intéressante) que le vieil homme de la version de Lynch. Il faut, à ce titre, songer à donner un Oscar au trio qui s’est chargé d’adapter le roman en film : j’avais très peur que le film soit incompréhensible sans avoir lu le livre, or ce n’est pas le cas… bien que les amateurs du roman prendront encore plus de plaisir à apprécier certaines informations implicites, cela va sans dire. Si je pinaille, je regrette un petit peu que certains rapports entre personnages ne soient pas plus approfondis, notamment entre Dame Jessica et le Docteur Yueh, les suspicions de Thufir Hawat ou l’ivresse de Duncan Idaho… mais ça reste du détail, sans parler du fait qu’il était très difficile d’adapter tout le roman en 2h30.

À l’heure où la Warner veut proposer en Amérique une sortie streaming simultanée sur HBO Max, suscitant des téléchargements illégaux qui risquent de tuer le film et hypothéquer une suite, aller voir Dune au cinéma devient un acte militant, une déclaration d’amour à un cinéma SF de qualité, adulte et poétique. Villeneuve est l’un des rares artistes à pouvoir réaliser, au même titre que Christopher Nolan, des blockbusters qui relèvent plus du cinéma indépendant que du divertissement. Dune est une oeuvre exigeante pensée pour le grand écran, à la photographie aussi recherchée qu’une peinture de la Renaissance… alors si vous désirez qu’il y ait une suite, il ne vous reste plus qu’à aller voir ce chef-d’œuvre au cinéma plusieurs fois comme je m’apprête à le faire !

EDIT : interview passionnante de Villeneuve

Published in: on septembre 17, 2021 at 10:44  Comments (11)  

Turquoise Caucase

Me voici de retour sur ce blog, avec le redoutable privilège d’écrire un (très long) article dans lequel le sublime le disputera au pathétique au sein de ce qui demeurera l’un des plus beaux voyages de toute ma vie, une aventure inoubliable dans les montagnes du Caucase… après m’être entrainé quotidiennement en forêt pendant ce fameux « été lorrain », si généreux en pluies.

L'été lorrain

Je tiens à vous prévenir d’avance : ce billet n’est qu’un « bref » condensé de ce voyage, qui mériterait un livre à lui tout seul tant il est digne d’un film de Wes Anderson…

L’espace d’un été, la Géorgie est devenue la Jupiter de mon imaginaire, je suis en effet parti là-bas pour écrire et aussi, je dois bien l’avouer, faire le point sur ma vie. Pourquoi diable cette destination ? Parce que ses frontières étaient ouvertes… et parce que, des années auparavant, j’avais lu par hasard un article sur les coutumes aussi ancestrales que mystérieuses des peuples du Caucase. Je pense que mon grand-père linguiste m’a transmis son amour des langues et de l’anthropologie. De son vivant, il invitait à manger chez lui son ami Mircea Eliade, un grand savant que j’aurais aimé connaître, spécialisé dans les mythes et la religion comparée. Cet été, j’avais l’intuition bizarre que mon grand-père aurait été heureux que j’accomplisse ce voyage, au point où cette étrange intuition ne me quittait plus.

Là-bas, j’ai découvert le pays le plus étrange qu’il m’ait été donné de visiter, la frontière entre l’Orient et l’Occident. Il m’a fallu plusieurs semaines pour « digérer » tout ce que j’ai vécu, car absolument rien ne s’est passé comme prévu ! Du premier jusqu’au dernier jour, ce périple fut une surprise permanente tant la Géorgie est une contrée difficile à cerner, pour ne pas dire insaisissable, comme si l’Europe se terminait ici. Imaginez…

… une capitale, Tbilissi (à seulement 200 kilomètres à vol d’oiseau de Grozny, en Tchétchénie) marquée par la période soviétique avec un métro doté d’escalators vertigineux, des thermes antiques encore en activité

… de magnifiques églises orthodoxes très anciennes

…. un réseau Internet gratuit dans toute la ville, une tour de l’horloge bâtie par le maître marionnettiste Redzo Gabriadze avec un ange-automate qui sort de l’édifice sonner une cloche… le tout, par une chaleur de 37 degrés. Imaginez tout cela et vous serez encore loin du compte.

Alphabet exotique, horaires ésotériques… La moindre initiative devenait compliquée.

J’eus plusieurs fois l’impression de me retrouver dans un monde (rétro)futuriste à la Blade Runner

Un univers parallèle, mention spéciale à ce bazar souterrain qui n’était pas sans rappeler Istanbul, que je connais bien : à un moment donné, une femme habillée de manière traditionnelle, avec de longs vêtements sombres, s’approcha de moi… avant de pointer sans crier gare un pistolet thermique devant mon front. Elle mesurait ma température pour déterminer si je ne souffrais pas du Covid !

La station balnéaire de Batoumi, sur la Mer Noire
La station balnéaire de Batoumi, sur la Mer Noire

Seul élément familier auquel je pus me raccrocher, cette étrange coïncidence : la rue s’appelait Mikhaïl Lermontov.

Intrigué, je ne pus m’empêcher de sourire, car mon grand-père avait traduit ce poète. Lermontov est l’auteur de l’un des plus grands romans russes du XIXe siècle, Un héros de notre temps, livre que je n’avais jamais pris la peine de lire. Je ne m’étais pas trompé, l’ombre de mon grand-père planait sur ce voyage, mais à un point que je ne pouvais soupçonner.

Au fur et à mesure que je me familiarisais avec ce monde exotique, je découvrais qu’il n’allait pas de soi de dire « bonjour » (« gamarjoba ») ou « merci » (« madloba »). Se montrer trop poli était considéré comme de l’hypocrisie. Il fallait également s’affirmer pour ne pas se faire plumer et vite oublier sa timidité, surtout dans certaines provinces où les prix sont souvent fixés à la tête du client… Je ne parle pas du traditionnel (et sympathique au demeurant) marchandage, tel que j’ai pu le pratiquer dans les pays arabes, mais bien de tarifs à géométrie variable, sans parler de ce qui relève de l’implicite : à Gori, dans plusieurs cafés on refusa de me servir. Les habitants, aussi froids que susceptibles, me prenaient pour un touriste russe. Je ne leur en veux pas, car en 2008 la ville avait été, malgré le cessez-le-feu, meurtrie par les bombardements commandités par Moscou, bombardements qui causèrent de nombreuses victimes et beaucoup de ressentiment. À vrai dire, cette ville était très étrange, surtout son musée à la gloire de l’enfant de Gori, Staline, un musée malaisant peuplé de tableaux de propagande mettant en scène le dictateur aux côtés de gosses ou de paysannes. Pas une seule fois l’existence des goulags ne fut mentionnée. « Il y a plusieurs versions de ces histoires », répétait une guide du musée, un tantinet gênée.

Passé ce choc culturel, je pris le temps d’apprécier des villes magnifiques, comme Akhaltsikhé et sa forteresse dans laquelle des mosquées turques furent érigées à l’époque de l’Empire ottoman.

C’est dans cette ville que vécurent les parents de Charles Aznavour, ainsi qu’une importante communauté arménienne qui avait fui le génocide. J’eus d’ailleurs la chance de dormir dans un gite tenu par un adorable couple d’Arméniens, des personnes âgées qui n’avaient de cesse de me servir des « petits » déjeuners pantagruéliques !

Les déjeuners n’étaient pas en reste, avec des variétés régionales qui témoignaient des particularismes locaux. En découvrant ces villes qui se suivent et qui ne se ressemblent pas, je comprenais que la Géorgie rassemblait une mosaïque de peuples aux histoires épiques, on raconte qu’Alexandre le Grand lui-même livra bataille au pied du château de Khevitsi.

La Géorgie, ce pays des trains vétustes contrôlés par des femmes d’un certain âge aux coupes de cheveux austères, qui rappellent des commissaires politiques de l’URSS. Malheur aux resquilleurs, qui se faisaient littéralement hurler dessus dans le wagon ! Pour rien au monde, je n’aurais aimé être à leur place.

Arrivé à une petite gare de province, je constatais que le (passionnant) chauffeur envoyé par mon gite était un ancien militaire soviétique au volant d’une Lada tout droit échappée de la guerre froide !

Grâce à ce chauffeur, je découvris des paysages aussi sublimes que variés : des plaines semi-désertiques abritant des sites archéologiques à la fois improbables, méconnus et captivants, comme la cité troglodyte de Ouplistsikhé, ravagée par les Mongols au XIIIe siècle.

Le fleuve derrière moi se jette en Azerbaïdjan !

Au moment de faire mes adieux à ce chauffeur, je le remerciais en utilisant la formule de politesse la plus soutenue possible, ourhgmesi madloba, « merci infiniment », très difficile à prononcer pour qui ne sait pas rouler les « R » à la façon orientale, ce qui ne manqua pas de le toucher. J’en profite pour vous donner votre premier cours de géorgien, répétez après moi :

Pour gagner du temps, je pris l’habitude de maîtriser des expressions clefs plutôt que la langue dans son ensemble, et je dois avouer que cela m’ouvrit parfois des portes. J’alternais les moments de marche et les voyages en marchroutki, l’incontournable taxi collectif. Je rencontrais différents chauffeurs, mais tous appliquaient une règle immuable : doubler une voiture au moment où un camion apparaissait en face sur l’autre voie, en se basant sur le postulat que ce même camion ralentirait forcément. Si, au premier jour, cette pratique me donnait la certitude que j’allais mourir sous peu, à la fin du séjour j’étais tellement habitué à cette conduite suicidaire que je n’y prêtais même plus attention. Ces chauffeurs ne manquaient pas de personnalité. J’ai connu :

  • le chauffeur mélomane qui écoutait du Britney Spears dans un véhicule prévu pour 16 personnes… et qui transportait en réalité 21 passagers. Debout dans son marchroutki, je constatais rapidement que ce chauffeur roulait à tombeau ouvert en montagne, tandis qu’un Géorgien alcoolisé me parlait en me surnommant « le Mexicain » à cause de mon chapeau.
  • Le chauffeur dragueur qui faisait la conversation à la blonde assise à côté de lui, au point d’oublier régulièrement de surveiller la route. La seule fois où nous empruntâmes l’autoroute, il s’arrêta pour laisser embarquer… un voyageur qui l’attendait tranquillement sur le bas-côté. Quelques minutes plus tard, un autre passager descendit du véhicule sur cette même autoroute, une valise à la main… sans craindre la circulation.
  • Le gamer qui esquivait les vaches sans ralentir, comme dans un jeu vidéo. Ces animaux sont tellement répandus sur les routes de Géorgie qu’on finit par ne plus leur prêter attention.
  • Le chauffeur-pêcheur. Comme son nom l’indique, au moment où je visitais un château, il s’en allait pêcher du poisson au bord de la rivière, à l’aide d’une canne qu’il rangeait dans son coffre. À la fin de ma visite, je partis à sa recherche en longeant le cours d’eau. Lorsque j’arrivais à sa hauteur, il me fit signe d’attendre…

Visiblement, ce jour-là il y avait du poisson. J’en profitais pour admirer la belle rivière, méditant sur le constat qu’en Géorgie on prenait son temps, y compris lorsque, au restaurant, il fallait parfois patienter plusieurs heures avant de pouvoir déguster les khinkalis, les meilleures ravioles au monde.

Plus je me rapprochais de la frontière de la République autonome d’Abkhazie, et plus l’ambiance était « particulière ». Il faut dire qu’il n’y a qu’un seul pont reliant la Géorgie à l’Abkhazie, ce qui donne lieu à toutes sortes de trafics. Un jour au restaurant, alors qu’il faisait mauvais temps, des gardes du corps munis de lunettes de soleil accompagnèrent un type au visage patibulaire, et dont la compagne, une blonde vulgaire scotchée à son smartphone, se faisait royalement chier. D’où ce selfie pris discrètement avec l’un des porte-flingues tout droit sorti de Breaking Bad

Je prenais soin de ne pas dépasser la ville-frontière de Zougdidi, car l’Abkhazie est un état séparé de la Géorgie, seulement reconnu par la Russie et une poignée de pays. Étant donné que la France ne reconnait pas l’existence juridique de l’Abkhazie, s’il m’arrivait quoi que ce soit là-bas, il n’y aurait pas eu d’ambassade pour m’aider ! Je me contentais donc de prendre la pose devant l’élégant panneau « I love Zougdidi », face à des Abhkazes médusés de croiser un étranger dans un lieu si improbable.

Bon, je suis sévère, Zougdidi est une très jolie ville, oubliez le panneau touristique kitch :

Pendant ce drôle de voyage, je m’émerveillais devant la beauté des plages désertes de la Mer Noire, aussi sauvages que la Côte d’Azur au XIXe siècle.

J’étais étonné par l’exotisme improbable des marécages de Poti, la volupté des vignes géorgiennes, les plus vieilles du monde selon certains historiens qui estiment que le vin serait né là-bas vers 6000 ans avant J.-C. Un soir, je dormais chez un sympathique jeune viticulteur qui avait transformé son domaine en gite, au point où je me retrouvais dans « l’obligation » de boire ce vin rouge ancestral au goût particulier.

Il était très fort, comme tous les vins géorgiens, qui plus est par grande chaleur… alors que je n’avais pas touché à une goutte d’alcool depuis des années. Accidentellement éméché, je fis la connaissance d’un sympathique couple d’Espagnols. La femme, une Catalane, avait visité tous les pays d’Amérique du Sud possibles et imaginables avant de revenir en Europe. « La cocaïne, beaucoup trop dangereux », disait-elle en riant, elle aussi un peu grivoise… Avait-elle été impliquée dans de sombres trafics ? Notre ébriété mutuelle était-elle à l’origine d’un malentendu ? Je ne le sus jamais, car je repartais tôt le lendemain matin avec la gueule de bois pour la cité sainte de Vardzia, taillée dans la montagne.

Cette ville troglodyte me fascinait, à mesure que j’empruntais son réseau souterrain, un labyrinthe de tunnels et de chapelles destinés aux moines orthodoxes.

Puisqu’il est question de religion, je fus constamment frappé par l’attitude des Géorgiens : les chauffeurs se signaient chaque fois qu’ils passaient devant des monastères et autres lieux saints, avec une ferveur qui rappelle l’Europe de l’Ancien Régime, une ferveur qui ne manquait pas de m’impressionner.

Nul n’entrait dans une église orthodoxe sans se couvrir les jambes, et toujours en silence. J’assistais par hasard à un office dans l’Église de la nativité de Tbilissi qui m’émut. Le prêtre lisait à la façon de mantras des passages de la Bible :

Je découvrais des ponts entre le christianisme, l’Islam et l’Extrême-Orient, le chapelet du prêtre n’était pas sans rappeler les malas bouddhistes, hindouistes et les chapelets musulmans. On aurait dit qu’une ambiance orientale soufflait sur ces églises… et pourtant, force est de constater que le paganisme survivait encore.

Il avait trouvé refuge dans les montagnes du Caucase, en particulier en Svanétie, une zone difficile d’accès, il faut en effet emprunter des routes sinueuses, avant les neiges hivernales qui peuvent survenir très tôt.

Pour vous donner un ordre d’idée en ce qui concerne l’isolement de ce massif, au XXe siècle, sur une zone frontalière avec la Tchétchénie, la Khevsourétie, on portait toujours… la cotte de mailles ! J’avais pour but de me rendre à Outchgouli, le plus haut village d’Europe, perché à 2100 mètres d’altitude, en passant par Mestia et ses fameuses kochkebi, des tours médiévales défensives qui attestent que la Svanétie était autrefois victime de vendettas, la loi du sang. Ces vengeances n’en finissaient plus.

En fait, ces tours présentent encore aujourd’hui une part de mystère. Alors que les historiens estiment qu’elles sont médiévales, les villageois ne sont pas d’accord et pensent qu’elles sont beaucoup plus anciennes, et dateraient de l’Antiquité. Des rites païens sont associés à ces tours, notamment des pratiques liées à Lamaria, déesse du cœur. Il y avait même jadis une « fête de la tour ». Les participaient circulaient autour d’une tour de neige qu’ils avaient au préalable construite. Un arbre sacré était placé au sommet de l’édifice et une figurine de la déesse était attachée au sommet de la tour. La figurine recevait un poignard et un phallus en bois, son visage était dissimulé. Une danse circulaire était exécutée et l’arbre était secoué, jusqu’à ce que le visage de la figurine tombe. Les enfants du village faisaient alors la course pour grimper dans la tour et faire tomber la figurine de Lamaria au sol. Était-elle par conséquent la déesse des cœurs… brisés ?

Bien que fébrile, je poursuivais tant bien que mal mon voyage, saluant l’impressionnant Mont Ouchba (4700 mètres) au double sommet enneigé, la montagne la plus dangereuse de Géorgie.

Après deux jours de fièvre et une cinquantaine de kilomètres, je réussis à atteindre Ouchgouli, perdu dans le ciel du Caucase, au pied des neiges éternelles… au mois d’août.

Là-bas, les chiens sauvages étaient omniprésents, si affamés qu’ils n’hésitaient pas à s’attaquer aux vaches des paysans. Alors que je dormais dans un champ, je fus réveillé par l’un de ces pauvres chiens aux côtes saillantes, sans que je sache si cette femelle veillait sur moi, devinant à mon odeur que j’étais malade… ou demeurait à mes côtés parce qu’elle me trouvait appétissant. Peut-être un peu des deux…

J’appelais cette chienne « Lamaria », en l’honneur de l’antique déesse géorgienne.

Nous restâmes tous les deux plusieurs heures allongés sur l’herbe, à regarder une grand-mère travailler la terre avec ses petits enfants, qui ne devaient pas avoir plus de sept ans. Entre deux poussées de fièvre, j’avais à peine la force d’écrire. J’avais très chaud, puis très froid, je ne pouvais rien avaler. Était-ce le paludisme, que j’avais pu contracter près des marécages de Poti, qui me tuait à petit feu ? Bientôt, je n’eus plus aucune énergie, je me contentais d’observer cette vieille femme courageuse qui ignorait ma présence. Étrangement, j’éprouvais un grisant sentiment de liberté, parce que je pouvais rester autant d’heures que je voulais aux côtés de Lamaria, couchée sur l’herbe. Dans mon délire fiévreux, elle veillait sur moi, peut-être était-ce vraiment le cas ? Peut-être était-ce Lamaria en personne, la déesse des cœurs brisés réincarnée en animal ? Une déesse-chienne qui avait pitié de cet étranger un peu bizarre qui avait eu la folie de se mesurer au Caucase, alors qu’il n’avait plus vingt ans. Je ne ressentais aucune amertume, c’était une belle journée pour mourir, surtout aux côtés d’une divinité. J’éprouvais une sorte de détachement à l’idée que cette fièvre puisse me terrasser, une paisible résignation que j’associais à un lâcher-prise. Certaines personnes seraient attristées par ma disparition, mais elles s’en remettraient, d’autres s’en ficheraient éperdument, mais une chose était sûre : le monde, lui, ne s’arrêterait pas de tourner. Cette grand-mère devant moi continuerait de cultiver son champ, puis un jour, elle s’éteindrait également, ses enfants et petits-enfants prendraient alors le relais.

En attendant, pour cette grand-mère qui cultivait sa terre, il s’agissait d’une journée comme une autre. Peut-être avait-elle toujours vécu là… contrairement à moi, le Français privilégié qui possédait le luxe de pouvoir voyager. J’étais chanceux. Au même moment, j’eus un vertigineux sentiment océanique, l’intuition que sur Terre, nous autres humains étions tous inconscients de l’aliénante routine du quotidien. Nous passons notre vie à ériger des barrières qui nous inhibent, à nous ranger dans des cases, à perpétuer nos préjugés, à travailler pendant toute notre existence dans un seul pays, quand il ne s’agit pas d’une région… alors que nous pouvons vivre mille vies. Je comprenais enfin la finalité de ce voyage : mon existence ne possédait qu’un sens, celui que je voulais bien lui donner. Ces mille vies… Elles pouvaient être miennes, qu’est-ce qui m’empêchait d’effectuer d’autres voyages destinés à alimenter mes romans ? Qu’est-ce qui m’empêchait de vibrer, passé quarante ans, à partir du moment où j’étais capable de crapahuter ? Les paroles d’une amie me revenaient en tête : « on peut avoir une meilleure condition physique qu’à vingt ans, la seule différence, c’est qu’on récupère moins vite, c’est tout ». La condition physique, j’étais sûr de l’avoir, en France je m’étais entrainé dur. Rien n’était impossible.

Je me relevais, et me rendis péniblement à Ouchgouli. Lamaria me suivit sur plusieurs kilomètres, tandis que je lui parlais avec douceur. La pauvre bête se mit à dévorer de la boue sur le sol, affamée qu’elle était. J’étais résolu à lui donner à manger dès que j’arriverai au village… J’avais tellement envie de la ramener en France ! Mais lorsqu’elle aperçut les tours d’Ouchgouli, elle décida de rejoindre définitivement son monde sauvage. Il était temps de lui dire adieu.

Pourquoi l’existence ne se résumait qu’à une suite d’abandons ? Épuisé par la fièvre et les kilomètres, j’éclatais en sanglots. Je me repris, mais chaque fois que je repensais à elle, les larmes montaient. Moi qui étais prêt à mourir quelques heures auparavant, voilà que je craquais complètement, tout ça parce que je m’étais attaché à une chienne que je connaissais à peine… Avais-je touché le fond ? Qu’est-ce qui ne tournait pas rond chez moi ? Je compris alors que, de toute évidence, j’étais en manque d’affection. Ce voyage me poussait au bout de mes limites, tant physiques que mentales, je souffrais… mais au moins j’en apprenais plus sur moi-même. Ressentir des émotions constituait la preuve que j’étais vivant.

Dans un état second, je visitais Ouchgouli, village dans lequel les personnes âgées pratiquent encore une religion syncrétique animiste. Un autre monde, dans lequel on croit encore en Dieu… et aux esprits des ancêtres. Pour soigner les malades, les anciens ouvrent les fenêtres et donnent aux esprits protecteurs des offrandes posées sur des assiettes, qu’on tourne dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Des bracelets rituels protègent des cauchemars, tandis qu’un mouton est sacrifié pour la fête de Lomisoba. L’église d’Ouchgouli elle-même était à l’origine un temple à la gloire de Lamaria, jalousement gardé par un pope à l’allure sévère qui m’offrit le privilège de visiter son sanctuaire, contrairement à des hommes russes qui avaient eu la folie de se présenter devant lui… jambes nues.

Bien que Lamaria ait été assimilée à la Vierge, une atmosphère païenne subsiste dans cet endroit… ce que je me suis bien gardé de dire au pope qui m’avait laissé entrer !

Ce paganisme syncrétique se retrouve dans tout le Caucase : lorsque les femmes prient un saint, elles le font le ventre allongé sur une pierre, comme lors des rites de fertilité antique, tandis que des portraits sont placés sur des arbres… à la manière des cultes polythéistes, ce qui ne manquait pas de choquer les catholiques du Moyen-Âge !

C’est à Ouchgouli que je vécus probablement la rencontre la plus surréaliste de mon séjour, en découvrant des affiches annonçant avec fierté l’existence d’une salle de cinéma rudimentaire à l’intérieur d’une tour médiévale, cinéma qui, disait-on, projetait plusieurs fois par jour un film, Dede, tourné intégralement à Ouchgouli ! « La plupart des acteurs sont originaires du village », vantait l’affiche. Bizarre…





Visiblement le film avait non seulement été sélectionné dans des festivals comme Sundance et Cannes, mais aussi primé grâce à son scénario, une histoire d’amour impossible où il est question du poids des traditions. Sceptique, je me rendais le soir dans la tour pour assister à la projection de Dede, diffusé via un rétroprojecteur depuis un PC sur un petit mur, tandis que les rares touristes présents autour de moi étaient assis sur des coussins, au milieu de charpentes en bois, aussi étonnés que je pouvais l’être. À ma grande surprise, ce n’était pas un canular ! D’emblée, je fus frappé par la beauté des premières images, avec ces soldats svanes aux visages graves revenant de la guerre… Au fil des minutes, je reconnaissais immédiatement la splendeur d’Ouchgouli, exploitée de façon si magistrale qu’une grand-mère du village jouait son propre rôle avec talent ! Dehors, l’orage grondait en Dolby Surround, donnant à la projection une atmosphère ultra-réaliste. À la fin de la séance, grâce à l’animateur de la soirée j’eus l’immense plaisir de rencontrer l’acteur qui joue le rôle de David (le barbu de l’affiche armé d’un fusil de chasse), dont la sœur n’était autre que la réalisatrice du film !

Dans un moment surréaliste, l’animateur et l’acteur me demandèrent avec gravité si j’avais aimé le long-métrage, et lorsque je répondis par l’affirmative en expliquant que j’avais grandi à Cannes et que j’adorais les films indépendants authentiques tels que Dede, loin d’être blasés par ma critique de fan, ils me remercièrent chaleureusement, aussi heureux que des adolescents qui auraient proposé un court-métrage tourné en super-huit ! Les quelques dizaines de villageois qui peuplaient Ouchgouli avaient mis tellement de cœur dans ce film, qu’ils avaient réussi à lui faire faire le tour du monde, ce qui ne manquait pas de m’émouvoir.

Le même soir, je dormis dans une tour tenue par une femme généreuse qui adorait tellement la France qu’elle me logea gratuitement dans son gite ! Madame Tchelidze était une femme courageuse qui avait totalement sa place dans ces impitoyables montagnes du Caucase, et pour cause : chaque soir, elle repoussait les chiens sauvages les plus agressifs à l’aide d’une pelle plus grande qu’elle (!), provoquant moult couinements effrayés. Elle avait sûrement transmis son tempérament de guerrière à son fils, Luka Tchelidze, joueur de rugby à… Toulon, d’où l’amour de Madame Tchelidze pour la France. Chaque jour, le rituel était immuable : les chiens sauvages sautaient sur la table des touristes allemandes apeurées, tentant de leur voler de la viande. Pour ne pas perdre la face devant elles, Madame Tchelidze souriait en soupirant un vague « oh non ! » de surprise pour la forme, comme si cet incident survenait pour la première fois, avant d’intervenir avec le premier objet qui lui passait sous la main, suscitant la terreur des molosses qui auraient pu ne faire qu’une bouchée d’elle. J’imaginais un nouveau jeu mental : essayer de deviner quelle « arme » Madame Tchelidze allait utiliser chaque nouveau jour de la semaine pour repousser les chiens… J’espère qu’elle recevra mon exemplaire des pirates de l’Escroc-Griffe, que je lui ai envoyé par la Poste.

Si je m’étais écouté, je serais resté une éternité à Ouchgouli, juste pour photographier cette magnifique grand-mère au visage de gitane qui esquissait un sourire enfantin ou ces enfants indomptables à l’allure sévère qui montaient à cheval comme des Kazakhs.

Un matin, je quittais à regret Madame Tchelidze, ses chiens sauvages et le petit monde perdu d’Ouchgouli, coincé dans une bulle temporelle. Je traversais une dernière fois le Grand Caucase, sans imaginer que j’allais découvrir un paysage flamboyant, ce lac turquoise cerné par les montagnes, le lac Inngouri.

Doucement, j’appris à aimer la Svanétie, et ses habitants, des gens froids au premier abord, mais authentiques. Chaque soir, les chants géorgiens me bouleversaient, car par-delà la barrière de la langue, mon cœur écoutait des histoires aussi ancestrales qu’universelles.

Et que dire de l’architecture ? Il faudrait cent articles comme celui-ci pour rendre hommage à la majestueuse forteresse des templiers de Gori, à la magnificence de la cathédrale de Kutaïsi, aux délires urbains de Batoumi, sans parler de Borjomi…

En arrivant en Géorgie, j’avais le sentiment que ce voyage serait déroutant jusqu’au bout… et ce fut le cas. À Tbilissi, le dernier chauffeur que je devais rencontrer, celui qui devait me conduire à l’aéroport, sortit de sa voiture pour ouvrir le coffre. Je m’aperçus alors qu’il n’avait… qu’un bras. Bien sûr, il se révéla être, de loin, le meilleur conducteur du séjour. J’étais définitivement dans un film de Wes Anderson, The Grand Budapest Hotel. Arrivé à l’aéroport, je repensais à mon grand-père, à Lermontov, et à son roman fétiche, Un héros de notre temps. Quelque chose continuait de m’intriguer. Après une recherche sur mon smartphone, je retins mon souffle : Lermontov était surnommé… « le poète du Caucase ». Il avait en effet grandi dans ces montagnes pour, plus tard, y revenir en qualité d’exilé. Par la suite, Lermontov avait à nouveau rejoint le Caucase, participé à la guerre, avant de trouver la mort dans cette région qu’il connaissait si bien, lors d’un duel. Voilà pourquoi j’avais cette impression que mon grand-père, décédé avant que je ne sois publié, aurait été ravi que j’accomplisse ce voyage… C’était la plus belle façon de découvrir ce Lermontov qu’il aimait tant.

La boucle était bouclée.

De retour en France, mon médecin me révéla que je n’avais pas contacté le paludisme, seulement une bactérie qui fut éliminée en six jours par un traitement médicamenteux, tandis que je passais mes journées à dormir.

Avec le recul, ce voyage m’a profondément changé : je n’ai plus peur des chiens lors de mes promenades… ni de la circulation sur la route. Lors d’une balade en forêt, j’ai attendu le coucher de soleil pour prendre une photo des romantiques étangs du Weirherchen, sans craindre la tombée de la nuit, et j’ai emprunté le chemin du retour dans le noir. Après l’expérience du Caucase, que pouvait-il m’arriver ? Avant ce voyage, je prenais le bus ou le train pour aller de Hettange-Grande à Thionville, or samedi dernier, pour me rendre à la dédicace d’Anaïs Hector, une amie autrice, j’ai accompli ce trajet d’une dizaine de kilomètres à pied, aller-retour, sans sourciller. Je suis désormais capable de marcher en forêt quotidiennement 20 kilomètres par jour, un objectif que je devais seulement atteindre l’année prochaine, je suis en avance sur mon programme.

J’ai surtout compris que le voyage constitue une puissante source d’inspiration. Dès que les frontières asiatiques seront de nouveau ouvertes en 2022, je reprendrai mon sac à dos pour effectuer un périple, voire deux si j’ai de la chance.

  • Un voyage dans le désert du Taklamakan, en Chine, à Dunhuang, afin de visiter les fabuleuses grottes de Mogao, grottes qui tiennent un rôle important dans le nouveau roman sur lequel je travaille : à l’intérieur a été retrouvée la version orientale de la bibliothèque d’Alexandrie.
  • Le fameux pèlerinage de deux mois au Japon dont je vous avais parlé dans mon article précédent.

    En attendant, je dois bien avouer que parfois mon esprit erre en Géorgie, au milieu des montagnes sauvages, à la recherche de ce lac magique tout droit sorti d’un songe de Lermontov.

Turquoise Caucase

Mon petit coin de paradis

Havre des rêves enfouis

Pour Damien, à qui je dois tout. Merci mon ami.

Published in: on août 31, 2021 at 4:14  Comments (6)  

Là où le vent berce les mots

Au printemps, j’ai eu envie de reprendre mon vieux sac à dos et de repartir au Japon. Envie de marcher à l’ombre des cerisiers en fleurs, juste pour écrire. J’ai toujours eu l’impression bizarre d’être comme chez moi dans ce pays étranger où tout me semble, paradoxalement, plus simple. Lorsque je suis d’humeur mélancolique et que j’écoute cette reprise de Hisaishi, la seule idée de me rendre au Japon me fait l’effet d’un retour aux sources vers un paradis perdu.

Je pense que c’est en partie lié à mon enfance. Il y a quelques mois, ma mère m’a rappelé que lorsque je n’étais encore qu’un tout petit garçon, mes parents m’avaient amené à Tokyo dans le cadre d’un voyage professionnel. Très occupés, ils m’avaient confié à une nourrice habillée en costume traditionnel. Je n’en ai conservé qu’un souvenir flou, mais ma mère avait été marquée par le respect que cette femme témoignait lorsqu’elle me saluait en s’inclinant devant moi, ainsi que par la tendresse qu’elle me prodiguait, comme si j’étais son propre fils. Peut-être a-t-elle contribué à semer dans mon cœur l’amour que je porte à ce pays ?

Étrangement, les hasards de la vie m’ont poussé à visiter plusieurs fois le Japon… quand ce n’était pas le Japon qui venait à moi. Lorsque j’étais enfant, à Cannes avaient déjà lieu le MIPCOM et le MIPTV, des salons réservés à la vente de programmes télévisés venus des quatre coins du monde. Le petit autiste que j’étais passait des journées entières, tout seul, devant le stand de la Toei Animation, une société japonaise qui produit des animes. Je regardais discrètement les bandes-annonces alléchantes qui tournaient en boucle sur le moniteur du stand, sans oser me manifester. Un jour, des Japonais habillés dans des costumes très chics se rendirent compte de ma présence. Je m’attendais à être chassé, mais ils m’offrirent un fauteuil. Au début, je n’étais pas sûr de leurs intentions, ils me parlaient dans un anglais bizarre. Je finis par comprendre qu’ils me demandaient, avec respect, de donner mon avis sur deux épisodes de deux séries animées. Ils souhaitaient que je détermine laquelle me plaisait le plus, comme si j’étais un adulte qui travaillait à leurs côtés ! J’étais intimidé, je n’étais pas habitué à ce qu’on prête autant d’importance à mes opinions, mais ils me répétaient avec douceur que je devais faire preuve de franchise. Ils désiraient probablement savoir quels pouvaient être les goûts d’un petit Français lambda… et eurent l’air satisfaits de mon choix : après mon verdict, ils échangèrent entre eux en japonais, hochant la tête en souriant, comme s’ils se félicitaient d’être dans le vrai. Quelle ne fut pas ma surprise, en allumant la télévision un an plus tard, de réaliser que j’avais vu, sans le savoir, en avant-première un épisode de Saint Seiya, les Chevaliers du zodiaque !

Je parle de respect et de douceur dans les échanges, mais cela va bien au-delà. Je trouve qu’il y a quelque chose d’incroyablement noble dans l’âme japonaise, comme l’a prouvé l’émouvante histoire de Masao Yoshida, le charismatique directeur de la centrale de Fukushima. Le 11 mars 2011, suite au tsunami, les huit réacteurs des centrales Daini et Daiichi se retrouvèrent dans un état critique. Sans électricité, il devenait impossible de refroidir les réacteurs… Hasard incroyable, Masao Yoshida était sur le site ce jour-là ! Au lieu de fuir les radiations, il resta sur place pendant cinq jours interminables. Au milieu de terrifiantes explosions, avec des moyens dérisoires qui confinaient au bricolage, Yoshida et ses hommes réussirent à rétablir de façon ingénieuse le refroidissement des réacteurs endommagés. Fumeur invétéré doté d’un tempérant colérique, Yoshida n’hésita pas à désobéir aux ordres absurdes du Premier ministre qui lui demandait de ne pas refroidir les réacteurs avec l’eau de mer, épargnant à des centaines de millions de Japonais un nouveau Tchernobyl. Lors de l’audition de la commission d’enquête, il évoqua le manque d’empathie du Premier ministre et des technocrates de la compagnie TEPCO, qu’il se disait prêt à « tabasser » (!). Il défendit contre vents et marées ses hommes, ces derniers l’adulaient. Quelques mois plus tard, Masao Yoshida mourut des suites des radiations, ce qui provoqua une très vive émotion au sein de la population, qui n’a jamais oublié le héros qui a sauvé le Japon.

C’est peut-être à cause de cet état d’esprit que la voix de Clare Ushima me bouleverse, son chant exprime l’idée que, parfois, le courage se résume à accepter tous les sacrifices, même les plus douloureux… Un courage qui ressemble à l’amour dans ce qu’il a de plus inconditionnel.

Une citation de Shantideva illustre cette philosophie : « tous ceux qui souffrent dans le monde souffrent à cause du désir qu’ils ont pour leur propre bonheur. Tous ceux qui sont heureux dans le monde le sont en raison de leur désir pour le bonheur d’autrui ».

Le destin tragique de Masao Yoshida peut parait exceptionnel, mais de nombreux Japonais ont gardé vivant cet esprit « chevaleresque » (ou plutôt « samouraï »), comme le prouve l’histoire des cinquante de Fukushima, les hommes qui sont restés auprès de Masao Yoshida, tandis que plusieurs centaines de retraités ont voulu reprendre du service pour éviter que l’on sacrifie des jeunes en bonne santé… Un autre monde. J’ai moi-même constaté sur place cette noblesse d’âme à maintes reprises, notamment en découvrant l’île de Niijima dans l’archipel d’Izu. Ce jour-là, la météo n’était pas terrible…

Le lendemain, alors que je dormais dans un gite, la propriétaire entra en catastrophe dans ma chambre en criant en anglais « typhoon ! typhoon ! ». J’eus à peine le temps de rassembler mes affaires dans mon sac à dos qu’elle m’entraîna dans son 4X4. Nous fonçâmes en direction de l’unique port, au milieu de ce qui ressemblait à un début de tempête tropicale. Alors que j’embarquais stupéfait sur le dernier navire, je distinguais sa petite main me saluer depuis le quai, tandis qu’elle repartait précipitamment en voiture en direction de son abri. Je réalisais avec émotion qu’elle avait pris des risques pour aider un étranger dont elle ignorait tout. Tout le long du voyage, la météo ne cessa de se dégrader, arrivé à Tokyo je fus accueilli par des pluies battantes… et la nouvelle que le typhon avait, hélas, causé des victimes.

Une autre année, lors d’inondations qui avaient paralysé mon train, un passager insista pour m’accompagner 45 minutes dans le métro juste pour s’assurer que j’allais dans la bonne direction, puis m’expliqua qu’il devait repartir dans l’autre sens pour ne pas arriver en retard à son travail… Ce ne sont que deux exemples parmi tant d’autres anecdotes que j’ai personnellement vécues.

Cet été, les frontières du pays du soleil levant sont restées fermées, mais mon désir de voyage, lui, est demeuré ancré en moi. J’ai ce besoin de nourrir mon imaginaire, car au fond de moi, il n’y a jamais eu de différence entre ma vie d’auteur et ma vie tout court. Si depuis janvier, je parcours quotidiennement 15 kilomètres par jour en forêt, c’est aussi en partie parce que je dois vivre de nouvelles expériences pour écrire. Durant ma jeunesse, je voyageais beaucoup, hors de ma zone de confort… j’ai même écrit dans le désert jordanien. Pétra a inspiré la forteresse de Perdition dans le tome 1 des pirates de l’Escroc-Griffe, de même que la fusion du Japon et des aborigènes d’Australie ont donné naissance au peuple kazarsse.

Voyager pour écrire, voyager pour guérir… Pendant un moment, je me suis demandé si je ne devais pas intégrer une « résidence d’auteur » à Tokyo ou Kyoto, c’est-à-dire une institution dans laquelle l’écrivain est nourri et logé plusieurs mois. J’ai finalement décidé que, l’année prochaine, j’accomplirai mon rêve : effectuer un pèlerinage bouddhiste de deux mois, le plus ancien du Japon, à pied, autour de l’île de Shikoku, connue pour incarner le Japon « profond ». Ce cinquième périple dans ce pays me permettra d’écrire sur la route mon… cinquième (futur) roman et de méditer pendant 1200 kilomètres, à raison de 20 kilomètres par jour. Le but étant de visiter les fameux 88 temples de Shikoku (dans lesquels seuls les pèlerins « sincères » habillés en blanc, les henro, sont invités par les moines à dormir et manger), puis de me rendre à Okinawa.

ce n’est pas ma photo, mais j’aurais aimé

Ce cinquième livre sera le plus personnel, pour ne pas dire le plus expérimental, à mi-chemin entre le carnet de route et le récit autobiographique… mais j’ai décidé de ne pas attendre ce futur voyage pour partir écrire à l’étranger, car j’ai besoin de me retrouver. Écrire quand on est si loin guérit toutes les blessures.

On dit souvent que peu importe la destination, ce qui compte, c’est le voyage. Le 7 août, je m’envolerai vers un autre beau pays, la Géorgie, afin de découvrir les montagnes du Caucase, les plus élevées d’Europe, et la Svanétie, perdue entre l’Abkhazie, l’Ossétie du Sud, la Tchétchénie et le Daghestan… La frontière entre Orient et Occident, une terre de légendes qui conserve une grande part de mystère.

Là-bas, les coutumes païennes sont si enracinées que, dans certains villages reculés, les gens pratiquent encore des sacrifices d’animaux durant la fête de Lomisoba, un syncrétisme pagano-chrétien. Depuis la préhistoire, on y parle des dizaines de langues et de dialectes non indo-européens uniques au monde, parfois seulement dans de minuscules villages de quelques dizaines d’habitants. Mon grand-père linguiste aurait été heureux de me savoir attiré par cette mosaïque de cultures.

Ce périple peut sembler très égoïste, étrange ou même fou, et ça l’est dans une certaine mesure, mais écrire durant un voyage est ma thérapie pour soigner les fêlures de l’âme. S’isoler pour mieux revenir vers les autres, une fois qu’on a fait la paix avec soi, parce que ce sont les autres qui donnent du sens à l’existence. Pour y parvenir, quoi de plus approprié que le silence des montagnes du Caucase ? Là où le vent berce les mots.

Published in: on juillet 30, 2021 at 2:00  Comments (10)  

Du show don’t tell au sensorium

Il y a quelques jours, j’ai revu Sans un bruit avant de découvrir son excellente suite au cinéma. J’avoue avoir été impressionné par la façon qu’a le génial réalisateur/scénariste/acteur John Krasinski (Jim dans la série comique The Office !) de s’en tenir à un principe simple : utiliser les sens d’un personnage pour plonger le spectateur dans le récit.

De nombreux cinéastes négligent cette problématique et tombent dans le cliché en nous montant des points de vue inutiles : celui du président des États-Unis confronté à une invasion alien (Independance Day), ou de personnages taillés pour l’action tels que des militaires, quand il ne s’agit pas d’un point de vue externe omniscient (un vaisseau alien survole la lune dans Transformers 3).

Le scénario de Sans un bruit est aux antipodes de ces longs-métrages, il raconte en effet l’histoire d’une famille qui est confrontée à une invasion extra-terrestre particulièrement terrifiante, les créatures étant attirées par le bruit. Cette contrainte amène un point de vue intimiste crucial, riche en immersion. 

Pour le dire plus simplement, Sans un bruit s’inscrit dans la lignée des grands films d’invasion alien qui adoptent le point de vue de personnages banals. Que ce soit dans la Guerre des mondes, Captive State, Monsters, The Mist, Signes ou Premier Contact, on ne sait pas grand-chose sur les créatures qui menacent les protagonistes. Ce qui compte, c’est moins l’information que la sensation, une contrainte narrative qui parle à tous les auteurs. J’avais abordé cette problématique il y a quelques années dans deux articles, Rendre un récit vivant et immersif partie 1 et partie 2. En fait, ce fameux show don’ tell n’est que la partie émergée d’un iceberg plus grand qu’on appelle le sensorium, que j’ai évoqué récemment lors d’un atelier d’écriture.

Grâce au cinéma et aux séries télévisées, nous vivons dans un monde de plus en plus visuel, ce qui n’est pas sans provoquer un effet pervers : de nombreux auteurs écrivent des séquences comme s’il s’agissait des scènes de films, ce qui n’est pas un mal en soi.

Le problème, c’est qu’ils ont parfois tendance à négliger les autres sens : 

  • le toucher
  • l’ouïe
  • le goût
  • l’odorat

Loin d’être gadget, s’aider de ces sens permet de favoriser l’immersion, le réalisme, un peu comme si on ajoutait plusieurs dimensions au récit.

Exemple : la madeleine de Proust. 

On a tous le souvenir d’un plat délicieux qu’on adorait durant notre enfance. Essayer de transmettre toute cette gamme de sensations, la première fois qu’on découvre un aliment agréable, c’est amener de la nostalgie. Retirer les sens, revient à appauvrir le texte, parce que les sens sont aussi là pour amener du conflit, c’est-à-dire de la tension.

Dans le roman Birdbox, de Josh Malerman, Malorie doit guider deux enfants vers une colonie de rescapés. Ils sont tous les trois les yeux bandés, pour éviter des créatures invisibles qui provoquent la folie et mènent au suicide. Ce qui est terrifiant dans ce roman, c’est le fait que le personnage soit privé de la vue, qu’il soit obligé d’imaginer une scène.

L’air mordille leur visage, les égratignures qui les grêlent. Les enfants ne se plaignent pas. Ce n’est pas une enfance, se dit-elle en les conduisant vers la rivière. Puis elle l’entend. Avant même d’atteindre le quai, elle entend le roulis de la barque dans l’eau. La jeune femme marque une pause pour resserrer leurs bandeaux, après quoi elle les conduit sur les planches de bois. Oui, se dit-elle, elle est encore ici.

Dans le roman horrifique Jessie, de Stephen King, adapté au cinéma par Mike Flanagan (l’auteur de la terrifiante série The Haunting of Hill House), un couple part en week-end dans une maison isolée. Dans le cadre d’un jeu sexuel, le mari attache sa femme au lit avec des menottes, mais soudain il a une crise cardiaque et meurt. Sa femme se retrouve livrée à elle-même.

À un moment donné, Jessie va entendre des bruits, qui ont une importance capitale, puisqu’elle est prisonnière. De la même façon, elle va devoir se libérer à tout prix de ces menottes. Le simple fait de décrire la sensation du métal sur la peau quand elle essaie de se détacher amène énormément de tension, on souffre avec le personnage.

Un sens qu’on néglige dans un récit, c’est bien évidemment l’odorat, ce qui est dommage, car on se prive ainsi de tout un panel du sensorium.

Exemple, un passage « choc » du Parfum de Patrick Süskind.

A l’époque dont nous parlons, il régnait dans les villes une puanteur à peine imaginable pour les modernes que nous sommes. Les rues puaient le fumier, les arrière-cours puaient l’urine, les cages d’escalier puaient le bois moisi et la crotte de rat, les cuisines le chou pourri et la graisse de mouton ; les pièces d’habitation mal aérées puaient la poussière renfermée, les chambres à coucher puaient les draps graisseux, les courte-pointes moites et le remugle âcre des pots de chambre. Les cheminées crachaient une puanteur de soufre, les tanneries la puanteur de leurs bains corrosifs, et les abattoirs la puanteur du sang caillé. Les gens puaient la sueur et les vêtements non lavés ; leurs bouches puaient les dents gâtées, leurs estomacs puaient le jus d’oignons, et leurs corps, dès qu’ils n’étaient plus tout jeunes, puaient le vieux fromage et le lait aigre et les tumeurs éruptives.

En ce qui concerne les sens, on peut aussi dire que, parfois, moins c’est mieux. Entendre des gouttes tomber sur le plancher peut donner à penser que c’est de l’eau… Mais que se passerait-il si le protagoniste savait que quelqu’un venait de trouver la mort dans cette maison ? Il pourrait imaginer tout un tas de choses en entendant ces gouttes, qu’il pourrait prendre pour du sang… C’est la fameuse parabole bouddhiste de la corde qu’on imagine, dans le noir, être un serpent. Donner au lecteur des informations à la façon d’un peintre impressionniste, de façon minimale, peut se révéler très efficace.

Une odeur de renfermé peut inconsciemment influencer le lecteur et permettre à l’auteur de mettre en place une ambiance nostalgique si on parle d’une vieille libraire poussiéreuse qui a beaucoup de cachet, ou au contraire sinistre. Il ne faut pas hésiter à s’aider de la sémantique et utiliser des mots positifs ou négatifs, selon ce qu’on veut faire passer comme sensations.

Personnellement, quand j’entends en bord de mer les mouettes chanter, le petit garçon qui est en moi a l’impression qu’il va embarquer sur un navire pirate pour prendre le large, c’est l’appel de l’aventure ! Ce n’est probablement pas le cas de ces Britanniques… Ironie du sort, donner à manger à une mouette à la main peut se révéler dangereux, sa morsure est riche en bactéries, je me souviens même d’un fait divers survenu sur la Côte d’Azur il y a quelques années, un décès lié à une septicémie. Un même animal peut donc véhiculer des charges émotionnelles extrêmement différentes !

Sur un premier roman, tous les jeunes auteurs, et j’en ai fait partie, ont la hantise d’ennuyer le lecteur avec une histoire qui manque de tension… mais en réalité, grâce au sensorium et plus largement au show don’t tell, une intrigue entière peut se dérouler en huis clos. C’est le cas du roman Cujo, l’histoire d’une famille piégée dans une voiture à cause d’un chien victime de la rage. Bien qu’en tant qu’auteur, je n’ai heureusement jamais vécu une situation aussi dramatique, qui n’a jamais été inquiet en se retrouvant accidentellement enfermé dans une pièce ? Il ne faut pas hésiter à s’inspirer des expériences heureuses ou malheureuses du quotidien pour transmettre sensations et émotions.

Nos limites ne sont que celles imposées par notre imagination. 

Published in: on juillet 17, 2021 at 10:19  Laisser un commentaire  

Mon autisme

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Voyage existentiel en Nouvelle-Calédonie, 2004

Cette année, j’ai partagé peu d’articles sur ce blog, principalement à cause de mon projet de roman chronophage, mais aussi parce que j’ai dû digérer de nombreux chamboulements. En l’espace d’un an, j’ai en effet appris beaucoup de choses, et pas seulement en matière d’écriture. Pendant 43 ans mon fonctionnement psychologique demeurait à mes yeux une énigme, jusqu’à ce que je fasse en 2020 une découverte qui a totalement bouleversé ma vie… en bien. Après avoir pris du recul sur cet événement, je me suis dit que livrer ce long témoignage pourrait peut-être aider des personnes au parcours similaire.

Lorsque j’ai été publié, j’ai évoqué mon enfance plongée dans l’imaginaire, mais je dois reconnaître que dès la maternelle, j’ai senti que j’étais différent, au point d’éprouver le sentiment d’avoir été adopté. Les sarcasmes m’échappaient, surtout quand on me disait « va voir si j’y suis ». Je trouvais cette phrase stupide, je savais pertinemment que mon interlocuteur se tenait là, sous mes yeux, je n’avais pas besoin de le chercher ! Je possédais une fâcheuse tendance à exprimer exactement ce que je pensais, sans le faire exprès, si bien qu’à partir du collège, à ma grande surprise, je devins le souffre-douleur de ma classe. Dire la vérité était une seconde nature pour moi, d’ailleurs je ne comprenais pas pourquoi un adulte se vexait quand je lui expliquais que je préférerais mourir plutôt que de me retrouver à travailler comme lui, plus tard, derrière un bureau.

Pour fuir ce quotidien morose, je me réfugiais plus que jamais dans des univers imaginaires et les jeux vidéos, mais cette fuite prit des proportions inouïes : à 14 ans j’avais parfois du mal à distinguer la réalité de la fiction, je croyais en l’existence du Necronomicon et des Petits-Gris.

En classe de neige, j’avais secrètement amené avec moi dans un tupperware une plante qui se divisait dans l’eau, que je prenais pour un organisme extra-terrestre. Mes compagnons de chambrée en étaient un peu moins persuadés. Excédés par son odeur, ils jetèrent dans les toilettes ma précieuse « créature ». Lorsque le professeur de sciences naturelles me demanda, très embarrassé, des explications, je me contentais de répondre laconiquement qu’il s’agissait juste d’une expérience, que je fus bien sûr incapable de résumer. J’en arrivais à la conclusion que :

— je m’étais peut-être enflammé avec cette histoire d’entité extra-terrestre
— s’adonner à de telles expériences ne m’aiderait pas à rencontrer une fille
— j’étais une fois de plus grillé auprès de la totalité de mes camarades ainsi que de l’équipe pédagogique
— j’avais une imagination phénoménale, mais j’ignorais d’où elle venait

En arrivant dans un collège catholique, je découvrais avec surprise que certains geeks m’appréciaient.

Le terme « geek » n’est pas trop fort puisque l’un d’entre eux avait démonté un Minitel pour brancher son Apple IIGS en réseau local sous mes yeux ébahis. Avec mes nouveaux amis, nous essayâmes de créer un club de jeu de rôle afin d’organiser des parties de Star Wars, mais la demande fut refusée, car une enseignante nous expliqua doctement que « dans vos jeux, vous ne faites que tuer  » : dans les années 90 la télévision diffusait des émissions anxiogènes comme celle de Mireille Dumas, Bas les masques. Les adolescents qui jouaient à Donjons et Dragons étaient considérés comme de dangereux déséquilibrés en puissance, capables de meurtres rituels à caractère satanique ! Et comme nous étions dans un établissement catholique…

Suite à cette émission, la mère d’un ami, très pieuse, brûla ses feuilles de personnages, car, pour elle, son fils (qui imitait à la perfection le cri d’un wookie) jouait au « jeu du diable ».

À cause de ce puritanisme ambiant, notre club de jeu de rôle devint clandestin, nos parties de Star Wars se déroulaient tous les jours, après la cantine. Comme les faits ont eu lieu il y a trente ans et sont désormais prescrits par la loi, je peux maintenant avouer que je profitais de la récréation pour vendre, sous le manteau, des jeux Amiga 500 copiés sur des disquettes, 30 francs pièce. Mon trafic prit une telle ampleur que j’avais imprimé sur des feuilles de papier des listes de jeux classées par ordre alphabétique, des catalogues destinés à mes nombreux consommateurs clients. Je fis même l’acquisition d’un lecteur de disquettes externe pour aller encore plus vite dans mes copies, tandis que ma mère était heureuse de me voir si « à l’aise avec les ordinateurs ».

Étant donné que je m’ennuyais à l’école, je réussis à me dégoter une minuscule petite télévision portable à piles, munie d’une antenne hertzienne, qui fut rapidement confisquée par une jeune professeure remplaçante. Jamais je ne vis autant de consternation dans un seul regard.
— Il a amené une télé en cours ! gémit-elle, devant la classe, hilare.
Alors que mes camarades pleuraient de rire, elle me supplia de m’orienter vers une filière technique, ce qui me vexa profondément, sans que je comprenne pourquoi : après tout, n’avait-elle pas raison ? Les longues études ne semblaient pas pour moi.

Quand je revis quelques mois plus tard ma professeure remplaçante travailler comme caissière au Quick, je fus troublé : elle avait beau être une jeune enseignante, elle était aussi décalée que je pouvais l’être, car elle s’était retrouvée contrainte d’accepter temporairement un job dans un fast food (cette pensée un peu cruelle eut par la suite sur moi de terribles répercussions d’ordre karmique). J’étais frappé de constater que malgré son niveau d’étude, elle rencontrait des problèmes d’orientation. J’avais l’impression bizarre de contempler mon propre avenir, ce qui n’était pas pour me rassurer.

En seconde, mes résultats scolaires devinrent catastrophiques, les conversations de mes camarades de classe, qui tournaient essentiellement autour des pots d’échappement et du football, m’ennuyaient, sans parler du harcèlement des élèves et des moqueries de certains professeurs. Je devins quasi mutique, je ne parlais qu’à mes amis geeks le week-end, avec lesquels je devenais un moulin à paroles. Il nous arrivait de monter clandestinement le samedi au sommet de l’observatoire désaffecté de Cannes. Un jour, nous décidâmes d’amener dans un sac à dos un scanner radio (illégal) relié à une puissante antenne portative et alimenté par une lourde batterie de voiture qui suintait l’acide sulfurique. Au sommet de l’observatoire, nous nous amusions à écouter au hasard des conversations de téléphones sans fil… ou celles des voitures de police. Tout se déroulait bien, jusqu’au moment où un membre du groupe fut pris d’un coup de folie. Il s’empara du micro et, à notre immense consternation, insulta une patrouille. Un agent nous répondit à travers le scanner radio, furieux, et nous vîmes aussitôt une moto de police remonter la colline vers l’observatoire, ce qui provoqua une fuite mémorable en vélos, skateboards et scooters.

À la même époque, je me retrouvais avant-dernier de la classe, tandis qu’à la maison, je dévorais rapidement quantité de romans de plusieurs milliers de pages. Qu’est-ce qui clochait chez moi ? La nuit, je m’amusais à voyager en rêve dans un monde onirique. Je dessinais des cartes de pays fantastiques qui n’existaient pas, une planète entière d’archipels pirates que je rassemblais dans un volumineux classeur destiné à mes parties de jeux de rôle.

Ma mère était tellement mal à l’aise qu’un été, ledit classeur disparut du jour au lendemain, mais je n’osais aborder le sujet à table, de peur qu’elle m’avoue qu’elle me prenait pour un cinglé. Impression confirmée par ma professeure d’Italien : quand je la rencontrais par hasard à la fin de l’année, elle ne put s’empêcher de me confier, avec un rire gêné : « je suis soulagée de t’entendre parler, je me demandais si tu n’étais pas autiste ! ».

Après avoir obtenu par miracle le Bac au rattrapage oral lors d’une année d’internat, je pensais rentrer un peu plus dans le moule… jusqu’au moment où la simple idée de « sortir en boite » (Côte d’Azur oblige) me donnait envie de m’immoler par le feu. Je préférais mille fois explorer avec mes amis les égouts de Cannes (que nous cartographions minutieusement sur un plan) en écoutant Mister Superstar de Marylin Manson, que de me dandiner sur les tubes décadents des années 90.

C’est à cette époque que je me mis à jouer de la batterie avec un groupe de rock amateur, une façon comme une autre de me défouler. Le monde me révoltait tellement qu’au moment de découvrir Internet, l’un des premiers mails que j’envoyais fut un message de condoléances adressé au MRTA, le mouvement révolutionnaire péruvien Tupac Amaru dont le commando avait été massacré à Lima par la police de Fujimori. Je n’obtins jamais de réponse.

Avec moi, tout devenait excessif. Comme j’étais le garçon qui ne savait pas plus parler de la pluie et du beau temps que draguer, l’Humanité demeurait un mystère. À l’Université, un ancien copain de lycée m’apprit qu’en terminale, une voisine de table qui me faisait en permanence la gueule était en fait amoureuse de moi. Quand je lui répondis que je ne le savais pas, il fut sidéré et ne voulut pas me croire. « Toute la classe était au courant », me révéla-t-il. Je l’ignorais, trop occupé à lire des mangas, Nietzsche ainsi que des essais politiques anarchistes.

Je n’étais pas seulement maladroit avec les filles, j’avais du mal à reconnaître les visages de personnes avec qui j’avais pourtant discuté cinq minutes auparavant, et même leurs états d’esprit, ce qui causait des quiproquos embarrassants. À la fac, lorsque je vendais des abonnements de journaux pour l’Office Universitaire de Presse (« l’OFUP »), je ne pouvais m’empêcher de ricaner en secouant la tête d’un air condescendant quand des étudiants avaient le malheur de choisir une revue que je jugeais médiocre… ce qui les mettait bien sûr dans une colère noire, et faisait de moi le connard vendeur le plus nul du campus. Il m’est arrivé de « fuir » (je n’ai pas d’autre mot) une soirée étudiante où il y avait pourtant de jolies filles et de l’alcool pour rejoindre mes amis geeks qui organisaient une partie de jeu de rôle.

Ma nemesis n’était rien d’autre que l’ennui d’une vie balisée, que je trompais avec un nonchalant anarchisme. J’étais comme un auteur jardinier qui écrit au fil de l’inspiration et qui ne supporte pas qu’une intrigue soit déjà tracée.

L’été, au lieu d’essayer de me faire inviter dans les soirées branchées de Cannes, j’adorais pêcher tout seul sur un ponton du Mouré Rouge en lisant des bouquins d’Anne Rice (et en buvant des bières), ou même jouer le soir sur un vrai didgeridoo que mon oncle d’Australie m’avait offert, quand je ne jouais pas à la batterie Roots de Sepultura.

Avec mes amis geeks, je participais en forêt à des parties de paintball sauvages parfaitement illégales (en T-shirt, car sans protection c’était plus drôle, ne faites pas ça chez vous), à des soirées rave clandestines, parfois même à des JDR Grandeur Nature, vêtu d’une authentique cotte de mailles qui pesait plusieurs kilos.

Même sans voiture, j’étais capable d’aller avec un ami jusqu’à Marseille juste pour assister un concert de Cradle of Filth, quitte à marcher une partie du trajet au bord d’une autoroute la nuit… habillés en noir. J’avais une dégaine tellement louche que régulièrement des jeunes venaient me demander si je ne vendais pas de la drogue. Je me sentais plus proche des marginaux que de la jeunesse dorée de la Côte d’Azur qui nous méprisait. Il m’arrivait d’accompagner deux copains handicapés mentaux fans de Michel Sardou au karaoké, deux personnes pour qui j’avais une tendresse particulière. J’adorais passer du temps avec eux, parce que j’étais moi-même un paria en manque d’affection. Avec eux, la vie était tellement simple.

Heureusement, j’avais toujours mes amis geeks du collège, ma famille de cœur, mon équipage pirate. Le soir, nous pouvions nous rendre discrètement avec nos ordinateurs portables dans les bureaux d’une grande entreprise de la région afin de profiter de leur « global extra net » à 20 Mo, un débit rarissime au début des années 2000. Nous jouions toute la nuit en LAN à Dawn of war, tels des parasites numériques. Cette passion du jeu vidéo plongeait ma première copine dans des abîmes de perplexité. Je dois avouer que je la trouvais étrange : aussi incroyable que cela puisse paraître, elle était peu intéressée par les tardigrades, l’archéologie romaine en Afrique proconsulaire, la peinture de jeux de figurines ou le black metal norvégien. Même le cinéma expérimental de Vincenzo Natali la laissait de marbre, c’est dire combien cette fille était bizarre.

Pourtant, je l’aimais à la folie : durant mes fouilles archéologiques en Jordanie, je marchais tous les jours plusieurs kilomètres pour lui poster un poème en alexandrins, sans me douter qu’elle désirait mettre un terme à notre relation. À mon retour en France, j’étais inconsolable, ce qui exaspérait la totalité de mon entourage qui tentait de m’expliquer qu’elle et moi n’avions, mais vraiment, strictement aucun point commun.

J’étais tellement décalé, que suite à des échanges conflictuels avec mes directeurs de recherche, à l’issue de prospections archéologiques à Carthage, ils décidèrent de me remettre ma Maîtrise en Histoire à condition que je promette de ne JAMAIS m’inscrire en DEA, compromettant de facto mon projet de thèse en archéologie. Viré officieusement de la Fac, mais avec un diplôme en poche, la prophétie autoréalisatrice se réalisa : à l’image d’une tragédie grecque, je suivais la loi du karma et devenais, comme la jeune enseignante que j’avais connue au collège, à mon tour équipier dans un Quick. Incapable de gérer une commande sans commettre de bourdes devant des clients médusés, dépassé par la gestion subtile des dates de péremption des salades, et stupéfait par la rapidité à laquelle des frites pouvaient griller, c’est fort logiquement que mon manager me demanda de me concentrer sur le ménage. Je passais l’essentiel de mes journées à balayer, à nettoyer les plinthes et à laver sans laisser de traces les vitres. Je n’avais quasiment plus d’interactions sociales. Ça y est ! J’avais enfin trouvé le métier alimentaire idéal, le Graal du niveau zéro des responsabilités ! Comme tout est impermanent, je fus un jour déchu de ce paradis terrestre par mon manager. Alors que je balayais, il me tapota l’épaule :
— Tu sais ce que ça veut dire « Quick », en anglais ?
— Ça veut dire « rapide » ?
— Voilà (nouveau tapotement d’épaule).

Mon manager laissait entendre que je ne possédais même pas le niveau de qualification élémentaire pour effectuer le ménage, ce qui ne manquait pas de m’angoisser, surtout après mon départ de l’Université. Mes bizarreries étaient plus graves que je ne l’imaginais : jamais je ne réussis à passer mon permis de conduire, car gérer la boite de vitesse, pousser les pédales tout en tenant le volant et en observant mon environnement pendant une heure me réclamait une concentration démesurée qui me laissait exténué pour le reste de la journée. J’étais un danger public, ce qui rendait fou mon moniteur d’école ouvertement Front National, qui me demandait rageusement avec l’accent du sud si je n’avais pas également des problèmes « pour niquer », ce que je trouvais un tantinet cavalier.

J’ai parfois l’impression d’être enfermé dans mon propre corps. Quand j’épluche une pomme au couteau, je sais que je ne tiens jamais la lame de la bonne façon, mais je suis comme un fantôme qui regarde avec consternation son ancienne enveloppe charnelle. J’ai cruellement conscience que je suis aussi agile que C3PO, mais je ne peux rien y faire.

Moi devant le miroir au matin

Quand je bricole, c’est comme s’il s’agissait de la toute première fois. J’ai d’ailleurs abandonné l’Aïkido en partie parce que je n’arrivais pas à reproduire les gestes de mon professeur quand il se plaçait en face de moi, contrairement au taï-chi, dont la lenteur me convient parfaitement (enfin, sauf quand il faut se défendre dans la rue).

Un an après l’épopée du Quick, je finis par croiser à la sortie du cinéma une fille qui avait travaillé avec moi. Elle m’avait marqué, car lorsqu’elle découvrait sa photo sur le tableau de lemployé du mois, elle hurlait de joie. Quand je lui révélais, non sans une certaine fierté, que j’étais désormais prof d’histoire-géo remplaçant dans l’enseignement privé, elle me regarda avec de grands yeux :
— À l’époque, on croyait tous que tu étais travailleur COTOREP ! m’avoua-t-elle avec stupéfaction.
Pour info, la COTOREP, c’était l’organisme qui gérait la réinsertion professionnelle des handicapés.
Ce n’était pas une blague de sa part : je voyais bien qu’elle était sidérée et sincère, ce qui était d’autant plus déstabilisant. Je me suis alors demandé si je n’avais pas ce que les gens appellent pudiquement « un retard ». Longtemps, je me suis cherché professionnellement puis, après douze ans de travail sur ma trilogie, j’ai fini par devenir un auteur publié qu’on invitait à des salons. Bien que je sois aujourd’hui animateur d’ateliers d’écriture et intervenant extérieur pour l’Université de Metz, mener plusieurs activités de front au quotidien reste très difficile pour moi. J’ai des problèmes de concentration, j’ai besoin de listes et de grilles sinon « je me perds »…

Je peux être tellement passionné, pour ne pas dire absorbé par une activité, que le temps n’existe plus. Lorsque j’écris, que je lis, ou que je regarde un film, je suis emprisonné dans un véritable labyrinthe mental, comme si l’univers disparaissait autour de moi. Je vis littéralement l’histoire, au point d’être bouleversé par le destin d’un personnage. Ressentir une telle immersion est à la fois un avantage pour l’auteur que je suis, mais également un inconvénient au quotidien quand il faut mener d’autres activités très concrètes en parallèle. C’est pour cette raison que je privilégie les routines : avant le confinement, je suis allé pendant dix ans au cinéma chaque mardi, à 14h00, « parce qu’avec le Cinéday d’Orange pour une place achetée vous avez une place offerte ».

Ce qui est troublant, c’est que j’ai souvent l’impression d’être une sorte « d’idiot cultivé » : neuf fois sur dix, je suis incapable de me rappeler si j’ai fermé la porte à clef, je dois revenir sur mes pas vérifier. Je ne sais pas reconnaître la voiture d’un ami, ou même me souvenir comment j’étais habillé hier, et pourtant j’étudie des livres complexes traitant de philosophie bouddhiste. Je suis passionné par les travaux de vulgarisation en mécanique quantique, j’ai réussi à conserver un mimosa pudica un an et demi, je peux me rappeler dans les moindres détails de souvenirs insignifiants vieux de plusieurs décennies, j’ai une bonne mémoire des chiffres… mais à côté de ça, je suis nul en maths !

Suite au diagnostic d’un membre proche de ma famille, j’ai commencé à me demander si je n’étais pas moi aussi neuro-atypique, d’autant plus que faire les courses au supermarché relève du cauchemar. Passer un samedi après-midi dans un centre commercial me prend une quantité si astronomique d’énergie qu’en l’espace d’une heure, je suis épuisé par le bruit ambiant, au point d’éprouver de terribles migraines accompagnées de nausées ou de devoir faire une sieste. Quand je suis en société, je déteste certaines odeurs, je peux sentir de très loin un parfum que personne ne va remarquer. Je possède d’autres bizarreries sensorielles : je ne supporte pas le contact du velours sous mes ongles, la texture d’une chemise en lin ou le son d’un ballon qui éclate. Mes amis et ma famille savent que je passe tout l’hiver en T-shirt, et qu’à l’inverse la canicule ne me gêne guère.

Séance de méditation

Je peux écouter en boucle cinquante fois d’affilée un morceau de musique que j’apprécie, sans m’en lasser. Un jour, un infirmier étonné m’a signalé que j’avais une tolérance anormale à la douleur, ma dentiste m’a même demandé avec stupéfaction comment j’avais pu tenir des mois avec une dent brisée, la racine à vif.

Pendant le premier confinement, je relativisais ces expériences insolites en disant à ma femme que si j’étais bizarre, alors cela signifiait qu’elle l’était probablement plus que moi, car « qui se rassemble s’assemble » (attention au fusil de Tchekhov).

Or, durant ce premier confinement, ma compagne m’apprit que des psychiatres organisaient des téléconsultations. Je décidais alors de comprendre enfin qui j’étais vraiment, d’autant plus que ma femme connaissait un docteur bienveillant et très compétent. Je l’ai à mon tour consulté. Il m’a écouté et, curieusement, il prenait beaucoup de notes quand je parlais. Je m’attendais à ce qu’il me regarde avec de grands yeux, ou même à une levée de boucliers (« allons Monsieur Guillermou, mais non, vous n’êtes pas bizarre ! Nous avons tous nos petites excentricités, tout ce que vous me racontez est PARFAITEMENT banal, voyons ! »), mais au fil des minutes j’avais le sentiment étrange qu’il n’était pas le moins du monde surpris par ce que je disais. À la fin du premier entretien, le docteur me confia, un sourire embarrassé sur les lèvres, qu’à la différence de ma femme, mon cas présentait peu d’ambiguïté, qu’il y avait de fortes probabilités pour que je me trouve sur le champ du Trouble du Spectre Autistique, mention spéciale asperger, mais qu’il fallait bien sûr d’autres séances pour confirmer ce premier diagnostic. Quand elle a appris cette nouvelle, ma compagne, vous savez, la personne « plus bizarre que moi », a pleuré de rire pendant une demi-heure, et moi avec. Naïvement, jusqu’ici j’avais eu du mal à envisager que je puisse être autiste asperger, car pour moi « autisme » rimait avec « mathématiques », mais en fait le champ du spectre est tellement large qu’il y a différents types d’autisme. Je découvrais avec stupeur que ma perception du monde était différente de celle de la majorité, que les dés étaient pipés dès le départ.

Par la suite, j’ai appris qu’une partie des autistes asperger ont une zone du cerveau liée à la parole (et donc l’écriture) anormalement développée. C’est pour cette raison que de nombreux autistes tels que Kage Baker, A.R. Morlan ou Daniel Tammet deviennent auteurs de science-fiction et de fantasy : non seulement ces aspergers sont doués pour l’écriture, mais à l’adolescence ils se réfugient dans des univers alternatifs. L’intérêt pour les néologismes et les mots imaginaires sont d’ailleurs un trait de l’autisme asperger. Ces auteurs ont en fait l’impression de mieux comprendre d’hypothétiques civilisations du futur, ou des périodes du passé, que leur propre monde. J’ai même découvert avec étonnement qu’un certain nombre d’aspergers sont, comme moi, passionnés par la culture japonaise et l’Histoire. Ils aiment converser avec des ressortissants de pays étrangers, car leurs bizarreries sont mises sur le compte de différences culturelles.

Ironie du sort, toujours à l’adolescence, les autistes asperger font preuve d’une imagination telle qu’ils ont parfois tendance à mélanger la réalité et la fiction, ce qui explique, hélas, les erreurs de diagnostic comme la schizophrénie… et ma jeunesse tragi-comique. Dans mon cas, le fait que la zone de la parole soit plus développée que la normale implique que ma capacité à utiliser les connaissances est supérieure à ma vivacité intellectuelle. En d’autres termes, je compile beaucoup d’informations… mais, souvent, j’effectue un raisonnement sans le comprendre complètement, « parce que du moment que ça marche, c’est comme ça qu’il faut faire ». C’est également à cause de mon autisme si au collège et au lycée j’étais harcelé, les jeunes neurotypiques détestent le ton « petit professeur » des aspergers quand ils s’expriment. Les autistes ont aussi des problèmes à situer leurs corps dans l’espace (d’où ma maladresse et ma difficulté à reproduire un geste quand je le vois), ainsi qu’une sensibilité sensorielle plus développée.

À l’inverse de mon profil, il arrive que certains autistes aient plus de mal à s’exprimer, ils parlent de manière monocorde, mais sont très forts dans les mathématiques, car ils possèdent une intelligence plus visuelle que verbale, eux ont généralement un profil davantage scientifique que littéraire. Enfin, il y a (malheureusement) des autistes lourdement handicapés, injustement perçus comme des phénomènes de foire parce que certains excellent dans le calcul mental, un cliché favorisé par le film Rain Man.

Après le premier confinement, j’ai fini par aller voir mon psychiatre en vrai afin de poursuivre nos entretiens. Je lui ai confié que, ma vie durant, j’ai eu le sentiment de disposer de moins d’armes que les autres, que je me noyais constamment dans un verre d’eau. Il m’a alors répondu avec chaleur et humour :
— ce n’est pas mon ressenti : vous êtes publié, vous avez vos ateliers d’écriture, votre sens de l’odorat est supérieur à la normale, vous avez une femme qui vous comprend. Vous avez seulement développé d’autres armes que les gens dits « normaux ».

Quand je lui ai demandé si j’arriverais un jour à m’adapter, il m’a regardé avec surprise avant de me répondre.

— Mais vous n’avez fait que ça depuis votre naissance ! Je trouve que vous vous en sortez admirablement bien.

J’ai eu les larmes aux yeux. À cet instant, bien des mystères s’expliquaient enfin, que ce soit mes coups de fatigue inexplicables en société, les éternels malentendus, le harcèlement scolaire, mes intérêts restreints… Une vie étrange qui ne l’était pas vraiment pour mon psychiatre, qui me confiait en souriant qu’il recevait chaque semaine des autistes qui se plaignent comme moi de ne pas avoir le permis de conduire, d’être épuisés après des courses au supermarché ou des discussions sur la pluie et le beau temps. Selon mon psychiatre, si j’ai fini par trouver ma place dans la société, c’est parce que, à l’instar d’autres autistes de ma catégorie, j’ai mis inconsciemment en place des stratégies mentales tout au long de ma vie (ce qu’on appelle parfois « autisme à haut niveau de fonctionnement« ), ce qui explique d’ailleurs pourquoi les proches d’aspergers sont souvent sidérés quand ils découvrent ce diagnostic. Il peuvent même être dans le déni, et asséner la fameuse phrase tant entendue : « tu sais, on est tous un peu autistes »…

Mon psychiatre m’a annoncé que je pouvais passer des tests plus approfondis avec une psychologue si je le désirais, mais que pour lui, il y avait vraiment très peu de doutes sur mon autisme… et qu’il avait été marqué par mon anecdote concernant mes anciens collègues qui me prenaient pour un travailleur COTOREP. J’ai accepté de mener ces tests complémentaires durant plusieurs journées. J’y tenais, car je ne voulais pas qu’on puisse dire que je faisais mon intéressant en me faisant passer pour ce que je n’étais pas, parce qu’être autiste était « à la mode ». Cet hiver, le test de Waiss et l’échelle de Vineland ont confirmé le diagnostic initial de mon psychiatre : alors qu’une personne neurotypique possède un Q.I. homogène, le mien varie, il est bon dans certains domaines… et bas dans d’autres.

Toutes ces découvertes furent un soulagement incroyable, comme si après 43 ans d’obscurité, j’avais enfin réussi à allumer la lumière et découvrir qui j’étais. Je ne suis pas un extra-terrestre, j’ai juste une différence neuro-développementale, plutôt courante : dans son articleMélanie Fazi parle d’une personne sur soixante-huit au sein de la population. Quand j’ai commencé à en parler autour de moi, les réactions de mes amis ont été variées : Fred et Dominique m’ont dit que jamais ils n’auraient imaginé que je sois autiste, ce qui m’a ému, alors que d’autres n’ont pas eu l’air surpris… comme si c’était évident ! 

Aujourd’hui, je suis heureux d’être comme je suis, et même si le quotidien est parfois compliqué, pour rien au monde je ne changerais de vie. Je n’ai pas d’amertume à avoir été diagnostiqué sur le tard, ni de ressentiment envers qui que ce soit, car dans les années 80 on parlait très rarement d’autisme asperger, ma pauvre mère a fait le maximum pour m’aider comme elle l’a pu. J’ai la chance inouïe d’avoir pu faire de plusieurs intérêts restreints (l’écriture, l’Histoire, l’archéologie, la création d’univers imaginaires…) mon métier. J’ai désormais une tendresse infinie pour le petit garçon, l’adolescent et le jeune homme complexé que j’étais autrefois, et je pense aussi à toutes ces personnes que j’ai pu blesser involontairement tout au long de ma vie, j’espère qu’elles me pardonneront, sans vouloir pour autant me trouver d’excuses ou me poser en victime. Comme tout le monde, j’ai des défauts. Suite aux conseils de mon psychiatre, j’ai fini par lire ce que je surnomme « mon manuel d’utilisation », un livre écrit par Tony Attwood, la référence mondiale en matière d’autisme asperger. Grâce à ce bouquin, j’ai découvert que j’étais un cas d’école.

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En conclusion, je pense qu’autrefois, dans la plupart des sociétés traditionnelles, il y a toujours eu des marginaux, des poètes et des shamans qui vivaient un peu à l’écart de la tribu, mais dont la fonction sociale était de conter des histoires, leurs mythes et légendes servaient d’initiation à la communauté. Les contes destinés aux plus jeunes les aidaient à grandir sans avoir à se confronter trop tôt aux dangers de la nature, les histoires épiques permettaient de perpétuer la mémoire des anciennes générations. Ces récits expliquaient le désordre du monde en lui donnant du sens, de manière plus ou moins spirituelle, parce que l’art était essentiellement religieux. Ces conteurs n’avaient pas seulement de l’imagination et de la mémoire, ils possédaient aussi une sensibilité différente, un autre regard sur l’univers qui avait son utilité. Ces êtres étaient bizarres, mais leurs tribus les acceptaient tels qu’ils étaient, parce que pour résoudre certains problèmes il fallait des gens différents. Des millénaires plus tard, c’est le même constat en ce qui concerne le monde de la recherche scientifique, peuplé de physiciens atypiques. Aujourd’hui, notre civilisation matérialiste exige que nous nous adaptions tous à un modèle économique standard et des normes sociales neurotypiques, mais un jour, qui sait, l’Humanité prendra peut-être conscience qu’elle est plurielle ?

Published in: on juillet 2, 2021 at 1:43  Comments (34)  

Sapiens

Il y a des ouvrages inattendus qui affectent en profondeur votre vision du monde. Je suis pourtant au fait des fantastiques découvertes de ces vingt dernières années, avec notamment l’Homo Fiorensis, véritable Hobbit d’un mètre de haut qui maîtrisait le feu et la fabrication d’outils de pierre, et l’Homo Denisova, qui aurait transmis aux Tibétains le « gène de l’altitude ». Mais j’avoue avoir été captivé par Sapiens, une brève histoire de l’Humanité, un récit fascinant qui met à mal quantité d’idées reçues sur la Préhistoire et l’évolution.

Ainsi, il y a 10.000 ans, le chasseur-cueilleur était un athlète incroyable, qui possédait une dextérité physique aujourd’hui hors de notre portée. Le paléoanthropologue Peter McAllister a étudié des empreintes de pieds fossilisées laissées par des Aborigènes d’Australie au cours d’une chasse, il y a près de 20.000 ans. McAllister pense que ces chasseurs devaient se déplacer à 37 kilomètres/heure. À titre de comparaison, Usain Bolt, détenteur du record mondial, court le 100 mètres à 42 kilomètre/heure. “Si ces chasseurs aborigènes s’entraînaient dans les conditions actuelles, avec des chaussures spéciales et en courant sur une piste d’athlétisme recouverte d’un revêtement synthétique, ils pourraient facilement atteindre les 45 kilomètres/heure”, conclut le chercheur.

Dans nos jours, il est devenu impossible d’atteindre de telles performances physiques. Nous ne pouvons nous permettre de consacrer de longues heures au sport tous les jours, car dès l’enfance nous sommes scolarisés. À l’âge adulte, nous disposons d’encore moins de temps pour des activités physiques, nous travaillons en moyenne 40 à 45 heures par semaine. Dans certains pays en voie développement, la moyenne hebdomadaire peut aller jusqu’à 60, voire 80 heures. Entre le travail et les loisirs, nous pouvons rester huit heures par jours assis derrière un écran, sans parler du temps non négligeable passé en voiture ou dans les transports en commun.

Il y a 30.000 ans, la journée de travail des 30.000 Sapiens qui vivaient sur Terre était totalement différente de la nôtre. Tout commençait à huit heures du matin, sans la sonnerie d’un réveil. Nos ancêtres passaient leurs temps à cueillir des champignons et des racines, à attraper des grenouilles ou des insectes, et à fuir devant les tigres à dents de sabre. La chasse reposait sur une collaboration étroite, qui impliquait un partage du travail et de la nourriture. À 13h00, la journée était terminée ! Il était temps de manger, l’après-midi n’était consacré qu’aux jeux avec les enfants, au farniente, et à la culture. On écoutait les mythes racontés par les anciens et les « shamans ». Il n’y avait pas de vaisselle à laver, d’aspirateur à passer, de trajets à effectuer en voiture ou de supermarchés bondés à traverser. 

Bien sûr, tout n’était pas rose, mais la pollution n’existait pas, et la qualité de vie demeurait élevée : comme le régime alimentaire était le même depuis des centaines de milliers d’années, le corps humain s’y était bien adapté. Les squelettes des chasseurs-cueilleurs montrent qu’ils étaient moins exposés à la famine ou à la malnutrition, et qu’ils étaient généralement plus grands et en meilleure santé que leurs descendants cultivateurs. Les enfants qui franchissaient le cap (très) délicat des premières années avaient de bonnes chances de parvenir à 60 ans, voire, pour certains, à 80 ans et plus, grâce à la diversité de leur alimentation. Ils étaient même épargnés par les carences, les caries et les cancers. Les anciens chasseurs-cueilleurs consommaient régulièrement des douzaines d’autres aliments. Ils pouvaient manger des champignons au petit déjeuner ; des fruits, des escargots et une tortue à midi ; et du lapin aux oignons sauvages le soir ! N’étant pas à la merci d’un seul type d’aliment, ils étaient moins vulnérables si celui-ci venait à manquer.

Tout changea à partir de la naissance de l’agriculture. Certains ​Sapiens se mirent à consacrer la quasi-totalité de leur temps à manipuler la vie d’un petit nombre d’espèces animales et végétales. Ils se mirent à semer des graines de blé, à arroser les plantes, à arracher les mauvaises herbes et à conduire les troupeaux. Un travail qui était censé leur assurer plus de fruits, de grains et de viande.

Si, il y a 10.000 ans, le blé était une plante quelconque du Moyen-Orient, en l’espace de quelques millénaires elle poussa dans le monde entier, au prix d’efforts considérables. Il fallait s’en occuper du matin jusqu’au soir, enlever les cailloux des domaines cultivables, ce qui obligeait les ​Sapiens à se casser le dos pour en débarrasser les champs. Le blé n’aimait pas les autres plantes, si bien qu’hommes et femmes passaient de longues journées à désherber sous un soleil de plomb, à surveiller les vers, car le blé était aussi une plante fragile. Il était attaqué par les lapins et les essaims de sauterelles, ce qui obligeait les cultivateurs à dresser des clôtures et à garder les champs. Ils creusèrent des canaux d’irrigation ou transportèrent des seaux pour l’arroser, recueillirent les excréments des animaux pour fertiliser la terre. Ce sont les genoux, la voûte plantaire, la colonne vertébrale et le cou de Sapiens qui en firent les frais. L’étude des anciens squelettes montre en effet que la transition agricole provoqua des glissements de disques, des arthrites et des hernies. De surcroît, les nouvelles tâches agricoles prenaient beaucoup de temps, ce qui obligeait les hommes à se fixer à côté des champs de blé, dans des maisons. Leur mode de vie s’en trouva changé. Ce n’est pas nous qui avons domestiqué le blé, mais l’inverse ! Or une alimentation fondée essentiellement sur les céréales n’est pas seulement pauvre en minéraux et en vitamines, elle est également difficile à digérer.

La plupart des maladies infectieuses (variole, rougeole et tuberculose) trouvent leurs origines parmi les animaux domestiqués et n’ont été transmises à l’homme qu’après la naissance de l’agriculture. Les chasseurs-cueilleurs qui n’avaient domestiqué que les chiens échappaient à ces fléaux. De plus, dans les sociétés agricoles, la plupart des gens vivaient dans des colonies peu hygiéniques – un lieu idéal pour les maladies. Les chasseurs-cueilleurs, eux, parcouraient leur territoire en petites bandes où aucune épidémie ne pouvait se développer. Certes, l’agriculture augmenta la somme totale de vivres à la disposition de l’humanité, mais la nourriture supplémentaire ne se traduisit ni en meilleure alimentation ni en davantage de loisirs. Elle se solda plutôt par des explosions démographiques. Or, les gens n’avaient pas prévu que le surcroît de blé devrait être partagé entre plus d’enfants. Les premiers cultivateurs ne comprirent pas davantage que nourrir les enfants avec plus de bouillie et moins de lait maternel affaiblirait leur système immunitaire.

Le fermier travaillait plus dur que le chasseur-cueilleur, mais se nourrissait moins bien. Pour l’auteur de Sapiens, « la Révolution agricole fut la plus grande escroquerie de l’histoire ». Le blé n’a pas assuré la sécurité économique. La vie des cultivateurs est moins sûre que celle des chasseurs-cueilleurs. Si ces derniers perdaient certaines de leurs denrées alimentaires de base, ils pouvaient cueillir ou chasser d’autres espèces, voire se diriger vers une autre région plus fertile. Les chasseurs-cueilleurs disposaient de plusieurs douzaines d’espèces pour survivre et pouvaient donc affronter les années difficiles sans stocks de vivres, ils n’étaient pas tributaires d’un seul produit de base. Or s’il pleuvait, s’il y avait une invasion de sauterelles, une sécheresse, ou si un champignon infectait l’une de ces plantes, les cultivateurs mouraient de faim par milliers.

Facteur aggravant, le blé n’assurait pas plus de sécurité contre la violence. Les premiers cultivateurs étaient au moins aussi brutaux, sinon plus, que leurs ancêtres chasseurs-cueilleurs. Ils étaient « propriétaires », possédaient des maisons, et avaient besoin de terre à cultiver, il n’y avait guère de place pour les compromis. Si une bande rivale plus forte attaquait des chasseurs-cueilleurs, ces derniers pouvaient aller voir ailleurs. Si un ennemi puissant menaçait un village agricole, fuir signifiait abandonner champs, maisons et greniers. Ce qui, bien souvent, condamnait les réfugiés à la famine. Les cultivateurs avaient donc tendance à se battre jusqu’à la mort, à construire des murs et à monter la garde…. les prémices des guerres à grande échelle.

La vie villageoise procurait certes des avantages à court terme aux premiers cultivateurs, comme une meilleure protection contre les bêtes sauvages, la pluie et le froid. Mais pour l’individu moyen, les inconvénients l’emportaient sur les avantages. Le « progrès » n’était que collectif. Il est vrai que ce « progrès » permit à l’​Homo sapiens une croissance exponentielle. Environ 13.000 ans avant J.-C., l’oasis de Jéricho pouvait faire vivre, au mieux, un groupe nomade d’une centaine de personnes relativement bien nourries. Vers 8500 avant J.-C., les champs de blé de Jéricho pouvaient faire vivre un village d’un millier d’habitants, mais ces derniers souffraient bien plus de maladie et de malnutrition. C’est le paradoxe de l’agriculture : la faculté de maintenir plus de gens en vie dans des conditions pires. De même que personne, dans les années 2000, n’avait anticipé certains effets pervers des réseaux sociaux, la révolution agricole fut un piège, parce que l’essor de l’agriculture se fit très progressivement, au fil des millénaires. Chaque génération continua de vivre comme la génération précédente, avec de petites améliorations dans la manière de cultiver. Paradoxalement, cette série d' »améliorations », censées rendre la vie plus facile, asservirent ces cultivateurs.

Pourquoi une telle erreur ? Les gens manquaient de recul. Chaque fois qu’ils décidèrent de travailler plus dur, c’était dans le but d’avoir une moisson plus abondante et d’éviter la famine. De la même façon que nous avons pollué progressivement notre planète, il fallut des générations pour s’apercevoir que les petits changements s’accumulaient et transformaient la société. Le problème, c’est qu’à ce moment-là personne ne se souvenait avoir jamais vécu autrement. De plus, les individus qui avaient compris le problème n’avaient pas forcément envie de revenir en arrière. Dès lors que les gens sont habitués à un certain luxe, ils le tiennent pour acquis, et ils finissent par ne plus pouvoir s’en passer. Au fil des dernières décennies, nous avons inventé d’innombrables outils censés nous faire gagner du temps en nous facilitant la vie: machines à laver, aspirateurs, lave-vaisselle, smartphones, ordinateurs, e-mails, réseaux sociaux… et pourtant nous nous plaignions tous les jours de manquer de temps ! Tout va plus vite qu’avant et rend nos journées angoissées et insatisfaisantes. Nous sommes aussi à côté de la plaque que nos ancêtres agriculteurs pris au piège de leur nouveau mode de vie.

Durant la Préhistoire, certaines Sapiens refusèrent de travailler la terre et échappèrent ainsi à ce piège de l’agriculture, mais comme celle-ci créa les conditions d’une croissance démographique rapide, les cultivateurs devinrent plus nombreux. Il ne restait alors aux chasseurs-cueilleurs qu’à fuir, à abandonner leurs terrains de chasse aux champs et aux pâturages ou à se mettre eux-mêmes à retourner la terre. Dans tous les cas, revenir à l’ancien mode de vie était impossible.

L’histoire de ce piège nous enseigne une leçon importante. La recherche d’une vie plus facile a transformé le monde d’une façon que personne n’envisageait ni ne désirait. De même que la Révolution française a totalement dépassé certains aristocrates progressistes partisans de la philosophie des Lumières qui souhaitaient juste une réforme des institutions (et non la guillotine !) personne ne complota une révolution agricole. Personne ne voulut rendre l’humanité tributaire de la culture des céréales.

Le problème, c’est que nos sociétés ont beau avoir profondément évolué au fil des millénaires, que nous le voulions ou non, nous sommes programmés pour marcher plusieurs heures par jour, c’est écrit dans notre ADN. Les légionnaires romains étaient capables de parcourir jusqu’à 80 kilomètres en une journée, tout en portant leur équipement. Encore aujourd’hui, des moines japonais tendai pratiquent le Kaihogyo, une marche méditative ascétique qui peut aller jusqu’à 84 kilomètres par jour… pendant des mois ! Ce rituel se déroule en public, le moine itinérant traverse tout le Japon, l’échec se sanctionnant par un seppuku. Depuis 1584, seuls 46 moines sont parvenus à survivre à cette pratique initiatique qui se termine par 9 jours de jeûne… sans sommeil.

Plus légendaire, selon les témoignages de l’exploratrice Alexandra David Néel* et du moine allemand Anagarika Govinda**, avant que le Tibet ne soit envahi par la Chine, un yoga ésotérique appelé lung-gom-pa permettait à des moines en transe de marcher pendant 48h00 sans dormir, sur près de 320 kilomètres, ce qui donnerait une vitesse moyenne de 6.6 kilomètres/heure.

En réalité, un tel exploit est… possible : Dean Karnazesa a couru plus de 560 kilomètres en 80 heures et 44 minutes sans dormir, qui plus est à une moyenne d’environ 7 kilomètres/heure… donc plus vite qu’un marcheur lung-gom-pa, mais nettement en dessous des 14 kilomètres/heure du champion mondial de marche athlétique, Yohann Diniz ! Puisqu’on parle d’exploit, la plus longue course à pied au monde, la Self-Transcendence 3100 mile, mesure 4989 kilomètresLes coureurs disposent de 52 jours pour terminer la course, en effectuant une moyenne journalière de 95 kilomètres, de 6h00 du matin à minuit.

Ironie du sort, quand j’ai commencé à lire Sapiens en janvier, j’étais parfois essoufflé, oppressé, alors que mon poids était normal. J’ai fini par constater que j’avais une pression artérielle de 14.8, une hypertension modérée causée par ma sédentarité d’auteur. Je me suis alors mis à marcher en forêt, progressivement, jusqu’à atteindre 15 kilomètres par jour comme nos lointains ancêtres chasseurs-cueilleurs, ce qui me prend 3h00 chaque matin. Un temps fou… mais n’est-ce pas encore plus fou de devoir avaler quotidiennement des médicaments pour soigner notre diabète et notre cholestérol, alors que ces mêmes médicaments vont abîmer d’autres organes ? Le professeur Michel Galinier, du service de cardiologie au CHU de Toulouse, expliquait dans cet article très sérieux que « au-delà de quatre heures passées en position assise par jour, chaque nouvelle heure augmente la mortalité de 2 % ; et au-delà de huit heures en position assise par jour, la mortalité augmente de 8 %. Au-delà de dix heures par jour, elle est même majorée de 34 % ».

La bonne nouvelle, c’est qu’on peut très vite inverser cette tendance, pour peu qu’on bouleverse ses habitudes. Comme marcher est devenue mon activité physique quotidienne, j’en profite pour écouter des livres grâce à mon abonnement Audible, et donner des graines aux oiseaux sauvages qui affrontent un hiver « à l’ancienne », nous avons eu en effet beaucoup de neige en janvier et février… même les étangs du Weiherchen ont gelé !

Après seulement quelques matinées passées à crapahuter dans la neige, j’ai réussi à faire baisser ma tension artérielle, ainsi que ma fréquence cardiaque.

 

Au fil des semaines, j’ai senti que mon corps se renforçait, avec cette impression de me « réveiller », au point où une journée sans marche me parait désormais inconcevable.

Aujourd’hui, je m’estime chanceux de pouvoir mener une telle vie, mais je me sens aussi solidaire des milliards de personnes sédentaires qui forment la majorité de l’Humanité. Si une activité aussi naturelle que la marche semble aujourd’hui subversive, c’est bien que notre mode de vie schizophrène atteint ses limites. Après une journée de travail éreintante, nous essayons désespérément de conserver assez de volonté et d’énergie pour, le soir venu, mener une activité sportive indispensable à notre santé, alors même que nous devons encore cuisiner, laver le linge, faire le ménage et nous occuper des enfants. Ironie du sort, alors que nous élevons des animaux en cage, nous nous sommes volontairement enfermés dans des boites, que nous appelons « maison », « bureau », « voiture », « train », dans des villes polluées… Cela ne peut plus fonctionner ainsi, nous avons besoin de sens.

Si nos ancêtres d’il y a plusieurs millénaires semblent être des demi-dieux, ce n’est pas seulement à cause d’un problème de sédentarité, c’est simplement parce que nous avons oublié qui nous sommes vraiment. Il y a 30.000 ans, quand nous avions la chance de trouver des fruits mûrs dans la savane, la seule source de sucre, nous en mangions le plus possible, en prévision des lendemains difficiles. C’est pour cette raison que nous avons tant de problèmes à nous arrêter de grignoter des sucreries… on en revient toujours à notre ADN. Les Grecs disaient Gnothi seautonConnais-toi toi-même… mais nous avons oublié ce principe élémentaire.

En définitive, nous n’avons pas seulement perdu nos racines, nous nous sommes également déconnectés de nos propres corps. À nous de nous les réapproprier, il n’est jamais trop tard 🙂

* Mystiques et magiciens du Tibet, Alexandra David Néel, Plon

** Le Chemin des nuages blancs : pèlerinages d’un moine bouddhiste au Tibet (1932 à 1949), Anagarika Govinda, Albin Michel

Published in: on février 19, 2021 at 1:45  Comments (10)  

Ghost of Tsushima

Japon, XIIIe siècle, bataille de Komoda. Les samouraïs de l’île de Tsushima sont impitoyablement massacrés par l’armée mongole du Khan. Tous sauf un : Jin Sakai. Blessé, esseulé, mais néanmoins vivant, Jin n’a plus qu’un objectif : délivrer l’île de cette invasion, coûte que coûte. Dans sa quête, il devra recruter d’autres survivants possédant un lourd passé. Mais comment suivre le code du samouraï face à un ennemi qui ne respecte aucune règle ?

Adolescent, j’ai souvent rêvé du jeu ultime, celui qui bénéficierait de graphismes photo-réalistes si aboutis que j’aurais du mal à distinguer la fiction de la réalité… mais jamais je n’aurais pensé vivre une telle expérience vidéoludique. Dès les premières secondes de jeu, Ghost Of Tsushima annonce la couleur : vous êtes désormais dans le Japon du XIIIe siècle. Mes captures d’écran ne sont pas des montages, le jeu est VRAIMENT ainsi, sans même parler de l’animation, d’une fluidité exemplaire ! N’hésitez pas à cliquer sur mes images. 

Il n’y a donc plus de différences entre les scènes cinématiques et les scènes d’action. Même en ayant fini Ghost of Tsushima, j’avoue avoir encore du mal à me remettre de cette leçon de cinéma réalisme. J’ai tellement été subjugué par cet univers que pendant les fêtes de fin d’année, j’ai effectué plus de 700 captures d’écran, autant de photos de voyage !

On pourrait imaginer que la beauté des graphismes vient du fait que j’ai la chance de posséder une PS5, mais un ami m’a confirmé que la résolution n’était pas en reste sur sa PS4 Pro*. Ghost of Tsushima présente une esthétique raffinée grâce à d’innombrables détails qui, là encore, favorisent l’immersion. Ainsi, certaines légendes sont racontées à l’encre de Chine, accompagnées d’une bande originale qui m’a fait chavirer, mention spéciale à cette musique qui donne la chair de poule… 

Non seulement les concepteurs du jeu sont allés à Tsushima enregistrer des sons d’oiseaux, mais ils ont poussé le réalisme jusqu’à recruter un conseiller pour s’assurer que l’ancien japonais parlé dans le jeu ne soit pas anachronique ! Les acteurs eux-mêmes amenant énormément d’émotion dans le doublage, ne pas jouer avec la version originale sous-titrée relève du sacrilège…

Une telle réussite artistique serait déjà honorable, mais c’est sans compter sur l’autre prouesse des développeurs : proposer un scénario bouleversant digne d’une série télévisée historique, qui met à mal les cœurs les plus endurcis ! D’entrée de jeu, l’intrigue nous fait vivre un épisode méconnu de l’Histoire du Japon, la bataille de Komoda. C’est d’ailleurs pour cette raison que le générique de fin rend ainsi hommage aux « âmes qui ont perdu la vie à Tsushima » face à une armée mieux équipée, les Mongols maitrisaient en effet la poudre explosive. Un texte, le Hachiman Gudōkun, amène un témoignage précieux :

Chaque fois que les soldats (mongols) prenaient la fuite, ils envoyaient des bombes en fer contre nous, ce qui nous donnait le vertige et nous plongeait dans la confusion. Nos soldats étaient effrayés par les déflagrations ; ils devenaient sourds et aveugles, de sorte qu’ils pouvaient à peine distinguer l’est de l’ouest.

Comme si ce n’était pas suffisant, le code de l’honneur imposait aux samouraïs de mener sur le champ de bataille des combats singuliers en se présentant à l’adversaire ! Les Mongols, eux, combattaient groupés sans se préoccuper de leur écrasante supériorité numérique…

Une source historique rapportant la bataille de Komoda abonde dans ce sens :

Avec 80 samouraïs à cheval et leur suite, Sukekuni a affronté une force d’invasion de 8 000 guerriers embarqués sur 900 navires. Les Mongols ont débarqué à 2 heures du matin le 5 novembre, et ont ignoré les tentatives de négociation japonaises, ouvrant le feu avec leurs archers et les forçant à battre en retraite. Le combat a été engagé à 4 heures. La petite force de garnison a été rapidement défaite, mais selon le Sō Shi Kafu, un samouraï, Sukesada, a abattu 25 soldats ennemis en combat individuel. Les envahisseurs ont vaincu une dernière charge de cavalerie japonaise vers la tombée de la nuit. Après leur victoire à Komoda, les forces Yuan ont brûlé la plupart des bâtiments autour de Sasuura et ont massacré la plupart des habitants. Elles ont pris les jours suivants le contrôle de Tsushima.

Dans un documentaire de 45 minutes disponible sur l’édition spéciale de Ghost of Tsushima, l’historien japonais Kazuto Hongo, enseignant-chercheur à l’université de Tokyo, confie avoir eu les larmes aux yeux lorsqu’il a découvert la finition des armures. À la question « qu’est-ce qu’il faudrait pour que le jeu soit plus réaliste ? », il répond : « rien ! Voilà à quoi ressemblait le Japon féodal ! ».

Chris Zimmerman, le co-fondateur du studio Sucker Punch qui a conçu le jeu avoue que : « l’objectif est de vous emmener dans un endroit où vous n’avez été (…) et de vous faire sentir comme si vous y étiez réellement. »

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la mission est réussie tant j’ai retrouvé ce que j’ai tant aimé dans mes voyages au Japon : les balades en forêt dans les sanctuaires shintoïstes, l’atmosphère épurée des temples bouddhistes, sans parler de l’ambiance zen, présente jusque dans le gameplay.

En effet, plus vous êtes détendu et concentré, plus vous êtes efficace dans la gestion du sabre ! Même au niveau des commandes, le jeu est pensé pour que vous traitiez les combats avec l’esprit zen appelé mushin no shin, « pensée sans pensées ».

 

Non seulement il est possible de se spécialiser dans un style de combat, mais le réalisme est tel que le jeu permet d’adopter les tactiques du plus célèbre samouraï de l’Histoire, Miyamoto Musashi : vous souhaitez harceler l’ennemi en courant constamment, sauter d’un toit, changer la garde de votre sabre en plein combat pour mieux déstabiliser l’adversaire, mener une guérilla ? Tout cela est faisable ! Jin Sakai peut progressivement devenir une véritable légende, le « fantôme » capable de terrifier l’armée mongole.

Et pourtant, paradoxalement, l’âme du jeu réside dans des scènes contemplatives, notamment en visitant les sanctuaires shinto au sein desquels il est possible de laisser des offrandes aux kamis, des esprits de la nature qui vous aideront indirectement à mener à bien votre quête.

Tout au long de ce parcours initiatique, il est question de spiritualité et d’impermanence, de débats moraux avec des moines bouddhistes, ou des samouraïs désabusés qui s’interrogent sur le sens de la vie, de la mort… et du bushido.

 

Vous pouvez même composer des haïkus ou jouer de la flute lors de séquences d’une poésie rare. Le jeu est conçu pour que vous preniez le temps de vous perdre dans la nature, de vous ressourcer en vous baignant devant le spectacle paisible d’une rivière.

 

Ghost of Tsushima est une véritable machine à remonter le temps qui vous amène à découvrir par vous-même la période Kamakura, quelque part entre le guide de voyage Lonely Planet, le documentaire Arte et une série Netflix particulièrement addictive.

Vous l’aurez deviné, il m’est difficile de trouver des défauts à ce Ghost of Tsushima qui aura nécessité six ans de développement. Le début est un tout petit peu directif, « bac à sable » oblige, mais rapidement la liberté devient totale. On peut également pinailler sur des anachronismes mineurs, les développeurs reconnaissent eux-mêmes avoir pris certaines libertés : ainsi le hwacha, une arme d’artillerie, n’apparaît qu’au XVe siècle, et vous pouvez composer des haïkus qui naissent en réalité au XVIe siècle… mais cela dit, la poésie courte dite tanka était connue des samouraïs. Toutes ces minuscules scories, loin de desservir le jeu, ne lui donnent que plus de caractère : imaginez un The Witcher 3 qui aurait été réalisé par Akira Kurosawa, mélangez avec Breath of the wild et Shadow of the Colossus pour son aspect contemplatif, Horizon zero dawn et The Last of us pour l’émotion, et vous obtiendrez un chef d’oeuvre absolu qui m’a laissé KO debout, une histoire de samouraïs qui m’a fait pleurer à chaudes larmes… une expérience rare dans la vie d’un gamer. Ghost of Tsushima est tout simplement le meilleur jeu auquel j’ai jamais joué.

Bonus : une vidéo réalisée par mes soins, il s’agit du sanctuaire du rocher de la tortue, mon endroit préféré dans GOT. Gardez en tête que ce n’est pas un joli décor inaccessible, on peut VRAIMENT explorer ce panorama en profondeur.

« Que les kami guident vos flèches ! »

 

* J’ai cependant constaté que la résolution était nettement inférieure sur une PS4 classique

Published in: on février 12, 2021 at 11:43  Laisser un commentaire  

Le coup de foudre Murakami

Il y a des moments dans la vie d’un lecteur où il existe un « avant » et un « après » : j’ai un souvenir très précis de l’été durant lequel j’ai découvert Dune de Franck Herbert, et je me souviens également de ma rencontre avec Tolkien au collège. Aujourd’hui, alors que je suis adulte, c’est non sans une certaine émotion que j’ai terminé la lecture de 1Q84 de Haruki Murakami, auteur japonais régulièrement pressenti pour le Prix Nobel de littérature.

Moi qui suis capable de lire un pavé en quelques jours, jamais je n’ai pris autant de temps pour déguster un roman… et quel roman ! L’action se déroule d’avril à décembre 1984, or il se trouve que par un curieux hasard j’ai attaqué le tome 1 à la fin du printemps. J’ai écouté cet audiobook pendant que je jardinais ou que je marchais en forêt, avec l’impression de voir les saisons se succéder, dans une ambiance contemplative. Loin d’être ennuyeuse, c’est cette atmosphère qui donne tant d’intérêt au roman de Murakami, un livre-univers ressemblant à une poupée russe, dans laquelle le plus infime détail possède son importance. Ainsi, l’un des protagonistes écoute la Sinfonietta du compositeur Leoš Janáček, qui fut lui-même inspiré par l’écrivain Dostoïevski, une influence de… Murakami.

Est-il possible de résumer 1Q84 ? Même le titre est intraduisible ! Il s’agit en effet d’un jeu de mots, « Q » se prononce en japonais « kyu », comme en anglais, et signifie « neuf ». Anecdote amusante, une internaute a eu la perversité de créer en film d’animation un résumé… incompréhensible pour celui qui n’a pas lu le livre.

Tout ce qu’on peut dire, c’est que ce roman narre le destin de deux êtres perdus dans Tokyo, une jeune femme mystérieuse, Aomamé, et un lecteur de manuscrits d’une maison d’édition, Tengo Kawana.

À la lecture des premières lignes, on s’attend à de la littérature « blanche » classique, pourtant doucement mais sûrement, l’intrigue s’oriente vers le réalisme magique, quelque part entre science-fiction et fantastique, dans un Tokyo de plus en plus insolite. Le livre est si bien écrit que j’ai souvent interrompu ma lecture pour recopier des extraits.

Las-bas, dans ces contrées lointaines, des hommes enveloppés dans d’épais vêtements gris, avaient pris la ferme résolution de fabriquer en silence des nuages, sans cesse, du matin au soir, tout comme les abeilles font du miel, les araignées tissent leur toile et la guerre engendre des veuves.

J’ai été envouté par cette galerie de personnages tous plus bizarres les uns que les autres, mention spéciale au terrifiant collecteur de la redevance pour la chaîne de télévision NHK, capable de frapper pendant des heures aux portes afin de réclamer son dû !

Si Murakami a le don de rendre ses protagonistes vivants et réels, il faut également saluer la prestation incroyable des trois comédiens qui lisent la version audiobook de 1Q84 : pendant près de 50h00, Maïa Baran, Philippe Résimont et Emmanuel Dekoninck (déjà narrateur sur la version audiobook de Millenium) donnent vie à un texte immersif, brillamment traduit par Hélène Morita.

En écriture, on parle de show don’t tell pour évoquer la technique visant à faire passer les sensations et les émotions avant les informations, et Murakami parvient ainsi à amener une tension extraordinaire avec un minimum d’action. Murakami est si à l’aise avec les techniques narratives qu’il finit… par s’en affranchir. Quand il ne brise pas le quatrième mur en s’adressant directement au lecteur via une narration omnisciente, il tourne en dérision le fameux fusil de Tchekhov ! Fort heureusement, le fond n’est pas en reste. L’auteur livre un récit à la fois contemplatif et implacable, l’univers semble se replier sur les personnages, comme les feuilles d’une plante carnivore. L’inquiétant Japon dépeint par Murakami n’a effectivement rien d’un paysage de carte postale, il est hanté par les sectes religieuses occultes, les violences conjugales, la manipulation, le mysticisme shintoïste et la folie d’un mystérieux manuscrit, la Chrysalide de l’air, qui aurait pu être le titre de ce roman.

L’aliénation est définitivement le thème récurent dans 1Q84, car comme l’écrit Murakami :

le sentiment d’impuissance chronique finit par détruire un être humain.

Une impuissance dont sont en partie responsables les personnages, jusque dans cette lettre d’adieu :

Je suis enfermée dans la prison folle de mon impuissance. C’est moi qui ai marché vers cette prison. Moi qui ai fermé la porte à clef. Et moi qui ai jeté cette clef très loin.

On peut néanmoins se demander si un libre arbitre est seulement envisageable pour les loups solitaires qui ont le malheur de naître dans une société si normalisée, surtout lorsqu’on n’a pas choisi son éducation ou ses parents. Être un paria, qu’est-ce que cela signifie au Japon ? C’est la question qui hante Murakami :

Devenir libre, qu’est-ce que ça veut dire finalement ? Est-ce que cela signifie réussir à s’échapper d’une cage pour s’enfermer dans une autre, beaucoup plus grande ?

Bien qu’impuissants, les personnages d’1Q84 ont cruellement conscience qu’ils sont confrontés à des forces occultes qui les dépassent largement, des forces qui les poussent à faire preuve de fatalisme.

Il se peut que je trébuche bien et que je sois précipité tout seul dans quelque lieu sombre. Personne ne s’apercevra que j’ai disparu de ce monde. Je pourrai pleurer, hurler dans les ténèbres, personne ne m’entendra. Et pourtant, ai-je le choix ? Il ne me reste qu’à poursuivre cette vie, jusqu’à la mort. Et si ma façon de faire n’est pas très glorieuse, je n’en connais pas d’autres.

On s’attache d’autant plus à ces personnages aux existences précaires qui se retrouvent, sans le vouloir, dans des factions opposées. Des personnages d’une grande lucidité quant à leur propre impermanence. Qui aurait assez de talent pour vivre éternellement ? se demande l’un des protagonistes. Pourtant, c’est moins la mort que la solitude que doivent redouter les héros d’1Q84, à travers de magnifiques métaphores poétiques :

À présent qu’elle avait disparu, il s’aperçut qu’une sorte de vide à forme humaine s’était installée à sa place.

Qu’on ne s’y trompe pas, il y a aussi de la lumière dans 1Q84, car si l’homme raisonnable ne peut que se montrer fataliste eut égard à son insignifiance, il ne doit pas s’arrêter de vivre pour autant :

L’espoir est le combustible que les hommes brûlent pour pouvoir vivre, impossible de vivre sans espoir. Mais c’est comme une pièce qu’on jette en l’air. Pile ? Face ? On ne le saura que quand elle sera retombée, pas avant.

Œuvre existentialiste inclassable influencée aussi bien par Proust, Dostoïevski, Kafka et Shakespeare, que par le Kojiki et le Dit des Heiké  de la littérature médiévale japonaise, 1Q84 est un livre-univers à lui tout seul, un roman ésotérique dont on ne peut obtenir toutes les clefs, qui désarçonnera les esprits les plus cartésiens, ceux qui préfèrent la destination au voyage. Pourtant, reprocher à Murakami de ne pas refermer certaines portes de son récit, c’est oublier que le mystère fait partie intégrante du monde. À bien y réfléchir, même dans nos propres existences nous n’obtenons pas toutes les réponses à nos questions…

Bonus : les premières pages de l’audiobook. Détail amusant, le générique du livre joué au piano est la Sinfonietta de Janáček… en version japonaise.

Published in: on octobre 23, 2020 at 11:25  Comments (4)  
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Après la pluie

Me voici de retour après plusieurs mois d’absence. Dans son livre la rivière du sixième jour (adapté au cinéma sous le titre Et au milieu coule une rivière), Norman Maclean écrit :

Ceux avec qui nous vivons, qui nous sont proches, et que nous sommes censés connaître le mieux, sont ceux qui nous échappent le plus (…) En fait, si on pense à la vie humaine, on voit bien que la plus grande partie se passe à marcher pesamment au fond de l’eau pour un bref moment d’envol, trop tôt et déjà trop tard.

C’est ce que j’ai pensé quand mon beau-père nous a quittés soudainement, il y a trois mois. Pendant près de quinze ans, il fut mon père de substitution, jamais avare d’encouragements pour mes projets, mais aussi un grand-père affectueux. Nous partagions la même passion de l’Histoire, nous nous intéressions aux héros anonymes, au point de nous rendre un jour ensemble en voiture à Bastogne juste parce que nous avions été touchés par la série Band of brothers. Romain avait beau être un grand gaillard, il était en effet très sensible, il adorait le film Cheval de guerre.

Perdre un tel pilier a été particulièrement douloureux. Ces moments pénibles m’ont poussé à me détacher des réseaux sociaux, à récupérer beaucoup de temps pour l’écriture. À mieux me connaître aussi, j’ai découvert quantité de choses insoupçonnées sur mon mode de fonctionnement. 

Paradoxalement, je suis dans une période d’euphorie créative suite à une (r)évolution dans mon écriture, grâce notamment aux ateliers que j’anime. Ils me permettent de sortir de ma zone de confort, de progresser dans mes techniques via la nouvelle, que je maitrise de mieux en mieux. Je ne me suis jamais senti aussi libre en matière de narration. En fait, après trois romans publiés, j’ai l’impression que je commence seulement maintenant à « écrire ».

Vous vous en souvenez peut-être, après le tome trois des pirates de l’Escroc-Griffe j’avais travaillé sur un roman historique se déroulant pendant l’Antiquité… puis j’ai réalisé que mon synopsis n’était pas assez abouti. Je l’ai laissé mijoter et je me suis lancé dans l’écriture d’une trilogie fantasy se situant sept siècles après les pirates, une histoire très sombre qui se déroule sous terre. J’ai terminé le manuscrit du tome 1, il a été lu et même très apprécié par une bêta-lectrice expérimentée… mais, à mon sens, il manque encore quelque chose à ce roman dans lequel je ne me retrouve pas complètement. Après cette période de confinement et de deuil, cet été j’avais soif de légèreté et de lumière, de grands espaces, de soleil et d’océan. J’avais besoin de ce vent romanesque qui donne envie de naviguer à l’autre bout du monde… et non que mes lecteurs deviennent claustrophobes !

J’en suis alors arrivé à la conclusion que si mon inspiration était toujours bien là, mon imaginaire, lui, ne voulait pas plus d’un roman exclusivement historique que d’une trilogie fantasy trop sérieuse. Créer un univers peut me prendre des années, or je sentais qu’une part de moi aspirait à un processus à la fois différent et similaire, plus court, et surtout plus immersif, mais jusqu’à cet été j’ignorais comment y parvenir.

C’est en écrivant une nouvelle historique se situant en plein désert que j’ai réalisé que cela faisait bientôt près d’une décennie que je lisais, pour le plaisir, quantité d’articles sur l’Asie Centrale. Coïncidence, après différents tests génétiques j’ai découvert que j’avais moi-même des origines orientales significatives du côté de ma mère (pourtant italienne). J’en suis heureux, car j’ai toujours été passionné par les philosophies asiatiques, le désert du Gobi et les grands espaces, quels qu’ils soient. Quand je participais à des fouilles archéologiques en Jordanie, j’adorais contempler le coucher de soleil sur le Wadi Rum, un dédale de canyons, d’arches naturelles, de falaises et de grottes qu’on retrouve dans Lawrence d’ArabieDune et Indiana Jones. Depuis les hauteurs de Pétra, lorsque je prenais des photos telles que celle-ci, j’imaginais les caravanes ramener d’Orient les épices si convoitées.

J’avais le sentiment d’être aux portes d’un monde insoupçonné, aussi lointain que mystérieux. Si un voyageur de notre époque parvenait en effet à remonter le temps jusqu’au Moyen-Âge, et qu’il atterrissait en Asie Centrale, il se croirait sur une autre planète. Il traverserait d’innombrables petits royaumes isolés du reste du monde, rencontrerait des peuples aux coutumes étranges, des pèlerins exaltés adeptes de dieux oubliés. Il visiterait les ruines de cités aujourd’hui englouties par le sable…

À la lumière de ce constat, je me suis rendu compte que j’avais moins besoin d’inspiration, que de rendre hommage à ces cultures disparues dont on parle rarement dans les romans, les films ou les séries. Pourquoi créer un univers de fantasy aride à la Dark Sun, alors que tout était là depuis toujours, au plus profond de moi ?

Après la mer, inconsciemment je crois que je rêvais de retrouver les océans de sable de ma jeunesse qui s’étendaient à perte de vue. C’est ainsi que ce qui devait être une courte nouvelle s’est transformée cet été en un roman d’aventures initiatique avec un soupçon de réalisme magique, un récit influencé par la philosophie orientale et la route de la Soie. Vampirisé par cette histoire, j’ai passé des nuits blanches à voyager sur des cartes, à taper frénétiquement sur mon clavier, comme si j’avais vécu à cette époque, et que ma vie en dépendait. Jamais je n’ai eu autant de plaisir à écrire un roman depuis les pirates… et j’espère que ce récit vous plaira également ! Si tout va bien, je devrais terminer son écriture pour Noël. Cerise sur le gâteau, ce projet m’a donné envie de reprendre plus tard l’autre roman historique en sommeil dont je vous parlais au début de cet article, celui qui se déroule sous l’Antiquité. Plutôt qu’écrire une trilogie ou un cycle, je me dis que ces deux romans autonomes auront des thématiques communes, l’un sera un lointain écho de l’autre…

Dernière satisfaction mais non des moindres, cet été j’ai ressorti du tiroir un vieux projet d’urban fantasy délirant que je devais écrire avec l’autrice qui partage ma vie, Anne-Lorraine. J’ai compris ce qui ne fonctionnait pas dans le synopsis initial. J’ai soumis à Anne-Lorraine une nouvelle version détaillée, qui lui a plu. Elle s’est empressée d’écrire le premier jet, qu’elle pense terminer le 29 décembre. Je reprendrai alors son texte, puis ce sera à son tour d’ajouter son grain de sel, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on arrive à une version satisfaisante. En 2021, ce ne sera donc pas un mais deux manuscrits qui partiront enfin en soumission éditoriale, deux romans que j’aime profondément, pour différentes raisons. Le temps aura été long, et pourtant je ne regrette pas que ce processus créatif se soit déroulé ainsi. Après avoir écrit trois romans, je n’avais pas seulement besoin de temps, je devais également laisser mon imaginaire s’abreuver de la pluie…

Aujourd’hui, j’ai hâte de partager ces histoires avec vous !

Published in: on septembre 7, 2020 at 10:50  Comments (12)  

Les folles histoires de Shin’ichirō Watanabe

Cela faisait longtemps que j’avais envie de revenir sur le parcours d’un artiste que j’admire, un génie capable de créer des intrigues toutes plus originales les unes que les autres, et dont on ne parle pas assez au regard de l’immense talent. Pourtant, rien ne destinait Shin’ichirō Watanabe à devenir une référence en matière d’animation. Jeune cinéphage influencé aussi bien par la Nouvelle Vague, que John Woo, George Romero ou Bruce Lee (à cette époque il visionne 500 films par an !), Watanabe rêve d’être réalisateur. Le problème, c’est que le cinéma japonais ne l’intéresse guère. Reste le monde de l’anime… et il y a déjà beaucoup d’animateurs virtuoses dans son pays. Qu’importe ! Il décide de se démarquer en apportant un soin particulier à la musique, son autre passion. C’est ainsi que le « bebop », le jazz d’improvisation, va rythmer Cowboy Bebop (1998), un étrange western de l’espace existentiel à la fois drôle et sombre, dans lequel des chasseurs de primes sillonnent le système solaire.

Une œuvre culte qui faillit ne jamais voir le jour. Le sponsor, Bandaï, comptait en effet vendre des jouets grâce à la série, expliquant à Watanabe que « du moment qu’il y avait un vaisseau spatial, il pouvait faire ce qu’il voulait ». Une liberté quasi absolue, lourde de conséquences… Au moment de découvrir le ton adulte et décalé de Cowboy Bebop, les cadres de Bandaï sont furieux, ils ont l’impression de s’être fait rouler dans la farine ! La firme se retire du projet. En guise de représailles, la chaîne publique TV Tokyo ne diffuse que les premiers épisodes, et seulement les moins violents, les autres étant retransmis sur la chaîne câblée Wowo, qui ne dépend pas de la publicité. Même si la situation demeure précaire, ce changement de diffuseur permet à Watanabe de s’affranchir totalement des contraintes mercantiles. Comme la série n’est jamais assurée d’être renouvelée, après chaque générique de fin les personnages teasent avec humour l’épisode suivant, en demandant aux spectateurs d’être présents la semaine prochaine ! Cowboy Bebop sera un triomphe mondial.

Dans Samouraï Champloo (2004), Watanabe change à nouveau d’univers avec les aventures (anachroniques) d’un trio voyageant dans le Japon de la période Edo. Le jazz de Cowboy Bebop cède la place à un hip-hop hypnotique qui rythme d’élégants combats au sabre.

Deux séries a priori différentes, mais un même cocktail « 80% de sérieux 20% d’ humour » dixit Watanabe. L’un des épisodes de Samouraï Champoo ose raconter la légende farfelue du premier match de base-ball entre marins américains et samouraïs… Au fil des ans, l’auteur va toujours plus loin dans ses expérimentations délirantes, jusqu’à inverser son fameux dosage « sérieux-humour » avec Space Dandy (2014), satire du space opera, du culte du héros et de l’Amérique, symbolisée par « l’empire Gogol » de (l’incapable) Amiral Perry. Le choix du nom du méchant est tout sauf un hasard, Perry étant le militaire qui a forcé le Japon à ouvrir ses frontières au XIXe siècle. Dans l’anime, son vaisseau est une statue de la liberté bâillonnée de façon… très particulière.

Synthèse beauf de Nicky Larson et Han Solo, Dandy est un chasseur d’aliens obsédé par les femmes et l’argent, susceptible de sacrifier son équipage pour sauver sa peau ! Là où l’auteur fait à nouveau preuve de génie, c’est qu’il décide de briser totalement la narration classique d’une série : chaque épisode est une histoire indépendante, les personnages peuvent très bien mourir et revenir la semaine suivante vivre une aventure drôle ou émouvante… ce qui confère au scénariste une liberté presque illimitée. Cette fois, c’est la disco qui est à l’honneur, avec un générique qui n’est pas sans rappeler Flash Gordon, Capitaine Flam et la délicieuse culture pulp.

La musique va prendre de plus en plus d’importance au sein des œuvres de Shin’ichirō Watanabe, capable de traiter de sujets plus graves avec pudeur. Dans son chef-d’œuvre Kids on the slope (2012), l’auteur raconte durant les années 60 la bouleversante histoire d’amitié de deux lycéens mélomanes que tout oppose : Sentarou, un batteur de jazz un peu voyou, et Kaoru, pianiste coincé issu d’un milieu favorisé. Dans ce récit poignant, Sentarou va apprendre à Kaoru l’art de l’improvisation, en musique comme dans la vie. On comprend peu à peu que ces adolescents sont plus complexes que ce que l’on pouvait imaginer de prime abord.

Dans toute l’œuvre de Shin’ichirō Watanabe, on retrouve l’idée qu’il ne faut pas se fier aux apparences, une thématique que l’artiste japonais aborde dans deux magnifiques épisodes d’Animatrix (2002) : Kid’s Story et A Detective Story. Des histoires qui rendent hommage à un cinéma occidental que Watanabe affectionne particulièrement.

Ainsi, dans Cowboy Bebop, le solitaire Spike rappelle autant le Clint Eastwood des films de Sergio Leone, que l’œuvre de Jean-Luc Godard (un épisode est intitulé en français Pierrot le fou) ou la mélancolie du tueur interprété par Alain Delon dans… le Samouraï, de Jean-Pierre Melville. Il n’est guère étonnant qu’un cinéaste tel que Denis Villeneuve ait choisi Watanabe pour réaliser le sublime Black Out 2022, l’un des anime qui introduit Blade Runner 2049.

Villeneuve parle de « respect » et « d’honneur » lorsqu’il évoque sa collaboration avec un artiste passé maître dans l’art de créer des marginaux attachants. Qu’ils soient cowboys, musiciens, ou guerriers errants, Watanabe a une tendresse pour les loosers magnifiques et mélancoliques hantés par les souvenirs, quand ils ne sont pas rongés par la culpabilité. Des duos dans lesquels apparait souvent la figure hubrique du bagarreur borderline et indomptable (Spike/Sentarou/Mugen), une âme fêlée qui devra, tôt ou tard, affronter ses démons, parce qu’on n’échappe pas à son destin.

 

On retrouve ce fatalisme dans Terror in Resonance, l’histoire de deux adolescents poseurs de bombes à Tokyo, une nouvelle critique adressée à l’Amérique, dont la bande originale a été inspirée par Sigur Rós, de l’aveu même de Watanabe. Si Terror in Resonance est la seule œuvre inaboutie au sein de cette impressionnante filmographie, Carole & Tuesday (2019) confirme une nouvelle fois le talent d’un immense conteur qui adore ses personnages, ici deux jeunes femmes qui rêvent d’être musiciennes.

Explorer la galaxie Watanabe, c’est découvrir des histoires touchantes peuplées d’antihéros inoubliables, mais aussi risquer d’être contaminé par un cinéphile mélomane à la passion communicative, capable de vous faire aimer le rap, le jazz ou la popArtiste protéiforme mais d’une sincérité rare, perfectionniste en constante recherche d’originalité, Shin’ichirō Watanabe fait partie du cercle très fermé des auteurs en quête de sens qui essaient de réaliser une œuvre à chaque fois plus ambitieuse que la précédente. Une démarche sans le moindre compromis commercial, d’une grande exigence, qui ne peut susciter que le plus profond des respects. Je n’aurai qu’un mot :