Sapiens

Il y a des ouvrages inattendus qui affectent en profondeur votre vision du monde. Je suis pourtant au fait des fantastiques découvertes de ces vingt dernières années, avec notamment l’Homo Fiorensis, véritable Hobbit d’un mètre de haut qui maîtrisait le feu et la fabrication d’outils de pierre, et l’Homo Denisova, qui aurait transmis aux Tibétains le « gène de l’altitude ». Mais j’avoue avoir été captivé par Sapiens, une brève histoire de l’Humanité, un récit fascinant qui met à mal quantité d’idées reçues sur la Préhistoire et l’évolution.

Ainsi, il y a 10.000 ans, le chasseur-cueilleur était un athlète incroyable, qui possédait une dextérité physique aujourd’hui hors de notre portée. Le paléoanthropologue Peter McAllister a étudié des empreintes de pieds fossilisées laissées par des Aborigènes d’Australie au cours d’une chasse, il y a près de 20.000 ans. McAllister pense que ces chasseurs devaient se déplacer à 37 kilomètres/heure. À titre de comparaison, Usain Bolt, détenteur du record mondial, court le 100 mètres à 42 kilomètre/heure. “Si ces chasseurs aborigènes s’entraînaient dans les conditions actuelles, avec des chaussures spéciales et en courant sur une piste d’athlétisme recouverte d’un revêtement synthétique, ils pourraient facilement atteindre les 45 kilomètres/heure”, conclut le chercheur.

Dans nos jours, il est devenu impossible d’atteindre de telles performances physiques. Nous ne pouvons nous permettre de consacrer de longues heures au sport tous les jours, car dès l’enfance nous sommes scolarisés. À l’âge adulte, nous disposons d’encore moins de temps pour des activités physiques, nous travaillons en moyenne 40 à 45 heures par semaine. Dans certains pays en voie développement, la moyenne hebdomadaire peut aller jusqu’à 60, voire 80 heures. Entre le travail et les loisirs, nous pouvons rester huit heures par jours assis derrière un écran, sans parler du temps non négligeable passé en voiture ou dans les transports en commun.

Il y a 30.000 ans, la journée de travail des 30.000 Sapiens qui vivaient sur Terre était totalement différente de la nôtre. Tout commençait à huit heures du matin, sans la sonnerie d’un réveil. Nos ancêtres passaient leurs temps à cueillir des champignons et des racines, à attraper des grenouilles ou des insectes, et à fuir devant les tigres à dents de sabre. La chasse reposait sur une collaboration étroite, qui impliquait un partage du travail et de la nourriture. À 13h00, la journée était terminée ! Il était temps de manger, l’après-midi n’était consacré qu’aux jeux avec les enfants, au farniente, et à la culture. On écoutait les mythes racontés par les anciens et les « shamans ». Il n’y avait pas de vaisselle à laver, d’aspirateur à passer, de trajets à effectuer en voiture ou de supermarchés bondés à traverser. 

Bien sûr, tout n’était pas rose, mais la pollution n’existait pas, et la qualité de vie demeurait élevée : comme le régime alimentaire était le même depuis des centaines de milliers d’années, le corps humain s’y était bien adapté. Les squelettes des chasseurs-cueilleurs montrent qu’ils étaient moins exposés à la famine ou à la malnutrition, et qu’ils étaient généralement plus grands et en meilleure santé que leurs descendants cultivateurs. Les enfants qui franchissaient le cap (très) délicat des premières années avaient de bonnes chances de parvenir à 60 ans, voire, pour certains, à 80 ans et plus, grâce à la diversité de leur alimentation. Ils étaient même épargnés par les carences, les caries et les cancers. Les anciens chasseurs-cueilleurs consommaient régulièrement des douzaines d’autres aliments. Ils pouvaient manger des champignons au petit déjeuner ; des fruits, des escargots et une tortue à midi ; et du lapin aux oignons sauvages le soir ! N’étant pas à la merci d’un seul type d’aliment, ils étaient moins vulnérables si celui-ci venait à manquer.

Tout changea à partir de la naissance de l’agriculture. Certains ​Sapiens se mirent à consacrer la quasi-totalité de leur temps à manipuler la vie d’un petit nombre d’espèces animales et végétales. Ils se mirent à semer des graines de blé, à arroser les plantes, à arracher les mauvaises herbes et à conduire les troupeaux. Un travail qui était censé leur assurer plus de fruits, de grains et de viande.

Si, il y a 10.000 ans, le blé était une plante quelconque du Moyen-Orient, en l’espace de quelques millénaires elle poussa dans le monde entier, au prix d’efforts considérables. Il fallait s’en occuper du matin jusqu’au soir, enlever les cailloux des domaines cultivables, ce qui obligeait les ​Sapiens à se casser le dos pour en débarrasser les champs. Le blé n’aimait pas les autres plantes, si bien qu’hommes et femmes passaient de longues journées à désherber sous un soleil de plomb, à surveiller les vers, car le blé était aussi une plante fragile. Il était attaqué par les lapins et les essaims de sauterelles, ce qui obligeait les cultivateurs à dresser des clôtures et à garder les champs. Ils creusèrent des canaux d’irrigation ou transportèrent des seaux pour l’arroser, recueillirent les excréments des animaux pour fertiliser la terre. Ce sont les genoux, la voûte plantaire, la colonne vertébrale et le cou de Sapiens qui en firent les frais. L’étude des anciens squelettes montre en effet que la transition agricole provoqua des glissements de disques, des arthrites et des hernies. De surcroît, les nouvelles tâches agricoles prenaient beaucoup de temps, ce qui obligeait les hommes à se fixer à côté des champs de blé, dans des maisons. Leur mode de vie s’en trouva changé. Ce n’est pas nous qui avons domestiqué le blé, mais l’inverse ! Or une alimentation fondée essentiellement sur les céréales n’est pas seulement pauvre en minéraux et en vitamines, elle est également difficile à digérer.

La plupart des maladies infectieuses (variole, rougeole et tuberculose) trouvent leurs origines parmi les animaux domestiqués et n’ont été transmises à l’homme qu’après la naissance de l’agriculture. Les chasseurs-cueilleurs qui n’avaient domestiqué que les chiens échappaient à ces fléaux. De plus, dans les sociétés agricoles, la plupart des gens vivaient dans des colonies peu hygiéniques – un lieu idéal pour les maladies. Les chasseurs-cueilleurs, eux, parcouraient leur territoire en petites bandes où aucune épidémie ne pouvait se développer. Certes, l’agriculture augmenta la somme totale de vivres à la disposition de l’humanité, mais la nourriture supplémentaire ne se traduisit ni en meilleure alimentation ni en davantage de loisirs. Elle se solda plutôt par des explosions démographiques. Or, les gens n’avaient pas prévu que le surcroît de blé devrait être partagé entre plus d’enfants. Les premiers cultivateurs ne comprirent pas davantage que nourrir les enfants avec plus de bouillie et moins de lait maternel affaiblirait leur système immunitaire.

Le fermier travaillait plus dur que le chasseur-cueilleur, mais se nourrissait moins bien. Pour l’auteur de Sapiens, « la Révolution agricole fut la plus grande escroquerie de l’histoire ». Le blé n’a pas assuré la sécurité économique. La vie des cultivateurs est moins sûre que celle des chasseurs-cueilleurs. Si ces derniers perdaient certaines de leurs denrées alimentaires de base, ils pouvaient cueillir ou chasser d’autres espèces, voire se diriger vers une autre région plus fertile. Les chasseurs-cueilleurs disposaient de plusieurs douzaines d’espèces pour survivre et pouvaient donc affronter les années difficiles sans stocks de vivres, ils n’étaient pas tributaires d’un seul produit de base. Or s’il pleuvait, s’il y avait une invasion de sauterelles, une sécheresse, ou si un champignon infectait l’une de ces plantes, les cultivateurs mouraient de faim par milliers.

Facteur aggravant, le blé n’assurait pas plus de sécurité contre la violence. Les premiers cultivateurs étaient au moins aussi brutaux, sinon plus, que leurs ancêtres chasseurs-cueilleurs. Ils étaient « propriétaires », possédaient des maisons, et avaient besoin de terre à cultiver, il n’y avait guère de place pour les compromis. Si une bande rivale plus forte attaquait des chasseurs-cueilleurs, ces derniers pouvaient aller voir ailleurs. Si un ennemi puissant menaçait un village agricole, fuir signifiait abandonner champs, maisons et greniers. Ce qui, bien souvent, condamnait les réfugiés à la famine. Les cultivateurs avaient donc tendance à se battre jusqu’à la mort, à construire des murs et à monter la garde…. les prémices des guerres à grande échelle.

La vie villageoise procurait certes des avantages à court terme aux premiers cultivateurs, comme une meilleure protection contre les bêtes sauvages, la pluie et le froid. Mais pour l’individu moyen, les inconvénients l’emportaient sur les avantages. Le « progrès » n’était que collectif. Il est vrai que ce « progrès » permit à l’​Homo sapiens une croissance exponentielle. Environ 13.000 ans avant J.-C., l’oasis de Jéricho pouvait faire vivre, au mieux, un groupe nomade d’une centaine de personnes relativement bien nourries. Vers 8500 avant J.-C., les champs de blé de Jéricho pouvaient faire vivre un village d’un millier d’habitants, mais ces derniers souffraient bien plus de maladie et de malnutrition. C’est le paradoxe de l’agriculture : la faculté de maintenir plus de gens en vie dans des conditions pires. De même que personne, dans les années 2000, n’avait anticipé certains effets pervers des réseaux sociaux, la révolution agricole fut un piège, parce que l’essor de l’agriculture se fit très progressivement, au fil des millénaires. Chaque génération continua de vivre comme la génération précédente, avec de petites améliorations dans la manière de cultiver. Paradoxalement, cette série d' »améliorations », censées rendre la vie plus facile, asservirent ces cultivateurs.

Pourquoi une telle erreur ? Les gens manquaient de recul. Chaque fois qu’ils décidèrent de travailler plus dur, c’était dans le but d’avoir une moisson plus abondante et d’éviter la famine. De la même façon que nous avons pollué progressivement notre planète, il fallut des générations pour s’apercevoir que les petits changements s’accumulaient et transformaient la société. Le problème, c’est qu’à ce moment-là personne ne se souvenait avoir jamais vécu autrement. De plus, les individus qui avaient compris le problème n’avaient pas forcément envie de revenir en arrière. Dès lors que les gens sont habitués à un certain luxe, ils le tiennent pour acquis, et ils finissent par ne plus pouvoir s’en passer. Au fil des dernières décennies, nous avons inventé d’innombrables outils censés nous faire gagner du temps en nous facilitant la vie: machines à laver, aspirateurs, lave-vaisselle, smartphones, ordinateurs, e-mails, réseaux sociaux… et pourtant nous nous plaignions tous les jours de manquer de temps ! Tout va plus vite qu’avant et rend nos journées angoissées et insatisfaisantes. Nous sommes aussi à côté de la plaque que nos ancêtres agriculteurs pris au piège de leur nouveau mode de vie.

Durant la Préhistoire, certaines Sapiens refusèrent de travailler la terre et échappèrent ainsi à ce piège de l’agriculture, mais comme celle-ci créa les conditions d’une croissance démographique rapide, les cultivateurs devinrent plus nombreux. Il ne restait alors aux chasseurs-cueilleurs qu’à fuir, à abandonner leurs terrains de chasse aux champs et aux pâturages ou à se mettre eux-mêmes à retourner la terre. Dans tous les cas, revenir à l’ancien mode de vie était impossible.

L’histoire de ce piège nous enseigne une leçon importante. La recherche d’une vie plus facile a transformé le monde d’une façon que personne n’envisageait ni ne désirait. De même que la Révolution française a totalement dépassé certains aristocrates progressistes partisans de la philosophie des Lumières qui souhaitaient juste une réforme des institutions (et non la guillotine !) personne ne complota une révolution agricole. Personne ne voulut rendre l’humanité tributaire de la culture des céréales.

Le problème, c’est que nos sociétés ont beau avoir profondément évolué au fil des millénaires, que nous le voulions ou non, nous sommes programmés pour marcher plusieurs heures par jour, c’est écrit dans notre ADN. Les légionnaires romains étaient capables de parcourir jusqu’à 80 kilomètres en une journée, tout en portant leur équipement. Encore aujourd’hui, des moines japonais tendai pratiquent le Kaihogyo, une marche méditative ascétique qui peut aller jusqu’à 84 kilomètres par jour… pendant des mois ! Ce rituel se déroule en public, le moine itinérant traverse tout le Japon, l’échec se sanctionnant par un seppuku. Depuis 1584, seuls 46 moines sont parvenus à survivre à cette pratique initiatique qui se termine par 9 jours de jeûne… sans sommeil.

Plus légendaire, selon les témoignages de l’exploratrice Alexandra David Néel* et du moine allemand Anagarika Govinda**, avant que le Tibet ne soit envahi par la Chine, un yoga ésotérique appelé lung-gom-pa permettait à des moines en transe de marcher pendant 48h00 sans dormir, sur près de 320 kilomètres, ce qui donnerait une vitesse moyenne de 6.6 kilomètres/heure.

En réalité, un tel exploit est… possible : Dean Karnazesa a couru plus de 560 kilomètres en 80 heures et 44 minutes sans dormir, qui plus est à une moyenne d’environ 7 kilomètres/heure… donc plus vite qu’un marcheur lung-gom-pa, mais nettement en dessous des 14 kilomètres/heure du champion mondial de marche athlétique, Yohann Diniz ! Puisqu’on parle d’exploit, la plus longue course à pied au monde, la Self-Transcendence 3100 mile, mesure 4989 kilomètresLes coureurs disposent de 52 jours pour terminer la course, en effectuant une moyenne journalière de 95 kilomètres, de 6h00 du matin à minuit.

Ironie du sort, quand j’ai commencé à lire Sapiens en janvier, j’étais parfois essoufflé, oppressé, alors que mon poids était normal. J’ai fini par constater que j’avais une pression artérielle de 14.8, une hypertension modérée causée par ma sédentarité d’auteur. Je me suis alors mis à marcher en forêt, progressivement, jusqu’à atteindre 15 kilomètres par jour comme nos lointains ancêtres chasseurs-cueilleurs, ce qui me prend 3h00 chaque matin. Un temps fou… mais n’est-ce pas encore plus fou de devoir avaler quotidiennement des médicaments pour soigner notre diabète et notre cholestérol, alors que ces mêmes médicaments vont abîmer d’autres organes ? Le professeur Michel Galinier, du service de cardiologie au CHU de Toulouse, expliquait dans cet article très sérieux que « au-delà de quatre heures passées en position assise par jour, chaque nouvelle heure augmente la mortalité de 2 % ; et au-delà de huit heures en position assise par jour, la mortalité augmente de 8 %. Au-delà de dix heures par jour, elle est même majorée de 34 % ».

La bonne nouvelle, c’est qu’on peut très vite inverser cette tendance, pour peu qu’on bouleverse ses habitudes. Comme marcher est devenue mon activité physique quotidienne, j’en profite pour écouter des livres grâce à mon abonnement Audible, et donner des graines aux oiseaux sauvages qui affrontent un hiver « à l’ancienne », nous avons eu en effet beaucoup de neige en janvier et février… même les étangs du Weiherchen ont gelé !

Après seulement quelques matinées passées à crapahuter dans la neige, j’ai réussi à faire baisser ma tension artérielle, ainsi que ma fréquence cardiaque.

 

Au fil des semaines, j’ai senti que mon corps se renforçait, avec cette impression de me « réveiller », au point où une journée sans marche me parait désormais inconcevable.

Aujourd’hui, je m’estime chanceux de pouvoir mener une telle vie, mais je me sens aussi solidaire des milliards de personnes sédentaires qui forment la majorité de l’Humanité. Si une activité aussi naturelle que la marche semble aujourd’hui subversive, c’est bien que notre mode de vie schizophrène atteint ses limites. Après une journée de travail éreintante, nous essayons désespérément de conserver assez de volonté et d’énergie pour, le soir venu, mener une activité sportive indispensable à notre santé, alors même que nous devons encore cuisiner, laver le linge, faire le ménage et nous occuper des enfants. Ironie du sort, alors que nous élevons des animaux en cage, nous nous sommes volontairement enfermés dans des boites, que nous appelons « maison », « bureau », « voiture », « train », dans des villes polluées… Cela ne peut plus fonctionner ainsi, nous avons besoin de sens.

Si nos ancêtres d’il y a plusieurs millénaires semblent être des demi-dieux, ce n’est pas seulement à cause d’un problème de sédentarité, c’est simplement parce que nous avons oublié qui nous sommes vraiment. Il y a 30.000 ans, quand nous avions la chance de trouver des fruits mûrs dans la savane, la seule source de sucre, nous en mangions le plus possible, en prévision des lendemains difficiles. C’est pour cette raison que nous avons tant de problèmes à nous arrêter de grignoter des sucreries… on en revient toujours à notre ADN. Les Grecs disaient Gnothi seautonConnais-toi toi-même… mais nous avons oublié ce principe élémentaire.

En définitive, nous n’avons pas seulement perdu nos racines, nous nous sommes également déconnectés de nos propres corps. À nous de nous les réapproprier, il n’est jamais trop tard 🙂

* Mystiques et magiciens du Tibet, Alexandra David Néel, Plon

** Le Chemin des nuages blancs : pèlerinages d’un moine bouddhiste au Tibet (1932 à 1949), Anagarika Govinda, Albin Michel

Published in: on février 19, 2021 at 1:45  Comments (10)  

Ghost of Tsushima

Japon, XIIIe siècle, bataille de Komoda. Les samouraïs de l’île de Tsushima sont impitoyablement massacrés par l’armée mongole du Khan. Tous sauf un : Jin Sakai. Blessé, esseulé, mais néanmoins vivant, Jin n’a plus qu’un objectif : délivrer l’île de cette invasion, coûte que coûte. Dans sa quête, il devra recruter d’autres survivants possédant un lourd passé. Mais comment suivre le code du samouraï face à un ennemi qui ne respecte aucune règle ?

Adolescent, j’ai souvent rêvé du jeu ultime, celui qui bénéficierait de graphismes photo-réalistes si aboutis que j’aurais du mal à distinguer la fiction de la réalité… mais jamais je n’aurais pensé vivre une telle expérience vidéoludique. Dès les premières secondes de jeu, Ghost Of Tsushima annonce la couleur : vous êtes désormais dans le Japon du XIIIe siècle. Mes captures d’écran ne sont pas des montages, le jeu est VRAIMENT ainsi, sans même parler de l’animation, d’une fluidité exemplaire ! N’hésitez pas à cliquer sur mes images. 

Il n’y a donc plus de différences entre les scènes cinématiques et les scènes d’action. Même en ayant fini Ghost of Tsushima, j’avoue avoir encore du mal à me remettre de cette leçon de cinéma réalisme. J’ai tellement été subjugué par cet univers que pendant les fêtes de fin d’année, j’ai effectué plus de 700 captures d’écran, autant de photos de voyage !

On pourrait imaginer que la beauté des graphismes vient du fait que j’ai la chance de posséder une PS5, mais un ami m’a confirmé que la résolution n’était pas en reste sur sa PS4 Pro*. Ghost of Tsushima présente une esthétique raffinée grâce à d’innombrables détails qui, là encore, favorisent l’immersion. Ainsi, certaines légendes sont racontées à l’encre de Chine, accompagnées d’une bande originale qui m’a fait chavirer, mention spéciale à cette musique qui donne la chair de poule… 

Non seulement les concepteurs du jeu sont allés à Tsushima enregistrer des sons d’oiseaux, mais ils ont poussé le réalisme jusqu’à recruter un conseiller pour s’assurer que l’ancien japonais parlé dans le jeu ne soit pas anachronique ! Les acteurs eux-mêmes amenant énormément d’émotion dans le doublage, ne pas jouer avec la version originale sous-titrée relève du sacrilège…

Une telle réussite artistique serait déjà honorable, mais c’est sans compter sur l’autre prouesse des développeurs : proposer un scénario bouleversant digne d’une série télévisée historique, qui met à mal les cœurs les plus endurcis ! D’entrée de jeu, l’intrigue nous fait vivre un épisode méconnu de l’Histoire du Japon, la bataille de Komoda. C’est d’ailleurs pour cette raison que le générique de fin rend ainsi hommage aux « âmes qui ont perdu la vie à Tsushima » face à une armée mieux équipée, les Mongols maitrisaient en effet la poudre explosive. Un texte, le Hachiman Gudōkun, amène un témoignage précieux :

Chaque fois que les soldats (mongols) prenaient la fuite, ils envoyaient des bombes en fer contre nous, ce qui nous donnait le vertige et nous plongeait dans la confusion. Nos soldats étaient effrayés par les déflagrations ; ils devenaient sourds et aveugles, de sorte qu’ils pouvaient à peine distinguer l’est de l’ouest.

Comme si ce n’était pas suffisant, le code de l’honneur imposait aux samouraïs de mener sur le champ de bataille des combats singuliers en se présentant à l’adversaire ! Les Mongols, eux, combattaient groupés sans se préoccuper de leur écrasante supériorité numérique…

Une source historique rapportant la bataille de Komoda abonde dans ce sens :

Avec 80 samouraïs à cheval et leur suite, Sukekuni a affronté une force d’invasion de 8 000 guerriers embarqués sur 900 navires. Les Mongols ont débarqué à 2 heures du matin le 5 novembre, et ont ignoré les tentatives de négociation japonaises, ouvrant le feu avec leurs archers et les forçant à battre en retraite. Le combat a été engagé à 4 heures. La petite force de garnison a été rapidement défaite, mais selon le Sō Shi Kafu, un samouraï, Sukesada, a abattu 25 soldats ennemis en combat individuel. Les envahisseurs ont vaincu une dernière charge de cavalerie japonaise vers la tombée de la nuit. Après leur victoire à Komoda, les forces Yuan ont brûlé la plupart des bâtiments autour de Sasuura et ont massacré la plupart des habitants. Elles ont pris les jours suivants le contrôle de Tsushima.

Dans un documentaire de 45 minutes disponible sur l’édition spéciale de Ghost of Tsushima, l’historien japonais Kazuto Hongo, enseignant-chercheur à l’université de Tokyo, confie avoir eu les larmes aux yeux lorsqu’il a découvert la finition des armures. À la question « qu’est-ce qu’il faudrait pour que le jeu soit plus réaliste ? », il répond : « rien ! Voilà à quoi ressemblait le Japon féodal ! ».

Chris Zimmerman, le co-fondateur du studio Sucker Punch qui a conçu le jeu avoue que : « l’objectif est de vous emmener dans un endroit où vous n’avez été (…) et de vous faire sentir comme si vous y étiez réellement. »

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la mission est réussie tant j’ai retrouvé ce que j’ai tant aimé dans mes voyages au Japon : les balades en forêt dans les sanctuaires shintoïstes, l’atmosphère épurée des temples bouddhistes, sans parler de l’ambiance zen, présente jusque dans le gameplay.

En effet, plus vous êtes détendu et concentré, plus vous êtes efficace dans la gestion du sabre ! Même au niveau des commandes, le jeu est pensé pour que vous traitiez les combats avec l’esprit zen appelé mushin no shin, « pensée sans pensées ».

 

Non seulement il est possible de se spécialiser dans un style de combat, mais le réalisme est tel que le jeu permet d’adopter les tactiques du plus célèbre samouraï de l’Histoire, Miyamoto Musashi : vous souhaitez harceler l’ennemi en courant constamment, sauter d’un toit, changer la garde de votre sabre en plein combat pour mieux déstabiliser l’adversaire, mener une guérilla ? Tout cela est faisable ! Jin Sakai peut progressivement devenir une véritable légende, le « fantôme » capable de terrifier l’armée mongole.

Et pourtant, paradoxalement, l’âme du jeu réside dans des scènes contemplatives, notamment en visitant les sanctuaires shinto au sein desquels il est possible de laisser des offrandes aux kamis, des esprits de la nature qui vous aideront indirectement à mener à bien votre quête.

Tout au long de ce parcours initiatique, il est question de spiritualité et d’impermanence, de débats moraux avec des moines bouddhistes, ou des samouraïs désabusés qui s’interrogent sur le sens de la vie, de la mort… et du bushido.

 

Vous pouvez même composer des haïkus ou jouer de la flute lors de séquences d’une poésie rare. Le jeu est conçu pour que vous preniez le temps de vous perdre dans la nature, de vous ressourcer en vous baignant devant le spectacle paisible d’une rivière.

 

Ghost of Tsushima est une véritable machine à remonter le temps qui vous amène à découvrir par vous-même la période Kamakura, quelque part entre le guide de voyage Lonely Planet, le documentaire Arte et une série Netflix particulièrement addictive.

Vous l’aurez deviné, il m’est difficile de trouver des défauts à ce Ghost of Tsushima qui aura nécessité six ans de développement. Le début est un tout petit peu directif, « bac à sable » oblige, mais rapidement la liberté devient totale. On peut également pinailler sur des anachronismes mineurs, les développeurs reconnaissent eux-mêmes avoir pris certaines libertés : ainsi le hwacha, une arme d’artillerie, n’apparaît qu’au XVe siècle, et vous pouvez composer des haïkus qui naissent en réalité au XVIe siècle… mais cela dit, la poésie courte dite tanka était connue des samouraïs. Toutes ces minuscules scories, loin de desservir le jeu, ne lui donnent que plus de caractère : imaginez un The Witcher 3 qui aurait été réalisé par Akira Kurosawa, mélangez avec Breath of the wild et Shadow of the Colossus pour son aspect contemplatif, Horizon zero dawn et The Last of us pour l’émotion, et vous obtiendrez un chef d’oeuvre absolu qui m’a laissé KO debout, une histoire de samouraïs qui m’a fait pleurer à chaudes larmes… une expérience rare dans la vie d’un gamer. Ghost of Tsushima est tout simplement le meilleur jeu auquel j’ai jamais joué.

Bonus : une vidéo réalisée par mes soins, il s’agit du sanctuaire du rocher de la tortue, mon endroit préféré dans GOT. Gardez en tête que ce n’est pas un joli décor inaccessible, on peut VRAIMENT explorer ce panorama en profondeur.

« Que les kami guident vos flèches ! »

 

* J’ai cependant constaté que la résolution était nettement inférieure sur une PS4 classique

Published in: on février 12, 2021 at 11:43  Laisser un commentaire  

Le coup de foudre Murakami

Il y a des moments dans la vie d’un lecteur où il existe un « avant » et un « après » : j’ai un souvenir très précis de l’été durant lequel j’ai découvert Dune de Franck Herbert, et je me souviens également de ma rencontre avec Tolkien au collège. Aujourd’hui, alors que je suis adulte, c’est non sans une certaine émotion que j’ai terminé la lecture de 1Q84 de Haruki Murakami, auteur japonais régulièrement pressenti pour le Prix Nobel de littérature.

Moi qui suis capable de lire un pavé en quelques jours, jamais je n’ai pris autant de temps pour déguster un roman… et quel roman ! L’action se déroule d’avril à décembre 1984, or il se trouve que par un curieux hasard j’ai attaqué le tome 1 à la fin du printemps. J’ai écouté cet audiobook pendant que je jardinais ou que je marchais en forêt, avec l’impression de voir les saisons se succéder, dans une ambiance contemplative. Loin d’être ennuyeuse, c’est cette atmosphère qui donne tant d’intérêt au roman de Murakami, un livre-univers ressemblant à une poupée russe, dans laquelle le plus infime détail possède son importance. Ainsi, l’un des protagonistes écoute la Sinfonietta du compositeur Leoš Janáček, qui fut lui-même inspiré par l’écrivain Dostoïevski, une influence de… Murakami.

Est-il possible de résumer 1Q84 ? Même le titre est intraduisible ! Il s’agit en effet d’un jeu de mots, « Q » se prononce en japonais « kyu », comme en anglais, et signifie « neuf ». Anecdote amusante, une internaute a eu la perversité de créer en film d’animation un résumé… incompréhensible pour celui qui n’a pas lu le livre.

Tout ce qu’on peut dire, c’est que ce roman narre le destin de deux êtres perdus dans Tokyo, une jeune femme mystérieuse, Aomamé, et un lecteur de manuscrits d’une maison d’édition, Tengo Kawana.

À la lecture des premières lignes, on s’attend à de la littérature « blanche » classique, pourtant doucement mais sûrement, l’intrigue s’oriente vers le réalisme magique, quelque part entre science-fiction et fantastique, dans un Tokyo de plus en plus insolite. Le livre est si bien écrit que j’ai souvent interrompu ma lecture pour recopier des extraits.

Las-bas, dans ces contrées lointaines, des hommes enveloppés dans d’épais vêtements gris, avaient pris la ferme résolution de fabriquer en silence des nuages, sans cesse, du matin au soir, tout comme les abeilles font du miel, les araignées tissent leur toile et la guerre engendre des veuves.

J’ai été envouté par cette galerie de personnages tous plus bizarres les uns que les autres, mention spéciale au terrifiant collecteur de la redevance pour la chaîne de télévision NHK, capable de frapper pendant des heures aux portes afin de réclamer son dû !

Si Murakami a le don de rendre ses protagonistes vivants et réels, il faut également saluer la prestation incroyable des trois comédiens qui lisent la version audiobook de 1Q84 : pendant près de 50h00, Maïa Baran, Philippe Résimont et Emmanuel Dekoninck (déjà narrateur sur la version audiobook de Millenium) donnent vie à un texte immersif, brillamment traduit par Hélène Morita.

En écriture, on parle de show don’t tell pour évoquer la technique visant à faire passer les sensations et les émotions avant les informations, et Murakami parvient ainsi à amener une tension extraordinaire avec un minimum d’action. Murakami est si à l’aise avec les techniques narratives qu’il finit… par s’en affranchir. Quand il ne brise pas le quatrième mur en s’adressant directement au lecteur via une narration omnisciente, il tourne en dérision le fameux fusil de Tchekhov ! Fort heureusement, le fond n’est pas en reste. L’auteur livre un récit à la fois contemplatif et implacable, l’univers semble se replier sur les personnages, comme les feuilles d’une plante carnivore. L’inquiétant Japon dépeint par Murakami n’a effectivement rien d’un paysage de carte postale, il est hanté par les sectes religieuses occultes, les violences conjugales, la manipulation, le mysticisme shintoïste et la folie d’un mystérieux manuscrit, la Chrysalide de l’air, qui aurait pu être le titre de ce roman.

L’aliénation est définitivement le thème récurent dans 1Q84, car comme l’écrit Murakami :

le sentiment d’impuissance chronique finit par détruire un être humain.

Une impuissance dont sont en partie responsables les personnages, jusque dans cette lettre d’adieu :

Je suis enfermée dans la prison folle de mon impuissance. C’est moi qui ai marché vers cette prison. Moi qui ai fermé la porte à clef. Et moi qui ai jeté cette clef très loin.

On peut néanmoins se demander si un libre arbitre est seulement envisageable pour les loups solitaires qui ont le malheur de naître dans une société si normalisée, surtout lorsqu’on n’a pas choisi son éducation ou ses parents. Être un paria, qu’est-ce que cela signifie au Japon ? C’est la question qui hante Murakami :

Devenir libre, qu’est-ce que ça veut dire finalement ? Est-ce que cela signifie réussir à s’échapper d’une cage pour s’enfermer dans une autre, beaucoup plus grande ?

Bien qu’impuissants, les personnages d’1Q84 ont cruellement conscience qu’ils sont confrontés à des forces occultes qui les dépassent largement, des forces qui les poussent à faire preuve de fatalisme.

Il se peut que je trébuche bien et que je sois précipité tout seul dans quelque lieu sombre. Personne ne s’apercevra que j’ai disparu de ce monde. Je pourrai pleurer, hurler dans les ténèbres, personne ne m’entendra. Et pourtant, ai-je le choix ? Il ne me reste qu’à poursuivre cette vie, jusqu’à la mort. Et si ma façon de faire n’est pas très glorieuse, je n’en connais pas d’autres.

On s’attache d’autant plus à ces personnages aux existences précaires qui se retrouvent, sans le vouloir, dans des factions opposées. Des personnages d’une grande lucidité quant à leur propre impermanence. Qui aurait assez de talent pour vivre éternellement ? se demande l’un des protagonistes. Pourtant, c’est moins la mort que la solitude que doivent redouter les héros d’1Q84, à travers de magnifiques métaphores poétiques :

À présent qu’elle avait disparu, il s’aperçut qu’une sorte de vide à forme humaine s’était installée à sa place.

Qu’on ne s’y trompe pas, il y a aussi de la lumière dans 1Q84, car si l’homme raisonnable ne peut que se montrer fataliste eut égard à son insignifiance, il ne doit pas s’arrêter de vivre pour autant :

L’espoir est le combustible que les hommes brûlent pour pouvoir vivre, impossible de vivre sans espoir. Mais c’est comme une pièce qu’on jette en l’air. Pile ? Face ? On ne le saura que quand elle sera retombée, pas avant.

Œuvre existentialiste inclassable influencée aussi bien par Proust, Dostoïevski, Kafka et Shakespeare, que par le Kojiki et le Dit des Heiké  de la littérature médiévale japonaise, 1Q84 est un livre-univers à lui tout seul, un roman ésotérique dont on ne peut obtenir toutes les clefs, qui désarçonnera les esprits les plus cartésiens, ceux qui préfèrent la destination au voyage. Pourtant, reprocher à Murakami de ne pas refermer certaines portes de son récit, c’est oublier que le mystère fait partie intégrante du monde. À bien y réfléchir, même dans nos propres existences nous n’obtenons pas toutes les réponses à nos questions…

Bonus : les premières pages de l’audiobook. Détail amusant, le générique du livre joué au piano est la Sinfonietta de Janáček… en version japonaise.

Published in: on octobre 23, 2020 at 11:25  Comments (4)  
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Après la pluie

Me voici de retour après plusieurs mois d’absence. Dans son livre la rivière du sixième jour (adapté au cinéma sous le titre Et au milieu coule une rivière), Norman Maclean écrit :

Ceux avec qui nous vivons, qui nous sont proches, et que nous sommes censés connaître le mieux, sont ceux qui nous échappent le plus (…) En fait, si on pense à la vie humaine, on voit bien que la plus grande partie se passe à marcher pesamment au fond de l’eau pour un bref moment d’envol, trop tôt et déjà trop tard.

C’est ce que j’ai pensé quand mon beau-père nous a quittés soudainement, il y a trois mois. Pendant près de quinze ans, il fut mon père de substitution, jamais avare d’encouragements pour mes projets, mais aussi un grand-père affectueux. Nous partagions la même passion de l’Histoire, nous nous intéressions aux héros anonymes, au point de nous rendre un jour ensemble en voiture à Bastogne juste parce que nous avions été touchés par la série Band of brothers. Romain avait beau être un grand gaillard, il était en effet très sensible, il adorait le film Cheval de guerre.

Perdre un tel pilier a été particulièrement douloureux. Ces moments pénibles m’ont poussé à me détacher des réseaux sociaux, à récupérer beaucoup de temps pour l’écriture. À mieux me connaître aussi, j’ai découvert quantité de choses insoupçonnées sur mon mode de fonctionnement. 

Paradoxalement, je suis dans une période d’euphorie créative suite à une (r)évolution dans mon écriture, grâce notamment aux ateliers que j’anime. Ils me permettent de sortir de ma zone de confort, de progresser dans mes techniques via la nouvelle, que je maitrise de mieux en mieux. Je ne me suis jamais senti aussi libre en matière de narration. En fait, après trois romans publiés, j’ai l’impression que je commence seulement maintenant à « écrire ».

Vous vous en souvenez peut-être, après le tome trois des pirates de l’Escroc-Griffe j’avais travaillé sur un roman historique se déroulant pendant l’Antiquité… puis j’ai réalisé que mon synopsis n’était pas assez abouti. Je l’ai laissé mijoter et je me suis lancé dans l’écriture d’une trilogie fantasy se situant sept siècles après les pirates, une histoire très sombre qui se déroule sous terre. J’ai terminé le manuscrit du tome 1, il a été lu et même très apprécié par une bêta-lectrice expérimentée… mais, à mon sens, il manque encore quelque chose à ce roman dans lequel je ne me retrouve pas complètement. Après cette période de confinement et de deuil, cet été j’avais soif de légèreté et de lumière, de grands espaces, de soleil et d’océan. J’avais besoin de ce vent romanesque qui donne envie de naviguer à l’autre bout du monde… et non que mes lecteurs deviennent claustrophobes !

J’en suis alors arrivé à la conclusion que si mon inspiration était toujours bien là, mon imaginaire, lui, ne voulait pas plus d’un roman exclusivement historique que d’une trilogie fantasy trop sérieuse. Créer un univers peut me prendre des années, or je sentais qu’une part de moi aspirait à un processus à la fois différent et similaire, plus court, et surtout plus immersif, mais jusqu’à cet été j’ignorais comment y parvenir.

C’est en écrivant une nouvelle historique se situant en plein désert que j’ai réalisé que cela faisait bientôt près d’une décennie que je lisais, pour le plaisir, quantité d’articles sur l’Asie Centrale. Coïncidence, après différents tests génétiques j’ai découvert que j’avais moi-même des origines orientales significatives du côté de ma mère (pourtant italienne). J’en suis heureux, car j’ai toujours été passionné par les philosophies asiatiques, le désert du Gobi et les grands espaces, quels qu’ils soient. Quand je participais à des fouilles archéologiques en Jordanie, j’adorais contempler le coucher de soleil sur le Wadi Rum, un dédale de canyons, d’arches naturelles, de falaises et de grottes qu’on retrouve dans Lawrence d’ArabieDune et Indiana Jones. Depuis les hauteurs de Pétra, lorsque je prenais des photos telles que celle-ci, j’imaginais les caravanes ramener d’Orient les épices si convoitées.

J’avais le sentiment d’être aux portes d’un monde insoupçonné, aussi lointain que mystérieux. Si un voyageur de notre époque parvenait en effet à remonter le temps jusqu’au Moyen-Âge, et qu’il atterrissait en Asie Centrale, il se croirait sur une autre planète. Il traverserait d’innombrables petits royaumes isolés du reste du monde, rencontrerait des peuples aux coutumes étranges, des pèlerins exaltés adeptes de dieux oubliés. Il visiterait les ruines de cités aujourd’hui englouties par le sable…

À la lumière de ce constat, je me suis rendu compte que j’avais moins besoin d’inspiration, que de rendre hommage à ces cultures disparues dont on parle rarement dans les romans, les films ou les séries. Pourquoi créer un univers de fantasy aride à la Dark Sun, alors que tout était là depuis toujours, au plus profond de moi ?

Après la mer, inconsciemment je crois que je rêvais de retrouver les océans de sable de ma jeunesse qui s’étendaient à perte de vue. C’est ainsi que ce qui devait être une courte nouvelle s’est transformée cet été en un roman d’aventures initiatique avec un soupçon de réalisme magique, un récit influencé par la philosophie orientale et la route de la Soie. Vampirisé par cette histoire, j’ai passé des nuits blanches à voyager sur des cartes, à taper frénétiquement sur mon clavier, comme si j’avais vécu à cette époque, et que ma vie en dépendait. Jamais je n’ai eu autant de plaisir à écrire un roman depuis les pirates… et j’espère que ce récit vous plaira également ! Si tout va bien, je devrais terminer son écriture pour Noël. Cerise sur le gâteau, ce projet m’a donné envie de reprendre plus tard l’autre roman historique en sommeil dont je vous parlais au début de cet article, celui qui se déroule sous l’Antiquité. Plutôt qu’écrire une trilogie ou un cycle, je me dis que ces deux romans autonomes auront des thématiques communes, l’un sera un lointain écho de l’autre…

Dernière satisfaction mais non des moindres, cet été j’ai ressorti du tiroir un vieux projet d’urban fantasy délirant que je devais écrire avec l’autrice qui partage ma vie, Anne-Lorraine. J’ai compris ce qui ne fonctionnait pas dans le synopsis initial. J’ai soumis à Anne-Lorraine une nouvelle version détaillée, qui lui a plu. Elle s’est empressée d’écrire le premier jet, qu’elle pense terminer le 29 décembre. Je reprendrai alors son texte, puis ce sera à son tour d’ajouter son grain de sel, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on arrive à une version satisfaisante. En 2021, ce ne sera donc pas un mais deux manuscrits qui partiront enfin en soumission éditoriale, deux romans que j’aime profondément, pour différentes raisons. Le temps aura été long, et pourtant je ne regrette pas que ce processus créatif se soit déroulé ainsi. Après avoir écrit trois romans, je n’avais pas seulement besoin de temps, je devais également laisser mon imaginaire s’abreuver de la pluie…

Aujourd’hui, j’ai hâte de partager ces histoires avec vous !

Published in: on septembre 7, 2020 at 10:50  Comments (12)  

Les folles histoires de Shin’ichirō Watanabe

Cela faisait longtemps que j’avais envie de revenir sur le parcours d’un artiste que j’admire, un génie capable de créer des intrigues toutes plus originales les unes que les autres, et dont on ne parle pas assez au regard de l’immense talent. Pourtant, rien ne destinait Shin’ichirō Watanabe à devenir une référence en matière d’animation. Jeune cinéphage influencé aussi bien par la Nouvelle Vague, que John Woo, George Romero ou Bruce Lee (à cette époque il visionne 500 films par an !), Watanabe rêve d’être réalisateur. Le problème, c’est que le cinéma japonais ne l’intéresse guère. Reste le monde de l’anime… et il y a déjà beaucoup d’animateurs virtuoses dans son pays. Qu’importe ! Il décide de se démarquer en apportant un soin particulier à la musique, son autre passion. C’est ainsi que le « bebop », le jazz d’improvisation, va rythmer Cowboy Bebop (1998), un étrange western de l’espace existentiel à la fois drôle et sombre, dans lequel des chasseurs de primes sillonnent le système solaire.

Une œuvre culte qui faillit ne jamais voir le jour. Le sponsor, Bandaï, comptait en effet vendre des jouets grâce à la série, expliquant à Watanabe que « du moment qu’il y avait un vaisseau spatial, il pouvait faire ce qu’il voulait ». Une liberté quasi absolue, lourde de conséquences… Au moment de découvrir le ton adulte et décalé de Cowboy Bebop, les cadres de Bandaï sont furieux, ils ont l’impression de s’être fait rouler dans la farine ! La firme se retire du projet. En guise de représailles, la chaîne publique TV Tokyo ne diffuse que les premiers épisodes, et seulement les moins violents, les autres étant retransmis sur la chaîne câblée Wowo, qui ne dépend pas de la publicité. Même si la situation demeure précaire, ce changement de diffuseur permet à Watanabe de s’affranchir totalement des contraintes mercantiles. Comme la série n’est jamais assurée d’être renouvelée, après chaque générique de fin les personnages teasent avec humour l’épisode suivant, en demandant aux spectateurs d’être présents la semaine prochaine ! Cowboy Bebop sera un triomphe mondial.

Dans Samouraï Champloo (2004), Watanabe change à nouveau d’univers avec les aventures (anachroniques) d’un trio voyageant dans le Japon de la période Edo. Le jazz de Cowboy Bebop cède la place à un hip-hop hypnotique qui rythme d’élégants combats au sabre.

Deux séries a priori différentes, mais un même cocktail « 80% de sérieux 20% d’ humour » dixit Watanabe. L’un des épisodes de Samouraï Champoo ose raconter la légende farfelue du premier match de base-ball entre marins américains et samouraïs… Au fil des ans, l’auteur va toujours plus loin dans ses expérimentations délirantes, jusqu’à inverser son fameux dosage « sérieux-humour » avec Space Dandy (2014), satire du space opera, du culte du héros et de l’Amérique, symbolisée par « l’empire Gogol » de (l’incapable) Amiral Perry. Le choix du nom du méchant est tout sauf un hasard, Perry étant le militaire qui a forcé le Japon à ouvrir ses frontières au XIXe siècle. Dans l’anime, son vaisseau est une statue de la liberté bâillonnée de façon… très particulière.

Synthèse beauf de Nicky Larson et Han Solo, Dandy est un chasseur d’aliens obsédé par les femmes et l’argent, susceptible de sacrifier son équipage pour sauver sa peau ! Là où l’auteur fait à nouveau preuve de génie, c’est qu’il décide de briser totalement la narration classique d’une série : chaque épisode est une histoire indépendante, les personnages peuvent très bien mourir et revenir la semaine suivante vivre une aventure drôle ou émouvante… ce qui confère au scénariste une liberté presque illimitée. Cette fois, c’est la disco qui est à l’honneur, avec un générique qui n’est pas sans rappeler Flash Gordon, Capitaine Flam et la délicieuse culture pulp.

La musique va prendre de plus en plus d’importance au sein des œuvres de Shin’ichirō Watanabe, capable de traiter de sujets plus graves avec pudeur. Dans son chef-d’œuvre Kids on the slope (2012), l’auteur raconte durant les années 60 la bouleversante histoire d’amitié de deux lycéens mélomanes que tout oppose : Sentarou, un batteur de jazz un peu voyou, et Kaoru, pianiste coincé issu d’un milieu favorisé. Dans ce récit poignant, Sentarou va apprendre à Kaoru l’art de l’improvisation, en musique comme dans la vie. On comprend peu à peu que ces adolescents sont plus complexes que ce que l’on pouvait imaginer de prime abord.

Dans toute l’œuvre de Shin’ichirō Watanabe, on retrouve l’idée qu’il ne faut pas se fier aux apparences, une thématique que l’artiste japonais aborde dans deux magnifiques épisodes d’Animatrix (2002) : Kid’s Story et A Detective Story. Des histoires qui rendent hommage à un cinéma occidental que Watanabe affectionne particulièrement.

Ainsi, dans Cowboy Bebop, le solitaire Spike rappelle autant le Clint Eastwood des films de Sergio Leone, que l’œuvre de Jean-Luc Godard (un épisode est intitulé en français Pierrot le fou) ou la mélancolie du tueur interprété par Alain Delon dans… le Samouraï, de Jean-Pierre Melville. Il n’est guère étonnant qu’un cinéaste tel que Denis Villeneuve ait choisi Watanabe pour réaliser le sublime Black Out 2022, l’un des anime qui introduit Blade Runner 2049.

Villeneuve parle de « respect » et « d’honneur » lorsqu’il évoque sa collaboration avec un artiste passé maître dans l’art de créer des marginaux attachants. Qu’ils soient cowboys, musiciens, ou guerriers errants, Watanabe a une tendresse pour les loosers magnifiques et mélancoliques hantés par les souvenirs, quand ils ne sont pas rongés par la culpabilité. Des duos dans lesquels apparait souvent la figure hubrique du bagarreur borderline et indomptable (Spike/Sentarou/Mugen), une âme fêlée qui devra, tôt ou tard, affronter ses démons, parce qu’on n’échappe pas à son destin.

 

On retrouve ce fatalisme dans Terror in Resonance, l’histoire de deux adolescents poseurs de bombes à Tokyo, une nouvelle critique adressée à l’Amérique, dont la bande originale a été inspirée par Sigur Rós, de l’aveu même de Watanabe. Si Terror in Resonance est la seule œuvre inaboutie au sein de cette impressionnante filmographie, Carole & Tuesday (2019) confirme une nouvelle fois le talent d’un immense conteur qui adore ses personnages, ici deux jeunes femmes qui rêvent d’être musiciennes.

Explorer la galaxie Watanabe, c’est découvrir des histoires touchantes peuplées d’antihéros inoubliables, mais aussi risquer d’être contaminé par un cinéphile mélomane à la passion communicative, capable de vous faire aimer le rap, le jazz ou la popArtiste protéiforme mais d’une sincérité rare, perfectionniste en constante recherche d’originalité, Shin’ichirō Watanabe fait partie du cercle très fermé des auteurs en quête de sens qui essaient de réaliser une œuvre à chaque fois plus ambitieuse que la précédente. Une démarche sans le moindre compromis commercial, d’une grande exigence, qui ne peut susciter que le plus profond des respects. Je n’aurai qu’un mot :

 

Final Fantasy VII Remake

Quel singulier destin que celui de Final Fantasy VII, un cas unique dans l’histoire du jeu vidéo ! Sorti à l’origine en 1997 sur PlayStation One, l’épisode le plus célèbre de la franchise de Square Enix a révolutionné les RPG des années 90 avec l’histoire épique de Cloud Strife. Ancien soldat devenu mercenaire d’Avalanche, un groupe éco-terroriste, Cloud et ses compagnons combattent la Shinra, une multinationale qui draine l’énergie vitale de la planète. À l’époque, Final Fantasy VII était le premier volet de la saga à proposer des graphismes en 3D, mais aussi des séquences cinématiques impressionnantes d’une durée totale de 40 minutes, du jamais vu en 1997 ! On avait l’impression de découvrir un nouveau média, gigantesque. Il s’agissait de l’un des premiers titres « open world » avec une carte du monde qu’on pouvait parcourir inlassablement pendant des dizaines d’heures… ce qui explique pourquoi le jeu nécessitait pas moins de trois CD !

Ce fut d’ailleurs la raison du divorce entre l’équipe de Final Fantasy et Nintendo, qui ne voulait pas entendre parler de lecteur CD sur la future Nintendo 64, une décision lourde de conséquences. Je vous parle d’un temps où les disques durs n’avaient pas encore envahi les consoles, il fallait donc acheter une memory card qu’on insérait sous le port manette, de la mémoire flash qui contenait la somme astronomique de… 128 ko de données.

Le scénario n’était pas en reste avec un personnage emblématique qui disparait tragiquement en plein milieu de l’histoire… alors que j’avais massivement investi dans son équipement et ses pouvoirs, les fameuses materia. À l’époque je ne voulais pas croire en cette mort définitive, je traitais mes amis de doux naïfs lorsqu’ils me disaient que ce défunt personnage ne reviendrait pas… jusqu’au moment où j’ai bien été obligé de reconnaître qu’ils avaient raison, snif. Final Fantasy est, avec la saga Baldur’s gate, LE jeu de rôle qui a marqué au fer rouge les joueurs des années 90, au point de rentrer dans la légende. Premier Final Fantasy développé sans Nintendo, le jeu a considérablement popularisé la PlayStation et la technologie du CD-ROM, au point d’éclipser la Nintendo 64… et de signer l’arrêt de mort de la Saturn de la firme Sega, qui ne s’en relèvera jamais.

L’histoire aurait pu en rester là, mais en 2005, la firme Square présente une démo sur PlayStation 3 avec… l’introduction de Final Fantasy VII actualisé, grâce à des graphismes dernier cri. Le monde des gamers entre en fusion ! Malheureusement, c’est la douche froide : Square Enix annonce qu’il n’a jamais été question d’adapter le jeu mythique sur PS3, il s’agit juste d’une démo technique. En réponse, les fans feront circuler une pétition (que j’ai signée à l’époque !).

Pendant des années, la rumeur d’un remake sera un véritable serpent de mer, jusqu’au jour où l’impossible arrive : dix ans après la fameuse démo de la frustration, Square annonce en 2015 la mise en chantier du remake tant espéré par les fans, qui sort enfin en 2020. Ironie du sort, durant le confinement je n’ai pas eu l’occasion de le tester, mais j’ai rattrapé mon retard… et constaté qu’Aeris a bien changé en l’espace de 23 ans.

Ce qui frappe d’entrée, c’est l’audace des graphismes. Square n’a pas menti : il ne s’agit pas d’un simple remake, la console donne tout ce qu’elle a, les combats sont dignes d’un anime et jamais la ville de Midgard n’a été aussi flamboyante.

Se contenter de remettre cet épisode au goût du jour aurait déjà satisfait bon nombre de fans, mais c’était sans compter sur le perfectionnisme névrotique de la firme japonaise : les cinq premières heures du jeu original ont été considérablement approfondies, ce qui donne lieu à 40h00 sur la version 2020 ! Une version tellement dense qu’elle nécessitera plusieurs épisodes et des années de développement, d’où ma crainte initiale : est-ce que Square Enix n’a pas flairé le filon en découpant le jeu original en trois volets, à l’image de ce qu’a fait Peter Jackson au cinéma avec Bilbo le Hobbit ? Je dois avouer que cette peur a été rapidement balayée par un scénario complètement dépoussiéré : là où le jeu original survolait les relations entre les personnages du groupe Avalanche, la version 2020 passe de longues heures à nous montrer en détail le quotidien de ces éco-terroristes qui se battent pour sauver la planète. On découvre ainsi la douloureuse histoire familiale de Jessie, mais aussi les rapports complexes entre Cloud et Tifa, ou bien encore la mère d’Aeris.

Tifa, « l’amie d’enfance » de Cloud… Hum… C’est moi ou j’ai l’esprit mal tourné ?

De multiples arcs narratifs qui, pour une question d’espace disque, étaient techniquement inconcevables en 1997. Dans ces conditions, impossible de ne pas ressentir une certaine complicité à mesure qu’on redécouvre des personnages attachants, le plus charismatique d’entre eux étant à mes yeux le volcanique Barret, jamais avare de répliques cinglantes. Le guerrier sanguin du jeu original gagne en humanité à mesure qu’on découvre derrière la figure du terroriste un père viscéralement attaché à sa fille. Le jeu est beaucoup moins manichéen, puisque dès le début de l’aventure Cloud est confronté à ses actes : poser des bombes, même pour une cause juste, a un coût moral…

La nouvelle mise en scène de ces anti-héros iconiques surpasse celle du jeu original en faisant vivre au joueur non pas un mais plusieurs moments bouleversants… à condition de privilégier l’incontournable version japonaise sous-titrée. On sent que les acteurs ont accompli un travail incroyable pour donner vie à leurs alter-ego, comme au cinéma. Impression renforcée par une musique sublime dont les thèmes viennent enrichir ceux de 1997.

Le jeu n’est pas loin d’approcher la perfection, même si on retrouve un défaut déjà présent dans l’édition originale : comme en 1997, l’exploration de Midgard reste linéaire. Ce qui ne posait aucun problème majeur dans les années 90 est un peu plus gênant à l’heure de The Witcher 3, surtout quand le jeu propose des quêtes dispensables. C’est le fameux syndrome du couloir qui est apparu à partir de Final Fantasy XIII sur PlayStation 3 : les graphismes sont devenus tellement sophistiqués que les développeurs sont obligés de se montrer plus dirigistes afin d’enfermer les joueurs dans des environnements clos, mais ce défaut est largement compensé par la beauté des images, et par le fait que le joueur gagne vers la fin davantage de liberté de déplacement.

Metro, boulot, mako

De plus, la suite de Final Fantasy VII devrait à nouveau offrir un monde ouvert semblable au jeu original, puisque l’intrigue se déroulera à l’extérieur de Midgard. Le seul vrai point noir est le mode « classique », beaucoup trop facile, le mode « normal » étant bien plus intéressant.

Du rire, des larmes, et de l’action avec un dernier chapitre aussi épique que le film Final Fantasy VII: Advent Children, Final Fantasy VII Remake est décidément très mal nommé tant il fait oublier l’édition originale et se révèle pour moi le meilleur épisode depuis FF XII. Il s’agit moins d’un remake que d’un Final Fantasy VII qui aurait été créé en 2020, avec un scénario plus riche, même s’il reste fidèle à celui de 1997. Deux versions pour l’un des plus grands titres de l’histoire du jeu vidéo… l’attente de la suite promet d’être longue !

Bonus : une vidéo amusante qui compare les différentes versions de Final Fantasy VII, attention ça pique les yeux…

Published in: on mai 26, 2020 at 9:23  Comments (5)  
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The Mandalorian

Je viens de voir la saison 1 de The Mandalorian, le moins que l’on puisse dire, c’est que cette série est un joyau ! Je retrouve enfin ce qui faisait cruellement défaut dans la dernière trilogie Star Wars : une équipe de scénaristes qui connaissent la saga sur le bout des doigts, de la cohérence, des personnages attachants, de l’émotion… et surtout de l’originalité. The Mandalorian est la preuve qu’on peut innover de façon radicale, sans pour autant trahir l’esprit des films. Ainsi, le premier épisode est un véritable western, dans lequel un chasseur de primes traque une cible peu ordinaire, le tout sublimé par la musique de Ludwig Göransson.

John Favreau et son trio de scénaristes n’ont pas manqué d’approfondir l’univers créé par George Lucas. On en sait plus sur la société mandalorienne et ses guerriers (qu’on voit enfin en action !), sans parler de l’implacable monde de la pègre avec un épisode 6 (« le Prisonnier ») absolument jouissif.

Je me demande bien quel tête tu as. T’es peut-être un Gungan ?

La grande force de cette série est son ambiance, qui n’est pas sans rappeler celle du jeu de rôle de la Guerre des Étoiles. L’intrigue s’éloigne de l’éternelle lutte Jedi-Sith, dévoilant un univers beaucoup plus nuancé dans lequel l’Empire est en ruines, tandis que la Nouvelle République peine à imposer sa loi sur les planètes en marge de la galaxie. Quel régal que de retrouver l’atmosphère un peu glauque et cruelle du début du Retour du Jedi ! L’humour noir est également de retour…

Dans cet environnement hostile, le mandalorien est presque aussi effrayant qu’un Predator, surtout avec un congélateur à carbonite !

« Mandalorien n’est pas une race, c’est un crédo ». Chaque épisode recèle une myriade d’idées, mais toujours dans le respect de l’œuvre de George Lucas : à plusieurs reprises, on a envie de se frotter les yeux, tant on l’impression que les véhicules, les armes et les créatures semblent tout droit sortis de la trilogie classique. Cette série est une déclaration d’amour à Star Wars, mais sans jamais tomber dans le piège de la nostalgie. On s’écarte très nettement d’un récit manichéen avec une intrigue toute en ombre et lumière (« Telle est la Voie »). Les antihéros ont de la bouteille, à mi-chemin entre ceux de Sergio Leone et d’Akira Kurosawa, mention spéciale à Kuiil et IG-11… Ce dernier a bénéficié d’une animation en stop-motion lorsqu’il est sur son speeder, un hommage à la technique utilisée par George Lucas sur l’Empire Contre-Attaque.

OVNI à 100 millions de dollars, The Mandalorian est une réussite totale qui laisse songeur quand on pense à ce qu’aurait pu être la dernière trilogie, si elle avait été confiée entre de bonnes mains. Ironie du sort, il est question de rédemption dans The Mandalorian… serait-ce le cas pour Disney ? Peu importe la réponse, vivement la saison 2…

Published in: on mai 2, 2020 at 9:37  Laisser un commentaire  
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Mon cygne noir

Ironie du sort, une semaine avant le début du confinement j’ai lu un livre qui ne pouvait pas être plus d’actualité, un essai de Nassim Nicholas Taleb, ancien trader devenu… professeur de philosophie. Taleb est l’inventeur de la théorie du cygne noir, inspirée de l’expression latine rara avis in terris nigroque simillima cygno signifiant « aussi rare qu’un cygne noir ». Durant l’Antiquité, nos ancêtres estimaient en effet qu’il était impossible que cet oiseau puisse exister, jusqu’au jour où les Européens l’ont découvert en Australie. Le cygne noir est l’illustration qu’une seule observation est capable d’invalider un savoir fragile et limité. Un cygne noir est un événement improbable, brutal, qui parait après coup prévisible, que ce soit le 11 septembre 2001, un krach boursier… ou cette pandémie mondiale qui nous frappe si brutalement. Nous vivons dans l’illusion du contrôle, des statistiques et autres courbes de croissance, comme une dinde avant Thanksgiving. Pendant ses mille jours de vie, cette dinde est très satisfaite de la nourriture qu’on lui donne, elle a l’impression d’être de mieux en mieux traitée au fil des mois et n’imagine pas un seul instant que son destin puisse être funeste…

« Les mille jours de vie d’une dinde », le Cygne Noir

Contrairement à ce que nous pensons avec naïveté, il est impossible de prévoir avec des calculs savants l’avenir ou le cours de la bourse. Comme l’affirmait avec finesse Umberto Eco, même avec la plus grande des bibliothèques, « les livres que l’on a lus comptent beaucoup moins que ceux que l’on n’a pas lus ». Nous pensons savoir... mais il n’en est rien.

Le Cygne noir m’a d’autant plus marqué que pendant ce confinement, le bouddhiste que je suis a traversé une tempête spirituelle : comment ne pas sombrer dans la colère quand des gens meurent parce qu’on leur a demandé d’aller voter, qu’on a doctement assené que porter un masque était « inutile » ? Comment peut-on mentir et se contredire plusieurs fois à la télévision, devant des millions de personnes ?

De nombreuses vies ont été sacrifiées sur l’autel de la politique et de l’économie, en contradiction avec les discours pleins de bons sentiments prônant l’union nationale, alors qu’il y a encore quelques mois, le président lui-même répondait avec condescendance aux « bêtises » du personnel soignant. J’éprouve de la culpabilité à l’idée qu’une amie infirmière continue de travailler malgré le danger…. Et que dire de l’appel à l’aide des hôpitaux du Grand Est, contraints d’envoyer des malades en Allemagne, au Luxembourg, en Suisse et… en Autriche, faute de lits ?

Mon confinement de privilégié est un cygne noir qui m’a profondément changé. En temps normal, je suis quelqu’un de plutôt réservé qui n’aime pas les controverses et qui a tendance, par politesse, à garder ses opinions pour lui, mais du jour au lendemain j’ai eu cette impression que tout devenait politique, avec les conséquences que cela implique sur nos vies : si un proche meurt parce qu’un hôpital manque cruellement de moyens, cela relève du politique. Le premier mois de confinement, ce sentiment de découvrir tous les jours sur Facebook de nouvelles injustices m’a enragé, au point de ne plus me reconnaître… alors que j’avais annoncé ici même que je serai moins présent sur les réseaux sociaux (quel lamentable échec !). Lorsqu’on ne peut vaincre un ennemi, y compris soi-même, il faut fuir, alors j’ai (de nouveau) pris mes distances avec lesdits réseaux, non pas par snobisme ou indifférence, mais parce que je ne peux pas faire autrement.

Il est à la fois douloureux et libérateur d’accepter ses limites, de « trancher » l’objet de sa colère. Mon cygne noir m’a enseigné que je ne contrôle rien, et que la connaissance n’est pas forcément synonyme de sagesse. Être aveugle, métaphoriquement parlant, est parfois souhaitable.

La goze du Japon d’antan était, pour le coup, une musicienne réellement aveugle. Elle voyageait et chantait en jouant au shamisen des mélodies aussi tristes que Kuzunoha no Kowakare, l’histoire d’une mère privée de son enfant, une ballade qu’on retrouve dans Samourai Champloo.

La cécité de la goze lui donnait une légitimité dans son interprétation, qui bouleversait le public, la goze étant source de sagesse. J’ai eu un grand-père non-voyant très pieux et, au risque de tomber dans les clichés sur les personnes privées de la vue, il possédait un recul sur le monde qui l’empêchait de nourrir toute forme de vanité. Comme mon grand-père, la goze était une leçon de vie à elle toute seule, le fait de sublimer son handicap lui permettait d’atteindre une authentique spiritualité, d’ailleurs autrefois les fillettes aveugles du nord du Japon échappaient aux infanticides en devenant également itako, « shamans ».

Celui qui s’évade de ce monde plein de bruit et de fureur accède à une première vérité, celle de sa propre insignifiance.

Dans le taoïsme, qui a influencé le zen, il est question de wuwei, de « non-agir ». Pour être véritablement heureux, il faut céder à une forme de renoncement, ne pas réagir. Au fond, n’est-ce pas illusoire de croire que la politique peut améliorer notre société ? Coluche disait que « si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ça serait interdit ». Platon lui-même affirmait, non sans subversion, que le pouvoir corrompt.

Quand j’ai étudié l’histoire de Rome à l’Université, j’ai été frappé de constater combien nombre de citoyens de cette période n’avaient pas pris la mesure du changement qu’opérait leur république lorsque celle-ci se transforma en empire. Quand Auguste s’empara du pouvoir son but officiel était, ironie du sort, de rétablir les institutions républicaines après des années de guerre civile. Dans son nouveau régime, il avait donc conservé le traditionnel (et rassurant) sénat, la fameuse devise républicaine SPQR, choyé des élites provinciales qui avaient de plus en plus accès à la citoyenneté, « réformé » la justice (déjà à cette époque il fallait réformer...). Pour les citoyens, tout avait l’air d’aller enfin dans le bon sens ! En réalité, une intense propagande était menée pour que le premier empereur soit présenté comme le sauveur de la république.

Aujourd’hui, notre propre république est qualifiée de « démocratique »… a-t-elle seulement existé ? Ne sommes-nous pas semblables aux Romains d’hier, qui ne disposaient pas d’assez de recul pour réaliser que leurs institutions leur donnaient un illusoire sentiment de liberté ?

Mes interrogations paraissent sûrement indécentes quand on observe un tant soit peu la dictature qui sévit en Corée du Nord, mais au moment de voter, avons-nous réellement tant de choix que cela ? Depuis Poincaré, c’est la question très sérieuse que se posent de nombreux mathématiciens, qui ont fini par découvrir le scrutin idéal… fort éloigné de celui que nous utilisons pour les présidentielles.

Si l’on envisage l’hypothèse que nous vivons depuis toujours dans une oligarchie et non une démocratie, ce qu’on appelle avancées sociales ne sont, au final, que des accidents de l’Histoire, des cygnes noirs, comme par exemple la Révolution française. Mettre un terme à la royauté n’était absolument pas l’objectif des bourgeois (qui ont remplacé au pied levé les aristocrates guillotinés, d’autres « dindes de Thanksgiving » qui n’avaient rien vu venir). Plus tard, l’avènement définitif de la République n’a été possible que parce que l’héritier du trône de France, Henri d’Artois, a de manière absurde refusé de régner tant que le drapeau tricolore ne serait pas remplacé par celui à fleurs de lys ! Les congés payés instaurés par l’éphémère Front Populaire, ou la Sécu créée à la Libération, sont des avancées sociales largement attaquées depuis des années, des aberrations pour une oligarchie qui se moque de ce prétendu clivage « droite-gauche ».

Rien n’est jamais acquis.

Cette colère que j’ai éprouvée ces dernières semaines vient peut-être d’un deuil causé par une prise de conscience : quoi qu’il arrive, notre société sera toujours régie par de violents rapports de force. Je le constate quotidiennement quand j’écoute mes amis. Pris dans les affres du télétravail, ils sont contraints d’effectuer, sans compter les heures, des tâches bien plus pénibles qu’avant le confinement. Des « petites mains » qui ne sont, pour le pouvoir, que des variables d’ajustement. Avant d’être démis de ses fonctions, le directeur de l’agence régionale de la santé avait annoncé que 174 lits et 598 postes allaient être supprimés au CHU de Nancy d’ici 2025… Comment peut-on désirer un tel « projet de société » en pleine pandémie, quand nos infirmières s’habillent avec des sacs-poubelle ?

Durant les premiers jours de cette crise, il y a eu pourtant un timide espoir, nous allions tous prendre conscience que notre paradigme économique était à bout de souffle, que derrière chaque crise existait une opportunité. Autour de moi, des proches se sont mis à fabriquer des masques pour la collectivité ou à aider les personnes en difficulté, le bénévolat des « gens qui ne sont rien », palliant, une fois de plus, les défaillances de l’État. Immédiatement, « la Matrice » a repris le dessus en imposant le télétravail effréné. Le début d’une nouvelle ère faite de fractures profondes et d’inégalités béantes, comme le prouve cet article glaçant des Echos qui commence ainsi, je cite :

Le confinement a envoyé les Français au pays des rêves. Comme souvent, un Etat riche et généreux y tient une place centrale. Mais le réveil finira par venir…

Nietzsche écrivait que l’État est « le plus froid des monstres froids ». Fort de ce constat, je me refuse d’en devenir moi-même un. Ce n’est pas parce que nous sommes gouvernés par des personnes pour qui la vie humaine n’a aucune valeur que nous devons sombrer dans le cynisme et perdre notre humanité, bien au contraire. Si ce n’est pas déjà fait, il est urgent de donner du sens à nos existences éphémères et fragiles. Aimer et aider, être heureux, parce qu’il faut vivre pour la mémoire de ceux qui ne sont plus.

Ci-joint, à écouter au casque, le magnifique chant de Ikue Asazaki dédié à toutes les grands-mères confinées qui pleurent leurs petits-enfants, et à une grand-mère en particulier ❤

Le mois d’après

Un mois après ce confinement qui nous a propulsés du jour au lendemain en pleine Science-Fiction, j’espère que vous allez bien. De mon côté, le travail a été bouleversé, mes ateliers d’écriture sont devenus… numériques. Les participants de mon atelier se sont habitués à la visioconférence, ils ont même créé une ville post-apocalyptique dans un futur proche, chaque auteur raconte l’histoire d’un habitant de cette cité rétro-futuriste… Un projet passionnant.

Mercredi soir, j’inaugure un tout nouvel atelier qui aura lieu de 20h00 à 21h30. Si le sujet vous intéresse, j’ai créé un site, sur lequel j’explique ma méthode dite de l’écriture progressive (pour l’instant, le site n’est pas « responsive », il n’est accessible que sur des ordinateurs ou des grosses tablettes style iPad Pro). Si écrire vous démange, la toute première séance d’essai, gratuite, se déroulera sur Skype.

À côté de ça, je continue à écrire des romans, plus que jamais. On raconte que la réalité dépasse toujours la fiction, et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’un de mes projets est devenu un formidable exutoire, la métaphore d’une société où la vie humaine n’a pas la moindre valeur et peut être sacrifiée sur l’autel de l’économie. Je vous rassure, mon bouquin ne sera pas un livre de confinement… et pourtant, plus rien ne sera comme avant.

Prenez soin de vous !

L’Homme qui chuchotait à l’oreille des vieux projets

Un jour je suis tombé sur cet article fascinant : sommes-nous la même personne à 14 ans et à 77 ans ? Entre le moment où nous avons été bébé, et celui où nous deviendrons des personnes âgées, toutes les cellules de notre corps auront entièrement été renouvelées, et il en va de même de notre personnalité. Ce n’est pas sans poser problème à un auteur qui travaille dix ans sur le même projet ! Dans ces conditions, il doit absolument veiller à conserver le fameux liant. S’il est architecte, c’est plus facile, mais on ne peut occulter le fait que la vie se charge de bouleverser notre style d’écriture.

En 1997, j’étais un célibataire de vingt ans un peu paumé, horrifié à l’idée de vieillir. J’habitais à Cannes, j’étais si frileux que pendant l’hiver il ne faisait jamais moins de 30 degrés dans ma chambre, le radiateur imposait un véritable climat tropical qui choquait mes invités. Mon ami d’enfance, Vincent, me surnommait « l’iguane », en référence aux deux paisibles reptiles que j’élevais chez moi, Godzilla et Mothra.

Habiter loin de la mer était, bien sûr, impensable. Un soir d’été, Vincent m’annonça cette terrible nouvelle : il partait vivre à Metz pour retrouver une fille. Consterné à l’idée que mon ami puisse s’exiler volontairement dans un endroit aussi glacial, je me souviens m’être exclamé fort égoïstement :
– Mais tu es malade ! Là-bas, c’est le Grand Nord ! (dans le sud de la France, tout ce qui est situé au-dessus de Lyon appartient aux contrées barbares).
Karma oblige, huit ans plus tard je suis allé… tout près de Metz rejoindre celle qui allait devenir ma femme, tandis que mon ami, ce traître, était entre temps parti s’installer en Suisse. Aujourd’hui il ne se passe pas une semaine sans que je me rende dans cette magnifique ville de Lorraine, j’y ai même enseigné durant deux ans. J’ai appris à apprécier le froid, au point d’être la plupart du temps en T-shirt, et je dois avouer que j’ai commencé à me sentir vraiment bien dans ma peau à partir de 40 ans. Cerise sur le gâteau, à ma grande stupéfaction j’ai découvert il y a peu que mes ancêtres, du côté de ma grand-mère paternelle, avaient vécu du XVIe siècle au XVIIIe siècle à Metz, qui plus est dans la rue où j’ai travaillé pendant deux ans ! Il existe même des documents très détaillés attestant de leur présence. Si une personne revenait en 1997 et révélait toutes ces informations à mon « moi » de cette époque, ce dernier penserait sûrement avoir affaire à un fou.

Toutes ces expériences ont influencé mon imaginaire, notamment avec certaines scènes de mon tome 3 qui se déroulent, comme par hasard, dans un pays enneigé : si j’étais resté sur la Côte d’Azur, je crois sincèrement que les Corsaires de l’Écosphère aurait été un bouquin très différent de la version publiée, tout simplement parce que dans le sud j’étais une personne différente. Dans ce billet sur l’illusion du récit, je me basais sur le postulat que nous, auteurs, créons des univers mentaux aussi subjectifs qu’impermanents. Il est important d’en prendre conscience, afin de ne pas se perdre dans un projet qui s’étire sur des années, et qui finit pas ne plus correspondre à ce que nous sommes aujourd’hui, sans parler du fait que ledit projet doit conserver une taille raisonnable. En ce moment, je bataille pour éviter d’avoir à vous proposer d’ici quelques mois un article du genre « Ma trilogie fait quatre tomes », mais je peine à conserver ma structure en trois actes, la faute à un tome d’exposition plutôt dense. Je vais être franc : je suis parfois tenté de me lancer dans une « multilogie ». Traduction : une saga qui dépasse trois tomes. Or franchir cette ligne rouge n’est pas sans conséquence. Dès qu’il quitte la stratosphère d’une trilogie pour explorer le vaste espace d’un cycle en quatre, cinq, sept ou dix tomes, l’auteur est confronté à un dilemme : doit-il rester dans sa zone de confort, ou innover ?

Demeurer dans sa zone de confort, autrement dit écrire des livres homogènes, c’est prendre le risque de lasser le lecteur qui, un jour, ne retrouvera plus la fraicheur de votre tome 1, parce qu’il sentira que vous utilisez toujours les mêmes ficelles (« bon, alors voyons qui va mourir ce coup-ci »). C’est un peu le problème que rencontrent certaines séries télévisées avec la fameuse « saison de trop ». La grande J.K. Rowling elle-même a été confrontée à sa propre « zone de confort » avec son unité de lieu (le récit d’Harry Potter se situe à Poudlard) et de temps (l’action se déroule durant une année scolaire). Plus votre saga dure, et plus vous êtes tenté de briser vos schémas habituels.

Innover et opérer une rupture en plein milieu de votre saga, c’est risquer de perdre votre lecteur qui était attaché à une ambiance, un univers, des personnages. Il adorait votre histoire poétique de dragons vivant dans un monde mystérieux… jusqu’au moment où il s’est rendu compte que vos créatures évoluent sur une Terre post-apocalyptique ravagée par Donald Trump. Paf ! Pour une raison que vous ignorez, la magie n’opère plus.

C’est malheureusement plus fréquent qu’on ne le croit, et il n’y a pas de recette miracle.

Parfois, je me dis que ma trilogie des pirates de l’Escroc-Griffe aurait peut-être mérité que je lui consacre quatre tomes et non trois, car le dernier volet est plus dense que les livres précédents. En fait, il est surtout plus radical, avec une atmosphère sensiblement différente, parce que j’ai tout fait pour éviter un dénouement trop convenu. Mais très honnêtement, je pense que je n’aurais pas eu la foi de me lancer dans une multilogie, ne serait-ce que parce que même un auteur de la trempe de George R.R. Martin rencontre des difficultés, personne ne sait s’il finira un jour le Trône de Fer. À mon tout petit niveau, je ne suis pas sûr qu’un cycle des pirates de l’Escroc-Griffe en quatre tomes conserverait le même rythme, je suis même convaincu qu’une sous-intrigue « bof » plomberait le récit. C’est un peu ce que je reproche à la saga en sept tomes de la Tour Sombre de Stephen King. J’ai beau l’adorer, je trouve le sixième opus, le chant de Susannah, plus laborieux que les autres volets. Le pire, c’est qu’il s’agit probablement d’un phénomène inévitable. Est-ce un drame pour autant ? That is the question.

Enfin, comment ne pas évoquer l’aspect éditorial ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que pour un écrivain français, il n’est pas facile de soumettre à une maison d’édition un projet en sept ou dix tomes, surtout si la totalité du cycle n’est pas écrite. Pour l’éditeur, une saga aussi longue est un nid à problèmes (pour rester poli) : qu’est-ce qui lui garantit que l’auteur mènera ce marathon jusqu’au bout ? De plus, il y a également le phénomène de l’érosion des ventes, quasi inexistant dans les années 90, mais qui a pris de l’ampleur. Aujourd’hui, il est admis qu’une suite va se vendre deux fois moins. Le succès d’un cycle comme celui de The Witcher est l’arbre qui cache la forêt. Je ne parle même pas de la situation du jeune auteur qui n’a jamais été publié : dans cet article j’avais souligné le fait qu’il est déjà difficile de commencer par le format trilogie qui effraie nombre d’éditeurs, alors imaginez la réaction du comité de lecture qui découvre votre saga en dix tomes…

Pour toutes ces raisons, j’écris une multilogie… à ma façon. Même si ma seconde trilogie sera, à bien des égards, différente de celle des pirates de l’Escroc-Griffe, j’aurai, en quelque sorte, élaboré une intrigue en six tomes, à ceci près que cette nouvelle trilogie pourra se lire sans connaître l’ancienne. Ce n’est que mon avis, mais je pense qu’inventer des histoires distinctes dans le même univers constitue un bon compromis.

Published in: on mars 2, 2020 at 10:31  Comments (7)