Pourquoi un roman est-il passionnant ?

All my friends are dead.gif

Après « comment être publié ? », je pense que c’est la question qui obsède une majorité d’auteurs. Quelle est la recette miracle pour rendre un roman passionnant ? Répondre serait très prétentieux, car il faudrait déjà avoir écrit le roman « idéal »… or ce roman parfait n’existe pas. Des amis férus de SFFF* m’ont avoué détester le Seigneur des AnneauxDune ou Lestat le vampiredes classiques. Ne faudait-il pas plutôt se demander pourquoi une histoire est ennuyeuse ? La réponse parait déjà plus simple, car il est facile de comparer un bouquin pénible avec un livre « prenant ». On a tous en tête le souvenir d’un page turner, un ouvrage impossible à lâcher qu’on a fini en deux jours. C’est ce qui m’est arrivé ces dernières années avec SiloSeul sur Marsla Voie de la colère ou Le septième Guerrier-Mage. Bien qu’il n’y ait pas de recette miracle (sinon je serais en train de taper cet article depuis une somptueuse villa avec piscine bâtie sur une île déserte grecque, en toute simplicité), je reste persuadé qu’il existe des principes. L’homme qui m’a convaincu est Yves Lavandier.

Lavandier.jpg

Ancien élève du réalisateur Milos «Amadeus» Forman, Yves Lavandier est non seulement un scénariste/script doctor/réalisateur de talent, mais aussi l’auteur d’un ouvrage de génie, La Dramaturgie, vendu à 30.000 exemplaires et traduit en plusieurs langues. La raison du succès de ce traité pourtant très spécialisé réside dans le fait qu’il analyse avec pertinence certains mécanismes universels propres au récit, que ce soit au cinéma ou dans la littérature. J’ai eu la chance de rencontrer Yves Lavandier à l’occasion d’une conférence-débat, c’était d’autant plus intéressant que j’avais déjà dévoré tous ses livres. L’un des thèmes abordés était le conflit. Pour ceux qui n’ont pas lu la Dramaturgie, le conflit c’est « toute circonstance difficile de la vie qui engendre nécessairement frustration et, souvent, de l’anxiété ». Pour Yves Lavandier, c’est une notion fondamentale : écrire une bonne histoire nécessite de la tension.

Pandafurious2.gif

Il définit deux types de conflit. Le premier, c’est le conflit dit « externe ». C’est le modèle le plus basique, qu’on retrouve dans bon nombre de livres ou de films : le personnage a un antagoniste clairement défini, par exemple un policier qui le traque. Dans ma trilogie, mes héros sont des hors-la-loi. L’antagoniste qui tente de les capturer est un amiral mort-vivant victime d’une malédiction, il ne trouvera le repos éternel que lorsqu’il aura pendu le dernier des pirates. Selon Yves Lavandier, quand votre histoire commence avec des fugitifs inconnus du lecteur/spectateur, peu importe qu’ils soient innocents ou coupables, bons ou mauvais, on a tendance à automatiquement s’identifier à eux grâce au mécanisme du conflit. Dans mon premier bouquin, j’avoue ne pas avoir lésiné sur le conflit externe, car ce tome 1 était un hommage aux romans de cape et d’épée, mais aussi aux jeux de rôle de type Donjons et Dragons des années 80 et même aux jeux vidéos old school façon Final Fantasy VII. D’ailleurs, lors des corrections éditoriales je me suis battu pour garder ce clin d’œil :

Capture d’écran 2017-04-18 à 21.08.45.png

Le conflit interne est plus intéressant. Dans le célèbre roman Fight Club de Chuck Palahniuk, le héros se bat pour ne pas devenir fou. Ici son antagoniste est… lui-même. Au début de mon tome 1, le jeune héros a le vertige, ce qui est problématique pour un marin qui doit grimper dans les voiles d’un navire ! Tôt ou tard, il devra affronter sa peur. Il lutte également contre un sentiment de vengeance qui le dévore, sa mère ayant été assassinée. De manière générale, la vengeance est une excellente source de conflit. Qui n’a jamais voulu se venger au moins une fois dans sa vie ? C’est un sentiment tellement universel que le lecteur s’identifie facilement au protagoniste principal, il souhaite qu’il parvienne à se faire justice, comme dans le chef d’oeuvre Sleepers, inspiré d’une histoire vraie. On ne compte plus les romans qui ont utilisé ce moteur : le comte de Monte-CristoCarrie, Moby Dick… Le théâtre n’est pas en reste avec l’incontournable Hamlet, sans parler du cinéma : Old Boy, Unglorious Basterds, Django Unchained

Sleepers.jpg

Pour Yves Lavandier, l’ennui ressenti par le lecteur vient principalement d’un manque de conflit dans le texte, par exemple une histoire d’amour heureuse dans laquelle il ne se passe rien. Or la vie elle-même est une éternelle source de conflit ! On le constate très bien dans le Kundun de Martin Scorsese, un film qui raconte l’histoire du dalaï-lama. Comment répondre à la violence quand toute votre philosophie repose sur… la non-violence ? Kundun n’est pas du tout une œuvre d’action ou un thriller, et pourtant ce long-métrage contemplatif est passionnant, riche en conflit.

Kundun.jpg

Même si en tant qu’auteur, on peut éprouver le désir d’écrire une histoire idyllique dans laquelle tout est rose, le lecteur s’identifie plus volontiers à un personnage qui traverse des épreuves, et c’est normal.

Voilà pourquoi des forum d’écriture tels que Cocyclics sont précieux. Si vous soumettez un extrait de votre texte à plusieurs inconnus qui ne se connaissent pas, et que ces lecteurs « décrochent » de votre histoire au bout de X pages, c’est qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Bien sûr, en tant qu’auteur, au début il est très dur d’encaisser des remarques, on peut même être dans le déni. C’est ce que j’appelle la résistance, et cela fera d’ailleurs l’objet d’un futur article. Si cela peut vous consoler, dans nos textes, il y a eu, il y a et il y aura forcément des passages ennuyeux à retravailler. Au lieu de se braquer, il faut à mon sens prendre ces obstacles comme des défis, se demander comment on va pouvoir davantage intéresser le lecteur. Quand je travaillais sur mon premier roman, comme bon nombre de jeunes auteurs j’avais la hantise que mon lecteur décroche. C’est pour cette raison que mon tome 1 est extrêmement orienté « aventure », avec beaucoup de conflit externe… et probablement trop de péripéties. Au fil des romans, j’ai de plus en plus privilégié le conflit interne et c’est, je pense, ce qui explique pourquoi le tome 2 de ma trilogie est souvent le volet préféré de mes lecteurs. D’une certaine manière, les Feux de mortifice est moins une aventure épique que l’histoire d’un deuil.

les feux de mortifice

En dehors du manque de conflit, l’autre source d’ennui, c’est généralement la passivité du héros. Un protagoniste principal digne de ce nom doit avoir la volonté d’agir sur l’intrigue, sinon le lecteur risque de se heurter à un mur. Un peu comme dans la vie, quand votre frère qui habite en Nouvelle-Zélande vous téléphone tous les jours  : à chaque fois que vous l’avez au bout du fil, il se plaint de résider dans un quartier bruyant car le tapage nocturne l’empêche de dormir. Si vous êtes un minimum bienveillant, vous compatirez… mais au bout de la énième plainte, vous lui conseillerez d’en parler avec ses voisins, d’appeler la police, d’ajouter du double vitrage ou même carrément de déménager. Si votre frère n’écoute jamais le moindre conseil et continue à se lamenter quotidiennement au téléphone, même avec la meilleure volonté du monde, vous aurez du mal à ne pas ressentir de la lassitude devant tant de passivité. Jusqu’au jour où, de mauvaise humeur, vous éclaterez : « au lieu de te plaindre agis, bordel ! »

Cette explosion de colère provient d’une grande frustration. C’est exactement ce qui se passe quand on regarde un film d’horreur médiocre, lorsqu’un personnage prend la mauvaise décision et se précipite vers une mort certaine.

 halloween GIF.gif

Pour un lecteur, c’est encore plus pénible, surtout quand son roman fait mille pages… Il a besoin de s’identifier au héros, ce qui implique que le protagoniste principal doit avoir un minimum d’impact sur l’histoire. Si toutes ses actions ne servent à rien, le lecteur se demandera pourquoi l’auteur se focalise sur ce point de vue, au lieu d’un autre. Pour vérifier si votre texte n’est pas victime de ce syndrome, il suffit de se poser une question simple : « à quoi sert mon héros ? » Si la réponse est « à rien », vous avez un problème, car cela signifie que votre intrigue aurait très bien pu se dérouler sans lui.

Puisqu’on parle de protagoniste passif, on arrive à un aspect important d’une histoire : l’enjeu. Quel est le but de votre personnage ? Au début de mon tome 1, mon orphelin en cavale recherche son père, mais l’enjeu peut être plus basique, et se résumer à « survivre »… Il peut également être subtil comme par exemple «retrouver sa dignité». Dans le magnifique premier volet de Rocky, le personnage principal est un jeune boxeur au cœur tendre un peu looser, un inconnu qui se prépare à livrer le combat de sa vie contre une superstar du ring qui a besoin de se relancer grâce un match facile. Personne n’envisage une seule seconde que Rocky puisse gagner un affrontement si inégal, ce qui amène énormément de tension et d’émotion. Rapidement, on comprend que l’enjeu du film dépasse largement une simple victoire sportive, jusqu’à la séquence finale qui a bouleversé une génération de cinéphiles.

Rocky and adrian.jpg

Pour connaître l’enjeu de votre propre histoire, il suffit de se demander : « qu’est-ce que mon protagoniste a à gagner ou à perdre ? » Il faut d’ailleurs se poser la même question pour un personnage au moins aussi important que votre héros : son antagoniste. On a coutume de dire « il n’y a pas de bonne histoire sans bon méchant », et là encore tout ce qu’on a dit précédemment s’applique naturellement à votre bad guy. Le lecteur peut s’ennuyer à cause d’un méchant ridicule/stupide/sans envergure. Malheureusement, dans certains récits ces défauts se cumulent… ce qui signifie que l’intrigue n’a aucun enjeu : on sait pertinemment que le héros va s’en sortir tant l’ennemi n’est pas à la hauteur, on aurait presque envie que l’antagoniste gagne, comme le pauvre coyote du cartoon Looney Tunes.

Coyotte.jpg

Les scénaristes de la saga Alien vs Predator ont été confrontés au problème inverse. Sur le papier, faire rencontrer deux monstres sacrés de la Science-Fiction des années 80 était une idée alléchante, mais pourtant les scénaristes n’ont jamais réussi à trouver le bon équilibre. D’une part, les antagonistes sont beaucoup trop puissants pour que des êtres humains puissent espérer s’en sortir vivants ! D’autre part, on regarde surtout ces films pour retrouver des extra-terrestres qu’on adore, l’enjeu en lui-même n’existe pas puisque les personnages humains sont voués à se faire massacrer, il n’y a pas d’identification possible… Moralité : un antagoniste trop efficace devient vite ennuyeux !

Alien et Predator

Or ce ne devrait jamais être le cas. L’acteur Christopher Lee pensait que Dracula, le comte Dooku ou Saroumane étaient des « héros maléfiques« , avec leurs propres faiblesses. Comme un héros, un antagoniste peut être charismatique, fascinant, attachant… ce qui le rendra d’autant plus passionnant, y compris au moment de commettre de « mauvaises actions »… qui ne sont peut-être pas si mauvaises que ça de son point de vue. Dans ma trilogie, mon amiral pend des pirates pour de bonnes raisons. Ce n’est pas un être qui fait le mal pour le mal, il est persuadé que sa cause est juste. Pour moi un méchant réussi, c’est un personnage qu’on adore détester. Point important, l’antagoniste peut aussi être plus abstrait, comme par exemple la nature dans le film Everest, avec des alpinistes luttant pour survivre dans un milieu hostile. Dans la magnifique nouvelle de Stephen King, The Shawshank Redemption, qui a inspiré l’une des plus belles réussites de l’histoire du cinéma, les Évadés, on peut considérer que l’antagoniste n’est rien d’autre que la prison, voire même la société.

les évadés.gif

Je ne peux malheureusement pas développer davantage, car on pourrait passer une vie entière à parler de passion et d’ennui dans un roman sans en avoir fait le tour. Toutefois, si vous voulez en savoir plus sur la notion de conflit, je vous recommande chaudement la Dramaturgie d’Yves Lavandier. Attention, des petits malins s’amusent à vendre de vieilles éditions sur Amazon à des tarifs astronomiques, je vous conseille donc de passer par le site de l’auteur, « le clown et l’enfant » : c’est beaucoup moins cher, et en plus vous aurez la toute dernière édition !

* Science-Fiction Fantasy Fantastique

Published in: on avril 19, 2017 at 7:39  Comments (16)  
Tags: , , , , ,

Une nouvelle section sur le blog

Capture d_écran 2017-04-06 à 22.27.49

 

Grâce aux salons, ainsi qu’aux réseaux sociaux, j’ai constaté que beaucoup de jeunes auteurs suivent ce blog afin de progresser dans l’écriture… j’en suis très touché, merci pour votre confiance ! Je me permets de vous signaler l’existence d’une nouvelle section, intitulée le dojo de l’écriture, qui vous permettra de retrouver plus facilement les articles de la catégorie « Aide à l’écriture ». Elle sera mise à jour régulièrement. Bonne semaine, et bon courage pour vos projets !

Published in: on avril 18, 2017 at 10:35  Comments (2)  

Je serai aux Imaginales ! 

Info de dernière minute : je serai en dédicace aux Imaginales ! Merci à Leslie et Fanny de chez Bragelonne, et bien sûr merci à l’organisation du festival ! YATTA !!!!!!!!

Published in: on avril 11, 2017 at 2:15  Comments (8)  

L’effet salon

IMG_5978.jpg

Je me remets à peine de mes émotions après un festival magique qui m’a complètement pris au dépourvu, alors que… j’habite à côté de Metz. « Les cordonniers sont les plus mal chaussés »… Il a fallu que je sois invité dans ce salon pour réaliser combien la ville de Metz était dynamique sur le plan culturel. Tout avait pourtant mal commencé : vendredi matin, mon kakemono se brise dans un bruit de tonnerre, provoquant la panique de collégiens amassés devant le stand (de là à dire que l’un d’entre eux a une part de responsabilité dans ce désastre, il n’y a qu’un pas que je franchis allègrement). Je vous avoue que sur le coup, j’ai ressenti un grand trouble dans la Force.

Clown.gif

Fort heureusement, mes amis lorrains étaient là pour sauver mon étendard : grâce au génie mécanique de @Brome et le Saint Scotch de Florian, dès le lendemain les couleurs de Bragelonne flottaient fièrement aux quatre vents.

IMG_5994.jpg

En confiance, je pouvais dédicacer dans la sérénité, avec des camarades de l’imaginaire que j’apprécie. Grâce à la 25e Heure du Livre, je connaissais déjà la talentueuse Méropée Malo avec qui je m’amuse toujours beaucoup. Il nous arrive souvent des événements improbables, surtout quand un vieux monsieur bizarre découvre la couverture de Sorcière malgré elle et ne peut s’empêcher de tendre le pouce et l’auriculaire, sorcière oblige…

Je n’ai malheureusement pas eu le temps de beaucoup discuter avec Aurélie Wellenstein, auteure du fameux Roi des Fauves, qu’elle m’avait fait lire en exclusivité bien avant sa publication, mais j’étais assis près de l’ami Paul Beorn dont j’adore la plume. Je dois avouer que lorsqu’il était absent du stand, j’ai parfois assuré la promo du magnifique Septième Guerrier Mage (plusieurs exemplaires vendus à mon actif, mais avec un roman primé aux Imaginales je dois reconnaître que c’était plus que facile…).

Et comme j’ai de la chance, après avoir fait sa connaissance à Nice, j’ai retrouvé Laurent Genefort, l’homme avec qui il est impossible de s’ennuyer. Je pense que si je devais choisir un seul livre à emporter sur une île déserte, je déciderai plutôt d’emmener Laurent lui-même tant sa culture SF est impressionnante, sans parler de ses pertinentes réflexions scientifico-philosophiques sur l’écologie et l’Humanité. Un auteur français visionnaire digne d’un Franck Herbert, mais avec une modestie et une gentillesse qui forcent le respect, c’est assez rare pour être souligné. Cerise sur le gâteau, nous avons plusieurs passions communes.

IMG_5998

Bien sûr, ce festival était aussi l’occasion de saluer des lecteurs de longue date, certains étaient même présents lors ma première dédicace à la FNAC de Metz, en 2015 ! Chaque retrouvaille avec un habitué de L’Escroc-Griffe était un feu d’artifice émotionnel, sans oublier le plaisir de découvrir de nouveaux lecteurs.

Vous l’aurez deviné, si le festival m’a impressionné au niveau de la fréquentation, ce sont les rencontres qui m’ont le plus marqué. Être auteur, c’est passer énormément de temps seul devant son ordinateur… inutile de dire que ces salons constituent de véritables bouffées d’oxygène. C’est le moment de prendre des nouvelles d’amis écrivains, de parler de projets, et de rire dans une ambiance bonne enfant propre à la SFFF. Loin d’être une industrie sans âme, le monde de la littérature relève plus d’un artisanat dont les maillons sont étroitement liés. À ce titre, j’ai été particulièrement touché par ma rencontre avec Nathalie Mysliwiec et sa joyeuse équipe de La librairie d’en Face.

Capture d’écran 2017-04-10 à 17.20.53.png

J’avais l’impression de connaître Nathalie, et pour cause : quelques années auparavant, elle avait été libraire à la FNAC de Metz, et m’avait même accueilli lors de mes toutes premières dédicaces ! Sans des personnes comme Nathalie, Damien et Justine, non seulement ces salons seraient impossibles, mais en plus la chaîne du livre serait privée de maillons humains indispensables. Des femmes et des hommes capables de transmettre la passion de la lecture, cela n’a pas de prix.

Dimanche soir, c’est non sans une certaine émotion que j’ai dit au revoir à toutes ces belles personnes, mais avec la joie de savoir que j’allais retrouver mes amis auteurs dans des festivals. De la même façon, je suis heureux de savoir que La librairie d’en Face soit près de chez moi. J’ai découvert une île au(x) trésor(s), un refuge de l’imaginaire qui me fait rêver.

Rien que pour tous ces moments, cela vaut la peine d’écrire… Tiens, d’ailleurs, ce matin j’avais des idées plein la tête. C’est ce que j’appelle « l’effet salon » 🙂

Published in: on avril 11, 2017 at 9:44  Comments (9)  
Tags: , ,

Ghost in the shell

Ghost

Au cinéma, il y a des projets d’adaptation qui frisent l’hérésie. Lorsque les geeks ont appris que le mythique Ghost in the shell allait faire l’objet d’un long métrage en prise de vues réelle, qui plus est avec une occidentale dans le rôle titre, certains ont crié au sacrilège. Est-ce une trahison ? Même si l’auteur original, Mamoru Oshii, a défendu Scarlett Johansson, on pouvait légitimement trembler devant ce qui s’annonçait comme un remake.

Dans un futur proche, le major Mira Killian, une femme cybernétique rescapée d’un attentat, lutte contre les plus dangereux criminels. Alors qu’elle s’apprête à affronter un ennemi capable de pirater les esprits, elle découvre qu’on lui a menti : sa vie n’a pas été sauvée, on la lui a volée.

D’emblée, le film est servi par une bande-originale magnifique… qui n’est pourtant pas composée par Kenji Kawai. A la place, on retrouve l’excellent Clint Mansell, connu pour son travail sur Requiem for a dream, The Fountain et Black Swan. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le musicien est à la hauteur de son prédécesseur. En s’appropriant certains thèmes, il parvient à distiller une ambiance aussi mystérieuse que cyberpunk. Un cyberpunk qui a forcément évolué depuis le premier Ghost in the shell, sorti en 1995. Avec finesse, le réalisateur dépeint un futur dans lequel les réalité virtuelles et augmentées sont omniprésentes. Une vision fascinante, mais qui donne froid dans le dos avec toutes ces publicités flottantes dans les rues d’un Tokyo revisité à la sauce Hong-Kong. Au milieu de toute cette vacuité numérique, on suit les errances d’une humanité paumée dans un univers technologique qui n’est pas sans rappeler celui du film Avalon. Pourquoi un aveugle devrait se faire greffer de simples yeux alors qu’il existe des dispositifs optiques largement « meilleurs » ?

Batou.jpg

Sans surprise, dans un monde où les limites du corps humain sont allègrement repoussées, les questions transhumanistes constituent le coeur du récit. Quel intérêt à rester sobre quand on a un foie mécanique qui peut encaisser des quantités effarantes d’alcool ? Ne sommes-nous pas définis par nos actions plutôt que par nos souvenirs ? Ce qu’on appelle la mémoire a-t-elle seulement une réalité tangible ? La cybernétique, plus proche de nous qu’elle n’y parait, amènera fatalement des problématiques pour le moins troublantes.

Alors, certes, Scarlett Johnson n’est pas asiatique, mais pour ma part j’ai aimé que le scénario joue intelligemment avec cette ambiguïté : à l’origine le major était la japonaise Motoko Kusanagi, avant que son cerveau ne se retrouve emprisonné dans une enveloppe cybernétique, celle du major Mira Killian. Dans une société aussi multiculturelle que ce Tokyo du futur, cette quête d’identité n’en est que plus perturbante, preuve en est lorsque le major rencontre sa mère biologique pour la première fois… Loin d’être troublé par le casting, j’ai adoré cette atmosphère cosmopolite, le fait que n’importe qui puisse comprendre le japonais, technologie oblige, le rêve !

Le seul reproche que je ferais à ce long-métrage, c’est de ne pas avoir été assez loin dans les réflexions philosophiques, mais je suis convaincu que les scénaristes voulaient garder certaines pistes pour des suites, je pense notamment au personnage en partie inspiré par le Marionnettiste. De ce fait, si Ghost in the shell ne demeure « qu’un » film d’action intelligent, ponctuellement illuminé par le charisme de Takeshi Kitano, c’est déjà un petit miracle en soi que d’avoir réussi à livrer une adaptation qui rende un si bel hommage au matériau original. Une oeuvre complémentaire, désenchantée, et qui a su capter l’air du temps.

Ghost3.gif

Published in: on avril 5, 2017 at 1:14  Comments (2)  
Tags: , ,

En bref

Capture d’écran 2017-04-04 à 09.46.31.png

Cette semaine, je risque d’être quelque peu absent… seulement virtuellement, car je vais participer au salon du Livre à Metz, de vendredi à dimanche. Un gros événement, avec pas moins de 35.000 visiteurs attendus ! L’imaginaire ne sera pas en reste puisqu’on retrouvera les incontournables Laurent Genefort et Paul Beorn. Si vous êtes dans le coin et que vous avez envie de bavarder, je serai au stand « Librairie d’en face », dans le chapiteau « grande librairie ». En attendant, demain aura lieu un autre événement : la sortie numérique de mon  intégrale, pour une durée limitée d’un mois seulement. Si vous êtes sur liseuse et que vous ne connaissez pas encore ma trilogie, c’est l’occasion de faire des économies de la découvrir.

couverture.jpg

Sinon je voulais aussi vous dire que j’avance à grands pas sur ma nouvelle trilogie. Pendant quelques semaines j’étais bloqué dans mon écriture à cause d’un problème… qui n’en était pas vraiment un, mais grâce à une discussion avec mon amie auteure Dominique Lémuri, les obstacles que mon esprit avait construit se sont dissipés. C’est un vrai bonheur que de retrouver cet univers, je me sens dans la peau d’un Peter Pan adulte redevenu jeune qui retourne dans un Pays Imaginaire… qu’il avait un peu oublié.

Hook3.jpg

Même si l’histoire sera complètement accessible à une personne qui n’a jamais lu les pirates de L’Escroc-Griffe, je me rends compte que trois tomes, ce n’était pas suffisant. Comble de l’ironie, en tant que lecteur j’ai toujours un peu râlé quand les écrivains déclinent leur saga en sept volumes (ou plus). Aujourd’hui, je réalise qu’écrire une histoire sur plusieurs trilogies est peut-être la formule qui me correspond le mieux… enfin, l’avenir le dira.

À bientôt les amis !

Published in: on avril 4, 2017 at 7:51  Comments (4)  
Tags: ,

Un reboot du Seigneur des Anneaux ?

michael_bay.jpg

La rumeur est de plus en plus insistante à Hollywood, mais le projet d’une nouvelle trilogie se précise. Le premier film de cette saga devrait voir le jour en 2021, à l’occasion des 20 ans de la sortie de la Communauté de l’Anneau. Pour ce projet pharaonique (on parle quand même d’un budget total de 600 million de dollars !), les studios auraient porté leur choix sur une valeur sure, Michael Bay. S’il n’a pour l’instant pas confirmé la rumeur, l’auteur de Transformers, Bad Boys et Armageddon a réagi :

À ce stade des négociations, c’est beaucoup trop tôt pour s’avancer sur quoi que ce soit, mais je serais bien évidemment honoré de réaliser une nouvelle version de cette trilogie mythique. J’éprouve un immense respect pour Peter Jackson, mais je crois qu’avec les progrès du numérique on peut aller beaucoup plus loin dans l’action.

La société New Line n’a pas confirmé ces informations, mais on parle déjà d’un partenariat avec Disney qui co-produirait le film, afin de lancer une nouvelle ligne de jouets.

Source : Fish Mag

Published in: on avril 1, 2017 at 11:56  Comments (7)  

Zelda, Breath of the Wild

Capture d’écran 2017-03-27 à 20.13.10.png

Je n’ai jamais chroniqué de jeu vidéo sur ce blog mais à événement exceptionnel, article exceptionnel… Pourtant, quand la presse a commencé à parler du « meilleur jeu Nintendo de ces 20 dernières années », je me suis montré méfiant. Le monde vidéo-ludique n’est pas épargné par le sensationnalisme, on le constate souvent avec des titres notés 21/20… Et puis, il y a quelques jours, mes amis Fred et Céline ont eu la gentillesse de m’envoyer un mystérieux colis par la Poste… qui s’est révélé être la version Wii U de Zelda,  Breath of The Wild. « Tu ne peux pas passer à côté » m’a répété Fred, écrivain lui aussi… Intrigué, j’ai donc laissé une chance à ce jeu, d’autant plus que cela tombait à pic : un passage de mon roman me posait problème depuis plusieurs semaines sans que je comprenne pourquoi. Dans ce genre de moment je fais toujours une pause histoire de revenir sur mon texte avec un point de vue neuf… et des solutions.

L’histoire débute avec le personnage de Link. Amnésique, il se réveille après un sommeil d’un siècle dans un royaume qui a connu une guerre terrible. Son but : percer les mystères du passé et vaincre Ganon, le fléau.

D’emblée, on est frappé par la beauté des images, dignes d’une oeuvre de Miyazaki, avec cette impression d’évoluer dans un manga. Certes, le graphisme est à l’opposé du réalisme d’un Horizon zero dawn, voir même d’un Last of us qui commence à dater. Pourtant, dès les premières minutes, les concepteurs du jeu arrivent à instaurer une ambiance contemplative façon Shadow of colossus, une atmosphère qui flanque la chair de poule. Ce n’est d’ailleurs pas le seul point commun entre les deux titres.

« Liberté », c’est le mot qui me vient à l’esprit quand je pense à Zelda. Dans un univers absolument immense, il est possible d’escalader des montagnes, d’explorer à cheval les  steppes, d’errer dans des forêts millénaires et même de naviguer sur l’océan.

IMG_5948.jpg

L’immersion est totale, grâce notamment à une bande-originale très discrète, pour ne pas dire minimaliste. Parfois, cet accompagnement musical se réduit à quelques notes de piano mélancoliques… Rarement on a eu une telle impression de vide, bien loin de l’hystérie de certains MMORPG dans lesquels il faut tuer des monstres et réussir des quêtes pour progresser. Une impression de vide certes, mais qui stimule l’imagination, surtout quand on visite des ruines chargées d’Histoire… Comme si ce n’était pas suffisant, on peut recycler à peu près tout ce qu’on trouve dans la nature, créer des potions dans un esprit un peu Minecraft, pour ne pas dire McGyver… On est loin des itinéraires balisés des traditionnels jeux à monde ouvert ! Bien sûr, le protagoniste principal a un but, vaincre Ganon, mais c’est le seul impératif, le joueur est totalement libre de ses choix. Rapidement on ressent l’euphorie des jeux-vidéos des années 80-90, cette magie d’antan, l’illusion d’un monde sans limites. On se surprend à admirer un coucher de soleil au sommet d’une falaise, à observer l’ombre des nuages sur des plaines verdoyantes tout en écoutant le vent.

IMG_5942

On visite des villages fortement inspirés par la période Jomon, le Japon préhistorique (les concepteurs du jeu ont d’ailleurs avoué que les célèbres statues nippones ont influencé le design des gardiens).

Statue jomon.jpg

gardien

On discute également avec des personnages secondaires très attachants. Tenez, est-ce que vous savez pourquoi la femme du meunier du village d’Elimith passe ses journée à surveiller le moulin, toute seule, près d’un arbre ? Eh bien en bavardant un peu avec elle on apprend qu’elle n’est pas du coin, que sa famille lui manque et que son mari est obsédé par son travail… ce qui explique pourquoi chacun vit un peu de son côté, évitant ainsi les disputes. Dans bien des jeux, les « figurants » n’auraient pas été si bien caractérisés, mais ici on partage avec cette femme un moment mélancolique troublant, presque une tranche de vie…

L’autre idée de génie du jeu, c’est l’amnésie initiale du protagoniste principal. En faisant de Link un personnage à la recherche de son passé, les concepteurs jouent à fond la carte nostalgie à mesure que les souvenirs reviennent… renvoyant le joueur à sa propre enfance/adolescence. Métaphoriquement, il s’est effectivement passé un siècle depuis The Legend of Zelda (1987 pour la version NES), A link to the past (1992, Super NES) et Ocarina of time (1998, Nintendo 64), pour ne nommer que quelques titres emblématiques de cette longue saga. Qu’on soit joueur occasionnel ou fan acharné, au fond peu importe. Cette quête des origines n’appartient pas seulement à Link, mais aussi à celles et ceux qui ont grandi avec ce mythe transgénérationnel.

Zelda NES.jpg

« Tu ne peux pas passer à côté ». Après avoir joué à Zelda, les mots de mon ami Fred ont pris une résonance particulière. Cette leçon de show don’t tell m’a permis de débloquer le passage problématique de mon nouveau livre qui me gênait depuis plusieurs semaines. Non pas que ce jeu m’ait inspiré, mais Breath of the Wild est si exemplaire au niveau de la narration que je me suis recentré sur l’essentiel, avec cette simple question : « qu’est-ce que tu veux raconter ? ».

Pour conclure, Zelda est un jeu auquel on pense quand on ne joue pas, et qu’on a envie de finir, ce qui n’est pas si courant. Picasso disait « les bons artistes copient, les grands artistes volent ». Les concepteurs de Breath of The Wild ne se sont pas contentés d’emprunter les bonnes idées des meilleurs jeux vidéos des cinq dernières années, ils les ont également transcendées pour livrer un chef-d’œuvre qui a profondément troublé Ubisoft… rien que ça.

Published in: on mars 28, 2017 at 8:43  Comments (7)  
Tags: , , ,

Le mythe, cette sagesse ancestrale

Hier, il s’est passé quelque chose d’incroyable. Le Te Awa Tyoua, le fleuve sacré des Maoris, a été reconnu comme entité vivante par le Parlement néo-zélandais ! Non seulement ce cours d’eau a désormais une personnalité juridique, mais en plus la loi établit que la tribu locale et son fleuve possèdent un lien spirituel étroit, ce qui permettra de les protéger de la pollution. Un mythe reconnu d’utilité publique, cela semble difficilement concevable en France. Je me suis imaginé les Parisiens en train de vénérer la Seine… jusqu’au moment où j’ai réalisé que la déesse Sequana était effectivement adorée par le peuple des Parisii durant l’Antiquité*. À cette époque, les mythes et la nature ne faisaient qu’un.

BIRD GIF

Comment avons-nous pu autant changer ? Aujourd’hui, en Occident, le mot « mythe » n’est plus synonyme que de construction imaginaire, au mieux il désigne une allégorie, un conte ne possédant qu’une dimension morale. Grâce à la physique, nous disposons d’un regard rationnel sur l’univers, dès l’enfance nous apprenons à quantifier notre environnement, et à prendre des décisions en fonction de paramètres logiques… mais il semble que notre cerveau n’ait pas toujours fonctionné ainsi. Et si au fil des siècles nous avions brimé les mythes qui sommeillent en chacun de nous ? C’est ce que laisse entendre Alan Moore dans son chef d’œuvre, From Hell. À un moment donné le personnage de Sir William et son cocher illettré, Netley, entretiennent une discussion passionnante à propos des visions mystiques du poète William Blake (n’hésitez pas à zoomer avec votre navigateur si besoin).

Capture d’écran 2017-03-16 à 00.49.21.png

Capture d’écran 2017-03-16 à 00.51.35.png

Capture d’écran 2017-03-16 à 00.55.04.png

Capture d’écran 2017-03-16 à 01.53.06.png

Capture d_écran 2017-03-16 à 01.54.20

from-hell-2

Dans les appendices de From Hell, Alan Moore développe le fond de sa pensée en racontant l’histoire vraie de légionnaires romains qui n’osent franchir une rivière, jusqu’au moment où la chronique militaire, officielle, relate le plus sérieusement du monde que « le Grand Dieu Pan apparut, ramassa la trompette de l’un des hérauts, traversa facilement la rivière à gué et joua une sonnerie en atteignant la rive opposée ». (From Hell, page 521). Rassurés par la bonne augure, les soldats traversent le cours d’eau.

Pourquoi ces visions mystiques étaient-elles monnaie courant chez nos ancêtres ? En se basant sur des recherches scientifiques, Moore souligne qu’au cours des siècles, le corpus callosum, la partie qui relie les deux lobes de notre cerveau, s’est épaissie pour devenir de plus en plus efficace. Aujourd’hui, pour traverser une rue nous ne nous rendons même pas compte que nous effectuons à la vitesse de la lumière des calculs extrêmement complexes, qui sont envoyés de l’hémisphère droit inconscient vers l’hémisphère gauche conscient via ce fameux corpus callosum. Si par le passé, celui-ci était moins développé, peut-être que sous l’Antiquité les visions surnaturelles n’étaient que des messages d’un inconscient qui ne pouvait communiquer autrement ? Peut-être que l’intuition primait sur la raison ?

méditation étoiles

Durant cette période, les mythes constituaient une explication valable de phénomènes naturels, comme le montre le célèbre Pythagore, dont le théorème est encore enseigné au collège. Figure respectée de la philosophie occidentale, il était également un mystique. Dans sa jeunesse, il fut le disciple d’Épiménide, un chaman hyperboréen couvert de tatouages. À cette époque on trouvait encore en Europe des kapnobatai, « ceux qui avalent des nuages » (de cannabis). Célèbres pour leurs visions, ces sages eurent une grande influence sur les premiers philosophes de la Grèce antique, dont Pythagore. Ce dernier croyait si fort en la réincarnation qu’il était végétarien, et transmettait au sein de sa société secrète, véritable franc-maçonnerie avant l’heure, un savoir ésotérique digne d’un gourou. Ses visions étaient liées à des mythes, au point où il prétendait être la réincarnation d’Éthalidès, l’un des membres de l’expédition des Argonautes, les héros de la Toison d’or. Ce mélange des genres entre philosophie et mysticisme n’est guère surprenant chez les Grecs quand on sait que les civilisations anciennes confondaient mythe et Histoire. En Gaule, les bardes diffusaient un savoir sacré emprunt de poésie : plus qu’un art, raconter des légendes et les partager relevait d’une spiritualité « primordiale ». Les mythes permettaient à nos ancêtres de vivre en harmonie avec la nature. Ils ne formaient pas seulement une croyance, mais aussi une sagesse qui servait à appréhender le monde au même titre que les mathématiques ou l’astronomie. On le constate encore aujourd’hui avec Stonehenge durant le solstice d’été.

Stonehenge.jpg

En Gaule, après la victoire des légions romaines de César, les druides fut éradiqués pour des raisons politiques, car ces intermédiaires entre les hommes et la nature possédaient trop d’influence. Quelques siècles plus tard, ce qui restait de « paganisme » fut balayé par les missionnaires chrétiens. C’est entre le IVe et Ve siècle après J.-C. que l’Europe a perdu la majeure partie de ses racines. Saint Martin de Tours se vantait de détruire tous les temples gallo-romains qui avaient le malheur de croiser sa route. Il souhaitait anéantir cette spiritualité « de proximité », étroitement liée à la nature. Non loin de chez moi, il existe à Koeningsmaker une église bâtie sur un temple païen dédié à Mithra… mais comme vous pouvez le constater sur ma photo, la figure du dieu oriental a été recyclée !

MithraKoeningsmaker.jpeg

C’était le cas de nombreuses églises du nord-est de la France et de la Belgique. Avec l’arrivée des missionnaires, la parole universelle du Christ devint la mesure de toute chose, du moins pour les masses peu éduquées. « Croissez et multipliez » : la nature était destinée à être maitrisée par l’Homme pour la plus grande gloire de Dieu, tandis que les animaux, des créatures sans âme, se voyaient privés de Salut Éternel. Au Moyen-Âge, les bardes tentèrent de maintenir oralement une tradition celte qui se délitait, mais il n’était plus question de chanter ouvertement des mythes païens. Ainsi le Graal, le chaudron d’abondance symbolisant l’immortalité, capable de donner la connaissance et de ressusciter les morts, devint le Saint Graal, la coupe qui recueillit le sang du Christ.

Graal.jpg

La spiritualité était de plus en plus réservée aux  mystiques, aux ermites et aux moines qui s’isolaient de la société. Elle devint élitiste, monothéiste, et perdit de son caractère populaire, panthéiste et profondément « écologique ».

En Corse on retrouve encore un peu de cette culture ancestrale avec le mazzeru, lointain héritier du chaman hyperboréen. Le mazzeru est une personne possédant un don particulier qui se transmet de génération en génération, telle la lycanthropie. Lors de rêves échappant à sa volonté, le mazzeru chasse et « tue » le premier animal qu’il rencontre. Lorsqu’il retourne la bête sur le dos, la tête de l’animal se transforme en un visage humain connu du mazzeru. Cela signifie que cette personne va mourir prochainement. Si le mazzeru reconnait à temps sa victime, il peut agir de manière bénéfique en se contentant de blesser l’animal au lieu de l’achever. L’individu tombera alors malade ou subira un accident, mais il aura la vie sauve. Les visions du mazzeru sont d’ordre onirique, mais elles donnent un sens au monde, à l’image des Bochimans d’Afrique subsaharienne : lorsqu’un enfant fait un rêve récurrent dans lequel il est dévoré par une bête sauvage, durant la journée sa tribu va l’encourager à affronter son cauchemar, comme s’il s’agissait d’une véritable épreuve, jusqu’à ce que l’enfant « tue » l’animal et retrouve un sommeil paisible. Plusieurs millénaires avant Freud, les Bochimans ont inventé une thérapie collective. Chez les Aborigènes le rêve, bien plus qu’une vision mystique, constitue le coeur de leur mythologie. Ils considèrent que bien avant la création de la Terre existait « le Temps du rêve », un monde d’esprits qu’on peut encore rejoindre aujourd’hui, et qui permet de déchiffrer des présages ou de soigner. Certains Aborigènes pensent que des esprits-serpents ont façonné des montagnes telles qu’Uluru… quand ces montagnes ne sont pas elles-mêmes les restes de créatures géantes.

Uluru.jpg

Un jour, des anthropologues australiens étudièrent avec scepticisme les légendes d’une tribu. Ces Aborigènes affirmaient que dans un lointain passé, leur région présentait une végétation radicalement différente de celle d’aujourd’hui. Les scientifiques analysèrent des pollens fossilisés… et constatèrent que le mythe disait vrai, d’autres légendes furent même confirmées. Ces pollens étaient vieux de 10.000 ans, ce qui signifiait que les Aborigènes s’étaient transmis depuis la préhistoire une culture symbolique riche de sens, une tradition bien plus anciennes que les pyramides : le mythique bunyip aurait été inspiré par le diprotodon, disparu il y a… 50.000 ans.

Bunyip

Cette spiritualité indissociable de la nature a été, elle aussi, durement affectée par les missionnaires chrétiens.

Ironie du sort, si l’Église a coupé l’Occident de ses racines, elle a été à son tour victime d’une autre religion, celle du matérialisme inhérent au XIXe siècle. Plus tard, les années 60 ont sonné le glas de la domination du christianisme sur nos moeurs, laissant un désarroi spirituel plus terrible que jamais. Comment trouver sa place dans l’univers quand on a grandi dans une ville polluée, loin de la campagne ? Comment peut-on se respecter et respecter les autres quand on ne sent aucun lien avec ce qui nous entoure, sans parler de sa culture et de son passé ? Nous ne sommes pas faits pour vivre dans des cités tentaculaires, privés de nos racines et de nos mythes. Beaucoup de gens manquent de spiritualité, et pas seulement les jeunes des quartiers difficiles, loin s’en faut, il n’y a qu’à voir la tristesse qui règne dans certaines maisons de retraite. Pourtant, une civilisation industrialisée est capable de conserver son folklore ancestral. L’année dernière, je suis tombé sur un magnifique article de Neil Jomunsi qui évoquait le shintoïsme, popularisé en Occident grâce aux oeuvres de Miyazaki, notamment Princesse Mononoke, dont la musique m’a toujours envouté.

Le shintoïsme est la plus ancienne spiritualité du Japon, un animisme peuplé de dieux qui sont autant de représentations mythiques de la nature. Ainsi au pays du Soleil Levant il n’y a rien de choquant à honorer l’esprit d’une rivière ou d’une montagne, d’éprouver une intimité avec ce qui nous entoure, une certaine harmonie, y compris dans les villes, je l’ai moi-même constaté lors de mes voyages. Sur mes photos, on observe des statues de kami, vénérées par les moines shintoïstes.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Alors qu’en Occident, les missionnaires chrétiens du IXe siècle luttaient sans relâche contre le paganisme et instituaient la fête de la Toussaint, au même moment au Japon s’opérait un syncrétisme entre le shintoïsme local et une nouvelle tradition importée de Chine : le bouddhisme. À cette époque, le moine Kukai expliquait qu’il n’y avait aucune différence entre ces sagesses, Bouddha étant associé à la déesse du Soleil Amaterasu, tandis que les esprits kami shintoïstes étaient apparentés aux bodhisattvas. Cette tolérance s’est maintenue au fil des siècles : lorsqu’on franchit le tori-i d’un sanctuaire, on est frappé de constater combien les moines de cet espace sacré sont accueillants, y compris avec des occidentaux. On peut se laver les mains à l’aide d’une louche pour se présenter devant les kami  exempt de toute souillure, mais ce n’est pas une obligation.

shinto5

Bien sûr, le Japon d’aujourd’hui n’est pas épargné par la pollution ou le matérialisme, mais dans les campagnes existe encore une atmosphère particulière, lorsqu’on visite des temples perdus dans les collines japonaises. Même au cœur de Tokyo, il n’est pas rare de découvrir des petits parcs un rien mélancolique dans lesquels on peut se ressourcer. J’aime l’idée qu’un peuple, malgré son développement technologique, ait conservé un lien profond avec la nature et ses mythes. Pour ma part, cela fait dix ans que je ne suis plus allé au Japon, mais cela ne m’empêche pas de me promener régulièrement dans ma forêt, à quelques minutes à peine de la maison. On raconte qu’autrefois Charlemagne y chassait. Je ne sais pas si la légende est vraie, mais pour celui qui sait écouter son coeur, les esprits des rivières ne sont jamais très loin.

* L’empereur Julien parlait même d’une eau « très agréable et très limpide à voir et à qui veut boire »…

EDIT : suite à la discussion qui s’en est suivie sur Facebook, des amis m’ont signalé ces deux liens passionnants :

La vie secrète des arbres

Une construction suspendue en Islande « pour laisser aux elfes le temps de déménager »

Published in: on mars 17, 2017 at 12:35  Comments (15)  
Tags: , , , , , , ,

Show don’t tell or should I go (2/2)

Vendredi dernier, on parlait de show don’t tell et plus précisément d’immersion. L’immersion est vitale car c’est l’une des clefs pour accrocher le lecteur. Même si c’est difficile, il faut éviter les mises à distance avec le protagoniste principal, par exemple les verbes tels que « ressentir, voir, entendre, réaliser, comprendre… ».

À mon sens, un auteur ne devrait pas écrire du tell en point de vue externe du style :

Le champ de bataille était effrayant. Gore le barbare entendait les flèches siffler autour de lui. Le guerrier s’adressa à ses compagnons et leur ordonna de fuir. 

fleches

« Le champ de bataille était effrayant »

Dans cet exemple, on suit le destin du personnage de manière détachée : Gore entend des flèches « siffler autour de lui », mais on n’a pas l’impression d’être de son point de vue. Je pense qu’on devrait plutôt opter pour :

Les cris des mourants avaient de quoi rendre fou, sans parler de cette foutue odeur de cadavre. Gore se retourna vers ses compagnons recouverts de boue. Les flèches sifflaient de tous les côtés.
– Foutez le camp !

7-samourai-gif

« Le champ de bataille était effrayant »

Dans la seconde proposition, écrite en point de vue interne, on ne précise pas que Gore « entend », « s’adresse » ou « ordonne », les odeurs, les pensées, les émotions et les sons s’imposent d’eux-même. Son injonction (« il leur ordonna de fuir ») se transforme en une ligne de dialogue (« foutez le camp ! »). Une remarque grossière, mais crédible dans la bouche d’un barbare. Puisqu’on parle de dialogue, il faut éviter autant que faire se peut ce que j’appelle la dialoguite. Voici un exemple écrit avec les pieds :

Gore le barbare se retourna vers ses compagnons.
– Les gars, je vous résume le plan : on franchit cette porte, on trouve Flamor le dragon. Et là, on le bute.
– Flamor ? répéta le nain végétarien. Tu parles de la créature qui a brûlé en une nuit le village de Bois-Lointain à l’époque de la Seconde Guerre des Cœurs Sombres ?
– Heureusement que le mage Artefax nous a donné les épées divines tueuses de dragon, s’exclama l’elfe culturiste.
– J’espère qu’elles fonctionneront, bougonna le nain. Je n’ose imaginer ce qu’il adviendrait du royaume si nous venions à échouer…

Mon exemple écrit avec les pieds souffre de dialoguite aiguë. De manière générale, les échanges manquent de naturel. La question sur Flamor le dragon posée par le nain est aussi lourde qu’inutile : il y a de fortes chances que le lecteur se fiche éperdument et du village, et de cette guerre lointaine. Et puis ce n’est pas logique : à ce stade du récit, comment le nain peut-il ignorer que son groupe est sur le point d’affronter un dragon ? Visiblement, ils sont venus pour ça. La réflexion de l’elfe est un gros clin d’oeil appuyé au lecteur pour rappeler que les personnages sont bien équipés et éviter un deus ex machina, mais du coup c’est tout aussi lourdingue. Et bien sûr, la tirade finale du nain censée amener de la tension prépare insidieusement le lecteur à l’idée que la dragon va s’échapper et menacer tout le royaume… Je ne parle même pas des incises :

répéta le nain
s’exclama l’elfe
bougonna le nain

Il y en a trop. Si on décide d’en mettre dans un texte, il faut éviter d’en placer plus de deux d’affilée. Après deux répliques, on peut alterner avec l’état d’esprit du protagoniste principal, ou bien décrire l’environnement, afin d’éviter un symptôme caractéristique de la dialoguite : le syndrome du décor vide. Les personnages sont tellement pris dans une discussion que l’auteur oublie de décrire le contexte autour d’eux, ce qui donne à la séquence une facture pièce de théâtre qui manque cruellement de vie. Quand des individus conversent, la terre ne s’arrête pas de tourner pour autant ! Au fond, l’univers est un personnage comme un autre, on en a un bel exemple avec le magnifique film d’animation les cinq légendes.

capture-decran-2017-02-27-a-10-59-45

À un moment donné, Jack Frost, la Fée des dents, le lapin de Pâques, le père Noel et le marchand de sable discutent très sérieusement d’une stratégie pour sauver les rêves des enfants. À l’arrière plan, deux lutins susceptibles se disputent, avant de poursuivre leurs gags hors-champ, tandis que les personnages principaux continuent d’échanger des idées.

Par la suite, on ne voit plus les lutins à l’écran, mais on entend des bruits d’objet brisés à droite et à gauche de l’image, on imagine que cette dispute savoureuse prend des proportions épiques, on regrette même que l’écran ne soit pas plus grand ! C’est pour moi un moment merveilleux : arriver à faire croire au spectateur que l’univers qu’il découvre dépasse de loin ce qu’il voit. Si la magie opère au cinéma, alors que dire d’un roman SFFF* alimenté par l’imagination, l’essence même du show don’t tell ? Si un auteur n’arrive pas à entretenir l’illusion d’un univers vivant, et qu’il raconte une histoire plutôt qu’il ne la fait vivre, le contrat de confiance qu’il passe avec le lecteur est rompu.

J’ai peut-être l’air de mener un djihad contre le tell, mais malgré tous les efforts consentis, il y en aura toujours dans les livres, je pense notamment aux transitions du type « au bout d’une semaine de navigation, le voilier parvint à bon port ». Je suis d’accord sur le fait qu’on puisse insérer du tell à dose homéopathique, si besoin. Dans les pirates, je procède ainsi avec les extraits de l’Encyclopédie Royale, un livre imaginaire qu’on retrouve tout au long de la trilogie, en début de chapitre. Preuve en est avec les premières lignes de mon chapitre 7 :

Navire de ligne : les vaisseaux de la Marine royale se classent en fonction de leurs ponts et de leurs canons. Les navires de classe Squale ne comptent qu’un pont pour soixante-quatorze canons. Les classes Orca possèdent deux ponts pour quatre-vingts canons. Le Solennel, unique représentant de la classe Colossus, dispose de trois ponts de cent dix-huit canons et d’assez de puissance de feu pour envoyer par le fond n’importe quel navire.

Extrait de l’Encyclopédie Royale

Ici c’est un tell assumé (l’article encyclopédique est censé exister pour de bon), mais ce tell est court, il amène de la richesse à l’univers… et on ne le retrouve pas en plein milieu d’une bataille. Bien sûr, je suis loin d’être le seul à insérer du background au début d’un chapitre, Franck Herbert, Robin Hobb et Bernard Werber ne m’ont pas attendu pour procéder ainsi**.

En résumé, le show don’t tell est un continent si vaste qu’il faudrait plusieurs vies pour l’explorer. Pour des scènes dans lesquelles il y a de l’action, du suspens, ou de l’émotion, je pense que le tell est à proscrire, mais ce n’est que mon avis. D’autres auteurs auront une opinion différente, y compris sur Cocyclics : si vous écrivez de la SFFF*, je vous recommande d’aller faire un tour sur ce forum d’écriture qui a changé ma vie.

En guise de conclusion, puisqu’on parlait de Franck Herbert, je vous laisse avec un prologue extrêmement tell… mais que j’adore, celui du Dune de David Lynch.

 

* Science-Fiction Fantasy Fantastique

** Loin de moi l’idée de me comparer à ces illustres auteurs, hein !

Published in: on mars 10, 2017 at 10:25  Comments (16)