S’inspirer, c’est souffrir


– Il faut avoir de l’inspiration pour écrire des livres !

Quel auteur n’a jamais entendu cette phrase au détour d’une conversation ? Ah, « l’écrivain inspiré » ! une idée reçue qui a la vie dure… Bien sûr, je n’en veux pas aux gens de croire en ce stéréotype vieux comme le monde. Chez les Grecs, on parlait volontiers d’extase, de furor poeticus, l’artiste se transformant en possédé !

Les Romains étaient plus pragmatiques : ils distinguaient le talent, l’ingenium, de  l’inspiration proprement dite. Mais avec le Christianisme, plus possible d’échapper à une inspiration in spiritum. Cette conception surnaturelle de l’écriture triomphera au XIXe siècle avec les poètes romantiques. Tout cela explique pourquoi l’écrivain est aujourd’hui considéré comme un branleur qui attend tranquillement que les idées tombent du ciel un inactif, et non une personne qui fréquente les ateliers d’écriture pour travailler sa technique. Et même travailler tout court…

Au même titre que le peintre, le romancier a une image de dilettante qui lui colle à la peau. D’ailleurs, les médias rappellent régulièrement que les Français écrivent beaucoup, ce qui renforce l’idée que l’écriture est une activité facile réservée aux oisifs « inspirés ». Pourtant, très peu de gens terminent la rédaction d’un premier roman. Pour franchir ce palier décisif il faut des semaines, des mois, parfois des années de travail et beaucoup de temps et de persévérance, j’en avais d’ailleurs longuement discuté avec vous. Mais qu’est-ce qui peut pousser une personne à se livrer à une activité si ingrate ? En posant la question, on a un début de réponse.

La frustration

Un terme aussi négatif va probablement choquer pas mal d’amis auteurs, et pourtant je pense qu’il est essentiel. Faut-il avoir souffert dans sa vie pour écrire ? A priori, on pourrait répondre que non. La question parait même saugrenue : l’écriture est avant tout une passion, un plaisir ! Enfin, surtout au premier jet… Après l’euphorie des premiers mois, les corrections arrivent ! Quand on travaille des années sur un texte, il faut bien avouer qu’être écrivain peut s’avérer pénible.

La joie des corrections

Si un auteur s’impose un second métier, en plus d’un travail alimentaire, cela signifie bien évidemment que, pour lui, écrire relève du masochisme d’un besoin essentiel. Que l’on exerce cette activité pour soi ou dans le but d’être publié, peu importe. Tous les écrivains seront à-peu-près d’accord pour reconnaître que l’écriture tient une place importante dans leur quotidien.

Et alors ? Quel rapport avec un éventuel mal-être ?

On ne doit pas forcément avoir vécu des drames insensés pour être « inspiré ». Le pauvre Tsutomu Yamaguchi, seul homme a avoir survécu aux bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, n’a jamais ressenti le besoin d’écrire. Avec son horrible expérience, il aurait pourtant pu créer une œuvre artistique comme la magnifique nouvelle de Akiyuki Nosaka, la Tombe des lucioles, qui a d’ailleurs été adaptée par le studio Ghibli. Néanmoins, j’ai le sentiment que la plupart des auteurs ont commencé à écrire parce qu’ils ont, à un moment de leur vie, éprouvé le besoin d’échapper à leur quotidien en racontant une histoire. Comme si l’écrivain ressentait une frustration. Il lit des livres, visionne des films, vit des événements, mais à un moment donné, cela ne suffit plus. Il veut partager un récit plus ou moins imaginaire (je reviendrai sur ce point à la fin).

Bon, d’accord, mais George R.R. Martin n’a pas forcément vécu le quart du dixième de ce qu’il fait subir à ses personnages de Game of thrones !

Oui, et tant mieux pour lui. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’est pas torturé. Récemment, Jérôme Cigut a écrit sur son blog un article passionnant, « écrire sur le vécu ». Au fil de notre discussion, il m’a appris que Stephen King, encore enfant, a vu un ami d’enfance se faire tuer par un train. Bien qu’il n’en ait pas un souvenir clair, cet épisode traumatisant a inspiré à l’auteur sa fameuse nouvelle le Corps, qui a elle-même inspiré le magnifique long-métrage Stand by me. Quand on découvre dans l’autobiographie Écrire l’enfance de Stephen King, il apparait évident que l’auteur a ressenti le besoin de partager ses névroses. Lorsqu’Anne Rice invente le personnage de Claudia pour Entretien avec un vampire, sa fille Michèle vient d’être emportée par une leucémie à l’âge de six ans… Une fois encore, si peu d’entre nous ont vécu d’horribles tragédies, la mort nous concerne tous, hélas. Un deuil n’est-il pas la plus grande des frustrations ?

Chagrin inconsolable, Ivan Kramskoy, 1884

Chagrin inconsolable, Ivan Kramskoy, 1884

Le deuil n’est pas forcément le sentiment de perdre un être cher, il peut-être aussi lié à d’autres événements comme le passage à l’âge adulte, ou bien un exil douloureux dans un pays lointain. D’un point de vue plus positif, on peut considérer que l’existence humaine n’est qu’une suite de deuils que chacun d’entre nous devra gérer du mieux possible pour apprécier pleinement la vie à sa juste valeur. Peut-être que l’écrivain ne fait qu’emprunter une voie philosophique particulière pour progresser dans ce lent apprentissage ? Il n’est donc pas le seul à être inspiré au sens large :  on peut concevoir qu’un athé puisse devenir chercheur en mécanique quantique afin de comprendre les lois scientifiques qui régissent l’univers, et ainsi donner un sens à sa vie. Un religieux partira dans un pays pauvre s’occuper de personnes défavorisées pour consacrer son existence aux autres et/ou à Dieu. Un athlète de haut niveau se réfugiera dans le sport pour canaliser son agressivité, et se réaliser, tandis qu’un chef d’entreprise parti de rien créera une entreprise qui changera la face du monde…

Nous sommes tous des gens inspirés

C’est d’ailleurs, peut-être, le postulat d’Éric-Emmanuel Schmidt  : dans son uchronie la part de l’Autre, Adolf Hitler réussit son concours d’entrée au Beaux-Arts et devient… un artiste, car il a canalisé ses frustrations héritées d’une enfance difficile. Si on part de ce postulat optimiste, au moment de se retrouver devant sa feuille blanche chaque écrivain, célèbre ou inconnu, est à égalité. Quel que soit son vécu, son inspiration, il s’en nourri pour aller aussi loin que nécessaire dans l’émotion. Que l’on écrive un conte pour enfants, ou une tragédie, cette émotion est la matière première qui donne à un livre son caractère universel. C’est pour cette raison que les classements par genres sont si artificiels. On oppose la littérature blanche à celle de l’imaginaire, la réalité à la fiction, mais au final, seule l’émotion importe. Certaines personnes méprisent la littérature jeunesse parce quelle serait « puérile », et pourtant Max et les maximonstres est un récit sombre qui traite de la colère, telle qu’on peut la ressentir durant l’enfance. Inversement, il y a énormément de lumière dans le film la Vie est belle de Roberto Begnini, une histoire qui se déroule en grande partie dans un camp de concentration.

La vie est belle, l'amour plus fort que tout

La vie est belle, l’amour plus fort que la mort

Max et les Maximonstres, un conte inquiétant

Max et les Maximonstres, un conte inquiétant

Ces deux oeuvres atypiques sont la preuve qu’on peut, grâce à son vécu, s’approprier certains sujets pour en livrer une (re)lecture différente selon sa propre sensibilité… et son inspiration. Pour Freud, un être humain est, sa vie durant, partagé entre ses pulsions de vie et de mort. À défaut d’être inspiré, peut-être que l’écrivain, comme d’autres artistes, est plus sensible à ce combat Éros vs Thanatos. Pour lui, s’inspirer, c’est souffrir. Mais souffrir, c’est également s’inspirer. À mon humble niveau, en 1999 j’ai vécu l’une des périodes les plus riches de mon existence. J’ai eu le bonheur et la chance de participer à des fouilles archéologiques en Jordanie, non loin de Pétra, mais j’ai également connu la souffrance et la frustration en étant cloué sur un lit d’hôpital pendant de longues semaines, à cause de graves problèmes de santé. Et comme tout le monde, j’ai vécu le deuil d’une rupture…

Cette année là, j’ai beaucoup écrit.

D’autres articles de la blogosphère sur l’inspiration : Nathalie Bagadey, Syven, Vestrit.

PS : un grand merci à Marie Caillet, Célia Deiana, Carole Rxq, Angou Levant, Saile, @ARRIBASNatalia, @avalyn_w et @paindesegle pour les idées de GIF !

Published in: on mars 28, 2014 at 8:36  Comments (40)  
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Les pays qui m’ont inspiré : le Japon

Nagasaki

 

Aujourd’hui un article (et des photos) sur un voyage qui a influencé l’écriture de ma trilogie, les pirates de l’Escroc-Griffe. J’ai en effet eu la chance de visiter des pays lointains qui ont profondément changé ma vision du monde. Au Japon, j’ai rencontré des gens exceptionnels qui ont nourri ma plume et pour cause : imaginez qu’en France les vêtements médiévaux soient toujours à la mode, et que nous ayons conservé nos valeurs chevaleresques ?

Des musiciens à Tokyo

 

Je suis allé trois fois au pays du Soleil-Levant, sans être rassasié. Le dernier voyage a duré trois semaines, mais en suis-je jamais revenu ? Ce pays continue à me hanter au quotidien. Partir au Japon, c’est revenir irrémédiablement changé, tant cette culture transforme le regard que vous portez sur les autres. En France, lorsque nous faisons la queue nous n’avons qu’une seule peur : que quelqu’un nous grille la politesse. Au Japon, la crainte, c’est de manquer de respect à son prochain. Jamais je n’ai rencontré de peuple aussi hospitalier, serviable et respectueux. Une mentalité de samouraï. Je me souviens qu’un jour, de grosses inondations ont bloqué le train dans lequel nous étions avec ma compagne. Nous posons des questions au contrôleur :  comme il ne parle pas anglais, il demande de l’aide au micro. Un passager se lève spontanément, nous explique la situation et nous propose de nous accompagner jusqu’à Tokyo via le métro. Il nous guide pendant trois quart d’heure, avant de s’excuser platement : il doit repartir travailler ! Je me rappelle aussi d’un magasin high-tech, et de l’expression effarée de cette vendeuse lorsque je lui demande si je peux acheter le robot en vitrine. Sur le coup, je me dis qu’elle va m’annoncer que le produit n’est pas disponible. Elle m’avoue alors d’une voix craintive que le robot est dans l’arrière-boutique, mais qu’il faut que je patiente cinq minutes, et elle s’en excuse…

Un train en bois traditionnel

Un train en bois traditionnel

 

Lorsque vous êtes perdu, il ne faut pas plus de quelques instants pour que quelqu’un vous vienne en aide, sans arrière-pensée : le Japon est le pays doté du plus faible taux de criminalité au monde. Si vous égarez votre porte-feuille, vous avez toutes les chances de le récupérer aux objets trouvés. On a la sensation d’évoluer dans une bulle aseptisée, étrangement familière pour notre regard occidental : les symboles sont omniprésents. Le Japon est en effet une civilisation de l’image.

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On rencontre quotidiennement des gens à des années-lumières du stéréotype de l’asiatique froid : il faut entendre les tokyoïte faire la fête le soir, après une dure journée de travail ! Les habitants de l’île méridionale de Kyushu ont un tempérament encore plus chaleureux, aussi explosif que le volcan de Kagoshima.

Bien que le climat de cette partie du Japon soit subtropical, la culture a quelque chose de méditerranéeen, notamment au niveau de la cuisine, délicieuse. Un jour, dans un restaurant nous avons tellement apprécié le plat que j’ai innocemment dit au serveur « vous féliciterez le cuisinier, en France je n’ai jamais mangé un plat aussi bon ».

À la fin du repas, le cuisiner vient à notre table, et avant que je puisse dire quoi que ce soit, s’incline trois fois devant nous, le plus bas possible ! Une touchante marque de respect quand on connait les codes sociaux. Face à un ami, on s’incline de la même façon. Mais face à un supérieur hiérarchique, on s’incline plus bas en signe de respect… Je le sais d’autant plus que j’ai eu une dette morale à honorer  ! En effet, lors de mon premier voyage, j’ai invité un ami japonais au restaurant. Pendant le repas, je lui offre une bouteille de vin, et à la fin je pars discrètement payer : erreur ! Mon ami s’incline avec gêne, il est vexé, car il se sent incapable de rendre la pareille, ce que je n’avais bêtement pas prévu. Chacun doit amener un cadeau d’une valeur égale. Aussi, lors de mon troisième voyage, je me suis laissé inviter par mon ami qui a payé le restaurant, et offert un cadeau. Au moment de recevoir le présent, je me suis profondément incliné, le mal était ainsi réparé.

On parle de respect, mais quand il le faut, les Japonais savent aussi relever la tête : il s’agit du seul peuple à avoir subi deux bombardements nucléaires. Visiter Hiroshima au coucher du soleil est une expérience bouleversante : alors qu’on contemple les stigmates de cette apocalypse, on réalise que le Japon s’est relevé de toutes les catastrophes. Un journaliste américain racontait que dans les années 50, il était difficile d’imaginer qu’Hiroshima avait été ravagée par la bombe atomique tant les travaux de reconstruction étaient impressionnants. Sentiment renforcé à Nagasaki, ville d’une rare beauté. Quelques monuments témoignent encore de la sauvagerie de ces deux bombardements.

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En 1945, un habitant d’Hiroshima a retrouvé la maison de son oncle ravagé par l’incendie du bombardement. Il a ramené à pied une flamme à Tokyo. Plus tard, les flammes d’Hiroshima et de Nagasaki furent réunies en une seule qui, depuis 1945, n’a jamais cessé de brûler, entretenue religieusement par les moines du parc de Ueno.

La flamme d’Hiroshima et Nagasaki

 

Pour toutes ces raisons (en fait il me faudrait plusieurs articles…), le Japon a profondément changé le rapport que j’avais à l’Autre, et m’a donné l’impression d’avoir trouvé une civilisation si raffinée qu’elle parait, sur certains aspects, en avance sur la nôtre… Si, bien sûr, aucune civilisation n’est parfaite, celle du Japon a néanmoins beaucoup à nous apprendre. En tout cas en ce qui me concerne, c’est le cas, et je crois qu’il y a un peu de Soleil-Levant dans le personnage de Goowan et du peuple Kazarsse : le respect de soi et des autres, la philosophie fataliste de la Voie… De la même façon, Hiroshima et Nagasaki m’ont fait prendre conscience que l’Humanité ne sera jamais à l’abris d’une catastrophe majeure, susceptible de la faire régresser à l’âge de pierre… Pourvu que ce cataclysme n’arrive jamais.