Comme je le disais dans mon article précédent, en 2025 nous entrons dans une nouvelle ère… et Internet ne sera jamais plus comme avant. Le soutien de Marck Zuckerberg à Trump, les saluts nazis d’Elon Musk (ardent défenseur de l’extrême-droite allemande), la photo de réunion des géants du web autour du nouveau président des États-Unis d’Amérique façon 1933…
… tout cela a provoqué chez moi, et chez nombre d’amies autrices et d’amis auteurs, une prise de conscience. Pendant plus d’une décennie, nous avons délégué trop de pouvoirs à des réseaux sociaux que nous prenions au début pour de simples gadgets… et qui ont fini par changer la face du monde. La possibilité à n’importe qui de s’exprimer sur n’importe quoi a généré, après le Covid, une ère post-vérité qui se défie de la science, un monde dans lequel il est parfaitement possible d’affirmer que la Terre est plate, qu’il n’y a pas eu de changement climatique ou d’hommes sur la Lune, car c’est désormais aux scientifiques d’apporter la preuve du contraire… Un monde à l’envers.
Grâce à une armée d’algorithmes, Zuckerberg a créé des bulles de filtres qui ont une influence non négligeable dans la montée en puissance du djihadisme des années 2010, ainsi que du populisme… Aujourd’hui nous en payons les conséquences, parce que nous avons naïvement laissé entrer ces outils dans nos vies… ou plutôt le loup dans la bergerie. Bien que mon acte soit aussi dérisoire qu’une goutte d’eau dans l’océan, en l’espace d’une journée j’ai supprimé mes comptes Facebook, X, WhatsApp et Instagram… et aussi ridicule que cela puisse paraître je dois vous avouer qu’au moment du « click final » sur Facebook, j’ai ressenti une légère angoisse… c’est dire le sentiment de dépendance que cet outil a distillé dans mon esprit ! Mais à ma grande surprise j’ai également eu un sentiment grisant en découvrant Bluesky et tout un champ de possibles. L’idée d’entrer, tels des explorateurs, dans une nouvelle ère du numérique plutôt que de subir les lois des GAFA.
Par conséquent, avec l’ami Lilian Peschet nous nous sommes posées des questions fondamentales : « un réseau social est-il nécessaire à nos vies ? Migrer sur Bluesky, n’est-ce pas reproduire à nouveau les mêmes erreurs de l’Ancien Monde ? » D’où cette idée un peu folle qui a germé dans mon esprit : et si, nous tous, bâtissions un nouvel Internet ?
Fort de ce constat, de la même façon qu’un mécanicien a l’idée d’utiliser de vieux bolides de course pour les moderniser, j’ai pensé à nos chers blogs, des dinosaures numériques dont on aime gentiment se moquer, mais qui n’ont jamais vraiment disparu du paysage du web pour une raison bien simple : à la différence des réseaux sociaux, les blogs sont des médias ancrés dans la durée qui ont fait leurs preuves. Les articles sont bien plus faciles à retrouver, plus riches aussi grâce à leurs tailles qui permettent de développer une pensée, et de susciter des débats aisés à suivre via les commentaires. Mais l’élément le plus important, c’est la philosophie même du blog, qui ne repose pas sur l’immédiateté. Ecrire un billet prend du temps, le lire également… et les échanges sont tout aussi chronophages. Les blogs célèbrent une autre conception du temps, un Internet plus lent, à l’image de la Renaissance. Dans mon article Attendre (lisez-le… si vous avez le temps 😂), j’expliquais que
La Renaissance a beau être l’une des périodes les plus fécondes de l’histoire de l’Art, l’ancêtre du mail mettait un temps fou pour parvenir à sa « boîte de réception ». Pourtant, bien avant Internet, les humanistes de toute l’Europe entretenaient des conversations épistolaires grâce à la fascinante République des Lettres, peut-être le plus formidable réseau de tous les temps. À la recherche des textes perdus de l’Antiquité, Pétrarque écrivait à Boccace, Erasme correspondait avec Thomas More… Les discussions duraient des mois, parfois même des années. Mais ce décalage permettait à ces intellectuels de nourrir de fructueux échanges. Attendre si longtemps une réponse permettait probablement de réfléchir de manière approfondie à une conversation donnée, et ainsi de structurer sa pensée et son argumentation. C’est grâce à la lenteur des moyens de communication que la Renaissance artistique a eu le temps de mûrir, et de se déployer en plusieurs vagues.
Autrement dit, cette fameuse République des lettres constituait un espace immatériel qui transcendait les frontières et réunissait des humanistes comme s’ils étaient membres d’une même république invisible, à travers la création, les échanges épistolaires et les valeurs partagées…
Plutôt que de poster plusieurs fois par jour sur les réseaux sociaux, liker ou s’échanger des vidéos stupides sur Instagram, et si nous nous recentrions sur une république des blogs qui nous permettrait de nous réapproprier le temps ? De renoncer à l’immédiateté, la croissance, la course aux likes et aux abonnés et privilégier les contenus de qualité, qu’ils soient artistiques, scientifiques, philosophiques ou politiques ? D’écrire jamais plus d’un article par semaine, ou même un seul par mois, en se détachant de cette névrose du scrolling quotidien dans les transports en commun ? Au lieu de perdre tout ce temps sur les réseaux sociaux, pourquoi ne reviendrions-nous pas à la lecture de livres dans le train, à l’écoute d’audiobooks en voiture, que nous chroniquerions comme autrefois (et comme certains d’entre vous le font toujours) sur nos vieux blogs afin d’élever le débat ? Pourquoi ne produirions-nous pas du contenu qualitatif qui susciterait de vraies discussions respectueuses via des commentaires qui s’étaleraient dans la durée ? Pourquoi ne serions-nous pas tous « intellectuels », tous « écrivains », au sens propre des termes ?
L’idée peut paraître folle ou prétentieuse, mais faire confiance en notre intelligence collective pour entamer une décroissance, est-ce si inconcevable que cela ? Il s’agirait moins de bloguer que de promouvoir un nouvel art de vivre, passer du statut de l’internaute consommateur frénétique de réseaux sociaux à celui de créateur, avec tout ce que ce mot comporte de noblesse… Cela signifierait aussi retrouver la fameuse « nétiquette » des débuts d’Internet, courtoisie et politesse, mais surtout bienveillance, peu importe que nous soyons de droite ou de gauche… Ce n’est que par la vertu que tous ces populismes, et le fascisme rampant qui va avec, seront efficacement vaincus.
Traitez-moi d’idéaliste, de naïf ou de doux rêveur, mais je suis sûr que ce paradis perdu n’est pas si loin…
Amis blogueurs, si vous souhaitez tenter cette aventure collective, je vous proposer de placer ce logo d’Erasme « République des blogs » sur vos sites. Pour celles et ceux qui n’ont pas de blogs et souhaitent se lancer, vous avez l’embarras du choix… pour ma part je vous conseille le traditionnel WordPress que vous pouvez créer ici, je suis à votre disposition via les commentaires si vous avez besoin d’aide. Vous pouvez également me contacter sur Bluesky.
PS : n’hésitez pas à partager cet article sur vos réseaux, peu importe lesquels, « ce sont les gouttes d’eau qui forment les océans »…
Le monde change… et son pendant virtuel aussi. Alors que les IA se sont immiscées dans notre vie quotidienne, pour ma part, suite au message de Zuckerberg qui a annoncé que son réseau social ne sera plus vraiment modéré et livré aux fake news façon western, j’ai définitivement quitté Facebook.
Au fil des ans, sur ce réseau social j’ai assisté à une lente désertification du virtuel qui n’est pas sans rappeler Kafka, 1984 et Brazil : à cause des algorithmes, on ne voit plus les articles de ses proches… qui eux-mêmes ne voient plus nos posts. L’actualité se résume à des pubs et des vidéos destinées à occuper le temps de cerveau disponible, tandis les billets que j’écris sur ce blog sont censurés ou invisibilisés sur Facebook…
Derrière chaque crise, une opportunité : j’ai décidé d’investir de nouveaux réseaux comme Bluesky, sur ce dernier j’ai eu la surprise de découvrir que de nombreux amis auteurs y étaient déjà. Avec Bluesky, je retrouve enfin le Twitter de la fin des années 2000, libre, intéressant et convivial…. Un vent de fraîcheur qui fait plaisir.
Si vous voulez me rejoindre sur Bluesky, voici mon compte : @jsguillermou.bsky.social
Au commencement était le mythe. Il fut un temps où les légendes étaient orales, où les livres n’existaient pas. Angoissés à l’idée de perdre leurs traditions, les anciens réalisèrent que le folklore ne pouvait être mémorisé que par le biais d’un langage rythmique, les rimes. Ce fut la naissance de la poésie, qui permettait de répéter des textes sans les altérer, car la musique des poèmes se brisait à la moindre erreur de rime, ce qui garantissait la fidélité des récits.
Aujourd’hui, il nous paraît difficile d’imaginer un monde occidental sans écriture… mais par le passé, ce fut le cas. La Grèce des Âges Sombres était alors parcourue par des bardes itinérants, les aèdes, qui contaient des poèmes destinés aux nobles. Comme un musicien de jazz qui utilise une mélodie pour improviser sans partition, l’aède se livrait, avec sa cithare, à des variations pour interpréter des histoires à chaque fois uniques, sur la base de centaines de mythes, ce qui nécessitait une mémoire prodigieuse entretenue dès le plus jeune âge. Les vers étaient composés de phrases préparées d’avance, mais modulables. Ainsi, ce tisseur de mots qu’était l’aède intégrait dans ses épopées les ancêtres des nobles pour qui il jouait, raccourcissait ou allongeait la chanson en fonction de l’humeur de son auditoire, savait placer des fins à suspens afin qu’on lui demande de poursuivre son récit le lendemain soir, puis une autre nuit… jusqu’à ce que la cour se lasse et que l’aède aille vendre ses services ailleurs.
En ces temps bien lointains, les poèmes n’appartenaient à personne. Bien avant Internet, ils formaient une encyclopédie orale. Les contes enseignaient des notions de navigation, d’agriculture, d’architecture, de stratégie, des rites, plus généralement les coutumes et valeurs requises pour vivre en harmonie avec les dieux.
Quand l’écriture apparut, de nombreux Grecs furent choqués par ce profond changement culturel, car à la différence d’un dialogue avec un philosophe de chair et de sang, on ne pouvait pas échanger avec un texte, émettre des objections, nuancer… En lisant, on ne faisait que recevoir des idées. Socrate affirmait, dixit Platon, que
l’écriture produiraitl’oubli dans les âmes en leur faisant négliger la mémoire (…) car, quand ils auront beaucoup lu sans apprendre, ils se croiront très savants, et ils ne seront le plus souvent que des ignorants de commerce incommode, parce qu’ils se croiront savants sans l’être..
Fixer une histoire par écrit revenait aussi à condamner toutes les autres versions. Ce sacrifice fut terrible. Combien de chefs d’oeuvres de la tradition orale ont-ils été perdus ? On ne le saura jamais, mais il y eut aussi des répercussions positives : une histoire ne dépendait plus de la mémoire limitée d’un aède. Grâce à l’écriture, l’Homme eut accès à une immense mémoire collective, le rêve des anciens qui craignaient que le savoir ne tombe dans l’oubli. De plus, utiliser des moyens techniques comme les vers n’était plus nécessaire. Avec la diffusion de l’alphabet, il fallait désormais connaître moins de trente signes pour écrire, et non des milliers de cunéiformes ou de hiéroglyphes, ce qui impliquait que l’écriture n’était plus réservée à une élite religieuse de scribes**, la parole était donnée aux marginaux. Le poète berger Hésiode dénonça dans les Travaux et les Jours les juges corrompus « avaleurs de jambons », tandis que de femmes grecques, dont les livres ont hélas été perdus à jamais, s’illustrèrent : Corinna, Télésille, Myrtis, Praxilla, Eumétis (aussi appelée Cléobuline), Boiô, Érinna, Nossis, Moïro, Anytè, Moschiné, Hédylé, Philinné, Mélinnô, Caecilia Trebulla, Julia Balbilla, Damô, Théosébéia… et Sappho, à l’origine de ce poème sublime et subversif destiné à sa bien-aimée
Il me semble l’égal des dieux cet homme Qui devant toi est assis Et, proche, t’écoute parler doucement Et rire en suscitant le désir Cette vision dans ma poitrine a ébranlé mon coeur Si je te regarde, même un instant, je ne peux plus parler Mais ma langue se brise, Un feu subtil court aussitôt sous ma peau Avec mes yeux je ne vois plus rien Mes oreilles bourdonnent Sur moi une sueur glacée se répand Un tremblement m’envahit toute Je suis plus verte que l’herbe Et d’une morte j’ai presque l’apparence
Sappho
Grâce à des inscriptions antiques, on sait qu’à Taos et à Pergamme, des femmes allaient à l’école.
Cette diffusion de l’écrit et de l’alphabet entraîna un développement de l’esprit critique sans précédent : la lecture d’un papyrus permettait de prendre une pause pour réfléchir sur son contenu, contrairement à un spectacle basé sur l’art oral. Il était même possible d’écrire soi-même des oeuvres philosophiques dans lesquels on remettait en question l’ordre établi. La parole était enfin donnée aux gens ordinaires tels que Archiloque, enfant batard d’un noble grec et d’une esclave barbare, qui fut mercenaire et poète. Alors que les mères spartiates demandaient à leurs fils de revenir victorieux avec leurs boucliers au bras ou « couchés dessus », c’est-à-dire morts, Archiloque eut le courage d’avouer que
ce bouclier, que bien malgré moi j’ai abandonné dans les buissons, une arme irréprochable, c’est aujourd’hui un Thrace qui le brandit. Mais j’ai sauvé ma peau. Que m’importe ce bouclier ? Adieu. J’en achèterai un autre aussi bon.
Anecdote émouvante, les papyrus étaient copiés par des esclaves cultivés, des intellectuels qui adoraient le savoir, mais qui avaient eu le malheur de perdre leur liberté suite à une guerre ou des dettes : à cette époque, n’importe quelle personne libre vivait dans l’angoisse de se retrouver un jour esclave … Si nous pouvons lire la pensée de Socrate, Platon et Aristote, c’est grâce à ces nombreux anonymes qui ont tant souffert, des amoureux de la littérature qui ont recopié mot après mot quantité d’oeuvres inestimables, parfois au péril de leurs vies : ce fut le cas de libraires romains, (le terme librarius désignait à la fois le copiste sur commande et le libraire, il s’agissait d’un même métier) crucifiés par l’empereur Domitien à cause d’un livre de l’historien Hermogène de Tarse, lui-même exécuté. L’historien Cremutius Cordus connut le même sort, son livre Histoire des guerres civiles de Rome fut condamné à être brûlé. En prenant des risques inouïes, sa fille Marcia conserva en secret l’unique exemplaire et, plus tard, commanda de nouvelles copies. C’est grâce à elle que certains précieux fragments de ce livre sont parvenus jusqu’à nous. Une autre femme, Sulpicia, la seule poétesse romaine dont nous connaissons les oeuvres, fit également preuve d’un grand courage. Issue d’une famille riche, elle osa raconter son amour impossible avec un homme d’une classe inférieure, Cerinthus. Voici un extrait touchant d’un de ses poèmes
Je suis heureuse d’avoir commis cette faute. Le révéler et le crier. Non, je ne veux pas confier mon plaisir à l’intimité stupide de mes notes. Je défierai la règle, Je suis écoeurée de feindre de leur obéir. Nous avons été dignes l’un de l’autre, qu’on se le dise. Et que celle qui n’a pas d’histoire raconte la mienne.
Pendant l’Antiquité, la production de papyrus explosa, et l’idée d’une institution qui contiendrait tout le savoir du monde, de la Grèce à l’Inde, s’imposa, un centre de recherche extraordinaire, habité par les meilleurs savants de l’époque, qui réunit jusqu’à 500.000 livres : la bibliothèque d’Alexandrie. Les oeuvres étaient généralement sans titres, on les désignait par la première phase, par exemple Enûma Eilshe, en akkadien « Lorsqu’en haut ». On pouvait aussi les désigner par la fonction (« Pour prier le Dieu-Tempête »). Les premiers bibliothécaires d’Alexandrie étaient des philologues qui cherchaient les sources les plus anciennes pour corriger les inévitables erreurs de copies et de traduction, et ainsi obtenir les textes les plus fidèles aux oeuvres originales. La collection de cette bibliothèque était si vaste qu’Aristophane de Byzance lisait chaque papyrus dans l’ordre pour connaître par coeur leur rangement (il fut l’inventeur des accents et de la ponctuation), Callimaque fut même contraint de créer un catalogue de 120 rouleaux juste pour dresser l’inventaire. Pour contrer la bibliothèque de Pergame, l’Egypte interdit l’exportation de papyrus… ce qui entraîna la naissance du « parchemin », dont le nom signifie « peau de Pergame ».
Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette volonté de collectionner des livres fut critiquée par un philosophe et non des moindres, le stoïcien Sénèque :
Les dépenses occasionnées par les études, et qui sont les plus honorables de toutes, ne me paraissent raisonnables qu’autant qu’elles sont modérées. Que me font ces milliers de livres, ces bibliothèques innombrables, dont, pour lire les titres, toute la vie de leurs propriétaires suffirait à peine ? Cette multiplicité des livres est plutôt une surcharge qu’un aliment pour l’esprit ; et il vaut mieux s’attacher à peu d’auteurs, que d’égarer, sur cent ouvrages, son attention capricieuse.
Quatre cent mille volumes, superbe monument d’opulence royale, ont été la proie des flammes à Alexandrie. Que d’autres s’appliquent à vanter cette bibliothèque appelée par Tite-Live le chef-d’œuvre du goût et de la sollicitude des rois. Je ne vois là ni goût, ni sollicitude : je vois un luxe littéraire , que dis-je, littéraire ? ce n’étaient pas les lettres, mais l’ostentation qu’avaient eue en vue les auteurs de cette collection. Ainsi, tel homme, qui n’a pas même cette teinture des lettres qu’on exige dans les esclaves, a des livres qui, sans jamais servir à ses études, sont là pour l’ornement de sa salle à manger. Qu’on se borne donc à acheter des livres pour son usage, et non pour la montre.
Un papyrus anonyme intitulé Contre un ignorant qui achetait beaucoup de livres explique avec rage que
Celui qui achète des livres pour ne pas les lire, que fait-il à part donner du travail aux souris, un repaire aux mites et des coups aux esclaves qui ne les surveillent pas assez ?
Malgré la fin de la bibliothèque d’Alexandrie, durant l’Antiquité romaine le support écrit ne cessa d’évoluer, le papyrus céda très progressivement la place au codex, un ensemble de tablettes attachées par des anneaux ou des cordelettes, jusqu’au moment où on remplaça les petites plaques en bois ou en métal par des feuilles de parchemin ou de papyrus. Les Romains apprirent à coudre ces feuilles entre elles pour les relier, ils inventèrent « l’art de la reliure ». Les pages étaient protégées par des couvertures en bois doublées de cuir, et l’on prie l’habitude d’écrire les titres sur les « dos » des livres. Le codex était plus robuste que le papyrus, mais aussi beaucoup plus pratique : on pouvait le cacher, le ranger plus facilement, se rendre à un chapitre sans déplier l’intégralité d’un rouleau, lire n’importe où, d’une main. Le codex prenait moins de place, était léger, tandis qu’on pouvait écrire des deux côtés d’une feuille. À surface égale, le codex permettait d’écrire six fois plus que sur un rouleau, Martial affirmait que les quinze rouleaux des Métamorphoses d’Ovide tenaient dans un seul codex. Le livre moderne était né, une innovation technologique antique vieille de près de deux mille ans… autant dire une plus grande durabilité que nos disquettes des années 90, devenues obsolètes et illisibles pour 99,9% des ordinateurs actuels…
Le plus ancien codex conservé avec sa reliure (cuir avec languette et cordon), III ou Ve siècle après J.-C.
Plus tard, au Moyen-Âge, il y eut une nouvelle révolution culturelle : un beau jour, les moines copistes découvrirent avec effarement qu’un homme, Gutenberg, avait trouvé le moyen de se passer d’eux et d’imprimer en série des livres grâce à une machine diabolique. Dans son Histoire de l’imprimerie (1854), l’imprimeur Paul François Dupont raconte que
Lorsque les premiers ouvrages eurent été imprimés à Mayence, Fust (NDLA : le banquier qui finança Gutenberg) en envoya à Paris des exemplaires, et il chargea des agents de les vendre . Il s’y rendit lui-même plus tard et exerça son commerce sous les yeux de la Sorbonne. Comme on ne connaissait pas encore l’usage des caractères imprimés, on prit ces volumes pour des manuscrits, tout en ne se rendant pas compte de leur parfaite identité, et on les paya fort cher. Mais les copistes, effrayés pour leur industrie, présentèrent aussitôt requête au parlement et obtinrent que tous les livres venus de l’étranger seraient saisis et confisqués. Les ornements en encre rouge, qu’on disait, en ces temps d’ignorance, avoir été tracés avec le sang des copistes, donnèrent lieu au soupçon, puis à l’accusation de magie (NDLA : par la suite, Louis XI fit libérer Fust).
Avec cette invention révolutionnaire, l’utilisation des paragraphes, titres, chapitres, paginations, tables des matières et notes de bas de page se systématisa. Comme à l’époque de la transition de l’oral vers l’écrit, il y eut des voix pour s’émouvoir de la fin d’un monde, celui de l’artisanat d’oeuvres uniques « collectors » recopiées à la main, richement illustrées par des enluminures, au profit d’une production de masse… mais là encore, l’innovation technique permit des avancées sociales majeures. La culture n’était plus réservée à une élite de moines, tandis que les tirages élevés des livres assuraient une meilleure sauvegarde de la connaissance. La bibliothèque d’Alexandrie n’a en fait jamais cessé d’exister : malgré les incendies, les autodafés des fanatiques et les ravages du temps, son idéal, collecter le savoir du monde, s’est transmis de génération en génération.
Aujourd’hui, si Internet, la numérisation et l’Intelligence Artificielle suscitent une fois encore des craintes légitimes concernant la transmission de la culture, grâce au progrès technique nous accomplissons un vieux rêve de l’Humanité : rendre le savoir universel afin d’éviter qu’il ne sombre dans l’oubli. Nos tablettes tactiles épousent les formes des tablettes de pierre antiques, avec les fenêtres de nos navigateurs nous « scrollons » (de l’anglais scroll, rouleau) de haut en bas du contenu numérique comme s’il s’agissait de papyrus, nous avons accès à une somme de connaissances qui auraient fait rêver les anciens.
Que nous soyons lectrices ou lecteurs, autrices ou auteurs, libraires, bibliothécaires, éditrices ou éditeurs, correctrices ou correcteurs, nous sommes toutes et tous les lointains héritiers de la bibliothèque d’Alexandrie.
Pour aller plus loin
Je ne saurais trop vous conseiller le chef-d’œuvre qui m’a inspiré ce modeste billet, l’infini dans un roseau d’Irene Vallejo, plus qu’une histoire du livre façon Sapiens, une fabuleuse odyssée à travers les millénaires. C’est l’un des ouvrages les plus passionnants qu’il m’ait été donné de lire.
*Durant l’Antiquité, la lecture se faisait à voix haute, on croyait que les mots possédaient un pouvoir sacré **Il faut signaler un fait important : le premier écrivain de l’Histoire était une femme au destin incroyable, la poétesse Enheduanna
La philosophe et astronome Hypatie, symbole de la bibliothèque d’Alexandrie
C’est non sans une grande émotion que j’ai reçu les retours de trois bêta-lecteurs concernant le Loup d’Andrinople dont je vous parlais dans l’article précédent… et ils sont plus que positifs. Je suis particulièrement ému : en temps normal, au niveau de mes premiers jets, je suis plutôt un auteur « laborieux », j’ai en effet écrit 15 versions des pirates de l’Escroc-Griffe avant d’être publié ! Or, pour la première fois dans ma vie d’écrivain, la V1 d’un de mes manuscrits a suscité beaucoup d’enthousiasme. Même si un texte est toujours perfectible, le Loup d’Andrinople est pour l’instant LE roman que j’ai écrit dont je suis le plus fier. Je vais, bien sûr, prendre en compte les remarques pertinentes de mes bêta-lecteurs, puis procéder à une soumission éditoriale avant le 31 décembre, notamment pour une grosse maison. Je vous livre en exclu le pitch, j’espère qu’il vous plaira :
Surnommé le Loup d’Andrinople, le soldat romain Élien de Syedra a reçu pour ordre du fanatique empereur chrétien Théodose d’incendier la bibliothèque d’Alexandrie, mais en l’espace d’une nuit son directeur va révéler à Élien des manuscrits secrets qui vont bouleverser ses certitudes et, peut-être, changer le cours de l’Histoire… Un thriller ésotérique qui se déroule à la fin de l’Empire romain sur fond d’hérésies et de querelles théologiques.
Le vrai personnage principal de mon livre, c’est la bibliothèque d’Alexandrie elle-même. À ma grande surprise, il n’y a jamais eu de grand roman lui étant totalement consacré, une anomalie dans l’histoire de la Littérature ! Sans vouloir me montrer prétentieux, j’ai l’audace de croire que ce sera désormais le cas avec le Loup d’Andrinople, à mi-chemin entre le Nom de la Rose et Cartographie des nuages, qui a lui-même inspiré le film Cloud Atlas.
Cet adoubement de mes bêta-lecteurs constitue pour moi la fin d’une longue traversée du désert éditorial, car depuis 2016 je n’ai plus publié de romans (seulement trois nouvelles). J’ai pourtant écrit l’intégralité de la nuit du Givre-Mort, un manuscrit que je trouve « pas mal »… « Pas mal », cela signifie, à mes yeux, qu’il n’est pas assez bon pour succéder aux pirates de l’Escroc-Griffe. Le Loup d’Andrinople sera donc, enfin, le fameux quatrième roman que je cherche depuis 2016 au sein des méandres de mon labyrinthe mental. Être publié en 2026 serait une belle date symbolique…
Pendant que mes bêta-lecteurs lisaient le premier jet du Loup, j’en ai profité pour me lancer dans un énorme chantier : la version 3 du Moine de Samarcande. Il s’agit moins d’une réécriture proprement dite que d’un « taillage de haie » (désolé, je n’ai pas d’autre image en tête 😂) afin d’obtenir une version plus épurée de ce récit initiatique. Une version plus orientale, contemplative, l’histoire d’un maître bouddhiste et de son élève qui voyagent dans le désert du Taklamakan.
Je pense que ce sera clairement la bonne version… à condition d’user de la tronçonneuse et de passer de 660.000 signes avec espace à 500.000 signes !
Il faudra pour cela supprimer des personnages et en introduire d’autres plus subtilement au fil de l’’intrigue… ce qui va amener beaucoup plus de tension dramatique.
Si vous désirez en savoir plus sur ma trilogie de l’Orient, je serai en dédicace au Cultura de Terville le 22 novembre pour le recueil de nouvelles dans lequel je suis publié, Génies du crime, aux éditions Livr’S, j’ai hâte de bavarder avec vous !
Ça y est, j’ai vaincu la malédiction, j’ai enfin réussi à écrire un petit roman ! Cela faisait des années que je rêvais d’un format court. J’ai terminé le premier jet du Loup d’Andrinople, un thriller ésotérique qui se déroule à la bibliothèque d’Alexandrie… et, cerise sur le gâteau, c’est probablement le livre qui m’a procuré le plus de plaisir à écrire. Une première bêta-lectrice au regard aiguisé l’a lu et aimé, je suis dans les corrections. Comme je vous l’avais expliqué, le Loup d’Andrinople possède un lien avec le Moine de Samarcande, mon autre projet en cours de réécriture… Il est temps de vous en dire plus. Comme vous le savez peut-être, le Moine de Samarcanderaconte l’histoire de Zhiyan, un soldat chinois du IXe siècle qui part sur les routes de la Soie en quête d’un remède pour sauver la fille de l’empereur, malade, une femme dont il est éperdument amoureux.
Il s’agit d’une épopée romanesque et historique se déroulant en Asie Centrale, aussi bien que d’une oeuvre contemplative à la lisière du fantastique, ésotérique… Cet ésotérisme est précisément le lien avec le Loup d’Andrinople. Bien que les deux récits soient totalement indépendants, ils traitent de réincarnation et possèdent une connexion profonde.
L’aventure éditoriale ne s’arrêtera pas là car j’ai un autre livre en tête, dont l’action se déroulera au Japon, pays que j’ai visité à quatre reprises et auquel je suis très attaché, l’ayant découvert enfant. Ce troisième roman s’intitulera Sur la route de Funaya et constituera l’ultime volet de cette vraie-fausse trilogie avec, de nouveau, une histoire autonome qui prendra tout son sens lorsque vous aurez lu les deux autres romans.
Il m’aura fallu (comme pour les pirates de l’Escroc-Griffe !) une dizaine d’années pour écrire cette trilogie de l’Orient, mais cette dernière me tient particulièrement à coeur, car elle est le miroir de ma vie spirituelle. J’ai commencé à méditer quotidiennement il y a dix ans, en 2014, au moment d’écrire cet article. Deux ans plus tard j’ai pris refuge* auprès d’un maître, dans un temple tibétain… et il y a un mois et demi, il m’est arrivé une expérience singulière qui m’a profondément changé, en bien. Tout avait pourtant mal débuté avec cette journée particulière où j’appris en quelques heures plusieurs mauvaises nouvelles, dont un deuil et une rupture sentimentale.
Un doux soir d’été, j’ai pris le temps de m’asseoir sur un banc, avec le sentiment que cette vague d’événements négatifs possédait une seule signification : s’il s’agissait d’abandons, cela signifiait que je devais lâcher prise. J’ai alors été submergé par une paix comme je n’en ai jamais ressenti auparavant, le plaisir d’être simplement vivant, de la gratitude. Ce soir-là, j’ai déambulé dans les rues de Metz, souri à des inconnus, le coeur léger. Bien que ma vie ne soit pas parfaite, durant cette nuit j’ai réalisé que je possédais absolument tout pour être heureux, un toit sur la tête, de quoi manger… et que je n’avais besoin de rien de plus. Cela ne m’empêche pas d’avoir des projets littéraires, mais j’ai ce sentiment apaisant, à 47 ans, d’avoir atteint tous mes objectifs, d’être rassasié par la vie au point où j’ai beaucoup moins de « désirs », si ce n’est l’envie d’être en harmonie, à mon humble niveau, avec les personnes qui souffrent autour de moi, tout en étant délivré du syndrome du sauveur et des dépendances affectives. J’ai appris à me détacher des relations toxiques, sans éprouver en retour de haine, de ressentiment ou de colère.
Le lendemain de cette étrange soirée, tout paraissait plus lumineux. Au fil des semaines, j’ai parfois eu l’impression que certains bruits de la ville, habituellement désagréables, avaient changé. Un matin, j’ai entendu un ouvrier utiliser un aspirateur souffleur pour les feuilles mortes, le son de la machine ressemblait à un mantra agréable, un « AH » qui m’a donné le sourire.
Je pensais que ce phénomène serait temporaire, mais en réalité ce sentiment de paix ne m’a plus quitté, comme le ressac d’une vague qui va et vient avec une intensité variable, mais qui demeure présente en moi. Il s’est même passé des petits « miracles » : depuis mon adolescence j’éprouvais une mélancolie, je sentais toujours quelque part dans mon esprit la présence subtile de cet ami intime qui m’avait tant tourmenté pendant ma dépression l’année dernière, au point de le surnommer mon ombre… et la « voix » de cette ombre s’est tue. Elle a totalement disparu de mon esprit, ce qui n’était jamais arrivé auparavant. J’ai la conviction que cette noirceur s’en est allée à tout jamais. Dans la foulée j’ai arrêté de fumer… et je sens que, là encore, c’est définitif.
J’ai l’impression d’avoir trouvé ma propre voie/voix spirituelle. J’anime un atelier d’écriture sakado orienté développement personnel, ainsi que des séances de méditation laïques une fois par semaine pour des collègues de boulot qui me les ont demandées. Le « hasard » a fait qu’une amie d’une association m’a contacté cet été pour remplacer à la dernière minute une personne qui devait animer une journée de méditation… et comme le courant est bien passé avec les participants, l’association a programmé d’autres sessions. On dirait que l’univers me pousse à emprunter cette voie.
Ironie du sort, pendant mes dix années de bouddhisme tibétain j’ai rempli mon esprit avec quantité d’ouvrages sur la voie progressive**, jusqu’à ce fameux soir où j’ai réalisé l’importance du vide. Le secret ultime de la méditation… c’est qu’il n’y en a pas. Il n’y a rien à chercher. En fait, il n’y a même pas de méditation et de non-méditation, de dualité : faire la vaisselle, prendre une douche, accomplir le ménage… Tout est prétexte pour demeurer en conscience, sans accorder d’importance au monologue du mental. Le karma, autrement dit l’état d’esprit, est l’aimant qui conditionne la perception de la réalité : comme je le dis souvent, un individu au karma négatif qui se rend à son travail et oublie son parapluie va pester lorsqu’il subira une averse en chemin. Cet événement le rendra de mauvaise humeur, au moment d’arriver à son lieu de travail, il est même possible qu’il se dispute avec ses collègues de boulot, qu’il grommelle « de toute façon la journée avait mal commencé ».
À l’inverse, au moment d’être trempée par la pluie, une personne au karma positif, donc avec un bon état d’esprit, va éclater de rire… et passer une journée radicalement différente. Pourtant, à la base, il s’agit du même événement qui a, cependant, généré deux univers mentaux distincts. La souffrance, le samsara, vient du fait que la plupart des gens se disent « je serai heureux quand j’aurai atteint tel objectif », un nouveau travail mieux payé, l’amour, un voyage, une maison plus spacieuse, le dernier iPhone… mais le drame vient du fait qu’il y a toujours un nouvel objectif qui, insidieusement, remplace peu à peu le précédent. C’est le désir qui cause tant de malheurs***. De la même façon qu’un pauvre va dormir sans le savoir sur un coussin rempli d’or, nous n’avons pas conscience que la satisfaction, le nirvana, est déjà en nous, pour peu que nous sachions contempler ce trésor intérieur.
Dans ces conditions, le samsara et la nirvana sont les deux faces illusoires de la même pièce. Il n’y a pas de dualité, un « moi » et des « gens » ou des événements qui nous font obstacle, car l’obstacle est le chemin. Sans la boue, pas de lotus.
Je suis persuadé que tous les ésotérismes, philosophies humanistes et grandes spiritualités, comme le gnosticisme chrétien, le soufisme musulman, la kabbale juive, le stoïcisme et bien évidemment le bouddhisme, enseignent une seule vérité : nous sommes les neurones d’une même conscience globale. Si la loi du karma fonctionne si bien, c’est parce que lorsque je fais du mal à autrui, en réalité je me fais du mal. Je ne peux pas changer les autres ou l’univers, mais je peux modifier mon état d’esprit, et c’est une nouvelle extraordinaire. La vie est aïkido : il n’y a pas d’ennemi extérieur ou intérieur à combattre, il suffit de suivre le courant et les tensions se dissipent. Comme l’enseigne la méditation zen, « observer ses propres pensées, comme des nuages qui disparaissent »…
* « Prendre refuge » est une expression signifiant « devenir bouddhiste ». La prise de refuge est un peu une cérémonie équivalente au baptême chrétien.
** Le bouddhisme tibétain est dit « gradualiste », l’Eveil peut être atteint dans cette vie à condition de passer des années à pratiquer des techniques tantriques axées sur la purification du karma et la transformation des désirs. Cette approche est, en apparence, opposée au « subitisme » qu’on retrouve dans le zen, avec un Eveil « soudain ». En réalité, ces deux conceptions sont complémentaires.
*** Le constat est le même pour les ruminations du passé… autant d’hallucinations du mental qui nous empêchent d’être dans le présent.
J’ai une excellente nouvelle à partager ! J’en suis d’autant plus heureux que j’ai traversé un été compliqué : le voyage dans le désert du Taklamakan est reporté d’un an car depuis le Covid il est devenu complexe, coûteux (et dangereux) d’organiser une telle expédition… mais celles et ceux qui me connaissent savent que je suis têtu et que je n’ai pas dit mon dernier mot ! Le manuscrit du Moine de Samarcande a également été victime d’aléas car je me suis rendu compte que j’avais beaucoup trop de personnages, si bien que l’intrigue est devenue un pavé de 650.000 signes… gare à l’indigestion ! Le manuscrit va entamer une cure d’amaigrissement à travers une réécriture totale afin d’obtenir une troisième version plus courte et plus épurée qui, cette fois, sera la bonne ! Comme le disent les stoïciens : « l’obstacle est le chemin ».
Passons maintenant à LA bonne nouvelle : pendant que je laissais reposer le Moine de Samarcande, j’ai repris le manuscrit de l’autre roman qui va former, avec le Moine, ce que j’appelle la trilogie de l’Orient : trois livres a priori totalement indépendants qui auront néanmoins une valeur ajoutée pour celles et ceux qui auront lu la trilogie dans son intégralité. Le manuscrit dont je parle est le Loup d’Andrinople, un vieux projet datant de 2016, à l’époque trop costaud pour moi, que j’ai enfin terminé ! Il s’agit d’un thriller ésotérique qui se déroule à la bibliothèque d’Alexandrie à la fin de l’Empire romain sur fond d’hérésies, de querelles théologiques et d’incendie… Il y a un lien entre le Loup d’Andrinople et le Moine de Samarcande, mais je n’en dirai pas plus…
En dehors du fait d’avoir pris un pied immense à l’écrire, je suis très fier de ce nouveau bébé de papier, qui pour le coup est un petit projet de par son épaisseur : 120.000 signes, soit la taille d’une novella*… J’ai vaincu une malédiction personnelle car, jusqu’à aujourd’hui, j’étais infoutu d’écrire un petit roman sans qu’il ne devienne un pavé, c’est chose faite désormais ! Je suis en train de corriger le premier jet, qui va être lu par Fred, mon (sévère) bêta-lecteur fétiche fin septembre, ensuite viendront les corrections. Si tout se passe bien, j’effectuerai une soumission éditoriale à la fin de l’année ou au plus tard début 2025. Le Loup d’Andrinople sera donc le premier volume de cette (fausse) trilogie qui grandit dans ma tête depuis huit ans, soit l’âge de mon fils, tempus fugit…
Si vous voulez en savoir plus, je serai ravi de discuter de tout ça en vrai au festival Etrange Grande, je serai en effet en dédicace pour le recueil de nouvelles Génies du crime (j’ai écrit l’une des histoires), sur le stand des éditions Livr’S… Au plaisir de vous retrouver !
* une novella est un tout petit livre du genre de ceux d’Amélie Nothomb, entre le roman et la nouvelle, d’où son nom.
Parfois, un deuil permet de mûrir à un point qu’on ne soupçonne même pas, de devenir une meilleure personne. C’est ce qui m’arrive en ce moment avec la perte d’un membre de ma famille, une histoire cruelle sur laquelle je ne souhaite absolument pas m’épancher, mais qui m’a conduit à m’intéresser au stoïcisme, une philosophie datant de la Grèce antique. Je trouve cette sagesse très complémentaire du bouddhisme que je suis, et incroyablement positive, car si le stoïcisme enseigne qu’on ne peut pas changer les autres, et encore moins éviter les drames de l’existence, on peut néanmoins changer soi-même. D’où cette idée fascinante du stoïcisme, « l’obstacle est le chemin », qui me fait beaucoup penser au « sans la boue pas de lotus » du zen : ce sont les épreuves qui nous forment.
Le stoïcisme rejoint en fait le concept de karma positif et négatif, déterminé par son propre mental : si en allant à mon travail je suis surpris par la pluie, je peux me mettre en colère et me gâcher tout seul la journée… ou bien éclater de rire. C’est le regard qu’on porte sur l’existence qui lui donne tout son sens.
Cet état d’esprit ne concerne pas que le deuil, il permet également d’accepter qu’au cours de la vie des proches s’éloignent et, dans le même temps, faire de nouvelles rencontres, laisser la porte ouverte à des retrouvaille, écouter des amis à l’apparence joviale raconter des difficultés dont on ne soupçonnait même pas l’existence. Loin d’être déprimante, cette période de ma vie est extrêmement riche, pleine de sens : j’ai en effet compris que le stoïcisme n’était pas le savoir théorique que j’ai étudié à l’université, mais bien une philosophie pratique qu’il faut appliquer au quotidien, comme une spiritualité orientale.
C’est dans cette optique que je me lève avant le réveil pour effectuer ma méditation quotidienne, faire du sport et suivre des pratiques stoïciennes totalement en phase avec le bouddhisme que je suis : le principe memento mori, en français « souviens-toi que tu vas mourir », qui consiste à vivre comme si ce jour était le dernier et donc se concentrer sur le positif. Loin d’être morbide, cette sagesse est libératrice : l’Hagakure, le code des samouraïs, ne dit pas autre chose.
Memento mori, c’est aussi se sentir reconnaissant d’être vivant, et le soir penser à trois moments qu’on a apprécié dans la journée, faire un bilan de ce qui a été réussi et de ce qui peut être amélioré… Memento mori, c’est également ne plus perdre de temps et travailler tous les jours sur mes futurs romans.
Je réalise que j’arrive à un stade de ma vie où je suis satisfait de ce que j’ai, sans attentes : j’ai renoué avec le petit enfant au fond de moi qui a manqué d’affection durant ses jeunes années. En veillant sur lui, je grandis. J’aime passer du temps seul à prendre soin de moi, à davantage me faire plaisir, à m’affirmer aussi, poser des limites et ne plus être « trop gentil ». Cultiver l’amour de soi n’est pas du narcissisme, car on ne peut pas véritablement s’occuper des autres si on ne sait pas s’occuper de soi.
Que ce soit pour un ami, une relation sentimentale ou pour un deuil, on ne craint plus de perdre l’Autre quand on sait qu’en étant soi-même son meilleur ami, on est jamais vraiment seul. Aimer l’Autre, c’est paradoxalement être moins dépendant de lui et accepter qu’il soit libre, accepter l’impermanence de l’existence.
Accepter d’être serein.
Pour aller plus loin :
Les Pensées de Marc Aurèle, un petit livre passionnant et émouvant
un livre tout aussi passionnant, Comment devenir un philosophe grec
Film magistral inspiré de l’œuvre culte du génie visionnaire Franck Herbert, Dune Partie 2 a été à la hauteur de mes attentes, particulièrement élevées. Il faut dire qu’en tant que fan absolu du réalisateur Denis Villeneuve, j’avais été impressionné par Dune Première Partie et la capacité du cinéaste canadien à se détacher de l’adaptation de David Lynch pour livrer sa propre version, un film à l’esthétique minimaliste, très éloignée du baroque industriel du premier long-métrage des années 80 (que j’adore pourtant).
Il faut dire que Villeneuve est un cinéaste à part, un auteur à la sensibilité européenne tel que peut l’être Christopher Nolan, preuve en est avec sa façon de concevoir un film : contrairement à beaucoup de réalisateurs, Villeneuve dresse d’abord un storyboard de son projet, scène par scène, avant d’écrire le scénario et les dialogues, afin que son récit soit le plus show don’t tell possible. Son but est de vouloir faire ressentir les émotions plutôt que d’expliquer son univers via des dialogues comme Lynch… quitte à renoncer au projet (vain) d’être parfaitement fidèle au livre de Herbert, une tâche impossible à accomplir. Villeneuve privilégie l’immersion, et c’est particulièrement le cas dans Dune Partie 2 : lorsque Paul chevauche pour la première fois un ver des sables, on a l’impression d’être aveuglés par les grains de sable. La bataille finale est toute aussi saisissante, avec ses impacts nucléaires, ses attaques de vers, ainsi que ses hordes de Fremens fanatisés… mais chez Villeneuve, jamais la forme ne prime sur le fond. Le réalisateur livre en effet une puissante réflexion métaphorique sur l’intégrisme, symbolisé par le personnage du charismatique Stilgar.
Un intégrisme largement exploité par les puissances politiques dans Dune, notamment l’organisation du Bene Gesserit qui, à des fins de propagande, distille depuis des siècles des légendes sur l’arrivée d’un messie chez les Fremens… jusqu’au moment où le djhad survient et devient hors de contrôle.
Même s’il a pris certaines libertés en délaissant certains personnages du roman, Villeneuve a parfaitement conservé la force visionnaire du livre de Franck Herbert, qui avait prévu les tensions au Moyen-Orient autour du pétrole (« l’Epice »), le 11 septembre et le djihadisme, parfois instrumentalisé par l’Occident comme ce fut le cas en Afghanistan lors de la Guerre Froide contre l’Union Soviétique ou bien en Irak… Une réflexion très adulte qui montre que la Science-Fiction n’est jamais aussi efficace que lorsqu’elle parle de notre présent.
Le triomphe de Dune Partie 2 au cinéma est pour moi révélateur d’une attente chez le grand public : alors que les années 2010 ont été marquées par le règne de Marvel et des super-héros, et par l’échec artistique de Disney avec sa pitoyable trilogie Star Wars, on assiste désormais au plébiscite d’une SF moins americano-centrée, plus mature… et pas seulement au cinéma.
En l’espace de quelques années, la littérature de SF est redevenue une source d’inspiration majeure pour le petit et le grand écran, avec le retour des récits subversifs : je pense en particulier à Fondation d’Isaac Asimov, l’autre grand cycle de la SF avec Dune, qui a donné lieu à une série profondément originale sur Apple TV. Une oeuvre philosophique qui se détache (beaucoup) des romans originaux, mais qui nourrit une véritable réflexion sur la décadence d’une civilisation impérialiste avec cette question fondamentale : qu’est-ce que le pouvoir ? Pour moi, ce renouveau de la SF a été initié en 1999 par l’écrivain américain d’origine chinoise Ted Chiang, auteur d’une nouvelle poignante, l’Histoire de ta vie, adaptée par Denis Villeneuve dans son chef d’oeuvre, Premier Contact.
Le fait qu’un grand écrivain tel que Ted Chiang soit d’origine chinoise n’est pas un hasard : alors que la SF était traditionnellement dominée par les auteurs anglo-saxons, on observe une orientalisation du genre avec l’arrivée d’auteurs étrangers qui amènent un vent de fraicheur, une sensibilité particulière. Je pense notamment à Ken Liu, l’auteur de la magnifique nouvelle Mono no aware, une histoire dans laquelle il est question d’espace et de spiritualité.
On retrouve cette sensibilité orientale dans le film The Creator, qui a marqué les esprits en proposant, pour un budget bien inférieur aux long-métrages Marvel, un spectaculaire récit non manichéen racontant une opposition idéologique entre Orient et Occident : dans un futur proche, l’armée américaine se livre en effet à une guerre contre des intelligences artificielles qui se sont développées en Asie. Ces dernières ont atteint un tel niveau d’évolution que certains robots ont développé une vraie spiritualité en devenant des moines bouddhistes… mais sont-ils humains pour autant ? Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’on appelle « Humanité » ?
En proposant un anti-blockbuster qui repose sur des effets spéciaux particulièrement réussis, et de magnifiques décors naturels, le réalisateur britannique Gareth Edwards a essayé de livrer un film expérimental dans l’esprit de District 9 de Neill Blomkamp, très critique envers l’Amérique, à la fois humaniste et désenchanté.
« Désenchanté », parce que la Science-Fiction mondiale parle de la crise des valeurs morales occidentales et de nos angoisses civilisationnelles, on le constate avec l’écrivain chinois Liu Cixin, et son Problème à trois corps, un best-seller brillamment adapté en série Netflix, et qui a pour toile de fond la révolution culturelle de Mao. Que se passerait-il si les accélérateurs à particules du monde entier se mettaient à livrer des résultats incohérents et que des scientifiques de premier plan se suicidaient ? Comment réagirait l’Humanité si, un soir, les étoiles se mettaient à clignoter ? Oeuvre anxiogène réaliste, Le problème à trois corps traite de la rencontre avec une civilisation extra-terrestre bien supérieure à la nôtre et (peut-être ?) de notre incapacité à communiquer avec elle de façon pacifique… Notre espèce serait-elle foncièrement belliqueuse ? C’est la question que l’on peut se poser à la fin de la saison 1, riche en promesses… en espérant que Netflix n’annule pas la saison 2.
Assiste-t-on à un nouvel âge d’or de la Science-Fiction ou à un simple effet de mode sans lendemain ? Seul l’avenir nous le dira, mais grâce au succès international de Dune et le triomphe annoncé de la troisième partie, le Messie de Dune , il y a fort à parier que les autres livres du cycle de Franck Herbert, beaucoup plus complexes à adapter au cinéma (notamment les enfants de Dune et l’Empereur Dieu de Dune) seront proposés a minima au format série, sans parler de l’autre grand projet de Villeneuve : l’adaptation de Rendez-vous avec Rama, écrit par l’auteur de 2001 Odyssée de l’Espace, Arthur C. Clarke… Autant dire que les années 2020 s’annoncent passionnantes !
Indiana Jones était une femme ! Oui, vous avez bien lu, je parle d’Alexandra David-Néel, une exploratrice que j’admire et qui m’a beaucoup inspiré. Cette aventurière mena une vie extraordinaire : lassée par sept années de mariage, et peu encline à devenir mère de famille, elle décida un beau jour de partir explorer l’Asie. En 1924, elle fut la première occidentale à pénétrer clandestinement dans Lhassa, la capitale du Tibet, à une époque où les étrangers qui bravaient cet interdit risquaient la peine de mort. Pour réussir cet exploit, Alexandra David-Nel se déguisa : elle recouvrit son visage de suie, apprit le tibétain, se fit passer pour une mendiante… tout en cachant sous ses haillons un pistolet. Son récit est souvent drôle, preuve en est le soir où Alexandra et son fils adoptifs, Yongden, sont invités par des paysans à un « repas de fête »… qu’ils sont obligés d’honorer si Alexandra ne veut pas être démasquée !
Lors de son voyage initiatique, Alexandra David-Néel ne se contenta pas de changer d »identité, elle reçut également les enseignements des plus grands maîtres spirituels du Tibet, dont le 13e dalaï-lama. Elle s’initia au bouddhisme tantrique, une spiritualité ésotérique appelée vajrayana. Cette spiritualité se retrouve dans le Moine de Samarcande, (le désert du Taklamakan ayant appartenu à l’Empire du Tibet) et elle est, comme je l’expliquais dans un article précédent, source de malentendus en Occident.
Le bouddhisme tantrique tibétain est en effet une voie spirituelle qui a révolutionné le bouddhisme traditionnel tel qu’on le pratiquait en Inde et en Asie du Sud-Est au sens où, qu’on soit moine, laïc ou même hors-la-loi, il est question d’atteindre l’Éveil en une seule vie sans passer par de multiples renaissances, à condition de se soumettre à des pratiques ésotériques rigoureuses : méditations, récitations de mantras, visualisions de divinités tantriques appelées yidams qui ne font qu’une avec le yogi, telles que Dorje Naldjorma, Prajnaparamita ou Tara… des divinités souvent féminines, très valorisées, le principe féminin symbolisant la sagesse. On peut admirer les peintures de ces divinités tantriques dans les grottes de Mogao.
Point important, à la différence de ce qui se pratique au sein d’un culte polythéiste égyptien, grec ou romain, le yidam n’est pas visualisé comme une divinité extérieure à soi qu’on vénère via des sacrifices, mais comme une divinité qui est ensoi, et avec laquelle on s’unit symboliquement, pour le bien de tous les êtres. L’idée n’est plus, comme dans le bouddhisme traditionnel, de se détacher des désirs et autres pulsions sexuelles, mais de les sublimer à travers des yogas tantriques tels que « le feu interne », le toumo, une discipline particulièrement spectaculaire.
Alexandra David-Néel fut la première occidentale à rapporter l’existence de ce tantra permettant de survivre dans les montagnes de l’Himalaya, et qui fut pratiqué par Milarépa en personne, le mystique dont je vous parlais dans cet article. Un jour, alors qu’elle avait très froid, Alexandra David-Néel utilisa le toumo pour se réchauffer. À son retour en Europe, personne ne prit au sérieux son récit… jusqu’au jour où d’autres occidentaux confirmèrent l’existence de cette pratique décrite dans un des livres de l’exploratrice, Mystiques et magiciens du Tibet :
Par une nuit d’hiver où la lune brille, ceux qui se croient capables de subir victorieusement l’épreuve, se rendent, avec leur maître, sur le bord d’un cours d’eau non gelé (…) Les candidats au titre de Repa, complètement nus s’assoient sur le sol, les jambes croisées. Des draps sont plongés dans l’eau glacée, ils y gèlent et en ressortent raides. Chacun des disciples en enroule un autour de lui et doit le dégeler et le sécher sur son corps (note : c’est la « technique du drap mouillé », d’un mètre sur deux, plongé dans l’eau froide et dégoulinant, les moines s’en couvrent le corps presque nu et méditent. Une vapeur apparaît en 3 à 5 minutes, et le drap est asséché en 45 minutes. Les moines répètent l’opération trois fois par nuit, parfois à une température inférieure à 0°C). Dès que le linge est sec, on le replonge dans l’eau et le candidat s’en enveloppe de nouveau. L’opération se poursuit, jusqu’au lever du jour. Alors celui qui a séché le plus grand nombre de draps est proclamé le premier du concours.
De nos jours, les scientifiques ont mis en évidence l’efficacité du toumo et l’influence de l’esprit sur le corps, notamment au niveau de l’élévation de la température corporelle, ce qui permet aux extrémités (doigts, orteils) de ne pas geler. Force est de constater que le toumo est pratiqué par des individus au mental exceptionnel, d’une grande spiritualité, le toumo devant être pratiqué à des fins altruistes, pour le bien de tous les êtres. Ces individus au mental hors-norme ont su souvent transcender de terribles épreuves personnelles.
C’est le cas d’un néerlandais, Wim Hof,devenu célèbre en nageant dans des eaux glacées et en accomplissant toutes sortes d’exploits, repoussant les limites du corps humain.
Wim Hof a une histoire particulièrement touchante : suite au suicide de sa femme, fou de chagrin, il s’est un jour jeté dans l’eau d’un canal. Au contact du froid, il a vécu une expérience mystique qui lui a redonné envie de vivre… et de pratiquer le toumo.
En 2004, il reste 68 minutes dans un tube rempli de glace. En 2008, il demeure 72 minutes dans un conteneur translucide similaire, battant ainsi son record de 4 minutes.
En 2007, Wim Hof entreprend l’ascension de l’Everest en short et parvient à atteindre 7400 mètres d’altitude. Une étude sur son cerveau montre que la température de sa peau est régulée volontairement, ce qui est inhabituel et explique la résistance aux gelures ; des chercheurs ont aussi pu observer que l’activité de son système lymphatique (qui joue un rôle majeur dans l’immunité), normalement régulé de façon autonome et non consciente, augmente lors de son exposition au froid. Par ailleurs les muscles intercostaux de Wim Hof consomment beaucoup plus de glucose qu’en situation normale, ce qui se traduit par une production calorifique. De cette façon, l’air passant dans ses poumons se réchauffe avant d’entrer dans le sang.
En France, Maurice Daubard a lui aussi pratiqué le toumo et participé à des expériences organisées par des scientifiques. Atteint d’une grave tuberculose dans sa jeunesse, les médecins l’avaient condamné, jusqu’au jour où un prêtre lui parla d’une pratique spirituelle venue d’Orient susceptible de fortifier son souffle…
Le cas le plus extrême fut celui du tibétain Lobsang Tenzing, qui fut arrêté par les Chinois lors du soulèvement de 1959, puis emprisonné et torturé. Dans son malheur, Lobsang Tenzin eut deux prises de conscience déterminantes. D’une part, il estima que sa souffrance dans les geôles chinoises résultait d’un lien karmique du fait des atrocités qu’il avait infligées à ses tortionnaires dans une vie antérieure… Lobsang Tenzin pensait qu’il purgeait du mauvais karma. D’autre part, il comprit que s’il réagissait par la haine et le désir de vengeance, il deviendrait fou. Ne pouvant contrôler les souffrances physiques que lui infligeaient les Chinois, il adopta une attitude positive envers ses bourreaux. Il sublima sa haine en pardonnant à ses geôliers, développant une compassion à leur égard. Le pardon qui l’aida à survivre en prison sans stress traumatique lui permit d’accélérer sa progression spirituelle : il apprit seul la pratique de toumo, en méditant dans une grotte et devint insensible au froid. Le dalaï-lama en personne le rencontra et lui conseilla de faire du toumo sa pratique principale…
De nos jours, plus personne ne conteste le fait qu’Alexandra David-Néel disait vrai à propos du toumo et qu’elle fut une vraie pionnière dans ce domaine en Occident. Autrice, bouddhiste et féministe, cette aventurière du XX siècle fut tout cela à la fois, et je vous invite à lire ses passionnants récits d’aventures, Voyages d’une Parisienne à Lhassa ainsi que Mystiques et magiciens du Tibet, deux livres fascinants qui racontent un Tibet qui n’existe plus que dans les légendes… et sur les magnifiques peintures des grottes de Mogao, au Taklamakan.
Lors des derniers articles, je vous ai beaucoup parlé du Moine de Samarcande, ce nouveau roman que je vais terminer dans le désert du Taklamakan, mais moins de l’aspect photographique du projet, l’artiste Kenya Leone prendra en effet des photos de cette expédition qui donnera lieu à une exposition, Sur les traces de Zhiyan. Aujourd’hui, je lui laisse la parole.
Bonjour Laurent,cela fait longtemps qu’on se connait, maisdepuis quand t’intéresses-tu à la photo ?Tu ne m’as jamais parlé de tes débuts…
Bonjour JS, j’ai commencé à m’intéresser à la photo avec ma mère. J’avais autour de douze – quatorze ans. Elle aimait photographier les oiseaux et la nature en général. En bon geek, j’aimais la technologie, c’était un amour latent, bien que la pellicule me posait problème. Après, j’ai eu la chance de travailler à l’Espace de l’Art Concret, un centre d’art contemporain dans les Alpes Maritimes. On avait là-bas l’un des premiers appareils-photo numériques, un Sony Mavica qui fonctionnait avec des disquettes 3,5 pouces. La qualité était déplorable, mais j’aimais faire des photos de texture. Puis, avec des amis qui éditent plusieurs magazines d’événements, nous nous sommes mis à suivre la technologie numérique. Nous avons eu accès aux premiers appareils professionnels comme le Nikon D1… Pour nous, c’était de la Science-Fiction. Peu de temps après, j’ai enfin pu m’acheter mon premier reflex numérique : un Canon EOS Rebel 300D... Je l’adorais. J’ai pu commencer à travailler mon œil, mais c’est vraiment avec un ami, qui m’a fait découvrir la photo animalière, que le vrai déclic (jeu de mot…) a eu lieu, en 2006.
D’où ce voyage au Kenya… Est-ce qu’avec ce périple il y a eu un avant et un après dans ta façon d’appréhender le métier de photographe ?
Le Kenya a été un avant et un après concernant mon approche de la vie, un bouleversement si profond que les échos de cette onde de choc résonnent encore en moi aujourd’hui. Ce voyage m’a fait comprendre la vraie nature de la mort et m’a fait encore plus prendre conscience de la fragilité de notre habitat et la responsabilité de notre espèce envers les autres, espèces avec lesquelles nous cohabitons. La photo est un messager pour rappeler aux gens qui sont dans leur quotidien l’importance de lever les yeux et de regarder le monde qui les entoure. Donc on peut dire que le Kenya, et les autres pays d’ailleurs, m’ont fait prendre conscience que la photo était un moyen très efficace de témoigner. Je n’invente rien, les photographes de guerre sont les pionniers dans ce domaine.
L’artiste photographe Kenya Leone
« La vraie nature de la mort ? »
J’ai une anecdote pour illustrer ma pensée : un jour, j’arpentais la savane avec le guide. On repère une antilope que je trouve peu vive, deux chacals la guettent déjà. On s’arrête, on observe et je photographie. En peu de temps, c’est la mise à mort, elle ne s’est même pas débattue. On voit souvent d’ailleurs que les animaux se résignent très vite au trépas. Je crois qu’on observe ça souvent chez les humains aussi dans des situations sans espoir. On reprend la piste et on arrive à un troupeau de gnous, une femelle est en train de mettre bas. Là, c’est fulgurant : je suis témoin que la mort des uns servent à la naissance des autres. Dit comme ça, ça paraît naïf, mais voir une mise à mort en direct (spoiler : j’en ai vu d’autres) c’est quelque chose de fort à vivre. Et une naissance, c’est aussi fort dans l’autre sens. N’oublions pas que dans nos sociétés occidentales tout est fait pour nous cacher ces événements. La mort est considérée aujourd’hui comme la fin dans notre culture. Bien sûr, certaines personnes, par leur spiritualité, voient les choses différemment, mais il n’empêche que la réalité de notre société fait qu’on ne voit que très peu la mort et que c’est un événement associé à la tristesse. Pareil pour les naissances dans l’intimité d’une maternité. Dans la nature, l’intimité n’existe pas, on est témoin de tout, on voit ce qu’est la vie. On constate que sans la mort, la vie n’existe pas.
Tu as un lien particulier avec la nature, d’ailleurs tu vis en France dans un coin reculé, à Caussols… Pourquoi ce mode de vie ?
Caussols… vaste sujet. J’ai choisi cet endroit en premier lieu parce que j’ai toujours eu un lien particulier avec ce paysage karstique, très minéral. Avant cela j’habitais à Nice Ouest, je ne sortais que rarement de mon appartement sauf pour aller travailler. Il s’agissait d’une zone légèrement verte, mais les projets d’urbanisme galopant ne cessant jamais, je commençais à me sentir de plus en plus cerné par le béton. Un jour, j’ai dit à ma compagne de l’époque : « je meurs à petit feu ici ». Notre séparation m’a permis de sauter le pas grâce à un concours de circonstances miraculeux. Caussols m’a apporté plusieurs choses essentielles : tout d’abord l’isolement, je n’ai pas de voisins et j’ai très peu de passages près de chez moi ; le silence aussi, car en tant qu’hypersensible, j’ai une ouïe très développée et le moindre bruit me dérange. Il y a bien sûr également l’observatoire, car je suis passionné par l’astronomie et je peux y aller quand je veux, je suis d’ailleurs bénévole sous contrat et je participe à des missions scientifiques. Caussols, c’est aussi un paysage – car je suis cerné par les montagnes et les plateaux, je peux presque voir la mer de ma terrasse – et la nature, je suis entouré de forêts et comme je vis dans une maison sans clôture, les animaux sauvages viennent souvent me rendre visite. Chevreuils, sangliers, renards, blaireaux, lièvres, lapins, écureuils, hiboux, buses, aigles, vautours, toutes sortes de passereaux sont mes voisins…
Un vautour pris en photo par Kenya Leone chez lui. Tout en bas de la photo, en flou, les congénères du vautour
Là, pendant cette interview, j’entends dans le bassin naturel qui se trouve en face de la fenêtre, un crapaud qui chante… un vrai bonheur pour moi. Il s’agit de Pelodytes punctatus, le crapaud persillé. Il est peu fréquent, il est même protégé. Il est très difficile à observer, mais on l’entend souvent. Il mesure seulement trois centimètres de long. Discret, il vit dans les trous d’eau ou les petites marres, il possède des taches vertes sur le dos. L’année dernière, j’ai eu une cinquantaine de vautours fauves qui sont venus se poser dans mon jardin. C’était un spectacle incroyable. Ils sont venus pour se nourrir des restes d’un blaireau. J’ai aussi pu observer et photographier, le premier envol de jeunes pics noirs, un moment magique.
On a parlé du Kenya, des Alpes… et en octobre, on part ensemble dans le désert du Taklamakan, un paysage où en apparence la vie n’a pas sa place… Qu’est-ce qui te motive dans cette expédition ?
Le désert… Je n’ai jamais vu le désert. En fait, je suis très sensible aux nuances. Par exemple, j’adore la robe du puma pour ça, c’est le félin avec les nuances se succèdant avec le plus de subtilité… mais le désert, c’est un peu comme une grande robe de puma. Niveau photo, pour moi c’est fantastique. Ces dunes qui se succèdent pour donner du relief, les jeux d’ombres et de lumières, les couleurs qui changent au fil de la journée… un peu comme un tableau qui évolue. On pense souvent à tort qu’un désert est un endroit sans vie. Or, rien n’est plus faux, un désert grouille de vie, que ce soit au niveau des plantes, des animaux, des insectes… C’est juste que cette vie est plus discrète, plus subtile. Je pense que comme la savane, il s’agit d’un lieu qui me perturbera, dans le bon sens du terme. J’ai hâte de voir ça.
J’ai hâte aussi ! En dehors des somptueux paysages,il y-a-t-il des animaux que tu as particulièrement envie de photographier dans le Taklamakan ?
Les serpents, en particulier Naja oxiana, un cobra qui fait partie des reptiles les plus venimeux au monde et dont il faut se méfier, car son poison, neurotoxique, peut tuer un être humain en moins d’une heure.
On partira donc avec de bonnes paires de bottes…Merci Laurent pour cette interview !
Merci à toi.
L’équipe de Sur la route de Zhiyan au moment de se séparer après une belle fête, d’où ma tristesse sur la photo… C’était il y a dix ans ! En 2024, le temps a laissé des traces… mais la passion des voyages, elle, demeure intacte…
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