Sense8

Un jeune policier qui lutte contre les gangs de Chicago, un chauffeur de minibus kényan passionné par Jean-Claude Van Damme, une femme d’affaire sud-coréenne étouffée par sa famille, une DJ islandaise paumée dans Londres, un acteur mexicain star de telenovelas qui cache un lourd secret, une jeune pharmacienne indienne contrainte de se marier, une hacktiviste transsexuelle sur le point de participer à la gaypride de San Francisco, un cambrioleur berlinois hanté par son passé…

Huit individus qui ne se connaissent pas. Huit individus unis par un lien.

Dardevil, Penny Dreadful… Je n’en finis plus d’être impressionné par les séries Netflix ! Et voilà que les Wachowski créent l’événement avec Sense8. « Evénement » car après Cloud Atlas et Jupiter Ascending, les auteurs de Matrix ont décidé de réaliser une série télévisée. Comme pas mal de geeks, j’étais à la fois enthousiaste et inquiet à l’idée de découvrir le résultat : Cloud Atlas est à mes yeux l’un des plus grands films SF de l’histoire du cinéma, mais les Wachowski ont subi de tels échecs commerciaux que leur carrière cinématographique est menacée. Changer de média donne-t-il plus de liberté ?

D’entrée, on ne peut s’empêcher de penser à Cloud Atlas et ses multiples intrigues à travers différentes époques. Dans Sense8, les protagonistes, séparés géographiquement, réalisent qu’ils sont liés émotionnellement… et même télépathiquement. Une idée sacrément culottée, pour ne pas dire casse-gueule, puisqu’elle impose huit histoires, huit points de vue tournés dans autant de pays ! Contre toute attente, cela fonctionne, en partie grâce à des « hommes de l’ombre » absolument essentiels : le réalisateur allemand Tom Tykwer, déjà aux manettes sur Cloud Atlas, James « V pour Vendetta » McTeiguele scénariste de Babylon V Joseph Michael Straczynski, ainsi que le directeur de la photographie de Cloud Atlas, John Toll, qui a travaillé sur Braveheart, le Dernier Samouraï, et Breaking Bad. C’est donc une équipe de rêve qui est aux commandes de  cette série, une bande de cinéastes talentueux qui ont choisi de faire confiance en l’intelligence du spectateur, ce qui explique pourquoi le premier épisode est aussi déstabilisant qu’exigeant : l’action est éclatée entre Nairobi, Séoul, San Francisco, Mumbai, Londres, Berlin, Mexico et Chicago !

Passé cette octuple introduction un brin complexe, on s’attache très vite à ces personnages que tout semble séparer, qui se heurtent aux valeurs traditionnelles, à l’intolérance, aux préjugés et à la corruption. Les sensitifs ne sont pas seulement des mutants, mais également des individus victimes de leurs orientations sexuelles, politiques, ethniques ou religieuses. Bien qu’on retrouve les thèmes de Cloud Atlas, des personnes ordinaires en quête d’identité luttant contre les conservatismes afin de ne pas être broyé par la société, d’une certaine manière Sense8 va beaucoup plus loin car on peut considérer que ces huit êtres ne forment qu’une seule entité. Ce qui est frappant, c’est que les Wachowski semblent avoir trouvé le média idéal pour véhiculer leurs idées progressistes, déjà présentes dans V pour Vendetta. Qu’ils soient policiers ou voyous, riches ou pauvres, ces personnages isolés vont apprendre à se faire confiance pour gagner en humanité. Pour les Wachowski, le super pouvoir ultime n’est pas de voler dans les airs ou de projeter des boules de feu, mais de faire preuve d’empathie, de sensibilité et de compassion. Un message optimiste qui change radicalement de la SF sombre de ces dernières années !

Comme Cloud Atlas, Sense8 est une oeuvre hybride, un blockuster doté d’un scénario humaniste émouvant très fouillé. Après l’injuste échec commercial de Cloud Atlas, les Wachowski semblent avoir réalisé que le format série télévisé est plus adapté à leur narration axée sur des réflexions philosophiques. Dans une séquence au musée, deux personnages discutent du message politique d’une toile du peintre mexicain Diego Rivera, ce qui serait plus difficile à faire passer dans un long métrage calibré pour durer deux heures… sans même parler des scènes érotiques particulièrement osées. Il y a une dimension intellectuelle dans Sense8, mais aussi émotionnelle, grâce à une bande-originale tour à tour rock (« What’s Up » des 4 Non Blondes) et classique avec notamment la séquence du concert durant laquelle les sensitifs revivent leurs naissances simultanément.

Le montage et la photographie, magnifiques, accentuent cette synchronicité et mettent en avant les personnages. Les Wachowski ont eu l’intelligence de faire appel à de jeunes acteurs charismatiques quasi-inconnus, bluffants de vérité, comme la comédienne transsexuelle Jamie Clayton dont l’histoire est largement inspirée de celle de Lana Wachowski. De la même façon, le personnage de Cepheus, passionné par Jean-Claude Van Damme, est émouvant tant il illustre avec merveille comment peut être vécu la mondialisation dans un quartier pauvre de Nairobi au Kenya.

Sense8 est une fable touchante, mais aussi une une réflexion subversive sur l’identité qui tourne autour d’une question existentielle : qu’est-ce qu’un être humain ? Les sensitifs constituent une humanité augmentée, une métaphore d’Internet dans ce que le réseau des réseaux a de plus noble : mettre en relation des être issus d’horizons différents pour échanger et permettre un enrichissement mutuel. D’un certain point de vue, ces huit sensitifs (« sensates » en anglais) forment un seul être accompli, le « sensei » (« maître » en japonais). Quand on sait que les Wachowski sont passionnés par le Japon et la réincarnation, cette terminologie est tout sauf un hasard.

Vivement la saison 2 !

Published in: on juin 29, 2015 at 9:49  Comments (30)  
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Silicon Valley

 

Attention, HBO nous livre une nouvelle pépite !

Après la somptueuse saison 4 de Game of thrones, voici une comédie corrosive qui s’attaque avec brio au mythe de la Silicon Valley. Mais au lieu de nous proposer une énième success story sur ce pôle high-tech, Mike Judge (l’auteur de Beavis et Butt-Head) nous montre l’envers du décors à travers la (sur)vie d’une startup appelée Pied Piper : des programmeurs asociaux inventent une web application dotée d’un algorithme révolutionnaire permettant des taux de compression jamais atteints dans l’histoire de l’informatique.

Il n’en faut pas plus pour attirer la convoitise de multinationales telle que Hooli, caricature à peine voilée de Google. Tout irait pour le mieux si les membres de Pied Pipper n’étaient pas des développeurs déjantés plus vrais que nature : un drogué aux champignons hallucinogènes qui se prend pour le nouveau Steve Jobs, un sataniste canadien sans-papiers qui ne supporte pas le logo et le nom « Pied Pieper », un leader angoissé incapable d’expliquer son business plan à qui que ce soit…

Silicon Valley est-il un clone de The Big Bang Theory ?

Pas vraiment : les scénaristes, extrêmement documentés, s’attaquent à la culture geek dans toute sa vacuité : lors du fameux concours Tech Crunch qui récompense l’innovation technologique, tous les candidats parlent de rendre « le monde meilleur » en présentant des applications pour le moins… discutables. Les PDG qui s’affrontent à coups de millions de dollars pour racheter Pied Piper sont moins des technophiles que des milliardaires bouffis d’orgueil, prêts à tout pour humilier la concurrence. Dans cet univers virtuel, impossible de savoir quel camp choisir tant les discours pseudo-humanistes façon Apple se heurtent au cynisme ambiant : une entreprise peut être valorisée du jour au lendemain plusieurs centaines de millions de dollars, avant de sombrer comme Chatroulette ou My Space dans l’oubli. « C’est tellement 2009 ! » s’exclame un développeur de la série lorsqu’il découvre un site Internet ringard…

À travers une critique au vitriole du monde de l’informatique et de sa présupposée cool attitude, Mike Judge nous renvoie à l’absurdité de notre société, mais aussi à la gentrification de San Francisco que j’évoquais dans cet article. La jungle du numérique qu’est la Silicon Valley est tournée en dérision avec des scènes à pleurer de rire, à tel point que j’ai regardé deux fois cette série en l’espace de 48h00 ! Certes, il n’y a pour l’instant qu’une saison de 8 épisodes, mais Silicon Valley est promise à un grand avenir. En attendant la saison 2, voici le vrai-faux site conçu par HBO. Et s’il ne suffit pas à vous convaincre, voici un petit extrait d’une scène que j’ai appelée « la séquence qui tue », uploadée rien que pour vous ! (merci de ne pas me dénoncer à l’HADOPI).

PS : pour avoir tous les sous-titres, ne laissez pas le pointeur de la souris sur la fenêtre.

Published in: on juillet 18, 2014 at 6:22  Comments (19)  
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Doctor Who pour les nuls

Je profite du cinquantième anniversaire de Doctor Who pour parler de cet OVNI télévisuel qui est tout simplement l’une des plus grandes séries de tous les temps, et pas seulement pour sa longévité exceptionnelle (le premier épisode date de 1963). Le Net fourmille d’articles bien mieux écrits que celui-ci, mais il me tenait à cœur de contribuer à faire découvrir ce chef d’œuvre de la Science-Fiction méconnu en France, chef d’œuvre qui a traversé les décennies sans cesser de se renouveler. Au fil du temps, cette série a bénéficié de l’apport d’écrivains majeurs : Douglas « H2G2 » Adams, Neil Gaiman, ainsi que d’une horde de scénaristes aussi doués que déjantés.

Mais de quoi parle Doctor Who bon sang ?

Créé en 1963, la saga raconte l’histoire d’un alien, un seigneur du temps qui se fait appeler « le Docteur ». Cet extra-terrestre excentrique voyage à travers l’espace et le temps à bord du TARDIS, un vaisseau spatial vivant en forme de cabine de police. Le génie de la série tient à deux choses. Tout d’abord un banal concours de circonstance : William Hartnell, le premier acteur à avoir incarné le Docteur, a quitté le casting à la fin de la première saison. Pour le remplacer, les scénaristes ont eu l’idée (géniale) de prêter au Docteur une faculté surprenante : la régénération. Chaque fois que le seigneur du temps est gravement blessé, il change d’apparence mais conserve, dans une certaine mesure, ses souvenirs. Ceci explique pourquoi pas moins de treize acteurs (!) ont interprété jusqu’à aujourd’hui ce personnage délirant. L’autre idée géniale, c’est d’avoir fait des budgets serrés de la télévision une force. En 1963, une super-production telle que « Game of trones » relevait du fantasme, aussi les créateurs ont inventé le concept kitsch (et totalement assumé) de « technologie non technologique » (!!) qui donne à la série cette atmosphère complètement barrée : le Docteur utilise un tournevis sonique, visite dans le futur la ville de « New New New New New New New New New York », appelée ainsi car elle a été reconstruite… neuf fois, et affronte une galerie d’aliens déviants dont les plus emblématiques sont sans conteste les Daleks et leur célèbre « exterminate » :

Un de mes Daleks

C’est l’une des rares séries qui m’a fait pleurer de rire (et parfois pleurer tout court) grâce à son ambiance décalée qui n’a rien à envier au Guide du voyageur galactique.

Bon, tout cela est bien beau, mais par quoi commencer ?

À la différence de la série télévisée Star Trek, très difficile à rattraper, Doctor Who est beaucoup plus accessible : après une première diffusion de 1963 à 1989, la saga a subi une interruption. En 2005, elle a été relancée sans qu’il soit impératif de regarder les anciens épisodes. Puisque le docteur a subi une nouvelle régénération, ce n’est donc pas un reboot car, cerise sur le gâteau, les scénaristes sont respectueux de tout ce qui a été bâti auparavant. Il s’agit donc d’une vraie saison 1 pour les néophytes… mais du neuvième docteur pour les passionnés de la première heure ! Cette saison 1 est idéale pour découvrir cet univers baroque extrêmement addictif, servi par des acteurs incroyablement doués : Christopher Eccleston, David Tennant, Math Smith, Karen Gillan, pour ne citer que les plus connus. Du coup, chaque régénération est vécue comme un traumatisme par le Docteur, mais aussi pour les fans qui s’attachent bien évidemment à ces incarnations du seigneur du temps. On peut passer très vite du rire aux larmes, avec des épisodes toujours intelligents : comment réagiraient des aliens du futur s’ils écoutaient « Tainted love » et « Toxic » de Britney Spears ? À quoi ressemblera la télé-réalité en l’an 200.000 ? Que faire quand on sympathise avec Van Gogh et qu’il est censé se suicider ?

Au final, cet humble article ne peut pas à lui seul restituer toute la richesse, la poésie, l’inventivité et la folie de cet univers, mais si vous ne le connaissez pas, j’espère qu’il vous donnera l’envie de découvrir ce monument de la SF. Bonus : cette vidéo dans laquelle je demande à un de mes Daleks ce qu’il pense du Docteur.

Published in: on novembre 25, 2013 at 9:13  Comments (15)  
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