Pour Sandman, merci Neil Gaiman

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un sorcier capture pendant 70 années Morphée, l’un des sept Infinis, perturbant ainsi le sommeil de l’Humanité. Morphée parvient à se libérer et part reconquérir son royaume onirique occupé par les démons.

Pendant des années, Neil Gaiman a été pour moi un serpent de mer. On me répétait qu’il fallait absolument que je lise cet auteur, et j’avoue avoir éprouvé une grande culpabilité à l’idée de ne pas connaître l’oeuvre de cet écrivain mondialement connu. Bon, je vais faire mon coming-out jouer carte sur table : en 2005, j’ai tenté de lire Neverwhere, mais on m’avait dit tellement de bien de ce bouquin que j’ai décroché à la moitié du roman. Avant de me jeter des pierres, sachez que c’est malheureusement un syndrome récurent chez moi : lorsqu’on me rabâche qu’un film ou un livre est un chef d’oeuvre,  je suis souvent déçu. Je sais que c’est débile, mais c’est comme ça (pour la petite histoire, j’ai quand même acheté la nouvelle traduction de Patrick Marcel aux éditions du Diable Vauvert pour donner une seconde chance à Neverwhere, je vous tiendrai au courant…).

Bref, j’avais l’impression que Neil Gaiman n’était pas pour moi. Et puis il y a quelques temps, grâce à un billet de Gromovar, j’ai découvert Sandman. Ça a été pour moi un véritable choc, au point où je me suis demandé pendant plusieurs mois quel misérable article j’allais bien pouvoir écrire à propos de ce monument de l’imaginaire. C’est bien simple : Sandman ne ressemble à rien de connu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La dernière fois que j’ai éprouvé un tel émerveillement, c’est avec Alan Moore (From Hell et Watchmen). C’est tout sauf un hasard quand on sait que Neil Gaiman avoue avoir été inspiré par le travail de Moore sur Swamp Thing, autre héros relancé par un auteur de génie. Mais la comparaison s’arrête là : Gaiman a mis la barre si haut que ce roman graphique, véritable livre-univers, est très difficile à résumer. Le mieux, c’est encore de parler de sa genèse : dans les années 80, le scénariste propose à DC Comics de ressusciter un de leurs obscurs super-héros, quasiment oublié, le Sandman. Neil Gaiman s’attelle à la tâche en décidant de réinventer ce personnage avec une audace rare.

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(Le Sandman avec son casque, puis avec son visage découvert)

Sandman, c’est donc la rencontre entre un auteur de génie et DC comics, une collaboration fructueuse qui va donner naissance à un personnage incroyable, mélange improbable de The Crow pour sa noirceur, et Doctor Who pour le côté vagabond. Imaginez un être assez puissant pour voyager à travers le temps et les songes, un univers aussi sombre que poétique qui n’est pas sans rappeler Hellraiser de Clive Barker, et vous obtiendrez un vague aperçu de la richesse de cette oeuvre sans limites, superbement illustrée par Dave McKean.

Une liberté totale

Quand j’évoque l’absence de limites, je parle non seulement de violence (le comic va très loin à ce niveau : dans un épisode du tome 2, une entité maléfique provoque des hallucinations et pousse l’Humanité à s’auto-mutiler !), mais aussi de narration. Neil Gaiman est capable de délaisser l’arc principal de son histoire pour se consacrer à une sous-intrigue, sans pour autant que son oeuvre perde de sa force. Ainsi, dans un épisode particulièrement réussi, on apprend de quoi rêvent les chats ! Dans un autre, Sandman va assister à une représentation du Songe d’une nuit d’été en présence de Shakespeare lui-même. Fait unique, cette histoire permettra à Sandman d’être le seul comic à avoir gagné le célèbre prix littéraire World Fantasy, habituellement réservé aux livres. La liberté artistique de Sandman se retrouve jusque dans l’aspect graphique : puisque le protagoniste principal est une entité qui modifie régulièrement son apparence, les changements de dessinateurs n’ont pas d’impact sur cette aventure qui va durer sept ans, une longévité exceptionnelle quand on connait l’univers des comics.

Le meilleur des deux mondes

La recette de ce succès tient aussi au fait que le lecteur a le meilleur de deux mondes. D’une part, il retrouve par certains aspects un univers qu’il connait bien, celui de DC Comics : le Sandman croise la route de l’Épouvantail, adversaire de Batman et pensionnaire de l’Arkham Asylum, ainsi que John Constantine.

D’autre part, grâce à son imagination géniale, Neil Gaiman  s’affranchit du cadre balisé qu’est celui de DC Comics pour explorer un univers beaucoup plus original, pour ne pas dire expérimental. Ainsi, dans un épisode du tome 2, on assiste à un congrès de tueurs en série venus raconter leurs expériences ! L’auteur britannique nous livre l’une des oeuvres les plus ambitieuses qui soit, puisque sa seule limite est le songe… Epopée du bizarre, odyssée vengeresse d’un dieu dans les rêves et cauchemars de l’Humanité, Sandman est une expérimentation permanente, un voyage nietzschéen qui transcende les concepts de Bien et de Mal.

Même si je n’ai lu que les deux premiers tomes de l’excellent éditeur Urban Comics, il me tarde de découvrir les prochaines aventures de ce personnage hors-normes, qui a révolutionné le monde des comics, et la dark fantasy en général. Pour Sandman, je vous dis un grand merci, Monsieur Gaiman.

PS : Et merci Gromovar !

D’autres avis : Vert

Published in: on janvier 20, 2014 at 12:28  Comments (21)  
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Les sorcières de Zugarramurdi

Des braqueurs en cavale traversent l’Espagne pour rejoindre la France. Ils vont rencontrer en chemin une famille de sorcières sur le point d’accomplir un terrible rituel…

Alex de la Iglesia est de retour, plus déjanté que jamais ! L’auteur d’Action mutante (1992), du Jour de la bête (1996), de Crimes à Oxford (2008) et de Balada triste (2010) revient à ses premiers amours : le fantastique grand-guignol. Après un braquage qui risque de rentrer dans les annales (des voyous déguisés en Jésus-Christ, Bob l’éponge, Minie… il fallait oser !), le réalisateur ibérique plonge ses héros dans une Espagne hors du temps, peuplée de sorcières. Nos trois losers vont être confrontés à leur pire cauchemar : des femmes qui ont tous les pouvoirs. Alex de la Iglesia détourne avec un plaisir non dissimulé une authentique légende médiévale, pour donner en pâture à ses brujerias affamées des hommes dépassés par les événements : comment séduire une sorcière dont on a très peur ? Grâce à des scènes aussi drôles que saignantes, le cinéaste utilise la métaphore de la famille traditionnelle pour se livrer à une critique au vitriol d’un pays en crise, tant économiquement que moralement. En réunissant des machos sur le retour, des catholiques puritains à côté de la plaque, des flics homos refoulés et des féministes hargneuses, le réalisateur tourne en dérision l’ensemble d’une société espagnole riche en contradictions. Cette farce bascule (lentement) dans le grand n’importe quoi avec ce sabbat-carnaval mémorable, véritable climax du film : dans une séquence aussi poétique que déjantée, le cinéaste réconcilie ses personnages pour aboutir à une fin improbable et burlesque, d’un rare cynisme.

Si l’on peut regretter quelques longueurs (le long-métrage aurait vraiment mérité un montage beaucoup plus court), on ne peut que se réjouir qu’Alex de la Iglesia retrouve l’énergie de ses débuts. Charge féroce contre une Espagne en perte de repères, les Sorcières de Zugarramurdi est une œuvre bien plus profonde qu’elle n’y parait au premier abord.

Published in: on janvier 14, 2014 at 9:23  Comments (8)  
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Cloud Atlas, film en état de grâce

Une histoire qui se déroule sur cinq siècles. Des êtres qui se croisent et se retrouvent d’une vie à l’autre, meurent et renaissent… Des décisions qui ont des conséquences sur l’avenir. Des salauds qui deviennent parfois des héros, des actes qui ont des répercussions inimaginables. Dans Cloud Atlas, tout est lié.

Il y a des blockbusters qu’on regarde un mercredi soir et qu’on a oublié  la semaine suivante, il y a des films qui marquent les esprits pendant des mois. Et puis il y a des oeuvres qui nous hantent des années après les avoir vues.

J’ai découvert l’existence de Cloud Atlas en 2012, après avoir été intrigué par cette bande-annonce :

Comme je l’ai expliqué dans cet article à propos de Fight Club, j’ai une théorie bizarre en ce qui concerne un trailer : plus il est incompréhensible, meilleur est le film. J’avais le pressentiment que Cloud Atlas allait être une expérience des plus singulières, ne serait-ce que parce que les Wachowski sont des cinéastes hors-normes, aussi bien à l’aise avec le grand spectacle (Matrix) qu’avec une narration plus intimiste (Bound). Dès lors, il n’était guère étonnant que les Wachowski s’associent au réalisateur allemand Tom Tykwer (Cours, Lola, cours), à la sensibilité très européenne, pour porter à l’écran le roman réputé inadaptable de David Mitchell : Cartographie des nuages. Mais comment ce trio de cinéastes pouvait-il raconter en l’espace de trois heures six histoires, qui plus est, à autant d’époques différentes ?

Un montage hallucinant et halluciné

Avec une maestria incroyable, les réalisateurs alternent leur narration à travers ces six histoires qui n’ont, à priori, rien en commun : en 1846, le jeune avocat Adam Ewing rencontre sur un navire un passager clandestin qui tente de fuir l’esclavage. En 1936, le musicien bisexuel Robert Frobisher compose son œuvre phare, le sextet Cloud Atlas. En 1973, une journaliste de San Francisco enquête sur les agissements du directeur d’une centrale nucléaire. En 2012, l’éditeur Timothy Cavendish est poursuivi par ses créanciers. En 2144, un clone (« Sonmi-451 ») travaillant dans une cafétéria à Neo Seoul rencontre un jeune révolutionnaire en lutte contre une dystopie, la Corpocratie. Et enfin, dans un futur post-apocalytpique, un homme appelé Zachry vit dans une tribu régulièrement attaquée par des cannibales, jusqu’au jour où une ethnologue d’une civilisation beaucoup plus avancée que la sienne vient demander son aide.

Est-ce bien raisonnable ?

Bien des réalisateurs se seraient cassés les dents sur un projet aussi délirant. Et pourtant, pour peu qu’on visionne ce film en version originale (la vf, catastrophique, est à proscrire), la magie opère dès les premiers instants : à mesure que les images, somptueuses, défilent sur le grand écran, on se retrouve littéralement hypnotisé par les destins de ces personnages, avec le sentiment que ces six histoires n’en formeront au final qu’une seule. Et pour cause : les acteurs, brillants, interprètent différents rôles selon les époques, indépendamment de leur sexe ! D’emblée, il faut saluer le travail colossal accompli par le monteur, Alexander Berner. On change très souvent d’histoire sans jamais perdre le fil, grâce à un montage touché par la grâce. Lorsque le personnage du révolutionnaire virevolte dans le ciel du Neo Seoul de 2144, la caméra s’attarde sur ses pieds, avant qu’on découvre ceux de l’esclave suspendu à la vergue de son voilier… en 1846. Une transition aussi subtile qu’efficace. Une photographie flamboyante dotée d’une même lumière crépusculaire pour toutes les époques, une esthétique au service d’une histoire aussi touchante que cohérente : rien n’est laissé au hasard.

(le soleil se couche en 1846, mais aussi en 2144, ce qui renforce l’impression de suivre une seule et même histoire)

Les détails sont essentiels, au point où il est difficile de tout comprendre dès la première vision. Le thème de la réincarnation est bien sûr des plus évidents, pas seulement à cause de acteurs qui interprètent chacun plusieurs rôles, mais aussi à travers ce fameux tatouage sur certain héros, cette comète symbole de la révolution. Un détail parmi tant d’autres : tous les personnages joués par Tom Hanks sont obsédés par les boutons de chemise ! Une obsession à priori futile, mais qui aura une importance capitale lorsque Zachry affrontera les cannibales… Autre détail important : le livre que découvre le compositeur dépressif, Robert Frobisher. Le jeune homme lit l’histoire d’Adam Ewing, un avocat qui est lentement empoisonné à son insu, lors d’un voyage en mer. Au fil de sa lecture, Frobisher s’attache au personnage du jeune Adam Ewing mais, malheureusement, il manque une partie du livre. Frobisher est incapable de connaître la fin du récit, et donc de savoir si Ewing survit à son empoisonnement. Ironie dramatique, le spectateur remarque, plus tard, que l’autre moitié du livre sert de cale-pied au lit de Frobisher sans que celui-ci ne s’en soit rendu compte !

ATTENTION SPOILER !

Lorsque Frobisher est sur le point de se suicider, il repense à l’histoire tragique d’Ewing, écho douloureux de sa propre existence, au point d’emprunter son nom juste lorsqu’il prend une chambre d’hôtel. Mais si Frobisher avait lu la fin heureuse du livre, qu’il avait su qu’Ewing avait survécu à son voyage, se serait-il suicidé ?

FIN DU SPOILER

Tous ces détails font le charme de ce film métaphysique. Dans une interview, les Wachowski ont avoué avoir été profondément influencés par 2001 : l’Odyssée de l’espace. Lorsque l’avocat Adam Ewing écoute les chants des noirs pendant la flagellation de l’esclave, la mélopée rappelle fortement la musique du monolithe qu’on entend dans le film mythique de Kubrick. Au moment où les regards d’Ewing et de l’esclave se croisent, l’avocat s’évanouit, comme s’il pressentait que sa vie allait être bouleversée à tout jamais. Réflexion sur le sens de l’existence, le film est une magnifique histoire de réincarnation, comme pouvait l’être The Fountain. Ainsi, le couple Frobisher/Vyvyan Ayrs tente de vivre un amour qui sera contrarié au cours des siècles : dans une scène située en 1846, Frobisher est un marin humilié par son capitaine, Vyvyan Ayrs. Même constat en 2012, quand on apprend que Timothy Cavendish/Vyvyan Ayrs a vécu une histoire avec la femme de son frère, une énième réincarnation de Frobisher ! À chaque époque, les couples rencontrent des obstacles.

Les faibles sont pitance, les forts s’emplissent la panse

Tous les personnages de Cloud Atlas se heurtent à des antagonistes, qu’ils soient symboliques (l’esclavage au XIXe siècle, les discriminations sexuelles et raciales dans les années 30, la dystopie de 2144) ou physiques, à travers les avatars d’un même acteur. Quel meilleur choix que Hugo « l’agent Smith » Weaving ? Qu’il soit négrier au XIXe siècle, tueur à gage, infirmière sadique (!) ou inquisiteur d’un futur totalitaire, il s’agit d’un seul archétype au service de l’ordre établi, symbolisé par Hugh Grant. Film encore plus subversif que le V pour Vendetta des Wachowski, Cloud Atlas véhicule un message optimiste par certains aspects même si, à chaque vision, je suis en larmes à la fin. « La mort est une porte », explique l’un des personnages, prêt à l’ultime sacrifice pour sa révolution, une lutte séculaire de l’individu contre la société. Une révolution peut triompher ou bien être réprimée dans le sang, mais il y aura toujours des êtres pour porter la flamme de la liberté. Des gens en apparence ordinaire comme le clone Sonmi-451, ou l’avocat Adam Ewing, mais dont les vies seront chamboulées par une simple rencontre. Il y a de l’optimisme dans Cloud Atlas, mais surtout de l’humanisme avec les réincarnations de Tom Hanks, époustouflant. Ces réincarnations évoluent dans le temps : ce personnage sera tour à tour un salaud (1846, 1936), un écrivain psychopathe (1973), mais aussi un héros lors de l’enquête de Luisa Rey (1973), une icône vidéo de la révolution en 2144 (« Je ne céderai jamais à ce genre de comportements criminels ! »), et au final, un vieillard qui arrive à vaincre ses vieux démons (« Les faibles sont pitance, les forts s’emplissent la panse »). Lors de ce futur post-apocalyptique, Zachry apparait comme l’élément central de cette épopée mystique, au point où il parvient à rêver de ses multiples vies antérieures.

Zachry

 

Le songe est dans ce film la clef des possibles, car si Zachry a vu son passé, Vyvyan Ayrs distingue l’avenir : il entend une étrange musique dans un rêve peuplé de femmes au visage identique… On comprend qu’il s’agit en fait de la cafétéria de Neo Seoul en 2144. Autre rêverie visuellement époustouflante, la scène dans le magasin de porcelaine : à l’instant où les deux amants jettent les assiettes, le temps suspend son envol, comme si l’amour était à l’épreuve de la mort… et du temps. Une séquence, là encore, servie par une musique bouleversante de justesse.   

La musique, l’âme de Cloud Atlas

La bande-originale a un rôle prépondérant car elle a été spécialement composée par l’un des réalisateurs, Tom Tykwer. Comme si ce n’était pas suffisamment rare en soit, le thème principal est interprété par le personnage de Frobisher. Dans une mise en abyme vertigineuse, la musique contribue à faire de Cloud Atlas une expérience poignante, qui donne furieusement envie de lire le roman de David Mitchell.

Chef d’oeuvre pour son montage, épopée musicale, adaptation inspirée, film choral servi par des acteurs drôles et touchants, Cloud Atlas a été comme The Fountain, un échec au box-office, l’un des longs-métrages les plus sous-estimés de l’Histoire du Cinéma. Et pourtant, comme bon nombre d’œuvres maudites, elle continuera à vivre dans le coeur de nombreux fans qui ont été sensibles à sa portée métaphysique, celle d’un film-univers aussi élégant qu’un ballet classique, qui nous emporte très loin, vers ces étoiles que contemple Zachry…

 

Published in: on janvier 10, 2014 at 9:12  Comments (44)  
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Hunger Games : du film au livre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Oui, je sais, le titre de mon article est bizarre, mais il résume bien comment j’ai découvert les livres dystopiques de Suzanne Collins.

C’est en 2012 que j’ai vu pour la première fois le long-métrage de Gary Ross, que j’avais aimé sans non plus crier au génie. Et puis est venu Hunger Games : l’Embrasement (2013) qui, lui, m’a beaucoup plu comme vous avez pu le constater sur cette critique. Vos commentaires m’ont donné envie de me plonger dans l’oeuvre originale. Après avoir lu le tome 1 en seulement quelques jours, j’ai adopté une résolution pour 2014 : ne plus jamais voir un film avant d’avoir lu le roman.

Pourquoi donc ? 

Hé bien parce que je regrette vraiment d’être passé à côté de cette œuvre, bien plus forte que son adaptation. Dès les premières lignes, j’ai été happé par le récit de Katniss Everdeen, qui raconte sa propre histoire à la première personne. La narration, efficace, est dépourvue d’ellipses : Katniss est un chasseur sans états d’âme, rompue à la survie en milieu hostile, obligée de tuer des animaux afin de nourrir sa famille. Jusqu’au jour où elle se voit contrainte de participer aux Hunger Games : chaque année, le Capitole organise les fameux jeux de la faim, au cours desquels s’affrontent dans l’arène les « tributs », les représentants des 12 districts. Il ne peut rester qu’un seul candidat.

Alors que le premier film est un survival qui va à l’essentiel, le roman est beaucoup plus ambitieux en ce qui concerne la caractérisation de son protagoniste principal. Katniss ne laisse rien au hasard : dès les premières heures des Hungers Games, elle mâche une écorce de sapin pour éviter d’avoir faim, prépare des collets, cherche immédiatement un point d’eau… En l’espace de quelques pages, on se retrouve dans une ambiance à des années-lumières du film, plus politiquement correct, qui esquive les effusions d’hémoglobine (mention spéciale à la scène d’ouverture, quand Katniss loupe un cerf…). Comme bon nombre de critiques, j’avais reproché au long-métrage d’être édulcoré, très loin du cultissime Battle Royale. Dans le roman, Suzanne Collins ne nous épargne rien : un concurrent crache du sang sur Katniss, un autre agonise pendant plusieurs heures, attaqué par des bêtes sauvages… Sans tomber dans le gore, on est vraiment dans une histoire mature, servie par un message subversif.

L’audimat, le nerf de la guerre

Dans les Hunger Games, obtenir des sponsors est crucial car ils permettent de recevoir des cadeaux très coûteux qui sont, en temps normal, inaccessibles à la (miséreuse) population. Des médicaments miraculeux, des armes, de la nourriture… Tout est possible du moment que les tributs attirent la sympathie du public. Katniss le comprend bien, et en joue : dans le roman, elle est beaucoup plus cynique car elle regarde de temps en temps les caméras et sourit aux téléspectateurs… et donc à ses sponsors ! Suzanne Collins imagine ainsi une société du spectacle poussée à son paroxysme : les jeunes sont offerts en sacrifice sur l’autel de la télé-réalité, le gagnant devra incarner pour le restant de ses jours un rôle, celui du vainqueur appelé à assister les futurs candidats. Perversion suprême, le système transforme les anciennes victimes en complices de cette dictature du divertissement. 

Au final, si j’ai regretté que le livre connaisse, fort logiquement, les mêmes travers que le film (quand Katniss est contrainte de tuer, il s’agit uniquement des concurrents psychopathes, les tributs les plus sympathiques ne sont pas exécutés par elle, ce qui est à la longue une ficelle un peu facile), j’ai été agréablement surpris par ce premier tome, moins lisse que le film, clairement orienté grand public. Je suis bien forcé de reconnaître que c’est un roman coup de poing qui donne froid dans le dos et laisse songeur. À l’heure où la télé-réalité est plus que jamais inscrite dans notre paysage audiovisuel, qui peut affirmer que nous n’assisterons pas, un jour, au retour de la gladiature ? On trouvera toujours des raisons convaincantes, notamment dans une démocratie qui pratique la peine de mort comme les Etats-Unis. Les producteurs choisiront une cause humanitaire (le don d’organes ?) comme prétexte à ces jeux, en expliquant que les condamnés à mort seront de toute manière exécutés un jour ou l’autre. On proposera aux détenus de participer à un show télé faisant office de Rédemption : les candidats tués verront leurs organes prélevés pour sauver d’honnêtes citoyens atteints de maladies incurables. Le gagnant aura l’opportunité d’être gracié, et de recommencer une nouvelle vie.

Espérons que ce futur n’arrive jamais…

Bonne année 2014 !

Published in: on décembre 31, 2013 at 11:01  Comments (23)  

Merci pour le poisson !

J’ai inauguré ce blog le 25 septembre, moins de trois mois plus tard me voilà déjà avec plus de 1000 pages vues juste pour décembre !

Je suis très touché par cette marque de confiance. Au-delà du simple chiffre, j’ai découvert une blogosphère SFFF extrêmement vivante, avec des sites de grande qualité : Ombre Lunaire, Lorhkan et les mauvais genres, Cindy Van Wilder et tant d’autres qu’il serait impossible de tous les énumérer… Après avoir traîné plusieurs années sur Facebook et Twitter, c’est rafraîchissant de retrouver une autre temporalité : prendre le temps d’écrire des articles, de commenter, d’échanger, et surtout de réfléchir ! À l’heure des trolls et du buzz, cette sérénité est d’autant plus appréciable.

Inutile de vous dire que je ne compte pas m’arrêter en si bon chemin !
En attendant mon prochain article début janvier, je tiens d’ores et déjà à vous adresser un immense merci pour votre fidélité.

Bonnes vacances, joyeuses fêtes, et comme le dirait Douglas Adams, encore merci pour le poisson.

Published in: on décembre 21, 2013 at 1:33  Comments (18)  

Écrire deux romans… en même temps

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En guise de bilan 2013, j’avais envie de vous raconter une partie de la genèse de mon roman, les pirates de l’Escroc-Griffe. D’habitude je n’aime pas trop parler de moi, mais je vais faire une exception en ce qui concerne l’écriture parce que je me suis retrouvé cette année dans une drôle de situation, pas évidente à gérer quand on est un jeune auteur : travailler sur deux romans en même temps.

Le problème remonte en fait à 2010, année où j’ai réalisé que mon pavé roman devait être découpé en trilogie. Cette révélation fut pour moi un choc, pas forcément désagréable d’ailleurs. Je sais que c’est puéril, mais au début, j’étais excité à l’idée de suivre le sacro-saint modèle de Tolkien, modèle qui a tendance à exaspérer les éditeurs, parce qu’ils se demandent (à raison) pourquoi diable les jeunes auteurs se compliquent la vie, alors qu’ils pourraient livrer un « one shot ». Comprendre : un premier roman de taille raisonnable qui se suffit à lui-même. J’étais aussi un peu (beaucoup) consterné : je m’inquiétais moins du fond de mon livre, que de sa forme, tant mon style avait progressé sur le tome 1. À partir du moment où je pensais mon roman en terme de trilogie, j’étais condamné à courir un long marathon.

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C’est en partie à cause de cette problématique que j’ai passé une année 2013 absolument démentielle : après avoir envoyé mon tome 1 aux éditeurs, j’ai commencé écrire à quatre mains un one shot (appelons-le « projet X ») qui n’a rien à voir avec ma trilogie, tout en travaillant sur le tome 2 des Pirates de l’Escroc-Griffe, qui nécessitait des corrections.  Je voulais que ce tome 2 soit aussi abouti que le tome 1, qui lui avait bénéficié du cycle Cocyclics. L’objectif était de terminer ces deux chantiers avant le 31 décembre, à raison de 8h00 d’écriture par jour en moyenne… Rapidement, je me suis retrouvé la tête sous l’eau.

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Je suis parvenu à un constat très simple : je suis incapable de travailler sur deux romans en même temps. En fait j’y arrive, mais pour reprendre l’expression d’un ami, j’ai l’impression d’avancer à la vitesse d’un escargot asthmatique. J’ai donc provisoirement abandonné le projet X pour me concentrer sur les ultimes corrections de mon tome 2.

Cette mésaventure m’a déconcerté, car beaucoup d’écrivains autour de moi mènent sur plusieurs fronts la rédaction de nouvelles et de romans même si, sans mauvaise foi aucune de ma part, je suis convaincu que Cindy Van Wilder dispose de plusieurs clones.

Ces dernières semaines, j’ai suivi avec attention les blogs des copines qui ont participé au NaNo. Pour ceux qui ne connaissent pas ce challenge, chaque année les participants se réunissent pour écrire 50.000 mots en l’espace d’un mois. Beaucoup d’auteurs n’arrivent pas au bout de ce défi, mais au final, cela n’a que peu d’importance, l’essentiel étant de progresser. C’est vraiment à cette occasion que j’ai réalisé qu’il y a autant de façon d’écrire que d’écrivains.

C’est d’ailleurs ce que m’avait dit en substance Pierre Bordage. Lors d’un déjeuner à Epinal aux Imaginales, il affirmait que les romanciers se classaient en deux catégories : les structurants qui travaillent selon un plan, et les scripturants qui écrivent à l’instinct. Pierre Bordage se définit volontiers comme scripturant, car il ne supporte pas de connaître l’histoire d’un récit avant d’avoir écrire la fin. Au cours du repas, il m’a expliqué que j’étais un structurant, ce qui est tout à fait vrai. Mais au final, qui a raison ou tort ? Personne bien évidemment, car le lecteur se fiche de cette catégorisation comme de son premier marque-page. Peu importe si Orson Scott Card est un grand structurant devant l’Éternel, tout ce que veut le lecteur, c’est lire un livre qui en vaille la peine.

Au final, l’écrivain peut emprunter de nombreux chemins. Certains auteurs n’écrivent que des nouvelles, d’autre se concentrent uniquement sur leurs romans, tandis qu’une majorité de romanciers papillonnent entre ces deux formats. Pour ma part, à l’avenir, ça sera un roman à la fois avec la ferme intention de terminer le projet X, le one-shot, en 2014.

Et vous, êtes-vous capable d’écrire plusieurs livres en même temps ?

Published in: on décembre 20, 2013 at 2:08  Comments (41)  
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Adapter, est-ce trahir ? Les 10 meilleures adaptations libres d’un livre au cinéma

Il y a quelques jours, j’ai écrit un article incendiaire sur le dernier film de Peter Jackson. Adapter, est-ce forcément trahir ? J’avais envie de vous livrer un billet un peu plus constructif sur ce qu’on appelle les adaptations libres, celles qui prennent des libertés sans pour autant desservir l’oeuvre originale. Voici ma liste, forcément subjective :

Apocalypse Now

Palme d’Or au Festival de Cannes en 1979, Apocalypse Now a mis d’accord les spectateurs et la critique. Je pourrais consacrer un article entier sur ce film qui me hante depuis une quinzaine d’années. Odyssée hallucinée sur fond de Vietnâm, Apocalypse Now est inspiré d’une nouvelle de Joseph Conrad, Au coeur des ténèbres, l’histoire d’un officier qui remonte le cours d’un fleuve africain à la fin du XIXe siècle. Autant dire que les deux contextes historiques n’ont rien à voir. Impression renforcée en 2001 avec la déclaration d’intention de Coppola, à l’occasion du nouveau montage du film :

« Mon but avec Apocalypse Now Redux est de présenter une expérience plus riche, plus ample, plus texturée du film, qui comme l’original à l’époque donne aux spectateurs la sensation de ce que fut le Viêt Nam ; l’immédiateté, l’insanité, la griserie, l’horreur, la sensualité et le dilemme moral de la guerre la plus surréaliste et la plus cauchemardesque de l’Amérique. Qu’une culture puisse mentir sur ce qui se passe en temps de guerre, que des êtres humains soient brutalisés, torturés, mutilés et tués et que tout cela soit présenté comme moral, voilà ce qui m’horrifie.»

Anecdote amusante, le livre a donné lieu à une adaptation beaucoup plus fidèle très peu connue, Heart of darkness, avec Tim Roth et John Malkovich !

La Communauté de l’Anneau

Succès critique et populaire, le Seigneur des Anneaux est devenu durant les années 2000 le mètre-étalon en matière d’Heroic-Fantasy. À l’époque, Peter Jackson a le feu sacré et réussit l’impossible : porter à l’écran un roman réputé inadaptable sur lequel des générations de scénaristes se sont cassés les dents. L’exploit aura un prix : l’introduction qui se déroule sur près de 17 ans dans le tome 1 est réduite à quelques mois dans le long-métrage, les personnages de Tom Bombadil et Glorfindel sont sacrifiés (argh). À la sortie du film, le public est sous le choc : jamais on avait vu une telle épopée au cinéma.

Le Parrain II

Le Parrain II signe les retrouvailles de l’écrivain Mario Puzzo avec Francis Ford Coppola. Un très grand auteur, un immense réalisateur… la réunion ne pouvait donner que des étincelles ! L’écriture du scénario fut ainsi la source d’une énorme tension, à cause d’une grosse divergence. (ATTENTION, TROIS LIGNES DE SPOILER).

DÉBUT DU SPOILER

Coppola veut que Michael Corleone tue son frère, Puzzo estime que jamais le parrain ne ferait une chose pareille. Coppola finit par avoir le dernier mot.

FIN DU SPOILER

Au final, le Parrain II est l’une des plus belles suites de l’histoire du cinéma, au même titre que l’Empire Contre Attaque.

Shining

L’exemple type de la libre adaptation « extrême » : fou de rage, Stephen King refuse que son nom apparaisse au générique. Pour le romancier, l’alcool est la cause de la folie du personnage joué par Jack Nicholson, alors dans le film de Kubrick, il est évident que Jack Torrance est instable avant son arrivée à l’hôtel. Le labyrinthe, la hache de Nicholson, l’ascenseur sanguinolent… autant d’images fortes qui ont marqué des générations de spectateurs, des images pourtant absentes du roman, celui-ci présentant même une fin totalement différente. La réaction du King est d’autant plus amusante quand on sait combien Shining est adulé par nombre de cinéphiles que le considèrent comme l’un des films les plus effrayants de tous les temps.

Dune

Prenez un livre de science-fiction aussi complexe que celui de Franck Herbert, choisissez un cinéaste bizarre. Tiens, David Lynch. Remuez le tout et vous obtenez la plus étrange des adaptations… et probablement la plus controversée de cette liste. Bien que le film n’ait pas connu le succès commercial escompté lors de sa sortie au cinéma, il a rapidement obtenu le statut d’oeuvre culte pour son ambiance baroque particulièrement sombre. Le réalisateur ajoute dans le long-métrage des objets technologiques absents du roman : le module étrange, la ventouse cardiaque (berk)… autant d’idées qui ont marqué les esprits. Fait incroyable, le film a été renié par son réalisateur, qui le considère comme un échec artistique, alors que Franck Herbert l’a apprécié ! L’écrivain regrettera toutefois que certaines scènes aient été coupées au montages, scènes que l’on retrouve dans la (passionnante) version longue de Dune.

Total Recall (la vraie version de Paul Verhoeven, l’autre est une bouse)

Thriller SF, le film s’écarte sensiblement de l’oeuvre de Philip K Dick, qui se déroule uniquement sur Terre. Les deux histoires sont pourtant, au départ, similaires : pour échapper à son train-train quotidien , Douglas Quaid décide de se faire implanter des souvenirs chez l’agence Rekall. Mais au bout d’une demi-heure de film, Paul Verohen expédie Arnold Schwartzeneger sur Mars et nous livre un blockbuster intelligent, avec une fin ouverte qui continue à faire couler beaucoup d’encre…

Le Prestige

La fin du film est différente de celle du livre de Christopher Priest, qui avoue préférer la sienne ! Qu’importe : Christopher Nolan nous offre un chef d’oeuvre crépusculaire avec ces deux prestidigitateurs prêts à tout pour connaître la gloire. Réflexion sur le réel, l’illusion, la manipulation, fable cruelle, le Prestige est immense.

Adaptation

Le film le moins connu de cette liste, mais aussi celui qui a probablement le meilleur scénario. À la base, le Voleur d’orchidées est un (vrai) roman auto-biographique de Susan Orlean. Le scénariste, Charlie Kaufman, va écrire à partir de ce livre une mise en abîme vertigineuse : le film raconte l’histoire du scénariste Charlie Kaufman (Nicolas Cage, magistral) qui tente d’adapter le Voleur d’orchidées… Si ce n’est pas déjà fait, regardez vite ce film aussi hilarant que poignant, qui a enchanté la vraie Susan Orlean.

Blade Runner

On ne présente plus Blade Runner, inspiré par Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Philip K. Dick estimait que le film était fidèle au roman, tandis que Ridley Scott, qui n’avait pas lu le livre (!), pensait pour sa part que long-métrage était complémentaire… Une situation schizophrénique, mais pouvait-il en être autrement avec une oeuvre de Philipp K. Dick ?

Fight Club

Chaos, confusion, savon. Lorsque j’ai vu la bande-annonce en 1999,  je n’ai strictement rien compris ! Je me suis dit que c’était bon signe et j’ai eu raison : Fight Club n’est pas seulement un excellent roman déjanté de Chuck Palhaniuk, c’est aussi mon film préféré. Drôle, dramatique, profond, ce long-métrage incroyable est doté d’un début et d’une fin très différents de ceux du livre, sans parler de la narration. Pourtant, c’est peut-être le seul long-métrage qui ait réussi à transcendé sa propre adaptation, comme l’expliquait avec humilité Chuck Palahniuk lui-même, très impressionné par le film de David Fincher.

Là encore, Fight Club est la preuve qu’une adaptation libre peut fortement s’éloigner du livre sans trahir son esprit. Il ne reste donc plus à Hollywwood qu’à s’intéresser à l’autre roman de Palahniuk, Survivant, qui est à mon humble avis ce qu’il a écrit de mieux. Une oeuvre à priori… inadaptable.

Et vous, quelle est votre adaptation libre préférée ?

Published in: on décembre 16, 2013 at 9:39  Comments (11)  
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La déception de Smaug

ATTENTION, NOMBREUX SPOILERS DU FILM !

Déception. Tel est le premier mot qui me vient à l’esprit lorsque le générique de fin arrive brutalement. Autant vous prévenir tout de suite : si vous êtes de ceux qui n’ont pas aimé les libertés prises par Peter Jackson dans les Deux Tours (les Elfes qui débarquent dans le gouffre de Helm) ainsi que dans le précédent Hobbit, vous allez être servi… Tout avait pourtant si bien commencé ! J’ai fait partie de ceux qui ont défendu le premier volet. Même si, à l’époque, j’avais déploré l’énorme proportion d’effets spéciaux numériques au détriment des masques et des costumes artisanaux, notamment dans la séquence avec les Gobelins, j’avais adhéré à la vision de Jackson. Lorsque le réalisateur néo-zélandais a révélé aux fans que Bilbo le Hobbit allait être une trilogie, là encore, je me suis montré enthousiaste. Le cinéaste a voulu se servir du conte de Tolkien pour introduire le Seigneur des Anneaux, en exploitant au passage ses appendices, ce qui explique l’apparition de Radagast le Brun (entre autre). Peter Jackson a décidé d’accomplir le grand écart entre le conte pour enfants qu’est Bilbo le Hobbit et la fantasy épique du Seigneur des Anneaux, un grand écart visiblement impossible car Un voyage inattendu a provoqué la colère d’une partie des fans. Un sentiment que je peux comprendre lorsque, dans le premier volet, Bilbo manie son épée au lieu d’utiliser sa ruse… À l’époque, je pensais que Peter Jackson essayait d’assurer une cohérence avec le Seigneur des Anneaux.

Quel gogo naïf je fus…

Une introduction inattendue

Les toutes premières minutes sont révélatrices d’un certain malaise. La séquence s’ouvre avec un flashback sur le village de Bree, et un caméo (prétentieux ?) de Peter Jackson en train de croquer une carotte ! Au Poney Fringuant, Gandalf retrouve Thorin, le roi des nains, pour le persuader de mener une expédition vers la Montagne Solitaire. La première question que je me suis posé c’est : pourquoi Bree ? Peter Jackson abuse tellement des clins d’oeil qu’on a l’impression de visionner une séquence coupée de la Communauté de l’Anneau, lorsqu’Aragorn rencontre Frodon et ses amis. À croire que le réalisateur manque cruellement d’imagination… Pourtant, la suite est bien plus entraînante : Beorn, la forêt de Mirkwood et ses araignées sont franchement réussies, jusqu’au moment où l’on découvre les Elfes de la Forêt Noire.

Et soudain c’est le drame

Peter Jackson voulait-il absolument une nouvelle Arwen ? On est en droit de se poser la question lorsque le réalisateur introduit Legolas et surtout Liv Tyler l’elfe Tauriel, venue de nulle part. Le cinéaste avait clairement annoncé la présence du personnage d’Orlando Bloom, pourquoi pas. Mais là où le bât blesse, c’est quand une grosse intrigue secondaire, totalement absente du conte de Tolkien, apparait. Legolas est secrètement amoureux de Tauriel (!), qui elle-même va nourrir des sentiments pour… le nain Kili(!!). Oui, vous avez bien lu. Bref, un triangle amoureux ridicule, inutile, et surtout, je le répète, absent du livre ! Dès lors, le film est déséquilibré, parce ce que sa romance est aussi crédible que le pique-nique sur l’herbe d’Anakin Skywalker dans l’Attaque des Clones.

Le Seigneur des tonneaux

Lors de la (spectaculaire) évasion des nains dans des tonneaux, Kili est blessé par une flèche empoisonnée, un prétexte scénaristique pour que Tauriel puisse venir le sauver plus tard. Elle rejoint donc la ville d’Esgaroth (magnifique), accompagnée de l’incontournable Legolas qui massacre à tour de bras de l’orc en pleine rue (!), comme s’il fallait impérativement offrir aux spectateurs le plus de péripéties possibles. C’est aussi, à mon sens, un autre point noir du long-métrage : au lieu de s’appuyer sur l’essentiel, à savoir le conte de Tolkien et sa dimension enfantine, naïve, Jackson tombe dans une surenchère adolescente en multipliant les scènes d’action… ce qui affaiblit considérablement l’intrigue principale : l’exploration du donjon du dragon.

Le dragon le plus bête jamais créé

Les passages avec Smaug sont superbes, mais Peter Jackson a cru bon d’alterner avec des séquences sur Esgaroth, triangle amoureux oblige… ce qui est extrêmement frustrant. Du coup, quand Jackson filme ses héros aux prises avec le terrible dragon, il tente de se rattraper en multipliant les péripéties artificielles (qui ne sont pas dans le roman), au point où le monstre se retrouve dans l’incapacité d’attraper le moindre nain alors qu’il connait parfaitement son antre ! L’image de Smaug en prend un sacré coup et par la même occasion, le film perd énormément en tension. Même constat pour la sous-intrigue avec Gandalf et ses aventures dans Dol Guldur, largement dispensables : pourquoi avoir développé cette histoire qui n’apporte rien de plus que ce que l’on savait déjà dans Un voyage inattendu (un nécromancien va reprendre vie, n’importe quel fan aura compris qu’il s’agit de Sauron) ? Vous allez me dire que ces sous-intrigues donnent de la consistance au long-métrage, et approfondissent les personnages. Je pensais la même chose, jusqu’au moment où la fin est arrivée sans crier garde.

Le pire pour la fin

Peter Jackson coupe son film au plus mauvais moment : Smaug le dragon s’apprête à attaquer Esgaroth. Une fin brutale, qui pour moi est l’exemple même de ce qu’un scénariste ne devrait jamais écrire. En décidant de ne pas refermer toutes les portes, non seulement le cinéaste frustre ses spectateurs, mais en plus il se moque ouvertement d’eux. Vous me trouvez trop dur ? Faisons le compte de toutes les séquences ajoutées dans Un voyage inattendu et La Désolation de Smaug. En résumé, nous avons :

– la chute d’Erebor (séquence inspirée par les appendices du Seigneur des Anneaux)
– l’orc Azog (inspiré par les appendices, n’a jamais poursuivi les nains !)
– Radagast le Brun (tiré des appendices)
– la longue séquence avec Galadriel, Saroumane et Elrond à Fondcombe (invention totale EDIT : inspiré par d’autres écrits de Tolkien d’accord, mais une séquence inutile)
– la séquence des géants de pierre (création de Guillermo Del Toro, semble-t-il EDIT : à partir d’une vague séquence dans le roman qui, une fois encore, était très dispensable…)
– la sous-intrigue Tauriel-Legolas
– la sous-intrigue politique avec Bard et le Maître d’Esgaroth
– la sous-intrigue Gandalf-Radagast

On comprend vite pourquoi il fallait une trilogie à la place d’un diptyque…

Si, au final, la Désolation de Smaug n’est pas un mauvais film d’action, on ne peut pas en dire autant de son adaptation. Je suis très déçu par le passage du côté obscur de Peter Jackson qui a sacrifié son intégrité artistique, probablement pour des raisons bassement commerciales. Le constat est d’autant plus amer quand on réalise combien toutes ces séquences supplémentaires sont inutiles, comme si le réalisateur n’a jamais vraiment cru à ce conte pour enfants : en choisissant de favoriser l’action au détriment de la réflexion, Peter Jackson a préféré, comme J.J. Abrams et ses Star Trek, livrer une œuvre grand public, qui ravira certains adolescents, mais qui pour le coup trahit en grande partie la poésie de Tolkien. C’est bien triste…

Published in: on décembre 11, 2013 at 4:41  Comments (65)  
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Carrie, la vengeance

Avant toute chose, je dois avouer que je suis une âme sensible. Lorsqu’il y a un film d’horreur au cinéma, Madame Escrocgriffe me traîne au bout d’une chaîne, car elle est passionnée par ce genre. Je me souviens d’une séance de Saw III qui m’avait fichu la nausée… de son côté, elle jubilait dans son fauteuil. Tiens, d’ailleurs Saw est l’une de ses sagas préférées. Lorsque je lui ai appris que la franchise se terminait avec ChaussetteSaw VII, elle était toute émue.  » On ira le voir, hein ? » m’a-t-elle demandé, les yeux brillants.

Bref, ma femme adore les films d’épouvante.

Et là, vous vous dîtes que je n’aime pas ce cinéma. Hé bien non ! Ca serait idiot de ma part, car certains films cultes ont marqué durablement le Septième Art. J’apprécie des oeuvres aussi viscérales (c’est le cas de le dire) qu’Alien, mais je déteste les scènes de tortures. Je sais, c’est paradoxal, mais c’est comme ça. C’est donc la mort de l’âme que je suis allé voir Carrie, la vengeance, interdit aux moins de seize ans. Au-delà de l’aspect horreur, je me demandais quel était l’intérêt de visionner un remake dont la fin est connue de tous. D’une part, le long-métrage de Brian De Palma me semblait indépassable, d’autre part le roman de Stephen King avait déjà fait l’objet d’une adaptation télévisée…

Bon, alors verdict ?

Une fois de plus, je ne comprends pas les violentes critiques de la presse tant cette œuvre innove : contrairement aux autres versions, c’est la première adaptation dans laquelle la comédienne, la (stupéfiante) Chloë Grace « Kick Ass » Moretz, a enfin l’âge de son personnage ! Brian De Palma a soutenu la réalisatrice, une femme qui amène énormément de sensibilité à ce long-métrage qui n’en demeure pas moins éprouvant. Le film s’ouvre sur une séquence absolument terrifiante : la mère de Carrie (Julianne Moore, phénoménale), accouche d’un bébé qu’elle associe à l’oeuvre du Diable. C’est bien simple, au cinéma j’ai rarement vu un accouchement aussi gore que celui-ci. Par « gore », je n’entends pas forcément sanguinolent. Le film À l’intérieur était beaucoup plus extrême à ce niveau. Mais il y a une dimension tragique et émotionnelle dans cette scène d’ouverture, une façon de prévenir le spectateur qu’il ne sera guère question de manichéisme dans ce long-métrage torturé. Et c’est là où le film est ambitieux : en décidant d’humaniser la mère de Carrie, ainsi que tous les lycéens qui la martyrisent, la cinéaste prend délibérément le partie de ne pas juger les personnages. Au-delà des thèmes propre à l’univers de Stephen King (le sang, symbole ambivalent de vie et de mort), la modernisation du récit est appréciable avec ces adolescentes, véritables bourreaux des temps modernes qui filment avec leurs smartphones leurs humiliations avant de mettre en ligne leurs vidéos sur le Net. Des pratiques qui font malheureusement référence à d’authentiques (et sordides) faits divers. La cruauté de ce film n’est pas sans rappeler le poignant May : tout comme le personnage de Lucky McKee, Carrie n’a rien d’un monstre. C’est la violence inouïe qu’elle subit depuis toujours qui va la rendre si dramatiquement humaine. Fort de cette interprétation magistrale, le long-métrage n’en est que plus émouvant car ce n’est pas seulement l’histoire d’un drame effroyable, mais aussi celui d’un terrible gâchis. Si on peut regretter, comme toujours, l’utilisation massive des effets spéciaux numériques au lieu des trucages à l’ancienne comme pour le sang, le résultat final m’a enthousiasmé.

Plus qu’un remake, Carrie, la vengeance est une relecture qui ne vient en rien altérer la vision du film de Brian De Palma, bien au contraire. Tout comme le Dracula de Coppola était une variation d’un mythe interprété autrefois par Christopher Lee, il faut voir ce Carrie comme un film complémentaire, qui aura le mérite de faire découvrir à une nouvelle génération le premier roman de Stephen King et ses différentes adaptations.

Published in: on décembre 6, 2013 at 4:27  Comments (8)  
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