Apple, Amazon, les éditeurs : la guerre du livre numérique a bien eu lieu

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’ai lu en deux heures l’excellent bouquin d’Andrew Richard Albanese : 9,99$, La Guerre du livre numérique. Il faut dire que le geek que je suis était particulièrement concerné par le sujet : j’ai acheté l’iPad dès sa sortie en 2010, et plus tard j’ai basculé du côté obscur de la Force avec un Kindle, sans pour autant renier l’iPad, qui me sert à lire des comics en couleurs. Andrew Richard Albanese a parfaitement résumé la courte (mais tumultueuse) histoire de l’ebook. Depuis 2010, ce ne sont pas quatre années, mais plutôt quatre siècles qui se sont écoulés ! Les liseuses, les tablettes et les smartphones sont partout. Et pourtant en France, le marché des livres numérique se développe lentement. La technologie a beau être mature, le monde de l’édition n’a pas forcément pris la mesure de cette révolution qu’est la dématérialisation, une lame de fond qui a failli emporter l’industrie musicale à la fin des années 90. Le livre d’Albanese se résume à une seule problématique.

Le prix d’un ebook est le nerf de l’éditeur, euh, de la guerre

Alors que le monde du livre connait une crise sans précédent, quel prix faut-il fixer à un ouvrage numérique ? Cette question a priori toute simple a fait couler beaucoup d’encre (et usé pas mal de touches). Je me rappelle encore de ma réaction ahurie lorsque j’ai voulu acheter mon premier ebook.

À la sortie de l’iPad, un Stephen King valait au moins 15 euros ! Les ebooks étaient vendus non pas au prix des livres de poche, mais comme des grands formats… Aujourd’hui la situation a évolué : on peut acquérir sur son iPad ou son Kindle le premier tome du Trône de Fer pour 8,99 euros. C’est un peu plus cher que la version poche (7,70 euros), mais bien moins qu’un grand format (21,19 euros). Alors, quel est le prix idéal d’un ebook ? La question est plus complexe qu’elle en a l’air, car elle concerne la valeur qu’on attribue à un livre. Je reconnais que si les éditeurs s’amusaient à vendre leurs romans 99 centimes, ces ouvrages perdraient beaucoup de valeur. D’ailleurs, combien de gens ont téléchargé gratuitement des livres numériques qu’ils n’ont ensuite jamais lus ?

Le problème, c’est que le lecteur est face à un nouveau paradigme, un peu comme nos ancêtres lorsque l’imprimerie est apparue à la fin du Moyen-Âge. Avant cette invention, chaque livre était un objet d’art unique, mais sa lente conception coûtait horriblement cher. Lorsque Gutenberg a inventé ses célèbres caractères mobiles en plomb, une partie de l’élite intellectuelle a regretté que la culture du manuscrit ait été terrassée par des artisans équipés de presses à imprimer. Avec la désacralisation du livre, l’impensable était pourtant arrivé : acheter un ouvrage n’était plus un luxe réservé à une minorité. Le bénéfice était si immense, qu’à l’exception des moines-copistes, tout le monde était d’accord sur l’idée que cette industrialisation était une évolution nécessaire. Je ne vais pas être hypocrite : si j’avais la possibilité de choisir entre l’ebook de la Vie des douze Césars de Suétone, et une version médiévale écrite sur du parchemin, j’opterais bien évidemment pour le magnifique ouvrage de n’importe quel moine-copiste. Mais qui oserait aujourd’hui soutenir que l’imprimerie de Gutenberg n’a pas été un progrès fondamental pour l’Humanité ? Au fil des siècles, cette désacralisation du livre, qui est avant tout une démocratisation de la culture, n’a cessé de s’accentuer avec, par exemple, la reliure industrielle au XIXe siècle, la naissance du pulp, l’édition de poche au XXe siècle et… l’ebook.

Mais en France, les lecteurs considèrent que cette dématérialisation devrait permettre une baisse de prix beaucoup plus conséquente, c’est d’ailleurs l’un des facteurs qui explique pourquoi le livre numérique s’implante plus lentement dans notre pays.

Un facteur culturel

Le débat fait rage entre les défenseurs du noble objet-livre et les partisans du numérique, accusés de le désacraliser. Ironie du sort, on pourrait intenter le même procès à nos imprimeurs car l’encre de nos livres actuels aura bien du mal à traverser les siècles… contrairement à celle utilisée par les moines-copistes ! Certains rétorqueront, avec raison, qu’il n’est pas impossible qu’au fil des décennies ces fichiers deviennent obsolètes. Pour ces allergiques au numérique, un ebook à 99 centimes sera toujours trop cher, étant donné qu’il n’est pas « garanti à vie ». En y réfléchissant bien, l’argument du manque de fiabilité qui a été reproché au numérique peut se retourner contre le papier, avec des livres susceptibles d’être perdus lors d’une inondation ou durant un déménagement (j’en sais quelque chose, snif). Avec la dématérialisation, et de nouveaux modèles économiques, une telle perte devient virtuellement impossible. C’est là où, à mon humble avis, la polémique du numérique est à côté de la plaque : beaucoup de gens redoutent que ce format ne se substitue au papier, comme jadis l’imprimerie le fit pour le manuscrit. Mais c’est oublier que les deux supports sont complémentaires, et vont encore cohabiter très longtemps. Pourquoi faudrait-il choisir ? On ne le répétera jamais assez, rien ne remplacera un livre papier. Mais à côté de ça, quel bonheur de transporter dans la poche sa bibliothèque idéale à l’autre bout du monde ! De lire durant la nuit dans son lit sans déranger sa moitié ! Et de savoir que même si votre liseuse rend l’âme, tout votre collection est sauvegardée dans le cloud.

Le numérique amène de nouveaux paradigmes comme Youbox, le « Spotify » de l’ebook. Un autre modèle économique est encore plus révolutionnaire : le projet Bradbury. L’auteur Neil Jomunsi, alias Julien Simon, s’est fixé le pari fou d’écrire 52 nouvelles en un an, soit une par semaine. On peut acheter une nouvelle en numérique à l’unité pour 1 euro, ou bien s’abonner pour soutenir sa démarche créative. Pour moi, ce sont des innovations de ce genre qui imposeront le livre numérique, en donnant la possibilité au lecteur de découvrir autrement des univers… et des écrivains.

Dernier paradoxe, et non des moindres : pendant qu’on débat du juste prix d’un ebook, le livre papier continue d’évoluer ! L’impression à la demande permet désormais d’obtenir de beaux ouvrages. C’est un nouveau modèle économique qui se met en place pour les éditeurs et les libraires : non seulement il n’y a plus besoin de stockage, mais les invendus ne partent plus au pilon. Les écrivains en profitent également, puisque la rupture de stock appartient au passé. Leurs livres ne seront donc jamais épuisés. Ironie du sort, cette technologie rappelle furieusement l’époque du moine qui recopiait un livre pour honorer la commande d’un client ! Je suis convaincu que dans les prochaines décennies, les progrès de l’impression 3D autoriseront une révolution encore plus merveilleuse : l’impression à la demande d’objets-livres !

EDIT : on commence à aller vers cette direction, comme le montre ce reportage

Et vous, combien d’euros êtes-vous prêts à investir dans un ebook ?

Des moines-copistes à la demande dans l’Écume des Jours

Published in: on avril 11, 2014 at 11:15  Comments (28)  
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Univers élégant, théorie des cordes et mondes parallèles

Mini Mandel Island, image fractale

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y a deux semaines, la possible découverte des ondes gravitationnelles du Big Bang a provoqué une grande effervescence chez les scientifiques. Si le Big Bang n’est qu’un phénomène banal au sein d’un multivers, cela nous conduira vers une nouvelle physique et des perspectives incroyables : l’éventualité de mondes parallèles.

Il y a quelques années, je suis tombé amoureux d’un documentaire absolument fascinant qui évoquait cette hypothèse : l’univers élégant. Inspirée d’un livre du physicien Brian Greene, cette série en 8 épisodes (tous disponibles ici) est passionnante. Simple d’accès pour le littéraire que je suis, mais également ambitieuse, cette série bouleverse la vision qu’on peut avoir de l’Univers.

Présenté par Brian Greene lui-même, le documentaire revient sur la quête menée par des physiciens : expliquer la totalité des lois physiques à travers une seule théorie susceptible de réconcilier la communauté scientifique ! La science du XXe siècle a en effet connu un schisme terrible. Au siècle dernier, alors qu’Albert Einstein expliquait avec succès sa fameuse relativité des phénomènes cosmiques gigantesques comme la gravitation des planètes, d’autres savants découvraient au niveau de « l’infiniment petit » la mécanique quantique, une physique déroutante… que méprisait Einstein ! « Dieu ne joue pas aux dés ». La mécanique quantique s’appuie en effet sur des statistiques : on peut connaître la vitesse d’une particule ou bien sa position, mais jamais les deux en même temps. Jusqu’à sa mort, Einstein s’isola dans ses recherches afin d’expliquer l’ensemble des lois qui régissent l’Univers via la relativité… en vain. Aujourd’hui, certains chercheurs essaient d’atteindre le Graal, réconcilier la relativité générale d’Albert Einstein avec cette étrange mécanique quantique, à travers une seule et même théorie : la théorie des cordes.

Avec simplicité et intelligence, le documentaire retrace cette formidable aventure qui a presque l’allure d’un thriller. Non seulement on comprend les enjeux présentés, mais on réalise qu’il est possible qu’une nouvelle physique s’impose dans les années à venir. Grâce à l’accélérateur de particules appelé LHC, la machine la plus sophistiquée de l’histoire de l’Humanité, les physiciens du CERN cherchent des particules exotiques comme l’hypothétique graviton, une particule de gravité qui démontrerait indirectement que d’autres dimensions existent ! En effet, la force de la gravité est à notre échelle, étonnamment faible. Dans la vie de tous les jours, un simple aimant permet de défier la gravité en soulevant, par exemple, un clou en métal dans les airs. Mais en réalité, peut-être que cette gravité est aussi forte que l’électro-magnétisme, mais qu’elle est diluée dans notre monde, parce que des gravitons s’échapperaient dans d’autres  dimensions supplémentaires que nous ne parvenons pas à percevoir.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, ces dimensions supplémentaires n’ont rien d’étonnant pour les mathématiciens, qui n’ont pas attendu la théorie des cordes pour les intégrer dans leurs réflexions… sans pour autant les voir. Alors comment imaginer des réalités mathématiques qui nous dépassent ? C’est tout le propos d’Edwin Abbott dans son roman allégorique Flatland, écrit en 1884. L’auteur raconte l’histoire d’un carré doté de conscience, qui vit à la surface d’un monde plat en deux dimensions. Sa vie est bouleversée lorsqu’un jour, une sphère apparait devant lui… Est-ce un miracle ? De la magie ? Comment imaginer ce cercle en trois dimensions, cette « sphère » ? D’où vient-elle ? Que de mystères à élucider pour ce carré et son peuple…

"Reptiles", de l'artiste Escher. Pas simple de s'échapper quand on a que deux dimensions...

Reptiles, de l’artiste M.C. Escher. Pas simple pour ces lézards d’imaginer un monde en trois dimensions…

Flatland illustre poétiquement le fait que nous sommes tous limités par nos perceptions. De loin, un câble électrique ressemble à une simple ligne unidimensionnelle, pourtant si on regarde de plus près, une fourmi peut se déplacer dessus à sa surface sur deux dimensions. C’est précisément ce que nous vivons au quotidien lorsque nous marchons à la surface d’une sphère telle que la Terre. Mais comment imaginer des objets de dimensions supérieures ? Il suffit de regarder un hypercube selon différents points de vue.

Un hypercube representé en deux dimensions

Un hypercube representé en deux dimensions

Ou d’observer cet hypercube en mouvement

Les dimensions supplémentaires constituent de belles vues de l’esprit, mais qu’en est-il des mondes parallèles ? Dans son livre la réalité cachée : les univers parallèles et les lois du cosmos, Brian Greene envisage très sérieusement l’existence d’autres univers, et explique quelles seraient les différentes possibilités. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les hypothèses sont vertigineuses ! Commençons par la plus banale, admise par une très grande majorité de physiciens et d’astronomes :  l’univers est infini. Si ces scientifiques ont raison, il pourrait très bien y avoir d’autres copies du nôtre très loin dans notre espace… D’autres chercheurs pensent plutôt que nous pourrions vivre à l’intérieur d’une bulle dans un multivers inflationnaire qui grossit tel un ballon gonflable. Non seulement notre univers ne serait pas isolé, mais à l’instant où vous lisez ces lignes, d’autres seraient en train de naître perpétuellement. Là encore, il s’agirait d’univers comparables au nôtre : la récente (possible) découverte des ondes gravitationnelles du Big Bang nous rapprocherait de cette hypothèse.

Les bulles d’un multivers inflationnaire

Autre possibilité : un multivers de « branes », des structures décrites par la théorie des cordes, avec trois types d’univers parallèles plus exotiques, comme l’étrange monde riemannien imaginé par Greg Egan. Dans le premier scénario, notre univers, une brane, flotterait dans un gigantesque espace à plusieurs dimensions.

Plusieurs branes flottant dans un multi-univers

Plusieurs branes flottant dans un multi-univers avec, à gauche, notre univers

 

Dans ce cas de figure, les dimensions seraient tout près de nous, tellement minuscules qu’elles seraient cachées dans la matière. Ces dimensions seraient repliées sur elles-mêmes comme des cordes… mais dans l’hypothèse où elles seraient à une distance de 10-18 centimètres, grâce au LHC, les scientifiques du CERN pourrait les détecter ! Second scénario : la collision entre deux branes a provoqué le Big Bang, un événement… banal. Cette collision cyclique se reproduit, encore et encore, ce qui implique que notre univers n’est pas le premier, ni le dernier (personnellement, j’ai l’impression que c’est comme si on formatait périodiquement un disque dur pour réinstaller une partition… vous ne trouvez pas ça un peu humiliant ?). En fait, parler de « premier » et de « dernier » n’a pas de sens, étant donné que les branes évoluent parallèlement dans le temps, comme les époques du film Cloud Atlas.

Troisième et dernier scénario de la théorie des cordes, la théorie du multivers inflationnaire cité plus haut, couplée à des dimensions spatiales supplémentaires, qui donnerait un nombre incroyable d’univers variés. Comme si ce n’était pas déjà invraisemblable, Brian Greene garde le plus étrange pour la fin. Une hypothèse basée sur la recherche quantique des trous noirs : notre univers ne serait qu’une projection holographique d’une réalité différente, l’allégorie de la caverne de Platon. Personnellement, pour me représenter cette idée, j’imagine le reflet d’un miroir, l’illusion de découvrir un univers qui, en réalité, n’est qu’une copie du vrai. Malgré la grande impression de profondeur qu’on peut avoir en face de son image, le miroir peut être extrêmement fin. Si des êtres le peuplaient, ils essaieraient de comprendre les lois de leur univers, sans se rendre compte qu’en réalité leur monde ne serait qu’une résultante de la lumière qui se réfléchit sur le miroir. Toute leur réalité ne constituerait qu’une simple information lumineuse faite de photons, le reflet intime d’un univers lointain… Mais à notre échelle, ce serait encore plus déstabilisant : quoi de commun entre l’image tridimensionnelle d’un hologramme et le plastique éclairé au laser dont cette image est issue ? Si notre univers est un hologramme, bien qu’il partage une même information avec son univers d’origine, il est pourtant radicalement différent de cette « source », la réponse à bon nombre de questions se trouve là-bas… De l’illusion à la simulation artificielle façon Matrix, il n’y a qu’un pas que Brian Greene s’amuse à franchir, avant d’envisager le multivers suprême : tous les univers évoqués précédemment existeraient, car ils incarneraient l’ensemble des équations mathématiques possibles. Ou plutôt : tout serait une émanation des mathématiques, dont les objets fractals se retrouvent dans la nature : les nuages, les flocons de neige, les réseaux de rivières, le brocoli, nos vaisseaux sanguins…

Le brocoli, un objet fractal de la nature

Un chou romanesco, un object aussi fractal que le brocoli… attention à ne pas les confondre !

 

Vraie fractale

Un objet fractal

On peut même passer sa vie à explorer, à l’aide de logiciels très simples, des objets mathématiques d’une complexité inouïe, comme l’ensemble de Mandelbrot, étudié depuis près d’un siècle par des savants qui ressemblent plus à des poètes qu’à des mathématiciens…

Les recherches de ces dernières décennies, et la possible découverte des ondes gravitationnelles du Big Bang, donnent le sentiment que nous sommes à l’aube d’une révolution scientifique sans précédent. Après avoir découvert successivement que la Terre, le Soleil et notre galaxie ne sont pas le centre de l’Univers, il n’est pas impossible que l’Humanité réalise que ce même univers, et le Big Bang qui l’a créé, soient aussi communs qu’un grain de sable sur une plage… La physique spéculative ne peut, pour l’instant, déterminer si des civilisations se développent à des distances faramineuses, ou bien à quelques millimètres de nous. Mais en revanche, si la découverte des ondes gravitationnelles du Big Bang se confirme, il est possible qu’un modèle multivers inflationnaire à bulles s’impose dans les années à venir, ce qui constituerait rien de moins que l’acte de naissance d’une nouvelle cosmologie. Grâce à l’opiniâtreté des savants, la physique va peut-être redevenir une métaphysique qui, personnellement, me donne le vertige. Au cours des siècles prochains la distinction entre science, religion et art risque de ne plus avoir de sens. L’Humanité suivra peut-être une philosophie humaniste, basée sur la conscience qu’une force invisible vibre en chaque chose avec des intensités différentes. La conscience que nous sommes tous liés.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, les mathématiques semblent bien vivantes, au point où nous en sommes peut-être l’une des émanations. Cette petite vidéo émouvante illustre cette universalité. Elle a été réalisée à partir d’Electric Sheep, un logiciel que j’utilise régulièrement pour admirer les fractales. Avant de lancer la vidéo, imaginez ces fractales comme autant d’univers parallèles, et n’oubliez pas de cliquer sur « plein écran », bon voyage…

Published in: on avril 4, 2014 at 9:45  Comments (34)  
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S’inspirer, c’est souffrir


– Il faut avoir de l’inspiration pour écrire des livres !

Quel auteur n’a jamais entendu cette phrase au détour d’une conversation ? Ah, « l’écrivain inspiré » ! une idée reçue qui a la vie dure… Bien sûr, je n’en veux pas aux gens de croire en ce stéréotype vieux comme le monde. Chez les Grecs, on parlait volontiers d’extase, de furor poeticus, l’artiste se transformant en possédé !

Les Romains étaient plus pragmatiques : ils distinguaient le talent, l’ingenium, de  l’inspiration proprement dite. Mais avec le Christianisme, plus possible d’échapper à une inspiration in spiritum. Cette conception surnaturelle de l’écriture triomphera au XIXe siècle avec les poètes romantiques. Tout cela explique pourquoi l’écrivain est aujourd’hui considéré comme un branleur qui attend tranquillement que les idées tombent du ciel un inactif, et non une personne qui fréquente les ateliers d’écriture pour travailler sa technique. Et même travailler tout court…

Au même titre que le peintre, le romancier a une image de dilettante qui lui colle à la peau. D’ailleurs, les médias rappellent régulièrement que les Français écrivent beaucoup, ce qui renforce l’idée que l’écriture est une activité facile réservée aux oisifs « inspirés ». Pourtant, très peu de gens terminent la rédaction d’un premier roman. Pour franchir ce palier décisif il faut des semaines, des mois, parfois des années de travail et beaucoup de temps et de persévérance, j’en avais d’ailleurs longuement discuté avec vous. Mais qu’est-ce qui peut pousser une personne à se livrer à une activité si ingrate ? En posant la question, on a un début de réponse.

La frustration

Un terme aussi négatif va probablement choquer pas mal d’amis auteurs, et pourtant je pense qu’il est essentiel. Faut-il avoir souffert dans sa vie pour écrire ? A priori, on pourrait répondre que non. La question parait même saugrenue : l’écriture est avant tout une passion, un plaisir ! Enfin, surtout au premier jet… Après l’euphorie des premiers mois, les corrections arrivent ! Quand on travaille des années sur un texte, il faut bien avouer qu’être écrivain peut s’avérer pénible.

La joie des corrections

Si un auteur s’impose un second métier, en plus d’un travail alimentaire, cela signifie bien évidemment que, pour lui, écrire relève du masochisme d’un besoin essentiel. Que l’on exerce cette activité pour soi ou dans le but d’être publié, peu importe. Tous les écrivains seront à-peu-près d’accord pour reconnaître que l’écriture tient une place importante dans leur quotidien.

Et alors ? Quel rapport avec un éventuel mal-être ?

On ne doit pas forcément avoir vécu des drames insensés pour être « inspiré ». Le pauvre Tsutomu Yamaguchi, seul homme a avoir survécu aux bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, n’a jamais ressenti le besoin d’écrire. Avec son horrible expérience, il aurait pourtant pu créer une œuvre artistique comme la magnifique nouvelle de Akiyuki Nosaka, la Tombe des lucioles, qui a d’ailleurs été adaptée par le studio Ghibli. Néanmoins, j’ai le sentiment que la plupart des auteurs ont commencé à écrire parce qu’ils ont, à un moment de leur vie, éprouvé le besoin d’échapper à leur quotidien en racontant une histoire. Comme si l’écrivain ressentait une frustration. Il lit des livres, visionne des films, vit des événements, mais à un moment donné, cela ne suffit plus. Il veut partager un récit plus ou moins imaginaire (je reviendrai sur ce point à la fin).

Bon, d’accord, mais George R.R. Martin n’a pas forcément vécu le quart du dixième de ce qu’il fait subir à ses personnages de Game of thrones !

Oui, et tant mieux pour lui. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’est pas torturé. Récemment, Jérôme Cigut a écrit sur son blog un article passionnant, « écrire sur le vécu ». Au fil de notre discussion, il m’a appris que Stephen King, encore enfant, a vu un ami d’enfance se faire tuer par un train. Bien qu’il n’en ait pas un souvenir clair, cet épisode traumatisant a inspiré à l’auteur sa fameuse nouvelle le Corps, qui a elle-même inspiré le magnifique long-métrage Stand by me. Quand on découvre dans l’autobiographie Écrire l’enfance de Stephen King, il apparait évident que l’auteur a ressenti le besoin de partager ses névroses. Lorsqu’Anne Rice invente le personnage de Claudia pour Entretien avec un vampire, sa fille Michèle vient d’être emportée par une leucémie à l’âge de six ans… Une fois encore, si peu d’entre nous ont vécu d’horribles tragédies, la mort nous concerne tous, hélas. Un deuil n’est-il pas la plus grande des frustrations ?

Chagrin inconsolable, Ivan Kramskoy, 1884

Chagrin inconsolable, Ivan Kramskoy, 1884

Le deuil n’est pas forcément le sentiment de perdre un être cher, il peut-être aussi lié à d’autres événements comme le passage à l’âge adulte, ou bien un exil douloureux dans un pays lointain. D’un point de vue plus positif, on peut considérer que l’existence humaine n’est qu’une suite de deuils que chacun d’entre nous devra gérer du mieux possible pour apprécier pleinement la vie à sa juste valeur. Peut-être que l’écrivain ne fait qu’emprunter une voie philosophique particulière pour progresser dans ce lent apprentissage ? Il n’est donc pas le seul à être inspiré au sens large :  on peut concevoir qu’un athé puisse devenir chercheur en mécanique quantique afin de comprendre les lois scientifiques qui régissent l’univers, et ainsi donner un sens à sa vie. Un religieux partira dans un pays pauvre s’occuper de personnes défavorisées pour consacrer son existence aux autres et/ou à Dieu. Un athlète de haut niveau se réfugiera dans le sport pour canaliser son agressivité, et se réaliser, tandis qu’un chef d’entreprise parti de rien créera une entreprise qui changera la face du monde…

Nous sommes tous des gens inspirés

C’est d’ailleurs, peut-être, le postulat d’Éric-Emmanuel Schmidt  : dans son uchronie la part de l’Autre, Adolf Hitler réussit son concours d’entrée au Beaux-Arts et devient… un artiste, car il a canalisé ses frustrations héritées d’une enfance difficile. Si on part de ce postulat optimiste, au moment de se retrouver devant sa feuille blanche chaque écrivain, célèbre ou inconnu, est à égalité. Quel que soit son vécu, son inspiration, il s’en nourri pour aller aussi loin que nécessaire dans l’émotion. Que l’on écrive un conte pour enfants, ou une tragédie, cette émotion est la matière première qui donne à un livre son caractère universel. C’est pour cette raison que les classements par genres sont si artificiels. On oppose la littérature blanche à celle de l’imaginaire, la réalité à la fiction, mais au final, seule l’émotion importe. Certaines personnes méprisent la littérature jeunesse parce quelle serait « puérile », et pourtant Max et les maximonstres est un récit sombre qui traite de la colère, telle qu’on peut la ressentir durant l’enfance. Inversement, il y a énormément de lumière dans le film la Vie est belle de Roberto Begnini, une histoire qui se déroule en grande partie dans un camp de concentration.

La vie est belle, l'amour plus fort que tout

La vie est belle, l’amour plus fort que la mort

Max et les Maximonstres, un conte inquiétant

Max et les Maximonstres, un conte inquiétant

Ces deux oeuvres atypiques sont la preuve qu’on peut, grâce à son vécu, s’approprier certains sujets pour en livrer une (re)lecture différente selon sa propre sensibilité… et son inspiration. Pour Freud, un être humain est, sa vie durant, partagé entre ses pulsions de vie et de mort. À défaut d’être inspiré, peut-être que l’écrivain, comme d’autres artistes, est plus sensible à ce combat Éros vs Thanatos. Pour lui, s’inspirer, c’est souffrir. Mais souffrir, c’est également s’inspirer. À mon humble niveau, en 1999 j’ai vécu l’une des périodes les plus riches de mon existence. J’ai eu le bonheur et la chance de participer à des fouilles archéologiques en Jordanie, non loin de Pétra, mais j’ai également connu la souffrance et la frustration en étant cloué sur un lit d’hôpital pendant de longues semaines, à cause de graves problèmes de santé. Et comme tout le monde, j’ai vécu le deuil d’une rupture…

Cette année là, j’ai beaucoup écrit.

D’autres articles de la blogosphère sur l’inspiration : Nathalie Bagadey, Syven, Vestrit.

PS : un grand merci à Marie Caillet, Célia Deiana, Carole Rxq, Angou Levant, Saile, @ARRIBASNatalia, @avalyn_w et @paindesegle pour les idées de GIF !

Published in: on mars 28, 2014 at 8:36  Comments (40)  
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Les Outrepasseurs

Une couverture magnifique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Londres, 2013. Peter, un adolescent sans histoires, échappe de justesse à un attentat prémédité par de redoutables ennemis : les « fés ». Il rencontre alors les membres d’une société secrète, les Outrepasseurs. Ces derniers lui révèlent un héritage qui va changer le cours de sa vie…

S’il y a des livres qui ont réussi à me désarçonner, les Outrepasseurs en fait assurément partie. Au bout d’une soixantaine de pages, l’auteur de Au service des insectes nous propulse en plein Moyen-Âge ! Je ne m’attendais pas du tout à ça, et je dois avouer avoir été un moment perdu par les nombreux personnages, ainsi que les changements de point de vue. Etait-ce bien nécessaire ? me suis-je demandé à plusieurs reprises. Eh bien la réponse est oui : à mesure que l’intrigue se ressert sur certains protagonistes, le récit monte en puissance dans son dernier tiers, avec le personnage du Chasseur, un méchant d’anthologie absolument terrifiant (et sensuel), qui m’a un peu rappelé le démon Darkness du Legend de Ridley Scott.

 

Darkness

 

Si vous cherchez un conte de fées façon Walt Disney, passez votre chemin. Le roman de Cindy Van Wilder est une oeuvre sombre, une célébration des inquiétantes fables d’autrefois. Ses créatures se montrent impitoyables, et terrorisent des villageois qui ne peuvent s’en remettre qu’à eux-mêmes… et à un moine qui va mener son enquête. L’auteur dresse un tableau pessimiste de la nature humaine, à travers une vertigineuse plongée dans l’ignorance et le fanatisme. Ses personnages luttent contre de multiples antagonistes, coincés entre deux cultures destinées à se heurter violemment : chrétienté contre paganisme. Les Outrepasseurs sont influencés par le roman de Renart et ses figures animalières cathartiques qui transgressent les tabous de l’époque. Et c’est là où l’écrivain fait preuve d’une grande intelligence : à l’heure où une bit-lit anglo-saxonne parfois stéréotypée inonde les librairies, Cindy Van Wilder s’inspire du folklore européen pour livrer une fantasy francophone ambitieuse, une relecture du mythe du loup-garou.

Le procès de Renart

La romancière a accompli un travail minutieux pour nous restituer l’ambiance pesante qui pouvait planer sur une société traditionnelle du XIIIe siècle marquée par les interdits. Le personnage tragique de Niels, tout en contradictions, m’a interpelé. Ce père de famille, au prime abord détestable, est un homme de son temps : mis sous pression par sa communauté, il se retrouve confronté à un choix moral intenable… Le moins que l’on puisse dire, c’est que Cindy Van Wilder ne ménage pas ses personnages, avec notamment une chasse (au garou) particulièrement poignante.

Au final, ce tome 1 est une longue exposition, certes, mais une exposition nécessaire pour comprendre la psychologie de Peter, un héros schizophrène qui devrait enfin jouer son rôle de protagoniste principal dans le tome 2. Les derniers pages, riches en tension, laissent en effet présager une suite mouvementée !

D’autres avis : la bibliothèque de Glow, Earane, la Pile à lire, Esther, Aelys, À l’ombre des nénufars.

PS : cet article a été rédigé dans le cadre du challenge SFFF au féminin.

SFFF_au_feminin

Published in: on mars 21, 2014 at 8:50  Comments (22)  
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Interview de Mathias Moucha, romancier aux éditions Bragelonne

Il y a plus d’un mois j’avais eu le plaisir de chroniquer Seuls, de Mathias Moucha. J’avais lu ce roman à l’époque où la collection Snark n’était encore que numérique. Comme Bragelonne vient d’annoncer que les livres sont enfin disponibles en deux versions, je profite de la sortie papier de Seuls pour recevoir ici même Mathias, qui a eu la gentillesse de répondre à mes questions. C’est ma première interview, alors merci pour votre indulgence !

Bonjour Mathias, merci d’avoir accepté de monter à bord de l’Escroc-Griffe !

Bonjour, et bonjour à tous les lecteurs de ton excellent blog ! Oh, ça tangue ici, heureusement que je n’ai pas le mal de mer !

Seuls est ton premier roman. Qu’est-ce qui t’a poussé vers l’écriture ?

Eh bien, pour tout dire, c’est une histoire assez drôle en fait. Enfant, les mondes merveilleux me fascinaient, mais le déclic s’est produit lorsque j’ai vu à l’âge de quatorze ans le film Highlander : je voulais être un immortel et avoir un sabre ! Oui, même pour un ado, j’étais un peu puéril, je sais ! Cependant, comme je n’étais pas complètement débile, j’ai tout de suite compris que je ne serai jamais immortel… mais que je pouvais parcourir ce genre d’univers en racontant des histoires. Voilà, c’est ainsi que tout a commencé…

Depuis quand t’intéresses-tu à l’imaginaire ?

Depuis toujours. Les personnages qui m’ont marqué enfant se nomment Peter Pan, Luke Skywalker, Indiana Jones, Marty McFly, Arsène Lupin, le capitaine Némo… L’imaginaire, c’est l’enfance qui demeure en chacun de nous, non ?

Le fait que ton premier roman soit fantastique, plutôt que SF ou fantasy, c’est un choix délibéré ?

Non, un hasard. J’écris depuis très longtemps une saga de fantasy, et comme une saga c’est au bas mot 1000 à 1200 pages, je me suis dit qu’il serait peut-être plus sage de commencer avec un roman plus court, histoire d’apprendre un peu le « métier ». Et ce thriller fantastique convenait parfaitement à ce format.

Sans vouloir dévoiler l’intrigue, dans Seuls il est question d’une vieille paire de lunettes, un objet à priori banal… D’où te vient cette idée originale ?

Je voulais absolument écrire l’histoire de gens ordinaires, plongés dans une situation qui les dépasse. Dès le départ, l’idée était de les mettre en contact avec un objet d’apparence parfaitement anodine, mais qui bien sûr cache quelque chose de terrible. Une paire de lunettes faisait bien l’affaire, et avait l’avantage de porter en elle une symbolique forte.

Qu’est-ce qui te fait le plus peur dans une histoire ?

Me dire que cela pourrait réellement m’arriver. Moi qui ne suis ni flic, ni agent secret, et qui ne vis pas au fin fond de la jungle amazonienne ou en Irak.

L’intrigue de Seuls se déroule en République tchèque, un pays que tu connais très bien. Est-ce que ça a rendu l’écriture de ton roman plus facile ?

Oui, bien sûr. Placer cette intrigue en République tchèque me procurait deux inestimables avantages : d’abord, une certaine atmosphère se dégage naturellement de ce pays : Prague, la Bohème, l’Europe de l’Est, l’ancienne Autriche-Hongrie… et c’est primordial, l’atmosphère, dans ce genre de récit. Ensuite, j’ai la chance de bien connaître ce pays, y compris des lieux peu connus, ce qui m’a permis de décrire assez facilement les différents décors, du mobilier aux couleurs, jusqu’aux odeurs. Tout ceci me permettait de faciliter l’immersion du lecteur dans le récit, ce qui encore une fois est un point plus que primordial dans ce type d’histoire.

Le président de la République tchèque te convoque dans son bureau : il a peur que ton livre effraie les touristes, aussi te demande-t-il de vanter les mérites de Prague dans ta prochaine interview. Pourquoi cette capitale mérite-t-elle d’être visitée ?

Tout simplement parce que c’est une ville fabuleuse, avec une véritable âme, qui a magnifiquement résisté au temps.

Peux-tu nous parler de tes futurs projets ?

Je travaille sur une trilogie fantasy depuis de très nombreuses années. Le tome 1, Les Gardiens de la république, est achevé et en recherche d’éditeur, et j’écris actuellement le tome 2. C’est très différent de Seuls !

Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter ?

De toujours avoir d’aussi bonnes critiques ! Seuls est très bien accueilli et cela est vraiment gratifiant. Quand on lit dans une chronique qu’un lecteur n’a pas réussi à poser le roman avant de l’avoir terminé, on se dit qu’on n’a pas passé tout ce temps dessus en vain !

Merci d’avoir répondu à toutes ces questions !

Merci à toi, à tous tes lecteurs, et à tous mes lecteurs !

Published in: on mars 14, 2014 at 10:36  Comments (2)  
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Attendre…

La Création d’Adam (Michel-Ange)

 

Dimanche dernier, je suis tombé sur cet article hallucinant. Pour résumer, la startup Spritz propose une technologie permettant d’accélérer votre vitesse de lecture. « Avec Spritz, réglé sur 1000 mots à la minute, il ne vous faudra que 77 minutes pour lire le premier volume d’Harry Potter » semble se féliciter l’auteur du Business Insider… Sceptique, j’ai essayé cette technologie sur la page du site. On peut cliquer sur le drapeau pour choisir le français, et sélectionner la vitesse, de 250 à 500 mots par minute. Si on occulte quelques coquilles (qui ne sont pas liées à la technologie, mais à de simples erreurs de traduction… trop vite effectuées, sic), ça marche.

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Spritz

Bon. Et après ?

Si je parviens à lire Harry Potter en 77 minutes dans le train, et que j’arrive ensuite à prendre in extremis le tram pour rentrer à la maison, est-ce que mon émerveillement sera le même une fois le livre refermé ? Imposer une lecture ultra-rapide pour n’importe quel livre est pour moi un non-sens. Le charme du volumineux Seigneur des Anneaux ne réside-t-il pas dans le fait qu’on souffre prend notre temps sur près d’une centaine de pages pour découvrir une Comté paisible ? Est-ce que le plaisir serait encore au rendez-vous si Tolkien avait occulté ce passage contemplatif, histoire que le lecteur progresse plus vite ? L’attrait de certains romans repose même sur la lenteur du rythme : pour l’interminable Assassin Royal, Robin Hobb prend le temps de raconter le quotidien de Fitz jour après jour, avec un tel souci du détail que cet univers prend vie. Et que dire du sublime Désert des Tartares de Dino Buzzati, avec cette attente d’un ennemi qui tarde à venir ? J’évoque des romans, mais je n’ose imaginer cette technologie appliquée sur un livre de philosophie : lire 1000 mots de Nietzsche à la minute doit être assez sportif…

Loin de moi l’idée de faire l’éloge de la lenteur. Il m’arrive parfois de dévorer de courts romans à suspens en l’espace de quelques heures, comme tout le monde. Et je suis même prêt à reconnaître que la technologie de Spritz peut aider des personnes ou des entreprises, dans certains cas particuliers. Mais j’ai de plus en plus l’impression que « lenteur » est un mot tabou, voir même pour beaucoup une tare, incompatible avec un monde moderne obsédé par la rentabilité.

À mon humble avis, c’est une grave erreur.

L’argument de l’auteur

L’année dernière, j’ai eu beaucoup de mal à prendre mon mal en patience et attendre les réponses des éditeurs concernant les pirates de l’Escroc-Griffe. J’avais beau me raisonner en me disant que je devais continuer d’écrire des romans et ne pas surveiller en permanence mes mails/mon répondeur/le courrier, c’était tout le contraire qui se produisait. Je rêvais que je recevais le retour positif d’un éditeur et me réveillais en sursaut, persuadé d’avoir entendu un mail arriver sur mon ordinateur… Je saoûlais toute la journée mes proches, sans me rendre compte que je me livrais à de l’auto-apitoyement.

Je devenais égoïste.

C’est seulement il y a quelques jours que j’ai réalisé qu’attendre est probablement l’une des meilleures choses qui me soit jamais arrivée. On a coutume de dire que le temps éditorial n’est pas le même que celui de l’écrivain : il peut s’écouler des années avant d’avoir la chance d’être publié. Au final, l’auteur vit un stress inverse à celui qu’on peut connaître dans une entreprise, un environnement dans lequel tout peut basculer en quelques heures, en bien ou en mal d’ailleurs. Autant dire que cette attente éditoriale est une opportunité, « l’argument de l’auteur » pourrait-on l’appeler :

Attendre une année, c’est pouvoir écrire deux romans, peaufiner ou inventer des suites.
Recevoir une réponse positive, c’est être publié.
Dans tous les cas, l’auteur est gagnant car il fait preuve de la qualité la plus importante pour un écrivain : 
la persévérance.

Tolkien, un modèle de persévérance

Cela dit, attendre qu’un éditeur lise votre manuscrit peut prendre un certain temps

 

Tolkien a mis 11 ans pour écrire son Seigneur des Anneaux.  Mais si l’on additionne le nombre d’années passées sur le Silmarillon et Bilbo le Hobbit, on réalise que l’auteur a consacré sa vie à développer un seul univers sans tenir compte du facteur temps.  Dans le monde de l’art, la notion de retard n’est-elle pas un contre-sens ?

La République des Lettres

La Renaissance a beau être l’une des périodes les plus fécondes de l’histoire de l’Art,  l’ancêtre du mail mettait un temps fou pour parvenir à sa « boite de réception ». Pourtant, bien avant Internet, les humanistes de toute l’Europe entretenaient des conversations épistolaires grâce à la fascinante République des Lettres, peut-être le plus formidable réseau de tous les tempsÀ la recherche des textes perdus de l’Antiquité, Pétrarque écrivait à Boccace, Erasme correspondait avec Thomas More… Les discussions duraient des mois, parfois même des années. Mais ce décalage permettait à ces intellectuels de nourrir de fructueux échanges. Attendre si longtemps une réponse permettait probablement de réfléchir de manière approfondie à une conversation donnée, et ainsi de structurer sa pensée et son argumentation.  

C’est grâce à la lenteur des moyens de communication que la Renaissance artistique a eu le temps de murir, et de se déployer en plusieurs vagues : les prémisses de ce courant naissent en Italie au XIIIe siècle, mais la Renaissance ne parvient en France qu’avec les guerres d’Italie du XVe siècle. Cette lente maturation a constitué un terreau favorable pour les humanistes, qui vivaient (pas longtemps) dans une temporalité radicalement différente de la nôtre : Michel-Ange a mis quatre années pour réaliser la fabuleuse fresque de la chapelle Sixtine… et quarante ans pour le Tombeau de Jules II.

Aujourd’hui, cette temporalité se perd, ce qui explique que certains arts se meurent. Pour maîtriser l’uilleann pipe, une cornemuse irlandaise en voie de disparition, on a coutume de dire qu’il faut 21 ans :

7 ans d’écoute, 7 ans d’entraînement et 7 ans d’interprétation. Vous trouvez que c’est beaucoup ? C’est que vous n’avez jamais écouté Davy Spillane jouer Caoineadh Cu Chulainn.

Fabriquer un (vrai) sabre japonais nécessite plusieurs mois pour lui assurer un tranchant exceptionnel. C’est sa longue fabrication qui lui donne une valeur inestimable. Et pourtant, modernité oblige, il ne reste plus qu’un atelier au Japon.

Le propre de la littérature, aujourd’hui en crise, c’est qu’elle aussi est un art « ancien » : il faut du temps pour écrire et… pour lire. Une temporalité du monde éditorial qui va à l’encontre d’une logique de rentabilité.

La lecture, incompatible avec le monde moderne ?

À l’ère de l’immédiat, il devient difficile de fidéliser un lectorat sur une saga de plusieurs tomes, alors que ce même lectorat est adepte du zapping. Les succès d’Harry Potter et de Twilight sont un peu les arbres qui cachent la forêt. Le (long) Seigneur des Anneaux aurait-il été publié de nos jours ? Pas sûr. On parle de troubles de la concentration à l’école, sans réaliser que les jeunes sont trop souvent les tristes victimes de parents qui n’ont qu’une peur : que leurs enfants s’ennuient. Tous les moyens sont bons pour avoir la paix les occuper le plus rapidement possible, et les transformer dès leurs premières années de vie en consommateurs individualistes hyper connectés.

Crèche 2.0 pour parents pressés

Crèche 2.0 pour parents pressés

Drôle de paradoxe : à la différence de la Renaissance, il n’a jamais été aussi facile de transmettre la culture via Internet, et malgré tout nous avons de moins en moins le temps pour la consommer lire. Combien de lecteurs ont avidement téléchargé sur leurs liseuses des ebooks qu’ils n’ont jamais pris la peine de découvrir ? Je suis pourtant le premier à me réjouir de l’innovation technologique : lorsque mon Kindle est tombé en panne, je n’ai eu besoin que de cliquer sur un lien du site Amazon pour recevoir, une seconde plus tard, l’appel téléphonique d’un technicien… alors qu’il était 22h00. Le capricieux technophile gâté que je suis est émerveillé par ce service informatique, capable de sauver la vie de ma liseuse à distance, un service bien plus rapide que n’importe quelle urgence d’un hôpital en France… Mais la patience et la persévérance sont des vertus de plus en plus oubliées, à mesure qu’on privilégie le numérique au détriment de notre culture matérielle, et même de notre culture tout court. Toute cela, pour des raisons de coût.

L’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie 2.0

Ces derniers mois, les bibliothèques du Canada ont jeté aux ordures des livres inestimables pour des raisons budgétaires, alors que dans le même temps Neil Gaiman luttait pour empêcher le gouvernement britannique de fermer des bibliothèques, et que la BnF subissait une inondation qui a mouillé 12.000 livres. Je suis horrifié qu’Amazon contribue à ce recul de la civilisation en tolérant qu’un livre neuf soit vendu plusieurs centaines d’euros, parce qu’un tirage est épuisé.

Bientôt, la lecture sera réservée à de riches personnes désœuvrées, ou équipées d’une technologie comme celle de Spritz, afin de « lire » un livre en une heure et rester « productif ». Autrement dit, lire deviendra un luxe. Les pauvres qui n’auront pas le temps ou l’argent pour accéder à la culture seront encore plus marginalisés.

Je l’ai expliqué dans l’article « le numérique ce pulp d’aujourd’hui », je suis un fervent défenseur de l’innovation technologique. À condition qu’elle demeure un outil, et non une aliénation visant à nous faire « gagner du temps ». Lire un livre, ou même flâner dans un musée, ne sera jamais du temps perdu, bien au contraire.

Comme l’écrivait Saint Exupéry dans le Petit Prince :

Les hommes de chez toi, dit le petit prince, cultivent cinq mille roses dans un même jardin… et ils n’y trouvent pas ce qu’ils cherchent.
Et cependant ce qu’ils cherchent pourrait être trouvé dans une seule rose ou un peu d’eau… (…).
C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante (…)
Les hommes, dit le petit prince, ils s’enfournent dans les rapides, mais ils ne savent plus ce qu’ils cherchent.
Alors ils s’agitent et tournent en rond…

Published in: on mars 7, 2014 at 10:41  Comments (64)  
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Les pays qui m’ont inspiré : le Japon

Nagasaki

Aujourd’hui un article (et des photos) sur un voyage qui a influencé l’écriture de ma trilogie, les pirates de l’Escroc-Griffe. J’ai en effet eu la chance de visiter des pays lointains qui ont profondément changé ma vision du monde. Au Japon, j’ai rencontré des gens exceptionnels qui ont nourri ma plume et pour cause : imaginez qu’en France les vêtements médiévaux soient toujours à la mode, et que nous ayons conservé nos valeurs chevaleresques ?

Des musiciens à Tokyo

Je suis allé trois fois au pays du Soleil-Levant, sans être rassasié. Le dernier voyage a duré trois semaines, mais en suis-je jamais revenu ? Ce pays continue à me hanter au quotidien. Partir au Japon, c’est revenir irrémédiablement changé, tant cette culture transforme le regard que vous portez sur les autres. En France, lorsque nous faisons la queue nous n’avons qu’une seule peur : que quelqu’un nous grille la politesse. Au Japon, la crainte, c’est de manquer de respect à son prochain. Jamais je n’ai rencontré de peuple aussi hospitalier, serviable et respectueux. Une mentalité de samouraï. Je me souviens qu’un jour, de grosses inondations ont bloqué le train dans lequel nous étions avec ma compagne. Nous posons des questions au contrôleur :  comme il ne parle pas anglais, il demande de l’aide au micro. Un passager se lève spontanément, nous explique la situation et nous propose de nous accompagner jusqu’à Tokyo via le métro. Il nous guide pendant trois quart d’heure, avant de s’excuser platement : il doit repartir travailler ! Je me rappelle aussi d’un magasin high-tech, et de l’expression effarée de cette vendeuse lorsque je lui demande si je peux acheter le robot en vitrine. Sur le coup, je me dis qu’elle va m’annoncer que le produit n’est pas disponible. Elle m’avoue alors d’une voix craintive que le robot est dans l’arrière-boutique, mais qu’il faut que je patiente cinq minutes, et elle s’en excuse…

Un train en bois traditionnel

Un train en bois traditionnel

Lorsque vous êtes perdu, il ne faut pas plus de quelques instants pour que quelqu’un vous vienne en aide, sans arrière-pensée : le Japon est le pays doté du plus faible taux de criminalité au monde. Si vous égarez votre porte-feuille, vous avez toutes les chances de le récupérer aux objets trouvés. On a la sensation d’évoluer dans une bulle aseptisée, étrangement familière pour notre regard occidental : les symboles sont omniprésents. Le Japon est en effet une civilisation de l’image.

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On rencontre quotidiennement des gens à des années-lumières du stéréotype de l’asiatique froid : il faut entendre les tokyoïte faire la fête le soir, après une dure journée de travail ! Les habitants de l’île méridionale de Kyushu ont un tempérament encore plus chaleureux, aussi explosif que le volcan de Kagoshima.

Bien que le climat de cette partie du Japon soit subtropical, la culture a quelque chose de méditerranéeen, notamment au niveau de la cuisine, délicieuse. Un jour, dans un restaurant nous avons tellement apprécié le plat que j’ai innocemment dit au serveur « vous féliciterez le cuisinier, en France je n’ai jamais mangé un plat aussi bon ».

À la fin du repas, le cuisiner vient à notre table, et avant que je puisse dire quoi que ce soit, s’incline trois fois devant nous, le plus bas possible ! Une touchante marque de respect quand on connait les codes sociaux. Face à un ami, on s’incline de la même façon. Mais face à un supérieur hiérarchique, on s’incline plus bas en signe de respect… Je le sais d’autant plus que j’ai eu une dette morale à honorer  ! En effet, lors de mon premier voyage, j’ai invité un ami japonais au restaurant. Pendant le repas, je lui offre une bouteille de vin, et à la fin je pars discrètement payer : erreur ! Mon ami s’incline avec gêne, il est vexé, car il se sent incapable de rendre la pareille, ce que je n’avais bêtement pas prévu. Chacun doit amener un cadeau d’une valeur égale. Aussi, lors de mon troisième voyage, je me suis laissé inviter par mon ami qui a payé le restaurant, et offert un cadeau. Au moment de recevoir le présent, je me suis profondément incliné, le mal était ainsi réparé.

On parle de respect, mais quand il le faut, les Japonais savent aussi relever la tête : il s’agit du seul peuple à avoir subi deux bombardements nucléaires. Visiter Hiroshima au coucher du soleil est une expérience bouleversante : alors qu’on contemple les stigmates de cette apocalypse, on réalise que le Japon s’est relevé de toutes les catastrophes. Un journaliste américain racontait que dans les années 50, il était difficile d’imaginer qu’Hiroshima avait été ravagée par la bombe atomique tant les travaux de reconstruction étaient impressionnants. Sentiment renforcé à Nagasaki, ville d’une rare beauté. Quelques monuments témoignent encore de la sauvagerie de ces deux bombardements.

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En 1945, un habitant d’Hiroshima a retrouvé la maison de son oncle ravagé par l’incendie du bombardement. Il a ramené à pied une flamme à Tokyo. Plus tard, les flammes d’Hiroshima et de Nagasaki furent réunies en une seule qui, depuis 1945, n’a jamais cessé de brûler, entretenue religieusement par les moines du parc de Ueno.

La flamme d’Hiroshima et Nagasaki

 

Pour toutes ces raisons (en fait il me faudrait plusieurs articles…), le Japon a profondément changé le rapport que j’avais à l’Autre, et m’a donné l’impression d’avoir trouvé une civilisation si raffinée qu’elle parait, sur certains aspects, en avance sur la nôtre… Si, bien sûr, aucune civilisation n’est parfaite, celle du Japon a néanmoins beaucoup à nous apprendre. En tout cas en ce qui me concerne, c’est le cas, et je crois qu’il y a un peu de Soleil-Levant dans le personnage de Goowan et du peuple Kazarsse : le respect de soi et des autres, la philosophie fataliste de la Voie… De la même façon, Hiroshima et Nagasaki m’ont fait prendre conscience que l’Humanité ne sera jamais à l’abris d’une catastrophe majeure, susceptible de la faire régresser à l’âge de pierre… Pourvu que ce cataclysme n’arrive jamais.

Les Foulards rouges épisode 1 : Lady Bang and The Jack

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bagne, planète-prison où le danger se cache partout, au cœur de chacun de ses sinistres habitants, et même derrière chaque goutte d’eau irradiée.

Lara est un Foulard rouge, une sorte de chasseur de primes qui est peut-être sur le point de réaliser un rêve fou : s’évader…

Après Fortune Cookies et Seuls, je continue mon exploration de la Galaxie Snark avec les Foulards rouges, la toute dernière œuvre de Cécile Duquenne, déjà auteur de Quadruple assassinat dans la rue morgue. Mon article est court car je n’ai eu le temps de chroniquer que le premier épisode de cette science-fiction qui s’annonce intéressante à plus d’un titre : comme il s’agit d’une série, elle bénéfice de plusieurs couvertures que je trouve toutes plus magnifiques les unes que les autres !

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Rassurez-vous, le texte n’est pas en reste : dès les premières lignes, on rentre dans l’ambiance de cet univers baroque, à mi-chemin entre le western et le planet opera, aux côtés de Lara. Une femme forte à la personnalité torturée, qui n’aime pas tuer, mais qui est obligée de cacher ses failles pour survivre. La survie, tel est le maître-mot de cette histoire désespérée :

D’un simple coup d’œil, au-dessus du garrot, il remarqua le trou dans la cuisse, littéralement ; une balle passée à quelques millimètres de l’os.
Sur Terre, une blessure heureuse.
Sur Bagne, un arrêt de mort.

Un monde rude, qui martyrise les corps et les âmes : au bout de quelques années passées sur cette sinistre planète désertique, les habitants de Bagne font plus que leur âge, la faute aux radiations. La quête d’une eau pure est donc essentielle…

J’ai beaucoup aimé l’aspect steampunk de ce premier épisode : les francs Newton, les parties de poker sordides, les Smith & Wesson… et le Hubb, un camion doté d’une benne habitable, capable de parcourir ces paysages désolés. Pour moi, il y a aussi une atmosphère post-apocalyptique étrange, un mélange improbable entre les Mystères de l’Ouest et Mad Max, ainsi qu’un suspens qui m’a rappelé Silo. Petit plus sympa : le premier épisode est gratuit ! Au final, les Foulards rouges est un page turner en puissance, en espérant que la suite soit de la même qualité. Seul bémol : pour la version papier, il faudra attendre que tous les épisodes soient sortis en numérique dans quelques mois.

Published in: on février 26, 2014 at 8:44  Comments (14)  
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Jack et la mécanique du cœur

Recueilli par une sorcière, Jack est né durant le jour le plus froid du monde. Son cœur gelé a été remplacé par une horloge. S’il veut vivre, Jack doit respecter trois règles : ne jamais toucher ses aiguilles, ne jamais se mettre en colère, et surtout ne jamais tomber amoureux.

J’ai une tendresse particulière pour l’œuvre poétique de Mathias Malzieu depuis l’Homme-Volcan, un magnifique ebook enrichi par la musique de Dionysos, le groupe de Malzieu. C’est non sans une certaine impatience que je guettais Jack et la mécanique du cœur, le film-animation directement inspiré du livre, ainsi que de l’album de l’artiste. Dès les premiers instants, j’ai pris une véritable claque avec cet univers d’une incroyable richesse visuelle. Une fusion improbable entre Tim Burton et Michel Gondry, avec un zeste de Little Big Planet et de steampunk, et ce train-accordéon qui restera dans les mémoires. Un monde drôle et triste, à des années-lumières des productions Disney. Les acteurs sont à la hauteur : si Grand Corps Malade m’a fait sourire dans le rôle du méchant de service, j’ai eu un vrai coup de cœur pour la performance de Jean Rochefort, qui incarne à merveille un George Méliès véritable magicien des temps modernes : dans une séquence digne d’Hugo Cabret, Méliès présente son Roméo et Juliette(s), film dans le film d’une grande poésie. Alors certes, l’histoire est simple, mais elle est imprégnée d’une telle mélancolique qu’on est vite happé par l’ambiance particulière de ce long-métrage. Les chansons sont des trésors d’inventivité avec des paroles décalées (et pourtant, j’avais un à priori concernant Olivia Ruiz !) : on retrouve dans la bande-originale Emily Loizeau, Arthur H et surtout le regretté Alain Bashung dans le rôle de Jack l’Éventreur. Le final, aussi sombre que désenchanté, laisse un goût amer. Mais pouvait-il en être autrement avec une œuvre de Mathias Malzieu ?

Published in: on février 19, 2014 at 10:43  Comments (8)  
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Qu’est-ce qu’un bon remake ?

Après avoir écrit un article sur RoboCop pour le Daily Teaser, je me suis à nouveau posé l’éternelle question : qu’est-ce qu’un bon remake ? Une question d’actualité quand on sait que depuis une quinzaine d’années, la Science-Fiction est particulièrement touchée par ce fléau cette mode. Rollerball, Total Recall, Spider-Man… autant de films ratés mais toujours plus d’annonces de la part d’Hollywood (dire que Starship Trooper est au programme, j’en tremble d’avance).

Pourtant, avec The Thing (la version 1982, hein !), la Mouche, Vanilla Sky, Solaris, on peut dire que les réussites sont possibles. Mais alors qu’ont-elles de commun ? Voici à mon humble avis la recette :

Être dans l’ère du temps

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Quand la Mouche a été réalisé dans les années 50, un masque de latex était le summum de l’horreur. David Cronenberg a profité des années 80, pour s’inspirer de ce classique et aller plus loin. Si, sur la forme, son long-métrage fiche la nausée (personnellement, certaines séquences m’ont traumatisé : franchement, est-ce que vous avez vu quelque chose de pire que la scène du vomi blanchâtre acide, à la fin ?), sur le fond le film diffère quelque peu de la version des années 50 : à la critique de la modernité se substitue celle de la génétique. Dans les années 80, le grand public s’inquiète de l’avancée d’une science qui affecte de plus en plus son quotidien : la Mouche répondait à un besoin du spectateur.

Prendre son temps

Patienter plusieurs décennies avant de réaliser un remake est toujours profitable. Avant 2002, qui savait que Solaris était d’abord un film russe de 1972 ? Attendre que l’œuvre originale tombe dans l’oubli permet un point de vue différent sur une thématique donnée, et donc d’obtenir une légitimité artistique. Une légitimité qui fait cruellement défaut au dernier reboot de Spider-Man, sorti seulement 5 ans après… Spider-Man 3. Attendre le bon moment permet aussi aux effets spéciaux de progresser : dans la Guerre des Mondes de 1953, il était impossible d’animer les tripodes martiens, ce qui explique pourquoi le réalisateur les a transformés en véhicules volants. Dans sa version 2005, Spielberg revient au livre d’H.G. Wells avec des tripodes absolument terrifiants qui se livrent à un génocide planétaire.

Un "tripod" de 1953

Un tripod de 2005
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Briser le temps

Changer l’époque du film original peut amener une certaine fraicheur. La Guerre des Mondes version 1953 sort en pleine guerre froide, alors que la perspective d’un conflit nucléaire est réelle. Une Troisième Guerre mondiale entre les Etats-Unis d’Amérique et l’U.R.S.S. scellerait le sort de l’Humanité, et l’angoisse d’une apocalypse se sent clairement dans cette invasion martienne. Dans la version de Spielberg, les personnages se demandent d’abord si l’Amérique n’est pas attaquée par des terroristes : le 11 septembre est passé par là. On peut changer d’époque, mais aussi d’espace : Terry Guilliam s’inspire de la Jetée, le film expérimental de Chris Maker, pour transposer l’action de L’Armée des douze singes aux Etats-Unis, et livrer une œuvre culte.

Malgré tous ces beaux exemples, on ne peut que regretter qu’à Hollywood, la facilité l’emporte sur le bon sens. Il n’y a qu’à voir les projets en chantier : Starship Troopers, L’âge de cristal, Soleil vert, Mondwest, New York 1997, Planète Interdite, Highlander, le Trou noir… On évoque souvent un manque d’audace des producteurs pour la Science-Fiction, mais que devrait-on dire de la Fantasy ? Le succès incroyable du Seigneur des Anneaux et d’Harry Potter n’a pas inversé la donne. Les grands romans jamais adaptés ne manquent pourtant pas : L’Assassin Royal de Robin Hobb, toute la saga du Champion Eternel de Michael Moorcock, la Tour Sombre de Stephen King, autant de succès planétaires assurés ! Mais les décideurs d’Hollywood préfèrent lancer des remakes, reboots, et autres suites. Ils n’ont peut-être pas le temps de lire…

Published in: on février 14, 2014 at 7:20  Comments (28)  
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