Certains livres sont réservés aux riches

La dramaturgie d'Yves Lavandier, vendu il y a un mois

La dramaturgie d’Yves Lavandier, vendu il y a un mois

Vous trouvez le titre de cet article provocateur ? Et pourtant c’est désormais la triste réalité. Je ne parle pas de grimoires du XVe siècle recherchés par des bibliophiles fortunés, mais bien de bouquins récents. Dans cet article, je m’indignais avec naïveté qu’Amazon permette de vendre une petite fortune des ouvrages d’occasion et/ou épuisés. Pour info, la toute dernière édition de la dramaturgie d’Yves Lavandier est disponible sur le site de l’auteur ici, pour 36 euros. Un livre neuf, à comparer avec les 350 euros demandés sur Price Minister… En cherchant d’autres « vieux » titres, je me suis rendu compte que cette pratique est banale sur le Net, que ce soit sur Price Minister ou la Fnac, « agitateur culturel »…

Le même titre sur Google books il y a quelques semaines...

Le même titre sur Google books il y a quelques semaines…

De nombreux livres sont concernés par ce phénomène, et ne sont même pas disponibles en numérique. « Rien de neuf sous le soleil, c’est la loi du marché, la rareté a un prix » diront certains. Certes. Mais on parle quand même de culture, d’un bien qui devrait être accessible au plus grand nombre. Vous allez me répondre que je peux très bien obtenir des livres indisponibles à la bibliothèque et c’est précisément ce que je fais lorsque j’effectue des recherches pour mon futur roman. Je me rends à la bibliothèque à pied, j’emprunte pour un mois deux ouvrages, je photographie avec mon smartphone certains chapitres pour les relire plus tard. J’avoue que c’est un travail agréable : au fil de mes recherches, j’ai découvert des trésors. Mais jusqu’à quand cela sera-t-il possible ? En Angleterre, les bibliothèques ferment par centaines. Les habitués du blog A l’ombre des nénufars savent que la situation des libraires en France n’est pas plus réjouissante. Il faut dépenser beaucoup de temps et d’argent pour accéder à certains livres « rares », alors que nous vivons dans un pays riche qui a donné naissance à la philosophie des Lumières ! Notre société ne devient-elle pas de plus en plus dystopique ? Dans son plaidoyer, Neil Jomunsi défend une autre conception de la rareté, plus humaniste, que je partage sans réserve (l’article et les commentaires sont passionnants). Les artistes, les libraires et les bibliothécaires sont, elles aussi, des personnes rares, les précieuses cellules d’un écosystème fragile qu’il faut à tout prix préserver. S’il disparait, les multinationales comme Amazon auront le champ libre pour nous imposer leur logique commerciale, avec toutes les dérives que cela implique.

PS : Je ne saurais trop recommander aux amoureux du livre le site Abebooks. Pour 350 euros, vous pouvez obtenir non pas un livre récent comme sur Amazon ou Price Minister, mais le Phraseologia generalis, un bel ouvrage datant de 1681. On trouve même sur ce site d’autres livres du XVIIe siècle à moins de 100 euros. De vraies raretés…

Published in: on juillet 4, 2014 at 9:40  Comments (36)  
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Les cyberpunks avaient raison

Des activistes de The Counterforce vomissent sur un bus de Yahoo

Des activistes de The Counterforce vomissent sur un bus de Yahoo

 

 

 

 

 

 

 

 

Les « anti-high-tech » se répandent dans la Silicon Valley ! Non, ce n’est pas un scénario de science-fiction, mais le constat du Monde.fr dans cette série d’articles parus il y a un mois. Les activistes du mouvement Counterforce s’en prennent aux bus de Google ainsi que d’autres multinationales et dénoncent… la flambée de l’immobilier. La flambée de l’immobilier ? Mais quel rapport avec les multinationales ? Hé bien San Francisco, devenue la ville la plus chère des Etats-Unis, est victime d’une gentrification : les nouveaux arrivants, plus aisés, s’approprient un espace initialement occupé par des habitants ou usagers moins favorisés. À San Francisco, il existe même une loi permettant aux propriétaires d’expulser des personnes âgées installées depuis longtemps pour louer plus cher les appartements aux cadres de Facebook, Apple, Yahoo ainsi que d’autres compagnies. Les bus de Google, de plus en plus nombreux, sont équipés de matériel high-tech pour que leurs employés continuent de travailler, tandis que les bus publics sont victimes de bouchons interminables. Alors qu’une couteuse chasse aux contrevenants (9,5 millions de dollars par an pour un million de dollars de revenus) a provoqué la mort d’un resquilleur abattu par la police (!), Google échappe à une facture de plusieurs dizaines de millions de dollars.

 

Si je suis d’accord sur l’idée que Google créé des emplois et qu’on doit s’abstenir de toute vision manichéenne, il faut reconnaître que les écrivains cyberpunks étaient des visionnaires : dans les années 80, des romanciers comme William « Neuromancien » Gibson ont décrit un futur cauchemardesque dominé par les multinationales omnipotentes, Internet, et les désastres écologiques. Un monde aseptisé qui a horreur de la contestation.

À l’ère des réseaux sociaux, nous entrons doucement dans un moyen-âge technologique avec des entreprises qui ont plus de pouvoir que les états. C’est ce qu’on constate aujourd’hui avec le « GAFA » constitué par Google, Apple, Facebook et Amazon, des entités dotées de PIB supérieurs à ceux de nombreux pays.

Source : France Télévision

Source : France Télévision

 

Comme pour les problèmes écologiques, nous sommes tous plus ou moins responsables de cette (r)évolution qui modifie en profondeur notre société : les citoyens se transforment peu à peu en consommateurs, et même en adeptes religieux, il n’y a qu’à voir sur les sites web les disputes entre les fans d’iOs et ceux d’Android. Ces liens d’allégeance de followers et de fans, dignes d’un régime féodal, constituent autant de toiles d’araignées tissées par les multinationales : tandis que Google propose toujours plus de services gratuits, il faut désormais un compte Facebook pour se connecter à de nombreux sites. La gratuité de certains services n’est bien sûr qu’une illusion : « si c’est gratuit, c’est vous le produit » a-t-on coutume de dire sur le Net. Vous allez me dire que ces problèmes sont mineurs, mais ce qui se passe actuellement à San Francisco est un nuage qui annonce des tempêtes plus graves pour notre monde réel. Alors qu’Amazon veut peser de tout son poids pour supprimer la loi du prix unique sur les livres français, ce qui aurait des conséquences catastrophiques pour les éditeurs, Google investit massivement dans les voitures autonomes…. gratuites.

 

Dans un futur proche, les utilisateurs du service de géolocalisation Google Now pourront se rendre en Google cars dans des magasins sélectionnés. Les commerçants financeront le service en échange de la publicité. C’est loin d’être de la science-fiction puisque l’année dernière Google a investi 258 millions de dollars dans le leader mondial des VTC, Uber. Il s’agit d’un service permettant, à l’aide d’un smartphone, de réserver une voiture de tourisme avec chauffeur selon le véhicule le plus proche. Et les Google cars fonctionnent déjà au Névada, en Floride, en Californie et dans le Michigan.

Bien évidemment, comme tout un chacun, je suis fasciné par l’innovation technologique, et j’admire l’incroyable bilan écologique de San Francisco. Mais les entreprises commerciales prennent un poids déraisonnable sur notre vie quotidienne. Quand Amazon aura tué définitivement la concurrence grâce à ses livraisons par drone en moins d’une heure, qu’est-ce qui empêchera cette firme d’augmenter ses prix ? De manière générale, si tous(tes) les caissiers(ières) sont remplacé(e)s par des machines, qu’adviendra-t-il des gens sans qualification qui chercheront du travail ? Ou de la grand-mère isolée qui ne pourra plus bavarder avec la caissière (bon ok, la grand-mère qui bavarde avec les caissières, c’est moi) ?

On a beau se réjouir de la suppression des métiers pénibles, je ne peux m’empêcher de penser que les cauchemars des cyberpunks sont en train de se réaliser : dans ce moyen-âge technologique, les serfs que nous sommes obéissent aux multinationales, les véritables seigneurs de ce monde. Et dans ce futur, la contestation est inconcevable.

Vous trouvez que j’exagère ? Cette dystopie se déroule en ce moment même sur nos écrans avec la Coupe du monde : la toute-puissante Fifa a exigé que le Brésil adopte une législation, la Lei Geral da Copa. Grâce à cette loi, la Fifa peut vendre des billets plein tarif sans prendre en compte les étudiants et les retraités. Dans un rayon de 2 kilomètres autour des stades, il est interdit de vendre des produits autres que ceux des partenaires officiels. La vente d’alcool, normalement interdite dans les stades pour réduire la violence, est autorisée pour Budweiser, bière officielle du Mundial. Encore plus ahurissant, en vertu de cette même loi, les citoyens qui portent atteinte à l’image de la Fifa ou des sponsors lors des nombreuses manifestations sont condamnés par des tribunaux d’exception ! Grâce à la magie de la technologie, la Fifa a même censuré l’enfant indien à la banderole du match d’ouverture.

La Fifa impose d’une main de fer sa loi aux états mais, curieusement, lorsque des esclaves népalais exploités par le Qatar meurent en masse sur le chantier de la coupe du monde 2022, cette fédération n’intervient pas… Il y a 30 ans, la génération cyberpunk a tiré la sonnette d’alarme sur les dérives des multinationales. Alors que notre société ne cesse de se déshumaniser, ne serait-il pas grand temps de se recentrer sur l’essentiel ?

Published in: on juin 20, 2014 at 9:40  Comments (36)  

… Et Disney devint féministe

 

J’ai vu il y a quelques jours Maléfique, le dernier long-métrage de Disney, et je suis ressorti de la salle impressionné. Quel film ! Une relecture postmoderne du conte de fée, extrêmement audacieuse : faire de l’archétypale sorcière l’héroïne du récit, confier aux femmes les rôles principaux sans pour autant tomber dans la caricature, éviter le manichéisme et les clichés, sans parler de la musique de Lana Del Rey… Il fallait un courage inouï pour produire un tel projet, et pourtant Walt Disney Pictures l’a fait.  Le célèbre studio s’est en fait modernisé  avec Alice au pays des merveilles de Tim Burton, un film assez convenu, mais doté d’un personnage fort. L’année dernière, Sam Raimi montrait plus d’audace pour Le Monde fantastique d’Oz, avec James Franco dans le rôle titre.

Dans ce long-métrage, Oz est un coureur de jupon invétéré, un bourreau des cœurs mythomane, un salaud qui transforme littéralement les femmes qu’il séduit en sorcières… et en devient la victime. Oz se lie d’amitié avec une poupée de porcelaine (belle métaphore !), et apprend à respecter les femmes. J’ai beaucoup aimé ce long-métrage drôle et intriguant, à plusieurs niveaux de lecture, qui en a précédé un autre, encore plus ambitieux : Dans l’ombre de Mary, La Promesse de Walt Disney (le titre original est bien meilleur : Saving Mr. Banks). Dans cette mise en abyme réaliste, le film raconte comment Walt Disney a invité à Hollywood l’écrivain Pamela Lyndon Travers pour adapter au cinéma son célèbre livre pour enfants, Mary Poppins. Problème : Travers est une vieille fille aigrie qui méprise ses dessins-animés !

Dans l’ombre de Mary évite l’écueil du projet familial orienté grand public, consensuel : la comédie glisse doucement vers le drame, avec un ton adulte pour le moins douloureux. Travers a donné vie à Mary Poppins parce que son enfance misérable n’avait rien d’un conte de fée. Entre rires et larmes, la scène « Laissons-le s’envoler » (« Let’s Go Fly A Kite ») fait déjà partie des plus belles scènes de l’histoire du Cinéma : l’espace d’une chanson, Travers abandonne son masque d’adulte pour retrouver son âme d’enfant…

Dans l’ombre de Mary est un film mélancolique qui refuse la facilité avec un personnage féminin odieux, à la fois fort et fragile, extrêmement moderne pour son époque.

Maléfique confirme l’impression que Disney s’intéresse de plus en plus aux zones d’ombre de ses héroïnes, en s’abstenant de les juger. Relecture sombre de la Belle au bois dormant, le protagoniste principal est une créature mi-ange mi-démon qui vit en symbiose avec un univers panthéiste éloigné de nos valeurs judéo-chrétiennes : lorsque le temps de la guerre a sonné, toutes les créatures de Maléfique deviennent, à regret, des ennemis farouches de l’Humanité. La Nature, féminine et sensuelle, affronte un roi obsédé par les armes en métal dans une lutte aux accents écologiques. La symbolique sexuelle, inhérente aux contes de fée, est ici particulièrement forte : passer la nuit avec un mortel et se retrouver au matin seule, les ailes brisées… On ne pouvait faire plus explicite !

En l’espace de quelques années on a assisté à un changement de paradigme : qu’elle est loin l’époque où Walt Disney interdisait aux femmes de dessiner ! Qu’elles soient des personnages imaginaires (Alice, Maléfique), ou historiques (Pamela Lyndon Travers), les femmes constituent désormais un vrai sujet de réflexion chez Disney. Plus qu’une évolution, il s’agit d’une révolution bienvenue dans un Hollywood obsédé par les remakes, reboots et autres séquelles de blockbusters testosteronés. Un triomphe de la créativité qui fera date : Walt Disney Pictures est la preuve qu’un grand studio peut donner le pouvoir à l’imagination dans ce qu’elle a de plus noble. Après un premier putsch manqué dans les années 80 avec le trou noir, le Dragon du lac de feu et Tron, les scénaristes anticonformistes sont à nouveau aux commandes chez Disney. Pourvu que ça dure* !

* Espérons que ça porte chance à Star Wars VII

 

Published in: on juin 6, 2014 at 9:50  Comments (23)  
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Au revoir les Imaginales…

 

 

Les Imaginales 2014, c’est déjà fini, mais je ne suis pas prêt d’oublier…

La bonne humeur communicative de Joe Abercrombie

 

 

Les cours d’étrusque de JeanPhilippe Jaworski

 

 

La féérie qui régnait au bord de la Moselle

 

 

 

 

 

 

Les yeux de Cindy Van Wilder au moment de recevoir son prix Imaginale Jeunesse pour les Outrepasseurs, roman que j’avais eu le plaisir de chroniquer ici.

 

 

Son discours

 

 

Mes autres amis écrivains qui deviennent au fil des ans des amis tout court, n’est-ce pas Jean Vigne ?

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Le plaisir de rencontrer mes voisins blogueurs comme Doris, sur le stand d’Elenya éditions

 

 

Sans oublier la gentillesse de Joe Abercrombie…

Rendez-vous aux Imaginales !

Il n’y aura pas d’article ce vendredi car je serai à Epinal. J’espère vous y voir en chair et en os ! Je porterai cette besace reçue pour mon anniversaire… À très vite !

 

 

 

Published in: on Mai 21, 2014 at 9:52  Comments (25)  
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Les pays qui m’ont inspiré : la Jordanie

Le temple

Dans cet article je parlais du Japon, un pays qui m’a profondément marqué, et pas seulement au niveau de l’écriture. En 1999, j’ai aussi eu la chance de découvrir une autre contrée hors-normes, la Jordanie, dans le cadre d’une campagne de fouilles archéologiques organisée par le C.N.R.S. et l’I.F.A.P.O. Cette belle aventure, je la dois à un homme, le professeur François Villeneuve, de l’École Normale Supérieure. Alors que je n’étais encore qu’un étudiant en Histoire de 22 ans, il eut la gentillesse de me recruter dans son équipe afin de fouiller l’antique temple nabatéen de Khirbet Edh Dharih… en plein mois de juillet ! Nous étions logés dans l’école désaffectée d’un petit village. Tous les jours, nous nous levions à 5h00 du matin pour prendre les land rovers et profiter au maximum de la fraicheur.

Le matériel indispensable à des fouilles archéologiques

Une grue pour restaurer le temple

Tetris

La nuit, il faisait si froid que nous dormions souvent avec des pulls, mais la journée, la température dépassait facilement les 35 °C… Dans ces conditions, nous en étions réduits à effectuer des fouilles seulement la matinée. À dix heures, nous faisions une pause pour manger de la pastèque et boire (le « fatour ») car nous travaillions dans un environnement aride, pour ne pas dire désertique : il n’était pas rare de tomber sur un scorpion, et cette année-là ce fut un collègue archéologue qui en fit les frais avec une piqûre au doigt.

Mes premières fouilles (en haut, mon matériell)

Mes premières fouilles (en haut, mon matériel)

Plus la matinée avance, plus nos gestes ralentissent… À 13h00, le travail devient impossible.

Le même site, quelques jours plus tard.

Le même site, quelques jours plus tard : toujours plus profond

Parfois, la soif était si terrible que déglutir devenait douloureux, mais nous étions tous motivés à l’idée de fouiller le temple d’un peuple fascinant : les Nabatéens. À la manière des Japonais, les Nabatéens furent influencés par les peuples qui les entouraient tout en conservant une culture originale. On retrouve dans leur architecture une influence arabe, égyptienne et grecque… Pas étonnant que nous ayons découvert cette méduse !

 

C’est lors d’une visite à Pétra que j’ai pris la mesure de cette architecture monumentale. Pour atteindre cette île du désert, il faut traverser le Wadi Rum, pénétrer dans une région montagneuse via un défilé très étroit, le Sîq. Et là, soudain, le Kahzneh s’offre à vous : un mausolée de 43 mètres de haut. C’est Pétra qui m’a inspiré une île des Mers Turquoises dotée de canyons : Perdition.

Dans le Sîq. Derrière moi, le Kahzneh

Dans le Sîq. Derrière moi, le Kahzneh

 

Avec mes compagnons au pied du Khazneh

Avec mes compagnons au pied du Khazneh

Une architecture hors-normes...

Une architecture hors-normes…

Ensuite, on monte près de 800 marches…

Des tombes royales

Des tombes royales

Les fameux "djinns", très impressionnants...

Sur la droite, les fameux « djinns », des pierres très impressionnantes…

Un sanctuaire sacrificiel (si mes souvenirs sont bons...)

Un sanctuaire sacrificiel (si mes souvenirs sont bons…)

… et après cette ascension on découvre l’El Deir (« le monastère ») et ses chapiteaux ioniques, un monument qui serait dédié au roi divinisé Obodas Ier. Devenu monastère chrétien au quatrième siècle après J.C., l’El Deir a conservé son urne funéraire à son sommet. Cet édifice m’a inspiré la forteresse de Perdition, construite sur les ruines d’une civilisation mystérieuse…

   

Ces fouilles archéologiques ont aussi été pour moi l’occasion de rencontrer un peuple accueillant, dans des conditions privilégiées. Je repense parfois à ce guide de Pétra qui n’avait jamais vu la mer, et qui me racontait avec gravité qu’il descendait des Nabatéens. Ou cette nuit passée dans le désert du Wadi Rum, à dormir à moitié enterré dans le sable sous une infinité d’étoiles. Et ce silence… Deux jours plus tard, je revenais en France sous la pluie avec une dizaine de kilos en moins, et une violente angine. En sortant de l’aéroport de Nice, je sentais l’humidité dans l’air tout autour de moi, avec l’impression que les gens étaient littéralement gorgés d’eau. Alors que les arrosages automatiques se lançaient sous la pluie, j’étais émerveillé par cette richesse qui m’entourait, et horrifié par le gaspillage. Pour la première fois de ma vie, je réalisais la chance que j’avais de vivre dans un pays riche en eau.

En regardant ces photos, je ne peux m’empêcher de ressentir de la nostalgie. Du haut de mes 22 ans, j’étais emprunt d’une certaine innocence : dans ce monde pré-11 septembre, l’Irak et la Syrie n’étaient pas en guerre, et il était encore possible de visiter le souk d’Alep, les bouddhas de Bâmiyân en Afghanistan… J’avais la naïveté de penser que ces trésors archéologiques seraient toujours à l’abris de la folie des hommes. Mais tous ces drames n’effaceront jamais mes convictions humanistes, au cœur des Pirates de l’Escroc-Griffe.

En mémoire de Moussa et Fayçal

Pour en savoir plus sur cette campagne de fouilles, ça se passe ici.

Published in: on Mai 19, 2014 at 9:45  Comments (39)  
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L’homme qui murmurait à l’oreille des tardigrades

 

 

 

 

 

 

 

La semaine dernière, je vous ai proposé un article assez délirant (mais pas tant que ça) sur la théorie scientifique d’un univers vivant, mais faute de place, je ne vous ai pas parlé d’un animal qui me passionne, le tardigrade. Je suis tellement fan de ce « marcheur lent » (du latin tardigradus) qu’en 2009 j’ai même acheté un microscope pour l’étudier ! Et je n’ai pas pu m’empêcher d’en caser un dans le tome 3 des Pirates de l’Escroc-Griffe… Bon, quel rapport avec mon billet précédent ?

À la fin des années 90, je suis tombé sur un article scientifique hallucinant : des chercheurs ont extrait par hasard de la glace des tardigrades congelés surnommés «oursons d’eau», des animaux à huit pattes qui mesurent jusqu’à 1,5 millimètres de diamètre. Les scientifiques étaient persuadés qu’ils étaient morts, mais à leur grande surprise, les tardigrades ont repris vie après un long sommeil ! En cas de stress physique, ces petites bêtes qui ne vivent habituellement que quelques mois rentrent en cryptobiose : elles rétractent leurs huit pattes pour perdre 99% de leur eau, et la remplacent par un antigel de synthèse. Dans cet état, même avec des capteurs ultra-sophistiqués, il est impossible de déterminer si ces créatures sont vivantes ou mortes !

Les tardigrades sont omniprésents : on les trouve dans les mousses et lichens de nos forêts, au sommet de l’Himalaya, dans les régions polaires, et même dans les océans à 4000 mètres de profondeur ! Il faut dire que ces bestioles disposent de propriétés étonnantes. Elles peuvent encaisser des doses de rayons X mortelles pour l’homme, résister à une température de -272°C (un degré du zéro absolu), ou de  150 ° pendant quelques minutes. Plus incroyable encore, les oursons d’eau peuvent supporter 60.000 mètres de fond ! Étrange quand on sait que la fosse des Mariannes, le point le plus profond de la planète, fait « seulement » 11.000 mètres de profondeur… Pourquoi ces animaux sont-ils suradaptés à notre environnement ? En 2007, je n’étais pas au bout de mes surprises : cette année-là, une fusée russe a emmené dans l’espace des tardigrades pendant 12 jours. À ma grande stupéfaction, la plupart des « marcheurs lents » ont résisté au vide. Malgré les rayonnements ultra-violets, connus pour abimer les chromosomes, les tardigrades survivants ont pu se reproduire à leur retour, ce qui laisse entendre que ces créatures répareraient leur ADN !

Pour résumer, ces animaux sont capables de survivre dans le vide spatial, de supporter des pressions et des températures inconnues sur Terre, ont résisté à cinq extinctions majeures d’espèces sur plusieurs centaines de millions d’années, ainsi qu’à bien d’autres environnements extrêmes… Ces organismes suradaptés ont-ils voyagé dans des météorites avant d’atteindre notre belle planète bleue ? La panspermie est-elle possible ? L’éternel rêveur que je suis n’a pu s’empêcher de songer à ces questions, sans imaginer un seul instant que des biologistes américains et russes allaient se pencher dessus également ! Le but de la mission LIFE (Living Interplanetary Flight Experiment) était d’envoyer durant trois ans dans l’espace des organismes extremophiles tels que des bactéries, des mousses, et des tardigrades. Le voyage devait les amener jusqu’à la lune martienne de Phobos, avant leur retour sur Terre. Malheureusement, le module s’est écrasé dans l’océan Pacifique.

Il y a fort à parier que dans les années à venir, d’autres tardigrades seront envoyés dans l’espace. Peut-être qu’un jour les scientifiques arriveront à prouver que la vie dans l’univers est un phénomène courant, sinon banal…

EDIT : il y a peut-être des milliers de tardigrades en vie sur la Lune

La bactérie et la baleine

Galacidalacidesoxyribonucleicacid, Salvador Dalí

 

Suite à une conversation avec un ami sur l’univers, j’ai pensé à cette allégorie poético-scientifique.

Prenons l’un des plus petits êtres vivants connus sur Terre, une ultramicrobactérie de 0,3 micromètres de diamètre capable de vivre dans de l’eau salée. Imaginons que cette minuscule bactérie soit, miracle ! dotée d’une conscience et de sens. Elle évolue dans la mer et, comme la plupart des ultramicrobactéries, ne grandit, ni ne se reproduit, pour résister à des conditions difficiles. Imaginons maintenant qu’elle soit avalée par une baleine bleue de 30 mètres de long, puis recrachée. Notre bactérie en aurait-elle seulement conscience ? On peut en douter car, comme elle mesure 0,3 micromètres, une goutte d’eau d’1 millimètre de long serait déjà pour elle un vaste territoire de 1000 micromètres. Alors comment pourrait-elle se représenter un organisme aussi complexe que l’intérieur d’une baleine ? Là encore, notre ultramicrobactérie devrait mesurer l’univers à partir de sa taille, 0,3 micromètres. Pour elle, le cétacé ferait donc 30 millions de micromètres. Cela reviendrait, pour un humain d’1,80 mètres, à imaginer devant lui un géant d’une hauteur de 180.000 kilomètres, presque la moitié de la distance Terre-Lune. À notre échelle, le doigt de pied de ce géant serait aussi grand qu’une montagne qui disparaitrait dans les nuages, au point où nous refuserions d’admettre que nous sommes en présence d’un être vivant, capable de nous avaler sans même s’en apercevoir ! Ce qui est farfelu pour nous le serait tout autant pour notre micro-organisme, qui tenterait d’imaginer dans quoi pourrait bien nager une baleine… Comment notre bactérie pourrait-elle se représenter plus d’un milliard de km3 de mers et d’océans ?

Bactéries sur des os de baleine

Bactéries jaunes sur des os de baleine


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

De notre point de vue, nous avons du mal à réaliser que deux êtres vivants aussi dissemblables qu’une bactérie et une baleine possèdent de l’ADN de la taille d’une molécule… alors que ces deux êtres n’ont pas grand chose en commun. Et pourtant, la vie et la mort de l’un peut conditionner étroitement l’existence de l’autre sans que les deux en aient « conscience ». Ainsi, dans les profondeurs des mers, des bactéries se développent sur des os de baleines. Dans ce milieu, à mesure que l’oxygène se raréfie, les bactéries provoquent une augmentation du sulfure et l’arrivée d’espèces qui vivent en symbiose. Les bactéries sur les os utilisent comme source d’énergie le sulfure d’hydrogène produit par d’autres bactéries qui s’attaquent à l’intérieur de l’os. C’est le début d’une chaîne alimentaire spécifique aux abysses, la chimiosynthèse. À l’échelle d’une bactérie à la durée de vie limitée, un os de baleine est un univers infini qui n’a ni début ni fin.

À notre propre échelle, nous n’avons pas conscience que les bactéries qui vivent à l’intérieur de nos intestins ont un rôle bénéfique. Et là encore, si ces bactéries étaient dotées de conscience, il serait difficile pour elles de concevoir une telle symbiose. À une échelle encore plus grande, qui nous dit que l’univers ne serait pas un système biologique, un réseau inconcevable pour les pauvres bactéries que nous sommes ? Détail amusant, au niveau macroscopique on trouve dans l’univers des objets fractals aux formes similaires à celle de l’ADN ou d’un coquillage, ce sont les galaxies :

Puisqu’on parle de réseau et de cosmos, il est intéressant de constater que les galaxies se groupent en amas. Les scientifiques admettent que notre Voie lactée et la galaxie d’Andromède sont liées gravitationnellement, comme bon nombre de galaxies. Au début de l’année, des astronomes ont enfin pu photographier une partie de ce réseau, de l’hydrogène illuminé par un quasar, et ainsi détecter une gigantesque nébuleuse de gaz et de poussières d’environ deux millions d’années-lumière de diamètre. Bien qu’ils soient totalement différents, le cerveau humain et un superamas de galaxies sont des systèmes d’une complexité inouïe.

Comparer un réseau neuronal avec l’univers connu serait bien sûr faire preuve de réductionnisme tant ces deux systèmes n’ont rien en commun. Mais l’idée de réseau est étroitement associée à la notion d’organisation, de complexité… et donc de sophistication. Ce qui est ironique, c’est que nous étudions bon nombre de réseaux autour de nous, mais que nous avons toujours le plus grand mal à définir ce qu’est « la vie ». Au niveau microscopique, les biologistes ne considèrent pas les virus comme des êtres vivants, mais les classent dans la catégorie des « entités biologiques ». Qui nous dit que l’univers connu n’est pas la minuscule brique d’un organisme vivant bien plus complexe que tout ce que nous pourrions imaginer ? Cela pourrait apporter une réponse au mystère du principe anthropique : certains scientifiques, religieux et philosophes estiment que l’univers comporte tellement de paramètres précis pour que la vie soit possible, que ce même univers a forcément été créé pour que l’homme soit au sommet de cette pyramide de la complexité. Mais avec la théorie d’un univers vivant, l’explication serait beaucoup plus simple :  la vie serait…. banale, et l’homme un maillon de l’évolution, au même titre qu’un virus.

Si dans les siècles ou millénaires à venir, cette hypothèse farfelue venait à être confirmée, ce serait à nouveau une terrible blessure narcissique pour les bactéries l’Humanité.

Bonus : l’épisode « L’univers est-il vivant ? » de la série scientifique « Voyage dans l’espace-temps » de Science Channel, présenté et produit par Morgan Freeman, qui propose plusieurs théories d’astrophysiciens et de biologistes.

 

http://dai.ly/xxs2rr

Published in: on Mai 2, 2014 at 9:40  Comments (19)  
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Le moine, le philosophe et le scientifique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y a quelque temps j’ai lu deux livres passionnants qui ont bouleversé mes certitudes. En tant que littéraire, j’ai toujours été interpelé par ce précepte humaniste de Rabelais : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». J’ai suivi un enseignement chrétien, mais je nourris une profonde admiration pour les chercheurs, qu’ils soient physiciens ou mathématiciens. À mon humble niveau, l’histoire et la philosophie m’ont permis d’étudier les sciences et la religion. J’expliquais dans cet article que depuis quelques années, j’avais le pressentiment que la physique allait peut-être redevenir une métaphysique qui modifierait la frontière entre science et spiritualité. Depuis presque un siècle, les physiciens de la mécanique quantique ont découvert qu’à l’échelle des particules, non seulement le temps n’a plus aucun sens, mais qu’en plus la perception d’une expérience influe directement sur son déroulement : en effet, pour observer des particules, il faut de la lumière, et donc des photons… Le grand Albert Einstein lui-même s’est disputé avec Niels Borh à ce sujet, notamment en ce qui concerne le paradoxe EPR, le fait que la lumière ressemble tantôt à des particules, tantôt à des ondes. Einstein affirmait que la mécanique quantique ne donnait pas une description complète de la réalité,  qu’il y avait des « variables cachées ».  Albert Einstein avait en fait tort et par la suite, jamais la science n’a pris en défaut cette curieuse mécanique quantique. Je dis bien curieuse, tant les physiciens quantiques eux-mêmes ont été déroutés… pour ne pas dire plus : à l’époque, les gens qui les écoutaient avaient parfois l’impression d’avoir affaire à des illuminés !

Les hippies de la mécanique quantique

 Lors d’une dispute mémorable, Albert Einstein dit à Niels Bohr « Dieu ne joue pas aux dés ! ». Bohr répond : « Qui êtes-vous Einstein, pour dire à Dieu ce qu’il doit faire ! »

Lors d'une dispute, Einstein dit à Bohr « Dieu ne joue pas aux dés ! ».Bohr répondit : « Qui êtes-vous Einstein, pour dire à Dieu ce qu'il doit faire ! » Albert Einstein et Niels Bohr

 

Selon Niels Bohr : « notre description de la nature n’a pas pour but de révéler l’essence réelle des phénomènes, mais simplement de découvrir autant que possible les relations entre les nombreux aspects de notre existence ». Son expérience sur le fait que la lumière ressemble tantôt à des particules, tantôt à des ondes, explique son blason mystique inspiré du yin et le yang, avec l’inscription latine contraria sunt complimenta, qui signifie que les contraires sont complémentaires. « Parallèlement aux leçons de la théorie atomique… nous devons nous tourner vers les problèmes épistémologiques auxquels des penseurs comme le Bouddha et Lao-tseu ont déjà été confrontés, en essayant d’harmoniser notre situation de spectateurs et acteurs dans le grand drame de l’existence ».

Le blason de Bohr : Le blason de Bohr

 

Vous allez me dire qu’il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un scientifique ait des idées bizarres. Mais en réalité, c’était quelque chose de très répandu parmi cette génération de chercheurs. Pour Erwin Schrödinger, qui a entretenu une longue correspondance avec Albert Einstein, « il vaut mieux ne pas regarder une particule comme une entité permanente, mais plutôt comme un événement instantané. Parfois ces événements forment des chaînes qui donnent l’illusion d’être des objets permanents ». Pour lui, « les objets atomiques et subatomiques ne possèdent aucun attribut qui leur soit propre. Quand ils ne sont pas observés, il est impossible, même par la pensée, de leur attribuer une vitesse déterminée et une trajectoire le long de laquelle ils occuperaient à chaque instant un lieu précis. Nous n’avons donc pas le droit de considérer les objets quantiques comme étant constamment doués de propriétés mesurables ». Après son célèbre chat, Schrödinger a par la suite étudié l’hindouisme, qui lui a inspiré la possibilité que notre conscience soit la manifestation d’une conscience globale se répandant dans l’univers…

Vous ne trouvez pas qu’Erwin Schrödinger aurait fait un très bon Doctor Who ?

 

Werner Heisenberg, prix Nobel de physique et ami de Niels Bohr, affirme lui aussi qu’en « mécanique quantique la notion de trajectoire n’existe même pas ». Il ne s’agit plus d’étudier un objet, mais un événement donné,  qui forme avec les instruments d’observation un tout indivisible. Le but de la physique n’est plus la description de la réalité, mais la description de « l’expérience humaine communicable », c’est-à-dire celle des observations et mesures. Pour Heisenberg, « l’importante contribution du Japon à la théorie de la physique depuis la dernière guerre indique peut-être une certaine parenté entre les idées philosophiques traditionnelles de l’Extrême-Orient et la substance philosophique de la théorie quantique ».

Niels Bohr et Werner Heisenberg Niels Bohr et Werner Heisenberg

 

Une pensée bouddhiste du moine Nagarjuna va dans le sens de ces scientifiques : elle affirme que « plus nous sommes loin du monde, plus il nous parait réel. Plus nous nous en rapprochons, moins il est saisissable, comme un mirage dénué de réalité tangible ». Vous l’aurez deviné, le bouddhisme, c’est précisément le thème du livre le moine et le philosophe que j’ai lu il y a peu, suivi de L’Infini dans la paume de la main, par (coïncidence !) l’un des auteurs de l’Univers élégant, l’astrophysicien Xuan Thuan Trinh. Dans le moine et le philosophe, un père et son fils débattent du sens de la vie : d’un côté, Jean-François Revel, philosophe athé et membre de l’Académie française, de l’autre Matthieu Ricard, un brillant chercheur en biologie qui a abandonné sa carrière pour devenir moine bouddhiste et porte-parole du Dalaï-Lama. Ces deux ouvrages sont surprenants à plus d’un titre. On s’attend à un débat classique entre un partisan de la science et un adepte de la religion, mais en réalité on découvre que le bouddhisme est une science contemplative, une philosophie rigoureuse qui dispose d’une logique : la vérification par l’expérience directe, la déduction irréfutable et le témoignage digne de confiance.

Ce qui m’a fasciné, c’est la différence culturelle entre l’Asie et l’Occident. Depuis la Grèce antique, notre civilisation a consacré l’essentiel de ses ressources intellectuelles à élaborer une science technique lui permettant de maîtriser la Nature, alors que l’Asie s’est focalisée sur une science contemplative visant à éveiller l’homme dans son cheminement intérieur, suivant ainsi une toute autre voie. Du coup, le bouddhisme est une sagesse d’une pertinence inouïe : grâce à 2500 ans de recherches continues, ses adeptes tentent via la connaissance d’échapper aux souffrances de l’existence, et développent des valeurs telles que la compassion. Le bouddhisme amène également une autre approche de la réalité, qui rejoint de manière frappante les physiciens de la mécanique quantique.

Interdépendance et indépendance

Pour les bouddhistes, il y a un lien entre tout : c’est « l’interdépendance », un vaste flux d’événements reliés les uns aux autres. À la manière des physiciens de la mécanique quantique, et de certains philosophes grecs, les bouddhistes ne croient pas qu’il y ait d’entités permanentes dans l’univers. De la même façon, ils réfutent également l’idée d’un dieu tout-puissant. Soit le créateur ne décide pas de créer, et alors il n’est pas tout puissant car la création s’est fait en dehors de sa volonté, soit il créé volontairement et il n’est pas non plus tout-puissant puisqu’il créé sous l’influence de son désir de créer. Un créateur ne peut être une entité permanente car il est différent avant et après avoir créé. Il devient en effet « celui qui a créé ». De plus, une « entité » réellement existante ne saurait naître ni disparaître : l’être ne peut naître ni du néant, car une infinité de causes ne sauraient faire venir à l’existence ce qui n’existe pas, ni de ce qui existerait déjà, car alors il n’aurait pas besoin de naître. Soit la cause disparait avant l’effet, soit la cause subsiste au moment de l’effet, ce qui interdit toute causalité dans la simultanéité. À notre échelle, on a une impression de cause à effet. La cause et l’effet coexistent comme la lumière du soleil et la plante qui l’absorbe, mais en réalité les rayons du soleil qui permettent à la plante de germer ne sont pas les mêmes que les rayons qui la chauffent par la suite.

Pour les bouddhistes, il n’y a pas d’entités indépendantes : de la même façon qu’une flamme n’existe que parce qu’elle est constituée des particules qui changent constamment dans des conditions données précises, c’est uniquement en relation et en dépendance avec d’autres facteurs qu’un événement peut survenir. L’interdépendance est synonyme de « vacuité », un terme qui ne remet pas en cause les phénomènes qui nous entourent, mais l’absence d’entités autonomes formant la réalité. On peut très bien faire l’expérience d’un phénomène sans lui allouer une existence propre, c’est le cas d’un arc-en-ciel. Une rivière ne peut pas être faite d’une seule goutte, une charpente d’une seule poutre : il est impossible qu’une chose existe ou naisse par elle-même. Ce qui explique, d’une certaine manière, le fait que l’ordinateur sur lequel je suis en train d’écrire cet article n’existe pas à proprement parler, il n’est qu’un assemblage d’événements reliés les uns aux autres.

Une troisième voie

Au-delà des points communs avec la physique quantique, j’ai été fasciné par l’idée d’une « troisième voie » entre la science et la religion : il n’y aurait pas de réalité cachée comme peuvent l’imaginer les scientifiques, de paradis chrétien, ou de monde platonicien des idées, mais pas non plus de réalité tangible telle qu’on la conçoit dans la vie de tous les jours. Dans cet article, j’expliquais que le physicien Brian Greene évoquait la théorie d’un univers mathématiques, puisqu’elles sont omniprésentes autour de nous. Le bouddhisme pourrait être la preuve définitive, et somme toute logique, que les mathématiques sont un produit de notre esprit, au point où nous les voyons partout. Cela expliquerait également pourquoi le temps n’a guère de sens en mécanique quantique. Nous vivrions dans un monde d’illusions qui n’existerait que par des liens d’interdépendance, aussi notre souffrance viendrait de notre insatisfaction. Il n’y aurait pas de condamnation et de châtiment, de Bien et de Mal, seulement le bien et le mal que nos actes engendrent : la priorité du bouddhiste est donc de se consacrer à l’essentiel, et de devenir un homme meilleur. Si la science contemplative qu’est le bouddhisme échappe par certains aspects à une démarche rationnelle telle que l’affectionne l’Occident (comment prouver scientifiquement que le bouddhisme est spirituellement bénéfique ?), l’enseignement du Bouddha n’est pas pour autant un dogme. Pour ma part, j’ai été impressionné par le fait que cette philosophie religieuse, ou religion philosophique, est avant tout une sagesse qui a fait ses preuves, comme j’ai pu moi-même le constater au Japon dans les temples zen : que vous soyez athée ou chrétien, les moines vous accueillent avec le sourire, vous laissent participer à leurs rites, et ne pratiquent aucun prosélythisme.

Les pétales de Lotus du piédestal du Grand Boudha (Nara). Les sept paires de pétales montrent une infinité d'univers. L'œuvre dans son ensemble ne représente pas des individualités, mais l'interconnexion entre elles. Ma photo des pétales de lotus du piédestal du Grand Bouddha de Nara. Les sept paires de pétales montrent une infinité d’univers. L’œuvre dans son ensemble ne représente pas des individualités, mais leur interdépendance

Dans un article de l’Express, le moine Matthieu Ricard expliquait qu’en découvrant des grands maîtres tibétains fuyant l’invasion chinoise, il avait l’impression de rencontrer « 20 saints François d’Assise vivants ». Sans tomber dans l’angélisme, j’ai le sentiment que le catholicisme donne un modèle christique en fournissant une carte pour s’orienter, tandis que le bouddhisme serait plus un guide de voyage pour avancer jusqu’où bon nous semble dans notre propre cheminement intérieur.

« Se transformer soi-même avant de transformer le monde »

Si, depuis des millénaires, une multitude d’hommes et de femmes ordinaires réussissent à atteindre de manière non violente un certain degré de sérénité et de bonheur, et font preuve d’humanité et de compassion à l’égard des plus démunis, peut-être que notre propre civilisation doit reconsidérer ses priorités en matière d’éducation, d’écologie, d’éthique, voir même de spiritualité laïque puisque les religions n’ont pas le monopole du cœur. Plongé dans un scientisme effréné, l’Occident a oublié ses racines et ses richesses : la sagesse des philosophes grecs, l’idéal humaniste de la Renaissance. Pendant des années j’étais persuadé que l’Humanité était vouée à réconcilier foi et raison, mais jamais je n’ai pensé à une troisième voie entre science et spiritualité. Albert Einstein disait « la religion du futur sera une religion cosmique. Elle devra transcender l’idée d’un Dieu existant en personne et éviter le dogme et la théologie. Couvrant aussi bien le naturel que le spirituel, elle devra se baser sur un sens religieux né de l’expérience de toutes les choses, naturelles et spirituelles, considérées comme un ensemble sensé. Le bouddhisme répond à cette description… S’il existe une religion qui pourrait être en accord avec les impératifs de la science moderne, c’est le bouddhisme ».

Je suis vraiment d’accord avec cette analyse.

Published in: on avril 25, 2014 at 9:45  Comments (12)  
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Non, la Science-Fiction n’est pas morte !

Langage génétique

 

Depuis le triomphe du Seigneur des Anneaux, d’Harry Potter et de Twilight (snif), on nous répète régulièrement que la Science-Fiction est moribonde, aussi bien dans la littérature qu’au cinéma. La télévision ne semble guère prêter une confiance démesurée au genre : le succès de BattleStar Galactica en 2003 n’a pas empêché, par la suite, la disparition de nombreuses séries cultes comme Star Trek: Enterprise, Firefly ou Stargate. L’auteur de hard science Kim Stanley Robinson a même déclaré que le space opera, sous-genre emblématique de la SF, doit mourir ! Alors qu’aujourd’hui le steampunk et la bit-lit ont le vent en poupe, comment expliquer le manque de SF dans le catalogue des éditeurs ? Le succès d’Avatar n’est-il qu’un leurre ?

On n’écrit plus de la SF comme dans les années 60-70

Dune, La Guerre des Étoiles, 2001 : l’Odyssée de l’espace… autant de romans et/ou de films qui ont marqué leur époque, comme dirait Captain Obvious. Mais ne devrait-on pas plutôt écrire que ces oeuvres sont révélatrices d’une période ? Dune a été publié en 1963, 2001 en 1968, tandis que le premier scénario de Star Wars a été écrit en 1973, à un moment où les lecteurs et les spectateurs étaient en manque d’épopées : le western hollywoodien avait quasiment disparu des écrans. Parallèlement, il y avait un réel besoin de spiritualité de l’Occident, de plus en plus attiré par le bouddhisme oriental. Pas étonnant que les œuvres mystiques de Franck Herbert, Arthur C. Clarke et George Lucas aient triomphé à cette époque. Quelques années plus tard, AlienBlade Runner et Mad Max cristallisent le désenchantement de la génération no future, frappée par la crise. Ces chef-d’oeuvres offrent une vision pessimiste de l’avenir, qui s’accentuera dans les années 80 avec Terminatorla MoucheRoboCop, New York 1997, les romans cyberpunks des années 80 de William Gibson ainsi que la Stratégie Ender. À partir des années 90, les auteurs de Science-Fiction rencontrent un paradoxe : bien que la technologie n’ait pas évolué aussi vite que ce qui avait été prédit par les romanciers de l’âge d’or de la SF, notre société est bouleversée par des progrès techniques sans précédent tels que les organismes génétiquement modifiés, Internet, la téléphonie mobile…

Superordinateur Blue Gene participant au programme Blue Brain, visant à modéliser un cerveau synthétique

Du coup, difficile pour un auteur de se projeter dans un lointain futur alors qu’il ne se passe pas une année sans qu’un nouvel objet change notre quotidien, pour le meilleur, mais aussi pour le pire :  cela explique en partie pourquoi, depuis les années 90, les spectateurs et les lecteurs plébiscitent de plus en plus les dystopies se déroulant dans des futurs proches telles que Bienvenue à Gatacca ou Hunger Games.

Si la technologie est devenue extrêmement complexe, cela signifie-t-il que l’auteur de SF, noyé sous l’information, a du mal à imaginer l’avenir ? Je pense qu’en réalité le problème est pris à l’envers : je sais que c’est facile à dire, mais pour moi un écrivain de Science-Fiction ne devrait jamais se retrouver dans cette position inconfortable.

Ecrire de la SF, c’est s’intéresser à la technologie… toute la technologie

Attention, je ne suis pas en train d’affirmer que la SF d’aujourd’hui appartient uniquement aux technophiles comme Greg Egan, ou à des ingénieurs. D’ailleurs, je ne suis moi-même qu’un littéraire, un scribouillard qui papillonne autour des sciences comme un papillon près d’une lampe. Mais comme je l’écrivais dans cet article, l’Humanité est sur le point de connaître une révolution scientifique. Alors que pendant près de deux mille ans les questions d’ordre cosmologique ont été réservées aux théologiens, les chercheurs sont en train d’exaucer le rêve des penseurs grecs de l’Antiquité : comprendre la nature intime de l’Univers. Les physiciens sont désormais les nouveaux philosophes d’un monde moderne en plein bouleversement. Du coup, un romancier peu porté sur la technologie se retrouve dans la position d’un humaniste de la Renaissance qui ne s’intéresserait pas au développement des arts et des sciences ! Je pense que c’est la même difficulté que rencontrent parfois les scénaristes de mauvais James Bond, vous savez, ceux dans lesquels les gadgets manquent d’originalité. Inversement, les auteurs de la série Star Trek : The Next Generation m’impressionnent, car durant les années 90 ils s’inspiraient en permanence des découvertes scientifiques pour écrire des épisodes mémorables. L’actualité, c’est le terreau de l’imaginaire, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’en ce moment elle est fertile. Preuve en est avec l’année 2014, hallucinante à plus d’un titre : dans les mois à venir, la NASA va tenter (entre autre) de détecter les « points X », d’éphémères portails invisibles reliant le champ magnétique du Soleil à celui de la Terre, grâce au programme spatial Magnetospheric Multiscale Mission (M.M.M.).

Un GIF conçu par votre serviteur représentant les champs magnétiques de la Terre et du Soleil en train de se connecter

Un schéma de la NASA

 

Tout aussi incroyable, depuis deux ans des scientifiques téléportent de l’information quantique sur près de 150 kilomètres via des photons, posant les bases d’une possible nouvelle forme de communication avec nos satellites spatiaux.

Le monde change… y compris dans notre quotidien. Si Edgar Rice Burroughs était encore de ce monde, il décrirait probablement une Mars très différente de celle que John Carter découvre en 1917. Or les cinéastes et les romanciers ont trop souvent eu tendance à recycler Ridley Scott et Philip K Dick, comme si Blade Runner et Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? constituaient des références indépassables.

Le cyberpunk est mort… vive le biopunk

Ou du moins, il y a une vie après le cyberpunk. Bien que j’adore NeuromancienTron et Matrix, il ne faut pas oublier que ces oeuvres ont été créées, là encore, dans un contexte particulier, celui de l’émergence du numérique. Aujourd’hui, il y a d’autres frontières à explorer, notamment depuis que les briques du vivant sont brevetées par de puissantes multinationales. De la même façon que les hackers de l’open source se sont opposés à l’informatique de Microsoft, on a désormais des biohackers en rupture avec la politique de Monsanto, les dignes enfants (terribles) des cyberpunks des années 80. À San Francisco, ils fabriquent des incubateurs, se réunissent dans des garages pour vérifier la qualité d’un aliment, ou détecter la présence d’OGM dans leur nourriture. Qu’ils soient biologistes ou autodidactes, tous s’amusent à la façon des hackers informatiques : ils extraient de l’ADN de leur salive pour l’étudier et le dupliquer grâce à un thermocycleur à 60 dollars, modifient une bactérie dans un incubateur de fortune ou commandent de l’ADN via Internet pour recevoir la séquence par la Poste ! La totalité du génome humain tient dans un fichier d’1,44 Go, exploitable sur n’importe quel ordinateur, ce qui permet de découvrir si on est prédisposés à certaines maladies, comme dans cet hackerspace de Los Angeles.

On retrouve cette culture du bidouillage à Paris, avec l’association la Paillasse, logée en région parisienne au fond d’une cave sous la végétation.

Biohackers de l'association "la Paillasse"

Biohackers de l’association « la Paillasse »

Cette équipe rassemble des étudiants, des scientifiques ou des bricoleurs. Des idéalistes adeptes de l’open source qui militent pour que les gènes ne soient pas privatisés par les brevets des multinationales, mais aussi de simples curieux qui s’amusent à extraire l’ADN d’une plante. Les cyberpunks ont popularisé le langage informatique, les biohackers manipulent le langage génétique, un curieux assemblage des lettres A, T, G et C. Bien que le droit français leur interdit de modifier le génome d’humains, d’animaux ou de végétaux, ils ont la possibilité de créer des bactéries pour imaginer les inventions de demain : un bio-détecteur qui deviendra rouge en présence de matériaux toxiques, de mines anti-personnels ou de tumeurs cancéreuses, un purificateur d’eau bon marché pour des villageois indiens, du carburant propre…

Des étudiants ont ainsi créé une bactérie qu’on injecte dans la fissure d’un mur : lorsque la paroi se craquelle, on réinjecte du sucre pour la renforcer. Dans un autre domaine, un bio-senseur a été inventé pour détecter l’arsenic dans les puits du Bangladesh. Prix : un dollar ! Une équipe a même élaboré des bactéries capables de sentir les molécules d’une viande avariée et de donner l’alerte via une protéine phosphorescente.

Bien évidemment, dans les pays anglo-saxons, beaucoup plus permissifs que la France, les dérives transhumanistes ne peuvent être exclues : il n’est pas impossible qu’à l’avenir apparaissent des bio-tatouages ou de marqueurs corporels capables d’afficher sur la peau des constantes vitales fluorescentes. Nous vivons à la fois dans un monde passionnant et anxiogène, une source d’inspiration illimitée pour un écrivain comme Greg Egan. À l’heure où j’écris ces lignes, il est possible de construire un pistolet via une imprimante 3D, ou bien les matériaux d’une maison. Mais demain, il est fort probable que nous pourrons imprimer de la drogue des médicaments. Optimiste ou carrément cauchemardesque, la Science-Fiction a encore de beaux jours devant elle… à condition qu’on s’intéresse au monde d’aujourd’hui.

P.S. : pour en savoir plus, je ne saurais trop vous conseiller ce fabuleux documentaire interactif du Monde.fr sur les biohackers, très objectif, un documentaire fascinant qui m’a inspiré dans la rédaction de cet article.