Dans un futur proche, une maison de production lance une nouvelle émission de télé-réalité : filmer la vie de Jésus-Christ, recréé génétiquement à partir des traces d’ADN du suaire de Turin.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que Punk Rock Jesus enflamme la blogosphère ! Après avoir lu des avis dithyrambiques, je suis tombé par hasard sur ce comic à la FNAC et… j’ai craqué. Dès les premières pages, on découvre de beaux dessins, et surtout une histoire forte avec Thomas, un ancien de l’IRA qui va assurer la sécurité d’un Jésus-Christ… qui n’a de Jésus que le nom. Dans une émission ultra-médiatisée qui n’a rien à envier au Truman Show, l’enfant va grandir sur une île bunkerisée, régulièrement attaquée par des fondamentalistes chrétiens ! Dans un tel environnement, inutile de dire que le Christ attendu risque fort de devenir une toute autre figure que celle mentionnée dans la Bible…
Avec une intrigue si barrée, il fallait des personnages hors-normes, et je dois reconnaitre que l’auteur, Sean Murphy, s’en tire avec les honneurs. J’ai beaucoup aimé Thomas, un être torturé, qui fait immanquablement penser à Saint Thomas, qui ne croit que ce qu’il voit. Il vole presque la vedette à Jésus, un pauvre gosse qui n’a rien demandé à personne. Le personnage le plus poignant est peut-être celui de sa mère, Gwen. Une jeune fille paumée encore vierge, inséminée pour le show, et qui va rapidement se retrouver dépassée par les événements (planétaires). Les dessins ne sont pas en reste, et participent à cette ambiance de fin de monde. Il y a une vraie musicalité rock dans les images, impression renforcée par une superbe idée : au début de chaque livre, une playlist estinsérée.
Le seul défaut que j’ai trouvé au comic tient dans le message de son auteur, qui manque parfois de subtilité. À la fin du récit, Sean Murphy explique qu’il était croyant, et qu’il a radicalement changé pendant qu’il travaillait sur Punk Rock Jesus. Même si c’est le propre de la culture américaine que de brûler ce qui a été vénéré, j’ai un peu du mal avec ce discours qu’on retrouve aussi bien chez les athées comme Murphy, que chez les puritains, avec notamment ces ex-actrices porno devenues chrétiennes fondamentalistes. « Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis », certes, mais tomber d’un extrême à un autre me laisse songeur (mais ce n’est que mon point de vue). Une scène humaniste vient cependant nuancer ma critique : après un concert, Jésus rencontre un fan atteint d’une leucémie (voir la capture d’écran).
J’ai trouvé, à ce niveau, que Punk Rock Jesus était intéressant, voir même intelligent, car cette oeuvre nous interpelle sur les rapports entre foi et fanatisme, ainsi que sur nos propres convictions (même si pour ma part, je n’ai jamais été tenté de tuer une personne qui ne partageait pas ma croyance, fort heureusement !).
Après le choc Sandman et les chefs d’œuvre d’Alan Moore, j’avoue être de plus en plus impressionné par l’univers des comics, et j’ai bien envie de me plonger dans l’autre œuvre de Sean Murphy : Joe, l’Aventure intérieure.
Mathieu pensait faire un aller-retour express en République tchèque : le temps de régler les affaires de son grand-père, tout juste décédé, et peut être de boire une bière dans une province typique de Prague avec son frère, son neveu et un ami. Mais à peine a-t-il mis le pied dans le village sinistre de ses ancêtres que l’escapade tourne au cauchemar.
De la Bohême profonde aux vieilles rues de Prague, de l’antique Sumer à la Vienne impériale, des Cathares aux armées nazies, Mathieu suivra un chemin jalonné d’épouvantables découvertes.
Un voyage avec pour compagnons la peur, la mort et une vieille paire de lunettes.
Après Fortune Cookies, je continue à découvrir la nouvelle collection de Bragelonne, Snark. Au programme aujourd’hui, Seuls, un premier roman de Mathias Moucha qui va basculer progressivement dans le fantastique… et le drame.
Dans ce thriller surnaturel, on plonge dans un univers à la fois familier et étranger. Familier parce que Prague est une ville européenne hors du temps qui a échappé aux bombardements des deux guerres mondiales. Étranger, parce que la langue tchèque, que l’on retrouve dans les dialogues ou les titres d’ouvrages ésotériques, amène beaucoup de dépaysement et de tension : les personnages, de plus en plus paranoïaques, sont confrontés à un monde occulte qui les dépasse. J’ai aimé Stéphane, véritable écorché vif, toujours sur le fil du rasoir.Pendant un moment, on s’attend à un huit clos dans une maison sinistre, jusqu’au moment où l’intrigue s’accélère façon Dan Brown. Cet aspect conspirationniste m’a beaucoup plu même si, comme souvent dans les thrillers de ce type, l’allusion aux Cathares et aux Nazis semble être un passage obligé. Mais l’histoire est tellement haletante qu’on pardonne facilement ces facilités, pour découvrir un final plein de suspens. L’auteur apporte dans les dernières pages des réponses à certaines questions, mais j’ai apprécié le fait qu’il conserve un certain mystère, et pour cause : il n’y a pas pire monstre que celui qui demeure invisible ! Cette paire de lunettes présente une ironie dramatique énorme, un objet anodin qui permet de mieux voir, mais qui pourtant plonge nos héros dans les ténèbres.
Un court récit aussi simple qu’efficace, une atmosphère glaçante, un style pulp clairement assumé… Seuls me rappelle certaines histoires de Poe et de Lovecraft, celles qui vous laissent un arrière goût amer une fois la dernière page tournée.
Une coupure d’électricité, une Europe plongée dans le noir… Que se passe-t-il dans le Sud ?
Et si cette coupure d’électricité marquait le début de la dictature ?
J’avais découvert il y a quelques années la saveur des figues, une dystopie qui m’avait plu par son humanisme, sa dimension écologique et ses personnages attachants, et je dois avouer que je n’ai pas été déçu par ce nouveau livre de Silène Edgar, que j’ai lu en l’espace d’une soirée !
ATTENTION, SPOILER DE QUATRE LIGNES
Avec beaucoup d’audace, l’auteur fait l’impasse sur les antagonistes habituels (zombies, virus, aliens et autres robots) pour livrer un message fort : et si le pire des monstres était notre économie ?
FIN DU SPOILER
J’ai été agréablement surpris par le discours engagé de ce (court) roman : impossible de ne pas voir dans cette Europe privée d’électricité le triste reflet de notre monde actuel. Une idée originale, qui permet à Silène Edgar d’alterner sa narration entre deux périodes : les jours (post-apocalyptiques) juste après la catastrophe, et la dictature qui s’en suit. Les extraits de la constitution en début de chapitre sont glaçants, et posent des questions sur les limites de la démocratie : qu’est-ce que l’état d’urgence ? Et si la France se retrouvait dans une situation comparable à celle de la Grèce ? Serions-nous prêts à prendre les armes pour défendre nos libertés ? L’auteur tente de répondre à ces questions d’actualité en relatant le parcours de deux personnages à priori opposés : Blanche, une mère de famille fragile à la recherche de son enfant, et Bianca, la pasionaria d’une résistance qui fait écho à celle de la France occupée. J’ai aimé le regard tendre que porte la romancière à ses protagonistes, des êtres torturés qui possèdent des zones d’ombre. Si je regrette que la crise en elle-même ne soit pas plus développée (et plus complexe), ce qui rend les comparaisons avec l’Occupation parfois délicates, j’ai apprécié que les personnages se battent contre un ennemi intangible, une catastrophe silencieuse, sans pouvoir s’informer. Là encore, les passages sur Internet et la télévision remémorent la fermeture de l’ERT en Grèce, mais aussi les révolutions numériques du Printemps arabe et la guerre en Syrie.
Fortune Cookies est un bon livre d’anticipation car Silène Edgar arrive à s’approprier une thématique actuelle, en nous rappelant au passage que la dignité humaine n’a pas de prix. En choisissant un futur (très) proche, l’auteur n’en est que plus subversif, nous posant une terrible question : le moment venu, seriez-vous prêts à résister ?
Un sorcier capture pendant 70 années Morphée, l’un des sept Infinis, perturbant ainsi le sommeil de l’Humanité. Morphée parvient à se libérer et part reconquérir son royaume onirique occupé par les démons.
Pendant des années, Neil Gaiman a été pour moi un serpent de mer. On me répétait qu’il fallait absolument que je lise cet auteur, et j’avoue avoir éprouvé une grande culpabilité à l’idée de ne pas connaître l’oeuvre de cet écrivain mondialement connu. Bon, je vais faire mon coming-out jouer carte sur table : en 2005, j’ai tenté de lire Neverwhere, mais on m’avait dit tellement de bien de ce bouquin que j’ai décroché à la moitié du roman. Avant de me jeter des pierres, sachez que c’est malheureusement un syndrome récurent chez moi : lorsqu’on me rabâche qu’un film ou un livre est un chef d’oeuvre, je suis souvent déçu. Je sais que c’est débile, mais c’est comme ça (pour la petite histoire, j’ai quand même acheté la nouvelle traduction de Patrick Marcel aux éditions du Diable Vauvert pour donner une seconde chance à Neverwhere, je vous tiendrai au courant…).
Bref, j’avais l’impression que Neil Gaiman n’était pas pour moi. Et puis il y a quelques temps, grâce à un billet de Gromovar, j’ai découvert Sandman. Ça a été pour moi un véritable choc, au point où je me suis demandé pendant plusieurs mois quel misérable article j’allais bien pouvoir écrire à propos de ce monument de l’imaginaire. C’est bien simple : Sandman ne ressemble à rien de connu.
La dernière fois que j’ai éprouvé un tel émerveillement, c’est avec Alan Moore (From Hell et Watchmen). C’est tout sauf un hasard quand on sait que Neil Gaiman avoue avoir été inspiré par le travail de Moore sur Swamp Thing, autre héros relancé par un auteur de génie. Mais la comparaison s’arrête là : Gaiman a mis la barre si haut que ce roman graphique, véritable livre-univers, est très difficile à résumer. Le mieux, c’est encore de parler de sa genèse : dans les années 80, le scénariste propose à DC Comics de ressusciter un de leurs obscurs super-héros, quasiment oublié, le Sandman. Neil Gaiman s’attelle à la tâche en décidant de réinventer ce personnage avec une audace rare.
(Le Sandman avec son casque, puis avec son visage découvert)
Sandman, c’est donc la rencontre entre un auteur de génie et DC comics, une collaboration fructueuse qui va donner naissance à un personnage incroyable, mélange improbable de The Crow pour sa noirceur, et Doctor Who pour le côté vagabond. Imaginez un être assez puissant pour voyager à travers le temps et les songes, un univers aussi sombre que poétique qui n’est pas sans rappeler Hellraiser de Clive Barker, et vous obtiendrez un vague aperçu de la richesse de cette oeuvre sans limites, superbement illustrée par Dave McKean.
Une liberté totale
Quand j’évoque l’absence de limites, je parle non seulement de violence (le comic va très loin à ce niveau : dans un épisode du tome 2, une entité maléfique provoque des hallucinations et pousse l’Humanité à s’auto-mutiler !), mais aussi de narration. Neil Gaiman est capable de délaisser l’arc principal de son histoire pour se consacrer à une sous-intrigue, sans pour autant que son oeuvre perde de sa force. Ainsi, dans un épisode particulièrement réussi, on apprend de quoi rêvent les chats ! Dans un autre, Sandman va assister à une représentation du Songe d’une nuit d’été en présence de Shakespeare lui-même. Fait unique, cette histoire permettra à Sandman d’être le seul comic à avoir gagné le célèbre prix littéraire World Fantasy, habituellement réservé aux livres. La liberté artistique de Sandman se retrouve jusque dans l’aspect graphique : puisque le protagoniste principal est une entité qui modifie régulièrement son apparence, les changements de dessinateurs n’ont pas d’impact sur cette aventure qui va durer sept ans, une longévité exceptionnelle quand on connait l’univers des comics.
Le meilleur des deux mondes
La recette de ce succès tient aussi au fait que le lecteur a le meilleur de deux mondes. D’une part, il retrouve par certains aspects un univers qu’il connait bien, celui de DC Comics : le Sandman croise la route de l’Épouvantail, adversaire de Batman et pensionnaire de l’Arkham Asylum, ainsi que John Constantine.
D’autre part, grâce à son imagination géniale, Neil Gaiman s’affranchit du cadre balisé qu’est celui de DC Comics pour explorer un univers beaucoup plus original, pour ne pas dire expérimental. Ainsi, dans un épisode du tome 2, on assiste à un congrès de tueurs en série venus raconter leurs expériences ! L’auteur britannique nous livre l’une des oeuvres les plus ambitieuses qui soit, puisque sa seule limite est le songe… Epopée du bizarre, odyssée vengeresse d’un dieu dans les rêves et cauchemars de l’Humanité, Sandman est une expérimentation permanente, un voyage nietzschéen qui transcende les concepts de Bien et de Mal.
Même si je n’ai lu que les deux premiers tomes de l’excellent éditeur Urban Comics, il me tarde de découvrir les prochaines aventures de ce personnage hors-normes, qui a révolutionné le monde des comics, et la dark fantasy en général. Pour Sandman, je vous dis un grand merci, Monsieur Gaiman.
Des braqueurs en cavale traversent l’Espagne pour rejoindre la France. Ils vont rencontrer en chemin une famille de sorcières sur le point d’accomplir un terrible rituel…
Alex de la Iglesia est de retour, plus déjanté que jamais ! L’auteur d’Action mutante (1992), du Jour de la bête (1996), de Crimes à Oxford (2008) et de Balada triste (2010) revient à ses premiers amours : le fantastique grand-guignol. Après un braquage qui risque de rentrer dans les annales (des voyous déguisés en Jésus-Christ, Bob l’éponge, Minie… il fallait oser !), le réalisateur ibérique plonge ses héros dans une Espagne hors du temps, peuplée de sorcières. Nos trois losers vont être confrontés à leur pire cauchemar : des femmes qui ont tous les pouvoirs. Alex de la Iglesia détourne avec un plaisir non dissimulé une authentique légende médiévale, pour donner en pâture à ses brujerias affamées des hommes dépassés par les événements : comment séduire une sorcière dont on a très peur ? Grâce à des scènes aussi drôles que saignantes, le cinéaste utilise la métaphore de la famille traditionnelle pour se livrer à une critique au vitriol d’un pays en crise, tant économiquement que moralement. En réunissant des machos sur le retour, des catholiques puritains à côté de la plaque, des flics homos refoulés et des féministes hargneuses, le réalisateur tourne en dérision l’ensemble d’une société espagnole riche en contradictions. Cette farce bascule (lentement) dans le grand n’importe quoi avec ce sabbat-carnaval mémorable, véritable climax du film : dans une séquence aussi poétique que déjantée, le cinéaste réconcilie ses personnages pour aboutir à une fin improbable et burlesque, d’un rare cynisme.
Si l’on peut regretter quelques longueurs (le long-métrage aurait vraiment mérité un montage beaucoup plus court), on ne peut que se réjouir qu’Alex de la Iglesia retrouve l’énergie de ses débuts. Charge féroce contre une Espagne en perte de repères, les Sorcières de Zugarramurdi est une œuvre bien plus profonde qu’elle n’y parait au premier abord.
Une histoire qui se déroule sur cinq siècles. Des êtres qui se croisent et se retrouvent d’une vie à l’autre, meurent et renaissent… Des décisions qui ont des conséquences sur l’avenir. Des salauds qui deviennent parfois des héros, des actes qui ont des répercussions inimaginables. Dans Cloud Atlas, tout est lié.
Il y a des blockbusters qu’on regarde un mercredi soir et qu’on a oublié la semaine suivante, il y a des films qui marquent les esprits pendant des mois. Et puis il y a des oeuvres qui nous hantent des années après les avoir vues.
J’ai découvert l’existence de Cloud Atlas en 2012, après avoir été intrigué par cette bande-annonce :
Comme je l’ai expliqué dans cet article à propos de Fight Club, j’ai une théorie bizarre en ce qui concerne un trailer : plus il est incompréhensible, meilleur est le film. J’avais le pressentiment que Cloud Atlas allait être une expérience des plus singulières, ne serait-ce que parce que les Wachowskisont des cinéastes hors-normes, aussi bien à l’aise avec le grand spectacle (Matrix) qu’avec une narration plus intimiste (Bound). Dès lors, il n’était guère étonnant que les Wachowski s’associent au réalisateur allemand Tom Tykwer (Cours, Lola, cours), à la sensibilité très européenne,pour porter à l’écran le roman réputé inadaptable de David Mitchell : Cartographie des nuages. Mais comment ce trio de cinéastes pouvait-il raconter en l’espace de trois heures six histoires, qui plus est, à autant d’époques différentes ?
Un montage hallucinant et halluciné
Avec une maestria incroyable, les réalisateurs alternent leur narration à travers ces six histoires qui n’ont, à priori, rien en commun : en 1846, le jeune avocat Adam Ewing rencontre sur un navire un passager clandestin qui tente de fuir l’esclavage. En 1936, le musicien bisexuel Robert Frobisher compose son œuvre phare, le sextet Cloud Atlas. En 1973, une journaliste de San Francisco enquête sur les agissements du directeur d’une centrale nucléaire. En 2012, l’éditeur Timothy Cavendish est poursuivi par ses créanciers. En 2144, un clone (« Sonmi-451 ») travaillant dans une cafétéria à Neo Seoul rencontre un jeune révolutionnaire en lutte contre une dystopie, la Corpocratie. Et enfin, dans un futur post-apocalytpique, un homme appelé Zachry vit dans une tribu régulièrement attaquée par des cannibales, jusqu’au jour où une ethnologue d’une civilisation beaucoup plus avancée que la sienne vient demander son aide.
Est-ce bien raisonnable ?
Bien des réalisateurs se seraient cassés les dents sur un projet aussi délirant. Et pourtant, pour peu qu’on visionne ce film en version originale (la vf, catastrophique, est à proscrire), la magie opère dès les premiers instants : à mesure que les images, somptueuses, défilent sur le grand écran, on se retrouve littéralement hypnotisé par les destins de ces personnages, avec le sentiment que ces six histoires n’en formeront au final qu’une seule. Et pour cause : les acteurs, brillants, interprètent différents rôles selon les époques, indépendamment de leur sexe ! D’emblée, il faut saluer le travail colossal accompli par le monteur, Alexander Berner. On change très souvent d’histoire sans jamais perdre le fil, grâce à un montage touché par la grâce. Lorsque le personnage du révolutionnaire virevolte dans le ciel du Neo Seoul de 2144, la caméra s’attarde sur ses pieds, avant qu’on découvre ceux de l’esclave suspendu à la vergue de son voilier… en 1846. Une transition aussi subtile qu’efficace. Une photographie flamboyante dotée d’une même lumière crépusculaire pour toutes les époques, une esthétique au service d’une histoire aussi touchante que cohérente : rien n’est laissé au hasard.
(le soleil se couche en 1846, mais aussi en 2144, ce qui renforce l’impression de suivre une seule et même histoire)
Les détails sont essentiels, au point où il est difficile de tout comprendre dès la première vision. Le thème de la réincarnation est bien sûr des plus évidents, pas seulement à cause de acteurs qui interprètent chacun plusieurs rôles, mais aussi à travers ce fameux tatouage sur certain héros, cette comète symbole de la révolution. Un détail parmi tant d’autres : tous les personnages joués par Tom Hanks sont obsédés par les boutons de chemise ! Une obsession à priori futile, mais qui aura une importance capitale lorsque Zachry affrontera les cannibales… Autre détail important : le livre que découvre le compositeur dépressif, Robert Frobisher. Le jeune homme lit l’histoire d’Adam Ewing, un avocat qui est lentement empoisonné à son insu, lors d’un voyage en mer. Au fil de sa lecture, Frobisher s’attache au personnage du jeune Adam Ewing mais, malheureusement, il manque une partie du livre. Frobisher est incapable de connaître la fin du récit, et donc de savoir si Ewing survit à son empoisonnement. Ironie dramatique, le spectateur remarque, plus tard, que l’autre moitié du livre sert de cale-pied au lit de Frobisher sans que celui-ci ne s’en soit rendu compte !
ATTENTION SPOILER !
Lorsque Frobisher est sur le point de se suicider, il repense à l’histoire tragique d’Ewing, écho douloureux de sa propre existence, au point d’emprunter son nom juste lorsqu’il prend une chambre d’hôtel. Mais si Frobisher avait lu la fin heureuse du livre, qu’il avait su qu’Ewing avait survécu à son voyage, se serait-il suicidé ?
FIN DU SPOILER
Tous ces détails font le charme de ce film métaphysique. Dans une interview, les Wachowski ont avoué avoir été profondément influencés par 2001 : l’Odyssée de l’espace. Lorsque l’avocat Adam Ewing écoute les chants des noirs pendant la flagellation de l’esclave, la mélopée rappelle fortement la musique du monolithe qu’on entend dans le film mythique de Kubrick. Au moment où les regards d’Ewing et de l’esclave se croisent, l’avocat s’évanouit, comme s’il pressentait que sa vie allait être bouleversée à tout jamais. Réflexion sur le sens de l’existence, le film est une magnifique histoire de réincarnation, comme pouvait l’être The Fountain. Ainsi, le couple Frobisher/Vyvyan Ayrs tente de vivre un amour qui sera contrarié au cours des siècles : dans une scène située en 1846, Frobisher est un marin humilié par son capitaine, Vyvyan Ayrs. Même constat en 2012, quand on apprend que Timothy Cavendish/Vyvyan Ayrs a vécu une histoire avec la femme de son frère, une énième réincarnation de Frobisher ! À chaque époque, les couples rencontrent des obstacles.
Les faibles sont pitance, les forts s’emplissent la panse
Tous les personnages de Cloud Atlas se heurtent à des antagonistes, qu’ils soient symboliques (l’esclavage au XIXe siècle, les discriminations sexuelles et raciales dans les années 30, la dystopie de 2144) ou physiques, à travers les avatars d’un même acteur. Quel meilleur choix que Hugo « l’agent Smith » Weaving ? Qu’il soit négrier au XIXe siècle, tueur à gage, infirmière sadique (!) ou inquisiteur d’un futur totalitaire, il s’agit d’un seul archétype au service de l’ordre établi, symbolisé par Hugh Grant. Film encore plus subversif que le V pour Vendetta des Wachowski, Cloud Atlas véhicule un message optimiste par certains aspects même si, à chaque vision, je suis en larmes à la fin. « La mort est une porte », explique l’un des personnages, prêt à l’ultime sacrifice pour sa révolution, une lutte séculaire de l’individu contre la société. Une révolution peut triompher ou bien être réprimée dans le sang, mais il y aura toujours des êtres pour porter la flamme de la liberté. Des gens en apparence ordinaire comme le clone Sonmi-451, ou l’avocat Adam Ewing, mais dont les vies seront chamboulées par une simple rencontre. Il y a de l’optimisme dans Cloud Atlas, mais surtout de l’humanisme avec les réincarnations de Tom Hanks, époustouflant. Ces réincarnations évoluent dans le temps : ce personnage sera tour à tour un salaud (1846, 1936), un écrivain psychopathe (1973), mais aussi un héros lors de l’enquête de Luisa Rey (1973), une icône vidéo de la révolution en 2144 (« Je ne céderai jamais à ce genre de comportements criminels ! »), et au final, un vieillard qui arrive à vaincre ses vieux démons (« Les faibles sont pitance, les forts s’emplissent la panse »). Lors de ce futur post-apocalyptique, Zachry apparait comme l’élément central de cette épopée mystique, au point où il parvient à rêver de ses multiples vies antérieures.
Le songe est dans ce film la clef des possibles, car si Zachry a vu son passé, Vyvyan Ayrs distingue l’avenir : il entend une étrange musique dans un rêve peuplé de femmes au visage identique… On comprend qu’il s’agit en fait de la cafétéria de Neo Seoul en 2144. Autre rêverie visuellement époustouflante, la scène dans le magasin de porcelaine : à l’instant où les deux amants jettent les assiettes, le temps suspend son envol, comme si l’amour était à l’épreuve de la mort… et du temps. Une séquence, là encore, servie par une musique bouleversante de justesse.
La musique, l’âme de Cloud Atlas
La bande-originale a un rôle prépondérant car elle a été spécialement composée par l’un des réalisateurs, Tom Tykwer. Comme si ce n’était pas suffisamment rare en soit, le thème principal est interprété par le personnage de Frobisher. Dans une mise en abyme vertigineuse, la musique contribue à faire de Cloud Atlas une expérience poignante, qui donne furieusement envie de lire le roman de David Mitchell.
Chef d’oeuvre pour son montage, épopée musicale, adaptation inspirée, film choral servi par des acteurs drôles et touchants, Cloud Atlas a été comme The Fountain, un échec au box-office, l’un des longs-métrages les plus sous-estimés de l’Histoire du Cinéma. Et pourtant, comme bon nombre d’œuvres maudites, elle continuera à vivre dans le coeur de nombreux fans qui ont été sensibles à sa portée métaphysique, celle d’un film-univers aussi élégant qu’un ballet classique, qui nous emporte très loin, vers ces étoiles que contemple Zachry…
Oui, je sais, le titre de mon article est bizarre, mais il résume bien comment j’ai découvert les livres dystopiques de Suzanne Collins.
C’est en 2012 que j’ai vu pour la première fois le long-métrage de Gary Ross, que j’avais aimé sans non plus crier au génie. Et puis est venu Hunger Games : l’Embrasement (2013) qui, lui, m’a beaucoup plu comme vous avez pu le constater sur cette critique. Vos commentaires m’ont donné envie de me plonger dans l’oeuvre originale. Après avoir lu le tome 1 en seulement quelques jours, j’ai adopté une résolution pour 2014 : ne plus jamais voir un film avant d’avoir lu le roman.
Pourquoi donc ?
Hé bien parce que je regrette vraiment d’être passé à côté de cette œuvre, bien plus forte que son adaptation. Dès les premières lignes, j’ai été happé par le récit de Katniss Everdeen, qui raconte sa propre histoire à la première personne. La narration, efficace, est dépourvue d’ellipses : Katniss est un chasseur sans états d’âme, rompue à la survie en milieu hostile, obligée de tuer des animaux afin de nourrir sa famille. Jusqu’au jour où elle se voit contrainte de participer aux Hunger Games : chaque année, le Capitole organise les fameux jeux de la faim, au cours desquels s’affrontent dans l’arène les « tributs », les représentants des 12 districts. Il ne peut rester qu’un seul candidat.
Alors que le premier film est un survival qui va à l’essentiel, le roman est beaucoup plus ambitieux en ce qui concerne la caractérisation de son protagoniste principal. Katniss ne laisse rien au hasard : dès les premières heures des Hungers Games, elle mâche une écorce de sapin pour éviter d’avoir faim, prépare des collets, cherche immédiatement un point d’eau… En l’espace de quelques pages, on se retrouve dans une ambiance à des années-lumières du film, plus politiquement correct, qui esquive les effusions d’hémoglobine (mention spéciale à la scène d’ouverture, quand Katniss loupe un cerf…). Comme bon nombre de critiques, j’avais reproché au long-métrage d’être édulcoré, très loin du cultissime Battle Royale. Dans le roman, Suzanne Collins ne nous épargne rien : un concurrent crache du sang sur Katniss, un autre agonise pendant plusieurs heures, attaqué par des bêtes sauvages… Sans tomber dans le gore, on est vraiment dans une histoire mature, servie par un message subversif.
L’audimat, le nerf de la guerre
Dans les Hunger Games, obtenir des sponsors est crucial car ils permettent de recevoir des cadeaux très coûteux qui sont, en temps normal, inaccessibles à la (miséreuse) population. Des médicaments miraculeux, des armes, de la nourriture… Tout est possible du moment que les tributs attirent la sympathie du public. Katniss le comprend bien, et en joue : dans le roman, elle est beaucoup plus cynique car elle regarde de temps en temps les caméras et sourit aux téléspectateurs… et donc à ses sponsors ! Suzanne Collins imagine ainsi une société du spectacle poussée à son paroxysme : les jeunes sont offerts en sacrifice sur l’autel de la télé-réalité, le gagnant devra incarner pour le restant de ses jours un rôle, celui du vainqueur appelé à assister les futurs candidats. Perversion suprême, le système transforme les anciennes victimes en complices de cette dictature du divertissement.
Au final, si j’ai regretté que le livre connaisse, fort logiquement, les mêmes travers que le film (quand Katniss est contrainte de tuer, il s’agit uniquement des concurrents psychopathes, les tributs les plus sympathiques ne sont pas exécutés par elle, ce qui est à la longue une ficelle un peu facile), j’ai été agréablement surpris par ce premier tome, moins lisse que le film, clairement orienté grand public. Je suis bien forcé de reconnaître que c’est un roman coup de poing qui donne froid dans le dos et laisse songeur. À l’heure où la télé-réalité est plus que jamais inscrite dans notre paysage audiovisuel, qui peut affirmer que nous n’assisterons pas, un jour, au retour de la gladiature ? On trouvera toujours des raisons convaincantes, notamment dans une démocratie qui pratique la peine de mort comme les Etats-Unis. Les producteurs choisiront une cause humanitaire (le don d’organes ?) comme prétexte à ces jeux, en expliquant que les condamnés à mort seront de toute manière exécutés un jour ou l’autre. On proposera aux détenus de participer à un show télé faisant office de Rédemption : les candidats tués verront leurs organes prélevés pour sauver d’honnêtes citoyens atteints de maladies incurables. Le gagnant aura l’opportunité d’être gracié, et de recommencer une nouvelle vie.
J’ai inauguré ce blog le 25 septembre, moins de trois mois plus tard me voilà déjà avec plus de 1000 pages vues juste pour décembre !
Je suis très touché par cette marque de confiance. Au-delà du simple chiffre, j’ai découvert une blogosphère SFFF extrêmement vivante, avec des sites de grande qualité : Ombre Lunaire, Lorhkan et les mauvais genres, Cindy Van Wilder et tant d’autres qu’il serait impossible de tous les énumérer… Après avoir traîné plusieurs années sur Facebook et Twitter, c’est rafraîchissant de retrouver une autre temporalité : prendre le temps d’écrire des articles, de commenter, d’échanger, et surtout de réfléchir ! À l’heure des trolls et du buzz, cette sérénité est d’autant plus appréciable.
Inutile de vous dire que je ne compte pas m’arrêter en si bon chemin !
En attendant mon prochain article début janvier, je tiens d’ores et déjà à vous adresser un immense merci pour votre fidélité.
Bonnes vacances, joyeuses fêtes, et comme le dirait Douglas Adams, encore merci pour le poisson.