ATTENTION SPOILERS !
Je le reconnais volontiers, Game of thrones est une série qui n’est pas parfaite. Les deux dernières saisons ont été trop rapides, ce qui a causé quelques invraisemblances, comme la survie improbable de Jamie Lannister en armure, sous l’eau… ainsi que des ellipses. Les armées se téléportent d’un point à un autre, alors que le lent déplacement des troupes et la météo jouaient un grand rôle dans la construction des campagnes militaires durant les précédentes saisons. Il y a une raison à cela : les scénaristes David Benioff et D.B. Weiss ne pouvaient rivaliser en imagination avec George R.R. Martin, passé maître dans l’art des sous-intrigues. Non pas à cause d’un manque de talent des deux showrunners, mais parce qu’ils ne disposaient pas assez de matière première pour s’inspirer, les deux derniers romans du Tolkien américain n’étant pas encore publiés. Dans ces conditions, difficile de fournir du contenu pertinent sans pouvoir piocher des idées dans des bouquins qui dépassent le millier de pages… surtout quand on sait que George R.R. Martin lui-même rencontre des difficultés ! On n’est même plus sûrs qu’il terminera un jour sa saga…
Comme si cela ne suffisait pas, les créateurs de la série la plus chère de l’Histoire ont été confrontés à un choix cornélien : conserver des saisons de dix épisodes, extrêmement coûteux* et sacrifier, faute de moyens, des scènes spectaculaire (c’est d’ailleurs un problème récurrent avec les loups géants, si difficiles à concevoir en numérique) ou bien raccourcir ces saisons afin de reconstituer des batailles dantesques, mais au risque de s’écarter un peu plus des livres. Il n’y avait pas de solution idéale, et pourtant il a fallu faire un choix douloureux, fermer tous les arcs narratifs, ce qui relevait du miracle avec tant de personnages. Alors certes, les esprits chagrins diront que nous avons perdu en subtilité, mais quelle fin flamboyante, dans tous les sens du terme ! Jamais on avait vu un tel lyrisme sur le petit écran, j’ai même regretté que l’ultime saison ne soit pas diffusée dans les salles obscures…
Il faut d’emblée rendre hommage au fabuleux travail effectué par Miguel Sapochnik : réalisateur depuis la saison cinq des quatre plus belles batailles de la série, les épisodes intitulés « Durlieu », « la Bataille des Bâtards », « la Longue Nuit » et « les Cloches » sont de véritables leçons de cinéma. Durant cette dernière saison, Sapochnik a livré des séquences épiques sublimées par la musique de Ramin Djawadi, des épisodes qui n’ont, osons le dire, pas d’équivalent sur le grand écran. Jamais on avait vu de blessures aussi réalistes que celles figurant dans la bataille de Port Réal. Il y a une volonté de montrer sans complaisance la cruauté des combats du Moyen-Âge, à des années-lumières du spectacle familial qu’est le Seigneur des Anneaux (que j’adore, soit dit en passant). À l’image de ce que fit Sam Peckinpah pour la Horde Sauvage, le spectateur-voyeur est pris à son propre jeu, écoeuré par cette violence supposée « glorieuse ». On se retrouve plongés dans un cauchemar sans concession à l’écho douloureusement universel, notamment lorsque les civils sont brûlés par les flammes du dragon. Un drame cataclysmique qui rappelle aussi bien la tragédie des bombardements des guerres modernes que l’incendie de Rome perpétré sous Néron, ou l’éruption du Vésuve à Pompéi.
Sur les réseaux sociaux, une armée d’internautes experts en stratégie ont longuement évoqué de supposées erreurs décelées lors de l’épisode « la Longue Nuit« , ce qui n’a pas manqué de me faire sourire : l’Histoire nous enseigne que les plus grands des généraux ont déjà commis des bourdes monumentales, il n’y a qu’à étudier les nombreuses boucheries inutiles du conflit 14-18… Les spécialistes en zombies qui ont critiqué la mémorable bataille contre le roi de la nuit (comme si les morts-vivants existaient pour de bon !) ont tendance à oublier qu’il y a parfois un gouffre entre les tactiques idéales décrites dans les manuels militaires, et la réalité du champ de bataille, surtout avec des cavaliers dothraki déchaînés qui ressemblent furieusement aux hordes mongoles ! La campagne de Russie de Napoléon qui anéantit la quasi-totalité de l’armée impériale, l’ordre d’Hitler de ralentir avant Dunkerque, les légions romaines de Varus qui traversent la forêt de Teutoburg sans être en formation de combat… les grossières erreurs de stratégie sont vieilles comme le monde, pour ne pas dire banales. Lors de ce fameux troisième épisode, il s’agit moins de maladresses que de choix artistiques aussi sublimes que terrifiants : montrer les innombrables lumières de la cavalerie s’éteindre en quelques instants relève d’une mise en scène crépusculaire, qui donne à l’obscurité le rôle principal.
On peut voir le verre à moitié vide, et s’attarder sur les scories, mais il est surprenant que les nombreux fans en colère n’aient pas été si attentifs que cela aux arcs narratifs. Le rôle d’Arya dans la mort du seigneur de la nuit a été décrié, pourtant cela fait huit saisons que la fille de Ned Stark s’entraîne avec des guerriers redoutables, depuis sa plus tendre enfance… pas étonnant qu’elle soit devenue l’un des assassins les plus craints de Westeros, capable d’infiltrer de stupides morts-vivants. Cela aurait été, pour le coup, une terrible facilité scénaristique que de traiter la bataille contre les zombis lors du dernier épisode, telle la conclusion d’une classique saga de fantasy. Depuis le début, le leitmotiv de la série est « les monstres ne sont pas ceux que l’on croit ». Cette huitième saison n’est rien de moins que l’aboutissement d’un drame shakespearien sur l’éternelle thématique « l’Homme est un loup pour l’Homme », qui n’est pas sans rappeler Machiavel et la Renaissance. L’épisode cinq est symptomatique de cette philosophie : alors que pendant huit ans, les fans attendaient avec impatience le triomphe de Daenerys, Internet est entré en ébullition lorsque le personnage joué par Emilia Clarck a réduit Port Réal en cendres. Beaucoup de spectateurs se sont insurgés devant tant de cruauté, certains ont même dénoncé un changement trop radical dans la psychologie de Daenerys… c’est oublier qu’elle était, dès la saison une, atteinte de folie ! Un personnage instable, fragile et impulsif, qui a grandi au sein d’une famille réputée pour sa démence et ses tares génétiques, les Targaryen. Leur devise est « Fire and Blood », devise que Daenerys finira par s’approprier.
Son père, le « Roi fou » (ça ne s’invente pas) est un despote incendiaire capable de faire brûler n’importe qui. Viserys, le frère de Daenerys, non content de la frapper régulièrement, lui avoue qu’il accepterait qu’elle subisse un viol collectif perpétré par l’armée dothraki si cela lui permettait de conquérir le trône de fer. Ambiance… Plus tard, Viserys sera victime du supplice de l’or en fusion, sans même que Daenerys n’intervienne pour le sauver. Vous me trouvez sévère avec la reine des dragons ? C’est que vous avez la mémoire courte : au fil des saisons, elle fait brûler vif des êtres humains, pille la ville de Qarth, crucifie les nobles de Mereen… alors que des conseillers sont là pour modérer ses ardeurs ! Pire, dans l’épisode 10 de la saison 2 elle a une vision de la salle du trône de fer détruite et recouverte d’un manteau de cendres, une hallucination inquiétante qui ressemble fort à une prophétie autoréalisatrice…
Dans l’épisode 4 de la saison 2, nous ne sommes même plus dans la suggestion, elle annonce clairement la couleur !
« When my dragons are grown, we will take back what was stolen from me and destroy those who have wronged to me. We will lay waste to armies and burn cities to the ground. »
(Quand mes dragons auront grandi, nous reprendrons ce qui m’a été volé et anéantirons tous ceux qui m’ont fait du tort. Nous détruirons les armées et réduirons les cités en cendres)
J’attire votre attention sur le fait qu’elle parle bien de cités au pluriel…
Ironie du sort, une partie des Bisounours fans de GOT n’ont tout simplement pas voulu prendre en compte ces funestes avertissements et ont cru le storytelling que la mère des dragons s’est elle-même racontée, celui d’une libératrice d’esclaves, une « briseuse de chaînes ».
Elle a essayé de s’en persuader mais, à mesure que ses proches sont morts ou l’ont trahie, et qu’elle s’est retrouvée face à elle-même, la réalité du pouvoir l’a rattrapée, au point de la rendre paranoïaque (autant dire qu’elle n’avait pas besoin de ça). Chacun sait qu’à Westeros, il est bien plus facile de conquérir le trône de fer que de régner. Arrivée sur un nouveau continent, le moins que l’on puisse dire, c’est que Daenerys n’a pas réussi à inspirer de la dévotion, ou même de la confiance, au peuple. Pour sa décharge, elle ne s’attendait pas à un accueil aussi froid… alors qu’elle a sacrifié la moitié de son armée, un dragon, et perdu l’indéfectible Jorah Mormont pour sauver le Nord ! On serait amers pour moins que ça. Si on ajoute la désillusion sentimentale qu’elle vit aux côtés de Jon Snow, il n’est pas compliqué de comprendre son état d’esprit lorsque les citoyens de la ville de Port Réal, hélas pris en otage, « refusent » de se rebeller contre Cersei. La violente réaction de la Khaleesi est tout sauf une surprise : sous l’Antiquité, une armée épargnait une cité assiégée uniquement si cette dernière rendait les armes avant la bataille. Non seulement Cersei a décidé de résister, mais en plus elle est responsable de la mort d’un dragon que Daenerys considérait comme son propre enfant, sans parler de la décapitation de Missandei, la dernière véritable amie de la Khaleesi. Autrefois, quand une ville choisissait de lutter et échouait à repousser l’ennemi, il ne servait à rien de demander grâce, le sac devenait inéluctable. Malheur au vaincu. C’est ce qui s’est passé avec Rome et Carthage, et c’est ce qui est arrivé fort logiquement à Port Réal. Comme elle l’a annoncé à Jon, Daenerys régnera désormais par la peur.
On peut enfoncer le clou en soulignant qu’il n’y a nul besoin d’être fou pour accomplir un acte aussi barbare. L’un des plus grands stratèges de l’Histoire, Alexandre le Grand, était également l’un des hommes les plus cultivés de son temps, puisqu’il fut éduqué par le philosophe Aristote en personne, un modèle de sagesse qui fut lui-même l’élève de Platon, disciple de Socrate. Cela n’a pas empêché Alexandre de réduire la population de Gaza en esclavage. Suite au siège de Tyr, on estime qu’entre 6000 et 8000 défenseurs furent tués. 2000 jeunes hommes furent crucifiés immédiatement après la prise de la ville, le reste des habitants furent réduits, comme ceux de Gaza, en esclavage. Persépolis, l’une des plus belles cités de l’Antiquité, sera elle aussi pillée et brûlée… Alexandre a même tué de sa main son ami d’enfance Cleithos (qui lui avait pourtant sauvé la vie lors de la bataille du Granique !), tout ça à cause d’une vulgaire dispute d’ivrognes lors d’un banquet un peu trop arrosé. Cela n’a pas empêché Alexandre de pleurer sa mort… N’en déplaise aux fans insatisfaits, l’Histoire nous montre que les « grands » de ce monde ne le sont que parce que les peuples sont à genoux, et surtout que tout est une question de point de vue. Napoléon a été longtemps célébré dans nos manuels scolaires, alors qu’il est perçu comme un tyran chez nos voisins européens. C’est pour cette raison qu’en écrivant le sombre destin de Daenerys, un destin anti-manichéen, les scénaristes ont fait preuve d’un courage inouï. En défendant l’idée qu’une femme puisse avoir autant de zones ombres qu’un homme, David Benioff et D.B. Weiss ont assumé jusqu’au bout une position résolument moderne : un personnage féminin n’a pas besoin d’être « fort » pour exister, il doit juste, comme n’importe quel personnage, être bien construit.
C’est pour cela que même Cersei réussit à m’émouvoir, parce que dans ses derniers instants elle n’est plus qu’une mère qui a peur de mourir. Elle est aussi humaine que n’importe qui.
Loin d’être incompréhensible, l’incendie de Port Réal n’est rien d’autre qu’un gigantesque bras d’honneur au manichéisme hollywoodien qui gangrène parfois le cinéma. Les fans souhaitaient qu’à la fin les « gentils » gagnent la bataille et triomphent du mal en tuant les « méchants » ? Eh bien à Port Réal la guerre est montrée sous son vrai jour : une horreur sans nom. Lorsque des civils se font massacrer, il n’y a ni vainqueurs, ni vaincus, seulement des victimes qui tentent de survivre, peu importe qui remporte ce foutu trône.
Ce constat vaut pour les « héros », eux aussi sont les victimes tragiques d’un destin ironique. La seule fois où le cynique Varys prend une décision courageuse, il le paye de sa vie. Le Limier périt dans les flammes qu’il redoutait tant, Jorah Mormont meurt pour défendre une femme qui ne lui a jamais rendu son amour, le régicide est tué à cause… d’une reine, tandis que Theon Greyjoy se sacrifie pour sauver Winterfel et les Stark qu’il a ardemment combattus par le passé. Jon Snow est un guerrier exceptionnel revenu d’entre les morts, mais il se retrouve complètement impuissant, à subir les événements.
Quand à Cersei, le donjon rouge, lieu où elle se sentait si protégée, deviendra son tombeau. Certains fans voulaient qu’elle souffre davantage, comme si une mort douloureuse rétablissait une certaine justice, mais perdre son dernier enfant, n’est-ce pas la pire punition qui soit pour une mère ? A fortiori quand il s’agit d’une souveraine toute puissante.
Seule Arya semble maîtresse de son destin, parce qu’à l’instar d’un samouraï, la mort est devenue pour elle une amie familière. C’est parce qu’elle n’a strictement rien à perdre qu’elle peut jouer les anges exterminateurs. Et pourtant, dans une scène poignante, en disant adieu au Limier, son père spirituel, elle comprend enfin que sa quête vengeresse est terminée, alors qu’elle n’est qu’à quelques pas de Cersei. N’est-ce pas la plus belle de toutes ces ironies ?
Pour toutes ces raisons, Game of thrones rentre désormais dans le cercle très fermé des œuvres mythiques telles que le Seigneur des Anneaux, trilogie dont GOT est l’exact opposé. Deux visions de la Fantasy radicalement différentes, mais une même fin, douce amer, dont en parlera encore dans cent ans. Privé des deux derniers romans de George R.R. Martin, l’ultime saison de Game of thrones ne pouvait être parfaite, mais elle est la meilleure possible au regard du travail incroyable qui a été réalisé à tous les niveaux. La conclusion de l’histoire ne sera pas l’happy end attendu par certains fans, et c’est tant mieux. Valar Morghulis.
EDIT : mention du compositeur Ramin Djawadi, que j’avais oublié, honte sur moi
* Il faut savoir que ces dernières années, l’essentiel du budget d’HBO passe dans la production de Game of thrones…





























































