Seuls

Mathieu pensait faire un aller-retour express en République tchèque : le temps de régler les affaires de son grand-père, tout juste décédé, et peut être de boire une bière dans une province typique de Prague avec son frère, son neveu et un ami. Mais à peine a-t-il mis le pied dans le village sinistre de ses ancêtres que l’escapade tourne au cauchemar.
De la Bohême profonde aux vieilles rues de Prague, de l’antique Sumer à la Vienne impériale, des Cathares aux armées nazies, Mathieu suivra un chemin jalonné d’épouvantables découvertes.
Un voyage avec pour compagnons la peur, la mort et une vieille paire de lunettes.

Après Fortune Cookies, je continue à découvrir la nouvelle collection de Bragelonne, Snark. Au programme aujourd’hui, Seuls, un premier roman de Mathias Moucha qui va basculer progressivement dans le fantastique… et le drame.

Dans ce thriller surnaturel, on plonge dans un univers à la fois familier et étranger. Familier parce que Prague est une ville européenne hors du temps qui a échappé aux bombardements des deux guerres mondiales. Étranger, parce que la langue tchèque, que l’on retrouve dans les dialogues ou les titres d’ouvrages ésotériques, amène beaucoup de dépaysement et de tension : les personnages, de plus en plus paranoïaques, sont confrontés à un monde occulte qui les dépasse. J’ai aimé Stéphane, véritable écorché vif, toujours sur le fil du rasoir.Pendant un moment, on s’attend à un huit clos dans une maison sinistre, jusqu’au moment où l’intrigue s’accélère façon Dan Brown. Cet aspect conspirationniste m’a beaucoup plu même si, comme souvent dans les thrillers de ce type, l’allusion aux Cathares et aux Nazis semble être un passage obligé. Mais l’histoire est tellement haletante qu’on pardonne facilement ces facilités, pour découvrir un final plein de suspens. L’auteur apporte dans les dernières pages des réponses à certaines questions, mais j’ai apprécié le fait qu’il conserve un certain mystère, et pour cause : il n’y a pas pire monstre que celui qui demeure invisible ! Cette paire de lunettes présente une ironie dramatique énorme, un objet anodin qui permet de mieux voir, mais qui pourtant plonge nos héros dans les ténèbres.

Un court récit aussi simple qu’efficace, une atmosphère glaçante, un style pulp clairement assumé… Seuls me rappelle certaines histoires de Poe et de Lovecraft, celles qui vous laissent un arrière goût amer une fois la dernière page tournée.

Published in: on février 1, 2014 at 4:04  Comments (15)  
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Fortune Cookies

Une coupure d’électricité, une Europe plongée dans le noir… Que se passe-t-il dans le Sud ?
Et si cette coupure d’électricité marquait le début de la dictature ?

J’avais découvert il y a quelques années la saveur des figues, une dystopie qui m’avait plu par son humanisme, sa dimension écologique et ses personnages attachants, et je dois avouer que je n’ai pas été déçu par ce nouveau livre de Silène Edgar, que j’ai lu en l’espace d’une soirée !

ATTENTION, SPOILER DE QUATRE LIGNES

Avec beaucoup d’audace, l’auteur fait l’impasse sur les antagonistes habituels (zombies, virus, aliens et autres robots) pour livrer un message fort : et si le pire des monstres était notre économie ?

FIN DU SPOILER

J’ai été agréablement surpris par le discours engagé de ce (court) roman : impossible de ne pas voir dans cette Europe privée d’électricité le triste reflet de notre monde actuel. Une idée originale, qui permet à Silène Edgar d’alterner sa narration entre deux périodes : les jours (post-apocalyptiques) juste après la catastrophe, et la dictature qui s’en suit. Les extraits de la constitution en début de chapitre sont glaçants, et posent des questions sur les limites de la démocratie : qu’est-ce que l’état d’urgence ? Et si la France se retrouvait dans une situation comparable à celle de la Grèce ? Serions-nous prêts à prendre les armes pour défendre nos libertés ? L’auteur tente de répondre à ces questions d’actualité en relatant le parcours de deux personnages à priori opposés : Blanche, une mère de famille fragile à la recherche de son enfant, et Bianca, la pasionaria d’une résistance qui fait écho à celle de la France occupée. J’ai aimé le regard tendre que porte la romancière à ses protagonistes, des êtres torturés qui possèdent des zones d’ombre. Si je regrette que la crise en elle-même ne soit pas plus développée (et plus complexe), ce qui rend les comparaisons avec l’Occupation parfois délicates, j’ai apprécié que les personnages se battent contre un ennemi intangible, une catastrophe silencieuse, sans pouvoir s’informer. Là encore, les passages sur Internet et la télévision remémorent la fermeture de l’ERT en Grèce, mais aussi les révolutions numériques du Printemps arabe et la guerre en Syrie.

Fortune Cookies est un bon livre d’anticipation car Silène Edgar arrive à s’approprier une thématique actuelle, en nous rappelant au passage que la dignité humaine n’a pas de prix. En choisissant un futur (très) proche, l’auteur n’en est que plus subversif, nous posant une terrible question : le moment venu, seriez-vous prêts à résister ? 

Published in: on janvier 25, 2014 at 10:42  Comments (20)  
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Hunger Games : du film au livre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Oui, je sais, le titre de mon article est bizarre, mais il résume bien comment j’ai découvert les livres dystopiques de Suzanne Collins.

C’est en 2012 que j’ai vu pour la première fois le long-métrage de Gary Ross, que j’avais aimé sans non plus crier au génie. Et puis est venu Hunger Games : l’Embrasement (2013) qui, lui, m’a beaucoup plu comme vous avez pu le constater sur cette critique. Vos commentaires m’ont donné envie de me plonger dans l’oeuvre originale. Après avoir lu le tome 1 en seulement quelques jours, j’ai adopté une résolution pour 2014 : ne plus jamais voir un film avant d’avoir lu le roman.

Pourquoi donc ? 

Hé bien parce que je regrette vraiment d’être passé à côté de cette œuvre, bien plus forte que son adaptation. Dès les premières lignes, j’ai été happé par le récit de Katniss Everdeen, qui raconte sa propre histoire à la première personne. La narration, efficace, est dépourvue d’ellipses : Katniss est un chasseur sans états d’âme, rompue à la survie en milieu hostile, obligée de tuer des animaux afin de nourrir sa famille. Jusqu’au jour où elle se voit contrainte de participer aux Hunger Games : chaque année, le Capitole organise les fameux jeux de la faim, au cours desquels s’affrontent dans l’arène les « tributs », les représentants des 12 districts. Il ne peut rester qu’un seul candidat.

Alors que le premier film est un survival qui va à l’essentiel, le roman est beaucoup plus ambitieux en ce qui concerne la caractérisation de son protagoniste principal. Katniss ne laisse rien au hasard : dès les premières heures des Hungers Games, elle mâche une écorce de sapin pour éviter d’avoir faim, prépare des collets, cherche immédiatement un point d’eau… En l’espace de quelques pages, on se retrouve dans une ambiance à des années-lumières du film, plus politiquement correct, qui esquive les effusions d’hémoglobine (mention spéciale à la scène d’ouverture, quand Katniss loupe un cerf…). Comme bon nombre de critiques, j’avais reproché au long-métrage d’être édulcoré, très loin du cultissime Battle Royale. Dans le roman, Suzanne Collins ne nous épargne rien : un concurrent crache du sang sur Katniss, un autre agonise pendant plusieurs heures, attaqué par des bêtes sauvages… Sans tomber dans le gore, on est vraiment dans une histoire mature, servie par un message subversif.

L’audimat, le nerf de la guerre

Dans les Hunger Games, obtenir des sponsors est crucial car ils permettent de recevoir des cadeaux très coûteux qui sont, en temps normal, inaccessibles à la (miséreuse) population. Des médicaments miraculeux, des armes, de la nourriture… Tout est possible du moment que les tributs attirent la sympathie du public. Katniss le comprend bien, et en joue : dans le roman, elle est beaucoup plus cynique car elle regarde de temps en temps les caméras et sourit aux téléspectateurs… et donc à ses sponsors ! Suzanne Collins imagine ainsi une société du spectacle poussée à son paroxysme : les jeunes sont offerts en sacrifice sur l’autel de la télé-réalité, le gagnant devra incarner pour le restant de ses jours un rôle, celui du vainqueur appelé à assister les futurs candidats. Perversion suprême, le système transforme les anciennes victimes en complices de cette dictature du divertissement. 

Au final, si j’ai regretté que le livre connaisse, fort logiquement, les mêmes travers que le film (quand Katniss est contrainte de tuer, il s’agit uniquement des concurrents psychopathes, les tributs les plus sympathiques ne sont pas exécutés par elle, ce qui est à la longue une ficelle un peu facile), j’ai été agréablement surpris par ce premier tome, moins lisse que le film, clairement orienté grand public. Je suis bien forcé de reconnaître que c’est un roman coup de poing qui donne froid dans le dos et laisse songeur. À l’heure où la télé-réalité est plus que jamais inscrite dans notre paysage audiovisuel, qui peut affirmer que nous n’assisterons pas, un jour, au retour de la gladiature ? On trouvera toujours des raisons convaincantes, notamment dans une démocratie qui pratique la peine de mort comme les Etats-Unis. Les producteurs choisiront une cause humanitaire (le don d’organes ?) comme prétexte à ces jeux, en expliquant que les condamnés à mort seront de toute manière exécutés un jour ou l’autre. On proposera aux détenus de participer à un show télé faisant office de Rédemption : les candidats tués verront leurs organes prélevés pour sauver d’honnêtes citoyens atteints de maladies incurables. Le gagnant aura l’opportunité d’être gracié, et de recommencer une nouvelle vie.

Espérons que ce futur n’arrive jamais…

De l’autre côté du mur

Et en plus la couverture est somptueuse !

Sibel a toujours dansé. Sa vie bascule le jour où elle touche involontairement l’une de ses soeurs, brisant ainsi son lien à l’Art. Bannie de sa communauté, elle découvre que les Mères cachent des secrets. Que se passe-t-il de l’autre côté du mur ?

Il y a des livres qui m’ont diverti. Il y en d’autres qui m’ont enthousiasmé. Mais peu m’ont touché comme De l’autre côté du mur.
« Émotion », c’est le premier mot qui me vient à l’esprit en refermant ce livre qui va très loin dans ce registre. Je me prends une sacrée claque tant Agnès Marot maîtrise son premier (!) roman : dès le début, on est complètement avec Sibel, en partie grâce à cette écriture à la première personne, particulièrement immersive. Dans un style simple et fluide, l’auteur nous entraîne dans un ballet des sentiments à travers un univers claustrophobique extrêmement pesant. Lorsque l’histoire commence, on ne sait absolument rien du monde extérieur, le dépaysement est si total qu’à de nombreuses reprises je me suis demandé si l’on était encore sur Terre tant il y a peu d’éléments auxquels ont peut se raccrocher (je regrette d’ailleurs que le quatrième de couverture en dise trop, je vous déconseille de le lire !). Les filles sont isolées dans cet étrange couvent hors du temps dédié à l’Art, un force mystique aussi subtile que puissante. Les personnages sont très attachants (mention spéciale à Aylin) et on a envie de connaître avec eux les secrets de cet univers.

Une dystopie intelligente

C’est difficile d’écrire un tel article sans gâcher de surprises, mais j’ai apprécié la gestion des révélations : à la différence d’Hugh Howey dans Silo, je trouve que l’auteur distille les informations sur l’extérieur sans en dire trop, tout en prenant soin de conserver le point de vue d’une adolescente. J’ai adoré la poésie qui se dégage de ce regard qui ne connait pas les smartphones ou Internet, élevé dans un cadre exclusivement féminin. Sibel me donne parfois l’impression d’être une extra-terrestre, du coup ses questions naïves n’en sont que plus touchantes : comment ne pas s’émouvoir lorsqu’elle rencontre une « panthère », ou bien lorsqu’elle découvre pour la première fois une peinture ? L’auteur est si doué dans les descriptions que j’ai instantanément reconnu le tableau en question.

Coup d’essai, coup de maître

Comme vous l’aurez deviné, il s’agit d’une (première) œuvre atypique qui fonctionne indépendamment de ses twists. Une œuvre qui interpelle sur l’Humanité : sommes-nous uniquement des êtres de raison et de passion, ou bien plus que cette simple addition ? Mais aussi une œuvre parfois cruelle avec la fameuse séquence du fouet, insupportable. Si le roman n’est pas exempt de (petits) défauts (je trouve la résolution finale du dernier tiers un peu trop vite expédié), il n’en demeure pas moins que j’ai adoré accompagner Sibel et ses amis. En tant qu’auteur, j’avoue avoir pris une belle leçon au niveau de l’émotion, j’ai savouré cette écriture viscérale, à mille lieux des dystopies commerciales ciblées « ados ». Si vous aimez voir des personnages prendre vie au fil des pages avec sincérité, alors lisez De l’autre côté du mur, vous ne serez pas déçus du voyage.

Published in: on novembre 28, 2013 at 9:35  Comments (4)  
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La Stratégie Ender (roman) vs la Stratégie Ender (film)

Ender's game

Cette semaine, j’avais prévu de lire le monument d’Orson Scott Card juste avant de visionner le long métrage. Résultat : j’ai terminé le roman en deux jours, quelques heures avant d’aller au cinéma !

Un livre que j’ai découvert sur le tard

Pendant des années, j’ai culpabilisé d’être passé à côté de cette référence de la Science-Fiction. Pour prendre un exemple en rapport avec la Fantasy, c’est un peu comme si je n’avais pas lu le Seigneur des Anneaux ! Ignorant volontairement la polémique autour de l’homophobie revendiquée d’Orson Scott Card, j’ai donc commencé avec enthousiasme cette lecture. Et là, j’ai vécu un drame : pendant plus de la moitié du livre, l’auteur raconte un entraînement militaire qui m’a emmerdé laissé de marbre. Si j’ai apprécié la psychologie tordue des personnages (pour info, Ender et ses amis sont des gosses psychotiques de 5 ans qui pensent comme des adultes), j’ai beaucoup moins aimé les simulations de bataille, trop techniques à mon goût. Détail qui n’arrange rien, Ender est un personnage très froid, comme les autres protagonistes, ce qui donne le sentiment qu’on a limite affaire à des robots : pas évident de s’attacher à eux dans ces conditions. Je me suis quand même accroché, jusqu’au moment où quelques stéréotypes ethniques m’ont franchement irrité : les Juifs sont aux postes clefs, les Français ne sont que des « séparatistes arrogants », sans parler du traditionnel « honneur espagnol » et d’une blague raciste aussi drôle qu’un membre du Ku Klux Klan.

Bref, j’ai découvert par moi-même qu’Orson Scott Card était un beauf, rien de nouveau sous le soleil.

Encouragé par mes amis Cocyclics alors que je râlais comme un putois sur Facebook et Twitter, j’ai poursuivi ma lecture. Et je dois dire que je ne l’ai pas regretté : on gagne en tension, en émotion (Ender va-t-il survivre à cet entraînement hors-normes ?) jusqu’à cette révélation finale qui m’a époustouflé… Au-delà de ce twist, j’ai été forcé d’admettre que Card a fait preuve d’un génie visionnaire : en 1985, il a imaginé que ses personnages utilisaient des tablettes tactiles (les fameux « bureaux ») connectées au Net ! Sans parler de la place des réseaux sociaux, largement exploités par le frère et la sœur d’Ender. Si on oublie les références au Pacte de Varsovie et à la Guerre Froide, on a l’impression que le roman a été écrit hier : l’auteur avait déjà eu l’intuition que les jeux vidéos prendraient une place prépondérante dans le futur. Dans la seconde partie, Ender joue quotidiennement à un jeu de stratégie en temps réel pour se préparer à combattre une armée alien, mais les enjeux sont tels, que ses parties n’ont plus rien de ludique ! Le titre anglais, « Ender’s Game » entretient l’ambiguïté à travers son jeu de mot : « Game » signifie bien sûr « le jeu », mais aussi « la stratégie ». « Ender’s game », c’est moins « la Stratégie Ender » que « le dernier jeu », celui qui apportera la victoire totale à l’Humanité, une Humanité face à ses contradictions : peut-on commettre des actes de barbarie pour sauver une civilisation ?

C’est donc avec le cerveau en ébullition que je suis allé voir quelques heures plus tard le long-métrage, en me demandant comment le réalisateur allait bien pouvoir adapter un roman si complexe…

Mission impossible ?

Un film respectueux. Ce sont les premiers mots qui me sont venus à l’esprit quand j’ai découvert cette œuvre. Respectueux ne veut pas dire fidèle : exit la sous-intrigue intrigue Locke et Démosthène, l’histoire de Mazer Rackham est simplifiée… Le cinéaste s’est concentré sur le point de vue d’Ender car il était impossible de restituer la richesse du roman en si peu de temps. C’était le bon choix, mais on se retrouve devant un long-métrage plus lumineux : j’ai trouvé les gosses moins psychotiques que dans le livre, particulièrement sombre à ce niveau. Peut-être parce que le cinéaste a voulu davantage humaniser les personnages du roman ? Si on fait abstraction de ces remarques, le film est fidèle à la trame originale, servi par de magnifiques effets spéciaux. Mon unique regret concerne la motivation des Doryphores, un ennemi qui n’a jamais communiqué avec l’Homme : j’ai trouvé le long-métrage peu clair à ce sujet.

Et le gagnant est…

Orson Scott Card m’a irrité, passionné, intrigué. Je n’arrête pas de penser à ses personnages. Son œuvre, souvent aride, est loin d’être politiquement correcte, mais elle a le défaut de ses qualités et j’ai décidé de la prendre dans sa globalité (même si je me situe aux antipodes des idées de son auteur). Card a beau être un misanthrope au même titre que Howard Philip Lovecraft ou Louis Ferdinand Céline, cela n’enlève rien au fait que ce sont de grands auteurs, tout comme Richard Wagner fut un immense compositeur. Il serait toutefois injuste de réduire Card à sa dimension réactionnaire tant la Stratégie Ender est une œuvre au message intéressant : menace extra-terrestre ou pas, l’Homme est un loup pour l’Homme, une espèce dangereuse qui possède les germes de sa propre destruction.

Le film est plus lisse, les producteurs ont pris soin d’éviter qu’il sombre dans la controverse, mais paradoxalement c’est peut-être cette subversion malsaine qui manque le plus. Il n’en demeure pas moins que le long-métrage reste une passerelle agréable pour découvrir ce bouquin hors normes qui n’a pas pris une ride.

D’autres avis : RSF blog, Anudar, Vert

Published in: on novembre 7, 2013 at 10:25  Comments (27)  
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La Voie de la Colère

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Le général Dun-Cadal fut le plus grand héros de l’Empire, mais il n’est plus aujourd’hui qu’un ivrogne échoué au fond d’une taverne. Alors qu’il raconte à une historienne ses exploits, un assassin sans visage se met à frapper au cœur de la République.

Le roman d’Antoine Rouaud est un véritable événement dans la Fantasy francophone et pour cause : il s’agit du premier livre de ce genre à bénéficier d’une sortie mondiale ! Stéphane Marsan a dit « c’est la plus grande découverte que j’ai faite depuis dix ans ». « La Voie de la Colère » est-il ce grand roman dont tout le monde parle ?

L’histoire commence dans une taverne de Masalia au temps d’une république balbutiante : une historienne retrouve l’ancien général Dun-Cadal. Le vieux guerrier aurait caché l’épée de l’Empereur peu avant sa chute. Alors qu’un assassin rôde dans la cité, Dun-Cadal raconte ses aventures passées avec un orphelin du nom de Grenouille, un jeune garçon qui n’avait qu’une ambition : devenir le plus grand des chevaliers.

Il est toujours très risqué pour un auteur d’alterner entre deux histoires, une au présent et l’autre via des flashbacks, car il y a un risque que le lecteur préfère l’une des deux. Antoine Rouaud ne tombe pas dans ce piège car on est rapidement happé par les deux intrigues, intimement liées : comment l’Empire a-t-il sombré ? Qui est ce mystérieux assassin qui rôde ? Ces questions n’en finissent pas de hanter le lecteur, qui enchaîne les chapitres. Lors de la première partie, Dun-Cadal a clairement eu ma préférence, au détriment de l’impétueux Grenouille. J’attendais avec impatience le milieu du roman pour savoir comment l’intrigue allait évoluer, car généralement la dynamique s’essouffle. Et j’avoue avoir été bluffé :

ATTENTION, CE PASSAGE RÉVÈLE DES MOMENTS-CLEFS DU LIVRE

avec un culot monstre, l’auteur dévoile l’identité de l’assassin (!) et change de point de vue (dans les flashbacks) pour adopter celui de Grenouille. La prise de risque ne s’arrête pas là : Antoine Rouaud se permet de revenir sur les événements de la première partie sans se répéter. L’émotion est au rendez-vous, car on comprend mieux certaines zones d’ombre.

Au-delà de cette (poignante) histoire de vengeance (les adieux entre Laerte et Esyld sont déchirants), j’ai adoré la structure adoptée, qui rappelle dans une certaine mesure le film Rashōmon d’Akira Kurosawa : deux points de vue différents battent en brèche la notion même de vérité. L’Empereur était-il un despote ? Un révolté qui change d’identité au point de combattre ses propres alliés ne devient-il pas un traître à sa cause ? Le fait que le protagoniste principal s’appelle « Laerte » est tout sauf un hasard. On pense au « Laërte » d’Hamlet, personnage tragique obsédé par la vengeance, mais aussi à Lorenzaccio : le héros romantique qui joue un double jeu, la lâcheté hypocrite de certains « républicains », la question du pouvoir… Antoine Rouaud revisite avec brio Musset, la Renaissance italienne et le mysticisme de la Guerre des Étoiles pour nous livrer un drame épique dans lequel les questions morales prédominent.

FIN DES RÉVÉLATIONS

Si l’univers de cette œuvre demeure très classique (le seul point faible selon moi), il n’en demeure pas moins qu’à la fin de ma lecture, j’ai eu envie de relire immédiatement ce livre pour mieux apprécier l’intrigue. En ce qui me concerne, c’est un signe qui ne trompe pas, « la Voie de la Colère » est un grand (premier) roman. Il restera dans les mémoires, qu’on se le dise !

Published in: on novembre 6, 2013 at 7:45  Comments (9)  
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Silo version intégrale

 

Silo

J’ai enfin terminé de lire Silo. Est-ce que je suis aussi enthousiaste qu’à la fin de ma lecture de l’épisode 1 ?

ATTENTION, JE VAIS RÉVÉLER L’INTRIGUE DE SILO, CET ARTICLE EST DESTINÉ À CEUX QUI ONT LU LE ROMAN.

Après un premier épisode spectaculaire (Hower tue le protagoniste principal, il fallait quand même oser !),  on poursuit l’exploration du silo : les responsables s’en vont chercher un nouveau shérif et traversent les étages d’une société autarcique coupée du reste du monde, et gouvernée par le mystérieux DUT. Un épisode 2 assez long, mais avec deux personnages aussi crépusculaires que touchants (j’ai adoré cette vieille femme qui se livre à un bilan de sa vie : est-ce que son existence a eu un sens ?).  On visite un univers industriel fatigué, qui sent l’huile et la rouille.  Dans la troisième partie, on fait la connaissance de Juliette, le vrai protagoniste principal de l’histoire. Mécanicienne hors pair, elle est désormais le shérif, mais va se retrouver malgré elle prise dans un engrenage vertigineux : pourquoi les morts s’accumulent ? Quelle est la vérité à propos de l’extérieur ? Pourquoi le réseau informatisé est-il si coûteux à utiliser ? Cet épisode est captivant car Juliette est en danger. Du coup, la quatrième partie, bien qu’agréable à lire, manque de tension : le fait de découvrir un autre silo laissé à l’abandon ne m’a pas emballé plus que ça.  La révolution de l’épisode 5 est poignante, car les personnages, très attachants, meurent en pagaille,  mais la fin m’a laissé un léger goût d’inachevé : « tout ça pour ça ? » ai-je pensé. L’épilogue ne fait que confirmer ce qu’on présumait depuis un moment : une humanité répartie dans des silos.

Comme je le craignais, Hugh Howey, a mis la barre très haut avec un début extrêmement prenant que n’aurait pas renié les scénaristes de Lost. Et c’est justement là que le bât blesse : avec une intrigue si mystérieuse, l’auteur se livre à une fuite en avant puisqu’il est obligé de faire avancer son histoire tout en préservant le mystère, ce qui explique certaines longueurs et le fait que les parties se suivent et ne se ressemblent pas. Soyons clair, j’ai aimé ce livre, mais la fin est convenue, moins percutante que l’épisode 1, absolument génial. J’ai le sentiment que Juliette est bien chanceuse de survivre aux multiples épreuves qu’elle traverse, et que l’antagoniste est trop facilement vaincu. Au final je ne regrette pas d’avoir lu Silo, c’est un très bon bouquin, mais à la lumière des premières pages, j’ai l’impression qu’Hugh Howey est passé à deux doigts du chef d’œuvre…

D’autres avis : Doris

Published in: on octobre 17, 2013 at 12:05  Comments (10)  
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Silo (épisode 1)

Silo

 

Dans un futur postapocalyptique indéterminé, quelques milliers de survivants ont établi une société dans un silo souterrain de 144 étages. Les règles de vie sont strictes. Pour avoir le droit de faire un enfant, les couples doivent s’inscrire à une loterie. Mais les tickets de naissance des uns ne sont redistribués qu’en fonction de la mort des autres.
Les citoyens qui enfreignent la loi sont envoyés en dehors du silo pour y trouver la mort au contact d’un air toxique. Ces condamnés doivent, avant de mourir, nettoyer à l’aide d’un chiffon de laine les capteurs qui retransmettent des images de mauvaise qualité du monde extérieur sur un grand écran, à l’intérieur du silo.
Ces images rappellent aux survivants que ce monde est assassin.
Mais certains commencent à penser que les dirigeants de cette société enfouie mentent sur ce qui se passe réellement dehors et doutent des raisons qui ont conduit ce monde à la ruine.

J’ai été intrigué par la belle histoire autour de ce roman : son auteur s’est auto-publié aux Etats-Unis et a vendu « Silo » à 500.000 exemplaires en version numérique, ce qui a conduit Ridley Scott a racheter les droits pour une adaptation à Hollywood ! Alors, phénomène de mode ou coup de génie ? J’ai commencé par télécharger le premier épisode sur mon Kindle touch, que j’ai lu en… une heure. L’intrigue, mystérieuse à souhait, tient ses promesses : qu’est-ce qu’il y a dehors ? C’est la question qu’on ne cesse de se poser au fil de la lecture, très noire. Au delà de cette énigme, je trouve que Hugh Howey fait preuve d’un culot incroyable en ce qui concerne le traitement des personnages (surtout à la fin du premier épisode…). Le style, fluide, va a l’essentiel. Ma seule critique vise un point sur le fond : j’ai du mal à croire qu’au fil des ans tous les condamnés aient accepté de nettoyer ces capteurs, mais l’auteur le justifie dans le texte en mettant en avant la mentalité très routinière des habitants du Silo, une psychologie extrêmement fataliste qui m’a fait penser au Japon. Au final, Hugh Howey place la barre très haut. Trop haut ? Comme toujours avec ce genre d’histoire, j’ai peur que le dénouement soit décevant, mais il m’est impossible de ne pas lire la suite… Quoi qu’il arrive, cet auteur a gagné son pari : « Silo » n’a pas fini de faire parler de lui !

« Silo », Hugh Howey, Editions Actes Sud, format numérique et papier (par épisode ou en intégral), 2.99 euros.

Published in: on octobre 4, 2013 at 1:14  Comments (15)  
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