Hunger Games : L’Embrasement

Traumatisée, Katniss Everdeen est rentrée chez elle après avoir remporté la 74e édition des Hunger Games avec son partenaire Peeta Mellark. Lors d’une tournée dans les districts, Katnis doit entretenir les apparences et faire croire qu’elle est en couple avec Peeta. Mais la révolte gronde…

J’avais plutôt aimé le premier opus, mais pas au point de me plonger dans les célèbres romans de Suzanne Collins. Je suis donc allé voir ce second volet sans attente particulière, persuadé de découvrir un film d’action. Je ne pouvais pas plus me tromper !

Dès les premières minutes, le long métrage impressionne au niveau de la narration car le réalisateur n’a plus besoin de présenter l’univers et ses personnages, aussi torturés qu’attachants. J’ai immédiatement été bluffé par la prestation de Jennifer Lawrence, impressionnante : quel bonheur de voir une femme être le protagoniste principal d’un blockbuster ! Un événement suffisamment rare à Hollywood pour être souligné. J’ai vraiment été touché par son interprétation de Katniss , forte, sensible et authentique, un personnage différent  de celui qu’elle jouait dans l’excellent Happiness Therapy. Les clichés sont détournés avec intelligence, notamment l’archétype du chevalier (Katniss) et de la princesse (Peeta). Il fallait un culot monstre pour inverser ces stéréotypes et pourtant le réalisateur s’en sort admirablement, assumant l’idée que la femme soit le guerrier, tant physiquement (l’arc) que moralement (l’esprit de sacrifice). Mais un guerrier meurtri, piégé par une dystopie cruelle qui gagne considérablement en subtilité depuis le premier volet. Le Capitole est la métaphore d’Hollywood, une mise en abîme de notre société du paraître. Le film appuie là où ça fait mal avec ces jeunes idoles contraints de jouer un rôle, une perversion qui rappelle symboliquement les stars de télé-réalité actuelles aux vies sacrifiées sur l’autel de l’audimat. Mais l’image la plus subversive du long-métrage, c’est assurément celle du président (Donald Sutherland) en train de lire un livre en pleine diffusion des Hunger Games. Une scène aussi courte que puissante, véritable climax du film qui se résume à un message : le pouvoir réside dans la connaissance. En tirant le téléspectateur vers le bas, on l’empêche de réfléchir sur sa propre condition, et on tue dans l’oeuf la rébellion.

Même si ce film reste avant tout un divertissement intelligent, on ne peut que se réjouir du succès d’une telle saga, surtout après le nauséabond puritanisme réactionnaire de TwilightHunger Games : L’Embrasement est une bouffée d’air bienvenue dans le monde formaté des blockbusters, vivement la suite ! En attendant, je compte bien me plonger dans les romans de Suzanne Collins.

D’autres avis : Lorhkan, Zakath-Nat

Published in: on décembre 3, 2013 at 12:33  Comments (17)  
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Le numérique, ce pulp d’aujourd’hui

John Carter

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On dit parfois que « derrière chaque crise se cache une opportunité ». Alors que la crise frappe de plein fouet le monde de l’édition, jamais une citation n’a aussi bien résumé ce qui se passe en ce moment avec le numérique, trop souvent vecteur de peurs infondées. Si, évidemment, on ne peut se réjouir de la fermeture de nombreuses maisons d’édition, une période de récession n’est pas forcément un frein au développement du livre, bien au contraire.

Pulp recession

En 1893, le système de financement des compagnies américaines de chemin de fer s’effondre, et provoque une récession financière si violente, que le chômage atteint les 40 % dans certains états. La ville de Détroit est particulièrement touchée… Cela ne vous rappelle pas une certaine année 2008 ? C’est durant cette époque qu’un magazine, the Argosy, devient en 1896 le premier pulp à publier de la fiction. Qu’est-ce qu’un pulp ? Le mot pourrait se traduire par « bon marché » : the Argosy est imprimé sur du papier de mauvaise qualité, le woodpulp, sans illustrations ni couverture. Mais le succès de ce format est tel que le tirage mensuel approche rapidement le million d’exemplaires.

Le premier numéro d'Argosy version pulpArgosy Octobre 1896

En haut, le premier numéro d’Argosy version pulp du mois de Février 1896. En bas, le numéro d’Octobre 1896 (d’autres photos ici).

Il est frappant de constater que le bon marché n’exclue pas l’évolution : très vite, le format de the Argosy change, la conjoncture économique aussi. En 1907, l’Amérique traverse une panique bancaire : les faillites se multiplient, le nombre de sans emplois est en hausse. Au même moment, un homme du nom d’Edgar Rice Burroughs alterne chômage et petits boulots. Dans ses périodes de désoeuvrement il lit des pulps et se persuade qu’il peut écrire des histoires bien meilleures. Il commence par les conquérants de Mars dont le héros est un certain John Carter, avant de se lancer dans la rédaction de… Tarzan, œuvre qui connait un important succès.

La crise, toujours la crise… Et les années 20 alors ? Le pulp se portait plutôt pas mal, non ?

Que nenni ! Alors qu’aujourd’hui, on ne cesse de se plaindre de l’influence du cinéma et des jeux-vidéos sur les ventes de livres, durant les Années folles, les pulps sont soumis à la concurrence farouche des comics et de la radio. Le mythique Weird Tales est tellement criblé de dettes que certains mois il n’est pas publié. C’est pourtant ce magazine qui va faire connaître H.P. Lovecraft, Robert E. « Conan le Barbare » Howard, ou Edmond « Capitaine Flam » Hamilton, et ouvrir à ses lecteurs de nouveaux horizons : à l’âge de quinze ans, le jeune Robert Bloch entretient une correspondance régulière avec Lovecraft, qui l’encourage à devenir auteur : sans Weird Tales, Bloch aurait-il pu écrire Psychose et ses épisodes de Star Trek ?

La situation du Weird Tales est loin d’être un cas isolé :  le pulp Black Mask , qui a révélé entre autre Raymond Chandler, se heurte aux mêmes difficultés.  

Merci de nous plomber le moral avec ces crises économiques, mais quel est le rapport entre le pulp et le numérique ?

Les pulps sont la preuve éclatante qu’il n’y a pas de bon ou de mauvais support. Pourtant même si le contexte est différent, on retrouve ce clivage entre les romantiques de l’objet-livre et les pragmatiques du numérique, comme si concilier ces deux sensibilités relevait de l’impossible. S’il est clair que lire des ebooks ne mettra pas le feu à votre belle bibliothèque, en revanche cela vous permettra de partir à la découverte d’un nouveau monde. Si nous avions vécu dans la première moitié du XXe siècle, aurions-nous eu raison de snober Isaac Asimov, Franck Herbert, A.E. van Vogt, Robert Heinlein ou Poul Anderson, sous prétexte que leurs textes paraissaient dans Astounding Science-Fiction ? C’est en partie grâce au format économique du pulp que la SF a connu cet âge d’or. 

Après l’apparition de l’imprimerie, la littérature connait la plus importante mutation de son histoire. L’ebook a accompli des pas de géant avec la naissance du Kindle en 2007, et de l’iPad en 2010, nous offrant des libertés nouvelles : amener dans sa poche des centaines de romans à l’autre bout de monde, mais surtout découvrir quantité de brillants écrivains à prix réduit. Grâce au numérique, des éditeurs prennent des risques en publiant plus de primo-romanciers qu’ils ne le pourraient s’ils se cantonnaient au coûteux format papier. Il y a une effervescence extraordinaire autour des nouvelles : un inconnu sorti de nulle part a auto-publié Silo avec le résultat que l’on sait, mais des auteurs confirmés comme Stephen King participent désormais à l’aventure. La SF, la Fantasy ou le Fantastique n’est plus un phénomène anglo-saxon, surtout quand on découvre des nouvelles aussi excellentes que En Adon je puise mes forces. Les séries sont de nouveau à la mode, il n’y a qu’à voir les succès de Walrus avec Toxic ou Jésus contre Hitler. Jamais nous n’avons disposé d’autant de choix dans la littérature SFFF grâce à Bragelonne, qui après avoir vendu plus de 500.000 titres, ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Je ne parle même pas de cette nouvelle frontière qu’est le livre numérique enrichi, évoqué dans cet article. L’ensemble de cette dématérialisation, ce n’est pas la mondialisation de la connaissance, mais au contraire sa démocratisation, une revanche 2.0 de l’Humanité sur l’incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie.

La crise de 2008 a provoqué la disparition de nombreuses maisons d’édition, mais les beaux livres papiers ne mourront jamais. Si en 1896 des gens ont fait preuve d’un peu d’ouverture d’esprit et testé un nouveau format de lecture, pourquoi ne pas donner sa chance au numérique ? Derrière chaque crise se cache une opportunité, que nous soyons lecteurs, auteurs ou éditeurs.

Published in: on novembre 29, 2013 at 5:55  Comments (42)  
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De l’autre côté du mur

Et en plus la couverture est somptueuse !

Sibel a toujours dansé. Sa vie bascule le jour où elle touche involontairement l’une de ses soeurs, brisant ainsi son lien à l’Art. Bannie de sa communauté, elle découvre que les Mères cachent des secrets. Que se passe-t-il de l’autre côté du mur ?

Il y a des livres qui m’ont diverti. Il y en d’autres qui m’ont enthousiasmé. Mais peu m’ont touché comme De l’autre côté du mur.
« Émotion », c’est le premier mot qui me vient à l’esprit en refermant ce livre qui va très loin dans ce registre. Je me prends une sacrée claque tant Agnès Marot maîtrise son premier (!) roman : dès le début, on est complètement avec Sibel, en partie grâce à cette écriture à la première personne, particulièrement immersive. Dans un style simple et fluide, l’auteur nous entraîne dans un ballet des sentiments à travers un univers claustrophobique extrêmement pesant. Lorsque l’histoire commence, on ne sait absolument rien du monde extérieur, le dépaysement est si total qu’à de nombreuses reprises je me suis demandé si l’on était encore sur Terre tant il y a peu d’éléments auxquels ont peut se raccrocher (je regrette d’ailleurs que le quatrième de couverture en dise trop, je vous déconseille de le lire !). Les filles sont isolées dans cet étrange couvent hors du temps dédié à l’Art, un force mystique aussi subtile que puissante. Les personnages sont très attachants (mention spéciale à Aylin) et on a envie de connaître avec eux les secrets de cet univers.

Une dystopie intelligente

C’est difficile d’écrire un tel article sans gâcher de surprises, mais j’ai apprécié la gestion des révélations : à la différence d’Hugh Howey dans Silo, je trouve que l’auteur distille les informations sur l’extérieur sans en dire trop, tout en prenant soin de conserver le point de vue d’une adolescente. J’ai adoré la poésie qui se dégage de ce regard qui ne connait pas les smartphones ou Internet, élevé dans un cadre exclusivement féminin. Sibel me donne parfois l’impression d’être une extra-terrestre, du coup ses questions naïves n’en sont que plus touchantes : comment ne pas s’émouvoir lorsqu’elle rencontre une « panthère », ou bien lorsqu’elle découvre pour la première fois une peinture ? L’auteur est si doué dans les descriptions que j’ai instantanément reconnu le tableau en question.

Coup d’essai, coup de maître

Comme vous l’aurez deviné, il s’agit d’une (première) œuvre atypique qui fonctionne indépendamment de ses twists. Une œuvre qui interpelle sur l’Humanité : sommes-nous uniquement des êtres de raison et de passion, ou bien plus que cette simple addition ? Mais aussi une œuvre parfois cruelle avec la fameuse séquence du fouet, insupportable. Si le roman n’est pas exempt de (petits) défauts (je trouve la résolution finale du dernier tiers un peu trop vite expédié), il n’en demeure pas moins que j’ai adoré accompagner Sibel et ses amis. En tant qu’auteur, j’avoue avoir pris une belle leçon au niveau de l’émotion, j’ai savouré cette écriture viscérale, à mille lieux des dystopies commerciales ciblées « ados ». Si vous aimez voir des personnages prendre vie au fil des pages avec sincérité, alors lisez De l’autre côté du mur, vous ne serez pas déçus du voyage.

Published in: on novembre 28, 2013 at 9:35  Comments (4)  
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Doctor Who pour les nuls

Je profite du cinquantième anniversaire de Doctor Who pour parler de cet OVNI télévisuel qui est tout simplement l’une des plus grandes séries de tous les temps, et pas seulement pour sa longévité exceptionnelle (le premier épisode date de 1963). Le Net fourmille d’articles bien mieux écrits que celui-ci, mais il me tenait à cœur de contribuer à faire découvrir ce chef d’œuvre de la Science-Fiction méconnu en France, chef d’œuvre qui a traversé les décennies sans cesser de se renouveler. Au fil du temps, cette série a bénéficié de l’apport d’écrivains majeurs : Douglas « H2G2 » Adams, Neil Gaiman, ainsi que d’une horde de scénaristes aussi doués que déjantés.

Mais de quoi parle Doctor Who bon sang ?

Créé en 1963, la saga raconte l’histoire d’un alien, un seigneur du temps qui se fait appeler « le Docteur ». Cet extra-terrestre excentrique voyage à travers l’espace et le temps à bord du TARDIS, un vaisseau spatial vivant en forme de cabine de police. Le génie de la série tient à deux choses. Tout d’abord un banal concours de circonstance : William Hartnell, le premier acteur à avoir incarné le Docteur, a quitté le casting à la fin de la première saison. Pour le remplacer, les scénaristes ont eu l’idée (géniale) de prêter au Docteur une faculté surprenante : la régénération. Chaque fois que le seigneur du temps est gravement blessé, il change d’apparence mais conserve, dans une certaine mesure, ses souvenirs. Ceci explique pourquoi pas moins de treize acteurs (!) ont interprété jusqu’à aujourd’hui ce personnage délirant. L’autre idée géniale, c’est d’avoir fait des budgets serrés de la télévision une force. En 1963, une super-production telle que « Game of trones » relevait du fantasme, aussi les créateurs ont inventé le concept kitsch (et totalement assumé) de « technologie non technologique » (!!) qui donne à la série cette atmosphère complètement barrée : le Docteur utilise un tournevis sonique, visite dans le futur la ville de « New New New New New New New New New York », appelée ainsi car elle a été reconstruite… neuf fois, et affronte une galerie d’aliens déviants dont les plus emblématiques sont sans conteste les Daleks et leur célèbre « exterminate » :

Un de mes Daleks

C’est l’une des rares séries qui m’a fait pleurer de rire (et parfois pleurer tout court) grâce à son ambiance décalée qui n’a rien à envier au Guide du voyageur galactique.

Bon, tout cela est bien beau, mais par quoi commencer ?

À la différence de la série télévisée Star Trek, très difficile à rattraper, Doctor Who est beaucoup plus accessible : après une première diffusion de 1963 à 1989, la saga a subi une interruption. En 2005, elle a été relancée sans qu’il soit impératif de regarder les anciens épisodes. Puisque le docteur a subi une nouvelle régénération, ce n’est donc pas un reboot car, cerise sur le gâteau, les scénaristes sont respectueux de tout ce qui a été bâti auparavant. Il s’agit donc d’une vraie saison 1 pour les néophytes… mais du neuvième docteur pour les passionnés de la première heure ! Cette saison 1 est idéale pour découvrir cet univers baroque extrêmement addictif, servi par des acteurs incroyablement doués : Christopher Eccleston, David Tennant, Math Smith, Karen Gillan, pour ne citer que les plus connus. Du coup, chaque régénération est vécue comme un traumatisme par le Docteur, mais aussi pour les fans qui s’attachent bien évidemment à ces incarnations du seigneur du temps. On peut passer très vite du rire aux larmes, avec des épisodes toujours intelligents : comment réagiraient des aliens du futur s’ils écoutaient « Tainted love » et « Toxic » de Britney Spears ? À quoi ressemblera la télé-réalité en l’an 200.000 ? Que faire quand on sympathise avec Van Gogh et qu’il est censé se suicider ?

Au final, cet humble article ne peut pas à lui seul restituer toute la richesse, la poésie, l’inventivité et la folie de cet univers, mais si vous ne le connaissez pas, j’espère qu’il vous donnera l’envie de découvrir ce monument de la SF. Bonus : cette vidéo dans laquelle je demande à un de mes Daleks ce qu’il pense du Docteur.

Published in: on novembre 25, 2013 at 9:13  Comments (15)  
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Snowpiercer, le Transperceneige

Après un réchauffement glaciaire, les derniers membres de l’Humanité ont trouvé refuge dans un train contraint de rouler en permanence. Une dictature organise cette société en classes, jusqu’au jour où une poignée de rebelles menés par Chris « Captain America » Evans tente de remettre en question l’ordre établi…

Suite à la bande-annonce, j’avais un peu peur de voir ce film au pitch séduisant : le scénario n’était-il pas un prétexte pour qu’on tombe dans un marxisme archétypal avec d’un côté les riches, de l’autre les pauvres ? Ma crainte a été désamorcée dès la première demi-heure pour une raison bien simple : Snowpiercer est avant tout l’adaptation d’une bande-dessinée française. De réalisme, il n’en est guère question dans ce délire dystopique orienté action : les personnages se battent à coups de haches (!) car les munitions sont limitées. Les combats n’en sont que plus dantesques, au point où il y a plus d’hémoglobine dans une scène de Snowpiercer que dans toute la saga Twilight bon je sais, c’est pas difficile. Les méchants sont complètement barrés, mention spéciale à l’inénarrable Tilda Swinton qui incarne un croisement de commissaire soviétique et d’officier nazi, sans parler d’une professeur des écoles qui donne froid dans le dos.

Bien que le long-métrage soit violent, le réalisateur coréen Bong Joon Ho (« The Host ») arrive à conserver une certaine légèreté jusqu’à la fin, exploitant au maximum le caractère improbable de cette histoire : les rebelles déambulent dans les compartiments à la manière d’un jeu vidéo linéaire et découvrent progressivement les conditions de vie des classes supérieures. L’absurde est ici poussée à son paroxysme avec une nomenklatura hédoniste déconnectée de la réalité. L’analyse politique, c’est peut-être la limite inhérente à cette œuvre : le fait que révolution et dictature soient les deux revers d’une même pièce est un thème qui a souvent été traité dans les dystopies, tant en littérature qu’au cinéma. Mais si on occulte cet aspect et qu’on accepte les invraisemblances inévitables de cet univers délirant, Snowpiercer est assurément un excellent divertissement.

Published in: on novembre 15, 2013 at 8:36  Comments (12)  
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La Stratégie Ender (roman) vs la Stratégie Ender (film)

Ender's game

Cette semaine, j’avais prévu de lire le monument d’Orson Scott Card juste avant de visionner le long métrage. Résultat : j’ai terminé le roman en deux jours, quelques heures avant d’aller au cinéma !

Un livre que j’ai découvert sur le tard

Pendant des années, j’ai culpabilisé d’être passé à côté de cette référence de la Science-Fiction. Pour prendre un exemple en rapport avec la Fantasy, c’est un peu comme si je n’avais pas lu le Seigneur des Anneaux ! Ignorant volontairement la polémique autour de l’homophobie revendiquée d’Orson Scott Card, j’ai donc commencé avec enthousiasme cette lecture. Et là, j’ai vécu un drame : pendant plus de la moitié du livre, l’auteur raconte un entraînement militaire qui m’a emmerdé laissé de marbre. Si j’ai apprécié la psychologie tordue des personnages (pour info, Ender et ses amis sont des gosses psychotiques de 5 ans qui pensent comme des adultes), j’ai beaucoup moins aimé les simulations de bataille, trop techniques à mon goût. Détail qui n’arrange rien, Ender est un personnage très froid, comme les autres protagonistes, ce qui donne le sentiment qu’on a limite affaire à des robots : pas évident de s’attacher à eux dans ces conditions. Je me suis quand même accroché, jusqu’au moment où quelques stéréotypes ethniques m’ont franchement irrité : les Juifs sont aux postes clefs, les Français ne sont que des « séparatistes arrogants », sans parler du traditionnel « honneur espagnol » et d’une blague raciste aussi drôle qu’un membre du Ku Klux Klan.

Bref, j’ai découvert par moi-même qu’Orson Scott Card était un beauf, rien de nouveau sous le soleil.

Encouragé par mes amis Cocyclics alors que je râlais comme un putois sur Facebook et Twitter, j’ai poursuivi ma lecture. Et je dois dire que je ne l’ai pas regretté : on gagne en tension, en émotion (Ender va-t-il survivre à cet entraînement hors-normes ?) jusqu’à cette révélation finale qui m’a époustouflé… Au-delà de ce twist, j’ai été forcé d’admettre que Card a fait preuve d’un génie visionnaire : en 1985, il a imaginé que ses personnages utilisaient des tablettes tactiles (les fameux « bureaux ») connectées au Net ! Sans parler de la place des réseaux sociaux, largement exploités par le frère et la sœur d’Ender. Si on oublie les références au Pacte de Varsovie et à la Guerre Froide, on a l’impression que le roman a été écrit hier : l’auteur avait déjà eu l’intuition que les jeux vidéos prendraient une place prépondérante dans le futur. Dans la seconde partie, Ender joue quotidiennement à un jeu de stratégie en temps réel pour se préparer à combattre une armée alien, mais les enjeux sont tels, que ses parties n’ont plus rien de ludique ! Le titre anglais, « Ender’s Game » entretient l’ambiguïté à travers son jeu de mot : « Game » signifie bien sûr « le jeu », mais aussi « la stratégie ». « Ender’s game », c’est moins « la Stratégie Ender » que « le dernier jeu », celui qui apportera la victoire totale à l’Humanité, une Humanité face à ses contradictions : peut-on commettre des actes de barbarie pour sauver une civilisation ?

C’est donc avec le cerveau en ébullition que je suis allé voir quelques heures plus tard le long-métrage, en me demandant comment le réalisateur allait bien pouvoir adapter un roman si complexe…

Mission impossible ?

Un film respectueux. Ce sont les premiers mots qui me sont venus à l’esprit quand j’ai découvert cette œuvre. Respectueux ne veut pas dire fidèle : exit la sous-intrigue intrigue Locke et Démosthène, l’histoire de Mazer Rackham est simplifiée… Le cinéaste s’est concentré sur le point de vue d’Ender car il était impossible de restituer la richesse du roman en si peu de temps. C’était le bon choix, mais on se retrouve devant un long-métrage plus lumineux : j’ai trouvé les gosses moins psychotiques que dans le livre, particulièrement sombre à ce niveau. Peut-être parce que le cinéaste a voulu davantage humaniser les personnages du roman ? Si on fait abstraction de ces remarques, le film est fidèle à la trame originale, servi par de magnifiques effets spéciaux. Mon unique regret concerne la motivation des Doryphores, un ennemi qui n’a jamais communiqué avec l’Homme : j’ai trouvé le long-métrage peu clair à ce sujet.

Et le gagnant est…

Orson Scott Card m’a irrité, passionné, intrigué. Je n’arrête pas de penser à ses personnages. Son œuvre, souvent aride, est loin d’être politiquement correcte, mais elle a le défaut de ses qualités et j’ai décidé de la prendre dans sa globalité (même si je me situe aux antipodes des idées de son auteur). Card a beau être un misanthrope au même titre que Howard Philip Lovecraft ou Louis Ferdinand Céline, cela n’enlève rien au fait que ce sont de grands auteurs, tout comme Richard Wagner fut un immense compositeur. Il serait toutefois injuste de réduire Card à sa dimension réactionnaire tant la Stratégie Ender est une œuvre au message intéressant : menace extra-terrestre ou pas, l’Homme est un loup pour l’Homme, une espèce dangereuse qui possède les germes de sa propre destruction.

Le film est plus lisse, les producteurs ont pris soin d’éviter qu’il sombre dans la controverse, mais paradoxalement c’est peut-être cette subversion malsaine qui manque le plus. Il n’en demeure pas moins que le long-métrage reste une passerelle agréable pour découvrir ce bouquin hors normes qui n’a pas pris une ride.

D’autres avis : RSF blog, Anudar, Vert

Published in: on novembre 7, 2013 at 10:25  Comments (27)  
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La Voie de la Colère

1507-1

Le général Dun-Cadal fut le plus grand héros de l’Empire, mais il n’est plus aujourd’hui qu’un ivrogne échoué au fond d’une taverne. Alors qu’il raconte à une historienne ses exploits, un assassin sans visage se met à frapper au cœur de la République.

Le roman d’Antoine Rouaud est un véritable événement dans la Fantasy francophone et pour cause : il s’agit du premier livre de ce genre à bénéficier d’une sortie mondiale ! « La Voie de la Colère » est-il ce grand roman dont tout le monde parle ?

L’histoire commence dans une taverne de Masalia au temps d’une république balbutiante : une historienne retrouve l’ancien général Dun-Cadal. Le vieux guerrier aurait caché l’épée de l’Empereur peu avant sa chute. Alors qu’un assassin rôde dans la cité, Dun-Cadal raconte ses aventures passées avec un orphelin du nom de Grenouille, un jeune garçon qui n’avait qu’une ambition : devenir le plus grand des chevaliers.

Il est toujours très risqué pour un auteur d’alterner entre deux histoires, une au présent et l’autre via des flashbacks, car il y a un risque que le lecteur préfère l’une des deux. Antoine Rouaud ne tombe pas dans ce piège car on est rapidement happé par les deux intrigues, intimement liées : comment l’Empire a-t-il sombré ? Qui est ce mystérieux assassin qui rôde ? Ces questions n’en finissent pas de hanter le lecteur, qui enchaîne les chapitres. Lors de la première partie, Dun-Cadal a clairement eu ma préférence, au détriment de l’impétueux Grenouille. J’attendais avec impatience le milieu du roman pour savoir comment l’intrigue allait évoluer, car généralement la dynamique s’essouffle. Et j’avoue avoir été bluffé :

ATTENTION, CE PASSAGE RÉVÈLE DES MOMENTS-CLEFS DU LIVRE

avec un culot monstre, l’auteur dévoile l’identité de l’assassin (!) et change de point de vue (dans les flashbacks) pour adopter celui de Grenouille. La prise de risque ne s’arrête pas là : Antoine Rouaud se permet de revenir sur les événements de la première partie sans se répéter. L’émotion est au rendez-vous, car on comprend mieux certaines zones d’ombre.

Au-delà de cette (poignante) histoire de vengeance (les adieux entre Laerte et Esyld sont déchirants), j’ai adoré la structure adoptée, qui rappelle dans une certaine mesure le film Rashōmon d’Akira Kurosawa : deux points de vue différents battent en brèche la notion même de vérité. L’Empereur était-il un despote ? Un révolté qui change d’identité au point de combattre ses propres alliés ne devient-il pas un traître à sa cause ? Le fait que le protagoniste principal s’appelle « Laerte » est tout sauf un hasard. On pense au « Laërte » d’Hamlet, personnage tragique obsédé par la vengeance, mais aussi à Lorenzaccio : le héros romantique qui joue un double jeu, la lâcheté hypocrite de certains « républicains », la question du pouvoir… Antoine Rouaud revisite avec brio Musset, la Renaissance italienne et le mysticisme de la Guerre des Étoiles pour nous livrer un drame épique dans lequel les questions morales prédominent.

FIN DES RÉVÉLATIONS

Si l’univers de cette œuvre demeure très classique (le seul point faible selon moi), il n’en demeure pas moins qu’à la fin de ma lecture, j’ai eu envie de relire immédiatement ce livre pour mieux apprécier l’intrigue. En ce qui me concerne, c’est un signe qui ne trompe pas, « la Voie de la Colère » est un grand (premier) roman. Il restera dans les mémoires, qu’on se le dise !

Published in: on novembre 6, 2013 at 7:45  Comments (9)  
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Thor : Le Monde des ténèbres

 

Le Thor tue.

Le Thor tue.

Deux ans après avoir laissé Jane Foster (Nathalie Portman) sur Terre, Thor (Chris Hemsworth) combat dans les Neuf Mondes afin de protéger son peuple d’une ancienne race qui menace de répandre les Ténèbres.

Je vous le dis d’entrée : je ne suis pas un fan de Marvel. Je suis même très critique en la matière, car j’ai l’impression que les longs-métrages se suivent et se ressemblent. Je dois faire partie des dix personnes sur Terre qui n’ont pas particulièrement aimé le film d’auteur primé à Cannes The Avengers (vous pouvez lire un résumé hilarant d’un Odieux Connard ici) et au niveau de la trilogie Iron Man, je n’ai apprécié que le premier. Comme j’avais trouvé Thor très inégal (les passages fantasy sont superbes, ceux sur Terre sont, à mon sens, ridicules), c’est donc avec un plaisir masochiste que je suis allé au cinéma voir Thor : Le Monde des ténèbres, sans attente particulière. Comme j’ai bien fait !

Visiblement les « défauts » du premier opus ont été pris en compte : exit les longues scènes sur Terre, prétextes à un humour potache qui ne vole pas haut. Dans ce film, le réalisateur magnifie Asgard, un royaume divin qui fait passer le Fondcombe de Peter Jackson pour une cité HLM. Avec l’arrivée des Elfes Noirs, splendides, on assiste à de la vraie Science-Fantasy lors d’une bataille de toute beauté qui mélange allègrement magie et technologie façon Maîtres de l’Univers (oui je suis trentenaire, et alors ?). Les personnages ne sont pas en reste : moi qui ne supportais pas cette tête à claques de Loki, j’avoue avoir été bluffé par le jeu d’acteur de Tom Hiddleston, tout en finesse. L’émotion est beaucoup plus présente que dans le précédent volet, avec un Thor confronté à ses contradictions : être un héros des Neuf Mondes ou bien aimer une simple mortelle et chanter « si j’avais un marteau ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que notre guerrier ne sera guère ménagé par les événements dramatiques qui affectent Asgard… L’humour est aussi  au rendez-vous avec une scène dans le métro hilarante, et un invité Marvel prestigieux dont je tairai le nom…

Le long-métrage n’est pas exempt de défauts (comme dans The Avengers, il y a toujours ces coïncidences horripilantes capillotractées, dans l’univers Marvel, le hasard fait bien les choses, c’est formidable) mais au final j’ai passé un excellent moment en compagnie du plus (heavy) métalleux de tous les super-héros…
Que demande le peuple ?

Published in: on octobre 31, 2013 at 1:49  Comments (12)  
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Gravity

Gravity

Le docteur Ryan Stone (Sandra Bullock), experte en ingénierie médicale, accompagne l’astronaute vétéran Matt Kowalsky (George Clooney) pour une banale sortie dans l’espace. Mais rien ne va se passer comme prévu…

J’ai toujours suivi avec attention la carrière d’Alfonso Cuaron, un cinéaste atypique qui a livré le meilleur Harry Potter de la saga (je parle du prisonnier d’Azkaban) mais surtout les Fils de l’homme. Avec ce réalisateur, le merveilleux n’est qu’un prétexte pour raconter une histoire avec des personnages forts. Inutile de dire que j’attendais avec impatience la sortie de Gravity, impatience qui est montée d’un cran suite aux propos de James Cameron :

J’ai été abasourdi, absolument terrassé par le film. Je pense que c’est la meilleure photo de l’espace jamais vue, le meilleur film sur l’espace jamais réalisé. J’avais très envie de voir Gravity depuis un bon moment. Ce qui est intéressant dans le film, c’est la dimension humaine.

Après avoir découvert le film, on ne peut que donner raison à l’auteur d’Avatar : c’est bien simple, on n’a jamais vu de telles images. Dès les premières secondes, on découvre bouche bée une vision de l’espace et de la Terre ultra-réaliste, si poussée qu’on songe justement au dernier long-métrage de James Cameron. Mais la comparaison s’arrête là tant on rentre dans un univers radicalement différent : Curaon se veut le plus crédible possible, avec une obsession du détail qui frise le documentaire façon Apollo 13, au point où Buzz Aldrin lui-même s’est dit « très impressionné ». La NASA a participé au tournage et ça se sent : dans l’espace, le moindre boulon lancé à plusieurs dizaines de milliers de kilomètres par heure devient un danger mortel, sans parler du risque de se perdre dans le vide. Rapidement l’angoisse s’installe, une angoisse qui durera jusqu’à la fin du film avec un climax hallucinant digne, dans l’intensité, d’Alien.

Seul petit bémol, l’histoire, aussi basique qu’un survival. Mais le long-métrage est servi par de tels acteurs (Sandra Bullock m’a épaté dans ce qui est tout simplement le meilleur rôle de sa carrière. Qui a dit « c’est facile » ? Pff… vous êtes mesquins) qu’on pardonne largement ce classicisme pour savourer ce jalon de la S.F. : jamais les sublimes effets spéciaux n’étouffent les personnages en totale adéquation avec leur environnement. Ainsi Matt Kowalsky est calme, presque détaché, comme peut l’être un astronaute dans une mission si hors-normes. La scientifique, à priori fragile, est tout l’inverse, ce qui amène un conflit passionnant que n’aurait pas renié Kubrick dans 2001 : raison contre émotion.

Au final, Alfonso Cuaron a placé la barre très haut en matière d’esthétique, Avatar a enfin trouvé son égal au niveau de la 3D. Et nous un ticket pour l’espace…

Published in: on octobre 23, 2013 at 3:02  Comments (11)  
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Silo version intégrale

 

Silo

J’ai enfin terminé de lire Silo. Est-ce que je suis aussi enthousiaste qu’à la fin de ma lecture de l’épisode 1 ?

ATTENTION, JE VAIS RÉVÉLER L’INTRIGUE DE SILO, CET ARTICLE EST DESTINÉ À CEUX QUI ONT LU LE ROMAN.

Après un premier épisode spectaculaire (Hower tue le protagoniste principal, il fallait quand même oser !),  on poursuit l’exploration du silo : les responsables s’en vont chercher un nouveau shérif et traversent les étages d’une société autarcique coupée du reste du monde, et gouvernée par le mystérieux DUT. Un épisode 2 assez long, mais avec deux personnages aussi crépusculaires que touchants (j’ai adoré cette vieille femme qui se livre à un bilan de sa vie : est-ce que son existence a eu un sens ?).  On visite un univers industriel fatigué, qui sent l’huile et la rouille.  Dans la troisième partie, on fait la connaissance de Juliette, le vrai protagoniste principal de l’histoire. Mécanicienne hors pair, elle est désormais le shérif, mais va se retrouver malgré elle prise dans un engrenage vertigineux : pourquoi les morts s’accumulent ? Quelle est la vérité à propos de l’extérieur ? Pourquoi le réseau informatisé est-il si coûteux à utiliser ? Cet épisode est captivant car Juliette est en danger. Du coup, la quatrième partie, bien qu’agréable à lire, manque de tension : le fait de découvrir un autre silo laissé à l’abandon ne m’a pas emballé plus que ça.  La révolution de l’épisode 5 est poignante, car les personnages, très attachants, meurent en pagaille,  mais la fin m’a laissé un léger goût d’inachevé : « tout ça pour ça ? » ai-je pensé. L’épilogue ne fait que confirmer ce qu’on présumait depuis un moment : une humanité répartie dans des silos.

Comme je le craignais, Hugh Howey, a mis la barre très haut avec un début extrêmement prenant que n’aurait pas renié les scénaristes de Lost. Et c’est justement là que le bât blesse : avec une intrigue si mystérieuse, l’auteur se livre à une fuite en avant puisqu’il est obligé de faire avancer son histoire tout en préservant le mystère, ce qui explique certaines longueurs et le fait que les parties se suivent et ne se ressemblent pas. Soyons clair, j’ai aimé ce livre, mais la fin est convenue, moins percutante que l’épisode 1, absolument génial. J’ai le sentiment que Juliette est bien chanceuse de survivre aux multiples épreuves qu’elle traverse, et que l’antagoniste est trop facilement vaincu. Au final je ne regrette pas d’avoir lu Silo, c’est un très bon bouquin, mais à la lumière des premières pages, j’ai l’impression qu’Hugh Howey est passé à deux doigts du chef d’œuvre…

D’autres avis : Doris

Published in: on octobre 17, 2013 at 12:05  Comments (10)  
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