Interview de Mathias Moucha, romancier aux éditions Bragelonne

Il y a plus d’un mois j’avais eu le plaisir de chroniquer Seuls, de Mathias Moucha. J’avais lu ce roman à l’époque où la collection Snark n’était encore que numérique. Comme Bragelonne vient d’annoncer que les livres sont enfin disponibles en deux versions, je profite de la sortie papier de Seuls pour recevoir ici même Mathias, qui a eu la gentillesse de répondre à mes questions. C’est ma première interview, alors merci pour votre indulgence !

Bonjour Mathias, merci d’avoir accepté de monter à bord de l’Escroc-Griffe !

Bonjour, et bonjour à tous les lecteurs de ton excellent blog ! Oh, ça tangue ici, heureusement que je n’ai pas le mal de mer !

Seuls est ton premier roman. Qu’est-ce qui t’a poussé vers l’écriture ?

Eh bien, pour tout dire, c’est une histoire assez drôle en fait. Enfant, les mondes merveilleux me fascinaient, mais le déclic s’est produit lorsque j’ai vu à l’âge de quatorze ans le film Highlander : je voulais être un immortel et avoir un sabre ! Oui, même pour un ado, j’étais un peu puéril, je sais ! Cependant, comme je n’étais pas complètement débile, j’ai tout de suite compris que je ne serai jamais immortel… mais que je pouvais parcourir ce genre d’univers en racontant des histoires. Voilà, c’est ainsi que tout a commencé…

Depuis quand t’intéresses-tu à l’imaginaire ?

Depuis toujours. Les personnages qui m’ont marqué enfant se nomment Peter Pan, Luke Skywalker, Indiana Jones, Marty McFly, Arsène Lupin, le capitaine Némo… L’imaginaire, c’est l’enfance qui demeure en chacun de nous, non ?

Le fait que ton premier roman soit fantastique, plutôt que SF ou fantasy, c’est un choix délibéré ?

Non, un hasard. J’écris depuis très longtemps une saga de fantasy, et comme une saga c’est au bas mot 1000 à 1200 pages, je me suis dit qu’il serait peut-être plus sage de commencer avec un roman plus court, histoire d’apprendre un peu le « métier ». Et ce thriller fantastique convenait parfaitement à ce format.

Sans vouloir dévoiler l’intrigue, dans Seuls il est question d’une vieille paire de lunettes, un objet à priori banal… D’où te vient cette idée originale ?

Je voulais absolument écrire l’histoire de gens ordinaires, plongés dans une situation qui les dépasse. Dès le départ, l’idée était de les mettre en contact avec un objet d’apparence parfaitement anodine, mais qui bien sûr cache quelque chose de terrible. Une paire de lunettes faisait bien l’affaire, et avait l’avantage de porter en elle une symbolique forte.

Qu’est-ce qui te fait le plus peur dans une histoire ?

Me dire que cela pourrait réellement m’arriver. Moi qui ne suis ni flic, ni agent secret, et qui ne vis pas au fin fond de la jungle amazonienne ou en Irak.

L’intrigue de Seuls se déroule en République tchèque, un pays que tu connais très bien. Est-ce que ça a rendu l’écriture de ton roman plus facile ?

Oui, bien sûr. Placer cette intrigue en République tchèque me procurait deux inestimables avantages : d’abord, une certaine atmosphère se dégage naturellement de ce pays : Prague, la Bohème, l’Europe de l’Est, l’ancienne Autriche-Hongrie… et c’est primordial, l’atmosphère, dans ce genre de récit. Ensuite, j’ai la chance de bien connaître ce pays, y compris des lieux peu connus, ce qui m’a permis de décrire assez facilement les différents décors, du mobilier aux couleurs, jusqu’aux odeurs. Tout ceci me permettait de faciliter l’immersion du lecteur dans le récit, ce qui encore une fois est un point plus que primordial dans ce type d’histoire.

Le président de la République tchèque te convoque dans son bureau : il a peur que ton livre effraie les touristes, aussi te demande-t-il de vanter les mérites de Prague dans ta prochaine interview. Pourquoi cette capitale mérite-t-elle d’être visitée ?

Tout simplement parce que c’est une ville fabuleuse, avec une véritable âme, qui a magnifiquement résisté au temps.

Peux-tu nous parler de tes futurs projets ?

Je travaille sur une trilogie fantasy depuis de très nombreuses années. Le tome 1, Les Gardiens de la république, est achevé et en recherche d’éditeur, et j’écris actuellement le tome 2. C’est très différent de Seuls !

Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter ?

De toujours avoir d’aussi bonnes critiques ! Seuls est très bien accueilli et cela est vraiment gratifiant. Quand on lit dans une chronique qu’un lecteur n’a pas réussi à poser le roman avant de l’avoir terminé, on se dit qu’on n’a pas passé tout ce temps dessus en vain !

Merci d’avoir répondu à toutes ces questions !

Merci à toi, à tous tes lecteurs, et à tous mes lecteurs !

Published in: on mars 14, 2014 at 10:36  Comments (2)  
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Attendre…

La Création d’Adam (Michel-Ange)

 

Dimanche dernier, je suis tombé sur cet article hallucinant. Pour résumer, la startup Spritz propose une technologie permettant d’accélérer votre vitesse de lecture. « Avec Spritz, réglé sur 1000 mots à la minute, il ne vous faudra que 77 minutes pour lire le premier volume d’Harry Potter » semble se féliciter l’auteur du Business Insider… Sceptique, j’ai essayé cette technologie sur la page du site. On peut cliquer sur le drapeau pour choisir le français, et sélectionner la vitesse, de 250 à 500 mots par minute. Si on occulte quelques coquilles (qui ne sont pas liées à la technologie, mais à de simples erreurs de traduction… trop vite effectuées, sic), ça marche.

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Spritz

Bon. Et après ?

Si je parviens à lire Harry Potter en 77 minutes dans le train, et que j’arrive ensuite à prendre in extremis le tram pour rentrer à la maison, est-ce que mon émerveillement sera le même une fois le livre refermé ? Imposer une lecture ultra-rapide pour n’importe quel livre est pour moi un non-sens. Le charme du volumineux Seigneur des Anneaux ne réside-t-il pas dans le fait qu’on souffre prend notre temps sur près d’une centaine de pages pour découvrir une Comté paisible ? Est-ce que le plaisir serait encore au rendez-vous si Tolkien avait occulté ce passage contemplatif, histoire que le lecteur progresse plus vite ? L’attrait de certains romans repose même sur la lenteur du rythme : pour l’interminable Assassin Royal, Robin Hobb prend le temps de raconter le quotidien de Fitz jour après jour, avec un tel souci du détail que cet univers prend vie. Et que dire du sublime Désert des Tartares de Dino Buzzati, avec cette attente d’un ennemi qui tarde à venir ? J’évoque des romans, mais je n’ose imaginer cette technologie appliquée sur un livre de philosophie : lire 1000 mots de Nietzsche à la minute doit être assez sportif…

Loin de moi l’idée de faire l’éloge de la lenteur. Il m’arrive parfois de dévorer de courts romans à suspens en l’espace de quelques heures, comme tout le monde. Et je suis même prêt à reconnaître que la technologie de Spritz peut aider des personnes ou des entreprises, dans certains cas particuliers. Mais j’ai de plus en plus l’impression que « lenteur » est un mot tabou, voir même pour beaucoup une tare, incompatible avec un monde moderne obsédé par la rentabilité.

À mon humble avis, c’est une grave erreur.

L’argument de l’auteur

L’année dernière, j’ai eu beaucoup de mal à prendre mon mal en patience et attendre les réponses des éditeurs concernant les pirates de l’Escroc-Griffe. J’avais beau me raisonner en me disant que je devais continuer d’écrire des romans et ne pas surveiller en permanence mes mails/mon répondeur/le courrier, c’était tout le contraire qui se produisait. Je rêvais que je recevais le retour positif d’un éditeur et me réveillais en sursaut, persuadé d’avoir entendu un mail arriver sur mon ordinateur… Je saoûlais toute la journée mes proches, sans me rendre compte que je me livrais à de l’auto-apitoyement.

Je devenais égoïste.

C’est seulement il y a quelques jours que j’ai réalisé qu’attendre est probablement l’une des meilleures choses qui me soit jamais arrivée. On a coutume de dire que le temps éditorial n’est pas le même que celui de l’écrivain : il peut s’écouler des années avant d’avoir la chance d’être publié. Au final, l’auteur vit un stress inverse à celui qu’on peut connaître dans une entreprise, un environnement dans lequel tout peut basculer en quelques heures, en bien ou en mal d’ailleurs. Autant dire que cette attente éditoriale est une opportunité, « l’argument de l’auteur » pourrait-on l’appeler :

Attendre une année, c’est pouvoir écrire deux romans, peaufiner ou inventer des suites.
Recevoir une réponse positive, c’est être publié.
Dans tous les cas, l’auteur est gagnant car il fait preuve de la qualité la plus importante pour un écrivain : 
la persévérance.

Tolkien, un modèle de persévérance

Cela dit, attendre qu’un éditeur lise votre manuscrit peut prendre un certain temps

 

Tolkien a mis 11 ans pour écrire son Seigneur des Anneaux.  Mais si l’on additionne le nombre d’années passées sur le Silmarillon et Bilbo le Hobbit, on réalise que l’auteur a consacré sa vie à développer un seul univers sans tenir compte du facteur temps.  Dans le monde de l’art, la notion de retard n’est-elle pas un contre-sens ?

La République des Lettres

La Renaissance a beau être l’une des périodes les plus fécondes de l’histoire de l’Art,  l’ancêtre du mail mettait un temps fou pour parvenir à sa « boite de réception ». Pourtant, bien avant Internet, les humanistes de toute l’Europe entretenaient des conversations épistolaires grâce à la fascinante République des Lettres, peut-être le plus formidable réseau de tous les tempsÀ la recherche des textes perdus de l’Antiquité, Pétrarque écrivait à Boccace, Erasme correspondait avec Thomas More… Les discussions duraient des mois, parfois même des années. Mais ce décalage permettait à ces intellectuels de nourrir de fructueux échanges. Attendre si longtemps une réponse permettait probablement de réfléchir de manière approfondie à une conversation donnée, et ainsi de structurer sa pensée et son argumentation.  

C’est grâce à la lenteur des moyens de communication que la Renaissance artistique a eu le temps de murir, et de se déployer en plusieurs vagues : les prémisses de ce courant naissent en Italie au XIIIe siècle, mais la Renaissance ne parvient en France qu’avec les guerres d’Italie du XVe siècle. Cette lente maturation a constitué un terreau favorable pour les humanistes, qui vivaient (pas longtemps) dans une temporalité radicalement différente de la nôtre : Michel-Ange a mis quatre années pour réaliser la fabuleuse fresque de la chapelle Sixtine… et quarante ans pour le Tombeau de Jules II.

Aujourd’hui, cette temporalité se perd, ce qui explique que certains arts se meurent. Pour maîtriser l’uilleann pipe, une cornemuse irlandaise en voie de disparition, on a coutume de dire qu’il faut 21 ans :

7 ans d’écoute, 7 ans d’entraînement et 7 ans d’interprétation. Vous trouvez que c’est beaucoup ? C’est que vous n’avez jamais écouté Davy Spillane jouer Caoineadh Cu Chulainn.

Fabriquer un (vrai) sabre japonais nécessite plusieurs mois pour lui assurer un tranchant exceptionnel. C’est sa longue fabrication qui lui donne une valeur inestimable. Et pourtant, modernité oblige, il ne reste plus qu’un atelier au Japon.

Le propre de la littérature, aujourd’hui en crise, c’est qu’elle aussi est un art « ancien » : il faut du temps pour écrire et… pour lire. Une temporalité du monde éditorial qui va à l’encontre d’une logique de rentabilité.

La lecture, incompatible avec le monde moderne ?

À l’ère de l’immédiat, il devient difficile de fidéliser un lectorat sur une saga de plusieurs tomes, alors que ce même lectorat est adepte du zapping. Les succès d’Harry Potter et de Twilight sont un peu les arbres qui cachent la forêt. Le (long) Seigneur des Anneaux aurait-il été publié de nos jours ? Pas sûr. On parle de troubles de la concentration à l’école, sans réaliser que les jeunes sont trop souvent les tristes victimes de parents qui n’ont qu’une peur : que leurs enfants s’ennuient. Tous les moyens sont bons pour avoir la paix les occuper le plus rapidement possible, et les transformer dès leurs premières années de vie en consommateurs individualistes hyper connectés.

Crèche 2.0 pour parents pressés

Crèche 2.0 pour parents pressés

Drôle de paradoxe : à la différence de la Renaissance, il n’a jamais été aussi facile de transmettre la culture via Internet, et malgré tout nous avons de moins en moins le temps pour la consommer lire. Combien de lecteurs ont avidement téléchargé sur leurs liseuses des ebooks qu’ils n’ont jamais pris la peine de découvrir ? Je suis pourtant le premier à me réjouir de l’innovation technologique : lorsque mon Kindle est tombé en panne, je n’ai eu besoin que de cliquer sur un lien du site Amazon pour recevoir, une seconde plus tard, l’appel téléphonique d’un technicien… alors qu’il était 22h00. Le capricieux technophile gâté que je suis est émerveillé par ce service informatique, capable de sauver la vie de ma liseuse à distance, un service bien plus rapide que n’importe quelle urgence d’un hôpital en France… Mais la patience et la persévérance sont des vertus de plus en plus oubliées, à mesure qu’on privilégie le numérique au détriment de notre culture matérielle, et même de notre culture tout court. Toute cela, pour des raisons de coût.

L’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie 2.0

Ces derniers mois, les bibliothèques du Canada ont jeté aux ordures des livres inestimables pour des raisons budgétaires, alors que dans le même temps Neil Gaiman luttait pour empêcher le gouvernement britannique de fermer des bibliothèques, et que la BnF subissait une inondation qui a mouillé 12.000 livres. Je suis horrifié qu’Amazon contribue à ce recul de la civilisation en tolérant qu’un livre neuf soit vendu plusieurs centaines d’euros, parce qu’un tirage est épuisé.

Bientôt, la lecture sera réservée à de riches personnes désœuvrées, ou équipées d’une technologie comme celle de Spritz, afin de « lire » un livre en une heure et rester « productif ». Autrement dit, lire deviendra un luxe. Les pauvres qui n’auront pas le temps ou l’argent pour accéder à la culture seront encore plus marginalisés.

Je l’ai expliqué dans l’article « le numérique ce pulp d’aujourd’hui », je suis un fervent défenseur de l’innovation technologique. À condition qu’elle demeure un outil, et non une aliénation visant à nous faire « gagner du temps ». Lire un livre, ou même flâner dans un musée, ne sera jamais du temps perdu, bien au contraire.

Comme l’écrivait Saint Exupéry dans le Petit Prince :

Les hommes de chez toi, dit le petit prince, cultivent cinq mille roses dans un même jardin… et ils n’y trouvent pas ce qu’ils cherchent.
Et cependant ce qu’ils cherchent pourrait être trouvé dans une seule rose ou un peu d’eau… (…).
C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante (…)
Les hommes, dit le petit prince, ils s’enfournent dans les rapides, mais ils ne savent plus ce qu’ils cherchent.
Alors ils s’agitent et tournent en rond…

Published in: on mars 7, 2014 at 10:41  Comments (64)  
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Les pays qui m’ont inspiré : le Japon

Nagasaki

Aujourd’hui un article (et des photos) sur un voyage qui a influencé l’écriture de ma trilogie, les pirates de l’Escroc-Griffe. J’ai en effet eu la chance de visiter des pays lointains qui ont profondément changé ma vision du monde. Au Japon, j’ai rencontré des gens exceptionnels qui ont nourri ma plume et pour cause : imaginez qu’en France les vêtements médiévaux soient toujours à la mode, et que nous ayons conservé nos valeurs chevaleresques ?

Des musiciens à Tokyo

Je suis allé trois fois au pays du Soleil-Levant, sans être rassasié. Le dernier voyage a duré trois semaines, mais en suis-je jamais revenu ? Ce pays continue à me hanter au quotidien. Partir au Japon, c’est revenir irrémédiablement changé, tant cette culture transforme le regard que vous portez sur les autres. En France, lorsque nous faisons la queue nous n’avons qu’une seule peur : que quelqu’un nous grille la politesse. Au Japon, la crainte, c’est de manquer de respect à son prochain. Jamais je n’ai rencontré de peuple aussi hospitalier, serviable et respectueux. Une mentalité de samouraï. Je me souviens qu’un jour, de grosses inondations ont bloqué le train dans lequel nous étions avec ma compagne. Nous posons des questions au contrôleur :  comme il ne parle pas anglais, il demande de l’aide au micro. Un passager se lève spontanément, nous explique la situation et nous propose de nous accompagner jusqu’à Tokyo via le métro. Il nous guide pendant trois quart d’heure, avant de s’excuser platement : il doit repartir travailler ! Je me rappelle aussi d’un magasin high-tech, et de l’expression effarée de cette vendeuse lorsque je lui demande si je peux acheter le robot en vitrine. Sur le coup, je me dis qu’elle va m’annoncer que le produit n’est pas disponible. Elle m’avoue alors d’une voix craintive que le robot est dans l’arrière-boutique, mais qu’il faut que je patiente cinq minutes, et elle s’en excuse…

Un train en bois traditionnel

Un train en bois traditionnel

Lorsque vous êtes perdu, il ne faut pas plus de quelques instants pour que quelqu’un vous vienne en aide, sans arrière-pensée : le Japon est le pays doté du plus faible taux de criminalité au monde. Si vous égarez votre porte-feuille, vous avez toutes les chances de le récupérer aux objets trouvés. On a la sensation d’évoluer dans une bulle aseptisée, étrangement familière pour notre regard occidental : les symboles sont omniprésents. Le Japon est en effet une civilisation de l’image.

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On rencontre quotidiennement des gens à des années-lumières du stéréotype de l’asiatique froid : il faut entendre les tokyoïte faire la fête le soir, après une dure journée de travail ! Les habitants de l’île méridionale de Kyushu ont un tempérament encore plus chaleureux, aussi explosif que le volcan de Kagoshima.

Bien que le climat de cette partie du Japon soit subtropical, la culture a quelque chose de méditerranéeen, notamment au niveau de la cuisine, délicieuse. Un jour, dans un restaurant nous avons tellement apprécié le plat que j’ai innocemment dit au serveur « vous féliciterez le cuisinier, en France je n’ai jamais mangé un plat aussi bon ».

À la fin du repas, le cuisiner vient à notre table, et avant que je puisse dire quoi que ce soit, s’incline trois fois devant nous, le plus bas possible ! Une touchante marque de respect quand on connait les codes sociaux. Face à un ami, on s’incline de la même façon. Mais face à un supérieur hiérarchique, on s’incline plus bas en signe de respect… Je le sais d’autant plus que j’ai eu une dette morale à honorer  ! En effet, lors de mon premier voyage, j’ai invité un ami japonais au restaurant. Pendant le repas, je lui offre une bouteille de vin, et à la fin je pars discrètement payer : erreur ! Mon ami s’incline avec gêne, il est vexé, car il se sent incapable de rendre la pareille, ce que je n’avais bêtement pas prévu. Chacun doit amener un cadeau d’une valeur égale. Aussi, lors de mon troisième voyage, je me suis laissé inviter par mon ami qui a payé le restaurant, et offert un cadeau. Au moment de recevoir le présent, je me suis profondément incliné, le mal était ainsi réparé.

On parle de respect, mais quand il le faut, les Japonais savent aussi relever la tête : il s’agit du seul peuple à avoir subi deux bombardements nucléaires. Visiter Hiroshima au coucher du soleil est une expérience bouleversante : alors qu’on contemple les stigmates de cette apocalypse, on réalise que le Japon s’est relevé de toutes les catastrophes. Un journaliste américain racontait que dans les années 50, il était difficile d’imaginer qu’Hiroshima avait été ravagée par la bombe atomique tant les travaux de reconstruction étaient impressionnants. Sentiment renforcé à Nagasaki, ville d’une rare beauté. Quelques monuments témoignent encore de la sauvagerie de ces deux bombardements.

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En 1945, un habitant d’Hiroshima a retrouvé la maison de son oncle ravagé par l’incendie du bombardement. Il a ramené à pied une flamme à Tokyo. Plus tard, les flammes d’Hiroshima et de Nagasaki furent réunies en une seule qui, depuis 1945, n’a jamais cessé de brûler, entretenue religieusement par les moines du parc de Ueno.

La flamme d’Hiroshima et Nagasaki

 

Pour toutes ces raisons (en fait il me faudrait plusieurs articles…), le Japon a profondément changé le rapport que j’avais à l’Autre, et m’a donné l’impression d’avoir trouvé une civilisation si raffinée qu’elle parait, sur certains aspects, en avance sur la nôtre… Si, bien sûr, aucune civilisation n’est parfaite, celle du Japon a néanmoins beaucoup à nous apprendre. En tout cas en ce qui me concerne, c’est le cas, et je crois qu’il y a un peu de Soleil-Levant dans le personnage de Goowan et du peuple Kazarsse : le respect de soi et des autres, la philosophie fataliste de la Voie… De la même façon, Hiroshima et Nagasaki m’ont fait prendre conscience que l’Humanité ne sera jamais à l’abris d’une catastrophe majeure, susceptible de la faire régresser à l’âge de pierre… Pourvu que ce cataclysme n’arrive jamais.

Les Foulards rouges épisode 1 : Lady Bang and The Jack

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bagne, planète-prison où le danger se cache partout, au cœur de chacun de ses sinistres habitants, et même derrière chaque goutte d’eau irradiée.

Lara est un Foulard rouge, une sorte de chasseur de primes qui est peut-être sur le point de réaliser un rêve fou : s’évader…

Après Fortune Cookies et Seuls, je continue mon exploration de la Galaxie Snark avec les Foulards rouges, la toute dernière œuvre de Cécile Duquenne, déjà auteur de Quadruple assassinat dans la rue morgue. Mon article est court car je n’ai eu le temps de chroniquer que le premier épisode de cette science-fiction qui s’annonce intéressante à plus d’un titre : comme il s’agit d’une série, elle bénéfice de plusieurs couvertures que je trouve toutes plus magnifiques les unes que les autres !

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Rassurez-vous, le texte n’est pas en reste : dès les premières lignes, on rentre dans l’ambiance de cet univers baroque, à mi-chemin entre le western et le planet opera, aux côtés de Lara. Une femme forte à la personnalité torturée, qui n’aime pas tuer, mais qui est obligée de cacher ses failles pour survivre. La survie, tel est le maître-mot de cette histoire désespérée :

D’un simple coup d’œil, au-dessus du garrot, il remarqua le trou dans la cuisse, littéralement ; une balle passée à quelques millimètres de l’os.
Sur Terre, une blessure heureuse.
Sur Bagne, un arrêt de mort.

Un monde rude, qui martyrise les corps et les âmes : au bout de quelques années passées sur cette sinistre planète désertique, les habitants de Bagne font plus que leur âge, la faute aux radiations. La quête d’une eau pure est donc essentielle…

J’ai beaucoup aimé l’aspect steampunk de ce premier épisode : les francs Newton, les parties de poker sordides, les Smith & Wesson… et le Hubb, un camion doté d’une benne habitable, capable de parcourir ces paysages désolés. Pour moi, il y a aussi une atmosphère post-apocalyptique étrange, un mélange improbable entre les Mystères de l’Ouest et Mad Max, ainsi qu’un suspens qui m’a rappelé Silo. Petit plus sympa : le premier épisode est gratuit ! Au final, les Foulards rouges est un page turner en puissance, en espérant que la suite soit de la même qualité. Seul bémol : pour la version papier, il faudra attendre que tous les épisodes soient sortis en numérique dans quelques mois.

Published in: on février 26, 2014 at 8:44  Comments (14)  
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Jack et la mécanique du cœur

Recueilli par une sorcière, Jack est né durant le jour le plus froid du monde. Son cœur gelé a été remplacé par une horloge. S’il veut vivre, Jack doit respecter trois règles : ne jamais toucher ses aiguilles, ne jamais se mettre en colère, et surtout ne jamais tomber amoureux.

J’ai une tendresse particulière pour l’œuvre poétique de Mathias Malzieu depuis l’Homme-Volcan, un magnifique ebook enrichi par la musique de Dionysos, le groupe de Malzieu. C’est non sans une certaine impatience que je guettais Jack et la mécanique du cœur, le film-animation directement inspiré du livre, ainsi que de l’album de l’artiste. Dès les premiers instants, j’ai pris une véritable claque avec cet univers d’une incroyable richesse visuelle. Une fusion improbable entre Tim Burton et Michel Gondry, avec un zeste de Little Big Planet et de steampunk, et ce train-accordéon qui restera dans les mémoires. Un monde drôle et triste, à des années-lumières des productions Disney. Les acteurs sont à la hauteur : si Grand Corps Malade m’a fait sourire dans le rôle du méchant de service, j’ai eu un vrai coup de cœur pour la performance de Jean Rochefort, qui incarne à merveille un George Méliès véritable magicien des temps modernes : dans une séquence digne d’Hugo Cabret, Méliès présente son Roméo et Juliette(s), film dans le film d’une grande poésie. Alors certes, l’histoire est simple, mais elle est imprégnée d’une telle mélancolique qu’on est vite happé par l’ambiance particulière de ce long-métrage. Les chansons sont des trésors d’inventivité avec des paroles décalées (et pourtant, j’avais un à priori concernant Olivia Ruiz !) : on retrouve dans la bande-originale Emily Loizeau, Arthur H et surtout le regretté Alain Bashung dans le rôle de Jack l’Éventreur. Le final, aussi sombre que désenchanté, laisse un goût amer. Mais pouvait-il en être autrement avec une œuvre de Mathias Malzieu ?

Published in: on février 19, 2014 at 10:43  Comments (8)  
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Qu’est-ce qu’un bon remake ?

Après avoir écrit un article sur RoboCop pour le Daily Teaser, je me suis à nouveau posé l’éternelle question : qu’est-ce qu’un bon remake ? Une question d’actualité quand on sait que depuis une quinzaine d’années, la Science-Fiction est particulièrement touchée par ce fléau cette mode. Rollerball, Total Recall, Spider-Man… autant de films ratés mais toujours plus d’annonces de la part d’Hollywood (dire que Starship Trooper est au programme, j’en tremble d’avance).

Pourtant, avec The Thing (la version 1982, hein !), la Mouche, Vanilla Sky, Solaris, on peut dire que les réussites sont possibles. Mais alors qu’ont-elles de commun ? Voici à mon humble avis la recette :

Être dans l’ère du temps

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Quand la Mouche a été réalisé dans les années 50, un masque de latex était le summum de l’horreur. David Cronenberg a profité des années 80, pour s’inspirer de ce classique et aller plus loin. Si, sur la forme, son long-métrage fiche la nausée (personnellement, certaines séquences m’ont traumatisé : franchement, est-ce que vous avez vu quelque chose de pire que la scène du vomi blanchâtre acide, à la fin ?), sur le fond le film diffère quelque peu de la version des années 50 : à la critique de la modernité se substitue celle de la génétique. Dans les années 80, le grand public s’inquiète de l’avancée d’une science qui affecte de plus en plus son quotidien : la Mouche répondait à un besoin du spectateur.

Prendre son temps

Patienter plusieurs décennies avant de réaliser un remake est toujours profitable. Avant 2002, qui savait que Solaris était d’abord un film russe de 1972 ? Attendre que l’œuvre originale tombe dans l’oubli permet un point de vue différent sur une thématique donnée, et donc d’obtenir une légitimité artistique. Une légitimité qui fait cruellement défaut au dernier reboot de Spider-Man, sorti seulement 5 ans après… Spider-Man 3. Attendre le bon moment permet aussi aux effets spéciaux de progresser : dans la Guerre des Mondes de 1953, il était impossible d’animer les tripodes martiens, ce qui explique pourquoi le réalisateur les a transformés en véhicules volants. Dans sa version 2005, Spielberg revient au livre d’H.G. Wells avec des tripodes absolument terrifiants qui se livrent à un génocide planétaire.

Un "tripod" de 1953

Un tripod de 2005
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Briser le temps

Changer l’époque du film original peut amener une certaine fraicheur. La Guerre des Mondes version 1953 sort en pleine guerre froide, alors que la perspective d’un conflit nucléaire est réelle. Une Troisième Guerre mondiale entre les Etats-Unis d’Amérique et l’U.R.S.S. scellerait le sort de l’Humanité, et l’angoisse d’une apocalypse se sent clairement dans cette invasion martienne. Dans la version de Spielberg, les personnages se demandent d’abord si l’Amérique n’est pas attaquée par des terroristes : le 11 septembre est passé par là. On peut changer d’époque, mais aussi d’espace : Terry Guilliam s’inspire de la Jetée, le film expérimental de Chris Maker, pour transposer l’action de L’Armée des douze singes aux Etats-Unis, et livrer une œuvre culte.

Malgré tous ces beaux exemples, on ne peut que regretter qu’à Hollywood, la facilité l’emporte sur le bon sens. Il n’y a qu’à voir les projets en chantier : Starship Troopers, L’âge de cristal, Soleil vert, Mondwest, New York 1997, Planète Interdite, Highlander, le Trou noir… On évoque souvent un manque d’audace des producteurs pour la Science-Fiction, mais que devrait-on dire de la Fantasy ? Le succès incroyable du Seigneur des Anneaux et d’Harry Potter n’a pas inversé la donne. Les grands romans jamais adaptés ne manquent pourtant pas : L’Assassin Royal de Robin Hobb, toute la saga du Champion Eternel de Michael Moorcock, la Tour Sombre de Stephen King, autant de succès planétaires assurés ! Mais les décideurs d’Hollywood préfèrent lancer des remakes, reboots, et autres suites. Ils n’ont peut-être pas le temps de lire…

Published in: on février 14, 2014 at 7:20  Comments (28)  
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Punk Rock Jesus

Dans un futur proche, une maison de production lance une nouvelle émission de télé-réalité : filmer la vie de Jésus-Christ, recréé génétiquement à partir des traces d’ADN du suaire de Turin.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Punk Rock Jesus enflamme la blogosphère ! Après avoir lu des avis dithyrambiques, je suis tombé par hasard sur ce comic à la FNAC et… j’ai craqué. Dès les premières pages, on découvre de beaux dessins, et surtout une histoire forte avec Thomas, un ancien de l’IRA qui va assurer la sécurité d’un Jésus-Christ… qui n’a de Jésus que le nom. Dans une émission ultra-médiatisée qui n’a rien à envier au Truman Show, l’enfant va grandir sur une île bunkerisée, régulièrement attaquée par des fondamentalistes chrétiens ! Dans un tel environnement, inutile de dire que le Christ attendu risque fort de devenir une toute autre figure que celle mentionnée dans la Bible…

Avec une intrigue si barrée, il fallait des personnages hors-normes, et je dois reconnaitre que l’auteur, Sean Murphy, s’en tire avec les honneurs. J’ai beaucoup aimé Thomas, un être torturé, qui fait immanquablement penser à Saint Thomas, qui ne croit que ce qu’il voit. Il vole presque la vedette à Jésus, un pauvre gosse qui n’a rien demandé à personne. Le personnage le plus poignant est peut-être celui de sa mère, Gwen. Une jeune fille paumée encore vierge, inséminée pour le show, et qui va rapidement se retrouver dépassée par les événements (planétaires). Les dessins ne sont pas en reste, et participent à cette ambiance de fin de monde. Il y a une vraie musicalité rock dans les images, impression renforcée par une superbe idée : au début de chaque livre, une playlist est insérée.

Le seul défaut que j’ai trouvé au comic tient dans le message de son auteur, qui manque parfois de subtilité. À la fin du récit, Sean Murphy explique qu’il était croyant, et qu’il a radicalement changé pendant qu’il travaillait sur Punk Rock Jesus. Même si c’est le propre de la culture américaine que de brûler ce qui a été vénéré, j’ai un peu du mal avec ce discours qu’on retrouve aussi bien chez les athées comme Murphy, que chez les puritains, avec notamment ces ex-actrices porno devenues chrétiennes fondamentalistes. « Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis », certes, mais tomber d’un extrême à un autre me laisse songeur (mais ce n’est que mon point de vue). Une scène humaniste vient cependant nuancer ma critique : après un concert, Jésus rencontre un fan atteint d’une leucémie (voir la capture d’écran).

J’ai trouvé, à ce niveau, que Punk Rock Jesus était intéressant, voir même intelligent, car cette oeuvre nous interpelle sur les rapports entre foi et fanatisme, ainsi que sur nos propres convictions (même si pour ma part, je n’ai jamais été tenté de tuer une personne qui ne partageait pas ma croyance, fort heureusement !).

Après le choc Sandman et les chefs d’œuvre d’Alan Moore, j’avoue être de plus en plus impressionné par l’univers des comics, et j’ai bien envie de me plonger dans l’autre œuvre de Sean Murphy : Joe, l’Aventure intérieure.

Published in: on février 6, 2014 at 10:13  Comments (15)  
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Seuls

Mathieu pensait faire un aller-retour express en République tchèque : le temps de régler les affaires de son grand-père, tout juste décédé, et peut être de boire une bière dans une province typique de Prague avec son frère, son neveu et un ami. Mais à peine a-t-il mis le pied dans le village sinistre de ses ancêtres que l’escapade tourne au cauchemar.
De la Bohême profonde aux vieilles rues de Prague, de l’antique Sumer à la Vienne impériale, des Cathares aux armées nazies, Mathieu suivra un chemin jalonné d’épouvantables découvertes.
Un voyage avec pour compagnons la peur, la mort et une vieille paire de lunettes.

Après Fortune Cookies, je continue à découvrir la nouvelle collection de Bragelonne, Snark. Au programme aujourd’hui, Seuls, un premier roman de Mathias Moucha qui va basculer progressivement dans le fantastique… et le drame.

Dans ce thriller surnaturel, on plonge dans un univers à la fois familier et étranger. Familier parce que Prague est une ville européenne hors du temps qui a échappé aux bombardements des deux guerres mondiales. Étranger, parce que la langue tchèque, que l’on retrouve dans les dialogues ou les titres d’ouvrages ésotériques, amène beaucoup de dépaysement et de tension : les personnages, de plus en plus paranoïaques, sont confrontés à un monde occulte qui les dépasse. J’ai aimé Stéphane, véritable écorché vif, toujours sur le fil du rasoir.Pendant un moment, on s’attend à un huit clos dans une maison sinistre, jusqu’au moment où l’intrigue s’accélère façon Dan Brown. Cet aspect conspirationniste m’a beaucoup plu même si, comme souvent dans les thrillers de ce type, l’allusion aux Cathares et aux Nazis semble être un passage obligé. Mais l’histoire est tellement haletante qu’on pardonne facilement ces facilités, pour découvrir un final plein de suspens. L’auteur apporte dans les dernières pages des réponses à certaines questions, mais j’ai apprécié le fait qu’il conserve un certain mystère, et pour cause : il n’y a pas pire monstre que celui qui demeure invisible ! Cette paire de lunettes présente une ironie dramatique énorme, un objet anodin qui permet de mieux voir, mais qui pourtant plonge nos héros dans les ténèbres.

Un court récit aussi simple qu’efficace, une atmosphère glaçante, un style pulp clairement assumé… Seuls me rappelle certaines histoires de Poe et de Lovecraft, celles qui vous laissent un arrière goût amer une fois la dernière page tournée.

Published in: on février 1, 2014 at 4:04  Comments (15)  
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Mes Daleks enfin réunis !

Dans mon article sur la génialissime série Doctor Who, je vous avais présenté mon premier Dalek 17 pouces :

Voici la famille au grand complet :

(À gauche, le Dalek Suprême, au centre Dalek Sec, à droite un Dalek du culte de Skaro) 

Comment ça on s’en fout ? Bon ok, je prépare mon prochain article…

Published in: on janvier 30, 2014 at 9:12  Comments (20)  
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Fortune Cookies

Une coupure d’électricité, une Europe plongée dans le noir… Que se passe-t-il dans le Sud ?
Et si cette coupure d’électricité marquait le début de la dictature ?

J’avais découvert il y a quelques années la saveur des figues, une dystopie qui m’avait plu par son humanisme, sa dimension écologique et ses personnages attachants, et je dois avouer que je n’ai pas été déçu par ce nouveau livre de Silène Edgar, que j’ai lu en l’espace d’une soirée !

ATTENTION, SPOILER DE QUATRE LIGNES

Avec beaucoup d’audace, l’auteur fait l’impasse sur les antagonistes habituels (zombies, virus, aliens et autres robots) pour livrer un message fort : et si le pire des monstres était notre économie ?

FIN DU SPOILER

J’ai été agréablement surpris par le discours engagé de ce (court) roman : impossible de ne pas voir dans cette Europe privée d’électricité le triste reflet de notre monde actuel. Une idée originale, qui permet à Silène Edgar d’alterner sa narration entre deux périodes : les jours (post-apocalyptiques) juste après la catastrophe, et la dictature qui s’en suit. Les extraits de la constitution en début de chapitre sont glaçants, et posent des questions sur les limites de la démocratie : qu’est-ce que l’état d’urgence ? Et si la France se retrouvait dans une situation comparable à celle de la Grèce ? Serions-nous prêts à prendre les armes pour défendre nos libertés ? L’auteur tente de répondre à ces questions d’actualité en relatant le parcours de deux personnages à priori opposés : Blanche, une mère de famille fragile à la recherche de son enfant, et Bianca, la pasionaria d’une résistance qui fait écho à celle de la France occupée. J’ai aimé le regard tendre que porte la romancière à ses protagonistes, des êtres torturés qui possèdent des zones d’ombre. Si je regrette que la crise en elle-même ne soit pas plus développée (et plus complexe), ce qui rend les comparaisons avec l’Occupation parfois délicates, j’ai apprécié que les personnages se battent contre un ennemi intangible, une catastrophe silencieuse, sans pouvoir s’informer. Là encore, les passages sur Internet et la télévision remémorent la fermeture de l’ERT en Grèce, mais aussi les révolutions numériques du Printemps arabe et la guerre en Syrie.

Fortune Cookies est un bon livre d’anticipation car Silène Edgar arrive à s’approprier une thématique actuelle, en nous rappelant au passage que la dignité humaine n’a pas de prix. En choisissant un futur (très) proche, l’auteur n’en est que plus subversif, nous posant une terrible question : le moment venu, seriez-vous prêts à résister ? 

Published in: on janvier 25, 2014 at 10:42  Comments (20)  
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