Refonte du site, vie en construction

Comme vous l’avez peut-être remarqué, au fil des mois le blog s’est transformé en usine à gaz, il était de plus en plus long à charger. Cela devenait un problème pour héberger la totalité de la bande-originale des Pirates de l’Escroc-Griffe, qui sera en ligne début 2015. Dans mon esprit, le blog devait être facilement consultable depuis un smartphone ou une tablette (vive les sites codés en Ajax !), du coup j’ai procédé à quelques changements.

Bien qu’il me fallait un site plus léger, je n’avais pas envie que ma longue liste de liens soit reléguée au second plan, j’ai donc eu l’idée de créer une page « Voisins« . Je ne voulais pas d’un simple catalogue sans âme, mais au contraire une page conviviale. Je n’ai pas référencé tous les blogs que je connais, j’en suis sincèrement désolé, j’espère que certaines personnes ne m’en tiendront pas rigueur. En fait, pour être franc, cette démarche s’inscrit dans ma quête d’une autre temporalité, avec une blogosphère plus réduite, à échelle humaine. Un peu comme ce que j’ai vécu sur le forum d’écriture Cocyclics, une utopique bulle virtuelle qui m’a permis de nouer des amitiés bien réelles, et qui me manque. J’aimerais y être plus présent, mais depuis quelques mois j’ai des contraintes éditoriales. Ironie du sort, c’est Cocyclics qui m’a fait prendre conscience que l’écriture devait devenir mon activité principale, et voilà que je m’éloigne du forum à cause de… l’écriture. Depuis 2010, je lui consacre plusieurs heures par jour. Un pari fou, très risqué professionnellement, mais aussi une source infinie d’épanouissement au fil des ans. Depuis ce billet, j’ai pris conscience combien le temps était important pour qu’un projet de longue haleine mûrisse, qu’il soit artistique, scientifique, humanitaire ou même pédagogique1.

C’est pour cette raison que je suis moins présent sur Twitter et Facebook. Je ne snobe pas ces réseaux, je les trouve même géniaux. Ils me permettent de communiquer avec des personnes passionnantes que je n’aurais jamais pu rencontrer en vrai, sans parler du fait qu’il est pratique d’avoir des nouvelles de « proches éloignés » (ma famille et mes amis sont malheureusement éparpillés aux quatre coins du monde). Mais quand je ne suis pas sur Cocyclics, je privilégie désormais la blogosphère, car j’apprécie son rythme lent : comme on passe beaucoup de temps à rédiger des articles, et à les lire, la qualité des échanges et de la réflexion s’en ressent, sans parler du fait qu’on garde une trace des billets et des commentaires. Je souhaite éviter cette course au temps qu’on ne rattrape jamais, la déshumanisation qui nous guette, les trolls et la vacuité. À propos de vacuité, j’ai eu l’occasion de regarder la fameuse présentation de la montre Apple. J’adore travailler sur Mac, mais pourtant j’ai été frappé de constater combien cette iDéshumanisation 2.0 est insidieuse, notamment dans ce court extrait :

J’estime que je reçois déjà trop de notifications sur mon iPhone/iPad. Plus j’y réfléchis, plus je trouve ce projet d’Apple aussi vain que les lunettes de Google, tant ces deux multinationales tentent d’uniformiser notre rapport à l’Autre. Si un ami m’apprend le décès d’un de ses proches, quel émoticône sera suffisamment triste pour lui adresser toutes mes condoléances ? Faut-il lui envoyer un cœur ?

Je caricature, mais pas tant que ça. Je confesse qu’il m’arrive d’écrire des ♥ sur Facebook. Je suis geek le premier à utiliser des smileys, y compris dans les commentaires de ce blog, mais pour moi, en dehors d’une rencontre réelle, l’écrit, le vrai, demeurera toujours le moyen de communication le plus noble. Le blog est l’une des dernières armes de résistance qui reste pour échanger sur des sujets qui, j’ose l’espérer, ne sont pas superficiels… à condition « d’avoir le temps », pour reprendre la formule consacrée. Ah, ce temps…je suis désormais persuadé qu’il est une richesse qu’il nous faut préserver. Combien de fois nous sommes-nous plaints de ne pas avoir le temps de lire ou d’aller au musée ? La vie vaut-elle la peine d’être vécue si elle ne devient qu’un matérialisme utilitariste imposé par une pensée unique, pour ne pas dire inique ?

Le temps est une richesse qui appartient à tous, luttons pour ne pas en être dépossédé !

PS : si vous trouvez que je suis incendiaire en ce qui concerne l’Apple Watch, je vous invite à découvrir cet article de Slate particulièrement édifiant. On apprend que chez lui, Steve Jobs limitait les gadgets… comme la plupart des patrons de la Silicon Valley ! Tous ces riches technophiles ont conscience des problèmes qu’ils contribuent à créer, car ils envoient leurs enfants dans une école ultra-traditionnelle façon les Choristes pour les protéger des ordinateurs et du monde moderne… Un constat ironique, qu’il faut mettre en perspective avec la futur Apple Watch, surtout le modèle haut de gamme. Je ne connais pas encore le prix précis de la déclinaison or de cette montre, mais faut-il investir plus de 1000 dollars dans un appareil électronique doté d’une batterie à durée de vie limitée, ou bien dans une montre mécanique que l’on transmettra à ses enfants, et petits-enfants ? En ce qui me concerne, le choix est fait…

1. N’y voyez aucun cynisme de ma part, mais je constate que les médias parlent de la logistique d’une troisième guerre en Irak, mais beaucoup moins du budget qui sera investi là-bas pour construire des écoles et former des enseignants progressistes capables de faire reculer l’intégrisme sur le long terme. Tuer des terroristes est infiniment plus facile que d’éduquer des millions de personnes, car l’éducation nécessite… du temps.

Published in: on septembre 19, 2014 at 9:43  Comments (19)  
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Certains livres sont réservés aux riches

La dramaturgie d'Yves Lavandier, vendu il y a un mois

La dramaturgie d’Yves Lavandier, vendu il y a un mois

Vous trouvez le titre de cet article provocateur ? Et pourtant c’est désormais la triste réalité. Je ne parle pas de grimoires du XVe siècle recherchés par des bibliophiles fortunés, mais bien de bouquins récents. Dans cet article, je m’indignais avec naïveté qu’Amazon permette de vendre une petite fortune des ouvrages d’occasion et/ou épuisés. Pour info, la toute dernière édition de la dramaturgie d’Yves Lavandier est disponible sur le site de l’auteur ici, pour 36 euros. Un livre neuf, à comparer avec les 350 euros demandés sur Price Minister… En cherchant d’autres « vieux » titres, je me suis rendu compte que cette pratique est banale sur le Net, que ce soit sur Price Minister ou la Fnac, « agitateur culturel »…

Le même titre sur Google books il y a quelques semaines...

Le même titre sur Google books il y a quelques semaines…

De nombreux livres sont concernés par ce phénomène, et ne sont même pas disponibles en numérique. « Rien de neuf sous le soleil, c’est la loi du marché, la rareté a un prix » diront certains. Certes. Mais on parle quand même de culture, d’un bien qui devrait être accessible au plus grand nombre. Vous allez me répondre que je peux très bien obtenir des livres indisponibles à la bibliothèque et c’est précisément ce que je fais lorsque j’effectue des recherches pour mon futur roman. Je me rends à la bibliothèque à pied, j’emprunte pour un mois deux ouvrages, je photographie avec mon smartphone certains chapitres pour les relire plus tard. J’avoue que c’est un travail agréable : au fil de mes recherches, j’ai découvert des trésors. Mais jusqu’à quand cela sera-t-il possible ? En Angleterre, les bibliothèques ferment par centaines. Les habitués du blog A l’ombre des nénufars savent que la situation des libraires en France n’est pas plus réjouissante. Il faut dépenser beaucoup de temps et d’argent pour accéder à certains livres « rares », alors que nous vivons dans un pays riche qui a donné naissance à la philosophie des Lumières ! Notre société ne devient-elle pas de plus en plus dystopique ? Dans son plaidoyer, Neil Jomunsi défend une autre conception de la rareté, plus humaniste, que je partage sans réserve (l’article et les commentaires sont passionnants). Les artistes, les libraires et les bibliothécaires sont, elles aussi, des personnes rares, les précieuses cellules d’un écosystème fragile qu’il faut à tout prix préserver. S’il disparait, les multinationales comme Amazon auront le champ libre pour nous imposer leur logique commerciale, avec toutes les dérives que cela implique.

PS : Je ne saurais trop recommander aux amoureux du livre le site Abebooks. Pour 350 euros, vous pouvez obtenir non pas un livre récent comme sur Amazon ou Price Minister, mais le Phraseologia generalis, un bel ouvrage datant de 1681. On trouve même sur ce site d’autres livres du XVIIe siècle à moins de 100 euros. De vraies raretés…

Published in: on juillet 4, 2014 at 9:40  Comments (36)  
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Les cyberpunks avaient raison

Des activistes de The Counterforce vomissent sur un bus de Yahoo

Des activistes de The Counterforce vomissent sur un bus de Yahoo

 

 

 

 

 

 

 

 

Les « anti-high-tech » se répandent dans la Silicon Valley ! Non, ce n’est pas un scénario de science-fiction, mais le constat du Monde.fr dans cette série d’articles parus il y a un mois. Les activistes du mouvement Counterforce s’en prennent aux bus de Google ainsi que d’autres multinationales et dénoncent… la flambée de l’immobilier. La flambée de l’immobilier ? Mais quel rapport avec les multinationales ? Hé bien San Francisco, devenue la ville la plus chère des Etats-Unis, est victime d’une gentrification : les nouveaux arrivants, plus aisés, s’approprient un espace initialement occupé par des habitants ou usagers moins favorisés. À San Francisco, il existe même une loi permettant aux propriétaires d’expulser des personnes âgées installées depuis longtemps pour louer plus cher les appartements aux cadres de Facebook, Apple, Yahoo ainsi que d’autres compagnies. Les bus de Google, de plus en plus nombreux, sont équipés de matériel high-tech pour que leurs employés continuent de travailler, tandis que les bus publics sont victimes de bouchons interminables. Alors qu’une couteuse chasse aux contrevenants (9,5 millions de dollars par an pour un million de dollars de revenus) a provoqué la mort d’un resquilleur abattu par la police (!), Google échappe à une facture de plusieurs dizaines de millions de dollars.

 

Si je suis d’accord sur l’idée que Google créé des emplois et qu’on doit s’abstenir de toute vision manichéenne, il faut reconnaître que les écrivains cyberpunks étaient des visionnaires : dans les années 80, des romanciers comme William « Neuromancien » Gibson ont décrit un futur cauchemardesque dominé par les multinationales omnipotentes, Internet, et les désastres écologiques. Un monde aseptisé qui a horreur de la contestation.

À l’ère des réseaux sociaux, nous entrons doucement dans un moyen-âge technologique avec des entreprises qui ont plus de pouvoir que les états. C’est ce qu’on constate aujourd’hui avec le « GAFA » constitué par Google, Apple, Facebook et Amazon, des entités dotées de PIB supérieurs à ceux de nombreux pays.

Source : France Télévision

Source : France Télévision

 

Comme pour les problèmes écologiques, nous sommes tous plus ou moins responsables de cette (r)évolution qui modifie en profondeur notre société : les citoyens se transforment peu à peu en consommateurs, et même en adeptes religieux, il n’y a qu’à voir sur les sites web les disputes entre les fans d’iOs et ceux d’Android. Ces liens d’allégeance de followers et de fans, dignes d’un régime féodal, constituent autant de toiles d’araignées tissées par les multinationales : tandis que Google propose toujours plus de services gratuits, il faut désormais un compte Facebook pour se connecter à de nombreux sites. La gratuité de certains services n’est bien sûr qu’une illusion : « si c’est gratuit, c’est vous le produit » a-t-on coutume de dire sur le Net. Vous allez me dire que ces problèmes sont mineurs, mais ce qui se passe actuellement à San Francisco est un nuage qui annonce des tempêtes plus graves pour notre monde réel. Alors qu’Amazon veut peser de tout son poids pour supprimer la loi du prix unique sur les livres français, ce qui aurait des conséquences catastrophiques pour les éditeurs, Google investit massivement dans les voitures autonomes…. gratuites.

 

Dans un futur proche, les utilisateurs du service de géolocalisation Google Now pourront se rendre en Google cars dans des magasins sélectionnés. Les commerçants financeront le service en échange de la publicité. C’est loin d’être de la science-fiction puisque l’année dernière Google a investi 258 millions de dollars dans le leader mondial des VTC, Uber. Il s’agit d’un service permettant, à l’aide d’un smartphone, de réserver une voiture de tourisme avec chauffeur selon le véhicule le plus proche. Et les Google cars fonctionnent déjà au Névada, en Floride, en Californie et dans le Michigan.

Bien évidemment, comme tout un chacun, je suis fasciné par l’innovation technologique, et j’admire l’incroyable bilan écologique de San Francisco. Mais les entreprises commerciales prennent un poids déraisonnable sur notre vie quotidienne. Quand Amazon aura tué définitivement la concurrence grâce à ses livraisons par drone en moins d’une heure, qu’est-ce qui empêchera cette firme d’augmenter ses prix ? De manière générale, si tous(tes) les caissiers(ières) sont remplacé(e)s par des machines, qu’adviendra-t-il des gens sans qualification qui chercheront du travail ? Ou de la grand-mère isolée qui ne pourra plus bavarder avec la caissière (bon ok, la grand-mère qui bavarde avec les caissières, c’est moi) ?

On a beau se réjouir de la suppression des métiers pénibles, je ne peux m’empêcher de penser que les cauchemars des cyberpunks sont en train de se réaliser : dans ce moyen-âge technologique, les serfs que nous sommes obéissent aux multinationales, les véritables seigneurs de ce monde. Et dans ce futur, la contestation est inconcevable.

Vous trouvez que j’exagère ? Cette dystopie se déroule en ce moment même sur nos écrans avec la Coupe du monde : la toute-puissante Fifa a exigé que le Brésil adopte une législation, la Lei Geral da Copa. Grâce à cette loi, la Fifa peut vendre des billets plein tarif sans prendre en compte les étudiants et les retraités. Dans un rayon de 2 kilomètres autour des stades, il est interdit de vendre des produits autres que ceux des partenaires officiels. La vente d’alcool, normalement interdite dans les stades pour réduire la violence, est autorisée pour Budweiser, bière officielle du Mundial. Encore plus ahurissant, en vertu de cette même loi, les citoyens qui portent atteinte à l’image de la Fifa ou des sponsors lors des nombreuses manifestations sont condamnés par des tribunaux d’exception ! Grâce à la magie de la technologie, la Fifa a même censuré l’enfant indien à la banderole du match d’ouverture.

La Fifa impose d’une main de fer sa loi aux états mais, curieusement, lorsque des esclaves népalais exploités par le Qatar meurent en masse sur le chantier de la coupe du monde 2022, cette fédération n’intervient pas… Il y a 30 ans, la génération cyberpunk a tiré la sonnette d’alarme sur les dérives des multinationales. Alors que notre société ne cesse de se déshumaniser, ne serait-il pas grand temps de se recentrer sur l’essentiel ?

Published in: on juin 20, 2014 at 9:40  Comments (36)  

Au revoir les Imaginales…

 

 

Les Imaginales 2014, c’est déjà fini, mais je ne suis pas prêt d’oublier…

La bonne humeur communicative de Joe Abercrombie

 

 

Les cours d’étrusque de Jean–Philippe Jaworski

 

 

La féérie qui régnait au bord de la Moselle

 

 

 

 

 

 

Les yeux de Cindy Van Wilder au moment de recevoir son prix Imaginale Jeunesse pour les Outrepasseurs, roman que j’avais eu le plaisir de chroniquer ici.

 

 

Son discours

 

 

Mes autres amis écrivains qui deviennent au fil des ans des amis tout court, n’est-ce pas Jean Vigne ?

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Le plaisir de rencontrer mes voisins blogueurs comme Doris, sur le stand d’Elenya éditions

 

 

Sans oublier la gentillesse de Joe Abercrombie…

L’homme qui murmurait à l’oreille des tardigrades

 

 

 

 

 

 

 

La semaine dernière, je vous ai proposé un article assez délirant (mais pas tant que ça) sur la théorie scientifique d’un univers vivant, mais faute de place, je ne vous ai pas parlé d’un animal qui me passionne, le tardigrade. Je suis tellement fan de ce « marcheur lent » (du latin tardigradus) qu’en 2009 j’ai même acheté un microscope pour l’étudier ! Et je n’ai pas pu m’empêcher d’en caser un dans le tome 3 des Pirates de l’Escroc-Griffe… Bon, quel rapport avec mon billet précédent ?

À la fin des années 90, je suis tombé sur un article scientifique hallucinant : des chercheurs ont extrait par hasard de la glace des tardigrades congelés surnommés «oursons d’eau», des animaux à huit pattes qui mesurent jusqu’à 1,5 millimètres de diamètre. Les scientifiques étaient persuadés qu’ils étaient morts, mais à leur grande surprise, les tardigrades ont repris vie après un long sommeil ! En cas de stress physique, ces petites bêtes qui ne vivent habituellement que quelques mois rentrent en cryptobiose : elles rétractent leurs huit pattes pour perdre 99% de leur eau, et la remplacent par un antigel de synthèse. Dans cet état, même avec des capteurs ultra-sophistiqués, il est impossible de déterminer si ces créatures sont vivantes ou mortes !

Les tardigrades sont omniprésents : on les trouve dans les mousses et lichens de nos forêts, au sommet de l’Himalaya, dans les régions polaires, et même dans les océans à 4000 mètres de profondeur ! Il faut dire que ces bestioles disposent de propriétés étonnantes. Elles peuvent encaisser des doses de rayons X mortelles pour l’homme, résister à une température de -272°C (un degré du zéro absolu), ou de  150 ° pendant quelques minutes. Plus incroyable encore, les oursons d’eau peuvent supporter 60.000 mètres de fond ! Étrange quand on sait que la fosse des Mariannes, le point le plus profond de la planète, fait « seulement » 11.000 mètres de profondeur… Pourquoi ces animaux sont-ils suradaptés à notre environnement ? En 2007, je n’étais pas au bout de mes surprises : cette année-là, une fusée russe a emmené dans l’espace des tardigrades pendant 12 jours. À ma grande stupéfaction, la plupart des « marcheurs lents » ont résisté au vide. Malgré les rayonnements ultra-violets, connus pour abimer les chromosomes, les tardigrades survivants ont pu se reproduire à leur retour, ce qui laisse entendre que ces créatures répareraient leur ADN !

Pour résumer, ces animaux sont capables de survivre dans le vide spatial, de supporter des pressions et des températures inconnues sur Terre, ont résisté à cinq extinctions majeures d’espèces sur plusieurs centaines de millions d’années, ainsi qu’à bien d’autres environnements extrêmes… Ces organismes suradaptés ont-ils voyagé dans des météorites avant d’atteindre notre belle planète bleue ? La panspermie est-elle possible ? L’éternel rêveur que je suis n’a pu s’empêcher de songer à ces questions, sans imaginer un seul instant que des biologistes américains et russes allaient se pencher dessus également ! Le but de la mission LIFE (Living Interplanetary Flight Experiment) était d’envoyer durant trois ans dans l’espace des organismes extremophiles tels que des bactéries, des mousses, et des tardigrades. Le voyage devait les amener jusqu’à la lune martienne de Phobos, avant leur retour sur Terre. Malheureusement, le module s’est écrasé dans l’océan Pacifique.

Il y a fort à parier que dans les années à venir, d’autres tardigrades seront envoyés dans l’espace. Peut-être qu’un jour les scientifiques arriveront à prouver que la vie dans l’univers est un phénomène courant, sinon banal…

EDIT : il y a peut-être des milliers de tardigrades en vie sur la Lune

La bactérie et la baleine

Galacidalacidesoxyribonucleicacid, Salvador Dalí

 

Suite à une conversation avec un ami sur l’univers, j’ai pensé à cette allégorie poético-scientifique.

Prenons l’un des plus petits êtres vivants connus sur Terre, une ultramicrobactérie de 0,3 micromètres de diamètre capable de vivre dans de l’eau salée. Imaginons que cette minuscule bactérie soit, miracle ! dotée d’une conscience et de sens. Elle évolue dans la mer et, comme la plupart des ultramicrobactéries, ne grandit, ni ne se reproduit, pour résister à des conditions difficiles. Imaginons maintenant qu’elle soit avalée par une baleine bleue de 30 mètres de long, puis recrachée. Notre bactérie en aurait-elle seulement conscience ? On peut en douter car, comme elle mesure 0,3 micromètres, une goutte d’eau d’1 millimètre de long serait déjà pour elle un vaste territoire de 1000 micromètres. Alors comment pourrait-elle se représenter un organisme aussi complexe que l’intérieur d’une baleine ? Là encore, notre ultramicrobactérie devrait mesurer l’univers à partir de sa taille, 0,3 micromètres. Pour elle, le cétacé ferait donc 30 millions de micromètres. Cela reviendrait, pour un humain d’1,80 mètres, à imaginer devant lui un géant d’une hauteur de 180.000 kilomètres, presque la moitié de la distance Terre-Lune. À notre échelle, le doigt de pied de ce géant serait aussi grand qu’une montagne qui disparaitrait dans les nuages, au point où nous refuserions d’admettre que nous sommes en présence d’un être vivant, capable de nous avaler sans même s’en apercevoir ! Ce qui est farfelu pour nous le serait tout autant pour notre micro-organisme, qui tenterait d’imaginer dans quoi pourrait bien nager une baleine… Comment notre bactérie pourrait-elle se représenter plus d’un milliard de km3 de mers et d’océans ?

Bactéries sur des os de baleine

Bactéries jaunes sur des os de baleine


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

De notre point de vue, nous avons du mal à réaliser que deux êtres vivants aussi dissemblables qu’une bactérie et une baleine possèdent de l’ADN de la taille d’une molécule… alors que ces deux êtres n’ont pas grand chose en commun. Et pourtant, la vie et la mort de l’un peut conditionner étroitement l’existence de l’autre sans que les deux en aient « conscience ». Ainsi, dans les profondeurs des mers, des bactéries se développent sur des os de baleines. Dans ce milieu, à mesure que l’oxygène se raréfie, les bactéries provoquent une augmentation du sulfure et l’arrivée d’espèces qui vivent en symbiose. Les bactéries sur les os utilisent comme source d’énergie le sulfure d’hydrogène produit par d’autres bactéries qui s’attaquent à l’intérieur de l’os. C’est le début d’une chaîne alimentaire spécifique aux abysses, la chimiosynthèse. À l’échelle d’une bactérie à la durée de vie limitée, un os de baleine est un univers infini qui n’a ni début ni fin.

À notre propre échelle, nous n’avons pas conscience que les bactéries qui vivent à l’intérieur de nos intestins ont un rôle bénéfique. Et là encore, si ces bactéries étaient dotées de conscience, il serait difficile pour elles de concevoir une telle symbiose. À une échelle encore plus grande, qui nous dit que l’univers ne serait pas un système biologique, un réseau inconcevable pour les pauvres bactéries que nous sommes ? Détail amusant, au niveau macroscopique on trouve dans l’univers des objets fractals aux formes similaires à celle de l’ADN ou d’un coquillage, ce sont les galaxies :

Puisqu’on parle de réseau et de cosmos, il est intéressant de constater que les galaxies se groupent en amas. Les scientifiques admettent que notre Voie lactée et la galaxie d’Andromède sont liées gravitationnellement, comme bon nombre de galaxies. Au début de l’année, des astronomes ont enfin pu photographier une partie de ce réseau, de l’hydrogène illuminé par un quasar, et ainsi détecter une gigantesque nébuleuse de gaz et de poussières d’environ deux millions d’années-lumière de diamètre. Bien qu’ils soient totalement différents, le cerveau humain et un superamas de galaxies sont des systèmes d’une complexité inouïe.

Comparer un réseau neuronal avec l’univers connu serait bien sûr faire preuve de réductionnisme tant ces deux systèmes n’ont rien en commun. Mais l’idée de réseau est étroitement associée à la notion d’organisation, de complexité… et donc de sophistication. Ce qui est ironique, c’est que nous étudions bon nombre de réseaux autour de nous, mais que nous avons toujours le plus grand mal à définir ce qu’est « la vie ». Au niveau microscopique, les biologistes ne considèrent pas les virus comme des êtres vivants, mais les classent dans la catégorie des « entités biologiques ». Qui nous dit que l’univers connu n’est pas la minuscule brique d’un organisme vivant bien plus complexe que tout ce que nous pourrions imaginer ? Cela pourrait apporter une réponse au mystère du principe anthropique : certains scientifiques, religieux et philosophes estiment que l’univers comporte tellement de paramètres précis pour que la vie soit possible, que ce même univers a forcément été créé pour que l’homme soit au sommet de cette pyramide de la complexité. Mais avec la théorie d’un univers vivant, l’explication serait beaucoup plus simple :  la vie serait…. banale, et l’homme un maillon de l’évolution, au même titre qu’un virus.

Si dans les siècles ou millénaires à venir, cette hypothèse farfelue venait à être confirmée, ce serait à nouveau une terrible blessure narcissique pour les bactéries l’Humanité.

Bonus : l’épisode « L’univers est-il vivant ? » de la série scientifique « Voyage dans l’espace-temps » de Science Channel, présenté et produit par Morgan Freeman, qui propose plusieurs théories d’astrophysiciens et de biologistes.

 

http://dai.ly/xxs2rr

Published in: on Mai 2, 2014 at 9:40  Comments (19)  
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Non, la Science-Fiction n’est pas morte !

Langage génétique

 

Depuis le triomphe du Seigneur des Anneaux, d’Harry Potter et de Twilight (snif), on nous répète régulièrement que la Science-Fiction est moribonde, aussi bien dans la littérature qu’au cinéma. La télévision ne semble guère prêter une confiance démesurée au genre : le succès de BattleStar Galactica en 2003 n’a pas empêché, par la suite, la disparition de nombreuses séries cultes comme Star Trek: Enterprise, Firefly ou Stargate. L’auteur de hard science Kim Stanley Robinson a même déclaré que le space opera, sous-genre emblématique de la SF, doit mourir ! Alors qu’aujourd’hui le steampunk et la bit-lit ont le vent en poupe, comment expliquer le manque de SF dans le catalogue des éditeurs ? Le succès d’Avatar n’est-il qu’un leurre ?

On n’écrit plus de la SF comme dans les années 60-70

Dune, La Guerre des Étoiles, 2001 : l’Odyssée de l’espace… autant de romans et/ou de films qui ont marqué leur époque, comme dirait Captain Obvious. Mais ne devrait-on pas plutôt écrire que ces oeuvres sont révélatrices d’une période ? Dune a été publié en 1963, 2001 en 1968, tandis que le premier scénario de Star Wars a été écrit en 1973, à un moment où les lecteurs et les spectateurs étaient en manque d’épopées : le western hollywoodien avait quasiment disparu des écrans. Parallèlement, il y avait un réel besoin de spiritualité de l’Occident, de plus en plus attiré par le bouddhisme oriental. Pas étonnant que les œuvres mystiques de Franck Herbert, Arthur C. Clarke et George Lucas aient triomphé à cette époque. Quelques années plus tard, Alien, Blade Runner et Mad Max cristallisent le désenchantement de la génération no future, frappée par la crise. Ces chef-d’oeuvres offrent une vision pessimiste de l’avenir, qui s’accentuera dans les années 80 avec Terminator, la Mouche, RoboCop, New York 1997, les romans cyberpunks des années 80 de William Gibson ainsi que la Stratégie Ender. À partir des années 90, les auteurs de Science-Fiction rencontrent un paradoxe : bien que la technologie n’ait pas évolué aussi vite que ce qui avait été prédit par les romanciers de l’âge d’or de la SF, notre société est bouleversée par des progrès techniques sans précédent tels que les organismes génétiquement modifiés, Internet, la téléphonie mobile…

Superordinateur Blue Gene participant au programme Blue Brain, visant à modéliser un cerveau synthétique

Du coup, difficile pour un auteur de se projeter dans un lointain futur alors qu’il ne se passe pas une année sans qu’un nouvel objet change notre quotidien, pour le meilleur, mais aussi pour le pire :  cela explique en partie pourquoi, depuis les années 90, les spectateurs et les lecteurs plébiscitent de plus en plus les dystopies se déroulant dans des futurs proches telles que Bienvenue à Gatacca ou Hunger Games.

Si la technologie est devenue extrêmement complexe, cela signifie-t-il que l’auteur de SF, noyé sous l’information, a du mal à imaginer l’avenir ? Je pense qu’en réalité le problème est pris à l’envers : je sais que c’est facile à dire, mais pour moi un écrivain de Science-Fiction ne devrait jamais se retrouver dans cette position inconfortable.

Ecrire de la SF, c’est s’intéresser à la technologie… toute la technologie

Attention, je ne suis pas en train d’affirmer que la SF d’aujourd’hui appartient uniquement aux technophiles comme Greg Egan, ou à des ingénieurs. D’ailleurs, je ne suis moi-même qu’un littéraire, un scribouillard qui papillonne autour des sciences comme un papillon près d’une lampe. Mais comme je l’écrivais dans cet article, l’Humanité est sur le point de connaître une révolution scientifique. Alors que pendant près de deux mille ans les questions d’ordre cosmologique ont été réservées aux théologiens, les chercheurs sont en train d’exaucer le rêve des penseurs grecs de l’Antiquité : comprendre la nature intime de l’Univers. Les physiciens sont désormais les nouveaux philosophes d’un monde moderne en plein bouleversement. Du coup, un romancier peu porté sur la technologie se retrouve dans la position d’un humaniste de la Renaissance qui ne s’intéresserait pas au développement des arts et des sciences ! Je pense que c’est la même difficulté que rencontrent parfois les scénaristes de mauvais James Bond, vous savez, ceux dans lesquels les gadgets manquent d’originalité. Inversement, les auteurs de la série Star Trek : The Next Generation m’impressionnent, car durant les années 90 ils s’inspiraient en permanence des découvertes scientifiques pour écrire des épisodes mémorables. L’actualité, c’est le terreau de l’imaginaire, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’en ce moment elle est fertile. Preuve en est avec l’année 2014, hallucinante à plus d’un titre : dans les mois à venir, la NASA va tenter (entre autre) de détecter les « points X », d’éphémères portails invisibles reliant le champ magnétique du Soleil à celui de la Terre, grâce au programme spatial Magnetospheric Multiscale Mission (M.M.M.).

Un GIF conçu par votre serviteur représentant les champs magnétiques de la Terre et du Soleil en train de se connecter

Un schéma de la NASA

 

Tout aussi incroyable, depuis deux ans des scientifiques téléportent de l’information quantique sur près de 150 kilomètres via des photons, posant les bases d’une possible nouvelle forme de communication avec nos satellites spatiaux.

Le monde change… y compris dans notre quotidien. Si Edgar Rice Burroughs était encore de ce monde, il décrirait probablement une Mars très différente de celle que John Carter découvre en 1917. Or les cinéastes et les romanciers ont trop souvent eu tendance à recycler Ridley Scott et Philip K Dick, comme si Blade Runner et Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? constituaient des références indépassables.

Le cyberpunk est mort… vive le biopunk

Ou du moins, il y a une vie après le cyberpunk. Bien que j’adore Neuromancien, Tron et Matrix, il ne faut pas oublier que ces oeuvres ont été créées, là encore, dans un contexte particulier, celui de l’émergence du numérique. Aujourd’hui, il y a d’autres frontières à explorer, notamment depuis que les briques du vivant sont brevetées par de puissantes multinationales. De la même façon que les hackers de l’open source se sont opposés à l’informatique de Microsoft, on a désormais des biohackers en rupture avec la politique de Monsanto, les dignes enfants (terribles) des cyberpunks des années 80. À San Francisco, ils fabriquent des incubateurs, se réunissent dans des garages pour vérifier la qualité d’un aliment, ou détecter la présence d’OGM dans leur nourriture. Qu’ils soient biologistes ou autodidactes, tous s’amusent à la façon des hackers informatiques : ils extraient de l’ADN de leur salive pour l’étudier et le dupliquer grâce à un thermocycleur à 60 dollars, modifient une bactérie dans un incubateur de fortune ou commandent de l’ADN via Internet pour recevoir la séquence par la Poste ! La totalité du génome humain tient dans un fichier d’1,44 Go, exploitable sur n’importe quel ordinateur, ce qui permet de découvrir si on est prédisposés à certaines maladies, comme dans cet hackerspace de Los Angeles.

On retrouve cette culture du bidouillage à Paris, avec l’association la Paillasse, logée en région parisienne au fond d’une cave sous la végétation.

Biohackers de l'association "la Paillasse"

Biohackers de l’association « la Paillasse »

Cette équipe rassemble des étudiants, des scientifiques ou des bricoleurs. Des idéalistes adeptes de l’open source qui militent pour que les gènes ne soient pas privatisés par les brevets des multinationales, mais aussi de simples curieux qui s’amusent à extraire l’ADN d’une plante. Les cyberpunks ont popularisé le langage informatique, les biohackers manipulent le langage génétique, un curieux assemblage des lettres A, T, G et C. Bien que le droit français leur interdit de modifier le génome d’humains, d’animaux ou de végétaux, ils ont la possibilité de créer des bactéries pour imaginer les inventions de demain : un bio-détecteur qui deviendra rouge en présence de matériaux toxiques, de mines anti-personnels ou de tumeurs cancéreuses, un purificateur d’eau bon marché pour des villageois indiens, du carburant propre…

Des étudiants ont ainsi créé une bactérie qu’on injecte dans la fissure d’un mur : lorsque la paroi se craquelle, on réinjecte du sucre pour la renforcer. Dans un autre domaine, un bio-senseur a été inventé pour détecter l’arsenic dans les puits du Bangladesh. Prix : un dollar ! Une équipe a même élaboré des bactéries capables de sentir les molécules d’une viande avariée et de donner l’alerte via une protéine phosphorescente.

Bien évidemment, dans les pays anglo-saxons, beaucoup plus permissifs que la France, les dérives transhumanistes ne peuvent être exclues : il n’est pas impossible qu’à l’avenir apparaissent des bio-tatouages ou de marqueurs corporels capables d’afficher sur la peau des constantes vitales fluorescentes. Nous vivons à la fois dans un monde passionnant et anxiogène, une source d’inspiration illimitée pour un écrivain comme Greg Egan. À l’heure où j’écris ces lignes, il est possible de construire un pistolet via une imprimante 3D, ou bien les matériaux d’une maison. Mais demain, il est fort probable que nous pourrons imprimer de la drogue des médicaments. Optimiste ou carrément cauchemardesque, la Science-Fiction a encore de beaux jours devant elle… à condition qu’on s’intéresse au monde d’aujourd’hui.

P.S. : pour en savoir plus, je ne saurais trop vous conseiller ce fabuleux documentaire interactif du Monde.fr sur les biohackers, très objectif, un documentaire fascinant qui m’a inspiré dans la rédaction de cet article.

Apple, Amazon, les éditeurs : la guerre du livre numérique a bien eu lieu

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’ai lu en deux heures l’excellent bouquin d’Andrew Richard Albanese : 9,99$, La Guerre du livre numérique. Il faut dire que le geek que je suis était particulièrement concerné par le sujet : j’ai acheté l’iPad dès sa sortie en 2010, et plus tard j’ai basculé du côté obscur de la Force avec un Kindle, sans pour autant renier l’iPad, qui me sert à lire des comics en couleurs. Andrew Richard Albanese a parfaitement résumé la courte (mais tumultueuse) histoire de l’ebook. Depuis 2010, ce ne sont pas quatre années, mais plutôt quatre siècles qui se sont écoulés ! Les liseuses, les tablettes et les smartphones sont partout. Et pourtant en France, le marché des livres numérique se développe lentement. La technologie a beau être mature, le monde de l’édition n’a pas forcément pris la mesure de cette révolution qu’est la dématérialisation, une lame de fond qui a failli emporter l’industrie musicale à la fin des années 90. Le livre d’Albanese se résume à une seule problématique.

Le prix d’un ebook est le nerf de l’éditeur, euh, de la guerre

Alors que le monde du livre connait une crise sans précédent, quel prix faut-il fixer à un ouvrage numérique ? Cette question a priori toute simple a fait couler beaucoup d’encre (et usé pas mal de touches). Je me rappelle encore de ma réaction ahurie lorsque j’ai voulu acheter mon premier ebook.

À la sortie de l’iPad, un Stephen King valait au moins 15 euros ! Les ebooks étaient vendus non pas au prix des livres de poche, mais comme des grands formats… Aujourd’hui la situation a évolué : on peut acquérir sur son iPad ou son Kindle le premier tome du Trône de Fer pour 8,99 euros. C’est un peu plus cher que la version poche (7,70 euros), mais bien moins qu’un grand format (21,19 euros). Alors, quel est le prix idéal d’un ebook ? La question est plus complexe qu’elle en a l’air, car elle concerne la valeur qu’on attribue à un livre. Je reconnais que si les éditeurs s’amusaient à vendre leurs romans 99 centimes, ces ouvrages perdraient beaucoup de valeur. D’ailleurs, combien de gens ont téléchargé gratuitement des livres numériques qu’ils n’ont ensuite jamais lus ?

Le problème, c’est que le lecteur est face à un nouveau paradigme, un peu comme nos ancêtres lorsque l’imprimerie est apparue à la fin du Moyen-Âge. Avant cette invention, chaque livre était un objet d’art unique, mais sa lente conception coûtait horriblement cher. Lorsque Gutenberg a inventé ses célèbres caractères mobiles en plomb, une partie de l’élite intellectuelle a regretté que la culture du manuscrit ait été terrassée par des artisans équipés de presses à imprimer. Avec la désacralisation du livre, l’impensable était pourtant arrivé : acheter un ouvrage n’était plus un luxe réservé à une minorité. Le bénéfice était si immense, qu’à l’exception des moines-copistes, tout le monde était d’accord sur l’idée que cette industrialisation était une évolution nécessaire. Je ne vais pas être hypocrite : si j’avais la possibilité de choisir entre l’ebook de la Vie des douze Césars de Suétone, et une version médiévale écrite sur du parchemin, j’opterais bien évidemment pour le magnifique ouvrage de n’importe quel moine-copiste. Mais qui oserait aujourd’hui soutenir que l’imprimerie de Gutenberg n’a pas été un progrès fondamental pour l’Humanité ? Au fil des siècles, cette désacralisation du livre, qui est avant tout une démocratisation de la culture, n’a cessé de s’accentuer avec, par exemple, la reliure industrielle au XIXe siècle, la naissance du pulp, l’édition de poche au XXe siècle et… l’ebook.

Mais en France, les lecteurs considèrent que cette dématérialisation devrait permettre une baisse de prix beaucoup plus conséquente, c’est d’ailleurs l’un des facteurs qui explique pourquoi le livre numérique s’implante plus lentement dans notre pays.

Un facteur culturel

Le débat fait rage entre les défenseurs du noble objet-livre et les partisans du numérique, accusés de le désacraliser. Ironie du sort, on pourrait intenter le même procès à nos imprimeurs car l’encre de nos livres actuels aura bien du mal à traverser les siècles… contrairement à celle utilisée par les moines-copistes ! Certains rétorqueront, avec raison, qu’il n’est pas impossible qu’au fil des décennies ces fichiers deviennent obsolètes. Pour ces allergiques au numérique, un ebook à 99 centimes sera toujours trop cher, étant donné qu’il n’est pas « garanti à vie ». En y réfléchissant bien, l’argument du manque de fiabilité qui a été reproché au numérique peut se retourner contre le papier, avec des livres susceptibles d’être perdus lors d’une inondation ou durant un déménagement (j’en sais quelque chose, snif). Avec la dématérialisation, et de nouveaux modèles économiques, une telle perte devient virtuellement impossible. C’est là où, à mon humble avis, la polémique du numérique est à côté de la plaque : beaucoup de gens redoutent que ce format ne se substitue au papier, comme jadis l’imprimerie le fit pour le manuscrit. Mais c’est oublier que les deux supports sont complémentaires, et vont encore cohabiter très longtemps. Pourquoi faudrait-il choisir ? On ne le répétera jamais assez, rien ne remplacera un livre papier. Mais à côté de ça, quel bonheur de transporter dans la poche sa bibliothèque idéale à l’autre bout du monde ! De lire durant la nuit dans son lit sans déranger sa moitié ! Et de savoir que même si votre liseuse rend l’âme, tout votre collection est sauvegardée dans le cloud.

Le numérique amène de nouveaux paradigmes comme Youbox, le « Spotify » de l’ebook. Un autre modèle économique est encore plus révolutionnaire : le projet Bradbury. L’auteur Neil Jomunsi, alias Julien Simon, s’est fixé le pari fou d’écrire 52 nouvelles en un an, soit une par semaine. On peut acheter une nouvelle en numérique à l’unité pour 1 euro, ou bien s’abonner pour soutenir sa démarche créative. Pour moi, ce sont des innovations de ce genre qui imposeront le livre numérique, en donnant la possibilité au lecteur de découvrir autrement des univers… et des écrivains.

Dernier paradoxe, et non des moindres : pendant qu’on débat du juste prix d’un ebook, le livre papier continue d’évoluer ! L’impression à la demande permet désormais d’obtenir de beaux ouvrages. C’est un nouveau modèle économique qui se met en place pour les éditeurs et les libraires : non seulement il n’y a plus besoin de stockage, mais les invendus ne partent plus au pilon. Les écrivains en profitent également, puisque la rupture de stock appartient au passé. Leurs livres ne seront donc jamais épuisés. Ironie du sort, cette technologie rappelle furieusement l’époque du moine qui recopiait un livre pour honorer la commande d’un client ! Je suis convaincu que dans les prochaines décennies, les progrès de l’impression 3D autoriseront une révolution encore plus merveilleuse : l’impression à la demande d’objets-livres !

EDIT : on commence à aller vers cette direction, comme le montre ce reportage

Et vous, combien d’euros êtes-vous prêts à investir dans un ebook ?

Des moines-copistes à la demande dans l’Écume des Jours

Published in: on avril 11, 2014 at 11:15  Comments (28)  
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Univers élégant, théorie des cordes et mondes parallèles

Mini Mandel Island, image fractale

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y a deux semaines, la possible découverte des ondes gravitationnelles du Big Bang a provoqué une grande effervescence chez les scientifiques. Si le Big Bang n’est qu’un phénomène banal au sein d’un multivers, cela nous conduira vers une nouvelle physique et des perspectives incroyables : l’éventualité de mondes parallèles.

Il y a quelques années, je suis tombé amoureux d’un documentaire absolument fascinant qui évoquait cette hypothèse : l’univers élégant. Inspirée d’un livre du physicien Brian Greene, cette série en 8 épisodes (tous disponibles ici) est passionnante. Simple d’accès pour le littéraire que je suis, mais également ambitieuse, cette série bouleverse la vision qu’on peut avoir de l’Univers.

Présenté par Brian Greene lui-même, le documentaire revient sur la quête menée par des physiciens : expliquer la totalité des lois physiques à travers une seule théorie susceptible de réconcilier la communauté scientifique ! La science du XXe siècle a en effet connu un schisme terrible. Au siècle dernier, alors qu’Albert Einstein expliquait avec succès sa fameuse relativité des phénomènes cosmiques gigantesques comme la gravitation des planètes, d’autres savants découvraient au niveau de « l’infiniment petit » la mécanique quantique, une physique déroutante… que méprisait Einstein ! « Dieu ne joue pas aux dés ». La mécanique quantique s’appuie en effet sur des statistiques : on peut connaître la vitesse d’une particule ou bien sa position, mais jamais les deux en même temps. Jusqu’à sa mort, Einstein s’isola dans ses recherches afin d’expliquer l’ensemble des lois qui régissent l’Univers via la relativité… en vain. Aujourd’hui, certains chercheurs essaient d’atteindre le Graal, réconcilier la relativité générale d’Albert Einstein avec cette étrange mécanique quantique, à travers une seule et même théorie : la théorie des cordes.

Avec simplicité et intelligence, le documentaire retrace cette formidable aventure qui a presque l’allure d’un thriller. Non seulement on comprend les enjeux présentés, mais on réalise qu’il est possible qu’une nouvelle physique s’impose dans les années à venir. Grâce à l’accélérateur de particules appelé LHC, la machine la plus sophistiquée de l’histoire de l’Humanité, les physiciens du CERN cherchent des particules exotiques comme l’hypothétique graviton, une particule de gravité qui démontrerait indirectement que d’autres dimensions existent ! En effet, la force de la gravité est à notre échelle, étonnamment faible. Dans la vie de tous les jours, un simple aimant permet de défier la gravité en soulevant, par exemple, un clou en métal dans les airs. Mais en réalité, peut-être que cette gravité est aussi forte que l’électro-magnétisme, mais qu’elle est diluée dans notre monde, parce que des gravitons s’échapperaient dans d’autres  dimensions supplémentaires que nous ne parvenons pas à percevoir.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, ces dimensions supplémentaires n’ont rien d’étonnant pour les mathématiciens, qui n’ont pas attendu la théorie des cordes pour les intégrer dans leurs réflexions… sans pour autant les voir. Alors comment imaginer des réalités mathématiques qui nous dépassent ? C’est tout le propos d’Edwin Abbott dans son roman allégorique Flatland, écrit en 1884. L’auteur raconte l’histoire d’un carré doté de conscience, qui vit à la surface d’un monde plat en deux dimensions. Sa vie est bouleversée lorsqu’un jour, une sphère apparait devant lui… Est-ce un miracle ? De la magie ? Comment imaginer ce cercle en trois dimensions, cette « sphère » ? D’où vient-elle ? Que de mystères à élucider pour ce carré et son peuple…

"Reptiles", de l'artiste Escher. Pas simple de s'échapper quand on a que deux dimensions...

Reptiles, de l’artiste M.C. Escher. Pas simple pour ces lézards d’imaginer un monde en trois dimensions…

Flatland illustre poétiquement le fait que nous sommes tous limités par nos perceptions. De loin, un câble électrique ressemble à une simple ligne unidimensionnelle, pourtant si on regarde de plus près, une fourmi peut se déplacer dessus à sa surface sur deux dimensions. C’est précisément ce que nous vivons au quotidien lorsque nous marchons à la surface d’une sphère telle que la Terre. Mais comment imaginer des objets de dimensions supérieures ? Il suffit de regarder un hypercube selon différents points de vue.

Un hypercube representé en deux dimensions

Un hypercube representé en deux dimensions

Ou d’observer cet hypercube en mouvement

Les dimensions supplémentaires constituent de belles vues de l’esprit, mais qu’en est-il des mondes parallèles ? Dans son livre la réalité cachée : les univers parallèles et les lois du cosmos, Brian Greene envisage très sérieusement l’existence d’autres univers, et explique quelles seraient les différentes possibilités. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les hypothèses sont vertigineuses ! Commençons par la plus banale, admise par une très grande majorité de physiciens et d’astronomes :  l’univers est infini. Si ces scientifiques ont raison, il pourrait très bien y avoir d’autres copies du nôtre très loin dans notre espace… D’autres chercheurs pensent plutôt que nous pourrions vivre à l’intérieur d’une bulle dans un multivers inflationnaire qui grossit tel un ballon gonflable. Non seulement notre univers ne serait pas isolé, mais à l’instant où vous lisez ces lignes, d’autres seraient en train de naître perpétuellement. Là encore, il s’agirait d’univers comparables au nôtre : la récente (possible) découverte des ondes gravitationnelles du Big Bang nous rapprocherait de cette hypothèse.

Les bulles d’un multivers inflationnaire

Autre possibilité : un multivers de « branes », des structures décrites par la théorie des cordes, avec trois types d’univers parallèles plus exotiques, comme l’étrange monde riemannien imaginé par Greg Egan. Dans le premier scénario, notre univers, une brane, flotterait dans un gigantesque espace à plusieurs dimensions.

Plusieurs branes flottant dans un multi-univers

Plusieurs branes flottant dans un multi-univers avec, à gauche, notre univers

 

Dans ce cas de figure, les dimensions seraient tout près de nous, tellement minuscules qu’elles seraient cachées dans la matière. Ces dimensions seraient repliées sur elles-mêmes comme des cordes… mais dans l’hypothèse où elles seraient à une distance de 10-18 centimètres, grâce au LHC, les scientifiques du CERN pourrait les détecter ! Second scénario : la collision entre deux branes a provoqué le Big Bang, un événement… banal. Cette collision cyclique se reproduit, encore et encore, ce qui implique que notre univers n’est pas le premier, ni le dernier (personnellement, j’ai l’impression que c’est comme si on formatait périodiquement un disque dur pour réinstaller une partition… vous ne trouvez pas ça un peu humiliant ?). En fait, parler de « premier » et de « dernier » n’a pas de sens, étant donné que les branes évoluent parallèlement dans le temps, comme les époques du film Cloud Atlas.

Troisième et dernier scénario de la théorie des cordes, la théorie du multivers inflationnaire cité plus haut, couplée à des dimensions spatiales supplémentaires, qui donnerait un nombre incroyable d’univers variés. Comme si ce n’était pas déjà invraisemblable, Brian Greene garde le plus étrange pour la fin. Une hypothèse basée sur la recherche quantique des trous noirs : notre univers ne serait qu’une projection holographique d’une réalité différente, l’allégorie de la caverne de Platon. Personnellement, pour me représenter cette idée, j’imagine le reflet d’un miroir, l’illusion de découvrir un univers qui, en réalité, n’est qu’une copie du vrai. Malgré la grande impression de profondeur qu’on peut avoir en face de son image, le miroir peut être extrêmement fin. Si des êtres le peuplaient, ils essaieraient de comprendre les lois de leur univers, sans se rendre compte qu’en réalité leur monde ne serait qu’une résultante de la lumière qui se réfléchit sur le miroir. Toute leur réalité ne constituerait qu’une simple information lumineuse faite de photons, le reflet intime d’un univers lointain… Mais à notre échelle, ce serait encore plus déstabilisant : quoi de commun entre l’image tridimensionnelle d’un hologramme et le plastique éclairé au laser dont cette image est issue ? Si notre univers est un hologramme, bien qu’il partage une même information avec son univers d’origine, il est pourtant radicalement différent de cette « source », la réponse à bon nombre de questions se trouve là-bas… De l’illusion à la simulation artificielle façon Matrix, il n’y a qu’un pas que Brian Greene s’amuse à franchir, avant d’envisager le multivers suprême : tous les univers évoqués précédemment existeraient, car ils incarneraient l’ensemble des équations mathématiques possibles. Ou plutôt : tout serait une émanation des mathématiques, dont les objets fractals se retrouvent dans la nature : les nuages, les flocons de neige, les réseaux de rivières, le brocoli, nos vaisseaux sanguins…

Le brocoli, un objet fractal de la nature

Un chou romanesco, un object aussi fractal que le brocoli… attention à ne pas les confondre !

 

Vraie fractale

Un objet fractal

On peut même passer sa vie à explorer, à l’aide de logiciels très simples, des objets mathématiques d’une complexité inouïe, comme l’ensemble de Mandelbrot, étudié depuis près d’un siècle par des savants qui ressemblent plus à des poètes qu’à des mathématiciens…

Les recherches de ces dernières décennies, et la possible découverte des ondes gravitationnelles du Big Bang, donnent le sentiment que nous sommes à l’aube d’une révolution scientifique sans précédent. Après avoir découvert successivement que la Terre, le Soleil et notre galaxie ne sont pas le centre de l’Univers, il n’est pas impossible que l’Humanité réalise que ce même univers, et le Big Bang qui l’a créé, soient aussi communs qu’un grain de sable sur une plage… La physique spéculative ne peut, pour l’instant, déterminer si des civilisations se développent à des distances faramineuses, ou bien à quelques millimètres de nous. Mais en revanche, si la découverte des ondes gravitationnelles du Big Bang se confirme, il est possible qu’un modèle multivers inflationnaire à bulles s’impose dans les années à venir, ce qui constituerait rien de moins que l’acte de naissance d’une nouvelle cosmologie. Grâce à l’opiniâtreté des savants, la physique va peut-être redevenir une métaphysique qui, personnellement, me donne le vertige. Au cours des siècles prochains la distinction entre science, religion et art risque de ne plus avoir de sens. L’Humanité suivra peut-être une philosophie humaniste, basée sur la conscience qu’une force invisible vibre en chaque chose avec des intensités différentes. La conscience que nous sommes tous liés.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, les mathématiques semblent bien vivantes, au point où nous en sommes peut-être l’une des émanations. Cette petite vidéo émouvante illustre cette universalité. Elle a été réalisée à partir d’Electric Sheep, un logiciel que j’utilise régulièrement pour admirer les fractales. Avant de lancer la vidéo, imaginez ces fractales comme autant d’univers parallèles, et n’oubliez pas de cliquer sur « plein écran », bon voyage…

Published in: on avril 4, 2014 at 9:45  Comments (34)  
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S’inspirer, c’est souffrir


– Il faut avoir de l’inspiration pour écrire des livres !

Quel auteur n’a jamais entendu cette phrase au détour d’une conversation ? Ah, « l’écrivain inspiré » ! une idée reçue qui a la vie dure… Bien sûr, je n’en veux pas aux gens de croire en ce stéréotype vieux comme le monde. Chez les Grecs, on parlait volontiers d’extase, de furor poeticus, l’artiste se transformant en possédé !

Les Romains étaient plus pragmatiques : ils distinguaient le talent, l’ingenium, de  l’inspiration proprement dite. Mais avec le Christianisme, plus possible d’échapper à une inspiration in spiritum. Cette conception surnaturelle de l’écriture triomphera au XIXe siècle avec les poètes romantiques. Tout cela explique pourquoi l’écrivain est aujourd’hui considéré comme un branleur qui attend tranquillement que les idées tombent du ciel un inactif, et non une personne qui fréquente les ateliers d’écriture pour travailler sa technique. Et même travailler tout court…

Au même titre que le peintre, le romancier a une image de dilettante qui lui colle à la peau. D’ailleurs, les médias rappellent régulièrement que les Français écrivent beaucoup, ce qui renforce l’idée que l’écriture est une activité facile réservée aux oisifs « inspirés ». Pourtant, très peu de gens terminent la rédaction d’un premier roman. Pour franchir ce palier décisif il faut des semaines, des mois, parfois des années de travail et beaucoup de temps et de persévérance, j’en avais d’ailleurs longuement discuté avec vous. Mais qu’est-ce qui peut pousser une personne à se livrer à une activité si ingrate ? En posant la question, on a un début de réponse.

La frustration

Un terme aussi négatif va probablement choquer pas mal d’amis auteurs, et pourtant je pense qu’il est essentiel. Faut-il avoir souffert dans sa vie pour écrire ? A priori, on pourrait répondre que non. La question parait même saugrenue : l’écriture est avant tout une passion, un plaisir ! Enfin, surtout au premier jet… Après l’euphorie des premiers mois, les corrections arrivent ! Quand on travaille des années sur un texte, il faut bien avouer qu’être écrivain peut s’avérer pénible.

La joie des corrections

Si un auteur s’impose un second métier, en plus d’un travail alimentaire, cela signifie bien évidemment que, pour lui, écrire relève du masochisme d’un besoin essentiel. Que l’on exerce cette activité pour soi ou dans le but d’être publié, peu importe. Tous les écrivains seront à-peu-près d’accord pour reconnaître que l’écriture tient une place importante dans leur quotidien.

Et alors ? Quel rapport avec un éventuel mal-être ?

On ne doit pas forcément avoir vécu des drames insensés pour être « inspiré ». Le pauvre Tsutomu Yamaguchi, seul homme a avoir survécu aux bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, n’a jamais ressenti le besoin d’écrire. Avec son horrible expérience, il aurait pourtant pu créer une œuvre artistique comme la magnifique nouvelle de Akiyuki Nosaka, la Tombe des lucioles, qui a d’ailleurs été adaptée par le studio Ghibli. Néanmoins, j’ai le sentiment que la plupart des auteurs ont commencé à écrire parce qu’ils ont, à un moment de leur vie, éprouvé le besoin d’échapper à leur quotidien en racontant une histoire. Comme si l’écrivain ressentait une frustration. Il lit des livres, visionne des films, vit des événements, mais à un moment donné, cela ne suffit plus. Il veut partager un récit plus ou moins imaginaire (je reviendrai sur ce point à la fin).

Bon, d’accord, mais George R.R. Martin n’a pas forcément vécu le quart du dixième de ce qu’il fait subir à ses personnages de Game of thrones !

Oui, et tant mieux pour lui. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’est pas torturé. Récemment, Jérôme Cigut a écrit sur son blog un article passionnant, « écrire sur le vécu ». Au fil de notre discussion, il m’a appris que Stephen King, encore enfant, a vu un ami d’enfance se faire tuer par un train. Bien qu’il n’en ait pas un souvenir clair, cet épisode traumatisant a inspiré à l’auteur sa fameuse nouvelle le Corps, qui a elle-même inspiré le magnifique long-métrage Stand by me. Quand on découvre dans l’autobiographie Écrire l’enfance de Stephen King, il apparait évident que l’auteur a ressenti le besoin de partager ses névroses. Lorsqu’Anne Rice invente le personnage de Claudia pour Entretien avec un vampire, sa fille Michèle vient d’être emportée par une leucémie à l’âge de six ans… Une fois encore, si peu d’entre nous ont vécu d’horribles tragédies, la mort nous concerne tous, hélas. Un deuil n’est-il pas la plus grande des frustrations ?

Chagrin inconsolable, Ivan Kramskoy, 1884

Chagrin inconsolable, Ivan Kramskoy, 1884

Le deuil n’est pas forcément le sentiment de perdre un être cher, il peut-être aussi lié à d’autres événements comme le passage à l’âge adulte, ou bien un exil douloureux dans un pays lointain. D’un point de vue plus positif, on peut considérer que l’existence humaine n’est qu’une suite de deuils que chacun d’entre nous devra gérer du mieux possible pour apprécier pleinement la vie à sa juste valeur. Peut-être que l’écrivain ne fait qu’emprunter une voie philosophique particulière pour progresser dans ce lent apprentissage ? Il n’est donc pas le seul à être inspiré au sens large :  on peut concevoir qu’un athé puisse devenir chercheur en mécanique quantique afin de comprendre les lois scientifiques qui régissent l’univers, et ainsi donner un sens à sa vie. Un religieux partira dans un pays pauvre s’occuper de personnes défavorisées pour consacrer son existence aux autres et/ou à Dieu. Un athlète de haut niveau se réfugiera dans le sport pour canaliser son agressivité, et se réaliser, tandis qu’un chef d’entreprise parti de rien créera une entreprise qui changera la face du monde…

Nous sommes tous des gens inspirés

C’est d’ailleurs, peut-être, le postulat d’Éric-Emmanuel Schmidt  : dans son uchronie la part de l’Autre, Adolf Hitler réussit son concours d’entrée au Beaux-Arts et devient… un artiste, car il a canalisé ses frustrations héritées d’une enfance difficile. Si on part de ce postulat optimiste, au moment de se retrouver devant sa feuille blanche chaque écrivain, célèbre ou inconnu, est à égalité. Quel que soit son vécu, son inspiration, il s’en nourri pour aller aussi loin que nécessaire dans l’émotion. Que l’on écrive un conte pour enfants, ou une tragédie, cette émotion est la matière première qui donne à un livre son caractère universel. C’est pour cette raison que les classements par genres sont si artificiels. On oppose la littérature blanche à celle de l’imaginaire, la réalité à la fiction, mais au final, seule l’émotion importe. Certaines personnes méprisent la littérature jeunesse parce quelle serait « puérile », et pourtant Max et les maximonstres est un récit sombre qui traite de la colère, telle qu’on peut la ressentir durant l’enfance. Inversement, il y a énormément de lumière dans le film la Vie est belle de Roberto Begnini, une histoire qui se déroule en grande partie dans un camp de concentration.

La vie est belle, l'amour plus fort que tout

La vie est belle, l’amour plus fort que la mort

Max et les Maximonstres, un conte inquiétant

Max et les Maximonstres, un conte inquiétant

Ces deux oeuvres atypiques sont la preuve qu’on peut, grâce à son vécu, s’approprier certains sujets pour en livrer une (re)lecture différente selon sa propre sensibilité… et son inspiration. Pour Freud, un être humain est, sa vie durant, partagé entre ses pulsions de vie et de mort. À défaut d’être inspiré, peut-être que l’écrivain, comme d’autres artistes, est plus sensible à ce combat Éros vs Thanatos. Pour lui, s’inspirer, c’est souffrir. Mais souffrir, c’est également s’inspirer. À mon humble niveau, en 1999 j’ai vécu l’une des périodes les plus riches de mon existence. J’ai eu le bonheur et la chance de participer à des fouilles archéologiques en Jordanie, non loin de Pétra, mais j’ai également connu la souffrance et la frustration en étant cloué sur un lit d’hôpital pendant de longues semaines, à cause de graves problèmes de santé. Et comme tout le monde, j’ai vécu le deuil d’une rupture…

Cette année là, j’ai beaucoup écrit.

D’autres articles de la blogosphère sur l’inspiration : Nathalie Bagadey, Syven, Vestrit.

PS : un grand merci à Marie Caillet, Célia Deiana, Carole Rxq, Angou Levant, Saile, @ARRIBASNatalia, @avalyn_w et @paindesegle pour les idées de GIF !

Published in: on mars 28, 2014 at 8:36  Comments (40)  
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